En Occident, nous n’en finissons plus de faire pénitence. Voici pour quelles terribles raisons…


On doit reconnaître au moins une qualité aux Algériens : ils sont têtus. Une fois de plus, leur gouvernement vient de demander à la France de « présenter des excuses » pour la colonisation. Abdelaziz Bouteflika adorait le faire ; son successeur, le mal élu Abdelmadjid Tebboune, s’y met à son tour, déclarant le 4 juillet sur France 24 que cela permettrait « d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, pour des relations diplomatiques, pour des relations de bon voisinage ». Il admettait avoir déjà reçu des « demi-excuses » de la part d’Emmanuel Macron, quand ce dernier avait déclaré en décembre 2017, lors d’une visite dans le pays alors encore totalement tenu par le FLN, que la colonisation était « un crime contre l’humanité ». Le président Tebboune réclame donc de son homologue « un pas de plus », une contrition supplémentaire, une repentance plus ferme.


Cette plainte est venue ponctuer un événement dont les médias français, trop occupés à commenter le changement d’un comptable par un autre à Matignon, ont fort peu parlé : sur ordre de Macron, les dépouilles de vingt-quatre « résistants » à la conquête (1830-1850), conservées au Musée de l’Homme, ont été rendues à leur patrie. Jeune nation très patriote, l’Algérie a accueilli en grandes pompes ces féroces guerriers vaincus par les soldats de Bugeaud et ses épigones. Tebboune, qui a volé au peuple algérien sa juste révolte pour perpétuer la kleptocratie au pouvoir depuis l’indépendance, a profité du retour des moudjahidines pour organiser un raout nationaliste avec fanfares et discours martiaux. Et donc pour exiger une fois de plus, en l’occurrence au micro d’un média public français tout acquis à cette cause, que l’ancien colonisateur « regarde son histoire en face », opération qui, à en croire nos intellectuels organiques, serait « nécessaire » et même « indispensable » pour occire la « haine », c’est-à-dire empêcher un retour des chambres à gaz.

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Coïncidence, tandis que les Algériens recevaient leurs illustres aïeux, le monde occidental se demandait sérieusement s’il devait détruire ses statues. Comme toujours, la question avait été formulée par le grand laboratoire du monde, l’Amérique, et plus précisément ses campus et ses journaux ; elle avait rapidement traversé l’Atlantique pour atteindre l’Europe, où les libéraux, hégémoniques dans le champ culturel, l’imposaient tout de go, expliquant qu’elle nous concernait autant et peut-être même plus que nos maîtres étatsuniens. L’arrestation violente et fatale d’un homme noir à Minneapolis avait puissamment ranimé le mouvement afro-antiraciste Black Lives Matter (BLM) ; soutenues par Hollywood, la Silicon Valley, Wall Street et UCLA, des hordes de jeunes rebelles défilaient dans les rues interminables des villes américaines, vilipendant Trump, pillant et incendiant à l’occasion sous le regard enamouré des caméras locales et internationales.

Dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le « racisé » victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron

D’aucuns, rares il est vrai, osèrent dire que cette affaire était propre aux Etats-Unis, qu’elle découlait peut-être du communautarisme et, avant, de la traite transatlantique puis de la ségrégation. On leur ordonna de se taire ; l’heure n’était pas à l’histoire mais à la mystique. Il s’agissait de communier tous ensemble – à l’exception des forces obscurantistes, bien sûr – sur le majestueux corps de George Floyd, plus grand mort que vivant. Et comme ils l’avaient déjà fait ces dernières années à la suite d’autres décès de personnes noires, les militants et sympathisants de BLM commencèrent à s’agglutiner au pied de certaines statues par eux jugées provocatrices. Après celles de généraux confédérés dans les Etats de l’ex-Sud, ils s’en prenaient à présent en particulier à Christophe Collomb.

Le 2 juin, la manifestation du comité Assa Traoré dégénère à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002
Le 2 juin, la manifestation du comité d’Assa Traoré dégénère à Paris, porte de Clichy © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002

George Floyd, une chance pour le Comité Adama Traoré

Profitant du psychodrame américain et de l’enthousiasme qu’il rencontrait dans les rédactions, le comité « La Vérité pour Adama » retenta sa chance. Car depuis trois ans, cette association indigéniste menée par Assa Traoré, sœur du délinquant multirécidiviste décédé à Beaumont-sur-Oise à la suite de son arrestation par une équipe de la BAC, essaie de s’agréger à tous les mouvements sociaux et, ainsi, d’imposer dans le « débat » son idéologie antiraciste et, subséquemment, antifrançaise. Fantasmant les « quartiers » qu’elle connaît de loin, l’extrême gauche a vu dans « La Vérité pour Adama » la clef de cette « convergence des luttes » grâce à laquelle elle pense pouvoir réaliser un grand soir ; dans l’imaginaire des petits-bourgeois antifas, l’immigré a remplacé l’ouvrier, le racisé victime de discriminations s’est substitué au manœuvre exploité par son patron. Mise en échec durant Nuit Debout et, plus encore, pendant le mouvement des Gilets jaunes, révolte de la France périphérique qui se fiche bien des troubles identitaires des Français de papier dont elle subit la violence chaque jour, Assa Traoré a, cette fois, réussi à capter la lumière. Tandis que l’Amérique brûlait, elle était reçue comme une princesse, une reine, une déesse sur les plateaux de télévision qui recueillaient sa parole comme une offrande ; sur Canal+, Mouloud Achour la brossait dans Clique, émission dans laquelle des crétins de Sciences Po lèchent des rappeurs africains – c’est eux qui se définissent ainsi – qui chantent la came, les bagnoles, les putes et l’islam. Hissé de cette manière, le comité « La Vérité pour Adama » se fit factieux ; alors que le pays sortait de son long confinement, sainte Assa appelait à manifester ; le 2 juin, près de 20 000 personnes se pressaient devant le tribunal judiciaire de Paris ; Christophe Castaner, jamais avare d’un flashball pour les Gilets jaunes, demandait à ses troupes de ne pas intervenir contre cet assemblage d’indigénistes, de gauchistes et de bobos. Dans la foulée, toute la mouvance africaniste, antiraciste, décoloniale s’exalta ; mimétique, elle s’en prit elle aussi aux statues, souillant notamment celles de Colbert, du général de Gaulle, de Faidherbe cependant que la presse social-démocrate – pléonasme – justifiait cette damnatio memoriae en validant son fondement idéologique.

Viklash Dorasoo interviewé devant la statue du maréchal Galliéni dégradée par les militants "antiracistes". © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Viklash Dorasoo interviewé devant la statue du maréchal Galliéni dégradée par les militants « antiracistes ».
© Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

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Partout en Europe, cette « catharsis » trouva de chauds partisans. En Grande-Bretagne, des statues de Cecil Rhodes, de l’amiral Nelson et de Churchill furent assiégées ; même à Prague, ce dernier eut droit à des graffitis peu amènes. Comme le disent les journalistes avec la satisfaction de celui qui voit son rêve se réaliser, ce mouvement était mondial. En vérité, il était seulement occidental ; il se manifestait là où vivaient de fortes communautés africaines de naissance ou d’origine et où la superstructure politico-culturelle était entre les mains de libéraux.

C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante!

Toutes les grandes figures ayant, de près ou de loin, un rapport avec l’esclavage et/ou la colonisation étaient ainsi la cible d’attaques orchestrées par des groupuscules dont le prestige médiatique est inversement proportionnel au nombre de leurs membres. Si, en France, Macron s’indigna mollement de cette manie déboulonneuse, des libéraux plus conséquents, des deux côtés de l’Atlantique, lui donnèrent raison en annonçant le retrait de certaines statues. Dans les mois qui viennent, le pauvre Christophe Collomb devrait par exemple disparaître de la plupart des grandes villes américaines.

Sacrilège contre le « vivrensemble »

Comme l’écrivait Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour, un peuple c’est d’abord un imaginaire collectif qui puise dans des mythes fondateurs bien plus que dans l’histoire au sens pseudo-scientifique que cette dernière a aujourd’hui – et dont le but avoué est justement de déconstruire les mythes endogènes et le concept de peuple que les charlatans dans le genre de Pascal Blanchard et les gauchistes de salon dans le genre de Valérie Igounet considèrent comme une pure abstraction. Par exemple, longtemps les Allemands ont pensé à Arminius à Teutobourg et les Français, au baptême de Clovis. Le multiculturalisme, qui est le mode sur lequel les élites occidentales désirent très ardemment organiser leurs sociétés, produit un nouveau peuple ou plutôt des populations partageant un même territoire et qui ont elles aussi besoin de leurs héros et de leurs épouvantails. Ne reculant jamais devant l’anachronisme quand il sert leur cause, leurs intellectuels pratiquent sur l’histoire une laborieuse opération qui vise à débusquer aux forceps dans le passé des « précurseurs » de l’antiracisme, du féminisme, du pacifisme, de tous les –isme sous le règne desquels ils entendent nous obliger à vivre. Ils vont jusqu’à repeindre en rose des périodes entières, à l’instar d’Al Andalus présentée comme une agréable collocation entre musulmans, juifs et chrétiens sous la domination éclairée de poétiques princes arabes. Gare à celui qui les contredit. Fanatiques de la liberté d’expression dans l’absolu, ils la refusent à leurs adversaires. Sylvain Gouguenheim en sait quelque chose, lui qui, en 2008, avait osé écrire en substance, dans Aristote au mont Saint-Michel, que les moines d’Occident savaient le grec au moins autant que les érudits mahométans. La thèse pouvait se discuter ; au lieu de quoi des collègues et des élèves de Gouguenheim avait pétitionné pour réclamer son renvoi de Normale Sup, et ce parce qu’en relativisant l’apport des musulmans à la transmission de l’hellénisme il mettait en péril le « vivrensemble ». Dans la même veine, depuis les années 1980, la majorité des historiens considère que les invasions barbares n’ont pas eu lieu ; Rome n’est pas tombée mais a été sauvée par l’intrusion de populations différentes qui ont revivifié une civilisation bien moins brillante qu’on ne l’a longtemps cru. On devine aisément les visées idéologiques de ces conceptions : il s’agit de créer de nouveaux mythes pour légitimer le multiculturalisme, modèle où l’Autre est toujours une chance, une richesse, l’outil d’une recomposition nécessaire parce que juste.

Résister aux autodafés modernes

Parallèlement, on expurge le passé de personnages embarrassants. Christophe Collomb n’a pas découvert l’Amérique mais l’a détruite ; Faidherbe n’a pas vaincu les Allemands à Bapaume mais a soumis les Sénégalais ; Colbert n’a pas contribué à faire de la France la lumière du Grand Siècle mais a rédigé le Code noir. Tous nos héros, petits ou grands, doivent être évacués pour faire de la place à ceux qui nous annoncent – comme nous sommes plus prosaïquement appelés à faire de la place aux immigrés. Mandela remplace Napoléon, Rosa Parks, Jules Ferry, Hypatie, Jules César, Olympes de Gouges, Clemenceau. L’industrie culturelle se met au garde-à-vous ; elle accable l’esclavage, raconte les « féministes » de toutes les époques, explique que la France a été libérée du nazisme par les goumiers, brode ad libitum sur Auschwitz. Pour des raisons morales, elle s’en prend également à la littérature ; parce qu’ils étaient antisémites, Heidegger et Céline doivent être lus avec la plus extrême précaution ; en 2018, à l’opéra de Florence, Carmen tuait Don José ; nous ne sommes plus très loin du temps où les foules progressistes commettront – pour notre bien ou plutôt pour le leur, car chez eux le général, quand ils ne le nient pas, est au mieux l’addition de particuliers – des autodafés. C’est toute notre culture qui est ainsi lessivée afin qu’une autre la supplante. Cette formidable manipulation est fructueuse. A chaque fois qu’un lycée se cherche un nom, les élèves déculturés proposent des noms étrangers, conformes à l’attente de leurs professeurs et de l’institution ; pour le commun des Français, désormais, Napoléon est un criminel voire un malade mental ; la chronologie n’est plus apprise et toutes les périodes du passé se mélangent dans un sombre gloubi-boulga. Pour les libéraux à la manœuvre, l’ignorance généralisée est le meilleur moyen d’aboutir à la tabula rasa.

L’incessante requête de l’Algérie et le déboulonnage des statues participent du même mouvement : nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Les peuples occidentaux doivent au pire disparaître, au mieux s’intégrer à la « diversité » afin d’expier via le métissage la pureté de sang – comme on disait dans l’Espagne du XVe siècle – responsable, avec leur obstination et leur arrogance, d’à peu près tout les malheurs connus par le monde depuis le commencement. Le capital, qui a bien saisi tout le profit qu’il peut tirer de la mort des nations, encourage et finance même l’érection de la nouvelle Babylone. Aussi, c’est à une terrible alliance des forces du progrès et de l’argent que les patriotes font face. Résister, c’est être réactionnaire voire fasciste. Que faire ? Assumer. Il est trop tard pour la nuance. Nous devons nous engager dans cette guerre mémorielle avec la même détermination que nos ennemis. Nul n’oblige les Africains à s’installer en France ; s’ils ne sont pas satisfaits, si nos mœurs et nos panthéons les dérangent, leur vaste et riche continent les attend. Ne nous excusons de rien, jamais. Chantons notre histoire face à ceux qui la souillent. Car, comme l’écrivait Orwell dans 1984 : « Qui commande le passé commande l’avenir ».

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