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Cet été, je lève le pied!


En 1970, le film « Les Choses de la vie » plongeait le public dans un trio amoureux


Avec les disparitions de Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie au printemps durant le confinement, les Français ont vu défiler leur histoire récente. Ils ont aimé revoir leur image fantasmée dans le rétroviseur du réalisateur Claude Sautet, retrouver le temps d’un film, cette pellicule d’élégance qui les habillait jadis. Ils ont oublié, durant quatre-vingt-dix minutes, les débats boueux et la laideur du spectacle permanent, cette cohorte des petits chefs sans classe et sans barrières qui occupent le devant de la scène médiatique.

L’incertitude amoureuse guidait nos pas

En mars 1970, les acteurs étaient beaux et conquérants, fragiles et sensuels, perdus et dignes, souples et charismatiques, excessifs et pudiques. Leur voix portait plus loin, leurs gestes amples dessinaient des caractères aux contours immenses, aux frontières inatteignables ; ils n’étaient pas encore comprimés dans une mécanique de répétition commerciale ; ils ne semblaient pas, comme trop souvent aujourd’hui, gesticuler dans un bocal où les sorties de route sont balisées, encadrées, amorties.

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Même leurs silences paraissaient plus intelligents et énigmatiques. Nous avons perdu cette autonomie d’action et de sentiments qui définissait autrefois les peuples libres. Une décennie plus tard, nous imitions, nous singions, nous errions dans un grand espace marchand. En 1970, paradoxalement nous n’étions pas soumis aux modes et aux injonctions futiles alors que l’ogre économique tournait à plein régime. L’incertitude amoureuse guidait nos pas. Le passé venait nous hanter, il n’avait pas décidé de nous laisser totalement en paix. Aussi, nous étions suffisamment malléables ou fous pour accepter, à nouveau, l’aventure à deux. Nous n’étions pas figés dans de vieux réflexes et terrifiés par le changement.

Les choses de la vie, entre écorchure et bien-être

Les hommes n’avaient pas complètement abdiqué le désir de vivre une existence pleine et entière. « Les Choses de la vie », Prix Louis-Delluc et en compétition officielle au Festival de Cannes, nous raconte en accéléré, et, par un découpage soyeux et violent, l’enchevêtrement de nos actes. Sautet dénoue l’inextricable ou comment un accident de voiture rebat la carte du tendre. Pourquoi ce film laisse-t-il dans nos esprits, cinquante ans plus tard, le sentiment ambivalent d’une écorchure et d’un bien-être ? À la fois cataplasme réconfortant et activateur de nos douleurs enfouies.

D’abord, il y a le roman court de Paul Guimard, l’ami d’un président florentin à la rose et d’Antoine Blondin, ce marin du couple, prévisionniste des tempêtes intérieures qui savait écrire les troubles. Puis Dabadie à la tapisserie des dialogues, Sarde à la mélodie déchirante, et des visages qui agissent comme des électrochocs, celui de Jean Bouise, de Dominique Zardi ou de Boby Lapointe au volant d’une bétaillère.

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On retrouve sa famille de pensée, cette patine d’une France bataillant entre émancipation et classicisme, cet entre-deux doucereux qui nous manque tant. Une voiture d’origine italienne, l’Alfa-Romeo Giulietta Sprint, grise de carrosserie, immatriculée 4483 VD 75 joue les funestes messagères sur une route de campagne. Ce qui rend ce film épidémiologiquement irrésistible pour la nuit des temps, c’est ce trio à la beauté aveuglante. Ces trois-là nous empêchent de respirer tellement nous sommes absorbés par leur toucher délicat, ces acteurs effleuraient les émotions avec un naturel désarmant. Piccoli, au centre des ébats, cigarette inamovible à la bouche, le charme secret d’une chemise blanche repassée et d’une barbe mal rasée, l’expression splendide du quadra qui s’interroge, qui voit sa maturité triomphante vaciller. Son chancellement est un bonheur de spectateur. Il nous a appris à nous comporter en société. Une leçon de maintien pour les masses ignorantes.

Les chemins piégeux de l’adolescence

Piccoli traçait un chemin piégeux pour tous les adolescents d’alors, il nous montrait cette voie étroite du style et du doute. De dos, les cheveux détachés, la peau polie par un rayon de soleil, Romy aimantait notre regard. Doucement, elle se retournait, pianotait à la machine, lunettes sur le nez et cet accent délicieusement coupant venait ponctuer son tapuscrit. Nous savions qu’une telle rencontre allait profondément modifier notre rapport aux femmes, bousculant notre imaginaire. Nous faisions le constat étrange que le désir pouvait se teinter de tristesse, qu’une intonation pouvait être plus érotique qu’une poitrine dénudée, que l’intensité se nichait dans une intimité jusqu’alors insoupçonnée. En surplomb et en peignoir éponge, Lea Massari scellait ce triangle lui insufflant une puissance charnelle et une sorte de retenue souveraine. Ce cinéma-là nous élevait.

Les Choses de la vie, film de Claude Sautet, 1970.

Les Choses de la vie

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Territoires perdus?

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Il existe des violences policières, on ne peut le nier, mais le plus souvent en réaction à des violences subies par une police qui contrairement à la police d’autres pays n’est pas autorisé à exercer la violence légitime de l’État, sauf quand on lui demande d’intimider les « gilets jaunes ». S’il est bon de ne pas essentialiser, il ne faut pas non plus nier le réel.

Depuis très longtemps, la police est considérée par une partie de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine et africaine comme une armée ennemie qui occupe indûment leur territoire. Il existe en effet une minorité importante de jeunes nés en France et issus parfois depuis plusieurs générations de l’immigration maghrébine, turque, subsaharienne, qui manifestent par différentes formes de violences leur sentiment d’être des victimes: pillages et vols, trafics, agressions commises avec une brutalité extrême, délinquance, terrorisme… Ceux-là pourrissent la vie des cités, font fuir les habitants honnêtes, de toutes origines, qui ont la possibilité de partir, créent des situations intolérables aux enseignants, aux éducateurs, aux bibliothécaires, s’en prennent à la police, aux pompiers, aux médecins même. On connait les raisons qui produisent ces violences : des pères souvent absents ou violents, une éducation islamique, marquée par l’intolérance de l’altérité, des tabous sexuels qui engendrent les frustrations, une culture de l’honneur et de la honte qui produit de la colère, de la peur, de la dépression et finalement de la haine. Ces jeunes de France ressemblent à leurs « frères » de Berlin, Düsseldorf, Göteborg, Alger, Londres, Bamako, Gaza: leur vision du monde est la même, nourrie de croyances superstitieuses et complotistes. Ils ont quelque chose de cet enfant abandonné avec un sentiment de faiblesse et d’impuissance dont parle Erich Fromm, sentiment qui, d’après lui, constitue les facteurs de formation d’un caractère sadique. Les propagandes des réseaux sociaux et les prêches radicaux dont ils sont abreuvés ne contribuent pas à apaiser leur antisémitisme et leur haine d’une société française qui pourtant les nourrit et les entretient.

 Le gouvernement, soucieux de ne pas déclencher un embrasement des banlieues qui pourrait déboucher sur un conflit généralisé, redouté d’ailleurs depuis des décennies, n’utilisera pas la force en faisant intervenir l’armée comme certains le recommandent déjà. Le projet de police de proximité, qui fut une belle idée, mais mal présentée et surtout mal mise en pratique a été rapidement abandonnée. Désormais, il est trop tard. Ainsi, dans ces quartiers, l’état a renoncé à faire appliquer les consignes de confinement pourtant valables pour tous. Jeunes et adultes retenus jusqu’à présent de gré ou de force dans la vie de la nation par l’école et les institutions de la république, risquent de se détacher encore plus dans un repli communautaire et un fonctionnement quasi tribal. Ce qu’on constate dans les quartiers d’habitat social au retour de quelques semaines de vacances « au bled » risque de se généraliser : un éloignement du commun national et un retour à des archaïsmes religieux, à des pratiques sociales réfractaires au projet républicain et au roman national, à une poursuite des confrontations avec les institutions républicaines.

En conséquence, comment allons-nous éviter une aggravation des violences actuelles ? Comment allons-nous ramener au sein de la nation française ces enfants perdus, sachant qu’un certain nombre le souhaitent en secret, mais n’osent le dire en raison de fonctionnement tribaux, appelés poliment communautaires, qu’il faut absolument contrecarrer. Certains doutent déjà que cela soit possible et se préparent en réalité à une forme ou l’autre de guerre civile, impossible pourtant à imaginer tant elle serait cruelle et dévastatrice.

Il faudra donc mettre en place ce que j’ai écrit dans d’autres articles et dont je répète inlassablement la nécessité urgente : ces rencontres « conflictuelles » qui vont devenir indispensables, encore plus au lendemain de l’épidémie. J’en ai fait l’expérience au Rwanda où j’ai réuni des prisonniers ayant participé au génocide et des survivants, des filles-mères rejetées par leurs familles et désirant retrouver un refuge auprès de leurs proches, indifférents ou hostiles. J’en ai fait l’expérience dans de nombreux pays confrontés aux traumatismes des violences et des guerres civiles.

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Cela pourrait se faire dans des villes ou des territoires où l’on multiplierait ces rencontres afin de créer une culture du conflit pour ramener, autant que possible, au sein de la nation française, ceux qui pourraient le souhaiter encore et qui sont plus nombreux qu’on ne le pense. Il ne s’agit pas de verser dans un « vivrensemblisme » factice et illusoire mais de donner enfin la parole à des citoyens de toutes origines, des enseignants, des policiers, des fonctionnaires territoriaux qui ont besoin de se parler, de se connaître, de se rencontrer et d’élaborer ensemble des réflexions qui pourraient nourrir, mieux probablement que les experts technocratiques qui n’ont pas réussi à inventer de vraies solutions, la décision politique. Aussi dure qu’elle pourrait être parfois pour répondre à l’urgence de dangers prévisibles.

Tant qu’il y aura des DVD


Les salles de cinéma sont enfin ouvertes mais avec une programmation aussi stupidement pléthorique que platement médiocre. Pour cet été, mieux vaut compter sur quelques réjouissants DVD pour ne pas désespérer du septième art. La sélection de Causeur


Repassons le dépassement

Le Fanfaron, de Dino Risi

Coffret édité par LCJ

Oui, il fut un temps où le cinéma italien fut une arme de destruction massive de la société dont il était l’impitoyable reflet. Oui, Dino Risi avec Les Monstres, son film à sketches de 1963, en fut l’un des cinéastes dynamiteurs majeurs. Oui, ce temps est révolu, même si Moretti, le moine-soldat, et Sorrentino, le sous-Fellini, en raniment un peu les braises dans des genres différents, voire opposés et sans retrouver la recette de l’acidité initiale. Quoi de plus normal puisque entre-temps, tout est passé par là : la chute du communisme, la déchristianisation, l’ultra libéralisme en tous domaines, sans oublier Berlusconi et son désert culturel assumé. Que reste-t-il alors à nos amours ? Voir et revoir ces films italiens qui ne pourraient plus exister. Au premier rang d’entre eux, Le Fanfaron, réalisé par le susnommé Risi en 1962, avec, excusez du peu, trois atouts maîtres : Jean-Louis Trintignant, Vittorio Gassman et Catherine Spaak. Il Sorpasso, en italien, ce qui veut dire « le dépassement », soit bien plus que la simple « fanfaronnade » du titre français : au banal dépassement automobile, il faut évidemment ajouter le dépassement de soi, des bornes et des limites, des conventions, entre autres. C’est le week-end du 15 août à Rome, les rues sont absolument désertes. Au volant de sa voiture de sport décapotable, le bellâtre volubile et sans gêne Bruno (c’est Gassman) rencontre Roberto (c’est Trintignant), un étudiant sérieux et coincé. S’ensuit un road movie au cours duquel ces deux contraires vont se découvrir, apprendre à se connaître et s’estimer. Avec à la clé des rencontres, des visites, des découvertes plus ou moins piquantes. Au bout de leur chemin, il y aura l’inévitable certitude que le clown Bruno vaut mieux que sa caricature. Il y aura une autre certitude, mais depuis quand raconte-t-on la fin d’un film aimé ?

© LCJ Editions
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Au centre du Fanfaron, trône, magistral, un couple de cinéma absolument idéal, digne de Molière ou de Marivaux. Gassman est ici un cabot génial, omniprésent et définitivement « donquichottesque », suffisamment fou et lumineux pour camper ce personnage qui drague le spectateur sans cesse et qui parvient à ses fins en permanence. Face à lui, le discret Trintignant fait des merveilles de retenue dans le genre « faire-valoir » de comédie : l’économie de moyens est sa réponse parfaitement adéquate à la déferlante Gassman. L’un ne va évidemment pas sans l’autre. Risi le sait, qui jusqu’au bout veille à cet équilibre entre les deux, intercalant temporairement l’incroyable charme de Catherine Spaak. Le cinéaste et ses deux coscénaristes (Ettore Scola et Ruggero Maccari) organisent autour de ce couple un fabuleux portrait de la société italienne de ce début des années 1960. Tout y passe ou presque, dans un registre moins farceur et décapant que dans Les Monstres, mais avec une acuité identique. Sortie des douleurs de l’après-guerre dans une sorte d’illusion lyrique, l’Italie se vautre dans une modernité consumériste que représente ici et entre autres le flamboyant et tape à l’œil coupé sport de Bruno, ou comment on passe du voleur de bicyclette au conducteur de bolide. On y voit une société catholique en plein désarroi avec ses séminaristes en panne qui ne parlent que le latin. Une société xénophobe qui s’affiche ouvertement comme telle face à une touriste noire, tandis qu’elle semble perdre toute mémoire récente et honteuse en reluquant des touristes… allemandes. Mais, on aurait évidemment tort de n’y voir qu’un film « historique » ou le témoignage d’une époque. Ce qui fait la force des films de Risi, quand ils sont réussis comme c’est le cas ici, c’est une indéniable capacité à mêler très habilement le particulier et l’universel, le pamphlétaire du jour et le moraliste du temps. C’est pourquoi, soixante ans plus tard, Le Fanfaron n’a rien perdu, ni de son charme ni de sa force. On se réjouit donc de cette belle édition en DVD qui aux bonus de rigueur ajoute un livret très pertinent, écrit par Marc Toullec. Oui, décidément, il faut voir et revoir ce film !

© LCJ Editions
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Une tragédie non lacrymogène

© Gaumont - Wild Side Videos
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Le petit prince a dit, de Christine Pascal

Édité par Gaumont

Comment ne pas se réjouir de la sortie en Blu-ray de l’un des plus beaux mélos français des années 1990 ? Écrit et réalisé par l’actrice Christine Pascal, qui fut notamment l’égérie des premiers films de Tavernier, Le petit prince a dit raconte sans détour la mort annoncée d’une petite fille de dix ans atteinte d’une tumeur incurable au cerveau. Confié à la majorité des cinéastes français (ou non d’ailleurs), ce synopsis engendrerait un film catastrophe lacrymal et obscène. Ici, c’est tout le contraire : la cinéaste assume le pathos, sans jamais lui céder un pouce de dignité narrative et cinématographique. Aidée en cela par un casting tout aussi improbable sur le papier. Or, Anémone comme Richard Berry, dans le rôle forcément casse-gueule des parents, n’ont jamais été aussi bons. Bien des années plus tard, Nanni Moretti, avec La Chambre du fils, parviendra à renouveler l’exploit de Christine Pascal sans rien lui enlever de sa force et de sa singularité.

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Bijou cherche écrin

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La Rumeur, de William Wyler

Coffret édité par Wild Side Video

À l’heure où l’industrie française de la vidéo tire la sonnette d’alarme face à l’hydre tentaculaire de la VOD, il est bon de dire haut et fort combien elle assure un incroyable travail patrimonial que Netflix and co seraient bien en peine d’afficher. En donnant au film de William Wyler, La Rumeur, un si bel écrin (avec DVD, Blu-ray et livret illustré conséquent), son éditeur s’avère à la hauteur d’une démarche éditoriale digne de ce nom. Réalisé en 1961 (après une première version en 1936, déjà réalisée par Wyler), adapté de Lillian Hellman, porté par Audrey Hepburn et Shirley MacLaine et magnifié par le noir et blanc de Franz Planer et par la musique d’Alex North, ce bijou noir du cinéma américain sidère par sa vigueur absolument intacte. Ou comment la calomnie d’avant les réseaux sociaux faisait son œuvre tout aussi efficacement…

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Le Fanfaron [Blu-ray]

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Le Petit Prince a dit

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Les soutiens idéologique et pécuniaire surprenants de « Black lives matter »

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Après les GAFA, de grands groupes industriels soutiennent le mouvement Black Lives Matter. Les réseaux sociaux et les multinationales font cause commune avec ce mouvement racialiste à la mode. Une analyse de Caroline Valentin et Yves Mamou.


Que penser de Mercedes qui lutte contre le racisme en repeignant en noir ses monoplaces pour la saison prochaine de Formule 1 ? Que penser de l’Oréal qui renonce à l’utilisation des mots « blanc » et « blanchissement » pour tous les produits qui servent précisément à blanchir la peau ? Bref, que penser de ce vent d’antiracisme qui souffle sur les multinationales ? Tous les secteurs sont concernés : l’agroalimentaire, avec la disparition du grand-papa noir Uncle Ben’s, le cinéma avec le retrait par HBO de la vidéo d’« Autant en emporte le vent », la distribution avec Amazon qui soutient Black Lives Matter (BLM)… etc.

Que des marques mondiales surfent sur des thèmes sociétaux – déforestation, travail des enfants, développement durable – pour promouvoir leur produits ou leur image n’a rien de nouveau. Mais en endossant l’idéologie antiraciste, c’est un combat politique qu’elles ont décidé de mener. 

Les réseaux sociaux contraints de sortir de la neutralité

L’affaire Twitter-Trump-Facebook est particulièrement éloquente à cet égard. Le 26 mai Twitter a censuré un tweet de Donald Trump dans lequel ce dernier exprimait ses craintes que le vote par correspondance génère des fraudes électorales massives (en sa défaveur). 

Hostiles au « populisme » de Donald Trump qui arrête l’immigration et oblige les entreprises américaines à quitter la Chine pour se recentrer sur le sol des États-Unis, l’élite économique et financière américaine aurait-elle envie d’enrayer le processus en cours ?

Quelques jours plus tard, le meurtre de George Floyd par un policier blanc a déclenché des émeutes à Minneapolis, qui ont amené le président américain à lancer un avertissement aux émeutiers.  « Les pillages seront immédiatement accueillis par des balles » (« looting », « shooting »). Considérant que Donald Trump venait de déclarer sa « haine » à la communauté noire, Twitter a censuré le message présidentiel.

A lire aussi: Après les statues, les antiracistes cherchent à déboulonner les marques

Tous les regards se sont alors tournés vers Facebook. Le réseau social géant riche de deux milliards d’internautes allait-il suivre Twitter et censurer les messages – les mêmes que sur Twitter – de Donald Trump ? Visiblement gêné, Mark Zuckerberg a décidé de ne pas censurer Donald Trump. 

S’est alors enclenchée une incroyable réaction en chaîne. Sous la pression des associations antiracistes américaines (NAACP notamment), les très grands annonceurs de Facebook (Unilever, Levi’s, Coca-Cola, Starbucks, Adidas, Procter & Gamble, Apple et bien d’autres) ont bloqué leurs budgets publicitaires sur le site. Pas un jour ne passe sans que cette liste des entreprises qui boycottent Facebook ne s’allonge.  

Mais à travers Facebook, c’est Donald Trump qui est visé. Le président américain tire sa force des relations directes qu’il entretient avec son électorat à travers les réseaux sociaux (Twitter et Facebook principalement, mais aussi Reddit, Snapchat, Viber…). Au cœur de la campagne électorale américaine, les grandes entreprises américaines tentent donc d’inciter Facebook à couper Donald Trump de sa base électorale. Fin juin, sous prétexte de lutte contre le discours de haine, la plateforme Reddit a, supprimé « r/The_Donald », un groupe pro-Donald Trump créé en 2016 equi comptait près de 800 000 membres. La plateforme Twitch, contrôlée par Amazon (Jeff Bezos, PDG d’Amazon est un ennemi déclaré du président américain) et la plateforme Viber ont emboité le pas de Twitter et Reddit en censurant certains des messages de Donald Trump. 

Rien de nouveau?

Certains diront que les grandes entreprises se sont toujours engagées en faveur de tel ou tel candidat. En réalité, les grandes entreprises ont pendant longtemps financé aussi bien le candidat républicain que le candidat démocrate. Elles mettaient des billes dans les deux camps. Aujourd’hui, drapeau antiraciste au vent, les multinationales américaines ont entrepris de dézinguer le candidat républicain. 

L’affaire George Floyd, concomitante de l’affaire Facebook, indique que ce tournant antiraciste est bien plus qu’une simple posture marketing. En dépit des déclarations très violentes du mouvement marxiste noir Black Lives Matter, Amazon est allé jusqu’à annoncer son soutien au mouvement sur la page d’accueil de son site« Se taire, c’est être complice. La vie des Noirs compte », a déclaré Netflix sur Twitter. Disney, la Fox et la plateforme de films Hulu ont également fait un signe à BLM. Apple Music s’est jointe à la campagne «Black Out Tuesday» pour sensibiliser les gens aux problèmes d’inégalité ethnique systémique. Les marques de bonbons Gushers et Fruit by the Foot se sont associées pour condamner la brutalité policière et « se tenir aux côtés de ceux qui luttent pour la justice »Nike, Apple, Microsoft ont suivi Amazon et versent à Black Lives Matter des sommes à sept chiffres. 

Des soutiens à un mouvement belliqueux

Le soutien apporté par les grandes entreprises américaines à Black Lives Matter est un soutien à un mouvement révolutionnaire qui compte des milices dans cinquante États, qui occasionnent des violences aux côtés des Antifas et qui affirme que le racisme est systémique aux États-Unis. Voir les multinationales américaines soutenir un mouvement noir qui s’attaque aussi  radicalement à l’Amérique, à son histoire et à sa culture a de quoi surprendre. 

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Dans les années 1930, les industriels allemands finançaient le parti nazi dans l’espoir d’en finir avec le parti communiste allemand, avec les résultats que l’on sait. Hostiles au « populisme » de Donald Trump qui arrête l’immigration et oblige les entreprises américaines à quitter la Chine pour se recentrer sur le sol des États-Unis, l’élite économique et financière américaine aurait-elle envie d’enrayer le processus en cours et d’empêcher la réélection de Donald Trump ?

Cory Maks, chercheur en sciences politiques et maitre de conférences à l’Université George Washington, constate depuis 2008 une augmentation spectaculaire de l’activisme des grandes entreprises sur ces sujets liés à la race, à l’immigration et aux droits des LGBT. Il explique ce phénomène par le fait que les dirigeants des grandes entreprises sont issus de l’élite riche traditionnellement plus progressiste socialement que les pauvres. Cette élite progressiste a tendance à utiliser le pouvoir économico-politique de leurs entreprises en faveur de buts qui vont « bien au-delà des intérêts économiques de cette entreprise ». L’action des patrons de Twitter, Amazon, Apple, Netflix et de bien d’autres apporte la preuve que cette élite économique a une idéologie politique personnelle à promouvoir.

Dans un article intitulé « Les sauveurs blancs de l’Amérique » publié sur tabletmag.com, le chercheur Zach Goldberg montre que sur les questions de justice raciale et de justice sociale, « les progressistes blancs sont touchés par un progressisme si radical qu’ils sont aujourd’hui le seul groupe démographique d’Amérique à afficher un parti-pris qui place les intérêts d’autres groupes ethniques au-dessus des intérêts de leur propre groupe ethnique ». Goldberg estime que les progressistes blancs américains font aujourd’hui passer les intérêts des minorités de couleur et des immigrants avant leurs propres intérêts et avant l’intérêt des Etats-Unis eux-mêmes. 

Millénarisme multiculturel

Des sondages menés par le Roper Center for Public Opinion ont montré que les perceptions des progressistes blancs sur les discriminations subies par les Noirs sont en évolution rapide. Ainsi, de 1996 à 2010, le nombre de progressistes blancs qui considéraient que les discriminations infligées aux noirs représentaient un motif de préoccupation « très sérieux » était stable (27% en 1996 avec un léger déclin à 25 % en 2010). Mais à partir de 2010, le tournant s’amorce et en en 2015, les progressistes blancs sont 47% à s’horrifier des discriminations subies par les noirs. En 2016, ils sont 58%. 

A lire ensuite: La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

Sur un sujet similaire, le traitement judiciaire des Noirs, les mêmes évolutions se remarquent. En 1995, 2000, et 2007, un progressiste blanc sur deux estimait que la justice traitait aussi équitablement les noirs que les blancs.  Mais en 2014, 70% des progressistes blancs estimaient que la justice affichait un « parti pris négatif » envers les noirs tandis que le pourcentage de ceux qui affirment que les noirs sont « judiciarisés équitablement » est tombé à 20%.

Ces progressistes blancs sont frappés de ce que le politologue Eric Kaufman a appelé le « millénarisme multiculturel », soit la croyance que la disparition de la majorité blanche ouvrira la voie à une société plus progressiste et plus juste sur le plan racial. C’est pourquoi le soutien apporté par certaines catégories de progressistes blancs à l’immigration et à l’ouverture toujours plus grande des frontières coïncide avec la critique toujours plus acerbe des « privilèges blancs » et cet étonnant soutien à Black Lives Matter. 

Le bon sens inciterait à tourner ces mouvements de pensée en dérision. Mais on aurait tort. Le millénarisme finit rarement en fête familiale. Cette révolte des progressistes blancs est moins balisée, moins évaluée et étudiée en France et en Europe, qu’elle ne l’est aux États-Unis. Les chiffres et les études manquent. La révolte des progressistes blancs n’a pourtant rien d’exclusivement américain, elle existe ici aussi et est tout aussi virulente. La prise en main des rues par nos Black Blocks, la prise en main des universités par nos islamo-gauchistes sont là pour le prouver.

Don Juan au Touquet


Bleu, saignant ou à point ? de James Holin est plus qu’un bon polar d’été. C’est un livre qui brosse avec talent le portrait des dragueurs obsessionnels du XXIè siècle, ces Don Juan modernes… que seule leur propre personne intéresse.


Une fois réprimé le réflexe de recul face à la couverture d’une laideur criminelle – et sans aucun rapport avec le contenu –, le lecteur curieux est vite récompensé. Au-delà d’un polar bien ficelé à lire sur la plage, Bleu, saignant ou à point ? En mode séduction au Touquet, de James Holin, est une micro-étude du comportement séducteur, fort utile en cette période de l’année où l’« amour » rime moins encore que d’habitude avec « toujours ».

James Holin. © James Holin
James Holin.
© James Holin

D’ailleurs l’« amour » n’a proprement pas de place dans l’histoire de James Holin, ou plutôt de son personnage : Dragoljub, dit Drago, un jeunot d’origine bosniaque exilé en France où il s’entraîne avec  rigueur pour participer au « World Seduce Tour ».

A lire aussi, du même auteur : Libertinage, que la fête recommence !

Le jeu, réunissant au Touquet les meilleurs lovelaces du monde sous l’égide de Sky TV, et bien qu’il soit romanesque et loufoque à souhait, s’inspire pourtant de l’autobiographie de Neil Strauss. Il y a une décennie, cet ancien journaliste de Rolling Stone reconverti en coach en séduction a fait date en publiant The Game : les secrets d’un virtuose de la drague, bourré de conseils et d’exercices pratiques. Avide de succès, Drago suit ses instructions à la lettre et, faille narcissique aidante, s’engouffre dans le pitoyable rituel de la pêche aux 06. Incapable de s’assumer dans le désir pour une femme, même dans la rencontre avec Michèle, une avocate quinquagénaire, l’apprenti Don Juan confond sa névrose avec la voie vers l’accomplissement. La grande réussite de Holin est de rendre son héros totalement inconscient de sa propre misère affective, de sa versatilité, de sa condamnation à répéter à l’infini, tel un Sisyphe de la jouissance, la même phrase-accroche, « j’aime votre style », en assujettissant son estime de soi à la réponse d’une femme visée au hasard. Dans l’impasse de son désir aussi impuissant que constant, Drago renonce, sans le savoir, à la merveilleuse et risquée passion de l’autre, pour se vouer à la seule passion d’un séducteur obsessionnel : lui-même. Il faut pourtant lui reconnaître le courage d’aborder les femmes dans la rue, art désormais révolu et sans doute bientôt pénalisé.

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Jean-Pascal Zadi: derrière la vanne, un propos douteux

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Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi est une comédie antiraciste qui se transforme en mauvais pamphlet racialiste.


Il arrive à tout le monde de dire une bêtise. Parfois celui qui la prononce est traversé après par un éclair d’intelligence qui le fait sourire de son idiotie, la faisant passer pour une blague. Le film de Jean-Pascal Zadi,  Tout simplement noir, présentation semi-drolatique d’une France d’apartheid, ressemble à ce faux rire partant d’une vraie médiocrité.

Un film en noir et blanc

Voici le « pitch ». Jean-Pascal Zadi, le metteur en scène, est au départ un acteur noir, médiocre qui s’illustre publiquement par des happenings antiracistes comme le saccage d’une terrasse où il pioche dans les assiettes des blancs attablés pour « montrer ce qu’est la colonisation ».

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Il souhaite organiser une marche militante dédiée aux hommes noirs – puis aux Noirs tout court, grâce à une pirouette scénaristique au ras des pâquerettes – place de la République, le 27 avril, jour de l’abolition de l’esclavage en 1848, et finalement disqualifiée comme « date de blanc ». Pour faire parler de son grand raout, Zadi rencontre des personnalités du showbiz, notamment Fary qui lui ouvre ses accès dans le milieu, et chaque scène raconte une nouvelle rencontre avec une autre personnalité noire. Si le film a une intelligence, c’est celle d’exposer ainsi une pluralité de réactions, certains Noirs ne souhaitant pas se mêler à une marche communautaire parce qu’ils sont pleinement intégrés à la France. L’anti-héros s’égare quant à lui au fil des scènes dans un propos politique dont on ne saurait dire s’il relève de la simple blague ou de du propos engagé.

Au premier degré et demi

Au second degré, le film serait passé pour une simple comédie moyenne et familiale – style Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?  : vannes communautaires mille fois poncées que les auteurs vivent peut-être comme des transgressions, faux débats de société, partagé entre repentance mémorielle et devises républicaines creuses car sans implication, bref : au second degré, rien à signaler. Le héros ne serait qu’un mauvais interprète qui impute ses échecs au « racisme systémique », comme tout indigéniste qui se respecte, ou à la manière dont l’antisémite de Sartre reproche au juif son omniprésence, qui l’empêche de gravir les échelons de la réussite sociale. On peut donc regarder ce film comme une dénonciation du communautarisme.

Jean-Pascal Zadi aurait pu faire du Molière, qui n’y va jamais avec le dos de la cuillère avec ses personnages. Car chez les précieuses, l’avare ou le bourgeois gentilhomme, le ridicule est toujours poussé à bout et rien n’est à sauver chez eux.

Jean-Pascal Zadi est plus frileux : son personnage est mauvais, parfois exécrable, jaloux d’un Omar Sy à qui il aurait tout à envier, jusqu’au sourire éclatant. Pourtant il émane de cet engagement politique stupide du personnage central un je-ne-sais-quoi très sérieux.

Une déclaration d’hostilité à la France blanche?

La fin ne laisse plus d’ambigüités sur les intentions réelles d’un film qui, comme un spectacle de Dieudonné – cité comme le « Noir infréquentable » du film – surfe constamment entre le faux rire sympa et la lutte idéologique. Dans un « face caméra » qui ne fera sans doute pas date dans l’anthologie du cinéma, Fary déclare ce que Zadi avait déjà déclaré au début : « La situation des Noirs en France est catastrophique ». Pour cela il appelle les noirs de France à « ne rien faire » le 15 octobre. De cet appel à la grève général, Fary veut voir si les Noirs « manquent à la France ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et on fera taire tous les affreux

Le film se conclut donc sur une stance déclamée dans le générique de fin par un humoriste qui a fait sa carrière sur des vannes communautaires et des attaques contre Eric Zemmour (quelle originalité !). Habillée en fringues de luxe dans un beau bureau parisien, la starlette interpelle le spectateur, surtout s’il est blanc, pour lui apprendre qu’il est raciste comme son pays et que sa couleur est son avantage. Si le message n’était pas bien passé, les seuls blancs apparaissant dans le film sont là pour le marteler : ils sont racistes comme le réalisateur joué par Matthieu Kassovitz, sauf bien-sûr Augustin Trapenard et la femme de Jean-Pascal Zadi. Car si les racistes avaient à l’époque leur « bon nègre », certains noirs ont aujourd’hui leur « bon blanc bec ».

Eric Judor et Fabrice Eboué ne suffisent pas à sauver le film

J’aurais aimé simplement rire de ce film, dans lequel on retrouve Eric Judor ou Fabrice Eboué, ils m’ont comme toujours plié de rire. On peut bien-sûr prendre ce film à la légère en mettant de côté son racialisme.

Mais dans le contexte où nous nous trouvons, à l’heure où les statues de Churchill et de Colbert sont en péril, où il est de bon ton de démolir tout témoignage d’une histoire qu’on dit coupable, à l’heure où l’on fantasme des inégalités raciales qui ne se résorberaient qu’après la dégradation de « l’homme blanc » en citoyen de seconde zone, je déciderai de prendre ce film pour ce qu’il est politiquement : une déclaration d’hostilité à la France blanche.

Tout simplement noir de Jean-Paul Zadi, en salle depuis le 8 juillet.

Obsédés asexuels

Le sigle LGBT ne cesse de se rallonger au gré des caprices des minorités sexuelles. Jamais en retard d’un combat sociétal, le Canada y regroupe douze orientations sexuelles dont certaines paraissent pour le moins fantaisistes : LGBTTIQQ2SAAP ! Quésaco ? Le second T signifie « travesti.e ou transexuel.le », le Q « questioning » (ceux qui n’ont pas encore décidé de leur orientation), 2S désignent les « bi spirited » (« bi spirituel »), c’est-à-dire tous ceux qui se sentent tantôt homme, tantôt femme dans la culture amérindienne… Gare à l’appropriation culturelle !

A lire aussi: Les Anglais laissent tomber le T

Et ce n’est pas fini : P regroupe les « pansexuel.e.s » et A les asexuels.

Cette dernière tribu fait justement l’objet d’un long d’article d’Agnès Giard sur son excellent blog Libé, « Les 400 culs ». Au fond, qu’est-ce qu’un asexuel ? Loin de l’abstinent occasionnel ou du serial loser à la Jean-Claude Dusse, l’asexuel revendique ne pratiquer aucun sport horizontal. Dès 1980, le manuel des troubles mentaux américain DSM classait l’absence de désir sexuel parmi les pathologies. « Dans notre société, une vie conjugale sans sexe est considérée comme insalubre et une relation sexuelle sans orgasmes comme malsaine voire suspecte », y lisait-on. Rien d’étonnant à ce que les asexuels se disent discriminés en raison de leur état… Revers du jouir sans entraves de Mai 68, l’asexualité nous rappelle que l’Occident a troqué la morale religieuse contre une injonction au plaisir. Lorsque l’orgasme devient obligatoire et que des féministes confectionnent des clitoris en pâte à sel pour expliquer comment les faire jouir, on comprend que certains passent leur tour.

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Pas de vacances pour le cafard!

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Dans un recueil de nouvelles dirigé par Stéphane Rose, seize écrivains ont décidé de nous casser le moral. Comme ils le font bien, on en ressort en pleine forme.


Attention, livre méchant. Contre les idéologues du bonheur, les fanatiques du développement personnel, les experts de la pensée positive et tous ceux qui font profession de rendre heureux ou, pire, qui croient l’être à travers ce que l’on appelle les Feel good books, ces fameux « livres qui font du bien », Stéphane Rose et ses acolytes ont déclaré la guerre dans Cafard Noir.

Misanthropie et meurtre en série

Ici, pas de pitié pour les bons sentiments et leur « beau fixe » obligatoire (Myriam Berliner) où l’on nous exhorte à « devenir nous-mêmes en mieux » à travers un « training autogène » (Pascal Fioretto). Au bûcher, les « citations motivationnelles » censées redonner la pêche – du genre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Benjamin Fau), L’odeur de mon chagrin est plus forte dans les bois (Arnaud Vaulhallan) ou encore Quand viennent les nuages, il est temps de partir (Ornella Caldi) et qui donnent plutôt envie « d’immoler des chatons sur fond de heavy metal » (Laurette Polmanss.) À la roue, le Jolly Good Fellow professionnel qui n’est jamais qu’un imposteur « vivaplantesque » à la Pierre Rahbi ou un bouddhiste de pacotille à la Mathieu Ricard et tel que le décrit la très méchante (et donc très réjouissante) Anne Bouillon dans sa nouvelle du même nom, l’une des plus misanthropes du volume. Avec ou sans Sirop de grenouilles (David Vauclair), on massacre allégrement tout ce qui relève de cet épicurisme de Prisunic auquel se réfèrent tant de Chouquette (Marcel Caramel) et de Choupinette (Patrice Jean) – sans oublier la « pupuce » de Stéphane Rose, toujours prête à faire « un grand sourire à la vie. » Il est clair que les lectrices de Femme actuelle ou de Psychologie magasine, premières victimes de ce commerce du happiness, ne sont pas à la fête dans ce recueil où burlesque et pathétique vont de pair, les auteurs et surtout les autrices ayant visiblement pris un malin plaisir à conter les mésaventures socio-culturelles des nouvelles Justine (comme la Mona de Laurence Balan). C’est que l’Attractive world (Nicolas Cartelet) est une sorte de fascisme soft qui provoque autant le naufrage de soi (R comme ratage, Delphine Dubos) que le meurtre en série (La fête des mères de Diane Peylin) en passant par le drame social (Rocinha d’Eugénie Daragon.)

Chroniques d’époque

Bien plus qu’un livre de plage, Cafard noir se relève alors une formidable chronique de l’époque, d’ailleurs de fort bonne tenue littéraire (Patrice Jean, tout de même), aux tangentes particulièrement incorrectes, et que les pessimistes heureux de notre genre auront beaucoup de plaisir à lire autant qu’à offrir aux optimistes malheureux de leur entourage. Car n’oubliez pas, « Le bonheur, c’est plus fort que les nazis. »

Cafard noir – seize leçons d’enveloppement personnel, sous la direction de Stéphane Rose, Éditions Intervalles, 190 pages.

Cafard noir: Seize leçons d'enveloppement personnel

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La vie d’un chauffeur de bus compte (aussi)!


La philosophe Françoise Bonardel appelle les citoyens français à tirer des enseignements de la mort du chauffeur de bus de Bayonne. Elle y voit bien plus qu’un fait divers violent.


* devenu le cri de ralliement des manifestants après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020.

Le calvaire du chauffeur de bus Philippe Monguillot tabassé à mort par des voyous n’a rien d’un fait divers, par nature anecdotique et vite noyé dans la masse des informations du même type qui, par leur diversité même, font diversion par rapport à l’essentiel : peut-on encore, quand on est français, vivre en sécurité dans son pays ? C’est donc là un fait de société accablant, révélateur de « l’ensauvagement » grandissant de la France, et qui devrait mobiliser tous les citoyens bien au-delà des origines ethniques et des clivages politiques. Que les coupables présumés soient d’origine maghrébine ne change rien à l’affaire, mais attire l’attention sur la méprise qui sous-tend, en bien des circonstances tout aussi dramatiques, le « vivre ensemble » à la française : une idéologie consolatrice fondée sur le déni des réalités de terrain que ne connaissent que trop bien les gens de métier (policiers, pompiers, médecins, éducateurs) qui s’y confrontent au quotidien.

Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003
Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003

Quand un rappel à l’ordre se transforme en arrêt de mort

On se gardera évidemment de tout amalgame simplificateur entre la situation des Noirs aux États-Unis et celle d’un Blanc chauffeur de bus en France. Dans les deux cas pourtant c’est le rapport à l’ordre public qui est en cause : par excès quand des policiers gardiens de cet ordre abusent de leur pouvoir en assassinant froidement un homme présumé innocent ; par défaut quand un pays n’est plus capable de faire respecter l’ordre républicain sans lequel l’exercice d’un métier, a priori aussi peu dangereux que celui de chauffeur de bus, risque à tout moment de se transformer en guet-apens, et un simple rappel à l’ordre en arrêt de mort. Dans quel code du travail est-il désormais inscrit qu’en dehors des professions jugées « à risques », faire correctement son métier suppose qu’on soit prêt à sacrifier sa vie ? On mesure la dérive d’une société quand l’application d’une règle d’utilité publique – payer son ticket de transport, porter un masque – devient une menace de mort pour qui en exige l’application stricte. On comprend pourquoi tant de conducteurs, de contrôleurs et d’usagers des transports en commun choisissent de faire profil bas plutôt que de mettre leur vie en danger.

A lire aussi, Driss Ghali: Ecoute-moi bien, toi le « supporter » algérien…

Car pour les plus téméraires c’est bien de sacrifice qu’il s’agit désormais, plus ou moins librement et consciemment consenti. La mort du lieutenant-colonel Beltrame eut à cet égard le relief, le tranchant des gestes exemplaires qui font les héros ; ceux dont on se souviendra longtemps et dont l’acte de bravoure est appelé à devenir légendaire. L’émotion collective une fois retombée, et d’autres agressions tout aussi sauvages prenant la relève, il est probable que ni la mort de Philippe Monguillot ni celle du gendarme Mélanie Lemée tuée par un chauffard récidiviste sous l’emprise de stupéfiants, ne s’inscriront dans les livres d’Histoire. La disproportion entre la cause dérisoire du drame de Bayonne et son issue tragique témoigne en tout cas du dérèglement profond d’une société incapable d’éradiquer une gangrène en voie de banalisation.

Barbarie ?

Que le mal se soit banalisé prend il est vrai un autre sens, une autre tournure qu’à l’époque d’après-guerre où Hannah Arendt constatait que le bourreau Eichmann, auréolé par l’horreur de ses crimes, n’était au fond qu’un fonctionnaire minable, obéissant aveuglément aux ordres de ses supérieurs et agrémentant sa servilité d’un zeste de morale kantienne pour se rendre irréprochable. Minables, les agresseurs de Philippe Monguillot ou de Mireille Knoll le sont tout autant, mais le mal qu’ils incarnent s’est banalisé du fait de la fréquence croissante de ces actes de violence barbare, et du caractère purement pulsionnel et primaire des motivations des tueurs : on ne veut recevoir d’ordres de personne, on hait viscéralement les Blancs ou les Noirs, les Juifs ou les Arabes, on veut impressionner sa bande de copains, etc. Banalisé aussi par l’indifférence des agresseurs aux conséquences humaines de leurs actes ; leur indifférence devant la souffrance de leur victime et de ses proches n’étant qu’artificiellement compensée par l’émotion collective que suscitent leurs forfaits. Mais le fait de juger un acte « barbare » n’a jamais fait reculer la barbarie, et c’est à moindre frais qu’on se dédouane ainsi de toute sympathie pour l’infamie.

A lire aussi, Nicolas Lévine: Le Canossa permanent

Sans doute est-ce là l’ambiguïté des marches blanches au cours desquelles se mêlent pacifisme réconciliateur (« Tu n’auras pas ma haine ») et indignation face aux actes commis. Symboles de l’innocence outragée, martyrisée, elles font figure de contrepoison attestant que la société n’est pas en aussi mauvaise santé que pourraient les laisser penser les exactions des pervers, malfrats et tortionnaires. À travers la sincérité et la dignité des participants, le corps social se redonne de lui-même une image honorable, mais cette blancheur symbolique souligne aussi indirectement son incapacité à mettre un terme aux maladies qui le rongent : conflits sociaux récurrents et de plus en plus violents, actes de terrorisme divers, pédophilie et pornographie, accoutumance à l’horreur, etc. La blancheur n’efface pas le sang, ni la pureté l’ignominie. On se croirait parfois revenu dans les années 1930 où les pacifistes faisaient entendre leur voix dissidente tandis que les hordes de SA semaient la terreur outre-Rhin. C’est d’action publique dont on a plus que jamais besoin : équitable, mais déterminée. C’est la conscience collective qui doit se réveiller en refusant les anesthésiants idéologiques qui l’empêchent d’exercer le pouvoir qui est le sien : discriminant sans être pour autant discriminatoire comme le craignent les belles âmes toujours prêtes à imputer aux victimes la responsabilité de ce qui leur arrive. Si dignes soient-elles, les marches blanches ne font au mieux que souligner le divorce entre l’opinion publique qui pleure et s’indigne à juste titre, et les dirigeants politiques qui ont laissé s’installer, par incompétence ou lâcheté, une situation devenue ingérable puisque c’est maintenant une grande partie du tissu social français qu’il faudrait détricoter pour le remailler.

A lire aussi, Docteur Maurice Berger: Remettre la honte à sa juste place

Le mépris insolent de la vie humaine récemment affiché par les jeunes tortionnaires du chauffeur de bus ne fait pas que bafouer les valeurs humaines et républicaines qui fondent la vie en société. En ces temps de pandémie, il entre aussi en collision avec l’impératif moral voulant qu’on sauve à tout prix des vies plutôt que l’économie, même si on ne sait plus très bien ce que « vaut » désormais la Vie coupée de la transcendance qui la sacralisait : « L’idolâtrie de la vie nue ne serait donc qu’une étape transitoire précédant son abaissement radical », conclut Olivier Rey[tooltips content= »Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Paris, Gallimard, 2020, coll. « Tracts », n°15. »](1)[/tooltips]. Peut-être serait-il temps de se demander si la banalisation des délits et actes de barbarie n’est pas elle aussi une anticipation de cet abaissement. Le divorce est en tout cas de plus en plus évident entre ceux et celles qui réparent, consolident et sauvent des vies au prix de sacrifices personnels parfois inouïs sans se préoccuper de savoir ce qu’elles « valent », et les bandes de barbares qui décident que la vie de leurs congénères – ne parlons plus de concitoyens ! – ne vaut rien sinon en ce qu’elle leur offre le plaisir de pouvoir la détruire. La mise en lumière de cette césure est trop brutale, trop crue pour qu’on se contente de formuler des vœux pieux quant à la rééducation morale et la réinsertion sociale de ces jeunes criminels.

Il va donc bien falloir également que les Français sortent un jour de leur éternelle adolescence et clarifient sans trop tarder leur rapport ambigu aux règles communes et à l’ordre public qui ne leur semblent souvent exister que pour être transgressés, et qu’ils en viennent à s’apercevoir qu’ils passent eux aussi parfois, sans forcément le vouloir, dans le camp des meurtriers potentiels et des barbares : irrespect des règles de bon voisinage et de circulation routière et urbaine, culte de son image et mépris de la vulnérabilité d’autrui, incapacité à supporter la moindre frustration sans réagir de manière compulsive et agressive…Tant que l’idée même d’ « ordre public » sera perçue comme fascisante et liberticide – ce qu’elle est parfois, ce qui appelle la vigilance – et que la nécessité au moins temporaire de s’y plier suscitera la désinvolture rigolarde des uns et les provocations asociales des autres, on ne voit pas pourquoi des voyous décérébrés ne s’engouffreraient pas dans cette faille civique pour faire voler l’ordre républicain en éclats.

L'Idolâtrie de la vie

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Joe Biden, une parenthèse inattendue

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Aux États-Unis, si l’on en croit les sondeurs qui s’étaient vautré la dernière fois, Joe Biden est le grand favori pour remporter la présidentielle à l’automne. Mais la campagne est encore longue, et Donald Trump espère créer la surprise avec sa majorité silencieuse…


Il est difficile de trouver sur la planète un homme politique à qui le malheur du coronavirus a été plus bénéfique qu’à Joe Biden ! Au plus mal dans la course à l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle encore en février dernier, et en retard, notamment, sur le charismatique Bernie Sanders, l’ex-vice-président de Barack Obama a effectué un incroyable come-back au début du mois de mars, lors de sa prestation au fameux Super Tuesday[tooltips content= »Le 3 mars NDLR »](1)[/tooltips].

À cette occasion, il a remporté les votes dans 10 états sur 14, et est passé devant son rival principal. Et même si Sanders a résisté en s’imposant dans le plus grand État du pays (la Californie) et en faisant presque jeu égal au Texas, la dynamique de la victoire s’est installée du côté du Biden.

Bernie Sanders, cet inconnu…

Nous sommes alors au mois de mars. Des jours historiques. La réalité de la pandémie à laquelle nous n’avons pas voulu croire a fini par déclencher son impitoyable logique. Et Sanders apportera finalement son soutien à Biden mi-avril, en se retirant de la compétition.

Quand la peur gagne les esprits, le logiciel électoral change drastiquement. Il cherche les options les plus rassurantes et ne laisse pas de place aux expériences inconnues. Joe Biden est l’incarnation de la politique américaine que les gens connaissent et ont vu à l’œuvre. Ce n’est naturellement pas le cas du candidat indépendant du Vermont. La chaine CBS News a reporté que selon son enquête réalisée le 18 mars dans 2 états (Missouri et Michigan) les électeurs accordaient bien plus leur confiance à Joe Biden qu’à Bernie Sanders en cas de crise majeure : 61% contre 27% dans le premier État, 51% contre 32% dans le second.

Une élection sans aucun meeting

La vague de l’épidémie n’a pas simplement porté l’ancien vice-président des États-Unis vers une victoire très prématurée aux primaires démocrates. Elle lui a offert le luxe incroyable de passer le reste de la campagne électorale dans un bunker, sans dépenser ni l’énergie, ni les moyens que les meetings pompent sans compter en temps normal. Biden renonce même à tenir tout rassemblement avec ses supporters jusqu’au jour de l’élection de 3 novembre ! Et il voit malgré tout sa cote continuer de grimper dans les sondages des intentions des votes. C’est tout simplement inespéré pour ce bientôt octogénaire, qui a été l’objet des moqueries de son propre camp à cause de ses gaffes à la répétition (presque à chaque prestation publique) et de ses discours de plus en plus raccourcis… Les médias pro-républicains, à l’image de la chaine Fox News évoquent même la démence.

A lire aussi, Gil Mihaely: Libye: Erdogan met les gaz

Ils peuvent bien pérorer: le candidat démocrate et ses conseillers ont parfaitement compris que le mal du Covid-19 est devenu leur allié majeur, un ange gardien d’un véritable conte de fée, qui vient un jour et vous dit : « je t’amènerai à la victoire, tu n’as qu’à me suivre ».

Trump aux prises avec la crise sanitaire

La situation est devenue d’autant plus confortable pour le candidat démocrate que le président en fonction Donald Trump, le dernier « obstacle » pour accéder à la Maison Blanche, a pris une posture diamétralement opposée vis-à-vis de la pandémie. Habitué à gagner toutes les batailles, sorti miraculeusement de tous les pièges que les démocrates lui ont tendus tout au long de son mandat, et surtout fort de son bilan économique, Donald Trump n’a pas compris comment cette maladie contagieuse et immaitrisable a pu surgir sur son chemin.

Son erreur principale a été celle de tous ceux qui ont voulu établir un rapport de force avec le virus, le dominer ou défier sa puissance. Personne dans cette catégorie n’a été épargné : ni les scientifiques les plus respectables tel le professeur Raoult, ni les populistes frôlant le pathétique, tel le président du Brésil Jair Bolsonaro.

Le pouvoir de cet « ennemi invisible » qu’est le coronavirus, comme l’a qualifié Trump, a pris le visage d’un homme avenant et posé en personne de Joseph Robinette Biden Jr. Coté programme, le candidat démocrate ne prend pas beaucoup de risques non plus. Évidemment plus social que son rival, il promet d’augmenter les impôts pour les plus riches (39,6 % au lieu des 37% actuels pour les salaires au-dessus de 400 000 dollars par an) et pour les sociétés (l’impôt sur les sociétés passerait de 21% à 28%). Un peu plus de pression fiscale donc, mais pas trop non plus, comme on le note. Et surtout, sans chercher à être original, Biden veut marcher sur la voie bien pavée par son rival républicain du patriotisme économique. Avec un slogan : « Buy American ».

On est loin d’une ambition de rupture comme l’a fait Trump à son arrivée à Washington ou celle promise par le « socialiste » Bernie Sanders. En temps normal, dans une Amérique qui a déjà fait preuve des choix électoraux les plus audacieux, un choc Trump – Sanders aurait été spectaculaire, plein d’enseignements pour le monde entier. Une telle confrontation attendra : l’élection présidentielle américaine s’annonce comme une parenthèse ennuyeuse, comme celle dans laquelle se trouve la planète depuis le mois de mars. Une parenthèse qui nous oblige à garder bonne distance avec tout ce qui nous passionne… Une parenthèse qui semble avoir trouvé son ambassadeur en Joe Biden.

Cet été, je lève le pied!

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Michel Piccoli etRomy Schneider dans le film: "Les choses de la vie" © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00521279_000023

En 1970, le film « Les Choses de la vie » plongeait le public dans un trio amoureux


Avec les disparitions de Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie au printemps durant le confinement, les Français ont vu défiler leur histoire récente. Ils ont aimé revoir leur image fantasmée dans le rétroviseur du réalisateur Claude Sautet, retrouver le temps d’un film, cette pellicule d’élégance qui les habillait jadis. Ils ont oublié, durant quatre-vingt-dix minutes, les débats boueux et la laideur du spectacle permanent, cette cohorte des petits chefs sans classe et sans barrières qui occupent le devant de la scène médiatique.

L’incertitude amoureuse guidait nos pas

En mars 1970, les acteurs étaient beaux et conquérants, fragiles et sensuels, perdus et dignes, souples et charismatiques, excessifs et pudiques. Leur voix portait plus loin, leurs gestes amples dessinaient des caractères aux contours immenses, aux frontières inatteignables ; ils n’étaient pas encore comprimés dans une mécanique de répétition commerciale ; ils ne semblaient pas, comme trop souvent aujourd’hui, gesticuler dans un bocal où les sorties de route sont balisées, encadrées, amorties.

A lire aussi, Thomas Morales sur Piccoli: Une conscience s’en va

Même leurs silences paraissaient plus intelligents et énigmatiques. Nous avons perdu cette autonomie d’action et de sentiments qui définissait autrefois les peuples libres. Une décennie plus tard, nous imitions, nous singions, nous errions dans un grand espace marchand. En 1970, paradoxalement nous n’étions pas soumis aux modes et aux injonctions futiles alors que l’ogre économique tournait à plein régime. L’incertitude amoureuse guidait nos pas. Le passé venait nous hanter, il n’avait pas décidé de nous laisser totalement en paix. Aussi, nous étions suffisamment malléables ou fous pour accepter, à nouveau, l’aventure à deux. Nous n’étions pas figés dans de vieux réflexes et terrifiés par le changement.

Les choses de la vie, entre écorchure et bien-être

Les hommes n’avaient pas complètement abdiqué le désir de vivre une existence pleine et entière. « Les Choses de la vie », Prix Louis-Delluc et en compétition officielle au Festival de Cannes, nous raconte en accéléré, et, par un découpage soyeux et violent, l’enchevêtrement de nos actes. Sautet dénoue l’inextricable ou comment un accident de voiture rebat la carte du tendre. Pourquoi ce film laisse-t-il dans nos esprits, cinquante ans plus tard, le sentiment ambivalent d’une écorchure et d’un bien-être ? À la fois cataplasme réconfortant et activateur de nos douleurs enfouies.

D’abord, il y a le roman court de Paul Guimard, l’ami d’un président florentin à la rose et d’Antoine Blondin, ce marin du couple, prévisionniste des tempêtes intérieures qui savait écrire les troubles. Puis Dabadie à la tapisserie des dialogues, Sarde à la mélodie déchirante, et des visages qui agissent comme des électrochocs, celui de Jean Bouise, de Dominique Zardi ou de Boby Lapointe au volant d’une bétaillère.

A lire aussi: Dabadie, le couturier des mots

On retrouve sa famille de pensée, cette patine d’une France bataillant entre émancipation et classicisme, cet entre-deux doucereux qui nous manque tant. Une voiture d’origine italienne, l’Alfa-Romeo Giulietta Sprint, grise de carrosserie, immatriculée 4483 VD 75 joue les funestes messagères sur une route de campagne. Ce qui rend ce film épidémiologiquement irrésistible pour la nuit des temps, c’est ce trio à la beauté aveuglante. Ces trois-là nous empêchent de respirer tellement nous sommes absorbés par leur toucher délicat, ces acteurs effleuraient les émotions avec un naturel désarmant. Piccoli, au centre des ébats, cigarette inamovible à la bouche, le charme secret d’une chemise blanche repassée et d’une barbe mal rasée, l’expression splendide du quadra qui s’interroge, qui voit sa maturité triomphante vaciller. Son chancellement est un bonheur de spectateur. Il nous a appris à nous comporter en société. Une leçon de maintien pour les masses ignorantes.

Les chemins piégeux de l’adolescence

Piccoli traçait un chemin piégeux pour tous les adolescents d’alors, il nous montrait cette voie étroite du style et du doute. De dos, les cheveux détachés, la peau polie par un rayon de soleil, Romy aimantait notre regard. Doucement, elle se retournait, pianotait à la machine, lunettes sur le nez et cet accent délicieusement coupant venait ponctuer son tapuscrit. Nous savions qu’une telle rencontre allait profondément modifier notre rapport aux femmes, bousculant notre imaginaire. Nous faisions le constat étrange que le désir pouvait se teinter de tristesse, qu’une intonation pouvait être plus érotique qu’une poitrine dénudée, que l’intensité se nichait dans une intimité jusqu’alors insoupçonnée. En surplomb et en peignoir éponge, Lea Massari scellait ce triangle lui insufflant une puissance charnelle et une sorte de retenue souveraine. Ce cinéma-là nous élevait.

Les Choses de la vie, film de Claude Sautet, 1970.

Les Choses de la vie

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Territoires perdus?

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Le ministre de l'Intérieur en déplacement aux Mureaux, le 7 juillet dernier © Thomas Samson/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22471030_000017

Il existe des violences policières, on ne peut le nier, mais le plus souvent en réaction à des violences subies par une police qui contrairement à la police d’autres pays n’est pas autorisé à exercer la violence légitime de l’État, sauf quand on lui demande d’intimider les « gilets jaunes ». S’il est bon de ne pas essentialiser, il ne faut pas non plus nier le réel.

Depuis très longtemps, la police est considérée par une partie de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine et africaine comme une armée ennemie qui occupe indûment leur territoire. Il existe en effet une minorité importante de jeunes nés en France et issus parfois depuis plusieurs générations de l’immigration maghrébine, turque, subsaharienne, qui manifestent par différentes formes de violences leur sentiment d’être des victimes: pillages et vols, trafics, agressions commises avec une brutalité extrême, délinquance, terrorisme… Ceux-là pourrissent la vie des cités, font fuir les habitants honnêtes, de toutes origines, qui ont la possibilité de partir, créent des situations intolérables aux enseignants, aux éducateurs, aux bibliothécaires, s’en prennent à la police, aux pompiers, aux médecins même. On connait les raisons qui produisent ces violences : des pères souvent absents ou violents, une éducation islamique, marquée par l’intolérance de l’altérité, des tabous sexuels qui engendrent les frustrations, une culture de l’honneur et de la honte qui produit de la colère, de la peur, de la dépression et finalement de la haine. Ces jeunes de France ressemblent à leurs « frères » de Berlin, Düsseldorf, Göteborg, Alger, Londres, Bamako, Gaza: leur vision du monde est la même, nourrie de croyances superstitieuses et complotistes. Ils ont quelque chose de cet enfant abandonné avec un sentiment de faiblesse et d’impuissance dont parle Erich Fromm, sentiment qui, d’après lui, constitue les facteurs de formation d’un caractère sadique. Les propagandes des réseaux sociaux et les prêches radicaux dont ils sont abreuvés ne contribuent pas à apaiser leur antisémitisme et leur haine d’une société française qui pourtant les nourrit et les entretient.

 Le gouvernement, soucieux de ne pas déclencher un embrasement des banlieues qui pourrait déboucher sur un conflit généralisé, redouté d’ailleurs depuis des décennies, n’utilisera pas la force en faisant intervenir l’armée comme certains le recommandent déjà. Le projet de police de proximité, qui fut une belle idée, mais mal présentée et surtout mal mise en pratique a été rapidement abandonnée. Désormais, il est trop tard. Ainsi, dans ces quartiers, l’état a renoncé à faire appliquer les consignes de confinement pourtant valables pour tous. Jeunes et adultes retenus jusqu’à présent de gré ou de force dans la vie de la nation par l’école et les institutions de la république, risquent de se détacher encore plus dans un repli communautaire et un fonctionnement quasi tribal. Ce qu’on constate dans les quartiers d’habitat social au retour de quelques semaines de vacances « au bled » risque de se généraliser : un éloignement du commun national et un retour à des archaïsmes religieux, à des pratiques sociales réfractaires au projet républicain et au roman national, à une poursuite des confrontations avec les institutions républicaines.

En conséquence, comment allons-nous éviter une aggravation des violences actuelles ? Comment allons-nous ramener au sein de la nation française ces enfants perdus, sachant qu’un certain nombre le souhaitent en secret, mais n’osent le dire en raison de fonctionnement tribaux, appelés poliment communautaires, qu’il faut absolument contrecarrer. Certains doutent déjà que cela soit possible et se préparent en réalité à une forme ou l’autre de guerre civile, impossible pourtant à imaginer tant elle serait cruelle et dévastatrice.

Il faudra donc mettre en place ce que j’ai écrit dans d’autres articles et dont je répète inlassablement la nécessité urgente : ces rencontres « conflictuelles » qui vont devenir indispensables, encore plus au lendemain de l’épidémie. J’en ai fait l’expérience au Rwanda où j’ai réuni des prisonniers ayant participé au génocide et des survivants, des filles-mères rejetées par leurs familles et désirant retrouver un refuge auprès de leurs proches, indifférents ou hostiles. J’en ai fait l’expérience dans de nombreux pays confrontés aux traumatismes des violences et des guerres civiles.

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Cela pourrait se faire dans des villes ou des territoires où l’on multiplierait ces rencontres afin de créer une culture du conflit pour ramener, autant que possible, au sein de la nation française, ceux qui pourraient le souhaiter encore et qui sont plus nombreux qu’on ne le pense. Il ne s’agit pas de verser dans un « vivrensemblisme » factice et illusoire mais de donner enfin la parole à des citoyens de toutes origines, des enseignants, des policiers, des fonctionnaires territoriaux qui ont besoin de se parler, de se connaître, de se rencontrer et d’élaborer ensemble des réflexions qui pourraient nourrir, mieux probablement que les experts technocratiques qui n’ont pas réussi à inventer de vraies solutions, la décision politique. Aussi dure qu’elle pourrait être parfois pour répondre à l’urgence de dangers prévisibles.

Tant qu’il y aura des DVD

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Jean-Louis Trintignant © LCJ Editions

Les salles de cinéma sont enfin ouvertes mais avec une programmation aussi stupidement pléthorique que platement médiocre. Pour cet été, mieux vaut compter sur quelques réjouissants DVD pour ne pas désespérer du septième art. La sélection de Causeur


Repassons le dépassement

Le Fanfaron, de Dino Risi

Coffret édité par LCJ

Oui, il fut un temps où le cinéma italien fut une arme de destruction massive de la société dont il était l’impitoyable reflet. Oui, Dino Risi avec Les Monstres, son film à sketches de 1963, en fut l’un des cinéastes dynamiteurs majeurs. Oui, ce temps est révolu, même si Moretti, le moine-soldat, et Sorrentino, le sous-Fellini, en raniment un peu les braises dans des genres différents, voire opposés et sans retrouver la recette de l’acidité initiale. Quoi de plus normal puisque entre-temps, tout est passé par là : la chute du communisme, la déchristianisation, l’ultra libéralisme en tous domaines, sans oublier Berlusconi et son désert culturel assumé. Que reste-t-il alors à nos amours ? Voir et revoir ces films italiens qui ne pourraient plus exister. Au premier rang d’entre eux, Le Fanfaron, réalisé par le susnommé Risi en 1962, avec, excusez du peu, trois atouts maîtres : Jean-Louis Trintignant, Vittorio Gassman et Catherine Spaak. Il Sorpasso, en italien, ce qui veut dire « le dépassement », soit bien plus que la simple « fanfaronnade » du titre français : au banal dépassement automobile, il faut évidemment ajouter le dépassement de soi, des bornes et des limites, des conventions, entre autres. C’est le week-end du 15 août à Rome, les rues sont absolument désertes. Au volant de sa voiture de sport décapotable, le bellâtre volubile et sans gêne Bruno (c’est Gassman) rencontre Roberto (c’est Trintignant), un étudiant sérieux et coincé. S’ensuit un road movie au cours duquel ces deux contraires vont se découvrir, apprendre à se connaître et s’estimer. Avec à la clé des rencontres, des visites, des découvertes plus ou moins piquantes. Au bout de leur chemin, il y aura l’inévitable certitude que le clown Bruno vaut mieux que sa caricature. Il y aura une autre certitude, mais depuis quand raconte-t-on la fin d’un film aimé ?

© LCJ Editions
© LCJ Editions

Au centre du Fanfaron, trône, magistral, un couple de cinéma absolument idéal, digne de Molière ou de Marivaux. Gassman est ici un cabot génial, omniprésent et définitivement « donquichottesque », suffisamment fou et lumineux pour camper ce personnage qui drague le spectateur sans cesse et qui parvient à ses fins en permanence. Face à lui, le discret Trintignant fait des merveilles de retenue dans le genre « faire-valoir » de comédie : l’économie de moyens est sa réponse parfaitement adéquate à la déferlante Gassman. L’un ne va évidemment pas sans l’autre. Risi le sait, qui jusqu’au bout veille à cet équilibre entre les deux, intercalant temporairement l’incroyable charme de Catherine Spaak. Le cinéaste et ses deux coscénaristes (Ettore Scola et Ruggero Maccari) organisent autour de ce couple un fabuleux portrait de la société italienne de ce début des années 1960. Tout y passe ou presque, dans un registre moins farceur et décapant que dans Les Monstres, mais avec une acuité identique. Sortie des douleurs de l’après-guerre dans une sorte d’illusion lyrique, l’Italie se vautre dans une modernité consumériste que représente ici et entre autres le flamboyant et tape à l’œil coupé sport de Bruno, ou comment on passe du voleur de bicyclette au conducteur de bolide. On y voit une société catholique en plein désarroi avec ses séminaristes en panne qui ne parlent que le latin. Une société xénophobe qui s’affiche ouvertement comme telle face à une touriste noire, tandis qu’elle semble perdre toute mémoire récente et honteuse en reluquant des touristes… allemandes. Mais, on aurait évidemment tort de n’y voir qu’un film « historique » ou le témoignage d’une époque. Ce qui fait la force des films de Risi, quand ils sont réussis comme c’est le cas ici, c’est une indéniable capacité à mêler très habilement le particulier et l’universel, le pamphlétaire du jour et le moraliste du temps. C’est pourquoi, soixante ans plus tard, Le Fanfaron n’a rien perdu, ni de son charme ni de sa force. On se réjouit donc de cette belle édition en DVD qui aux bonus de rigueur ajoute un livret très pertinent, écrit par Marc Toullec. Oui, décidément, il faut voir et revoir ce film !

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Une tragédie non lacrymogène

© Gaumont - Wild Side Videos
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Le petit prince a dit, de Christine Pascal

Édité par Gaumont

Comment ne pas se réjouir de la sortie en Blu-ray de l’un des plus beaux mélos français des années 1990 ? Écrit et réalisé par l’actrice Christine Pascal, qui fut notamment l’égérie des premiers films de Tavernier, Le petit prince a dit raconte sans détour la mort annoncée d’une petite fille de dix ans atteinte d’une tumeur incurable au cerveau. Confié à la majorité des cinéastes français (ou non d’ailleurs), ce synopsis engendrerait un film catastrophe lacrymal et obscène. Ici, c’est tout le contraire : la cinéaste assume le pathos, sans jamais lui céder un pouce de dignité narrative et cinématographique. Aidée en cela par un casting tout aussi improbable sur le papier. Or, Anémone comme Richard Berry, dans le rôle forcément casse-gueule des parents, n’ont jamais été aussi bons. Bien des années plus tard, Nanni Moretti, avec La Chambre du fils, parviendra à renouveler l’exploit de Christine Pascal sans rien lui enlever de sa force et de sa singularité.

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Bijou cherche écrin

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La Rumeur, de William Wyler

Coffret édité par Wild Side Video

À l’heure où l’industrie française de la vidéo tire la sonnette d’alarme face à l’hydre tentaculaire de la VOD, il est bon de dire haut et fort combien elle assure un incroyable travail patrimonial que Netflix and co seraient bien en peine d’afficher. En donnant au film de William Wyler, La Rumeur, un si bel écrin (avec DVD, Blu-ray et livret illustré conséquent), son éditeur s’avère à la hauteur d’une démarche éditoriale digne de ce nom. Réalisé en 1961 (après une première version en 1936, déjà réalisée par Wyler), adapté de Lillian Hellman, porté par Audrey Hepburn et Shirley MacLaine et magnifié par le noir et blanc de Franz Planer et par la musique d’Alex North, ce bijou noir du cinéma américain sidère par sa vigueur absolument intacte. Ou comment la calomnie d’avant les réseaux sociaux faisait son œuvre tout aussi efficacement…

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Les soutiens idéologique et pécuniaire surprenants de « Black lives matter »

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Le pilote de Formule 1 Lewis Hamilton au grand prix d'Autriche, le 5 juillet 2020 © Dan Istitene/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22470519_000006

 


Après les GAFA, de grands groupes industriels soutiennent le mouvement Black Lives Matter. Les réseaux sociaux et les multinationales font cause commune avec ce mouvement racialiste à la mode. Une analyse de Caroline Valentin et Yves Mamou.


Que penser de Mercedes qui lutte contre le racisme en repeignant en noir ses monoplaces pour la saison prochaine de Formule 1 ? Que penser de l’Oréal qui renonce à l’utilisation des mots « blanc » et « blanchissement » pour tous les produits qui servent précisément à blanchir la peau ? Bref, que penser de ce vent d’antiracisme qui souffle sur les multinationales ? Tous les secteurs sont concernés : l’agroalimentaire, avec la disparition du grand-papa noir Uncle Ben’s, le cinéma avec le retrait par HBO de la vidéo d’« Autant en emporte le vent », la distribution avec Amazon qui soutient Black Lives Matter (BLM)… etc.

Que des marques mondiales surfent sur des thèmes sociétaux – déforestation, travail des enfants, développement durable – pour promouvoir leur produits ou leur image n’a rien de nouveau. Mais en endossant l’idéologie antiraciste, c’est un combat politique qu’elles ont décidé de mener. 

Les réseaux sociaux contraints de sortir de la neutralité

L’affaire Twitter-Trump-Facebook est particulièrement éloquente à cet égard. Le 26 mai Twitter a censuré un tweet de Donald Trump dans lequel ce dernier exprimait ses craintes que le vote par correspondance génère des fraudes électorales massives (en sa défaveur). 

Hostiles au « populisme » de Donald Trump qui arrête l’immigration et oblige les entreprises américaines à quitter la Chine pour se recentrer sur le sol des États-Unis, l’élite économique et financière américaine aurait-elle envie d’enrayer le processus en cours ?

Quelques jours plus tard, le meurtre de George Floyd par un policier blanc a déclenché des émeutes à Minneapolis, qui ont amené le président américain à lancer un avertissement aux émeutiers.  « Les pillages seront immédiatement accueillis par des balles » (« looting », « shooting »). Considérant que Donald Trump venait de déclarer sa « haine » à la communauté noire, Twitter a censuré le message présidentiel.

A lire aussi: Après les statues, les antiracistes cherchent à déboulonner les marques

Tous les regards se sont alors tournés vers Facebook. Le réseau social géant riche de deux milliards d’internautes allait-il suivre Twitter et censurer les messages – les mêmes que sur Twitter – de Donald Trump ? Visiblement gêné, Mark Zuckerberg a décidé de ne pas censurer Donald Trump. 

S’est alors enclenchée une incroyable réaction en chaîne. Sous la pression des associations antiracistes américaines (NAACP notamment), les très grands annonceurs de Facebook (Unilever, Levi’s, Coca-Cola, Starbucks, Adidas, Procter & Gamble, Apple et bien d’autres) ont bloqué leurs budgets publicitaires sur le site. Pas un jour ne passe sans que cette liste des entreprises qui boycottent Facebook ne s’allonge.  

Mais à travers Facebook, c’est Donald Trump qui est visé. Le président américain tire sa force des relations directes qu’il entretient avec son électorat à travers les réseaux sociaux (Twitter et Facebook principalement, mais aussi Reddit, Snapchat, Viber…). Au cœur de la campagne électorale américaine, les grandes entreprises américaines tentent donc d’inciter Facebook à couper Donald Trump de sa base électorale. Fin juin, sous prétexte de lutte contre le discours de haine, la plateforme Reddit a, supprimé « r/The_Donald », un groupe pro-Donald Trump créé en 2016 equi comptait près de 800 000 membres. La plateforme Twitch, contrôlée par Amazon (Jeff Bezos, PDG d’Amazon est un ennemi déclaré du président américain) et la plateforme Viber ont emboité le pas de Twitter et Reddit en censurant certains des messages de Donald Trump. 

Rien de nouveau?

Certains diront que les grandes entreprises se sont toujours engagées en faveur de tel ou tel candidat. En réalité, les grandes entreprises ont pendant longtemps financé aussi bien le candidat républicain que le candidat démocrate. Elles mettaient des billes dans les deux camps. Aujourd’hui, drapeau antiraciste au vent, les multinationales américaines ont entrepris de dézinguer le candidat républicain. 

L’affaire George Floyd, concomitante de l’affaire Facebook, indique que ce tournant antiraciste est bien plus qu’une simple posture marketing. En dépit des déclarations très violentes du mouvement marxiste noir Black Lives Matter, Amazon est allé jusqu’à annoncer son soutien au mouvement sur la page d’accueil de son site« Se taire, c’est être complice. La vie des Noirs compte », a déclaré Netflix sur Twitter. Disney, la Fox et la plateforme de films Hulu ont également fait un signe à BLM. Apple Music s’est jointe à la campagne «Black Out Tuesday» pour sensibiliser les gens aux problèmes d’inégalité ethnique systémique. Les marques de bonbons Gushers et Fruit by the Foot se sont associées pour condamner la brutalité policière et « se tenir aux côtés de ceux qui luttent pour la justice »Nike, Apple, Microsoft ont suivi Amazon et versent à Black Lives Matter des sommes à sept chiffres. 

Des soutiens à un mouvement belliqueux

Le soutien apporté par les grandes entreprises américaines à Black Lives Matter est un soutien à un mouvement révolutionnaire qui compte des milices dans cinquante États, qui occasionnent des violences aux côtés des Antifas et qui affirme que le racisme est systémique aux États-Unis. Voir les multinationales américaines soutenir un mouvement noir qui s’attaque aussi  radicalement à l’Amérique, à son histoire et à sa culture a de quoi surprendre. 

A lire aussi: Autant en emporte le « Woke »

Dans les années 1930, les industriels allemands finançaient le parti nazi dans l’espoir d’en finir avec le parti communiste allemand, avec les résultats que l’on sait. Hostiles au « populisme » de Donald Trump qui arrête l’immigration et oblige les entreprises américaines à quitter la Chine pour se recentrer sur le sol des États-Unis, l’élite économique et financière américaine aurait-elle envie d’enrayer le processus en cours et d’empêcher la réélection de Donald Trump ?

Cory Maks, chercheur en sciences politiques et maitre de conférences à l’Université George Washington, constate depuis 2008 une augmentation spectaculaire de l’activisme des grandes entreprises sur ces sujets liés à la race, à l’immigration et aux droits des LGBT. Il explique ce phénomène par le fait que les dirigeants des grandes entreprises sont issus de l’élite riche traditionnellement plus progressiste socialement que les pauvres. Cette élite progressiste a tendance à utiliser le pouvoir économico-politique de leurs entreprises en faveur de buts qui vont « bien au-delà des intérêts économiques de cette entreprise ». L’action des patrons de Twitter, Amazon, Apple, Netflix et de bien d’autres apporte la preuve que cette élite économique a une idéologie politique personnelle à promouvoir.

Dans un article intitulé « Les sauveurs blancs de l’Amérique » publié sur tabletmag.com, le chercheur Zach Goldberg montre que sur les questions de justice raciale et de justice sociale, « les progressistes blancs sont touchés par un progressisme si radical qu’ils sont aujourd’hui le seul groupe démographique d’Amérique à afficher un parti-pris qui place les intérêts d’autres groupes ethniques au-dessus des intérêts de leur propre groupe ethnique ». Goldberg estime que les progressistes blancs américains font aujourd’hui passer les intérêts des minorités de couleur et des immigrants avant leurs propres intérêts et avant l’intérêt des Etats-Unis eux-mêmes. 

Millénarisme multiculturel

Des sondages menés par le Roper Center for Public Opinion ont montré que les perceptions des progressistes blancs sur les discriminations subies par les Noirs sont en évolution rapide. Ainsi, de 1996 à 2010, le nombre de progressistes blancs qui considéraient que les discriminations infligées aux noirs représentaient un motif de préoccupation « très sérieux » était stable (27% en 1996 avec un léger déclin à 25 % en 2010). Mais à partir de 2010, le tournant s’amorce et en en 2015, les progressistes blancs sont 47% à s’horrifier des discriminations subies par les noirs. En 2016, ils sont 58%. 

A lire ensuite: La « cancel culture », cette effrayante intolérance progressiste

Sur un sujet similaire, le traitement judiciaire des Noirs, les mêmes évolutions se remarquent. En 1995, 2000, et 2007, un progressiste blanc sur deux estimait que la justice traitait aussi équitablement les noirs que les blancs.  Mais en 2014, 70% des progressistes blancs estimaient que la justice affichait un « parti pris négatif » envers les noirs tandis que le pourcentage de ceux qui affirment que les noirs sont « judiciarisés équitablement » est tombé à 20%.

Ces progressistes blancs sont frappés de ce que le politologue Eric Kaufman a appelé le « millénarisme multiculturel », soit la croyance que la disparition de la majorité blanche ouvrira la voie à une société plus progressiste et plus juste sur le plan racial. C’est pourquoi le soutien apporté par certaines catégories de progressistes blancs à l’immigration et à l’ouverture toujours plus grande des frontières coïncide avec la critique toujours plus acerbe des « privilèges blancs » et cet étonnant soutien à Black Lives Matter. 

Le bon sens inciterait à tourner ces mouvements de pensée en dérision. Mais on aurait tort. Le millénarisme finit rarement en fête familiale. Cette révolte des progressistes blancs est moins balisée, moins évaluée et étudiée en France et en Europe, qu’elle ne l’est aux États-Unis. Les chiffres et les études manquent. La révolte des progressistes blancs n’a pourtant rien d’exclusivement américain, elle existe ici aussi et est tout aussi virulente. La prise en main des rues par nos Black Blocks, la prise en main des universités par nos islamo-gauchistes sont là pour le prouver.

Don Juan au Touquet

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Le Touquet Photo: Unsplash

Bleu, saignant ou à point ? de James Holin est plus qu’un bon polar d’été. C’est un livre qui brosse avec talent le portrait des dragueurs obsessionnels du XXIè siècle, ces Don Juan modernes… que seule leur propre personne intéresse.


Une fois réprimé le réflexe de recul face à la couverture d’une laideur criminelle – et sans aucun rapport avec le contenu –, le lecteur curieux est vite récompensé. Au-delà d’un polar bien ficelé à lire sur la plage, Bleu, saignant ou à point ? En mode séduction au Touquet, de James Holin, est une micro-étude du comportement séducteur, fort utile en cette période de l’année où l’« amour » rime moins encore que d’habitude avec « toujours ».

James Holin. © James Holin
James Holin.
© James Holin

D’ailleurs l’« amour » n’a proprement pas de place dans l’histoire de James Holin, ou plutôt de son personnage : Dragoljub, dit Drago, un jeunot d’origine bosniaque exilé en France où il s’entraîne avec  rigueur pour participer au « World Seduce Tour ».

A lire aussi, du même auteur : Libertinage, que la fête recommence !

Le jeu, réunissant au Touquet les meilleurs lovelaces du monde sous l’égide de Sky TV, et bien qu’il soit romanesque et loufoque à souhait, s’inspire pourtant de l’autobiographie de Neil Strauss. Il y a une décennie, cet ancien journaliste de Rolling Stone reconverti en coach en séduction a fait date en publiant The Game : les secrets d’un virtuose de la drague, bourré de conseils et d’exercices pratiques. Avide de succès, Drago suit ses instructions à la lettre et, faille narcissique aidante, s’engouffre dans le pitoyable rituel de la pêche aux 06. Incapable de s’assumer dans le désir pour une femme, même dans la rencontre avec Michèle, une avocate quinquagénaire, l’apprenti Don Juan confond sa névrose avec la voie vers l’accomplissement. La grande réussite de Holin est de rendre son héros totalement inconscient de sa propre misère affective, de sa versatilité, de sa condamnation à répéter à l’infini, tel un Sisyphe de la jouissance, la même phrase-accroche, « j’aime votre style », en assujettissant son estime de soi à la réponse d’une femme visée au hasard. Dans l’impasse de son désir aussi impuissant que constant, Drago renonce, sans le savoir, à la merveilleuse et risquée passion de l’autre, pour se vouer à la seule passion d’un séducteur obsessionnel : lui-même. Il faut pourtant lui reconnaître le courage d’aborder les femmes dans la rue, art désormais révolu et sans doute bientôt pénalisé.

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Jean-Pascal Zadi: derrière la vanne, un propos douteux

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"Tout simplement noir", film de Jean-Pascal Zadi (2020) © GAUMONT / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP

Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi est une comédie antiraciste qui se transforme en mauvais pamphlet racialiste.


Il arrive à tout le monde de dire une bêtise. Parfois celui qui la prononce est traversé après par un éclair d’intelligence qui le fait sourire de son idiotie, la faisant passer pour une blague. Le film de Jean-Pascal Zadi,  Tout simplement noir, présentation semi-drolatique d’une France d’apartheid, ressemble à ce faux rire partant d’une vraie médiocrité.

Un film en noir et blanc

Voici le « pitch ». Jean-Pascal Zadi, le metteur en scène, est au départ un acteur noir, médiocre qui s’illustre publiquement par des happenings antiracistes comme le saccage d’une terrasse où il pioche dans les assiettes des blancs attablés pour « montrer ce qu’est la colonisation ».

A lire aussi: #BlackCésar: le cinéma français est-il vraiment raciste?

Il souhaite organiser une marche militante dédiée aux hommes noirs – puis aux Noirs tout court, grâce à une pirouette scénaristique au ras des pâquerettes – place de la République, le 27 avril, jour de l’abolition de l’esclavage en 1848, et finalement disqualifiée comme « date de blanc ». Pour faire parler de son grand raout, Zadi rencontre des personnalités du showbiz, notamment Fary qui lui ouvre ses accès dans le milieu, et chaque scène raconte une nouvelle rencontre avec une autre personnalité noire. Si le film a une intelligence, c’est celle d’exposer ainsi une pluralité de réactions, certains Noirs ne souhaitant pas se mêler à une marche communautaire parce qu’ils sont pleinement intégrés à la France. L’anti-héros s’égare quant à lui au fil des scènes dans un propos politique dont on ne saurait dire s’il relève de la simple blague ou de du propos engagé.

Au premier degré et demi

Au second degré, le film serait passé pour une simple comédie moyenne et familiale – style Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?  : vannes communautaires mille fois poncées que les auteurs vivent peut-être comme des transgressions, faux débats de société, partagé entre repentance mémorielle et devises républicaines creuses car sans implication, bref : au second degré, rien à signaler. Le héros ne serait qu’un mauvais interprète qui impute ses échecs au « racisme systémique », comme tout indigéniste qui se respecte, ou à la manière dont l’antisémite de Sartre reproche au juif son omniprésence, qui l’empêche de gravir les échelons de la réussite sociale. On peut donc regarder ce film comme une dénonciation du communautarisme.

Jean-Pascal Zadi aurait pu faire du Molière, qui n’y va jamais avec le dos de la cuillère avec ses personnages. Car chez les précieuses, l’avare ou le bourgeois gentilhomme, le ridicule est toujours poussé à bout et rien n’est à sauver chez eux.

Jean-Pascal Zadi est plus frileux : son personnage est mauvais, parfois exécrable, jaloux d’un Omar Sy à qui il aurait tout à envier, jusqu’au sourire éclatant. Pourtant il émane de cet engagement politique stupide du personnage central un je-ne-sais-quoi très sérieux.

Une déclaration d’hostilité à la France blanche?

La fin ne laisse plus d’ambigüités sur les intentions réelles d’un film qui, comme un spectacle de Dieudonné – cité comme le « Noir infréquentable » du film – surfe constamment entre le faux rire sympa et la lutte idéologique. Dans un « face caméra » qui ne fera sans doute pas date dans l’anthologie du cinéma, Fary déclare ce que Zadi avait déjà déclaré au début : « La situation des Noirs en France est catastrophique ». Pour cela il appelle les noirs de France à « ne rien faire » le 15 octobre. De cet appel à la grève général, Fary veut voir si les Noirs « manquent à la France ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et on fera taire tous les affreux

Le film se conclut donc sur une stance déclamée dans le générique de fin par un humoriste qui a fait sa carrière sur des vannes communautaires et des attaques contre Eric Zemmour (quelle originalité !). Habillée en fringues de luxe dans un beau bureau parisien, la starlette interpelle le spectateur, surtout s’il est blanc, pour lui apprendre qu’il est raciste comme son pays et que sa couleur est son avantage. Si le message n’était pas bien passé, les seuls blancs apparaissant dans le film sont là pour le marteler : ils sont racistes comme le réalisateur joué par Matthieu Kassovitz, sauf bien-sûr Augustin Trapenard et la femme de Jean-Pascal Zadi. Car si les racistes avaient à l’époque leur « bon nègre », certains noirs ont aujourd’hui leur « bon blanc bec ».

Eric Judor et Fabrice Eboué ne suffisent pas à sauver le film

J’aurais aimé simplement rire de ce film, dans lequel on retrouve Eric Judor ou Fabrice Eboué, ils m’ont comme toujours plié de rire. On peut bien-sûr prendre ce film à la légère en mettant de côté son racialisme.

Mais dans le contexte où nous nous trouvons, à l’heure où les statues de Churchill et de Colbert sont en péril, où il est de bon ton de démolir tout témoignage d’une histoire qu’on dit coupable, à l’heure où l’on fantasme des inégalités raciales qui ne se résorberaient qu’après la dégradation de « l’homme blanc » en citoyen de seconde zone, je déciderai de prendre ce film pour ce qu’il est politiquement : une déclaration d’hostilité à la France blanche.

Tout simplement noir de Jean-Paul Zadi, en salle depuis le 8 juillet.

Obsédés asexuels

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Le sigle LGBT ne cesse de se rallonger au gré des caprices des minorités sexuelles. Jamais en retard d’un combat sociétal, le Canada y regroupe douze orientations sexuelles dont certaines paraissent pour le moins fantaisistes : LGBTTIQQ2SAAP ! Quésaco ? Le second T signifie « travesti.e ou transexuel.le », le Q « questioning » (ceux qui n’ont pas encore décidé de leur orientation), 2S désignent les « bi spirited » (« bi spirituel »), c’est-à-dire tous ceux qui se sentent tantôt homme, tantôt femme dans la culture amérindienne… Gare à l’appropriation culturelle !

A lire aussi: Les Anglais laissent tomber le T

Et ce n’est pas fini : P regroupe les « pansexuel.e.s » et A les asexuels.

Cette dernière tribu fait justement l’objet d’un long d’article d’Agnès Giard sur son excellent blog Libé, « Les 400 culs ». Au fond, qu’est-ce qu’un asexuel ? Loin de l’abstinent occasionnel ou du serial loser à la Jean-Claude Dusse, l’asexuel revendique ne pratiquer aucun sport horizontal. Dès 1980, le manuel des troubles mentaux américain DSM classait l’absence de désir sexuel parmi les pathologies. « Dans notre société, une vie conjugale sans sexe est considérée comme insalubre et une relation sexuelle sans orgasmes comme malsaine voire suspecte », y lisait-on. Rien d’étonnant à ce que les asexuels se disent discriminés en raison de leur état… Revers du jouir sans entraves de Mai 68, l’asexualité nous rappelle que l’Occident a troqué la morale religieuse contre une injonction au plaisir. Lorsque l’orgasme devient obligatoire et que des féministes confectionnent des clitoris en pâte à sel pour expliquer comment les faire jouir, on comprend que certains passent leur tour.

 Vous appréciez Causeur ? Cette brève est issue du magazine en kiosque n°81, procurez-le vous !

Pas de vacances pour le cafard!

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A. Dombasle dans "Un indien dans la ville", film de 1994 real : Herve Palud Photo: COLLECTION CHRISTOPHEL © Canal+ /jean Marie Leroy Jean Marie Leroy / Collection ChristopheL via AFP

Dans un recueil de nouvelles dirigé par Stéphane Rose, seize écrivains ont décidé de nous casser le moral. Comme ils le font bien, on en ressort en pleine forme.


Attention, livre méchant. Contre les idéologues du bonheur, les fanatiques du développement personnel, les experts de la pensée positive et tous ceux qui font profession de rendre heureux ou, pire, qui croient l’être à travers ce que l’on appelle les Feel good books, ces fameux « livres qui font du bien », Stéphane Rose et ses acolytes ont déclaré la guerre dans Cafard Noir.

Misanthropie et meurtre en série

Ici, pas de pitié pour les bons sentiments et leur « beau fixe » obligatoire (Myriam Berliner) où l’on nous exhorte à « devenir nous-mêmes en mieux » à travers un « training autogène » (Pascal Fioretto). Au bûcher, les « citations motivationnelles » censées redonner la pêche – du genre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Benjamin Fau), L’odeur de mon chagrin est plus forte dans les bois (Arnaud Vaulhallan) ou encore Quand viennent les nuages, il est temps de partir (Ornella Caldi) et qui donnent plutôt envie « d’immoler des chatons sur fond de heavy metal » (Laurette Polmanss.) À la roue, le Jolly Good Fellow professionnel qui n’est jamais qu’un imposteur « vivaplantesque » à la Pierre Rahbi ou un bouddhiste de pacotille à la Mathieu Ricard et tel que le décrit la très méchante (et donc très réjouissante) Anne Bouillon dans sa nouvelle du même nom, l’une des plus misanthropes du volume. Avec ou sans Sirop de grenouilles (David Vauclair), on massacre allégrement tout ce qui relève de cet épicurisme de Prisunic auquel se réfèrent tant de Chouquette (Marcel Caramel) et de Choupinette (Patrice Jean) – sans oublier la « pupuce » de Stéphane Rose, toujours prête à faire « un grand sourire à la vie. » Il est clair que les lectrices de Femme actuelle ou de Psychologie magasine, premières victimes de ce commerce du happiness, ne sont pas à la fête dans ce recueil où burlesque et pathétique vont de pair, les auteurs et surtout les autrices ayant visiblement pris un malin plaisir à conter les mésaventures socio-culturelles des nouvelles Justine (comme la Mona de Laurence Balan). C’est que l’Attractive world (Nicolas Cartelet) est une sorte de fascisme soft qui provoque autant le naufrage de soi (R comme ratage, Delphine Dubos) que le meurtre en série (La fête des mères de Diane Peylin) en passant par le drame social (Rocinha d’Eugénie Daragon.)

Chroniques d’époque

Bien plus qu’un livre de plage, Cafard noir se relève alors une formidable chronique de l’époque, d’ailleurs de fort bonne tenue littéraire (Patrice Jean, tout de même), aux tangentes particulièrement incorrectes, et que les pessimistes heureux de notre genre auront beaucoup de plaisir à lire autant qu’à offrir aux optimistes malheureux de leur entourage. Car n’oubliez pas, « Le bonheur, c’est plus fort que les nazis. »

Cafard noir – seize leçons d’enveloppement personnel, sous la direction de Stéphane Rose, Éditions Intervalles, 190 pages.

Cafard noir: Seize leçons d'enveloppement personnel

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La vie d’un chauffeur de bus compte (aussi)!

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Le ministre Gérald Darmanin s'est rendu à Bayonne le 11 juillet 2020 et a rencontré la famille du chauffeur mort © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22472376_000002

La philosophe Françoise Bonardel appelle les citoyens français à tirer des enseignements de la mort du chauffeur de bus de Bayonne. Elle y voit bien plus qu’un fait divers violent.


* devenu le cri de ralliement des manifestants après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020.

Le calvaire du chauffeur de bus Philippe Monguillot tabassé à mort par des voyous n’a rien d’un fait divers, par nature anecdotique et vite noyé dans la masse des informations du même type qui, par leur diversité même, font diversion par rapport à l’essentiel : peut-on encore, quand on est français, vivre en sécurité dans son pays ? C’est donc là un fait de société accablant, révélateur de « l’ensauvagement » grandissant de la France, et qui devrait mobiliser tous les citoyens bien au-delà des origines ethniques et des clivages politiques. Que les coupables présumés soient d’origine maghrébine ne change rien à l’affaire, mais attire l’attention sur la méprise qui sous-tend, en bien des circonstances tout aussi dramatiques, le « vivre ensemble » à la française : une idéologie consolatrice fondée sur le déni des réalités de terrain que ne connaissent que trop bien les gens de métier (policiers, pompiers, médecins, éducateurs) qui s’y confrontent au quotidien.

Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003
Veronique Monguillot et ses filles dans une manifestation pour Philippe, le 10 juillet 2020, à Bayonne © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22471502_000003

Quand un rappel à l’ordre se transforme en arrêt de mort

On se gardera évidemment de tout amalgame simplificateur entre la situation des Noirs aux États-Unis et celle d’un Blanc chauffeur de bus en France. Dans les deux cas pourtant c’est le rapport à l’ordre public qui est en cause : par excès quand des policiers gardiens de cet ordre abusent de leur pouvoir en assassinant froidement un homme présumé innocent ; par défaut quand un pays n’est plus capable de faire respecter l’ordre républicain sans lequel l’exercice d’un métier, a priori aussi peu dangereux que celui de chauffeur de bus, risque à tout moment de se transformer en guet-apens, et un simple rappel à l’ordre en arrêt de mort. Dans quel code du travail est-il désormais inscrit qu’en dehors des professions jugées « à risques », faire correctement son métier suppose qu’on soit prêt à sacrifier sa vie ? On mesure la dérive d’une société quand l’application d’une règle d’utilité publique – payer son ticket de transport, porter un masque – devient une menace de mort pour qui en exige l’application stricte. On comprend pourquoi tant de conducteurs, de contrôleurs et d’usagers des transports en commun choisissent de faire profil bas plutôt que de mettre leur vie en danger.

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Car pour les plus téméraires c’est bien de sacrifice qu’il s’agit désormais, plus ou moins librement et consciemment consenti. La mort du lieutenant-colonel Beltrame eut à cet égard le relief, le tranchant des gestes exemplaires qui font les héros ; ceux dont on se souviendra longtemps et dont l’acte de bravoure est appelé à devenir légendaire. L’émotion collective une fois retombée, et d’autres agressions tout aussi sauvages prenant la relève, il est probable que ni la mort de Philippe Monguillot ni celle du gendarme Mélanie Lemée tuée par un chauffard récidiviste sous l’emprise de stupéfiants, ne s’inscriront dans les livres d’Histoire. La disproportion entre la cause dérisoire du drame de Bayonne et son issue tragique témoigne en tout cas du dérèglement profond d’une société incapable d’éradiquer une gangrène en voie de banalisation.

Barbarie ?

Que le mal se soit banalisé prend il est vrai un autre sens, une autre tournure qu’à l’époque d’après-guerre où Hannah Arendt constatait que le bourreau Eichmann, auréolé par l’horreur de ses crimes, n’était au fond qu’un fonctionnaire minable, obéissant aveuglément aux ordres de ses supérieurs et agrémentant sa servilité d’un zeste de morale kantienne pour se rendre irréprochable. Minables, les agresseurs de Philippe Monguillot ou de Mireille Knoll le sont tout autant, mais le mal qu’ils incarnent s’est banalisé du fait de la fréquence croissante de ces actes de violence barbare, et du caractère purement pulsionnel et primaire des motivations des tueurs : on ne veut recevoir d’ordres de personne, on hait viscéralement les Blancs ou les Noirs, les Juifs ou les Arabes, on veut impressionner sa bande de copains, etc. Banalisé aussi par l’indifférence des agresseurs aux conséquences humaines de leurs actes ; leur indifférence devant la souffrance de leur victime et de ses proches n’étant qu’artificiellement compensée par l’émotion collective que suscitent leurs forfaits. Mais le fait de juger un acte « barbare » n’a jamais fait reculer la barbarie, et c’est à moindre frais qu’on se dédouane ainsi de toute sympathie pour l’infamie.

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Sans doute est-ce là l’ambiguïté des marches blanches au cours desquelles se mêlent pacifisme réconciliateur (« Tu n’auras pas ma haine ») et indignation face aux actes commis. Symboles de l’innocence outragée, martyrisée, elles font figure de contrepoison attestant que la société n’est pas en aussi mauvaise santé que pourraient les laisser penser les exactions des pervers, malfrats et tortionnaires. À travers la sincérité et la dignité des participants, le corps social se redonne de lui-même une image honorable, mais cette blancheur symbolique souligne aussi indirectement son incapacité à mettre un terme aux maladies qui le rongent : conflits sociaux récurrents et de plus en plus violents, actes de terrorisme divers, pédophilie et pornographie, accoutumance à l’horreur, etc. La blancheur n’efface pas le sang, ni la pureté l’ignominie. On se croirait parfois revenu dans les années 1930 où les pacifistes faisaient entendre leur voix dissidente tandis que les hordes de SA semaient la terreur outre-Rhin. C’est d’action publique dont on a plus que jamais besoin : équitable, mais déterminée. C’est la conscience collective qui doit se réveiller en refusant les anesthésiants idéologiques qui l’empêchent d’exercer le pouvoir qui est le sien : discriminant sans être pour autant discriminatoire comme le craignent les belles âmes toujours prêtes à imputer aux victimes la responsabilité de ce qui leur arrive. Si dignes soient-elles, les marches blanches ne font au mieux que souligner le divorce entre l’opinion publique qui pleure et s’indigne à juste titre, et les dirigeants politiques qui ont laissé s’installer, par incompétence ou lâcheté, une situation devenue ingérable puisque c’est maintenant une grande partie du tissu social français qu’il faudrait détricoter pour le remailler.

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Le mépris insolent de la vie humaine récemment affiché par les jeunes tortionnaires du chauffeur de bus ne fait pas que bafouer les valeurs humaines et républicaines qui fondent la vie en société. En ces temps de pandémie, il entre aussi en collision avec l’impératif moral voulant qu’on sauve à tout prix des vies plutôt que l’économie, même si on ne sait plus très bien ce que « vaut » désormais la Vie coupée de la transcendance qui la sacralisait : « L’idolâtrie de la vie nue ne serait donc qu’une étape transitoire précédant son abaissement radical », conclut Olivier Rey[tooltips content= »Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Paris, Gallimard, 2020, coll. « Tracts », n°15. »](1)[/tooltips]. Peut-être serait-il temps de se demander si la banalisation des délits et actes de barbarie n’est pas elle aussi une anticipation de cet abaissement. Le divorce est en tout cas de plus en plus évident entre ceux et celles qui réparent, consolident et sauvent des vies au prix de sacrifices personnels parfois inouïs sans se préoccuper de savoir ce qu’elles « valent », et les bandes de barbares qui décident que la vie de leurs congénères – ne parlons plus de concitoyens ! – ne vaut rien sinon en ce qu’elle leur offre le plaisir de pouvoir la détruire. La mise en lumière de cette césure est trop brutale, trop crue pour qu’on se contente de formuler des vœux pieux quant à la rééducation morale et la réinsertion sociale de ces jeunes criminels.

Il va donc bien falloir également que les Français sortent un jour de leur éternelle adolescence et clarifient sans trop tarder leur rapport ambigu aux règles communes et à l’ordre public qui ne leur semblent souvent exister que pour être transgressés, et qu’ils en viennent à s’apercevoir qu’ils passent eux aussi parfois, sans forcément le vouloir, dans le camp des meurtriers potentiels et des barbares : irrespect des règles de bon voisinage et de circulation routière et urbaine, culte de son image et mépris de la vulnérabilité d’autrui, incapacité à supporter la moindre frustration sans réagir de manière compulsive et agressive…Tant que l’idée même d’ « ordre public » sera perçue comme fascisante et liberticide – ce qu’elle est parfois, ce qui appelle la vigilance – et que la nécessité au moins temporaire de s’y plier suscitera la désinvolture rigolarde des uns et les provocations asociales des autres, on ne voit pas pourquoi des voyous décérébrés ne s’engouffreraient pas dans cette faille civique pour faire voler l’ordre républicain en éclats.

L'Idolâtrie de la vie

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Joe Biden, une parenthèse inattendue

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Joe Biden à Philadelphie, le 11 juin 2020 © Matt Slocum/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22463610_000002

Aux États-Unis, si l’on en croit les sondeurs qui s’étaient vautré la dernière fois, Joe Biden est le grand favori pour remporter la présidentielle à l’automne. Mais la campagne est encore longue, et Donald Trump espère créer la surprise avec sa majorité silencieuse…


Il est difficile de trouver sur la planète un homme politique à qui le malheur du coronavirus a été plus bénéfique qu’à Joe Biden ! Au plus mal dans la course à l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle encore en février dernier, et en retard, notamment, sur le charismatique Bernie Sanders, l’ex-vice-président de Barack Obama a effectué un incroyable come-back au début du mois de mars, lors de sa prestation au fameux Super Tuesday[tooltips content= »Le 3 mars NDLR »](1)[/tooltips].

À cette occasion, il a remporté les votes dans 10 états sur 14, et est passé devant son rival principal. Et même si Sanders a résisté en s’imposant dans le plus grand État du pays (la Californie) et en faisant presque jeu égal au Texas, la dynamique de la victoire s’est installée du côté du Biden.

Bernie Sanders, cet inconnu…

Nous sommes alors au mois de mars. Des jours historiques. La réalité de la pandémie à laquelle nous n’avons pas voulu croire a fini par déclencher son impitoyable logique. Et Sanders apportera finalement son soutien à Biden mi-avril, en se retirant de la compétition.

Quand la peur gagne les esprits, le logiciel électoral change drastiquement. Il cherche les options les plus rassurantes et ne laisse pas de place aux expériences inconnues. Joe Biden est l’incarnation de la politique américaine que les gens connaissent et ont vu à l’œuvre. Ce n’est naturellement pas le cas du candidat indépendant du Vermont. La chaine CBS News a reporté que selon son enquête réalisée le 18 mars dans 2 états (Missouri et Michigan) les électeurs accordaient bien plus leur confiance à Joe Biden qu’à Bernie Sanders en cas de crise majeure : 61% contre 27% dans le premier État, 51% contre 32% dans le second.

Une élection sans aucun meeting

La vague de l’épidémie n’a pas simplement porté l’ancien vice-président des États-Unis vers une victoire très prématurée aux primaires démocrates. Elle lui a offert le luxe incroyable de passer le reste de la campagne électorale dans un bunker, sans dépenser ni l’énergie, ni les moyens que les meetings pompent sans compter en temps normal. Biden renonce même à tenir tout rassemblement avec ses supporters jusqu’au jour de l’élection de 3 novembre ! Et il voit malgré tout sa cote continuer de grimper dans les sondages des intentions des votes. C’est tout simplement inespéré pour ce bientôt octogénaire, qui a été l’objet des moqueries de son propre camp à cause de ses gaffes à la répétition (presque à chaque prestation publique) et de ses discours de plus en plus raccourcis… Les médias pro-républicains, à l’image de la chaine Fox News évoquent même la démence.

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Ils peuvent bien pérorer: le candidat démocrate et ses conseillers ont parfaitement compris que le mal du Covid-19 est devenu leur allié majeur, un ange gardien d’un véritable conte de fée, qui vient un jour et vous dit : « je t’amènerai à la victoire, tu n’as qu’à me suivre ».

Trump aux prises avec la crise sanitaire

La situation est devenue d’autant plus confortable pour le candidat démocrate que le président en fonction Donald Trump, le dernier « obstacle » pour accéder à la Maison Blanche, a pris une posture diamétralement opposée vis-à-vis de la pandémie. Habitué à gagner toutes les batailles, sorti miraculeusement de tous les pièges que les démocrates lui ont tendus tout au long de son mandat, et surtout fort de son bilan économique, Donald Trump n’a pas compris comment cette maladie contagieuse et immaitrisable a pu surgir sur son chemin.

Son erreur principale a été celle de tous ceux qui ont voulu établir un rapport de force avec le virus, le dominer ou défier sa puissance. Personne dans cette catégorie n’a été épargné : ni les scientifiques les plus respectables tel le professeur Raoult, ni les populistes frôlant le pathétique, tel le président du Brésil Jair Bolsonaro.

Le pouvoir de cet « ennemi invisible » qu’est le coronavirus, comme l’a qualifié Trump, a pris le visage d’un homme avenant et posé en personne de Joseph Robinette Biden Jr. Coté programme, le candidat démocrate ne prend pas beaucoup de risques non plus. Évidemment plus social que son rival, il promet d’augmenter les impôts pour les plus riches (39,6 % au lieu des 37% actuels pour les salaires au-dessus de 400 000 dollars par an) et pour les sociétés (l’impôt sur les sociétés passerait de 21% à 28%). Un peu plus de pression fiscale donc, mais pas trop non plus, comme on le note. Et surtout, sans chercher à être original, Biden veut marcher sur la voie bien pavée par son rival républicain du patriotisme économique. Avec un slogan : « Buy American ».

On est loin d’une ambition de rupture comme l’a fait Trump à son arrivée à Washington ou celle promise par le « socialiste » Bernie Sanders. En temps normal, dans une Amérique qui a déjà fait preuve des choix électoraux les plus audacieux, un choc Trump – Sanders aurait été spectaculaire, plein d’enseignements pour le monde entier. Une telle confrontation attendra : l’élection présidentielle américaine s’annonce comme une parenthèse ennuyeuse, comme celle dans laquelle se trouve la planète depuis le mois de mars. Une parenthèse qui nous oblige à garder bonne distance avec tout ce qui nous passionne… Une parenthèse qui semble avoir trouvé son ambassadeur en Joe Biden.