La crise du coronavirus révèle deux tendances opposées au sein du monde émergent. Si des Etats comme l’Inde ou l’Iran mobilisent le charlatanisme, la bigoterie et l’irrationnel à des fins politiques, la Chine et l’Afrique du Sud reprennent le flambeau de la raison et de la technique.


« Changer le cours de l’Histoire » : c’est avec cette promesse qu’Andry Rajoelina, président de Madagascar, a annoncé le 20 avril la mise en circulation d’un remède contre le Covid-19 100 % Vita Malagasy (« fabriqué à Madagascar »). Baptisé « Covid-Organics », le tambavy (« décoction ») en bouteille, « préventif et curatif », est distribué et imposé dans les écoles contre le virus qui, pour l’heure, n’a quasiment pas atteint la population malgache.

Le président malgacche,, Andry Rajoelina, présente le « Covid Organics », un « remède » à base d'armoise contre le Covid-19, Tananarive, 20 avril 2020. ©Henitsoa Rafalia / Anadolu Agency / AFP
Le président malgacche, Andry Rajoelina, présente le « Covid Organics », un « remède » à base d’armoise contre le Covid-19, Tananarive, 20 avril 2020.
©Henitsoa Rafalia / Anadolu Agency / AFP

Limonade miracle…

Bien que ses promoteurs revendiquent une efficacité puisée dans la foisonnante pharmacopée de la Grande Île et ses immenses ressources en plantes endémiques, la miraculeuse limonade est en réalité à base d’armoise (Artemisia vulgaris) – une plante cultivée et utilisée dans le pays depuis les années 1970 dans le but d’atténuer les symptômes de la malaria. Élaboré dans le secret et sur commande présidentielle par l’IMRA, fondation dont le créateur avait d’ailleurs introduit l’Artemisia en 1975, le « remède » a fait l’objet de vives critiques de la part du monde médical et, notamment, de l’Académie nationale de médecine de Madagascar (Anamem). Dans un communiqué signé par le très respecté Dr Marcel Razanamparany, l’institution a souligné l’absence d’études et son caractère potentiellement nocif envers les enfants. Le Dr Stéphane Ralandison, doyen de la faculté de médecine de Toamasina (Tamatave), la seconde ville du pays, tance sur sa page Linkedin les « apprentis savants », exhorte à la « lucidité scientifique » et au primat du primum non nocere. De quoi amorcer une crise politique, au moment où la boisson est au cœur d’une offensive de communication du président malgache. Celui-ci est pris sous le feu de la critique depuis que, le 4 avril, il a instauré, sur le fondement d’une loi de circonstance passée en 1991 par Didier Ratsiraka pour juguler la contestation populaire, le 4 avril, un « état d’urgence sanitaire » qui réduit les libertés individuelles et autorise, entre autres, la « réquisition des médias » par le pouvoir.

Chauvinisme…

En moins d’une semaine, l’exécutif malgache et ses partisans ont qualifié le communiqué de l’Anamem de « fake news », insinué que le document avait été signé sous la menace, fustigé un complot de l’OMS contre la limonade à l’armoise et – last but not least – critiqué le manque de patriotisme des critiques scientifiques : « Est-ce qu’on encense le Vita Malagasy ou est-ce qu’on le dénigre ? » résume abruptement Lalatiana Rakotondrazafy, super-ministre qui cumule les portefeuilles de la Communication, de la Culture et le poste de porte-parole du gouvernement. La présidence a néanmoins choisi d’éviter le bras de fer avec le corps médical et a reçu en privé une délégation de l’Académie le 22 avril. La rencontre s’est soldée par un communiqué alambiqué, gage d’un apaisement entre le gouvernement et les blouses blanches. Le premier reconnaît que le Covid Organics n’est pas le « médicament » annoncé, mais un « remède traditionnel amélioré » tandis que l’Académie « ne s’oppose pas à son utilisation en tant que décoction », laissée « à la libre appréciation de chacun », tout en prônant « la mise en place d’un suivi » de ses consommateurs… Paradoxe : la polémique contraste avec la prise en compte de la maladie par les autorités sanitaires, « exemplaire » dans ce pays pauvre, où les moyens médicaux sont très faibles, nous rapportent des voyageurs réunionnais frappés par la rigueur des contrôles à l’aéroport d’Ivato et par le recours massif aux masques de protection… Significativement, le ministère malgache de la Santé a été tenu à l’écart de l’élaboration de la boisson miracle, dont la promotion relève du pouvoir de plus en plus personnel de M. Rajoelina. La polémique du Covid Organics serait affaire de folklore si elle se cantonnait à la périphérique île de Madagascar…

…et pisse de vache

Seulement, une tendance similaire est à l’œuvre en Inde. Dans la cinquième puissance mondiale, la crise du Covid-19 donne à voir la place qu’occupent désormais la magie, la superstition et la bigoterie dans la parole et dans l’action publiques. Depuis l’apparition du virus, les porte-parole du BJP au pouvoir depuis 2014 rivalisent de déclarations délirantes, recommandant de boire de l’urine de vache (gaumutra), de consommer de la bouse de vache, de psalmodier des mantras – le sanskrit tue le virus, mais pas l’arabe, qui dirigerait l’air vers la bouche…

Comme à Madagascar, le Premier ministre Narendra Modi lui-même conseille une boisson, le kadha ; une tisane ayurvédique composée d’une quinzaine d’herbes réputée « renforcer l’immunité » – qui, dit-on dans les rangs du BJP, est plus forte chez les Indiens que chez les autres peuples. Le ministère « Ayush », créé par le BJP pour rassembler les médecines non conventionnelles, notamment ayurvédique et homéopathique, a mis au point un «

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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