Richard Millet continue de publier mais demeure ostracisé


Deux livres de Richard Millet ont paru ces derniers mois, lesquels furent accompagnés d’un silence médiatique, qui bien qu’habituel depuis qu’est survenue sa mise au ban de la république des lettres, il y a bientôt huit ans, n’en est pas moins révoltant. Comment se peut-il que dans ce qui fût jadis la nation littéraire par excellence, un auteur traduit dans de multiples langues, plusieurs fois primé, auquel ont été consacrés thèses doctorales et numéros de revues littéraires, soit à ce point ignoré, désormais ?

Quel forfait a-t-il bien pu commettre pour mériter cela ?

Il serait probablement inutile de revenir une énième fois sur l’affaire dite Richard Millet, au sujet de laquelle tout ou presque a été dit, notamment par le remarquable livre de Muriel de Rengervé.

Cette affaire a moins tenu à une sincère critique, laquelle a peu ou prou disparu, qu’à une volonté de mise à mort d’un concurrent sulfureux, qui avait eu par ailleurs, le malheur d’ajouter à son talent d’écrivain, les succès d’édition.

La vertu satisfaite

Il est certain que la plupart des pétitionnaires qui exigèrent son licenciement, c’est-à-dire sa mort sociale, n’ont pas même pris le temps de lire L’éloge littéraire d’Anders Breivik, soutenant fallacieusement qu’il y était fait littéralement l’éloge d’un monstrueux assassin, de même que d’autres continuent d’affirmer que Millet se serait autoproclamé, être le dernier écrivain.

Cette paresse, toute contemporaine, ne serait blâmable, si elle ne s’était transformée en lynchage. Quelle satisfaction ont-ils pu trouver à obtenir la tête d’un homme et a fortiori l’un des leurs ? Comment des écrivains ont-ils pu vouloir faire taire un autre écrivain ? Cela, je ne me l’expliquerai jamais.

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« Je n’ai jamais hué personne » a écrit Bernard Delvaille, cité à cette époque par Michel Crépu, alors Directeur de La Revue des Deux Mondes, dans Libération.

Pour ma part, je crois n’avoir jamais hué personne et j’espère ne jamais jeter la première pierre. Ce commandement, Annie Ernaux ou Tahar Ben Jelloun pour ne citer qu’eux, l’ont oublié et devraient aujourd’hui, se retournant sur leurs méfaits, être pris par la honte, si cette inquisition n’avait pas été mue sans doute par une sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu.

C’est une chose assez hideuse que le succès

Richard Millet est, je le crois, un très grand écrivain, un missionnaire de la syntaxe, qui dans une quête quasi sacrée, s’attache à ne pas abandonner la langue française, laquelle survit ainsi encore dans ses livres.

Qui n’a pas lu Ma vie parmi les ombres, La Voix d’alto, Le goût des femmes laides ou La nouvelle Dolorès est passé à côté d’immanquables de la littérature contemporaine.

Le sentiment de la langue, L’enfer du roman, L’être-bœuf ou Israël depuis Beaufort valent aussi que l’on s’y arrête, ses romans n’étant pas, comme certains l’aimeraient, dissociables au sein de son œuvre.

Millet est un bloc. Un bloc certes, mais d’un granit qui présente désormais quelques fissures, usé qu’il est, tant par le temps et les épreuves, que par l’injustice dont il est victime.

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Sans doute a-t-il fini par considérer que « c’est une chose assez hideuse que le succès » comme l’écrivait Victor Hugo. C’est là, la conviction d’un solitaire qui a, peut-être sans se le dire, cherché la déréliction, mais aussi ce par quoi se rassure celui qui a été voué aux gémonies.

Personne ne peut croire, en tout cas raisonnablement, qu’il puisse jouir ni de cette position sacrificielle, ni de cet ostracisme dont il est frappé. S’il y a quelque chose d’hideux dans le succès, il y a quelque chose qui ne l’est pas moins dans les chasses à l’homme et les purges. Il y a quelque chose d’hideux dans le silence qui l’entoure.

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