Une vidéo, partagée par le groupe féministe Les Algériennes, révèle parfaitement bien les mécanismes et les ressorts invisibles qui sous-tendent le voilement des femmes musulmanes, tout en exposant la problématique du « libre choix ».


J’ignore qui est cette enfant, je ne connais ni son identité ni le contexte exact de la diffusion de cette vidéo. D’après les quelques informations que j’ai pu glaner, c’est le père qui a diffusé la vidéo.

Confiance en soi troublante

La petite fille doit avoir entre huit et onze ans. Elle parle de manière assurée et semble totalement à l’aise face à la caméra. Son visage respire la détermination, son regard déborde d’un mélange d’aplomb et d’effronterie infantile.

Encore plus que la confiance en soi ou l’assurance, cette frêle et mignonne enfant s’exprime avec autorité: elle emploie le ton docte et supérieur de celui qui pense détenir la vérité. Elle sait poser sa voix, et jouer avec les inflexions, je la trouve bien plus éloquente que nombre d’adultes.

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Dans cette vidéo, elle s’adresse aux internautes, elle affirme vouloir comprendre les critiques dirigées contre la pudeur (Sotra), elle se demande pourquoi les vidéos qui propagent l’indécence (Tabarouj) ne font pas réagir, tandis que celles qui traitent de pudeur sont décriées. Je pense qu’elle doit faire référence au voilement des petites filles ou au Niqab.

« Cela ne vous paraît pas honteux de voir une moutabarija (femme indécente) s’afficher, au contraire, cela vous attire ! » déplore-t-elle à 0,17 minute. J’ai maintes fois entendu prononcé le mot moutabarija, souvent par des islamistes, rarement par des enfants.

L’opposition sémantique pudeur (sotra) et l’indécence (tabarouj) est un axe fondamental dans la dialectique des islamistes. Selon leur vision binaire, les femmes se divisent en deux catégories: les vertueuses (voilées) et les indécentes (toutes les autres). J’ai beau savoir que certaines idéologies n’hésitent pas à utiliser les enfants, il me paraît toujours choquant d’entendre proférer ce genre de notion par une bouche innocente. 

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La première fois que j’avais entendu ce mot moutabarija, c’était en Algérie dans les années 90. Au départ, le terme désignait les femmes jugées habillées de manière provocante (jupe courte ou décolleté). Ensuite, la signification a évolué pour s’étendre à toutes les femmes qui ne se couvrent pas la tête, voire celles qui portent un voile estimé non conforme à la charia. 

Dans la vidéo, la petite fille s’adresse ensuite aux femmes non voilées : « Toi, la moutabarijaa, lorsque tu me vois, ne ressens-tu pas de la jalousie (dans le sens premier de vergogne, honte de soi) en me voyant, moi enfant, porter un voile? Ne te dis-tu pas, elle est mieux que moi, elle est plus jeune que moi et porte le jilbab (le voile réglementaire des extrémistes) ? »

Propagande islamiste sur les réseaux sociaux
Propagande islamiste sur les réseaux sociaux

Les femmes “Chupa chups”

Cette formulation simpliste est d’une efficacité redoutable: elle a grandement contribué au voilement des femmes, une sorte de benchmarking de la vertu ; les femmes qui portent le voile sont plus vertueuses que celles qui ne le portent pas, celles qui ne le portent pas sont par conséquence des femmes légères qui ne devraient pas se plaindre si elles sont importunées, voire violées.

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Cette représentation manichéenne est largement relayée par les islamistes. S’il y avait une seule image pour incarner cette conception ça serait celle de la sucette, qui sans son emballage se retrouve couverte de mouches à merde (les hommes), contre celle qui se préservent et restent « propres » en gardant l’emballage. Lorsque Hani Ramadan, le frère de Tarik, compare les femmes non voilées à une pièce de deux euros qui passe d’une main à l’autre, et les femmes qui le sont à une «perle dans un coquillage» il n’invente rien, c’est une rhétorique somme toute classique ; l’idée ici est de sous-entendre que la femme non voilée est dénuée de valeur, contrairement à celle qui « fait le choix » de se voiler.

Hiérarchie parmi les femmes

On a sans doute injecté dans l’esprit de cette petite fille que la pureté islamique au féminin, s’affiche et s’incarne dans le port du voile réglementaire, à plus forte raison si la voilée n’est pas encore nubile.

L’enfant est ainsi pure parmi les pures. J’imagine sans peine qu’on lui répète que son choix la rend unique et spéciale. La femme en devenir se retrouve ainsi au-dessus de toutes les autres femmes, y compris celles censées représenter l’autorité.

J’ai déjà pu observer cette caractéristique chez certaines voilées zélées, notamment dans les années 90, à l’époque où j’étais encore étudiante à l’université algérienne. Certaines jeunes femmes qui faisaient partie des cercles salafistes nous prenaient de haut. Nous étions les égarées… des filles de mauvaise vie… parce qu’on s’habillait à l’occidentale et qu’on se mélangeait aux hommes.

Pas honte d’être “moutabarija”

Moi la moutabarija, j’écris ce texte avec colère. Pas contre la jeune fille bien sûr! Mais contre ceux qui l’utilisent pour servir leurs intérêts. Je n’éprouve aucune jalousie, et encore moins une quelconque honte de moi en voyant une enfant ensevelie dans un long tissu sombre. J’éprouve seulement une immense tristesse. Grandir avec l’idée que son corps et ses cheveux sont si monstrueux qu’il faille les cacher est triste, grandir en pensant que son corps est un danger qui menace l’équilibre de la société aussi.

Un bout de tissu c’est finalement facile à enlever. En revanche, rien n’est plus tenace qu’une idée martelée dans un jeune esprit en formation. 

Vers 0.38 minute la petite dit: « Depuis que je suis petite je veux porter le jillbab… Personne ne m’y a forcée, papa ne m’a jamais demandé de le porter, c’était ma volonté, et maintenant, grâce à Allah, je suis pudique. Vous connaissez les paroles d’Allah, c’est lui-même qui dit : « Apprenez-leur à sept ans, et battez-les à dix. » Dieu n’a pas évoqué la prière seulement, il parle aussi de plein d’autres choses, comme la pudeur… Normalement une femme devrait être pudique et se couvrir, cela ne pourrait que la compléter, l’embellir. »

Violence divine

L’argument du libre choix est plus que fallacieux. D’une part, elle affirme que son choix est volontaire et que le désir de se voiler est présent chez elle depuis toujours, de l’autre, elle se réfère aux prescriptions religieuses en invoquant un hadith, qu’elle confond au passage avec une sourate. De manière quasi-directe, elle justifie d’une éventuelle violence ou coercition employée dans le but de la convaincre de son « libre choix ». Puisque ce choix est dicté par l’autorité suprême, à savoir Allah, quel espace de liberté reste-t-il ?

L’expression de son visage à 0.49 minute m’a intriguée. J’ai revu plusieurs fois le film et je pensais d’abord à du mépris ou à de la fierté. Je pense finalement que c’était de la colère. Peut-être contre la nature du monde qu’on lui impose? Ou contre les femmes indécentes?… Bien sûr ce n’est là que ma perception et mon intuition.

Je tiens à rappeler que l’apparition du voile dans le paysage social des pays arabo-musulmans ne s’est pas faite de manière spontanée. D’ailleurs, si vous observez une photo d’une foule du Caire, d’Alger ou de Kaboul datant des années 70, vous remarquerez que les femmes sont majoritairement têtes nues. Trente ans plus tard, le ratio s’est inversé, la proportion de celles qui portent le foulard constitue la large majorité.

En ce qui concerne l’Algérie, la décennie noire a joué un rôle prépondérant dans l’expansion du voile. Les Algériennes se sont mises à revêtir le hijab par peur. Katia Bengana, une lycéenne de 17 ans, et Amel Zenoune, une étudiante en droit, à peine plus âgée, furent assassinées parce qu’elles refusaient de mettre le voile. 

Cette vidéo est précieuse. C’est à la fois une confession et une recette des ressorts psychologiques utilisés pour la promotion et la propagation du voile. Si un “choix individuel” peut impacter ainsi une grande partie de la société, peut-on alors toujours le considérer comme un choix individuel ?

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