Dans un recueil de nouvelles dirigé par Stéphane Rose, seize écrivains ont décidé de nous casser le moral. Comme ils le font bien, on en ressort en pleine forme.
Attention, livre méchant. Contre les idéologues du bonheur, les fanatiques du développement personnel, les experts de la pensée positive et tous ceux qui font profession de rendre heureux ou, pire, qui croient l’être à travers ce que l’on appelle les Feel good books, ces fameux « livres qui font du bien », Stéphane Rose et ses acolytes ont déclaré la guerre dans Cafard Noir.
Misanthropie et meurtre en série
Ici, pas de pitié pour les bons sentiments et leur « beau fixe » obligatoire (Myriam Berliner) où l’on nous exhorte à « devenir nous-mêmes en mieux » à travers un « training autogène » (Pascal Fioretto). Au bûcher, les « citations motivationnelles » censées redonner la pêche – du genre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Benjamin Fau), L’odeur de mon chagrin est plus forte dans les bois (Arnaud Vaulhallan) ou encore Quand viennent les nuages, il est temps de partir (Ornella Caldi) et qui donnent plutôt envie « d’immoler des chatons sur fond de heavy metal » (Laurette Polmanss.) À la roue, le Jolly Good Fellow professionnel qui n’est jamais qu’un imposteur « vivaplantesque » à la Pierre Rahbi ou un bouddhiste de pacotille à la Mathieu Ricard et tel que le décrit la très méchante (et donc très réjouissante) Anne Bouillon dans sa nouvelle du même nom, l’une des plus misanthropes du volume. Avec ou sans Sirop de grenouilles (David Vauclair), on massacre allégrement tout ce qui relève de cet épicurisme de Prisunic auquel se réfèrent tant de Chouquette (Marcel Caramel) et de Choupinette (Patrice Jean) – sans oublier la « pupuce » de Stéphane Rose, toujours prête à faire « un grand sourire à la vie. » Il est clair que les lectrices de Femme actuelle ou de Psychologie magasine, premières victimes de ce commerce du happiness, ne sont pas à la fête dans ce recueil où burlesque et pathétique vont de pair, les auteurs et surtout les autrices ayant visiblement pris un malin plaisir à conter les mésaventures socio-culturelles des nouvelles Justine (comme la Mona de Laurence Balan). C’est que l’Attractive world (Nicolas Cartelet) est une sorte de fascisme soft qui provoque autant le naufrage de soi (R comme ratage, Delphine Dubos) que le meurtre en série (La fête des mères de Diane Peylin) en passant par le drame social (Rocinha d’Eugénie Daragon.)
Chroniques d’époque
Bien plus qu’un livre de plage, Cafard noir se relève alors une formidable chronique de l’époque, d’ailleurs de fort bonne tenue littéraire (Patrice Jean, tout de même), aux tangentes particulièrement incorrectes, et que les pessimistes heureux de notre genre auront beaucoup de plaisir à lire autant qu’à offrir aux optimistes malheureux de leur entourage. Car n’oubliez pas, « Le bonheur, c’est plus fort que les nazis. »
Cafard noir – seize leçons d’enveloppement personnel, sous la direction de Stéphane Rose, Éditions Intervalles, 190 pages.
La philosophe Françoise Bonardel appelle les citoyens français à tirer des enseignements de la mort du chauffeur de bus de Bayonne. Elle y voit bien plus qu’un fait divers violent.
* devenu le cri de ralliement des manifestants après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020.
Le calvaire du chauffeur de bus Philippe Monguillot tabassé à mort par des voyous n’a rien d’un fait divers, par nature anecdotique et vite noyé dans la masse des informations du même type qui, par leur diversité même, font diversion par rapport à l’essentiel : peut-on encore, quand on est français, vivre en sécurité dans son pays ? C’est donc là un fait de société accablant, révélateur de « l’ensauvagement » grandissant de la France, et qui devrait mobiliser tous les citoyens bien au-delà des origines ethniques et des clivages politiques. Que les coupables présumés soient d’origine maghrébine ne change rien à l’affaire, mais attire l’attention sur la méprise qui sous-tend, en bien des circonstances tout aussi dramatiques, le « vivre ensemble » à la française : une idéologie consolatrice fondée sur le déni des réalités de terrain que ne connaissent que trop bien les gens de métier (policiers, pompiers, médecins, éducateurs) qui s’y confrontent au quotidien.
Quand un rappel à l’ordre se transforme en arrêt de mort
On se gardera évidemment de tout amalgame simplificateur entre la situation des Noirs aux États-Unis et celle d’un Blanc chauffeur de bus en France. Dans les deux cas pourtant c’est le rapport à l’ordre public qui est en cause : par excès quand des policiers gardiens de cet ordre abusent de leur pouvoir en assassinant froidement un homme présumé innocent ; par défaut quand un pays n’est plus capable de faire respecter l’ordre républicain sans lequel l’exercice d’un métier, a priori aussi peu dangereux que celui de chauffeur de bus, risque à tout moment de se transformer en guet-apens, et un simple rappel à l’ordre en arrêt de mort. Dans quel code du travail est-il désormais inscrit qu’en dehors des professions jugées « à risques », faire correctement son métier suppose qu’on soit prêt à sacrifier sa vie ? On mesure la dérive d’une société quand l’application d’une règle d’utilité publique – payer son ticket de transport, porter un masque – devient une menace de mort pour qui en exige l’application stricte. On comprend pourquoi tant de conducteurs, de contrôleurs et d’usagers des transports en commun choisissent de faire profil bas plutôt que de mettre leur vie en danger.
Car pour les plus téméraires c’est bien de sacrifice qu’il s’agit désormais, plus ou moins librement et consciemment consenti. La mort du lieutenant-colonel Beltrame eut à cet égard le relief, le tranchant des gestes exemplaires qui font les héros ; ceux dont on se souviendra longtemps et dont l’acte de bravoure est appelé à devenir légendaire. L’émotion collective une fois retombée, et d’autres agressions tout aussi sauvages prenant la relève, il est probable que ni la mort de Philippe Monguillot ni celle du gendarme Mélanie Lemée tuée par un chauffard récidiviste sous l’emprise de stupéfiants, ne s’inscriront dans les livres d’Histoire. La disproportion entre la cause dérisoire du drame de Bayonne et son issue tragique témoigne en tout cas du dérèglement profond d’une société incapable d’éradiquer une gangrène en voie de banalisation.
Barbarie ?
Que le mal se soit banalisé prend il est vrai un autre sens, une autre tournure qu’à l’époque d’après-guerre où Hannah Arendt constatait que le bourreau Eichmann, auréolé par l’horreur de ses crimes, n’était au fond qu’un fonctionnaire minable, obéissant aveuglément aux ordres de ses supérieurs et agrémentant sa servilité d’un zeste de morale kantienne pour se rendre irréprochable. Minables, les agresseurs de Philippe Monguillot ou de Mireille Knoll le sont tout autant, mais le mal qu’ils incarnent s’est banalisé du fait de la fréquence croissante de ces actes de violence barbare, et du caractère purement pulsionnel et primaire des motivations des tueurs : on ne veut recevoir d’ordres de personne, on hait viscéralement les Blancs ou les Noirs, les Juifs ou les Arabes, on veut impressionner sa bande de copains, etc. Banalisé aussi par l’indifférence des agresseurs aux conséquences humaines de leurs actes ; leur indifférence devant la souffrance de leur victime et de ses proches n’étant qu’artificiellement compensée par l’émotion collective que suscitent leurs forfaits. Mais le fait de juger un acte « barbare » n’a jamais fait reculer la barbarie, et c’est à moindre frais qu’on se dédouane ainsi de toute sympathie pour l’infamie.
Sans doute est-ce là l’ambiguïté des marches blanches au cours desquelles se mêlent pacifisme réconciliateur (« Tu n’auras pas ma haine ») et indignation face aux actes commis. Symboles de l’innocence outragée, martyrisée, elles font figure de contrepoison attestant que la société n’est pas en aussi mauvaise santé que pourraient les laisser penser les exactions des pervers, malfrats et tortionnaires. À travers la sincérité et la dignité des participants, le corps social se redonne de lui-même une image honorable, mais cette blancheur symbolique souligne aussi indirectement son incapacité à mettre un terme aux maladies qui le rongent : conflits sociaux récurrents et de plus en plus violents, actes de terrorisme divers, pédophilie et pornographie, accoutumance à l’horreur, etc. La blancheur n’efface pas le sang, ni la pureté l’ignominie. On se croirait parfois revenu dans les années 1930 où les pacifistes faisaient entendre leur voix dissidente tandis que les hordes de SA semaient la terreur outre-Rhin. C’est d’action publique dont on a plus que jamais besoin : équitable, mais déterminée. C’est la conscience collective qui doit se réveiller en refusant les anesthésiants idéologiques qui l’empêchent d’exercer le pouvoir qui est le sien : discriminant sans être pour autant discriminatoire comme le craignent les belles âmes toujours prêtes à imputer aux victimes la responsabilité de ce qui leur arrive. Si dignes soient-elles, les marches blanches ne font au mieux que souligner le divorce entre l’opinion publique qui pleure et s’indigne à juste titre, et les dirigeants politiques qui ont laissé s’installer, par incompétence ou lâcheté, une situation devenue ingérable puisque c’est maintenant une grande partie du tissu social français qu’il faudrait détricoter pour le remailler.
Le mépris insolent de la vie humaine récemment affiché par les jeunes tortionnaires du chauffeur de bus ne fait pas que bafouer les valeurs humaines et républicaines qui fondent la vie en société. En ces temps de pandémie, il entre aussi en collision avec l’impératif moral voulant qu’on sauve à tout prix des vies plutôt que l’économie, même si on ne sait plus très bien ce que « vaut » désormais la Vie coupée de la transcendance qui la sacralisait : « L’idolâtrie de la vie nue ne serait donc qu’une étape transitoire précédant sonabaissement radical », conclut Olivier Rey[tooltips content= »Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Paris, Gallimard, 2020, coll. « Tracts », n°15. »](1)[/tooltips]. Peut-être serait-il temps de se demander si la banalisation des délits et actes de barbarie n’est pas elle aussi une anticipation de cet abaissement. Le divorce est en tout cas de plus en plus évident entre ceux et celles qui réparent, consolident et sauvent des vies au prix de sacrifices personnels parfois inouïs sans se préoccuper de savoir ce qu’elles « valent », et les bandes de barbares qui décident que la vie de leurs congénères – ne parlons plus de concitoyens ! – ne vaut rien sinon en ce qu’elle leur offre le plaisir de pouvoir la détruire. La mise en lumière de cette césure est trop brutale, trop crue pour qu’on se contente de formuler des vœux pieux quant à la rééducation morale et la réinsertion sociale de ces jeunes criminels.
Il va donc bien falloir également que les Français sortent un jour de leur éternelle adolescence et clarifient sans trop tarder leur rapport ambigu aux règles communes et à l’ordre public qui ne leur semblent souvent exister que pour être transgressés, et qu’ils en viennent à s’apercevoir qu’ils passent eux aussi parfois, sans forcément le vouloir, dans le camp des meurtriers potentiels et des barbares : irrespect des règles de bon voisinage et de circulation routière et urbaine, culte de son image et mépris de la vulnérabilité d’autrui, incapacité à supporter la moindre frustration sans réagir de manière compulsive et agressive…Tant que l’idée même d’ « ordre public » sera perçue comme fascisante et liberticide – ce qu’elle est parfois, ce qui appelle la vigilance – et que la nécessité au moins temporaire de s’y plier suscitera la désinvolture rigolarde des uns et les provocations asociales des autres, on ne voit pas pourquoi des voyous décérébrés ne s’engouffreraient pas dans cette faille civique pour faire voler l’ordre républicain en éclats.
Aux États-Unis, si l’on en croit les sondeurs qui s’étaient vautré la dernière fois, Joe Biden est le grand favori pour remporter la présidentielle à l’automne. Mais la campagne est encore longue, et Donald Trump espère créer la surprise avec sa majorité silencieuse…
Il est difficile de trouver sur la planète un homme politique à qui le malheur du coronavirus a été plus bénéfique qu’à Joe Biden ! Au plus mal dans la course à l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle encore en février dernier, et en retard, notamment, sur le charismatique Bernie Sanders, l’ex-vice-président de Barack Obama a effectué un incroyable come-back au début du mois de mars, lors de sa prestation au fameux Super Tuesday[tooltips content= »Le 3 mars NDLR »](1)[/tooltips].
À cette occasion, il a remporté les votes dans 10 états sur 14, et est passé devant son rival principal. Et même si Sanders a résisté en s’imposant dans le plus grand État du pays (la Californie) et en faisant presque jeu égal au Texas, la dynamique de la victoire s’est installée du côté du Biden.
Bernie Sanders, cet inconnu…
Nous sommes alors au mois de mars. Des jours historiques. La réalité de la pandémie à laquelle nous n’avons pas voulu croire a fini par déclencher son impitoyable logique. Et Sanders apportera finalement son soutien à Biden mi-avril, en se retirant de la compétition.
Quand la peur gagne les esprits, le logiciel électoral change drastiquement. Il cherche les options les plus rassurantes et ne laisse pas de place aux expériences inconnues. Joe Biden est l’incarnation de la politique américaine que les gens connaissent et ont vu à l’œuvre. Ce n’est naturellement pas le cas du candidat indépendant du Vermont. La chaine CBS News a reporté que selon son enquête réalisée le 18 mars dans 2 états (Missouri et Michigan) les électeurs accordaient bien plus leur confiance à Joe Biden qu’à Bernie Sanders en cas de crise majeure : 61% contre 27% dans le premier État, 51% contre 32% dans le second.
Une élection sans aucun meeting
La vague de l’épidémie n’a pas simplement porté l’ancien vice-président des États-Unis vers une victoire très prématurée aux primaires démocrates. Elle lui a offert le luxe incroyable de passer le reste de la campagne électorale dans un bunker, sans dépenser ni l’énergie, ni les moyens que les meetings pompent sans compter en temps normal. Biden renonce même à tenir tout rassemblement avec ses supporters jusqu’au jour de l’élection de 3 novembre ! Et il voit malgré tout sa cote continuer de grimper dans les sondages des intentions des votes. C’est tout simplement inespéré pour ce bientôt octogénaire, qui a été l’objet des moqueries de son propre camp à cause de ses gaffes à la répétition (presque à chaque prestation publique) et de ses discours de plus en plus raccourcis… Les médias pro-républicains, à l’image de la chaine Fox News évoquent même la démence.
Ils peuvent bien pérorer: le candidat démocrate et ses conseillers ont parfaitement compris que le mal du Covid-19 est devenu leur allié majeur, un ange gardien d’un véritable conte de fée, qui vient un jour et vous dit : « je t’amènerai à la victoire, tu n’as qu’à me suivre ».
Trump aux prises avec la crise sanitaire
La situation est devenue d’autant plus confortable pour le candidat démocrate que le président en fonction Donald Trump, le dernier « obstacle » pour accéder à la Maison Blanche, a pris une posture diamétralement opposée vis-à-vis de la pandémie. Habitué à gagner toutes les batailles, sorti miraculeusement de tous les pièges que les démocrates lui ont tendus tout au long de son mandat, et surtout fort de son bilan économique, Donald Trump n’a pas compris comment cette maladie contagieuse et immaitrisable a pu surgir sur son chemin.
Son erreur principale a été celle de tous ceux qui ont voulu établir un rapport de force avec le virus, le dominer ou défier sa puissance. Personne dans cette catégorie n’a été épargné : ni les scientifiques les plus respectables tel le professeur Raoult, ni les populistes frôlant le pathétique, tel le président du Brésil Jair Bolsonaro.
Le pouvoir de cet « ennemi invisible » qu’est le coronavirus, comme l’a qualifié Trump, a pris le visage d’un homme avenant et posé en personne de Joseph Robinette Biden Jr. Coté programme, le candidat démocrate ne prend pas beaucoup de risques non plus. Évidemment plus social que son rival, il promet d’augmenter les impôts pour les plus riches (39,6 % au lieu des 37% actuels pour les salaires au-dessus de 400 000 dollars par an) et pour les sociétés (l’impôt sur les sociétés passerait de 21% à 28%). Un peu plus de pression fiscale donc, mais pas trop non plus, comme on le note. Et surtout, sans chercher à être original, Biden veut marcher sur la voie bien pavée par son rival républicain du patriotisme économique. Avec un slogan : « Buy American ».
On est loin d’une ambition de rupture comme l’a fait Trump à son arrivée à Washington ou celle promise par le « socialiste » Bernie Sanders. En temps normal, dans une Amérique qui a déjà fait preuve des choix électoraux les plus audacieux, un choc Trump – Sanders aurait été spectaculaire, plein d’enseignements pour le monde entier. Une telle confrontation attendra : l’élection présidentielle américaine s’annonce comme une parenthèse ennuyeuse, comme celle dans laquelle se trouve la planète depuis le mois de mars. Une parenthèse qui nous oblige à garder bonne distance avec tout ce qui nous passionne… Une parenthèse qui semble avoir trouvé son ambassadeur en Joe Biden.
Dans la pire escalade depuis 2016, Bakou n’a rien à gagner
Depuis dimanche 12 juillet, onze militaires azerbaïdjanais (dont un colonel et un général), quatre militaires arméniens et un civil azerbaïdjanais ont été tués dans la pire escalade depuis la « guerre des quatre jours » en avril 2016. Malgré une courte accalmie dans la nuit de mardi 14 à mercredi 15 juillet, ce grave incident a déclenché un cycle de violence qui a donné lieu encore hier à des échanges de tirs d’artillerie et de mortiers des deux côtés. Des efforts diplomatiques intenses sont en cours pour mettre un terme à ce qui pourrait donner lieu à une crise majeure.
La toile de fond de ces nouvelles tensions est l’occupation de 1993 par l’Arménie du Haut Karabagh, territoire reconnu comme azerbaïdjanais par la loi et la communauté internationale.
Sans grande surprise, dans leurs communiqués de presse respectifs, chaque camp se renvoie la responsabilité du déclenchement des hostilités. Le ministère de la Défense azerbaïdjanais fait état de premiers tirs arméniens, tandis que l’Arménie affirme avoir prôné «une réponse proportionnée » après avoir subi des attaques de l’Azerbaïdjan. Sauf que plusieurs indices vont dans le sens de Bakou.
Les exportations de l’Azerbaïdjan menacées
Tout d’abord le lieu.
Si les incidents d’avril 2016 s’étaient déroulés dans le sud du Haut Karabagh, dans une région non loin de la frontière iranienne, et très éloignée des infrastructures azerbaïdjanaises importantes, ce n’est pas le cas de la crise en cours. La région de Tovuz, où les échanges de tirs à l’arme lourde ont eu lieu, est un nœud de cibles très sensible car d’une haute valeur stratégique pour l’Azerbaïdjan. Il s’agit tout d’abord de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, dont le trajet traverse cette région de Tovuz avant de contourner l’Arménie par le nord en passant en territoire géorgien. Cette infrastructure transporte sur 1 776 km le pétrole brut extrait du champ pétrolifère azerbaïdjanais de la mer Caspienne, jusqu’au port turc de Ceyhan sur la Méditerranée. C’est grâce à ce pipeline inauguré en 2005 que l’Azerbaïdjan n’est plus obligé de passer par le système d’oléoducs russe et est donc maître de son exportation pétrolière. Or, l’Azerbaïdjan prévoit d’inaugurer en octobre un gazoduc suivant le même tracé, permettant d’exporter son gaz : un avantage géostratégique et économique extrèmement important. Si on ajoute à cela le chemin de fer vers la mer Noire et la proximité de barrages hydroélectriques, on comprend facilement que l’Azerbaïdjan n’a aucun intérêt de choisir ce point particulier s’il souhaite entreprendre une provocation militaire… C’est au contraire le dernier endroit qu’un stratège choisirait pour de telles aventures.
On a de plus appris que le président azerbaïdjanais vient de limoger son ministre des Affaires étrangères, dont la disponibilité et la réactivité dans la gestion de la crise laisseraient à désirer. Ce genre de choses rend également la possibilité d’une embuscade stratégique planifiée par Bakou plus qu’improbable, car il suggère plutôt une certaine surprise et non une préparation minutieuse.
Enfin, le fait que l’Arménie ait essayé, au lendemain du déclenchement de la crise, de réunir en urgence l’OTSC (L’Organisation du traité de sécurité collective, une organisation politico-militaire fondée en 2002 par la Russie, qui regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan) pour s’assurer le soutien militaire de ces pays plaide aussi en faveur de la thèse d’une responsabilité d’Erevan dans cette aventure.
Pas un nouveau front russo-turc
Qui aurait donc intérêt (et lequel ?) à provoquer une telle crise ? Il est pour l’heure difficile d’attribuer des responsabilités claires. Il est par ailleurs tout à fait possible et plausible qu’un simple incident – comme il y en a des dizaines par an – soit passé hors de contrôle et embrase le secteur sans que les échelons supérieurs n’aient le temps de maitriser les événements. Le nombre des victimes azerbaïdjanaises et la présence parmi elles de deux officiers supérieurs rend l’issue de cette crise incertaine. Impossible de tourner la page facilement.
Quoi qu’il en soit, ceux qui sont garant du processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont pas parvenus en plus de 25 ans à changer le statu quo actuel de l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais. C’était notamment le rôle du groupe de Minsk coprésidé par la Russie, les États-Unis et la France. La Russie, dont l’Arménie dépend pour sa survie, ne semble pas pressée de mettre fin à un contentieux qui envenime le Caucase du Sud depuis un siècle.
Ceux qui y voient un nouveau front entre la Turquie et la Russie vont trop vite en besogne. Par un raccourci et une forme de paresse intellectuelle l’Azerbaïdjan est souvent vu comme un vassal turc, outil docile d’une politique régionale agressive et expansionniste d’Ankara. Voir les choses ainsi, c’est prendre les rapports privilégiés entre les deux pays pour une relation de domination, une thèse pour laquelle l’histoire de l’Azerbaïdjan depuis sa fondation (première République azerbaïdjanaise établie en 1918) est une longue série de démentis.
Dans certaines contrées, pour certains extrémistes religieux, l’apparition du coronavirus serait l’expression de la colère divine, un fléau envoyé par le Créateur pour châtier les humains pécheurs…
… Et par chez nous, pour certains écologistes, cette calamité s’est donc abattue sur l’humanité pour la punir de ses dérives. Le châtiment ne provenait pas d’un quelconque dieu, mais de Mère Nature / Gaïa, lassée de nous voir impunément la polluer ! Ainsi, la nature est conçue par certains telle une divinité impitoyable devant laquelle l’humain devra s’amender, se repentir, poser un genou à terre et demander pardon pour tout le mal infligé.
Le « virus humain » VS nature bienveillante
Pendant la période de confinement, le rêve des écologistes et des décroissants devenait réalité. Le monde, quasiment à l’arrêt, avait cessé sa course effrénée vers le progrès : les voitures ne roulaient plus, les avions étaient cloués au sol, et les humains contraints de rester chez eux. Partant, aux quatre coins du monde, la nature était enfin délivrée du mal. Les vidéos montrant des animaux sauvages investir les milieux urbains étaient massivement partagées sur internet. La formule « la nature reprend ses droits » devenait un leitmotiv chez des journalistes peu inspirés (pléonasme ?).
Au-delà des images charmantes, l’idée sous-jacente consiste à opposer l’espèce humaine, malveillante par essence, à la nature, intrinsèquement bienveillante. L’homme serait un virus qui viendrait déséquilibrer l’ordre naturel des choses, un parasite qui opprimerait le reste du vivant pour son bon plaisir ou par arrogance. Les malheurs qui nous arrivent ne sont finalement que justice rendue.
Au mois de juin, Aymeric Caron publiait un livre intitulé La revanche de la nature, comme si la nature était une entité consciente des notions de droits ou de justice. La nature ignore en réalité absolument tout des concepts moraux. Elle n’est ni bienveillante ni malveillante : seule la survie lui importe.
Bien-sûr, la symbiose peut exister, c’est-à-dire la coopération intelligente entre espèces vivantes. N’en demeure pas moins que le modèle dominant reste celui de la prédation et de la compétition, la nature est dénuée de moralité la plupart du temps, elle ne connaît ni le bien ni le mal. De notre point de vue d’humains, la nature peut même nous sembler brutale et violente. Qu’il s’agisse du monde animal ou végétal, elle est le théâtre permanent d’injustices et de cruauté. Vous seriez horrifiés d’apprendre que telle femelle de l’espèce animale gobe ses petits à peine nés, ou que des êtres viennent au monde en dévorant leur mère de l’intérieur. Le majestueux lion n’a aucun état d’âme à déchiqueter un jeune zèbre. Certaines guêpes pondent leurs œufs dans le corps de leur proie, une fois éclos, les larves la rongent de l’intérieur en prenant soin d’épargner les organes vitaux, une mort lente et atroce. C’est aussi l’œuvre de la nature. De même, si vous observez attentivement un carré de terre, vous constaterez que les plantes se livrent une lutte perpétuelle pour l’espace et l’accès à la lumière. Nous sommes résolument loin de la vision idéalisée d’une nature bienveillante et juste.
Le droit naturel des choses…
Toujours dans l’idée que la nature serait une entité consciente, quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron déclarait au sujet d’une proposition faite par le Conseil Citoyen sur le Climat : « Il est essentiel de le mettre au bon niveau, mais de ne pas mettre le droit de la nature au-dessus du droit humain. » Bien que je sois d’accord avec cette assertion, ce principe de « droit de la nature » me laisse perplexe. Comme dit précédemment, la nature est dénuée de morale, et l’idée d’une nature vengeresse me paraît foncièrement tronquée. Si nous tentons de réfléchir au sens de cette formule, nous sommes vite confrontés à ses limites : quels sont ces droits dont il est question ? Qu’en est-il de notre place au sein de ce système ? De plus en plus d’écologistes remettent en question la notion d’anthropocentrisme. Mais si la nature reprend ses droits, c’est qu’il y a forcément eu confiscation. À partir de quel moment peut-on considérer que ce processus a commencé ? Avec le nucléaire ? la machine à vapeur ? la maîtrise du feu peut-être ?
Nous sommes incontestablement les seuls à avoir maîtrisé le feu. Sans le feu, que pèserions-nous dans le jeu de la sélection naturelle ? N’est-ce pas là une violation de l’ordre naturel des choses ?
Le Mythe de Prométhée et la maîtrise du feu
Aujourd’hui, depuis le confort de nos habitations modernes ultra-confortables, nous pouvons nous octroyer le luxe de toutes ces considérations. En revanche, je ne crois pas que la question se pose pour les pays émergents, dont l’objectif premier est d’atteindre le confort des pays industrialisés. Ou encore pour nos lointains ancêtres préhistoriques, tout occupés qu’ils étaient à survivre.
Il faut dire qu’en comparaison à d’autres espèces vivantes, les humains ne sont pas spécialement gâtés par Mère nature : nous courrons nettement moins vite qu’un léopard ou que son gibier, nos dents ne sont pas autant acérées que celles d’un chien ou d’un requin, notre peau fine nous protège mal contre les morsures du froid ou celles du Soleil. Ainsi, la domestication du feu constitue une véritable révolution, puisqu’elle a permis un rééquilibrage salutaire pour notre espèce dans la répartition initiale.
Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Cette idée que la maitrise du feu est la première transgression de « l’ordre naturel des choses » est fortement présente dans le mythe de Prométhée, qui est un puissant Titan châtié par Zeus pour avoir donné le feu aux Humains.
Selon ce mythe grec fondateur qui raconte la création des hommes, Prométhée, missionné par Zeus pour répartir les dons entre les espèces vivantes, avait accepté de déléguer cette charge à son frère Épiméthée.
« Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon » [tooltips content= »Platon, Protagoras »](1)[/tooltips]
Épiméthée, dont le prénom signifie « celui qui réfléchit après coup », s’était précipité dans l’exécution de sa tâche, oubliant de distribuer des attributs de survie à l’homme, ce dernier apparaît alors « nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. » Prométhée, qui était d’une grande sagesse contrairement à son frère, tente de réparer cette erreur : « Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu – car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. »
Le feu est la préfiguration du pouvoir transformateur de l’homme, pouvoir qui lui permettra de transcender sa condition, initialement peu enviable, mais qui le poussera vers une démesure destructrice, notion que les Grecs nomment l’hubris. Considérée comme un terrible crime, l‘hubris désigne l’orgueil qui pousse inexorablement les hommes à outrepasser la mesure, pire, à se prendre pour les égaux des habitants de l’Olympe, au risque de menacer l’harmonie de l’ordre établi… Pour avoir dérobé le feu, et défié les Dieux, Prométhée est sévèrement châtié : Zeus le fait attacher, nu, sur le mont Caucase. Chaque jour un aigle vient lui dévorer le foie, qui se régénère perpétuellement.
Zeus punit également les hommes ; par le biais de Pandore, il introduit les maux dont souffre l’humanité : les guerres, les maladies, la pénibilité du travail et de la vie, une sorte d’expulsion d’un jardin d’Éden. Selon ces mêmes croyances antiques, les mortels coupables d’hubris s’attirent le courroux de la déesse Némésis, personnification de la juste colère divine, tantôt assimilée à la vengeance, tantôt à l’équilibre des forces.
Quoi qu’il en soit, l’humanité est ce qu’elle est, à savoir une espèce complexe, qui pour sa propre survie est obligée de modifier un environnement dont elle est totalement dépendante. L’enjeu consiste donc à trouver la voie médiane, celle de la mètis, mot commun utilisé par les anciens grecs pour désigner une forme particulière d’intelligence, faite d’habileté, d’adaptation, et de ruse. Une intelligence incluant une sagesse agissante, capable d’anticiper une réalité en constante évolution, et de s’y acclimater rapidement.
Avec le confinement, l’industrie du sexe a fait grise mine. Passés ces deux mois de frustration et de lassitude, maîtresses, soumis et échangistes brûlent de retrouver les lieux de libertinage.
Le confinement a eu ceci de charmant qu’il a permis moult théories sur nos comportements amoureux et pratiques sexuelles, théories délivrées des contraintes habituelles du réel. Tablant sur notre besoin de sécurité affective, les psys, à commencer par Boris Cyrulnik, prédisaient ainsi le renouveau des amours romantiques, au moment même où les Français s’abandonnaient aux joies du papillonnage et de la consommation compulsive du prochain sur la Toile.
Pendant le confinement, la boulimie sexuelle a surtout frappé les célibataires coincés en solo chez eux
Les chiffres en témoignent : 38 % d’augmentation de visionnages de films pornos en France pendant le confinement, auxquels il faut ajouter une hausse de 27 % des messages envoyés au mois d’avril sur les applications Tinder, Meetic et OKCupid. La fonction « Passeport » sur Tinder, permettant de draguer à l’échelle planétaire en supprimant la géolocalisation, était jusque-là payante. Offerte en accès libre pendant la crise sanitaire, elle a permis à quelque 175 millions de personnes dans le monde de s’adonner aux jeux de l’amour à distance et du hasard numérique selon Group Match qui édite plusieurs applications de rencontres. Beaucoup ont sans doute cru à ces passions sans frontières se riant des obstacles. L’illusion, certes, n’a pas duré. Faut-il pour autant le regretter ?
DJ à ses heures perdues et accessoirement de confession libertine, Martin, 33 ans, beau gosse au regard à la James Dean, parle de cette période dans une salve de rires : « Quand Tinder a débloqué sa fonction Passeport, ce fut de la folie à l’état pur. Je n’ai jamais autant tchatché. Mais entre les filles exotiques qui cherchaient des pigeons au portefeuille bien fourni et ces autres Américaines qui fantasmaient sur un French Lover, on était vite frustré et, au final, vite lassé. » Scrupuleusement respectées par les adeptes du libertinage, à en croire notre interlocuteur, les mesures sanitaires ont surtout bouleversé le travail des professionnels du divertissement charnel. Maîtresse Gladys, une dominatrice, a dû réviser sa stratégie commerciale : « J’ai passé deux mois à travailler sur ma communication, ma présence sur les réseaux sociaux et les sites, mais je n’ai reçu aucun client. Financièrement, c’est dur, même si je ne pense pas avoir perdu mon temps. » La branche, de plus en plus concurrentielle, a tenté de survivre à l’aide de la webcam et de scénarios de soumission adaptés aux circonstances. Là aussi, le virtuel a montré avec évidence ses failles et ses limites. « C’était délicat pour les clients confinés avec des familles », reconnaît Maîtresse Gladys, évoquant l’aspect logistique de l’exercice. La perspective d’arborer un collier clouté devant ses enfants pouvait dissuader les pratiquants les plus fervents, les spécificités psychologiques de la discipline rendaient d’autres plus méfiants encore : « Les soumis ont besoin de connaître la personnalité de leur dominatrice et à distance, cela ne fonctionne pas. Après tout, je vends mon emprise sur l’autre. Pour que les gens s’abandonnent, ils doivent avoir une confiance totale. » Une confiance revenue dès la levée du confinement, en dépit des risques de contamination. « J’ai un habitué âgé qui est venu en séance avec un masque pour aussitôt l’enlever sans la moindre inquiétude. Il n’y a pas d’échange de fluides en soumission, alors ça rassure », détaille Maîtresse Gladys. Son sens de la responsabilité lui a fait adopter des règles d’hygiène strictes bien avant que la pandémie ne pousse les Français à dévaliser le rayon savon des supermarchés.
Les célibataires coincés chez eux
Ces précautions n’aident pas à faire revivre la grande fête charnelle.
« Peu évident », admet Martin dépité, soulignant la frilosité des organisateurs de soirées privées et accusant avec peine la fermeture des boîtes de nuit jusqu’à septembre. « La fête de la musique a été un excellent révélateur de la fougue des jeunes. Les gens sont en attente, prêts à saisir toute occasion pour s’amuser et draguer », peste-t-il, convaincu que les habitués de la bringue dénudée ne songent qu’à revenir à Cap d’Agde. Plus que l’apparition hypothétique d’un cluster sur les plages réservées aux naturistes, il faut redouter selon lui les retards des trains, le trafic aérien incertain et les difficultés à se loger. Une réticence qui a pourtant peu de chances de profiter de nouveau à YouPorn ou aux sites de rencontres, tant l’emballement qu’ils ont provoqué, comme par surprise, semble épuisé. Pendant le confinement, estime Martin, la boulimie sexuelle a surtout frappé les célibataires coincés en solo chez eux – ce fut le cas de 27 % des Français. Mais plus personne ne semble prêt à se satisfaire de plaisirs solitaires devant l’écran. Le sexe et l’amour restent encore largement une affaire de peau, de regards et de contacts charnels. Au moins une part de la vie que le numérique n’aura pas.
En Occident, nous n’en finissons plus de faire pénitence. Voici pour quelles terribles raisons…
On doit reconnaître au moins une qualité aux Algériens : ils sont têtus. Une fois de plus, leur gouvernement vient de demander à la France de « présenter des excuses » pour la colonisation. Abdelaziz Bouteflika adorait le faire ; son successeur, le mal élu Abdelmadjid Tebboune, s’y met à son tour, déclarant le 4 juillet sur France 24 que cela permettrait « d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, pour des relations diplomatiques, pour des relations de bon voisinage ». Il admettait avoir déjà reçu des « demi-excuses » de la part d’Emmanuel Macron, quand ce dernier avait déclaré en décembre 2017, lors d’une visite dans le pays alors encore totalement tenu par le FLN, que la colonisation était « un crime contre l’humanité ». Le président Tebboune réclame donc de son homologue « un pas de plus », une contrition supplémentaire, une repentance plus ferme.
Cette plainte est venue ponctuer un événement dont les médias français, trop occupés à commenter le changement d’un comptable par un autre à Matignon, ont fort peu parlé : sur ordre de Macron, les dépouilles de vingt-quatre « résistants » à la conquête (1830-1850), conservées au Musée de l’Homme, ont été rendues à leur patrie. Jeune nation très patriote, l’Algérie a accueilli en grandes pompes ces féroces guerriers vaincus par les soldats de Bugeaud et ses épigones. Tebboune, qui a volé au peuple algérien sa juste révolte pour perpétuer la kleptocratie au pouvoir depuis l’indépendance, a profité du retour des moudjahidines pour organiser un raout nationaliste avec fanfares et discours martiaux. Et donc pour exiger une fois de plus, en l’occurrence au micro d’un média public français tout acquis à cette cause, que l’ancien colonisateur « regarde son histoire en face », opération qui, à en croire nos intellectuels organiques, serait « nécessaire » et même « indispensable » pour occire la « haine », c’est-à-dire empêcher un retour des chambres à gaz.
Coïncidence, tandis que les Algériens recevaient leurs illustres aïeux, le monde occidental se demandait sérieusement s’il devait détruire ses statues. Comme toujours, la question avait été formulée par le grand laboratoire du monde, l’Amérique, et plus précisément ses campus et ses journaux ; elle avait rapidement traversé l’Atlantique pour atteindre l’Europe, où les libéraux, hégémoniques dans le champ culturel, l’imposaient tout de go, expliquant qu’elle nous concernait autant et peut-être même plus que nos maîtres étatsuniens. L’arrestation violente et fatale d’un homme noir à Minneapolis avait puissamment ranimé le mouvement afro-antiraciste Black Lives Matter (BLM) ; soutenues par Hollywood, la Silicon Valley, Wall Street et UCLA, des hordes de jeunes rebelles défilaient dans les rues interminables des villes américaines, vilipendant Trump, pillant et incendiant à l’occasion sous le regard enamouré des caméras locales et internationales.
Dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le « racisé » victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron
D’aucuns, rares il est vrai, osèrent dire que cette affaire était propre aux Etats-Unis, qu’elle découlait peut-être du communautarisme et, avant, de la traite transatlantique puis de la ségrégation. On leur ordonna de se taire ; l’heure n’était pas à l’histoire mais à la mystique. Il s’agissait de communier tous ensemble – à l’exception des forces obscurantistes, bien sûr – sur le majestueux corps de George Floyd, plus grand mort que vivant. Et comme ils l’avaient déjà fait ces dernières années à la suite d’autres décès de personnes noires, les militants et sympathisants de BLM commencèrent à s’agglutiner au pied de certaines statues par eux jugées provocatrices. Après celles de généraux confédérés dans les Etats de l’ex-Sud, ils s’en prenaient à présent en particulier à Christophe Collomb.
George Floyd, une chance pour le Comité Adama Traoré
Profitant du psychodrame américain et de l’enthousiasme qu’il rencontrait dans les rédactions, le comité « La Vérité pour Adama » retenta sa chance. Car depuis trois ans, cette association indigéniste menée par Assa Traoré, sœur du délinquant multirécidiviste décédé à Beaumont-sur-Oise à la suite de son arrestation par une équipe de la BAC, essaie de s’agréger à tous les mouvements sociaux et, ainsi, d’imposer dans le « débat » son idéologie antiraciste et, subséquemment, antifrançaise. Fantasmant les « quartiers » qu’elle connaît de loin, l’extrême gauche a vu dans « La Vérité pour Adama » la clef de cette « convergence des luttes » grâce à laquelle elle pense pouvoir réaliser un grand soir ; dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le racisé victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron. Mise en échec durant Nuit Debout et, plus encore, pendant le mouvement des Gilets jaunes, révolte de la France périphérique qui se fiche bien des troubles identitaires des Français de papier dont elle subit la violence chaque jour, Assa Traoré a, cette fois, réussi à capter la lumière. Tandis que l’Amérique brûlait, elle était reçue comme une princesse, une reine, une déesse sur les plateaux de télévision qui recueillaient sa parole comme une offrande ; sur Canal+, Mouloud Achour la brossait dans Clique, émission dans laquelle des crétins de Sciences Po lèchent des rappeurs africains – c’est eux qui se définissent ainsi – qui chantent la came, les bagnoles, les putes et l’islam. Hissé de cette manière, le comité « La Vérité pour Adama » se fit factieux ; alors que le pays sortait de son long confinement, sainte Assa appelait à manifester ; le 2 juin, près de 20 000 personnes se pressaient devant le tribunal judiciaire de Paris ; Christophe Castaner, jamais avare d’un flashball pour les Gilets jaunes, demandait à ses troupes de ne pas intervenir contre cet assemblage d’indigénistes, de gauchistes et de bobos. Dans la foulée, toute la mouvance africaniste, antiraciste, décoloniale s’exalta ; mimétique, elle s’en prit elle aussi aux statues, souillant notamment celles de Colbert, du général de Gaulle, de Faidherbe cependant que la presse social-démocrate – pléonasme – justifiait cette damnatio memoriae en validant son fondement idéologique.
Partout en Europe, cette « catharsis » trouva de chauds partisans. En Grande-Bretagne, des statues de Cecil Rhodes, de l’amiral Nelson et de Churchill furent assiégées ; même à Prague, ce dernier eut droit à des graffitis peu amènes. Comme le disent les journalistes avec la satisfaction de celui qui voit son rêve se réaliser, ce mouvement était mondial. En vérité, il était seulement occidental ; il se manifestait là où vivaient de fortes communautés africaines de naissance ou d’origine et où la superstructure politico-culturelle était entre les mains de libéraux.
C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante!
Toutes les grandes figures ayant, de près ou de loin, un rapport avec l’esclavage et/ou la colonisation étaient ainsi la cible d’attaques orchestrées par des groupuscules dont le prestige médiatique est inversement proportionnel au nombre de leurs membres. Si, en France, Macron s’indigna mollement de cette manie déboulonneuse, des libéraux plus conséquents, des deux côtés de l’Atlantique, lui donnèrent raison en annonçant le retrait de certaines statues. Dans les mois qui viennent, le pauvre Christophe Collomb devrait par exemple disparaître de la plupart des grandes villes américaines.
Sacrilège contre le « vivrensemble »
Comme l’écrivait Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour, un peuple c’est d’abord un imaginaire collectif qui puise dans des mythes fondateurs bien plus que dans l’histoire au sens pseudo-scientifique que cette dernière a aujourd’hui – et dont le but avoué est justement de déconstruire les mythes endogènes et le concept de peuple que les charlatans dans le genre de Pascal Blanchard et les gauchistes de salon dans le genre de Valérie Igounet considèrent comme une pure abstraction. Par exemple, longtemps les Allemands ont pensé à Arminius à Teutobourg et les Français, au baptême de Clovis. Le multiculturalisme, qui est le mode sur lequel les élites occidentales désirent très ardemment organiser leurs sociétés, produit un nouveau peuple ou plutôt des populations partageant un même territoire et qui ont elles aussi besoin de leurs héros et de leurs épouvantails. Ne reculant jamais devant l’anachronisme quand il sert leur cause, leurs intellectuels pratiquent sur l’histoire une laborieuse opération qui vise à débusquer aux forceps dans le passé des « précurseurs » de l’antiracisme, du féminisme, du pacifisme, de tous les –isme sous le règne desquels ils entendent nous obliger à vivre. Ils vont jusqu’à repeindre en rose des périodes entières, à l’instar d’Al Andalus présentée comme une agréable collocation entre musulmans, juifs et chrétiens sous la domination éclairée de poétiques princes arabes. Gare à celui qui les contredit. Fanatiques de la liberté d’expression dans l’absolu, ils la refusent à leurs adversaires. Sylvain Gouguenheim en sait quelque chose, lui qui, en 2008, avait osé écrire en substance, dans Aristote au mont Saint-Michel, que les moines d’Occident savaient le grec au moins autant que les érudits mahométans. La thèse pouvait se discuter ; au lieu de quoi des collègues et des élèves de Gouguenheim avait pétitionné pour réclamer son renvoi de Normale Sup, et ce parce qu’en relativisant l’apport des musulmans à la transmission de l’hellénisme il mettait en péril le « vivrensemble ». Dans la même veine, depuis les années 1980, la majorité des historiens considère que les invasions barbares n’ont pas eu lieu ; Rome n’est pas tombée mais a été sauvée par l’intrusion de populations différentes qui ont revivifié une civilisation bien moins brillante qu’on ne l’a longtemps cru. On devine aisément les visées idéologiques de ces conceptions : il s’agit de créer de nouveaux mythes pour légitimer le multiculturalisme, modèle où l’Autre est toujours une chance, une richesse, l’outil d’une recomposition nécessaire parce que juste.
Résister aux autodafés modernes
Parallèlement, on expurge le passé de personnages embarrassants. Christophe Collomb n’a pas découvert l’Amérique mais l’a détruite ; Faidherbe n’a pas vaincu les Allemands à Bapaume mais a soumis les Sénégalais ; Colbert n’a pas contribué à faire de la France la lumière du Grand Siècle mais a rédigé le Code noir. Tous nos héros, petits ou grands, doivent être évacués pour faire de la place à ceux qui nous annoncent – comme nous sommes plus prosaïquement appelés à faire de la place aux immigrés. Mandela remplace Napoléon, Rosa Parks, Jules Ferry, Hypatie, Jules César, Olympes de Gouges, Clemenceau. L’industrie culturelle se met au garde-à-vous ; elle accable l’esclavage, raconte les « féministes » de toutes les époques, explique que la France a été libérée du nazisme par les goumiers, brode ad libitum sur Auschwitz. Pour des raisons morales, elle s’en prend également à la littérature ; parce qu’ils étaient antisémites, Heidegger et Céline doivent être lus avec la plus extrême précaution ; en 2018, à l’opéra de Florence, Carmen tuait Don José ; nous ne sommes plus très loin du temps où les foules progressistes commettront – pour notre bien ou plutôt pour le leur, car chez eux le général, quand ils ne le nient pas, est au mieux l’addition de particuliers – des autodafés. C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante. Cette formidable manipulation est fructueuse. A chaque fois qu’un lycée se cherche un nom, les élèves déculturés proposent des noms étrangers, conformes à l’attente de leurs professeurs et de l’institution ; pour le commun des Français, désormais, Napoléon est un criminel voire un malade mental ; la chronologie n’est plus apprise et toutes les périodes du passé se mélangent dans un sombre gloubi-boulga. Pour les libéraux à la manœuvre, l’ignorance généralisée est le meilleur moyen d’aboutir à la tabula rasa.
L’incessante requête de l’Algérie et le déboulonnage des statues participent du même mouvement : nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Les peuples occidentaux doivent au pire disparaître, au mieux s’intégrer à la « diversité » afin d’expier via le métissage la pureté de sang – comme on disait dans l’Espagne du XVe siècle – responsable, avec leur obstination et leur arrogance, d’à peu près tout les malheurs connus par le monde depuis le commencement. Le capital, qui a bien saisi tout le profit qu’il peut tirer de la mort des nations, encourage et finance même l’érection de la nouvelle Babylone. Aussi, c’est à une terrible alliance des forces du progrès et de l’argent que les patriotes font face. Résister, c’est être réactionnaire voire fasciste. Que faire ? Assumer. Il est trop tard pour la nuance. Nous devons nous engager dans cette guerre mémorielle avec la même détermination que nos ennemis. Nul n’oblige les Africains à s’installer en France ; s’ils ne sont pas satisfaits, si nos mœurs et nos panthéons les dérangent, leur vaste et riche continent les attend. Ne nous excusons de rien, jamais. Chantons notre histoire face à ceux qui la souillent. Car, comme l’écrivait Orwell dans 1984 : « Qui commande le passé commande l’avenir ».
Linda Kebbab, représentante du syndicat Unité SGP-FO, s’insurge contre la vulgate antiflics. Des accusations de racisme systémique à l’affaire Adama Traoré, la policière rétablit les vérités qui dérangent.
Causeur. Y a-t-il du racisme au sein des forces de l’ordre ?
Linda Kebbab. Il y en a, comme partout, ni plus ni moins. Mais une chose est sûre : contrairement à ce que prétendent certaines associations, notre police ne peut pas être comparée avec la police américaine. La France n’a pas de culture ségrégationniste alors qu’il y a encore soixante ans, la police américaine verbalisait les Noirs parce qu’ils n’étaient pas assis à la bonne place !
Plus encore, en quarante ans, la police française est devenue beaucoup plus multiethnique et ouverte sur le monde. Dans les années 1950, les policiers avaient connu des guerres d’indépendance, des conflits mondiaux… Dans les années 1970, des exactions pouvaient encore être commises par les policiers dans les quartiers populaires. Aujourd’hui, on nous parle d’un racisme qui frapperait l’institution tout entière. Prétendre que la police violente systématiquement les minorités ethniques, ce n’est pas une libération de la parole, mais une diffamation. De l’Éducation nationale à la médecine en passant par le journalisme, tous les milieux professionnels ont leurs tares. La seule différence, c’est que la police est une institution armée dont on exige l’exemplarité.
Les sanctions contre vos collègues violents ou racistes sont-elles à la hauteur des infractions commises ?
Avec 60 % des sanctions prononcées dans la fonction publique, les policiers sont les fonctionnaires les plus sanctionnés de France ! Pas parce que nous fautons davantage, mais parce que la hiérarchie est beaucoup plus sévère avec nous.
Sur les 3 millions d’interventions de voie publique qui ont lieu chaque année en France, 99,96 % se déroulent sans accroc. Autrement dit, seules 0,04 % des opérations débouchent sur des plaintes, ce qui représente 1 400 plaignants. Sur ce total, une centaine de plaintes sont justifiées et 40 policiers (sur un total de 140 000) révoqués. Leur renvoi est décidé par une instance collégiale, composée pour moitié de représentants de notre administration et pour moitié de ceux des syndicats. Pourtant, 98 % des révocations sont demandées à l’unanimité parce que le policier incriminé a déshonoré.
Pour autant, tout n’est pas rose. Il règne une certaine omerta dans l’administration policière : comme je révèle des dysfonctionnements dans les services, je suis saquée par ma hiérarchie !
Que voulez-vous dire ?
Quand vous pointez du doigt un problème, la hiérarchie fait tout pour vous détruire alors qu’elle se montre parfois totalement attentiste avec d’autres, a fortiori s’ils occupent une fonction à responsabilités. Cependant, dans ces cas-là, il s’agit moins de racisme que de lâcheté, de fainéantise ou de volonté de ne pas faire de vagues. À Rouen, en décembre 2019, on a eu connaissance d’un échange sur WhatsApp au sein d’une brigade chargée de la surveillance des détenus dans les dépôts du tribunal de grande instance. Y étaient tenus des propos suprématistes très durs, tels que « on va laisser s’entretuer les Noirs, les pédés, les musulmans, les juifs et ceux qui restent, on les achève ». Mon syndicat a été avisé par la plainte d’un policier noir qui y était insulté. Il était évident qu’on ne défendrait pas les collègues auteurs de propos indignes des valeurs républicaines. Dès lors, on s’est dit que l’administration ferait son travail. Or, que s’est-il passé ? Le directeur départemental de la Sécurité publique (DDSP) a saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), laquelle a fait son enquête et a rendu ses conclusions. Mais le DDSP aurait dû les suspendre d’office au lieu de se décharger sur l’IGPN ! Aujourd’hui, ce manquement est médiatisé et entache notre institution.
Ce scandale révèle-t-il un malaise diffus au sein de la police autour des questions identitaires ?
Je ne crois pas. L’omerta que je pointe existe dans tous les corps de métiers. La police est un métier très corporatiste, où on a du mal à révéler les faiblesses du collègue, surtout quand il a le même grade. Ce corporatisme fait aussi notre force.
Si malaise il y a, il tient aux grandes difficultés du métier et à l’impression d’être abandonnés par nos autorités politiques et administratives. En banlieue parisienne, mes collègues en prennent plein la figure dans des cités où les politiques ont ghettoïsé des populations depuis des décennies. Certains collègues me confient : « La seule fois où j’entends parler arabe, c’est quand je me fais insulter ! »
Moi qui suis arabophone, je ne conçois pas qu’on utilise une langue de façon si indigne.
Reste que la police doit intervenir dans des zones ethniquement très tendues, comme à Dijon où Tchétchènes et Maghrébins se sont récemment affrontés dans des scènes de guerre…
À Dijon, il y a les Tchétchènes et les Maghrébins, mais dans le 93, des Arabes s’opposent violemment à des Noirs, des Srilankais à des Arabes, parfois à coup de machettes, sans que cela soit forcément médiatisé. Dans ce contexte tendu, mes camarades ne sont pas racistes. Ils ont fait de moi leur porte-parole alors que je ne cache pas mes origines algériennes, quand les racialistes anti-police m’y renvoient. Quand Ahmed Mrabet a été tué devant Charlie Hebdo, les collègues, en tenue d’honneur, sont allés lui rendre hommage et le saluer dans le carré musulman.
Méfiez-vous des manipulations : des interventions sont parfois maquillées en violences racistes par des militants anti-police. Il y a quelques mois, à Marseille, les policiers sont intervenus pour arrêter un mari coupable de violences conjugales. Ils ont menotté cet homme extrêmement violent. Les riverains, qui avaient entendu les coups pleuvoir, ont invectivé la maréchaussée en filmant l’interpellation avec leurs smartphones : « Vous le violentez, vous exercez des violences policières, c’est honteux ! Lâchez-le. » C’est malheureusement une scène très courante.
Globalement, depuis la répression des gilets jaunes, estimez-vous rompu le fil qui relie la population française à sa police ?
Pas tout à fait. Certes, la popularité de la police est plus basse qu’avant le mouvement des gilets jaunes, mais elle reste bien plus élevée que celle des politiques ou des journalistes. Cependant, le mouvement des gilets jaunes a bel et bien créé des fractures avec la population, mais nous payons ici un échec politique. Pendant des années, nos dirigeants ont ignoré le ressentiment économique et social croissant de la classe moyenne. Personne n’a parlé à ces personnes-là, sinon les fonctionnaires qui y sont confrontés dans l’urgence, c’est-à-dire les soignants, les policiers et les gendarmes.
Certes, les politiques ont une grande responsabilité. Mais sur un plan sécuritaire, comment jugez-vous la manière dont Christophe Castaner a géré la crise des gilets jaunes à son arrivée Place Beauvau en octobre 2018 ?
Sévèrement. Quand arrivent les premières violences sur les manifestations des gilets jaunes, une des erreurs que fait le ministre de l’Intérieur, c’est de les déloger des ronds-points partout en France. Partant, ils sont tous montés à Paris où ils ont été infiltrés par des groupes extrémistes. Cette gestion politique hors-sol a radicalisé le mouvement et favorisé l’action des black blocs qui en ont profité pour venir caillasser des policiers. Pourtant, la police avait les moyens de mettre de côté les radicaux que les services de renseignement savent localiser et suivre. Le Code de procédure pénale permet en effet de contrôler l’identité des personnes dont l’attitude indique qu’ils vont commettre des infractions. Et comme ces individus n’ont souvent pas de pièce d’identité, on peut les emmener au poste trois ou quatre heures de façon à les écarter des cortèges. Mais depuis la loi travail (2016), cela ne se fait plus. Faute de consigne de la préfecture, les black blocs sortent leurs banderoles, préparent leurs projectiles et les policiers ne peuvent rien faire. Le comble, c’est que la police est dénoncée par les antirépublicains qui la présentent comme la milice d’Emmanuel Macron…
Quand vous évoquez les « antirépublicains », mettez-vous dans le même sac La France insoumise et le RN ?
Je vise essentiellement l’extrême gauche, même si des activistes d’extrême droite œuvrent avec plus de discrétion. Et je ne parle pas des idées, mais des actes. À partir du moment où le Conseil constitutionnel estime que le RN est un parti républicain, quel droit ai-je de juger le vote de ses électeurs ?
Les médias et l’opinion confondent régulièrement police et gendarmerie. Mais aujourd’hui, ces deux corporations ne font pas jeu égal. Autant la gendarmerie semble bien gérée, autant la police apparaît en proie aux malaises et aux scandales. Comment l’expliquer ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. Les gendarmes étant des militaires, ils appliquent une gestion militaire visionnaire des troupes, des moyens et des objectifs de travail à deux ou trois ans d’avance, alors que la police fait du bricolage à six mois. Le deuxième point, c’est la façon de communiquer : lorsque les gendarmes sont victimes de fake news ou d’attaques déstabilisantes, le directeur général de la gendarmerie nationale dégaine immédiatement à coups de fact checking, alors que la hiérarchie policière ne fait rien pour allumer des contre-feux. Dans un certain nombre d’affaires, j’ai personnellement tenté de rétablir la vérité, ce qui m’a valu pas mal de menaces de mort et de viol.
Enfin, n’oublions pas que la police couvre 25 % du territoire français, mais 75 % des délits. On gère la misère sociale, les violences urbaines, le trafic de stupéfiants, ce qui modifie la perception de la population.
L’affaire Adama Traoré implique justement des gendarmes. À en croire sa sœur et le comité Adama, ce délinquant mort à la suite de son interpellation en 2016 serait un George Floyd français. Quelle est votre lecture des événements ?
Ma lecture est très factuelle. L’action de police exercée sur George Floyd a été unanimement condamnée par les policiers français, notamment parce que le geste technique en question (un homme menotté, couché sur le ventre, avec un genou qui coupe les voies aériennes) est interdit en France. Poser son genou sur une personne en train d’agoniser pendant neuf minutes est tout bonnement inconcevable dans l’Hexagone.
La seule ressemblance entre ces deux affaires, c’est la couleur de la peau de la personne qui est morte et la famille du jeune homme en joue. Quoi qu’en dise son avocat, qui ne fait pas du droit, mais du militantisme, les experts ont établi qu’Adama n’avait pas été tué par l’action des gendarmes, mais du fait d’avoir couru longtemps un jour de canicule. Pour éviter l’arrestation, Adama Traoré s’est caché et enroulé dans une espèce de tapis, à la suite de quoi trois gendarmes l’ont immobilisé. Pendant qu’il se débattait et que deux gendarmes contrôlaient ses bras, un gendarme lui tenait simplement les jambes, ce qui n’a rien à voir avec un étouffement ! Le récit qu’en fait sa sœur est truffé de mensonges. Il se trouvait avec son frère qui était recherché et s’est enfui à la vue des gendarmes, parce qu’il avait sur lui des stupéfiants et une somme importante d’argent. Rien à voir avec la version de sa sœur qui prétend que les gendarmes ont sauté sur Adama, parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité (voir le récit de l’arrestation pages 39-41 de notre magazine).
Les militants fantasment une police blanche qui persécuterait des banlieusards issus de l’immigration. Mais entre forces de l’ordre et racailles, parfois issus des mêmes communautés, le clivage n’est-il pas plus culturel qu’ethnique ?
Oui. C’est une guerre de territoires, avec des délinquants qui se fichent de la couleur ou de la religion du policier en face d’eux. Face à des policiers noirs, un délinquant sera tout aussi violent qu’avec des policiers blancs. En réalité, le discours ethniciste militant ne s’adresse pas tant aux délinquants qu’à la jeunesse qui est notre future élite politique, culturelle et intellectuelle. C’est pourquoi les militants antirépublicains s’expriment si régulièrement dans les universités ou à Sciences-Po.
Avec 60 collègues, vous avez signé dans Marianne une tribune en tant que policiers issus de la diversité. Le débat est-il si ethnicisé qu’il faille se dire Arabe ou Noir pour se défendre des accusations du racisme ?
C’est triste d’en arriver là, mais quand des collègues se font traiter de « nègres de maison » ou de « vendus » parce qu’ils sont noirs, nous n’avons pas le choix. En tant qu’auteur de ce texte, je peux vous assurer qu’aucun de mes collègues ne l’a signé de gaieté de cœur. Nous avons voulu rappeler que la police n’était pas un corps issu du colonialisme ou de l’esclavagisme, qui persécuterait les ex-colonisés. En quoi sommes-nous des vendus de vouloir mettre de l’ordre là où on vit ? Ce serait un drame pour notre société que des gamins des cités, qui aspiraient à devenir policier ou gendarme, y renoncent de peur de se faire insulter ou rejeter par leur quartier.
Pour apaiser les tensions entre jeunesse des banlieues et forces de l’ordre, Christophe Castaner avait annoncé l’abandon de la méthode d’interpellation par étranglement. Le ministre a ensuite été désavoué par l’administration. Quelle est votre position sur le sujet ?
Ce qui est dramatique dans le discours de Castaner, c’est qu’il associe la question du racisme à la technique de l’étranglement, en laissant croire que la police française pratique des étranglements sur les personnes racisées ! En réalité, cette technique est utilisée pour arrêter des personnes très violentes. Pour les forces de l’ordre, c’est une façon de maintenir l’interpellé, non en l’étranglant, mais en calant son menton dans le pli du coude et sa main sur l’oreille pour faire un effet de camisole. Le mot d’étranglement est mal choisi, d’autant que cette méthode indispensable au quotidien n’a jamais été remise en question dans des affaires. C’est un groupe de travail qui l’a interdite. Mais que préconise-t-on à la place ? On nous parle du Taser, qui cause plusieurs morts par an aux États-Unis. Nous n’avons pas envie de tuer des gens ! On ne prend pas les problèmes du bon côté. De même, on nous reproche de contrôler au faciès en banlieue. Mais si 70 % de la population est issue de l’immigration, qui voulez-vous qu’on contrôle ?
Conseilleriez-vous à votre enfant de devenir policier ?
Plus maintenant. Cependant, malgré le mépris, les injures, le dénigrement, on continue. Rien que pour cela, je suis fière de mes collègues. On ploie sous les critiques, mais on ne baissera pas l’échine. Les policiers ne mettront pas genou à terre.
C’était il y a quatre-vingt ans, fin avril 1940. Lorsqu’Auschwitz vit le jour, ma grand-mère avait un mois tout juste. La beauté de ses traits et la jeunesse conservée de son visage nous transmettent un rappel simple : Auschwitz vit le jour hier.
Pour s’y rendre depuis Varsovie, il faut prendre le temps de la route. Cinq heures durant, traverser la campagne polonaise. Si l’été les champs y sont d’or, de puissants conifères suggèrent une terre chroniquement mordue par le froid.
A l’arrivée le silence, habillé du chant des oiseaux. Puis, solennelle, la traversée de la nuit. Cette nuit d’Elie Wiesel où le pain vaut plus que l’ami, nuit sidérante où les yeux sont secs de ne pouvoir croire ce qu’ils ont vu.
Les ongles des suppliciés ont marqué les murs d’Auschwitz, qui abritent encore les cheveux des femmes et les chaussures de leurs enfants. Ces enfants privés de grandir en Terre des hommes.
Découvrir Auschwitz, c’est comprendre que la Shoah n’est pas un crime froid : l’humiliation, l’ironie et l’absurdité mises en scène ont partie liée avec le génocide. A Auschwitz, on trompe avant de détruire, quand on ne force pas la victime à associer son travail à la destruction.
Découvrir Auschwitz, c’est effleurer la fragilité de son souvenir. Le visiteur attentif l’a compris : il suffirait de regards détournés pour qu’on y fasse place nette. Seul le balai des cars témoigne de la proximité du camp dans la petite ville d’Oświęcim. Aux alentours, nulle mention, pas la moindre indication routière. La Pologne voudrait ne plus savoir. Ainsi à Varsovie, les ultimes stigmates du ghetto sont lentement remplacés par des commerces ou des terrains de sport. Des pierres abattues comme autant d’avertissements giflés, jetés au vent tels de la moraline vieillie.
Enfin, découvrir Auschwitz c’est toucher du doigt l’invraisemblable accessibilité du Mal, sa disponibilité pour quiconque veut s’y laisser tenter. Il en a fallu des hommes pour élire le lieu du charnier, construire le camp et le rendre accessible, le garder, y transporter les suppliciés et les en faire disparaitre. Tous ne sont pas nés salauds. Mais tous, par paresse ou par vacuité, ont embrassé le destin de criminels. Comment une civilisation millénaire se transforme-t-elle en somme de barbares à la conscience tranquille ? Le Mal guette chacun de nous, prêt à bondir sitôt tombés la pensée autonome, le goût du vrai et la culture du doute.
Quatre-vingt ans après, en dépit des témoignages et des œuvres, avons-nous vraiment tiré leçon d’Auschwitz ? Si la concordance des temps n’est pas claire, certaines questions méritent d’être posées. Avons-nous tiré leçon d’Auschwitz quand une partie du monde occidental replace l’essentialisation – c’est-à-dire la définition de l’individu par sa couleur, son origine, sa religion, son sexe ou la nature de ses amours – au cœur de son projet politique ? Avons-nous vraiment appris d’Auschwitz lorsque s’est substitué à l’eugénisme totalitaire l’eugénisme libéral justement décrit par Habermas, présentement incarné par les coups de boutoir de la majorité parlementaire au sujet du projet de loi bioéthique ? Avons-nous véritablement intégré les enseignements d’Auschwitz au moment où nos élites donnent à voir le spectacle d’une démocratie décadente, minée par la médiocrité, la lâcheté et le calcul ?
La mémoire est une braise prise entre deux destins : être soufflée ou s’éteindre. Puisque la lumière s’éloigne de notre temps, soufflons. Pour ne pas « tuer deux fois » les sacrifiés d’Auschwitz – venu l’instant de reprendre la route, ils ralentissent votre pas d’une force étrange. Pour garder à l’esprit ce que peut une société amnésique des principes qui l’ont fondée.
De l’autre côté des Pyrénées, après deux ans loin du pouvoir, la droite a des difficultés à se reconstruire alors que le Parti populaire a perdu de sa superbe. Toute ressemblance…
Reléguée dans l’opposition depuis le début du mois de juin 2018, la droite espagnole dans ses différentes composantes a connu une année 2019 en demi-teinte. Les élections régionales et municipales du mois de mai lui ont en effet permis de consolider son ancrage dans certaines communautés autonomes et plusieurs municipalités importantes. Dans le même temps, les formations de droite d’ampleur nationale (principalement le Parti populaire, Citoyens et Vox)[tooltips content= »Nous n’aborderons pas ici le cas des formations régionalistes ou séparatistes relevant de la droite au sens où on l’entend usuellement (Parti nationaliste basque ou Parti démocrate européen de Catalogne). Quoi qu’en disent leurs défenseurs, elles appartiennent bel et bien à ce camp idéologique (et s’avèrent souvent plus réactionnaires que leurs équivalents nationaux, notamment dans leur conception de la chose publique) mais leurs alliances et leur parcours ne sont pas comparables. »](1)[/tooltips] n’ont pas été en mesure de renverser la vapeur face à un Pedro Sánchez (Parti socialiste ouvrier espagnol) qui n’a pourtant jamais obtenu la majorité absolue à la chambre basse du Parlement à lui seul.
Jusqu’à présent, la conjonction d’intérêts qui a porté les sociaux-démocrates au pouvoir après quasiment sept ans de domination de Mariano Rajoy se montre plus solide que prévue.
Notons néanmoins qu’elle se maintient à un prix très élevé à la fois pour l’exécutif en particulier et la nation espagnole en général. Quels phénomènes permettent d’expliquer une telle situation ?
La fin de l’hégémonie du Parti populaire
La fragmentation du panorama politique et électoral espagnol n’est pas à proprement parler une nouveauté. Dès 2014, le bipartisme classique PSOE-PP est remis en cause par l’arrivée en force de la gauche « radicale » de Podemos, qui fait un très bon score aux européennes du mois de mai avant de transformer l’essai un an plus tard, aux municipales, aux régionales et aux générales.
Les années 2015-2018 permettent par la suite l’émergence des centristes libéraux de Citoyens (Cs), dont l’évolution est très favorable jusqu’au scrutin parlementaire de novembre 2019. À cet instant, c’est la droite « radicale » de Vox qui profite de la lassitude de l’électorat et des problèmes structurels du pays (taux de chômage encore élevé, précarité subie par une partie de la population, soubresauts séparatistes en Catalogne) pour devenir la troisième force au Congrès des députés.
Les derniers mois nous ont montré, avec l’essoufflement palpable de la coalition Unidas Podemos (qui n’a de cesse de reculer depuis 2015-2016, et ce à tous les niveaux), que l’alternance entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens n’était pas morte. Seules ces deux tendances traditionnelles sont encore à même de fédérer autour d’elles des majorités au moins relatives pour gouverner.
Toutefois, là où les socialistes s’appuient désormais sur le déclin incessant de la gauche « radicale » pour reprendre des couleurs, le Parti populaire subit la concurrence directe de Vox. La formation de Santiago Abascal navigue en effet sur des courants favorables et son succès repose sur la déception de franges conservatrices ou libérales de l’électorat à l’égard du PP. Les anciennes ouailles de ce dernier le jugent trop tiède, trop étatiste ou encore trop conciliant avec les forces centrifuges venues de Catalogne ou du Pays basque. Vox aspire ainsi une partie non négligeable des voix dans des zones normalement acquises aux démocrates-chrétiens, comme la Région de Murcie ou la province d’Almería (Andalousie).
En raison de l’organisation des circonscriptions et du système électoral espagnol, la division du bloc de droite le pénalise en lui faisant perdre de nombreux sièges de députés. Seules certaines communautés autonomes (comme la Galice) restent encore dans le giron des populares de Pablo Casado en raison de leur aversion pour le centralisme (relatif) prôné par Vox.
L’incertitude du positionnement
Face à ce défi, le Parti populaire ne sait pas véritablement quelle ligne défendre. Même si l’élection de Casado à sa tête, en juillet 2018, a entraîné le départ des modérés de l’aile Rajoy et le retour en grâce des préceptes de José María Aznar, président du gouvernement de 1996 à 2004, l’on voit encore cohabiter plusieurs courants. D’un côté, la porte-parole du PP à la chambre basse du Parlement, Cayetana Álvarez de Toledo, est la tenante d’une attitude intraitable face au gouvernement et aux séparatistes de tout poil. De l’autre, le président régional galicien, Alberto Núñez Feijóo (qui a été facilement réélu à son poste le 12 juillet dernier), n’a de cesse de critiquer la « crispation » du débat public due, à son sens, à la présence de Vox au sein des institutions.
Ce sont pourtant les bons résultats de cette formation qui ont permis aux démocrates-chrétiens de s’accrocher au pouvoir en 2019 dans plusieurs régions, comme la Communauté de Madrid, et de conserver ou de reconquérir des mairies capitales, à l’instar de Madrid, Cordoue et Saragosse.
Dans ce cadre, les tergiversations de Pablo Casado (qui hésite entre l’intransigeance et la négociation avec le gouvernement Sánchez) ne favorisent pas une réelle cohésion de son électorat.
La crise suffira-t-elle?
C’est davantage cette faiblesse interne que le dynamisme concret de la coalition de gouvernement qui handicape la droite espagnole aujourd’hui. L’alliance entre Pedro Sánchez et Pablo Iglesias, définitivement scellée le 7 janvier dernier, n’a jamais obtenu à elle seule la majorité absolue au Congrès des députés. Il ne serait même pas osé de dire que ses soutiens sociologiques sont minoritaires. Ces derniers sont le plus souvent motivés par la peur d’un « retour du fascisme » au cas où Vox parviendrait au pouvoir, de façon directe ou pas.
Par ailleurs, la gestion catastrophique de la crise du coronavirus par l’exécutif socialo-« communiste » à la tête de l’État central a servi de repoussoir à un certain nombre d’électeurs modérés ou tout simplement scandalisés. L’économie espagnole souffrira grandement de l’arrêt provisoire des activités décrété entre mars et juin 2020 et sans doute plus encore de la réponse déficiente qu’apportera Pedro Sánchez à l’inévitable crise économique.
Les remous ne commenceront véritablement qu’au moins de septembre, cependant, et l’on est en droit de se demander si, comme en décembre 2011, la droite pourra se contenter d’apparaître comme l’opposition « naturelle » à la gauche pour l’emporter. À l’époque, Mariano Rajoy n’avait pas fait campagne en vue des élections générales car il savait que l’impopularité du PSOE de José Luis Rodríguez Zapatero, empêtré dans la débâcle économique, lui assurerait un excellent résultat.
Mais la situation est-elle encore comparable ? Si la droite espagnole dans son ensemble n’est pas capable de formuler un projet clair et véritablement en rupture avec les tendances en vogue (qu’elles concernent l’économie, l’unité nationale ou la vision générale de la nation), elle risque de commettre une erreur en misant tout sur un simple retour de balancier. Nous avons connu la même chose en France en 2017…
Dans un recueil de nouvelles dirigé par Stéphane Rose, seize écrivains ont décidé de nous casser le moral. Comme ils le font bien, on en ressort en pleine forme.
Attention, livre méchant. Contre les idéologues du bonheur, les fanatiques du développement personnel, les experts de la pensée positive et tous ceux qui font profession de rendre heureux ou, pire, qui croient l’être à travers ce que l’on appelle les Feel good books, ces fameux « livres qui font du bien », Stéphane Rose et ses acolytes ont déclaré la guerre dans Cafard Noir.
Misanthropie et meurtre en série
Ici, pas de pitié pour les bons sentiments et leur « beau fixe » obligatoire (Myriam Berliner) où l’on nous exhorte à « devenir nous-mêmes en mieux » à travers un « training autogène » (Pascal Fioretto). Au bûcher, les « citations motivationnelles » censées redonner la pêche – du genre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Benjamin Fau), L’odeur de mon chagrin est plus forte dans les bois (Arnaud Vaulhallan) ou encore Quand viennent les nuages, il est temps de partir (Ornella Caldi) et qui donnent plutôt envie « d’immoler des chatons sur fond de heavy metal » (Laurette Polmanss.) À la roue, le Jolly Good Fellow professionnel qui n’est jamais qu’un imposteur « vivaplantesque » à la Pierre Rahbi ou un bouddhiste de pacotille à la Mathieu Ricard et tel que le décrit la très méchante (et donc très réjouissante) Anne Bouillon dans sa nouvelle du même nom, l’une des plus misanthropes du volume. Avec ou sans Sirop de grenouilles (David Vauclair), on massacre allégrement tout ce qui relève de cet épicurisme de Prisunic auquel se réfèrent tant de Chouquette (Marcel Caramel) et de Choupinette (Patrice Jean) – sans oublier la « pupuce » de Stéphane Rose, toujours prête à faire « un grand sourire à la vie. » Il est clair que les lectrices de Femme actuelle ou de Psychologie magasine, premières victimes de ce commerce du happiness, ne sont pas à la fête dans ce recueil où burlesque et pathétique vont de pair, les auteurs et surtout les autrices ayant visiblement pris un malin plaisir à conter les mésaventures socio-culturelles des nouvelles Justine (comme la Mona de Laurence Balan). C’est que l’Attractive world (Nicolas Cartelet) est une sorte de fascisme soft qui provoque autant le naufrage de soi (R comme ratage, Delphine Dubos) que le meurtre en série (La fête des mères de Diane Peylin) en passant par le drame social (Rocinha d’Eugénie Daragon.)
Chroniques d’époque
Bien plus qu’un livre de plage, Cafard noir se relève alors une formidable chronique de l’époque, d’ailleurs de fort bonne tenue littéraire (Patrice Jean, tout de même), aux tangentes particulièrement incorrectes, et que les pessimistes heureux de notre genre auront beaucoup de plaisir à lire autant qu’à offrir aux optimistes malheureux de leur entourage. Car n’oubliez pas, « Le bonheur, c’est plus fort que les nazis. »
Cafard noir – seize leçons d’enveloppement personnel, sous la direction de Stéphane Rose, Éditions Intervalles, 190 pages.
La philosophe Françoise Bonardel appelle les citoyens français à tirer des enseignements de la mort du chauffeur de bus de Bayonne. Elle y voit bien plus qu’un fait divers violent.
* devenu le cri de ralliement des manifestants après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020.
Le calvaire du chauffeur de bus Philippe Monguillot tabassé à mort par des voyous n’a rien d’un fait divers, par nature anecdotique et vite noyé dans la masse des informations du même type qui, par leur diversité même, font diversion par rapport à l’essentiel : peut-on encore, quand on est français, vivre en sécurité dans son pays ? C’est donc là un fait de société accablant, révélateur de « l’ensauvagement » grandissant de la France, et qui devrait mobiliser tous les citoyens bien au-delà des origines ethniques et des clivages politiques. Que les coupables présumés soient d’origine maghrébine ne change rien à l’affaire, mais attire l’attention sur la méprise qui sous-tend, en bien des circonstances tout aussi dramatiques, le « vivre ensemble » à la française : une idéologie consolatrice fondée sur le déni des réalités de terrain que ne connaissent que trop bien les gens de métier (policiers, pompiers, médecins, éducateurs) qui s’y confrontent au quotidien.
Quand un rappel à l’ordre se transforme en arrêt de mort
On se gardera évidemment de tout amalgame simplificateur entre la situation des Noirs aux États-Unis et celle d’un Blanc chauffeur de bus en France. Dans les deux cas pourtant c’est le rapport à l’ordre public qui est en cause : par excès quand des policiers gardiens de cet ordre abusent de leur pouvoir en assassinant froidement un homme présumé innocent ; par défaut quand un pays n’est plus capable de faire respecter l’ordre républicain sans lequel l’exercice d’un métier, a priori aussi peu dangereux que celui de chauffeur de bus, risque à tout moment de se transformer en guet-apens, et un simple rappel à l’ordre en arrêt de mort. Dans quel code du travail est-il désormais inscrit qu’en dehors des professions jugées « à risques », faire correctement son métier suppose qu’on soit prêt à sacrifier sa vie ? On mesure la dérive d’une société quand l’application d’une règle d’utilité publique – payer son ticket de transport, porter un masque – devient une menace de mort pour qui en exige l’application stricte. On comprend pourquoi tant de conducteurs, de contrôleurs et d’usagers des transports en commun choisissent de faire profil bas plutôt que de mettre leur vie en danger.
Car pour les plus téméraires c’est bien de sacrifice qu’il s’agit désormais, plus ou moins librement et consciemment consenti. La mort du lieutenant-colonel Beltrame eut à cet égard le relief, le tranchant des gestes exemplaires qui font les héros ; ceux dont on se souviendra longtemps et dont l’acte de bravoure est appelé à devenir légendaire. L’émotion collective une fois retombée, et d’autres agressions tout aussi sauvages prenant la relève, il est probable que ni la mort de Philippe Monguillot ni celle du gendarme Mélanie Lemée tuée par un chauffard récidiviste sous l’emprise de stupéfiants, ne s’inscriront dans les livres d’Histoire. La disproportion entre la cause dérisoire du drame de Bayonne et son issue tragique témoigne en tout cas du dérèglement profond d’une société incapable d’éradiquer une gangrène en voie de banalisation.
Barbarie ?
Que le mal se soit banalisé prend il est vrai un autre sens, une autre tournure qu’à l’époque d’après-guerre où Hannah Arendt constatait que le bourreau Eichmann, auréolé par l’horreur de ses crimes, n’était au fond qu’un fonctionnaire minable, obéissant aveuglément aux ordres de ses supérieurs et agrémentant sa servilité d’un zeste de morale kantienne pour se rendre irréprochable. Minables, les agresseurs de Philippe Monguillot ou de Mireille Knoll le sont tout autant, mais le mal qu’ils incarnent s’est banalisé du fait de la fréquence croissante de ces actes de violence barbare, et du caractère purement pulsionnel et primaire des motivations des tueurs : on ne veut recevoir d’ordres de personne, on hait viscéralement les Blancs ou les Noirs, les Juifs ou les Arabes, on veut impressionner sa bande de copains, etc. Banalisé aussi par l’indifférence des agresseurs aux conséquences humaines de leurs actes ; leur indifférence devant la souffrance de leur victime et de ses proches n’étant qu’artificiellement compensée par l’émotion collective que suscitent leurs forfaits. Mais le fait de juger un acte « barbare » n’a jamais fait reculer la barbarie, et c’est à moindre frais qu’on se dédouane ainsi de toute sympathie pour l’infamie.
Sans doute est-ce là l’ambiguïté des marches blanches au cours desquelles se mêlent pacifisme réconciliateur (« Tu n’auras pas ma haine ») et indignation face aux actes commis. Symboles de l’innocence outragée, martyrisée, elles font figure de contrepoison attestant que la société n’est pas en aussi mauvaise santé que pourraient les laisser penser les exactions des pervers, malfrats et tortionnaires. À travers la sincérité et la dignité des participants, le corps social se redonne de lui-même une image honorable, mais cette blancheur symbolique souligne aussi indirectement son incapacité à mettre un terme aux maladies qui le rongent : conflits sociaux récurrents et de plus en plus violents, actes de terrorisme divers, pédophilie et pornographie, accoutumance à l’horreur, etc. La blancheur n’efface pas le sang, ni la pureté l’ignominie. On se croirait parfois revenu dans les années 1930 où les pacifistes faisaient entendre leur voix dissidente tandis que les hordes de SA semaient la terreur outre-Rhin. C’est d’action publique dont on a plus que jamais besoin : équitable, mais déterminée. C’est la conscience collective qui doit se réveiller en refusant les anesthésiants idéologiques qui l’empêchent d’exercer le pouvoir qui est le sien : discriminant sans être pour autant discriminatoire comme le craignent les belles âmes toujours prêtes à imputer aux victimes la responsabilité de ce qui leur arrive. Si dignes soient-elles, les marches blanches ne font au mieux que souligner le divorce entre l’opinion publique qui pleure et s’indigne à juste titre, et les dirigeants politiques qui ont laissé s’installer, par incompétence ou lâcheté, une situation devenue ingérable puisque c’est maintenant une grande partie du tissu social français qu’il faudrait détricoter pour le remailler.
Le mépris insolent de la vie humaine récemment affiché par les jeunes tortionnaires du chauffeur de bus ne fait pas que bafouer les valeurs humaines et républicaines qui fondent la vie en société. En ces temps de pandémie, il entre aussi en collision avec l’impératif moral voulant qu’on sauve à tout prix des vies plutôt que l’économie, même si on ne sait plus très bien ce que « vaut » désormais la Vie coupée de la transcendance qui la sacralisait : « L’idolâtrie de la vie nue ne serait donc qu’une étape transitoire précédant sonabaissement radical », conclut Olivier Rey[tooltips content= »Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Paris, Gallimard, 2020, coll. « Tracts », n°15. »](1)[/tooltips]. Peut-être serait-il temps de se demander si la banalisation des délits et actes de barbarie n’est pas elle aussi une anticipation de cet abaissement. Le divorce est en tout cas de plus en plus évident entre ceux et celles qui réparent, consolident et sauvent des vies au prix de sacrifices personnels parfois inouïs sans se préoccuper de savoir ce qu’elles « valent », et les bandes de barbares qui décident que la vie de leurs congénères – ne parlons plus de concitoyens ! – ne vaut rien sinon en ce qu’elle leur offre le plaisir de pouvoir la détruire. La mise en lumière de cette césure est trop brutale, trop crue pour qu’on se contente de formuler des vœux pieux quant à la rééducation morale et la réinsertion sociale de ces jeunes criminels.
Il va donc bien falloir également que les Français sortent un jour de leur éternelle adolescence et clarifient sans trop tarder leur rapport ambigu aux règles communes et à l’ordre public qui ne leur semblent souvent exister que pour être transgressés, et qu’ils en viennent à s’apercevoir qu’ils passent eux aussi parfois, sans forcément le vouloir, dans le camp des meurtriers potentiels et des barbares : irrespect des règles de bon voisinage et de circulation routière et urbaine, culte de son image et mépris de la vulnérabilité d’autrui, incapacité à supporter la moindre frustration sans réagir de manière compulsive et agressive…Tant que l’idée même d’ « ordre public » sera perçue comme fascisante et liberticide – ce qu’elle est parfois, ce qui appelle la vigilance – et que la nécessité au moins temporaire de s’y plier suscitera la désinvolture rigolarde des uns et les provocations asociales des autres, on ne voit pas pourquoi des voyous décérébrés ne s’engouffreraient pas dans cette faille civique pour faire voler l’ordre républicain en éclats.
Aux États-Unis, si l’on en croit les sondeurs qui s’étaient vautré la dernière fois, Joe Biden est le grand favori pour remporter la présidentielle à l’automne. Mais la campagne est encore longue, et Donald Trump espère créer la surprise avec sa majorité silencieuse…
Il est difficile de trouver sur la planète un homme politique à qui le malheur du coronavirus a été plus bénéfique qu’à Joe Biden ! Au plus mal dans la course à l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle encore en février dernier, et en retard, notamment, sur le charismatique Bernie Sanders, l’ex-vice-président de Barack Obama a effectué un incroyable come-back au début du mois de mars, lors de sa prestation au fameux Super Tuesday[tooltips content= »Le 3 mars NDLR »](1)[/tooltips].
À cette occasion, il a remporté les votes dans 10 états sur 14, et est passé devant son rival principal. Et même si Sanders a résisté en s’imposant dans le plus grand État du pays (la Californie) et en faisant presque jeu égal au Texas, la dynamique de la victoire s’est installée du côté du Biden.
Bernie Sanders, cet inconnu…
Nous sommes alors au mois de mars. Des jours historiques. La réalité de la pandémie à laquelle nous n’avons pas voulu croire a fini par déclencher son impitoyable logique. Et Sanders apportera finalement son soutien à Biden mi-avril, en se retirant de la compétition.
Quand la peur gagne les esprits, le logiciel électoral change drastiquement. Il cherche les options les plus rassurantes et ne laisse pas de place aux expériences inconnues. Joe Biden est l’incarnation de la politique américaine que les gens connaissent et ont vu à l’œuvre. Ce n’est naturellement pas le cas du candidat indépendant du Vermont. La chaine CBS News a reporté que selon son enquête réalisée le 18 mars dans 2 états (Missouri et Michigan) les électeurs accordaient bien plus leur confiance à Joe Biden qu’à Bernie Sanders en cas de crise majeure : 61% contre 27% dans le premier État, 51% contre 32% dans le second.
Une élection sans aucun meeting
La vague de l’épidémie n’a pas simplement porté l’ancien vice-président des États-Unis vers une victoire très prématurée aux primaires démocrates. Elle lui a offert le luxe incroyable de passer le reste de la campagne électorale dans un bunker, sans dépenser ni l’énergie, ni les moyens que les meetings pompent sans compter en temps normal. Biden renonce même à tenir tout rassemblement avec ses supporters jusqu’au jour de l’élection de 3 novembre ! Et il voit malgré tout sa cote continuer de grimper dans les sondages des intentions des votes. C’est tout simplement inespéré pour ce bientôt octogénaire, qui a été l’objet des moqueries de son propre camp à cause de ses gaffes à la répétition (presque à chaque prestation publique) et de ses discours de plus en plus raccourcis… Les médias pro-républicains, à l’image de la chaine Fox News évoquent même la démence.
Ils peuvent bien pérorer: le candidat démocrate et ses conseillers ont parfaitement compris que le mal du Covid-19 est devenu leur allié majeur, un ange gardien d’un véritable conte de fée, qui vient un jour et vous dit : « je t’amènerai à la victoire, tu n’as qu’à me suivre ».
Trump aux prises avec la crise sanitaire
La situation est devenue d’autant plus confortable pour le candidat démocrate que le président en fonction Donald Trump, le dernier « obstacle » pour accéder à la Maison Blanche, a pris une posture diamétralement opposée vis-à-vis de la pandémie. Habitué à gagner toutes les batailles, sorti miraculeusement de tous les pièges que les démocrates lui ont tendus tout au long de son mandat, et surtout fort de son bilan économique, Donald Trump n’a pas compris comment cette maladie contagieuse et immaitrisable a pu surgir sur son chemin.
Son erreur principale a été celle de tous ceux qui ont voulu établir un rapport de force avec le virus, le dominer ou défier sa puissance. Personne dans cette catégorie n’a été épargné : ni les scientifiques les plus respectables tel le professeur Raoult, ni les populistes frôlant le pathétique, tel le président du Brésil Jair Bolsonaro.
Le pouvoir de cet « ennemi invisible » qu’est le coronavirus, comme l’a qualifié Trump, a pris le visage d’un homme avenant et posé en personne de Joseph Robinette Biden Jr. Coté programme, le candidat démocrate ne prend pas beaucoup de risques non plus. Évidemment plus social que son rival, il promet d’augmenter les impôts pour les plus riches (39,6 % au lieu des 37% actuels pour les salaires au-dessus de 400 000 dollars par an) et pour les sociétés (l’impôt sur les sociétés passerait de 21% à 28%). Un peu plus de pression fiscale donc, mais pas trop non plus, comme on le note. Et surtout, sans chercher à être original, Biden veut marcher sur la voie bien pavée par son rival républicain du patriotisme économique. Avec un slogan : « Buy American ».
On est loin d’une ambition de rupture comme l’a fait Trump à son arrivée à Washington ou celle promise par le « socialiste » Bernie Sanders. En temps normal, dans une Amérique qui a déjà fait preuve des choix électoraux les plus audacieux, un choc Trump – Sanders aurait été spectaculaire, plein d’enseignements pour le monde entier. Une telle confrontation attendra : l’élection présidentielle américaine s’annonce comme une parenthèse ennuyeuse, comme celle dans laquelle se trouve la planète depuis le mois de mars. Une parenthèse qui nous oblige à garder bonne distance avec tout ce qui nous passionne… Une parenthèse qui semble avoir trouvé son ambassadeur en Joe Biden.
Dans la pire escalade depuis 2016, Bakou n’a rien à gagner
Depuis dimanche 12 juillet, onze militaires azerbaïdjanais (dont un colonel et un général), quatre militaires arméniens et un civil azerbaïdjanais ont été tués dans la pire escalade depuis la « guerre des quatre jours » en avril 2016. Malgré une courte accalmie dans la nuit de mardi 14 à mercredi 15 juillet, ce grave incident a déclenché un cycle de violence qui a donné lieu encore hier à des échanges de tirs d’artillerie et de mortiers des deux côtés. Des efforts diplomatiques intenses sont en cours pour mettre un terme à ce qui pourrait donner lieu à une crise majeure.
La toile de fond de ces nouvelles tensions est l’occupation de 1993 par l’Arménie du Haut Karabagh, territoire reconnu comme azerbaïdjanais par la loi et la communauté internationale.
Sans grande surprise, dans leurs communiqués de presse respectifs, chaque camp se renvoie la responsabilité du déclenchement des hostilités. Le ministère de la Défense azerbaïdjanais fait état de premiers tirs arméniens, tandis que l’Arménie affirme avoir prôné «une réponse proportionnée » après avoir subi des attaques de l’Azerbaïdjan. Sauf que plusieurs indices vont dans le sens de Bakou.
Les exportations de l’Azerbaïdjan menacées
Tout d’abord le lieu.
Si les incidents d’avril 2016 s’étaient déroulés dans le sud du Haut Karabagh, dans une région non loin de la frontière iranienne, et très éloignée des infrastructures azerbaïdjanaises importantes, ce n’est pas le cas de la crise en cours. La région de Tovuz, où les échanges de tirs à l’arme lourde ont eu lieu, est un nœud de cibles très sensible car d’une haute valeur stratégique pour l’Azerbaïdjan. Il s’agit tout d’abord de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, dont le trajet traverse cette région de Tovuz avant de contourner l’Arménie par le nord en passant en territoire géorgien. Cette infrastructure transporte sur 1 776 km le pétrole brut extrait du champ pétrolifère azerbaïdjanais de la mer Caspienne, jusqu’au port turc de Ceyhan sur la Méditerranée. C’est grâce à ce pipeline inauguré en 2005 que l’Azerbaïdjan n’est plus obligé de passer par le système d’oléoducs russe et est donc maître de son exportation pétrolière. Or, l’Azerbaïdjan prévoit d’inaugurer en octobre un gazoduc suivant le même tracé, permettant d’exporter son gaz : un avantage géostratégique et économique extrèmement important. Si on ajoute à cela le chemin de fer vers la mer Noire et la proximité de barrages hydroélectriques, on comprend facilement que l’Azerbaïdjan n’a aucun intérêt de choisir ce point particulier s’il souhaite entreprendre une provocation militaire… C’est au contraire le dernier endroit qu’un stratège choisirait pour de telles aventures.
On a de plus appris que le président azerbaïdjanais vient de limoger son ministre des Affaires étrangères, dont la disponibilité et la réactivité dans la gestion de la crise laisseraient à désirer. Ce genre de choses rend également la possibilité d’une embuscade stratégique planifiée par Bakou plus qu’improbable, car il suggère plutôt une certaine surprise et non une préparation minutieuse.
Enfin, le fait que l’Arménie ait essayé, au lendemain du déclenchement de la crise, de réunir en urgence l’OTSC (L’Organisation du traité de sécurité collective, une organisation politico-militaire fondée en 2002 par la Russie, qui regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan) pour s’assurer le soutien militaire de ces pays plaide aussi en faveur de la thèse d’une responsabilité d’Erevan dans cette aventure.
Pas un nouveau front russo-turc
Qui aurait donc intérêt (et lequel ?) à provoquer une telle crise ? Il est pour l’heure difficile d’attribuer des responsabilités claires. Il est par ailleurs tout à fait possible et plausible qu’un simple incident – comme il y en a des dizaines par an – soit passé hors de contrôle et embrase le secteur sans que les échelons supérieurs n’aient le temps de maitriser les événements. Le nombre des victimes azerbaïdjanaises et la présence parmi elles de deux officiers supérieurs rend l’issue de cette crise incertaine. Impossible de tourner la page facilement.
Quoi qu’il en soit, ceux qui sont garant du processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont pas parvenus en plus de 25 ans à changer le statu quo actuel de l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais. C’était notamment le rôle du groupe de Minsk coprésidé par la Russie, les États-Unis et la France. La Russie, dont l’Arménie dépend pour sa survie, ne semble pas pressée de mettre fin à un contentieux qui envenime le Caucase du Sud depuis un siècle.
Ceux qui y voient un nouveau front entre la Turquie et la Russie vont trop vite en besogne. Par un raccourci et une forme de paresse intellectuelle l’Azerbaïdjan est souvent vu comme un vassal turc, outil docile d’une politique régionale agressive et expansionniste d’Ankara. Voir les choses ainsi, c’est prendre les rapports privilégiés entre les deux pays pour une relation de domination, une thèse pour laquelle l’histoire de l’Azerbaïdjan depuis sa fondation (première République azerbaïdjanaise établie en 1918) est une longue série de démentis.
Dans certaines contrées, pour certains extrémistes religieux, l’apparition du coronavirus serait l’expression de la colère divine, un fléau envoyé par le Créateur pour châtier les humains pécheurs…
… Et par chez nous, pour certains écologistes, cette calamité s’est donc abattue sur l’humanité pour la punir de ses dérives. Le châtiment ne provenait pas d’un quelconque dieu, mais de Mère Nature / Gaïa, lassée de nous voir impunément la polluer ! Ainsi, la nature est conçue par certains telle une divinité impitoyable devant laquelle l’humain devra s’amender, se repentir, poser un genou à terre et demander pardon pour tout le mal infligé.
Le « virus humain » VS nature bienveillante
Pendant la période de confinement, le rêve des écologistes et des décroissants devenait réalité. Le monde, quasiment à l’arrêt, avait cessé sa course effrénée vers le progrès : les voitures ne roulaient plus, les avions étaient cloués au sol, et les humains contraints de rester chez eux. Partant, aux quatre coins du monde, la nature était enfin délivrée du mal. Les vidéos montrant des animaux sauvages investir les milieux urbains étaient massivement partagées sur internet. La formule « la nature reprend ses droits » devenait un leitmotiv chez des journalistes peu inspirés (pléonasme ?).
Au-delà des images charmantes, l’idée sous-jacente consiste à opposer l’espèce humaine, malveillante par essence, à la nature, intrinsèquement bienveillante. L’homme serait un virus qui viendrait déséquilibrer l’ordre naturel des choses, un parasite qui opprimerait le reste du vivant pour son bon plaisir ou par arrogance. Les malheurs qui nous arrivent ne sont finalement que justice rendue.
Au mois de juin, Aymeric Caron publiait un livre intitulé La revanche de la nature, comme si la nature était une entité consciente des notions de droits ou de justice. La nature ignore en réalité absolument tout des concepts moraux. Elle n’est ni bienveillante ni malveillante : seule la survie lui importe.
Bien-sûr, la symbiose peut exister, c’est-à-dire la coopération intelligente entre espèces vivantes. N’en demeure pas moins que le modèle dominant reste celui de la prédation et de la compétition, la nature est dénuée de moralité la plupart du temps, elle ne connaît ni le bien ni le mal. De notre point de vue d’humains, la nature peut même nous sembler brutale et violente. Qu’il s’agisse du monde animal ou végétal, elle est le théâtre permanent d’injustices et de cruauté. Vous seriez horrifiés d’apprendre que telle femelle de l’espèce animale gobe ses petits à peine nés, ou que des êtres viennent au monde en dévorant leur mère de l’intérieur. Le majestueux lion n’a aucun état d’âme à déchiqueter un jeune zèbre. Certaines guêpes pondent leurs œufs dans le corps de leur proie, une fois éclos, les larves la rongent de l’intérieur en prenant soin d’épargner les organes vitaux, une mort lente et atroce. C’est aussi l’œuvre de la nature. De même, si vous observez attentivement un carré de terre, vous constaterez que les plantes se livrent une lutte perpétuelle pour l’espace et l’accès à la lumière. Nous sommes résolument loin de la vision idéalisée d’une nature bienveillante et juste.
Le droit naturel des choses…
Toujours dans l’idée que la nature serait une entité consciente, quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron déclarait au sujet d’une proposition faite par le Conseil Citoyen sur le Climat : « Il est essentiel de le mettre au bon niveau, mais de ne pas mettre le droit de la nature au-dessus du droit humain. » Bien que je sois d’accord avec cette assertion, ce principe de « droit de la nature » me laisse perplexe. Comme dit précédemment, la nature est dénuée de morale, et l’idée d’une nature vengeresse me paraît foncièrement tronquée. Si nous tentons de réfléchir au sens de cette formule, nous sommes vite confrontés à ses limites : quels sont ces droits dont il est question ? Qu’en est-il de notre place au sein de ce système ? De plus en plus d’écologistes remettent en question la notion d’anthropocentrisme. Mais si la nature reprend ses droits, c’est qu’il y a forcément eu confiscation. À partir de quel moment peut-on considérer que ce processus a commencé ? Avec le nucléaire ? la machine à vapeur ? la maîtrise du feu peut-être ?
Nous sommes incontestablement les seuls à avoir maîtrisé le feu. Sans le feu, que pèserions-nous dans le jeu de la sélection naturelle ? N’est-ce pas là une violation de l’ordre naturel des choses ?
Le Mythe de Prométhée et la maîtrise du feu
Aujourd’hui, depuis le confort de nos habitations modernes ultra-confortables, nous pouvons nous octroyer le luxe de toutes ces considérations. En revanche, je ne crois pas que la question se pose pour les pays émergents, dont l’objectif premier est d’atteindre le confort des pays industrialisés. Ou encore pour nos lointains ancêtres préhistoriques, tout occupés qu’ils étaient à survivre.
Il faut dire qu’en comparaison à d’autres espèces vivantes, les humains ne sont pas spécialement gâtés par Mère nature : nous courrons nettement moins vite qu’un léopard ou que son gibier, nos dents ne sont pas autant acérées que celles d’un chien ou d’un requin, notre peau fine nous protège mal contre les morsures du froid ou celles du Soleil. Ainsi, la domestication du feu constitue une véritable révolution, puisqu’elle a permis un rééquilibrage salutaire pour notre espèce dans la répartition initiale.
Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Cette idée que la maitrise du feu est la première transgression de « l’ordre naturel des choses » est fortement présente dans le mythe de Prométhée, qui est un puissant Titan châtié par Zeus pour avoir donné le feu aux Humains.
Selon ce mythe grec fondateur qui raconte la création des hommes, Prométhée, missionné par Zeus pour répartir les dons entre les espèces vivantes, avait accepté de déléguer cette charge à son frère Épiméthée.
« Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon » [tooltips content= »Platon, Protagoras »](1)[/tooltips]
Épiméthée, dont le prénom signifie « celui qui réfléchit après coup », s’était précipité dans l’exécution de sa tâche, oubliant de distribuer des attributs de survie à l’homme, ce dernier apparaît alors « nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. » Prométhée, qui était d’une grande sagesse contrairement à son frère, tente de réparer cette erreur : « Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu – car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. »
Le feu est la préfiguration du pouvoir transformateur de l’homme, pouvoir qui lui permettra de transcender sa condition, initialement peu enviable, mais qui le poussera vers une démesure destructrice, notion que les Grecs nomment l’hubris. Considérée comme un terrible crime, l‘hubris désigne l’orgueil qui pousse inexorablement les hommes à outrepasser la mesure, pire, à se prendre pour les égaux des habitants de l’Olympe, au risque de menacer l’harmonie de l’ordre établi… Pour avoir dérobé le feu, et défié les Dieux, Prométhée est sévèrement châtié : Zeus le fait attacher, nu, sur le mont Caucase. Chaque jour un aigle vient lui dévorer le foie, qui se régénère perpétuellement.
Zeus punit également les hommes ; par le biais de Pandore, il introduit les maux dont souffre l’humanité : les guerres, les maladies, la pénibilité du travail et de la vie, une sorte d’expulsion d’un jardin d’Éden. Selon ces mêmes croyances antiques, les mortels coupables d’hubris s’attirent le courroux de la déesse Némésis, personnification de la juste colère divine, tantôt assimilée à la vengeance, tantôt à l’équilibre des forces.
Quoi qu’il en soit, l’humanité est ce qu’elle est, à savoir une espèce complexe, qui pour sa propre survie est obligée de modifier un environnement dont elle est totalement dépendante. L’enjeu consiste donc à trouver la voie médiane, celle de la mètis, mot commun utilisé par les anciens grecs pour désigner une forme particulière d’intelligence, faite d’habileté, d’adaptation, et de ruse. Une intelligence incluant une sagesse agissante, capable d’anticiper une réalité en constante évolution, et de s’y acclimater rapidement.
Avec le confinement, l’industrie du sexe a fait grise mine. Passés ces deux mois de frustration et de lassitude, maîtresses, soumis et échangistes brûlent de retrouver les lieux de libertinage.
Le confinement a eu ceci de charmant qu’il a permis moult théories sur nos comportements amoureux et pratiques sexuelles, théories délivrées des contraintes habituelles du réel. Tablant sur notre besoin de sécurité affective, les psys, à commencer par Boris Cyrulnik, prédisaient ainsi le renouveau des amours romantiques, au moment même où les Français s’abandonnaient aux joies du papillonnage et de la consommation compulsive du prochain sur la Toile.
Pendant le confinement, la boulimie sexuelle a surtout frappé les célibataires coincés en solo chez eux
Les chiffres en témoignent : 38 % d’augmentation de visionnages de films pornos en France pendant le confinement, auxquels il faut ajouter une hausse de 27 % des messages envoyés au mois d’avril sur les applications Tinder, Meetic et OKCupid. La fonction « Passeport » sur Tinder, permettant de draguer à l’échelle planétaire en supprimant la géolocalisation, était jusque-là payante. Offerte en accès libre pendant la crise sanitaire, elle a permis à quelque 175 millions de personnes dans le monde de s’adonner aux jeux de l’amour à distance et du hasard numérique selon Group Match qui édite plusieurs applications de rencontres. Beaucoup ont sans doute cru à ces passions sans frontières se riant des obstacles. L’illusion, certes, n’a pas duré. Faut-il pour autant le regretter ?
DJ à ses heures perdues et accessoirement de confession libertine, Martin, 33 ans, beau gosse au regard à la James Dean, parle de cette période dans une salve de rires : « Quand Tinder a débloqué sa fonction Passeport, ce fut de la folie à l’état pur. Je n’ai jamais autant tchatché. Mais entre les filles exotiques qui cherchaient des pigeons au portefeuille bien fourni et ces autres Américaines qui fantasmaient sur un French Lover, on était vite frustré et, au final, vite lassé. » Scrupuleusement respectées par les adeptes du libertinage, à en croire notre interlocuteur, les mesures sanitaires ont surtout bouleversé le travail des professionnels du divertissement charnel. Maîtresse Gladys, une dominatrice, a dû réviser sa stratégie commerciale : « J’ai passé deux mois à travailler sur ma communication, ma présence sur les réseaux sociaux et les sites, mais je n’ai reçu aucun client. Financièrement, c’est dur, même si je ne pense pas avoir perdu mon temps. » La branche, de plus en plus concurrentielle, a tenté de survivre à l’aide de la webcam et de scénarios de soumission adaptés aux circonstances. Là aussi, le virtuel a montré avec évidence ses failles et ses limites. « C’était délicat pour les clients confinés avec des familles », reconnaît Maîtresse Gladys, évoquant l’aspect logistique de l’exercice. La perspective d’arborer un collier clouté devant ses enfants pouvait dissuader les pratiquants les plus fervents, les spécificités psychologiques de la discipline rendaient d’autres plus méfiants encore : « Les soumis ont besoin de connaître la personnalité de leur dominatrice et à distance, cela ne fonctionne pas. Après tout, je vends mon emprise sur l’autre. Pour que les gens s’abandonnent, ils doivent avoir une confiance totale. » Une confiance revenue dès la levée du confinement, en dépit des risques de contamination. « J’ai un habitué âgé qui est venu en séance avec un masque pour aussitôt l’enlever sans la moindre inquiétude. Il n’y a pas d’échange de fluides en soumission, alors ça rassure », détaille Maîtresse Gladys. Son sens de la responsabilité lui a fait adopter des règles d’hygiène strictes bien avant que la pandémie ne pousse les Français à dévaliser le rayon savon des supermarchés.
Les célibataires coincés chez eux
Ces précautions n’aident pas à faire revivre la grande fête charnelle.
« Peu évident », admet Martin dépité, soulignant la frilosité des organisateurs de soirées privées et accusant avec peine la fermeture des boîtes de nuit jusqu’à septembre. « La fête de la musique a été un excellent révélateur de la fougue des jeunes. Les gens sont en attente, prêts à saisir toute occasion pour s’amuser et draguer », peste-t-il, convaincu que les habitués de la bringue dénudée ne songent qu’à revenir à Cap d’Agde. Plus que l’apparition hypothétique d’un cluster sur les plages réservées aux naturistes, il faut redouter selon lui les retards des trains, le trafic aérien incertain et les difficultés à se loger. Une réticence qui a pourtant peu de chances de profiter de nouveau à YouPorn ou aux sites de rencontres, tant l’emballement qu’ils ont provoqué, comme par surprise, semble épuisé. Pendant le confinement, estime Martin, la boulimie sexuelle a surtout frappé les célibataires coincés en solo chez eux – ce fut le cas de 27 % des Français. Mais plus personne ne semble prêt à se satisfaire de plaisirs solitaires devant l’écran. Le sexe et l’amour restent encore largement une affaire de peau, de regards et de contacts charnels. Au moins une part de la vie que le numérique n’aura pas.
En Occident, nous n’en finissons plus de faire pénitence. Voici pour quelles terribles raisons…
On doit reconnaître au moins une qualité aux Algériens : ils sont têtus. Une fois de plus, leur gouvernement vient de demander à la France de « présenter des excuses » pour la colonisation. Abdelaziz Bouteflika adorait le faire ; son successeur, le mal élu Abdelmadjid Tebboune, s’y met à son tour, déclarant le 4 juillet sur France 24 que cela permettrait « d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, pour des relations diplomatiques, pour des relations de bon voisinage ». Il admettait avoir déjà reçu des « demi-excuses » de la part d’Emmanuel Macron, quand ce dernier avait déclaré en décembre 2017, lors d’une visite dans le pays alors encore totalement tenu par le FLN, que la colonisation était « un crime contre l’humanité ». Le président Tebboune réclame donc de son homologue « un pas de plus », une contrition supplémentaire, une repentance plus ferme.
Cette plainte est venue ponctuer un événement dont les médias français, trop occupés à commenter le changement d’un comptable par un autre à Matignon, ont fort peu parlé : sur ordre de Macron, les dépouilles de vingt-quatre « résistants » à la conquête (1830-1850), conservées au Musée de l’Homme, ont été rendues à leur patrie. Jeune nation très patriote, l’Algérie a accueilli en grandes pompes ces féroces guerriers vaincus par les soldats de Bugeaud et ses épigones. Tebboune, qui a volé au peuple algérien sa juste révolte pour perpétuer la kleptocratie au pouvoir depuis l’indépendance, a profité du retour des moudjahidines pour organiser un raout nationaliste avec fanfares et discours martiaux. Et donc pour exiger une fois de plus, en l’occurrence au micro d’un média public français tout acquis à cette cause, que l’ancien colonisateur « regarde son histoire en face », opération qui, à en croire nos intellectuels organiques, serait « nécessaire » et même « indispensable » pour occire la « haine », c’est-à-dire empêcher un retour des chambres à gaz.
Coïncidence, tandis que les Algériens recevaient leurs illustres aïeux, le monde occidental se demandait sérieusement s’il devait détruire ses statues. Comme toujours, la question avait été formulée par le grand laboratoire du monde, l’Amérique, et plus précisément ses campus et ses journaux ; elle avait rapidement traversé l’Atlantique pour atteindre l’Europe, où les libéraux, hégémoniques dans le champ culturel, l’imposaient tout de go, expliquant qu’elle nous concernait autant et peut-être même plus que nos maîtres étatsuniens. L’arrestation violente et fatale d’un homme noir à Minneapolis avait puissamment ranimé le mouvement afro-antiraciste Black Lives Matter (BLM) ; soutenues par Hollywood, la Silicon Valley, Wall Street et UCLA, des hordes de jeunes rebelles défilaient dans les rues interminables des villes américaines, vilipendant Trump, pillant et incendiant à l’occasion sous le regard enamouré des caméras locales et internationales.
Dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le « racisé » victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron
D’aucuns, rares il est vrai, osèrent dire que cette affaire était propre aux Etats-Unis, qu’elle découlait peut-être du communautarisme et, avant, de la traite transatlantique puis de la ségrégation. On leur ordonna de se taire ; l’heure n’était pas à l’histoire mais à la mystique. Il s’agissait de communier tous ensemble – à l’exception des forces obscurantistes, bien sûr – sur le majestueux corps de George Floyd, plus grand mort que vivant. Et comme ils l’avaient déjà fait ces dernières années à la suite d’autres décès de personnes noires, les militants et sympathisants de BLM commencèrent à s’agglutiner au pied de certaines statues par eux jugées provocatrices. Après celles de généraux confédérés dans les Etats de l’ex-Sud, ils s’en prenaient à présent en particulier à Christophe Collomb.
George Floyd, une chance pour le Comité Adama Traoré
Profitant du psychodrame américain et de l’enthousiasme qu’il rencontrait dans les rédactions, le comité « La Vérité pour Adama » retenta sa chance. Car depuis trois ans, cette association indigéniste menée par Assa Traoré, sœur du délinquant multirécidiviste décédé à Beaumont-sur-Oise à la suite de son arrestation par une équipe de la BAC, essaie de s’agréger à tous les mouvements sociaux et, ainsi, d’imposer dans le « débat » son idéologie antiraciste et, subséquemment, antifrançaise. Fantasmant les « quartiers » qu’elle connaît de loin, l’extrême gauche a vu dans « La Vérité pour Adama » la clef de cette « convergence des luttes » grâce à laquelle elle pense pouvoir réaliser un grand soir ; dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le racisé victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron. Mise en échec durant Nuit Debout et, plus encore, pendant le mouvement des Gilets jaunes, révolte de la France périphérique qui se fiche bien des troubles identitaires des Français de papier dont elle subit la violence chaque jour, Assa Traoré a, cette fois, réussi à capter la lumière. Tandis que l’Amérique brûlait, elle était reçue comme une princesse, une reine, une déesse sur les plateaux de télévision qui recueillaient sa parole comme une offrande ; sur Canal+, Mouloud Achour la brossait dans Clique, émission dans laquelle des crétins de Sciences Po lèchent des rappeurs africains – c’est eux qui se définissent ainsi – qui chantent la came, les bagnoles, les putes et l’islam. Hissé de cette manière, le comité « La Vérité pour Adama » se fit factieux ; alors que le pays sortait de son long confinement, sainte Assa appelait à manifester ; le 2 juin, près de 20 000 personnes se pressaient devant le tribunal judiciaire de Paris ; Christophe Castaner, jamais avare d’un flashball pour les Gilets jaunes, demandait à ses troupes de ne pas intervenir contre cet assemblage d’indigénistes, de gauchistes et de bobos. Dans la foulée, toute la mouvance africaniste, antiraciste, décoloniale s’exalta ; mimétique, elle s’en prit elle aussi aux statues, souillant notamment celles de Colbert, du général de Gaulle, de Faidherbe cependant que la presse social-démocrate – pléonasme – justifiait cette damnatio memoriae en validant son fondement idéologique.
Partout en Europe, cette « catharsis » trouva de chauds partisans. En Grande-Bretagne, des statues de Cecil Rhodes, de l’amiral Nelson et de Churchill furent assiégées ; même à Prague, ce dernier eut droit à des graffitis peu amènes. Comme le disent les journalistes avec la satisfaction de celui qui voit son rêve se réaliser, ce mouvement était mondial. En vérité, il était seulement occidental ; il se manifestait là où vivaient de fortes communautés africaines de naissance ou d’origine et où la superstructure politico-culturelle était entre les mains de libéraux.
C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante!
Toutes les grandes figures ayant, de près ou de loin, un rapport avec l’esclavage et/ou la colonisation étaient ainsi la cible d’attaques orchestrées par des groupuscules dont le prestige médiatique est inversement proportionnel au nombre de leurs membres. Si, en France, Macron s’indigna mollement de cette manie déboulonneuse, des libéraux plus conséquents, des deux côtés de l’Atlantique, lui donnèrent raison en annonçant le retrait de certaines statues. Dans les mois qui viennent, le pauvre Christophe Collomb devrait par exemple disparaître de la plupart des grandes villes américaines.
Sacrilège contre le « vivrensemble »
Comme l’écrivait Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour, un peuple c’est d’abord un imaginaire collectif qui puise dans des mythes fondateurs bien plus que dans l’histoire au sens pseudo-scientifique que cette dernière a aujourd’hui – et dont le but avoué est justement de déconstruire les mythes endogènes et le concept de peuple que les charlatans dans le genre de Pascal Blanchard et les gauchistes de salon dans le genre de Valérie Igounet considèrent comme une pure abstraction. Par exemple, longtemps les Allemands ont pensé à Arminius à Teutobourg et les Français, au baptême de Clovis. Le multiculturalisme, qui est le mode sur lequel les élites occidentales désirent très ardemment organiser leurs sociétés, produit un nouveau peuple ou plutôt des populations partageant un même territoire et qui ont elles aussi besoin de leurs héros et de leurs épouvantails. Ne reculant jamais devant l’anachronisme quand il sert leur cause, leurs intellectuels pratiquent sur l’histoire une laborieuse opération qui vise à débusquer aux forceps dans le passé des « précurseurs » de l’antiracisme, du féminisme, du pacifisme, de tous les –isme sous le règne desquels ils entendent nous obliger à vivre. Ils vont jusqu’à repeindre en rose des périodes entières, à l’instar d’Al Andalus présentée comme une agréable collocation entre musulmans, juifs et chrétiens sous la domination éclairée de poétiques princes arabes. Gare à celui qui les contredit. Fanatiques de la liberté d’expression dans l’absolu, ils la refusent à leurs adversaires. Sylvain Gouguenheim en sait quelque chose, lui qui, en 2008, avait osé écrire en substance, dans Aristote au mont Saint-Michel, que les moines d’Occident savaient le grec au moins autant que les érudits mahométans. La thèse pouvait se discuter ; au lieu de quoi des collègues et des élèves de Gouguenheim avait pétitionné pour réclamer son renvoi de Normale Sup, et ce parce qu’en relativisant l’apport des musulmans à la transmission de l’hellénisme il mettait en péril le « vivrensemble ». Dans la même veine, depuis les années 1980, la majorité des historiens considère que les invasions barbares n’ont pas eu lieu ; Rome n’est pas tombée mais a été sauvée par l’intrusion de populations différentes qui ont revivifié une civilisation bien moins brillante qu’on ne l’a longtemps cru. On devine aisément les visées idéologiques de ces conceptions : il s’agit de créer de nouveaux mythes pour légitimer le multiculturalisme, modèle où l’Autre est toujours une chance, une richesse, l’outil d’une recomposition nécessaire parce que juste.
Résister aux autodafés modernes
Parallèlement, on expurge le passé de personnages embarrassants. Christophe Collomb n’a pas découvert l’Amérique mais l’a détruite ; Faidherbe n’a pas vaincu les Allemands à Bapaume mais a soumis les Sénégalais ; Colbert n’a pas contribué à faire de la France la lumière du Grand Siècle mais a rédigé le Code noir. Tous nos héros, petits ou grands, doivent être évacués pour faire de la place à ceux qui nous annoncent – comme nous sommes plus prosaïquement appelés à faire de la place aux immigrés. Mandela remplace Napoléon, Rosa Parks, Jules Ferry, Hypatie, Jules César, Olympes de Gouges, Clemenceau. L’industrie culturelle se met au garde-à-vous ; elle accable l’esclavage, raconte les « féministes » de toutes les époques, explique que la France a été libérée du nazisme par les goumiers, brode ad libitum sur Auschwitz. Pour des raisons morales, elle s’en prend également à la littérature ; parce qu’ils étaient antisémites, Heidegger et Céline doivent être lus avec la plus extrême précaution ; en 2018, à l’opéra de Florence, Carmen tuait Don José ; nous ne sommes plus très loin du temps où les foules progressistes commettront – pour notre bien ou plutôt pour le leur, car chez eux le général, quand ils ne le nient pas, est au mieux l’addition de particuliers – des autodafés. C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante. Cette formidable manipulation est fructueuse. A chaque fois qu’un lycée se cherche un nom, les élèves déculturés proposent des noms étrangers, conformes à l’attente de leurs professeurs et de l’institution ; pour le commun des Français, désormais, Napoléon est un criminel voire un malade mental ; la chronologie n’est plus apprise et toutes les périodes du passé se mélangent dans un sombre gloubi-boulga. Pour les libéraux à la manœuvre, l’ignorance généralisée est le meilleur moyen d’aboutir à la tabula rasa.
L’incessante requête de l’Algérie et le déboulonnage des statues participent du même mouvement : nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Les peuples occidentaux doivent au pire disparaître, au mieux s’intégrer à la « diversité » afin d’expier via le métissage la pureté de sang – comme on disait dans l’Espagne du XVe siècle – responsable, avec leur obstination et leur arrogance, d’à peu près tout les malheurs connus par le monde depuis le commencement. Le capital, qui a bien saisi tout le profit qu’il peut tirer de la mort des nations, encourage et finance même l’érection de la nouvelle Babylone. Aussi, c’est à une terrible alliance des forces du progrès et de l’argent que les patriotes font face. Résister, c’est être réactionnaire voire fasciste. Que faire ? Assumer. Il est trop tard pour la nuance. Nous devons nous engager dans cette guerre mémorielle avec la même détermination que nos ennemis. Nul n’oblige les Africains à s’installer en France ; s’ils ne sont pas satisfaits, si nos mœurs et nos panthéons les dérangent, leur vaste et riche continent les attend. Ne nous excusons de rien, jamais. Chantons notre histoire face à ceux qui la souillent. Car, comme l’écrivait Orwell dans 1984 : « Qui commande le passé commande l’avenir ».
Linda Kebbab, représentante du syndicat Unité SGP-FO, s’insurge contre la vulgate antiflics. Des accusations de racisme systémique à l’affaire Adama Traoré, la policière rétablit les vérités qui dérangent.
Causeur. Y a-t-il du racisme au sein des forces de l’ordre ?
Linda Kebbab. Il y en a, comme partout, ni plus ni moins. Mais une chose est sûre : contrairement à ce que prétendent certaines associations, notre police ne peut pas être comparée avec la police américaine. La France n’a pas de culture ségrégationniste alors qu’il y a encore soixante ans, la police américaine verbalisait les Noirs parce qu’ils n’étaient pas assis à la bonne place !
Plus encore, en quarante ans, la police française est devenue beaucoup plus multiethnique et ouverte sur le monde. Dans les années 1950, les policiers avaient connu des guerres d’indépendance, des conflits mondiaux… Dans les années 1970, des exactions pouvaient encore être commises par les policiers dans les quartiers populaires. Aujourd’hui, on nous parle d’un racisme qui frapperait l’institution tout entière. Prétendre que la police violente systématiquement les minorités ethniques, ce n’est pas une libération de la parole, mais une diffamation. De l’Éducation nationale à la médecine en passant par le journalisme, tous les milieux professionnels ont leurs tares. La seule différence, c’est que la police est une institution armée dont on exige l’exemplarité.
Les sanctions contre vos collègues violents ou racistes sont-elles à la hauteur des infractions commises ?
Avec 60 % des sanctions prononcées dans la fonction publique, les policiers sont les fonctionnaires les plus sanctionnés de France ! Pas parce que nous fautons davantage, mais parce que la hiérarchie est beaucoup plus sévère avec nous.
Sur les 3 millions d’interventions de voie publique qui ont lieu chaque année en France, 99,96 % se déroulent sans accroc. Autrement dit, seules 0,04 % des opérations débouchent sur des plaintes, ce qui représente 1 400 plaignants. Sur ce total, une centaine de plaintes sont justifiées et 40 policiers (sur un total de 140 000) révoqués. Leur renvoi est décidé par une instance collégiale, composée pour moitié de représentants de notre administration et pour moitié de ceux des syndicats. Pourtant, 98 % des révocations sont demandées à l’unanimité parce que le policier incriminé a déshonoré.
Pour autant, tout n’est pas rose. Il règne une certaine omerta dans l’administration policière : comme je révèle des dysfonctionnements dans les services, je suis saquée par ma hiérarchie !
Que voulez-vous dire ?
Quand vous pointez du doigt un problème, la hiérarchie fait tout pour vous détruire alors qu’elle se montre parfois totalement attentiste avec d’autres, a fortiori s’ils occupent une fonction à responsabilités. Cependant, dans ces cas-là, il s’agit moins de racisme que de lâcheté, de fainéantise ou de volonté de ne pas faire de vagues. À Rouen, en décembre 2019, on a eu connaissance d’un échange sur WhatsApp au sein d’une brigade chargée de la surveillance des détenus dans les dépôts du tribunal de grande instance. Y étaient tenus des propos suprématistes très durs, tels que « on va laisser s’entretuer les Noirs, les pédés, les musulmans, les juifs et ceux qui restent, on les achève ». Mon syndicat a été avisé par la plainte d’un policier noir qui y était insulté. Il était évident qu’on ne défendrait pas les collègues auteurs de propos indignes des valeurs républicaines. Dès lors, on s’est dit que l’administration ferait son travail. Or, que s’est-il passé ? Le directeur départemental de la Sécurité publique (DDSP) a saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), laquelle a fait son enquête et a rendu ses conclusions. Mais le DDSP aurait dû les suspendre d’office au lieu de se décharger sur l’IGPN ! Aujourd’hui, ce manquement est médiatisé et entache notre institution.
Ce scandale révèle-t-il un malaise diffus au sein de la police autour des questions identitaires ?
Je ne crois pas. L’omerta que je pointe existe dans tous les corps de métiers. La police est un métier très corporatiste, où on a du mal à révéler les faiblesses du collègue, surtout quand il a le même grade. Ce corporatisme fait aussi notre force.
Si malaise il y a, il tient aux grandes difficultés du métier et à l’impression d’être abandonnés par nos autorités politiques et administratives. En banlieue parisienne, mes collègues en prennent plein la figure dans des cités où les politiques ont ghettoïsé des populations depuis des décennies. Certains collègues me confient : « La seule fois où j’entends parler arabe, c’est quand je me fais insulter ! »
Moi qui suis arabophone, je ne conçois pas qu’on utilise une langue de façon si indigne.
Reste que la police doit intervenir dans des zones ethniquement très tendues, comme à Dijon où Tchétchènes et Maghrébins se sont récemment affrontés dans des scènes de guerre…
À Dijon, il y a les Tchétchènes et les Maghrébins, mais dans le 93, des Arabes s’opposent violemment à des Noirs, des Srilankais à des Arabes, parfois à coup de machettes, sans que cela soit forcément médiatisé. Dans ce contexte tendu, mes camarades ne sont pas racistes. Ils ont fait de moi leur porte-parole alors que je ne cache pas mes origines algériennes, quand les racialistes anti-police m’y renvoient. Quand Ahmed Mrabet a été tué devant Charlie Hebdo, les collègues, en tenue d’honneur, sont allés lui rendre hommage et le saluer dans le carré musulman.
Méfiez-vous des manipulations : des interventions sont parfois maquillées en violences racistes par des militants anti-police. Il y a quelques mois, à Marseille, les policiers sont intervenus pour arrêter un mari coupable de violences conjugales. Ils ont menotté cet homme extrêmement violent. Les riverains, qui avaient entendu les coups pleuvoir, ont invectivé la maréchaussée en filmant l’interpellation avec leurs smartphones : « Vous le violentez, vous exercez des violences policières, c’est honteux ! Lâchez-le. » C’est malheureusement une scène très courante.
Globalement, depuis la répression des gilets jaunes, estimez-vous rompu le fil qui relie la population française à sa police ?
Pas tout à fait. Certes, la popularité de la police est plus basse qu’avant le mouvement des gilets jaunes, mais elle reste bien plus élevée que celle des politiques ou des journalistes. Cependant, le mouvement des gilets jaunes a bel et bien créé des fractures avec la population, mais nous payons ici un échec politique. Pendant des années, nos dirigeants ont ignoré le ressentiment économique et social croissant de la classe moyenne. Personne n’a parlé à ces personnes-là, sinon les fonctionnaires qui y sont confrontés dans l’urgence, c’est-à-dire les soignants, les policiers et les gendarmes.
Certes, les politiques ont une grande responsabilité. Mais sur un plan sécuritaire, comment jugez-vous la manière dont Christophe Castaner a géré la crise des gilets jaunes à son arrivée Place Beauvau en octobre 2018 ?
Sévèrement. Quand arrivent les premières violences sur les manifestations des gilets jaunes, une des erreurs que fait le ministre de l’Intérieur, c’est de les déloger des ronds-points partout en France. Partant, ils sont tous montés à Paris où ils ont été infiltrés par des groupes extrémistes. Cette gestion politique hors-sol a radicalisé le mouvement et favorisé l’action des black blocs qui en ont profité pour venir caillasser des policiers. Pourtant, la police avait les moyens de mettre de côté les radicaux que les services de renseignement savent localiser et suivre. Le Code de procédure pénale permet en effet de contrôler l’identité des personnes dont l’attitude indique qu’ils vont commettre des infractions. Et comme ces individus n’ont souvent pas de pièce d’identité, on peut les emmener au poste trois ou quatre heures de façon à les écarter des cortèges. Mais depuis la loi travail (2016), cela ne se fait plus. Faute de consigne de la préfecture, les black blocs sortent leurs banderoles, préparent leurs projectiles et les policiers ne peuvent rien faire. Le comble, c’est que la police est dénoncée par les antirépublicains qui la présentent comme la milice d’Emmanuel Macron…
Quand vous évoquez les « antirépublicains », mettez-vous dans le même sac La France insoumise et le RN ?
Je vise essentiellement l’extrême gauche, même si des activistes d’extrême droite œuvrent avec plus de discrétion. Et je ne parle pas des idées, mais des actes. À partir du moment où le Conseil constitutionnel estime que le RN est un parti républicain, quel droit ai-je de juger le vote de ses électeurs ?
Les médias et l’opinion confondent régulièrement police et gendarmerie. Mais aujourd’hui, ces deux corporations ne font pas jeu égal. Autant la gendarmerie semble bien gérée, autant la police apparaît en proie aux malaises et aux scandales. Comment l’expliquer ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. Les gendarmes étant des militaires, ils appliquent une gestion militaire visionnaire des troupes, des moyens et des objectifs de travail à deux ou trois ans d’avance, alors que la police fait du bricolage à six mois. Le deuxième point, c’est la façon de communiquer : lorsque les gendarmes sont victimes de fake news ou d’attaques déstabilisantes, le directeur général de la gendarmerie nationale dégaine immédiatement à coups de fact checking, alors que la hiérarchie policière ne fait rien pour allumer des contre-feux. Dans un certain nombre d’affaires, j’ai personnellement tenté de rétablir la vérité, ce qui m’a valu pas mal de menaces de mort et de viol.
Enfin, n’oublions pas que la police couvre 25 % du territoire français, mais 75 % des délits. On gère la misère sociale, les violences urbaines, le trafic de stupéfiants, ce qui modifie la perception de la population.
L’affaire Adama Traoré implique justement des gendarmes. À en croire sa sœur et le comité Adama, ce délinquant mort à la suite de son interpellation en 2016 serait un George Floyd français. Quelle est votre lecture des événements ?
Ma lecture est très factuelle. L’action de police exercée sur George Floyd a été unanimement condamnée par les policiers français, notamment parce que le geste technique en question (un homme menotté, couché sur le ventre, avec un genou qui coupe les voies aériennes) est interdit en France. Poser son genou sur une personne en train d’agoniser pendant neuf minutes est tout bonnement inconcevable dans l’Hexagone.
La seule ressemblance entre ces deux affaires, c’est la couleur de la peau de la personne qui est morte et la famille du jeune homme en joue. Quoi qu’en dise son avocat, qui ne fait pas du droit, mais du militantisme, les experts ont établi qu’Adama n’avait pas été tué par l’action des gendarmes, mais du fait d’avoir couru longtemps un jour de canicule. Pour éviter l’arrestation, Adama Traoré s’est caché et enroulé dans une espèce de tapis, à la suite de quoi trois gendarmes l’ont immobilisé. Pendant qu’il se débattait et que deux gendarmes contrôlaient ses bras, un gendarme lui tenait simplement les jambes, ce qui n’a rien à voir avec un étouffement ! Le récit qu’en fait sa sœur est truffé de mensonges. Il se trouvait avec son frère qui était recherché et s’est enfui à la vue des gendarmes, parce qu’il avait sur lui des stupéfiants et une somme importante d’argent. Rien à voir avec la version de sa sœur qui prétend que les gendarmes ont sauté sur Adama, parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité (voir le récit de l’arrestation pages 39-41 de notre magazine).
Les militants fantasment une police blanche qui persécuterait des banlieusards issus de l’immigration. Mais entre forces de l’ordre et racailles, parfois issus des mêmes communautés, le clivage n’est-il pas plus culturel qu’ethnique ?
Oui. C’est une guerre de territoires, avec des délinquants qui se fichent de la couleur ou de la religion du policier en face d’eux. Face à des policiers noirs, un délinquant sera tout aussi violent qu’avec des policiers blancs. En réalité, le discours ethniciste militant ne s’adresse pas tant aux délinquants qu’à la jeunesse qui est notre future élite politique, culturelle et intellectuelle. C’est pourquoi les militants antirépublicains s’expriment si régulièrement dans les universités ou à Sciences-Po.
Avec 60 collègues, vous avez signé dans Marianne une tribune en tant que policiers issus de la diversité. Le débat est-il si ethnicisé qu’il faille se dire Arabe ou Noir pour se défendre des accusations du racisme ?
C’est triste d’en arriver là, mais quand des collègues se font traiter de « nègres de maison » ou de « vendus » parce qu’ils sont noirs, nous n’avons pas le choix. En tant qu’auteur de ce texte, je peux vous assurer qu’aucun de mes collègues ne l’a signé de gaieté de cœur. Nous avons voulu rappeler que la police n’était pas un corps issu du colonialisme ou de l’esclavagisme, qui persécuterait les ex-colonisés. En quoi sommes-nous des vendus de vouloir mettre de l’ordre là où on vit ? Ce serait un drame pour notre société que des gamins des cités, qui aspiraient à devenir policier ou gendarme, y renoncent de peur de se faire insulter ou rejeter par leur quartier.
Pour apaiser les tensions entre jeunesse des banlieues et forces de l’ordre, Christophe Castaner avait annoncé l’abandon de la méthode d’interpellation par étranglement. Le ministre a ensuite été désavoué par l’administration. Quelle est votre position sur le sujet ?
Ce qui est dramatique dans le discours de Castaner, c’est qu’il associe la question du racisme à la technique de l’étranglement, en laissant croire que la police française pratique des étranglements sur les personnes racisées ! En réalité, cette technique est utilisée pour arrêter des personnes très violentes. Pour les forces de l’ordre, c’est une façon de maintenir l’interpellé, non en l’étranglant, mais en calant son menton dans le pli du coude et sa main sur l’oreille pour faire un effet de camisole. Le mot d’étranglement est mal choisi, d’autant que cette méthode indispensable au quotidien n’a jamais été remise en question dans des affaires. C’est un groupe de travail qui l’a interdite. Mais que préconise-t-on à la place ? On nous parle du Taser, qui cause plusieurs morts par an aux États-Unis. Nous n’avons pas envie de tuer des gens ! On ne prend pas les problèmes du bon côté. De même, on nous reproche de contrôler au faciès en banlieue. Mais si 70 % de la population est issue de l’immigration, qui voulez-vous qu’on contrôle ?
Conseilleriez-vous à votre enfant de devenir policier ?
Plus maintenant. Cependant, malgré le mépris, les injures, le dénigrement, on continue. Rien que pour cela, je suis fière de mes collègues. On ploie sous les critiques, mais on ne baissera pas l’échine. Les policiers ne mettront pas genou à terre.
Jan Graczynski / ENPOL / SIPA Numéro de reportage: 00945918_000002
C’était il y a quatre-vingt ans, fin avril 1940. Lorsqu’Auschwitz vit le jour, ma grand-mère avait un mois tout juste. La beauté de ses traits et la jeunesse conservée de son visage nous transmettent un rappel simple : Auschwitz vit le jour hier.
Pour s’y rendre depuis Varsovie, il faut prendre le temps de la route. Cinq heures durant, traverser la campagne polonaise. Si l’été les champs y sont d’or, de puissants conifères suggèrent une terre chroniquement mordue par le froid.
A l’arrivée le silence, habillé du chant des oiseaux. Puis, solennelle, la traversée de la nuit. Cette nuit d’Elie Wiesel où le pain vaut plus que l’ami, nuit sidérante où les yeux sont secs de ne pouvoir croire ce qu’ils ont vu.
Les ongles des suppliciés ont marqué les murs d’Auschwitz, qui abritent encore les cheveux des femmes et les chaussures de leurs enfants. Ces enfants privés de grandir en Terre des hommes.
Découvrir Auschwitz, c’est comprendre que la Shoah n’est pas un crime froid : l’humiliation, l’ironie et l’absurdité mises en scène ont partie liée avec le génocide. A Auschwitz, on trompe avant de détruire, quand on ne force pas la victime à associer son travail à la destruction.
Découvrir Auschwitz, c’est effleurer la fragilité de son souvenir. Le visiteur attentif l’a compris : il suffirait de regards détournés pour qu’on y fasse place nette. Seul le balai des cars témoigne de la proximité du camp dans la petite ville d’Oświęcim. Aux alentours, nulle mention, pas la moindre indication routière. La Pologne voudrait ne plus savoir. Ainsi à Varsovie, les ultimes stigmates du ghetto sont lentement remplacés par des commerces ou des terrains de sport. Des pierres abattues comme autant d’avertissements giflés, jetés au vent tels de la moraline vieillie.
Enfin, découvrir Auschwitz c’est toucher du doigt l’invraisemblable accessibilité du Mal, sa disponibilité pour quiconque veut s’y laisser tenter. Il en a fallu des hommes pour élire le lieu du charnier, construire le camp et le rendre accessible, le garder, y transporter les suppliciés et les en faire disparaitre. Tous ne sont pas nés salauds. Mais tous, par paresse ou par vacuité, ont embrassé le destin de criminels. Comment une civilisation millénaire se transforme-t-elle en somme de barbares à la conscience tranquille ? Le Mal guette chacun de nous, prêt à bondir sitôt tombés la pensée autonome, le goût du vrai et la culture du doute.
Quatre-vingt ans après, en dépit des témoignages et des œuvres, avons-nous vraiment tiré leçon d’Auschwitz ? Si la concordance des temps n’est pas claire, certaines questions méritent d’être posées. Avons-nous tiré leçon d’Auschwitz quand une partie du monde occidental replace l’essentialisation – c’est-à-dire la définition de l’individu par sa couleur, son origine, sa religion, son sexe ou la nature de ses amours – au cœur de son projet politique ? Avons-nous vraiment appris d’Auschwitz lorsque s’est substitué à l’eugénisme totalitaire l’eugénisme libéral justement décrit par Habermas, présentement incarné par les coups de boutoir de la majorité parlementaire au sujet du projet de loi bioéthique ? Avons-nous véritablement intégré les enseignements d’Auschwitz au moment où nos élites donnent à voir le spectacle d’une démocratie décadente, minée par la médiocrité, la lâcheté et le calcul ?
La mémoire est une braise prise entre deux destins : être soufflée ou s’éteindre. Puisque la lumière s’éloigne de notre temps, soufflons. Pour ne pas « tuer deux fois » les sacrifiés d’Auschwitz – venu l’instant de reprendre la route, ils ralentissent votre pas d’une force étrange. Pour garder à l’esprit ce que peut une société amnésique des principes qui l’ont fondée.
De l’autre côté des Pyrénées, après deux ans loin du pouvoir, la droite a des difficultés à se reconstruire alors que le Parti populaire a perdu de sa superbe. Toute ressemblance…
Reléguée dans l’opposition depuis le début du mois de juin 2018, la droite espagnole dans ses différentes composantes a connu une année 2019 en demi-teinte. Les élections régionales et municipales du mois de mai lui ont en effet permis de consolider son ancrage dans certaines communautés autonomes et plusieurs municipalités importantes. Dans le même temps, les formations de droite d’ampleur nationale (principalement le Parti populaire, Citoyens et Vox)[tooltips content= »Nous n’aborderons pas ici le cas des formations régionalistes ou séparatistes relevant de la droite au sens où on l’entend usuellement (Parti nationaliste basque ou Parti démocrate européen de Catalogne). Quoi qu’en disent leurs défenseurs, elles appartiennent bel et bien à ce camp idéologique (et s’avèrent souvent plus réactionnaires que leurs équivalents nationaux, notamment dans leur conception de la chose publique) mais leurs alliances et leur parcours ne sont pas comparables. »](1)[/tooltips] n’ont pas été en mesure de renverser la vapeur face à un Pedro Sánchez (Parti socialiste ouvrier espagnol) qui n’a pourtant jamais obtenu la majorité absolue à la chambre basse du Parlement à lui seul.
Jusqu’à présent, la conjonction d’intérêts qui a porté les sociaux-démocrates au pouvoir après quasiment sept ans de domination de Mariano Rajoy se montre plus solide que prévue.
Notons néanmoins qu’elle se maintient à un prix très élevé à la fois pour l’exécutif en particulier et la nation espagnole en général. Quels phénomènes permettent d’expliquer une telle situation ?
La fin de l’hégémonie du Parti populaire
La fragmentation du panorama politique et électoral espagnol n’est pas à proprement parler une nouveauté. Dès 2014, le bipartisme classique PSOE-PP est remis en cause par l’arrivée en force de la gauche « radicale » de Podemos, qui fait un très bon score aux européennes du mois de mai avant de transformer l’essai un an plus tard, aux municipales, aux régionales et aux générales.
Les années 2015-2018 permettent par la suite l’émergence des centristes libéraux de Citoyens (Cs), dont l’évolution est très favorable jusqu’au scrutin parlementaire de novembre 2019. À cet instant, c’est la droite « radicale » de Vox qui profite de la lassitude de l’électorat et des problèmes structurels du pays (taux de chômage encore élevé, précarité subie par une partie de la population, soubresauts séparatistes en Catalogne) pour devenir la troisième force au Congrès des députés.
Les derniers mois nous ont montré, avec l’essoufflement palpable de la coalition Unidas Podemos (qui n’a de cesse de reculer depuis 2015-2016, et ce à tous les niveaux), que l’alternance entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens n’était pas morte. Seules ces deux tendances traditionnelles sont encore à même de fédérer autour d’elles des majorités au moins relatives pour gouverner.
Toutefois, là où les socialistes s’appuient désormais sur le déclin incessant de la gauche « radicale » pour reprendre des couleurs, le Parti populaire subit la concurrence directe de Vox. La formation de Santiago Abascal navigue en effet sur des courants favorables et son succès repose sur la déception de franges conservatrices ou libérales de l’électorat à l’égard du PP. Les anciennes ouailles de ce dernier le jugent trop tiède, trop étatiste ou encore trop conciliant avec les forces centrifuges venues de Catalogne ou du Pays basque. Vox aspire ainsi une partie non négligeable des voix dans des zones normalement acquises aux démocrates-chrétiens, comme la Région de Murcie ou la province d’Almería (Andalousie).
En raison de l’organisation des circonscriptions et du système électoral espagnol, la division du bloc de droite le pénalise en lui faisant perdre de nombreux sièges de députés. Seules certaines communautés autonomes (comme la Galice) restent encore dans le giron des populares de Pablo Casado en raison de leur aversion pour le centralisme (relatif) prôné par Vox.
L’incertitude du positionnement
Face à ce défi, le Parti populaire ne sait pas véritablement quelle ligne défendre. Même si l’élection de Casado à sa tête, en juillet 2018, a entraîné le départ des modérés de l’aile Rajoy et le retour en grâce des préceptes de José María Aznar, président du gouvernement de 1996 à 2004, l’on voit encore cohabiter plusieurs courants. D’un côté, la porte-parole du PP à la chambre basse du Parlement, Cayetana Álvarez de Toledo, est la tenante d’une attitude intraitable face au gouvernement et aux séparatistes de tout poil. De l’autre, le président régional galicien, Alberto Núñez Feijóo (qui a été facilement réélu à son poste le 12 juillet dernier), n’a de cesse de critiquer la « crispation » du débat public due, à son sens, à la présence de Vox au sein des institutions.
Ce sont pourtant les bons résultats de cette formation qui ont permis aux démocrates-chrétiens de s’accrocher au pouvoir en 2019 dans plusieurs régions, comme la Communauté de Madrid, et de conserver ou de reconquérir des mairies capitales, à l’instar de Madrid, Cordoue et Saragosse.
Dans ce cadre, les tergiversations de Pablo Casado (qui hésite entre l’intransigeance et la négociation avec le gouvernement Sánchez) ne favorisent pas une réelle cohésion de son électorat.
La crise suffira-t-elle?
C’est davantage cette faiblesse interne que le dynamisme concret de la coalition de gouvernement qui handicape la droite espagnole aujourd’hui. L’alliance entre Pedro Sánchez et Pablo Iglesias, définitivement scellée le 7 janvier dernier, n’a jamais obtenu à elle seule la majorité absolue au Congrès des députés. Il ne serait même pas osé de dire que ses soutiens sociologiques sont minoritaires. Ces derniers sont le plus souvent motivés par la peur d’un « retour du fascisme » au cas où Vox parviendrait au pouvoir, de façon directe ou pas.
Par ailleurs, la gestion catastrophique de la crise du coronavirus par l’exécutif socialo-« communiste » à la tête de l’État central a servi de repoussoir à un certain nombre d’électeurs modérés ou tout simplement scandalisés. L’économie espagnole souffrira grandement de l’arrêt provisoire des activités décrété entre mars et juin 2020 et sans doute plus encore de la réponse déficiente qu’apportera Pedro Sánchez à l’inévitable crise économique.
Les remous ne commenceront véritablement qu’au moins de septembre, cependant, et l’on est en droit de se demander si, comme en décembre 2011, la droite pourra se contenter d’apparaître comme l’opposition « naturelle » à la gauche pour l’emporter. À l’époque, Mariano Rajoy n’avait pas fait campagne en vue des élections générales car il savait que l’impopularité du PSOE de José Luis Rodríguez Zapatero, empêtré dans la débâcle économique, lui assurerait un excellent résultat.
Mais la situation est-elle encore comparable ? Si la droite espagnole dans son ensemble n’est pas capable de formuler un projet clair et véritablement en rupture avec les tendances en vogue (qu’elles concernent l’économie, l’unité nationale ou la vision générale de la nation), elle risque de commettre une erreur en misant tout sur un simple retour de balancier. Nous avons connu la même chose en France en 2017…