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Covid-19, le temps des charlatans

La guerre des mondes émergents

Covid-19, le temps des charlatans
Des membres de l'organisation nationaliste hindoue Hindu Mahasabha boivent du thé à base d'urine pour se protéger du coronavirus, New Delhi, 14 mars 2020. ©Yawar Nazir / Getty Images / AFP

La crise du coronavirus révèle deux tendances opposées au sein du monde émergent. Si des Etats comme l’Inde ou l’Iran mobilisent le charlatanisme, la bigoterie et l’irrationnel à des fins politiques, la Chine et l’Afrique du Sud reprennent le flambeau de la raison et de la technique.


« Changer le cours de l’Histoire » : c’est avec cette promesse qu’Andry Rajoelina, président de Madagascar, a annoncé le 20 avril la mise en circulation d’un remède contre le Covid-19 100 % Vita Malagasy (« fabriqué à Madagascar »). Baptisé « Covid-Organics », le tambavy (« décoction ») en bouteille, « préventif et curatif », est distribué et imposé dans les écoles contre le virus qui, pour l’heure, n’a quasiment pas atteint la population malgache.

Le président malgacche,, Andry Rajoelina, présente le « Covid Organics », un « remède » à base d'armoise contre le Covid-19, Tananarive, 20 avril 2020. ©Henitsoa Rafalia / Anadolu Agency / AFP
Le président malgacche, Andry Rajoelina, présente le « Covid Organics », un « remède » à base d’armoise contre le Covid-19, Tananarive, 20 avril 2020.
©Henitsoa Rafalia / Anadolu Agency / AFP

Limonade miracle…

Bien que ses promoteurs revendiquent une efficacité puisée dans la foisonnante pharmacopée de la Grande Île et ses immenses ressources en plantes endémiques, la miraculeuse limonade est en réalité à base d’armoise (Artemisia vulgaris) – une plante cultivée et utilisée dans le pays depuis les années 1970 dans le but d’atténuer les symptômes de la malaria. Élaboré dans le secret et sur commande présidentielle par l’IMRA, fondation dont le créateur avait d’ailleurs introduit l’Artemisia en 1975, le « remède » a fait l’objet de vives critiques de la part du monde médical et, notamment, de l’Académie nationale de médecine de Madagascar (Anamem). Dans un communiqué signé par le très respecté Dr Marcel Razanamparany, l’institution a souligné l’absence d’études et son caractère potentiellement nocif envers les enfants. Le Dr Stéphane Ralandison, doyen de la faculté de médecine de Toamasina (Tamatave), la seconde ville du pays, tance sur sa page Linkedin les « apprentis savants », exhorte à la « lucidité scientifique » et au primat du primum non nocere. De quoi amorcer une crise politique, au moment où la boisson est au cœur d’une offensive de communication du président malgache. Celui-ci est pris sous le feu de la critique depuis que, le 4 avril, il a instauré, sur le fondement d’une loi de circonstance passée en 1991 par Didier Ratsiraka pour juguler la contestation populaire, le 4 avril, un « état d’urgence sanitaire » qui réduit les libertés individuelles et autorise, entre autres, la « réquisition des médias » par le pouvoir.

Chauvinisme…

En moins d’une semaine, l’exécutif malgache et ses partisans ont qualifié le communiqué de l’Anamem de « fake news », insinué que le document avait été signé sous la menace, fustigé un complot de l’OMS contre la limonade à l’armoise et – last but not least – critiqué le manque de patriotisme des critiques scientifiques : « Est-ce qu’on encense le Vita Malagasy ou est-ce qu’on le dénigre ? » résume abruptement Lalatiana Rakotondrazafy, super-ministre qui cumule les portefeuilles de la Communication, de la Culture et le poste de porte-parole du gouvernement. La présidence a néanmoins choisi d’éviter le bras de fer avec le corps médical et a reçu en privé une délégation de l’Académie le 22 avril. La rencontre s’est soldée par un communiqué alambiqué, gage d’un apaisement entre le gouvernement et les blouses blanches. Le premier reconnaît que le Covid Organics n’est pas le « médicament » annoncé, mais un « remède traditionnel amélioré » tandis que l’Académie « ne s’oppose pas à son utilisation en tant que décoction », laissée « à la libre appréciation de chacun », tout en prônant « la mise en place d’un suivi » de ses consommateurs… Paradoxe : la polémique contraste avec la prise en compte de la maladie par les autorités sanitaires, « exemplaire » dans ce pays pauvre, où les moyens médicaux sont très faibles, nous rapportent des voyageurs réunionnais frappés par la rigueur des contrôles à l’aéroport d’Ivato et par le recours massif aux masques de protection… Significativement, le ministère malgache de la Santé a été tenu à l’écart de l’élaboration de la boisson miracle, dont la promotion relève du pouvoir de plus en plus personnel de M. Rajoelina. La polémique du Covid Organics serait affaire de folklore si elle se cantonnait à la périphérique île de Madagascar…

…et pisse de vache

Seulement, une tendance similaire est à l’œuvre en Inde. Dans la cinquième puissance mondiale, la crise du Covid-19 donne à voir la place qu’occupent désormais la magie, la superstition et la bigoterie dans la parole et dans l’action publiques. Depuis l’apparition du virus, les porte-parole du BJP au pouvoir depuis 2014 rivalisent de déclarations délirantes, recommandant de boire de l’urine de vache (gaumutra), de consommer de la bouse de vache, de psalmodier des mantras – le sanskrit tue le virus, mais pas l’arabe, qui dirigerait l’air vers la bouche…

Comme à Madagascar, le Premier ministre Narendra Modi lui-même conseille une boisson, le kadha ; une tisane ayurvédique composée d’une quinzaine d’herbes réputée « renforcer l’immunité » – qui, dit-on dans les rangs du BJP, est plus forte chez les Indiens que chez les autres peuples. Le ministère « Ayush », créé par le BJP pour rassembler les médecines non conventionnelles, notamment ayurvédique et homéopathique, a mis au point un « protocole » contre le coronavirus, régulièrement recommandé par le Premier ministre. Celui-ci voit plus loin : alors que les critiques visant la brutalité et l’impréparation du confinement indien s’intensifient, Narendra Modi annonce que l’issue de la crise sanitaire verra le triomphe mondial de l’ayurveda. « Il faudra que la jeune génération en enseigne les principes au monde dans le langage scientifique, afin que le monde puisse l’entendre », déclarait-il, emphatique, le 26 avril à l’occasion de son émission mensuelle (« Man Ki Baat ») sur All-India Radio.

La pseudoscience, instrument de pouvoir

En réalité, le coronavirus ne fait qu’accélérer l’offensive d’une nouvelle pensée magique liée à l’essor du nationalisme « hindutva ».

D’une origine plus politique que mystique, plus inspiré par la science-fiction et le cinéma Bollywood que par les classiques de l’hindouisme, cet imaginaire forgé par le militantisme ultra nationaliste est aujourd’hui diffusé par le sommet du pouvoir et par les institutions. Ainsi, Narendra Modi attribue l’origine du dieu Ganesh à tête d’éléphant à une pratique « antique » de la chirurgie esthétique et prétend que le Mahabharata évoque une science génétique, découverte aux temps védiques… Les élus du BJP renchérissent : le lait des vaches sacrées desi contient de l’or, affirme Dilip Ghosh, parlementaire et patron du BJP au Bengale-Occidental ; il y a 7 000 ans, les hindous pilotaient des aéronefs, a-t-on affirmé avec l’assentiment d’un ministre lors du prestigieux Indian Science Congress de 2015, ridiculisant les prestigieux savants indiens qui y assistaient ; Arjuna utilise l’arme nucléaire dans le Mahabharata, déclare Jagdeep Dhankhar, gouverneur BJP du Bengale-Occidental… Il n’y a là qu’un petit échantillon du fatras pseudoscientifique promu par le nationalisme hindou. Comme à Madagascar, le charlatanisme appuie une stratégie de pouvoir personnel : celle du Premier ministre Narendra Modi, qui liquide l’héritage rationaliste de soixante-dix ans de « nerhuisme » pour consolider sa position de prophète de l’hindutva ethnoreligieuse.

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La carte du fol est contrastée

Parmi les nombreux pays émergents où l’irrationnel et la pseudoscience irriguent les discours et les politiques publiques, l’Iran mérite une mention particulière. Véritable usine de fausses informations et véritable État dans l’État, le corps des Gardiens de la révolution dévoilait le 16 avril dernier le « Mosta’an », un appareil vibratoire capable de détecter « temporairement » le virus…

Néanmoins, l’irruption du Covid-19 révèle que la carte du fol est bien loin d’être homogène ; si de grands États tels que l’Inde ou l’ancienne Perse basculent dans l’irrationnel, des puissances en devenir s’en extirpent. C’est le cas de l’Afrique du Sud, dont le régime est en voie de stabilisation depuis l’élection de Cyril Ramaphosa : il semble qu’après une décennie de lyssenkisme post-Apartheid, la Raison s’installe au sommet de l’État.

Arc-bouté sur le déni du sida (« Aids-denialism »), le président Thabo Mbeki a, tout au long de sa présidence (1999-2008), combattu le recours aux traitements rétroviraux, allant jusqu’à priver de l’agrément de l’État les établissements qui se risquaient à en prescrire. Sous sa direction et sous la supervision de sa ministre de la Santé Manto Tshabalala-Msimang, surnommée « Dr Betterave », les cliniques d’Afrique du Sud ont « traité » les malades du sida à grands coups d’ail, de citron, de jus de betterave et de racines diverses. L’État a de surcroît financé divers médicaments « alternatifs » : les inventeurs et promoteurs d’un « traitement » sud-africain, le Virodène – en réalité un simple solvant industriel – ont ainsi empoché 6 millions de dollars entre 1999 et 2001… Les fonds publics ont aussi alimenté la florissante industrie de compléments alimentaires du Dr Matthias Rath, dit « l’Empereur de la vitamine », médecin et homme d’affaires allemand qui encourageait ses « patients » choisis dans les townships à substituer aux trithérapies un concentré de vitamine C, le « VitaCell »…

L’Afrique du Sud recouvre la Raison

Le déni du sida a perdu son statut de doctrine quasi officielle à la fin de l’ère Mbeki – ce qui n’empêcha pas son successeur, Jacob Zuma, d’affirmer qu’une « douche » pouvait empêcher la contamination par le VIH. Rétrospectivement, le bilan de près de dix ans de charlatanerie orchestrée au sommet de l’État est effarant : on estime à plus de 300 000 le nombre de Sud-Africains qui auraient pu échapper à la mort s’ils avaient reçu les traitements adéquats… « Tous ceux qui contestaient les charlatans du VIH étaient considérés comme des anti-Mbeki primaires et non comme des partisans de la science. Nous étions l’ennemi », se souvient Mia Malan, spécialiste de la santé. Dans une tribune consacrée à l’épidémie de Covid-19 et publiée le 25 mars dernier par le Daily Maverick, la journaliste mesure le changement d’attitude des pouvoirs publics. « C’est le jour et la nuit. Face au sida, les médecins et les activistes étaient nos seules sources d’information ; les blocages venaient de l’État. Aujourd’hui, militants et scientifiques soutiennent les déclarations de Cyril Ramaphosa [qui a instauré un confinement qui passe pour être l’un des plus rigoureux au monde, NDLR]. Et il semble même que l’ANC utilise son immense pouvoir pour protéger l’État et non pour s’emparer de l’État. »

Le mort saisit le vif

Deux courants se partagent donc le monde émergent : l’un, chauvin et post-moderne à la Modi et cie, recycle l’irrationnel qui continue de hanter les sociétés en transition pour construire des doctrines d’État. L’autre, Chine en tête, suit ou retrouve le cours du nation-building du xixe siècle : un nationalisme irrigué par le positivisme, le rationalisme et le scientisme, qui s’appuie sur des élites techniciennes et « scientificisées ». Le mort saisissant le vif, ces nouvelles classes dirigeantes se heurtent aux habitus des classes moyennes et aisées nées du développement. Ainsi, le politiste chinois Zeng Yongyang, éditeur des China Policy Series, rappelle que la consommation « traditionnelle » de viande de gibier, responsable de l’épidémie de SRAS et aujourd’hui fortement suspectée d’être à l’origine de la pandémie du Covid-19, est propre à la « middle class cultivée et urbaine ». Signe, souligne-t-il, d’une persistance de mauvaises habitudes, « devenues exécrables » et tolérées par les autorités. Selon Zeng Yongyang, la Chine souffrirait « d’un excès de conscience politique et d’un déficit de conscience scientifique ». La Chine, dit-il, est un pays de « haute technologie », mais ne pourra devenir une superpuissance scientifique « tant que la science ne sera pas descendue dans la vie quotidienne des gens ».

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La science les attend au tournant

Depuis la fin de la Révolution culturelle, la science et la technique ont été au cœur de la stratégie d’ouverture et de développement chinoise. Cette ligne initiée par Deng Xiaoping a été renforcée depuis 2012 par l’institutionnalisation de think tanks scientifiques et techniques, et l’approfondissement du rôle de conseil de l’Académie chinoise des sciences auprès des autorités. La crise du Covid-19 met ces choix du sommet à l’épreuve de la base : la pandémie sera-t-elle le vecteur d’un scientific way of life ou la science demeurera-t-elle l’apanage d’une avant-garde politique et technicienne ? Ce dilemme chinois, qui pose en creux le défi proprement politique d’une démocratisation de l’esprit scientifique sans les institutions démocratiques à l’occidentale, est un dilemme de pays développé. La question se pose en d’autres termes là où l’irrationnel participe de la doctrine d’État. On verra si le Covid-19 est l’occasion de démasquer les charlatans ou, au contraire, de nourrir encore l’obscurantisme.

Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur


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