La philosophe Françoise Bonardel appelle les citoyens français à tirer des enseignements de la mort du chauffeur de bus de Bayonne. Elle y voit bien plus qu’un fait divers violent.


* devenu le cri de ralliement des manifestants après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020.

Le calvaire du chauffeur de bus Philippe Monguillot tabassé à mort par des voyous n’a rien d’un fait divers, par nature anecdotique et vite noyé dans la masse des informations du même type qui, par leur diversité même, font diversion par rapport à l’essentiel : peut-on encore, quand on est français, vivre en sécurité dans son pays ? C’est donc là un fait de société accablant, révélateur de « l’ensauvagement » grandissant de la France, et qui devrait mobiliser tous les citoyens bien au-delà des origines ethniques et des clivages politiques. Que les coupables présumés soient d’origine maghrébine ne change rien à l’affaire, mais attire l’attention sur la méprise qui sous-tend, en bien des circonstances tout aussi dramatiques, le « vivre ensemble » à la française : une idéologie consolatrice fondée sur le déni des réalités de terrain que ne connaissent que trop bien les gens de métier (policiers, pompiers, médecins, éducateurs) qui s’y confrontent au quotidien.

Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003
Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003

Quand un rappel à l’ordre se transforme en arrêt de mort

On se gardera évidemment de tout amalgame simplificateur entre la situation des Noirs aux États-Unis et celle d’un Blanc chauffeur de bus en France. Dans les deux cas pourtant c’est le rapport à l’ordre public qui est en cause : par excès quand des policiers gardiens de cet ordre abusent de leur pouvoir en assassinant froidement un homme présumé innocent ; par défaut quand un pays n’est plus capable de faire respecter l’ordre républicain sans lequel l’exercice d’un métier, a priori aussi peu dangereux que celui de chauffeur de bus, risque à tout moment de se transformer en guet-apens, et un simple rappel à l’ordre en arrêt de mort. Dans quel code du travail est-il désormais inscrit qu’en dehors des professions jugées « à risques », faire correctement son métier suppose qu’on soit prêt à sacrifier sa vie ? On mesure la dérive d’une société quand l’application d’une règle d’utilité publique – payer son ticket de transport, porter un masque – devient une menace de mort pour qui en exige l’application stricte. On comprend pourquoi tant de conducteurs, de contrôleurs et d’usagers des transports en commun choisissent de faire profil bas plutôt que de mettre leur vie en danger.

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Car pour les plus téméraires c’est bien de sacrifice qu’il s’agit désormais, plus ou moins librement et consciemment consenti. La mort du lieutenant-colonel Beltrame eut à cet égard le relief, le tranchant des gestes exemplaires qui font les héros ; ceux dont on se souviendra longtemps et dont l’acte de bravoure est appelé à devenir légendaire. L’émotion collective une fois retombée, et d’autres agressions tout aussi sauvages prenant la relève, il est probable que ni la mort de Philippe Monguillot ni celle du gendarme Mélanie Lemée tuée par un chauffard récidiviste sous l’emprise de stupéfiants, ne s’inscriront dans les livres d’Histoire. La disproportion entre la cause dérisoire du drame de Bayonne et son issue tragique témoigne en tout cas du dérèglement profond d’une société incapable d’éradiquer une gangrène en voie de banalisation.

Barbarie ?

Que le mal se soit banalisé prend il est vrai un autre sens, une autre tournure qu’à l’époque d’après-guerre où Hannah Arendt constatait que le bourreau Eichmann, auréolé par l’horreur de ses crimes, n

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