La révolution #metoo et sa version française #balancetonporc ont condamné des innocents à la mort sociale. Si Éric Brion, le porc princeps, qui publie Balance ton père, a obtenu justice devant le tribunal, personne ne peut réparer les vies gâchées des infortunés, célèbres et anonymes, évoqués par David Doucet dans La Haine en ligne. Quant aux journalistes qui, en propageant de fausses accusations, ont allumé le bûcher, on attend leur mea culpa. 


« Les œufs se rebiffent ». Ainsi s’intitule un article d’Hannah Arendt écrit au tout début des années 1950 et publié pour la première fois en France au tournant du millénaire. Arendt y détruit l’idée que la fin pourrait justifier les moyens et flaire l’essence du totalitarisme dans l’acceptation d’un moindre mal au profit d’une grande cause. En exergue de son texte, elle place ce court poème de Randall Jarrell, Une guerre.

« Lentement, se mirent en route vers un autre monde,
À quatre heures, un matin d’hiver, d’autres jambes…
On ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette
– C’est ce qu’ils disent aux œufs. »

Pas d’omelette sans casser des oeufs

En d’autres termes, quand les masses se mobilisent pour des promesses de lendemains qui chantent, c’est le plus souvent une marche fatale qui se met en branle. « À travers toutes les vicissitudes », écrit Arendt, les communistes « avaient gardé bonne conscience, croyant sincèrement qu’une société socialiste sans classe – qui signifiait encore pour eux l’avènement d’une certaine justice sur cette terre – ne pouvait se construire sans de grands sacrifices en vies humaines ». Mais il arrive que des moutons en aient marre qu’on les conduise à l’abattoir toujours plus gourmand de l’utopie. Que des œufs se rebiffent. Si on veut être précis, on dira que la formule n’est pas tant d’Hannah Arendt que de sa traductrice, Anne Damour. Comme titre, Hannah Arendt avait choisi : « The Eggs Speak Up ». « Les œufs l’ouvrent », pourrais-je à mon tour tenter.

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L’ouvrir alors que beaucoup voudraient qu’ils la ferment, c’est ce qu’ont osé Éric Brion et David Doucet dans deux livres radicalement différents, mais partant d’une même tempête essuyée jusqu’à frôler la noyade. Celle du tribunal médiatique et des causes que l’on croit commodément trop bonnes pour pouvoir faire le mal. Deux ouvrages qui ciblent l’un des plus implacables broyeurs d’œufs de notre époque : la presse et ce qui, à bien des égards, ressemble à une culture de l’impunité. Un charnier où les « morts sociales » – et parfois les morts tout court – s’amoncellent sans qu’à peu près personne ne se sente responsable ni fasse quoi que ce soit pour corriger le tir.

« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est un discours que j’entendrai souvent […] dans la bouche de beaucoup de féministes ultra », écrit Éric Brion dans Balance ton père, son lessivage d’honneur en forme de lettre à ses deux filles. « Le problème, c’est que généralement on les oublie, les dommages collatéraux. Mais, moi, je suis bien là. […] Je suis considéré comme un petit rien sur la grande voie de la libération de la parole et l’avancée du féminisme. Je vais devenir le petit grain de sable. Je ne vais pas me taire. » Et il l’ouvre grand, celui qui a été le « porc » princeps balancé par Sandra Muller quelques jours après la révélation des désormais célèbres accusations contre Harvey Weinstein et quelques heures avant que flambe sur les réseaux sociaux le non moins fameux hashtag #metoo. Celui qui devait inviter les femmes à témoigner des violences qu’elles avaient pu endurer au cours de leur vie et qui allait rapidement se muer en panique morale traquant les « libérations de la parole » non conformes. L’appel du 13 octobre 2017 tapait encore plus fort. Muller incitait son monde à raconter « en donnant le nom et les détails » un harcèlement sexuel au travail. Comme cas d’école, elle dénonçait Brion, coupable à ses yeux de ce genre de comportement délictueux par des paroles prononcées en 2012 lors d’une soirée arrosée. Comme elle l’explicitait dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre, son « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit » lui avait provoqué « honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle ». Avec Brion, Muller croyait tenir son Weinstein – « The Pig », comme on le surnommait à Hollywood.

20 000€ de dommages et intérêts

Elle fut crue, célébrée comme « briseuse de silence » par le magazine Time au rang de ses « personnes de l’année » et, en septembre 2019, condamnée pour diffamation, avec obligation de verser 20 000 euros de dommages et intérêts plus frais d’avocat à Brion. Si Muller a interjeté appel, l’ironie est plus que mordante pour celle qui prétendait veiller à ce que « les hommes ne soient pas […] jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants ». Du côté de Brion, son monde d’avant n’est pas près de lui revenir. Passer pour un har

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Novembre 2020 – Causeur #84

Article extrait du Magazine Causeur

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