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Sardou le magnifique

L’immortel interpète de La Maladie d’amour le répète et le chante: « Je ne suis pas l’homme de mes chansons. » Qui est donc Michel Sardou? Son autobiographie, riche en souvenirs mais dénuée de nostalgie, lève un coin du voile sur un artiste cher au cœur des Français de 7 à 77 ans.


Ceux qui ignorent que notre Sardou national a sorti un livre le 30 avril dernier, Je ne suis pas mort… je dors !, aux éditions XO, vivent probablement sur mars. À l’exception d’une très longue interview accordée à Pascal Praud le 6 mai, il a refusé presque toutes les sollicitations de la presse, y compris, à notre grand désespoir, à Causeur. Faire le portrait d’un artiste à propos duquel tout ou presque a déjà été dit n’est pas une sinécure.

Pas si réac que ça

Oui, Michel Sardou est notre dernier réac magnifique, notre maître à penser à tous, et comme nous tous, il déteste notre époque : « Je hais cette époque, je hais ce siècle, tout m’irrite », a-t-il déclaré sur RTL en avril 2019. Avant de se lancer dans une diatribe contre les réseaux sociaux, les limitations de vitesse et les interdictions diverses et variées. Cependant, ce ronchon au grand cœur avait du mal à retenir ses larmes à la fin des Lacs du Connemara, lors de sa tournée d’adieu en 2018. Et semblerait qu’il ait aujourd’hui mis de l’eau dans son vin.

Il a refusé, sur le plateau de Pascal Praud, de s’exprimer au sujet de la politique, lorsque ce dernier a essayé de lui faire dire ce qu’il pensait de Marine Le Pen, « Ah non ! Ne me faites pas aller sur ce terrain-là, je ne voterai pas pour les gauchos, c’est ma seule certitude, quoi que j’aime bien Mélenchon, l’homme, pas sa politique. » Les mâles alpha se reconnaissent entre eux.

Au risque d’étonner ceux qui voient en lui un « chanteur de droite », signe d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, voire qui l’imaginaient attendre les chars de l’armée rouge en mai 1981, il a voté pour François Mitterrand. Le titre de son livre, Je ne suis pas mort… je dors !, est d’ailleurs presque un hommage, puisque cette chanson de 1979 était la préférée de feu le président à la rose rouge, qui lui avait conseillé de la remettre à son répertoire. « Rangez-moi dans vos souvenirs, mais j’n’ai pas fini d’en finir », chante-t-il.

Non, Sardou n’a pas fini d’en finir. Pour notre plus grand bonheur. Il nous gratifie dans sa vraie fausse autobiographie, d’un dialogue fictif avec sa mère Jackie. Cela provoque un effet de mise en abîme plus intéressant qu’un récit chronologique. « La chronologie t’emmerde, tu l’as écrit. Contente-toi de te souvenir dans un ordre aléatoire », fait-il dire à Jackie, dont on entend la voix gouailleuse et haut perchée, comme on imagine le regard à la fois exaspéré et tendre que son fils pourrait lui lancer.

Alors Sardou nous emmène dans les méandres de ses souvenirs, mais sans nostalgie, car la nostalgie, comme la chronologie, l’emmerde. Le pensionnat du Montcel où il avait pour camarades le peintre Garouste, le prix Nobel de littérature Modiano et l’homme politique à scandales Patrick Balkany. Sacrée promotion. Pensionnat qu’il évoquera dans ce qui est peut-être une de ses meilleures chansons, Le Surveillant général : « En ce temps-là / Monsieur le surveillant des classes secondaires / Était un peu efféminé / En ce temps-là / Je lisais Le Grand Meaulnes / Et après les lumières / Je me faisais plaisir… / Je me faisais dormir / Je m’inventais un monde / Rempli de femmes aux cheveux roux… / J’ai dit “de femmes”… pas de “jeunes filles”… »  Parlons-en des femmes. Il évoque ses trois épouses. De la première, avec laquelle il s’est marié à 18 ans et dont il a eu deux filles, on n’apprendra pas grand-chose, sinon qu’ils se sont beaucoup aimés. De Babette, la deuxième, j’ai surtout retenu cette anecdote délicieuse : jaloux comme un homme du Sud et la soupçonnant de le tromper, un jour, en voiture, il l’a laissée sur le bord de la route au milieu de nulle part. Mâle toxique, diraient aujourd’hui nos féministes. En réalité, un homme avec ses délicieuses faiblesses, et surtout un homme issu d’un matriarcat, fils à maman pourrait-on dire. Ne dira-t-il pas à propos d’Anne-Marie Perrier, sa troisième femme, qui veille sur son Michel comme une lionne, qu’il « a épousé sa mère en maigre » ?

Les potes à Sardou

Cependant, le monde de Michel, comme celui de Sautet, est un monde d’hommes. Son livre fourmille d’anecdotes avec ses potes, de Johnny à Jean-Loup Dabadie, l’un de ses paroliers (qui travailla d’ailleurs avec Sautet). On a l’impression que ses meilleures chansons ont été créées autour d’une table après un dîner arrosé. La Maladie d’amour, écrite d’une traite, comme guidé par son stylo, Les Vieux Mariés, sur une idée de Dabadie, qui voulait en faire une anti-Les Vieux de Brel. La vie jusqu’à la fin versus le pourrissement, le petit hôtel du Midi versus la pendule du salon.

Et bien sûr le Connemara, issue d’une rêverie celtique un soir de beuverie, sous fond de cornemuse. Aucun des convives n’avait jamais mis les pieds en Irlande.

Si les chansons de Delpech sont des instantanés, des pans de vie à la Sautet (encore lui), celles de Sardou traitent d’éternité. De l’amour, heureux ou malheureux, de la mort et de « l’angoisse éternelle du déclin qui rend fou », le plus beau vers, à mon sens, du Bac G, passé inaperçu, noyé sous la polémique.

Jane Birkin et Michel Sardou au spectable télévisé « Number One » 31 octobre 1975 © Agip/Bridgeman Images

Justement, parlons de la polémique. « Je ne suis pas l’homme de mes chansons »,chante-t-il dans Salut. Voilà la clé. Voilà ce que n’ont jamais compris ses détracteurs. Sardou voulait être acteur, alors dans ses chansons, il a interprété des personnages. Un homme dont on a tué l’enfant dans Je suis pour, un ex-colon nostalgique dans Le Temps des colonies, un homme qui se laisse envahir par la violence dans Les Villes de grande solitude. La gauche avec son habituel esprit de sérieux a pris cela pour argent comptant et lui a collé les étiquettes de fasciste, nationaliste, poujadiste et j’en passe. Et si Sardou n’était finalement qu’un raconteur d’histoires ?

Le punk, Michel Sardou

Il a droit depuis quelques années à une nouvelle étiquette : punk. Le très rock’n’roll magazine Gonzaï a récemment publié un article : « Michel Sardou est-il le dernier punk ? » Je ne sais plus trop ce que ce qualificatif galvaudé recouvre, mais si être punk signifie avoir du franc-parler, de la gouaille et un sacré caractère, alors oui, Michel Sardou est punk. Il assure que l’argent n’a jamais été son moteur, raconte que s’il arrête la chanson, c’est pour suivre les conseils de Brel : « Arrête-toi lorsque tu auras l’impression d’écrire toujours la même chanson. » Ce chanteur des transistors de notre enfance, méprisé par les bien-pensants de l’époque, a en effet côtoyé les plus grands, Brel, mais également l’immense Barbara qui venait le soutenir à ses débuts et lui reprochait de toujours être habillé de noir, aussi cousait-elle sur sa ceinture des petits rubans à paillettes, ce qui ne manque pas de sel venant de la grande dame brune. Depuis, il a été, et heureusement, réhabilité par l’intelligentsia, du très pointu magazine Schnock qui lui a consacré sa une en 2016, jusqu’au Point qui lui a fait les honneurs d’un numéro spécial en 2019.

Beaucoup de Français rêvent de le voir remonter sur scène pour chanter. Il est peu probable qu’il revienne pour nous gratifier de nouveaux adieux. Cependant, tout n’est pas perdu pour ses millions de fans. On sait que ses premières amours, longtemps contrariées, furent le théâtre et la comédie, et, dès que les spectacles auront repris, il remontera sur les planches dans N’écoutez pas mesdames ! de Sacha Guitry (autre bête noire des féministes). Tandis que ses admirateurs les plus assidus pourront se délecter d’une comédie musicale inspirée de ses chansons : « Je vais t’aimer ».

Et comme j’habite en France, je termine en chantant : « Je suis venue vous dire salut, salut jusqu’à la prochaine fois, une autre année, un autre endroit, c’est sûr que l’on se reverra. »

L’énigme sonore 2.0 de Nicolas II


Présenté il y a trois semaines comme le seul enregistrement sonore, en français, du Tsar Nicolas II, la vidéo mise en ligne par l’association « The Romanov royal martyrs » a fait son petit effet sur les réseaux sociaux. Visionnée par près de 200 000 personnes, certains internautes ont pourtant rapidement fait part de leur incrédulité face à l’intonation parfaite, sans aucun accent, de l’empereur de toutes les Russies. Dans le cœur nébuleux de l’Internet, une énigme 2.0 était soudainement née.

Une supercherie ?

Cet enregistrement, c’est d’abord l’histoire d’un voyage. Celui d’un président de la IIIème République française, en visite officielle à Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie impériale. Nous sommes en 1902 et l’alliance franco-russe bat son plein. Accueillis avec tout le décorum protocolaire inhérent à ce genre de déplacement, le Tsar Nicolas II offrira une parade militaire chamarrée à Emile Loubet et son épouse, tous deux émerveillés par ce spectacle de démonstration de force. Un diner organisé au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo achèvera de convaincre le dirigeant français de s’appuyer sur les Russes en cas de conflit mondial. Soucieux du moindre détail, Nicolas II avait même offert à boire à ses illustres invités, un Hermitage rouge provenant des caves impériales, qui se fournissaient exclusivement depuis deux siècles dans la région de naissance de Loubet, véritablement charmé par cette famille impériale.

« Monsieur le président, mes troupes dont vous venez de voir le défilé sont heureuses d’avoir pu rendre les honneurs au chef hautement estimé de l’État ami et allié. Les vives sympathies qui animent l’armée russe à l’égard de la belle armée française vous sont connues. Elles constituent une réelle fraternité d’armes (…) ». Et comme à chaque réception du genre, les sourires de circonstance s’accompagnent de discours qui se faisaient généralement en français, langue diplomatique par excellence. Cette longue déclaration, reproduite intégralement dans les journaux français et russes, a-t-elle été réellement prononcée dans la langue de Voltaire par le Tsar ? Si certains internautes ont manifesté leur fascination, divers historiens, dont Philippe Delorme à l’origine de la résolution du mystère Louis XVII, et autres anonymes ont manifesté de sérieuses interrogations sur la véracité de cette bande sonore. Une rapide comparaison avec un autre enregistrement de la voix en russe plus gutturale de Nicolas II, réel celui-ci, a accentué la crainte d’être en face d’une supercherie. Involontaire ou non de la part de cette association qui entend faire connaître la vie des Romanov exécutés dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg en juillet 1918.

La voix d’un comédien

La vérité est bien moins reluisante qu’elle n’y paraît. Après une rapide enquête, les éléments réunis ont finalement permis de lever tous les doutes. Si un discours a bien été lu par Nicolas II, la voix que l’on entend n’est pas celle du Tsar. Il s’agit d’un enregistrement réalisé sur disque pour les besoins de cette visite et afin de laisser une trace pour la postérité. C’est le comédien le plus en vue du moment, Paul Joseph Aye (dit Duparc), qui avait été engagé pour prêter sa voix à l’Empereur, « en raison de sa diction, visant les effets déclamatoires sublimes du grand art » comme l’indiquent les cinémas Pathé. Le résultat sera époustouflant, répondant aux canons radiophoniques d’une France industriellement émergente à l’aube du XXème siècle. Également contacté, le secrétariat du Grand-duc Georges Romanov, descendant direct d’Alexandre II et prétendant au trône de Russie, a lui-même confirmé que la voix entendue dans cette vidéo n’était pas celle de Nicolas II, laissant un certain nombre d’internautes dépités. « Tout ce qui brille n’est pas or » nous rappelle l’adage bien connu. Sur Internet plus encore qu’ailleurs.

Talent oratoire: en avoir ou pas

Plusieurs fois je me suis surpris à éprouver de l’estime, voire de l’admiration, dans le domaine intellectuel (au sens large) à l’égard de personnalités aux antipodes de moi pour les idées et les convictions. Tout simplement parce qu’elles avaient du talent et que je plaçais cette disposition non équitablement partagée au premier rang pour l’explication de mes dilections.


Mais à la réflexion il m’a semblé que je devais aller plus loin en dépassant ma subjectivité et en m’interrogeant sur le rôle plus général du talent dans la vie politique, artistique et culturelle. Je me suis demandé si cette appréciation n’était pas au fond le ressort qui, pour le pire ou le meilleur, éclairait beaucoup de nos comportements, de nos adhésions comme de nos critiques.

Comme si, derrière les débats tentant de justifier conceptuellement soutiens ou oppositions, il n’y avait pas tout simplement la reconnaissance ou non du talent. Cette étincelle si singulière qui n’est pas donnée à tout le monde et qui vient apporter son caractère délicieusement arbitraire dans un monde qui se rassure avec des objectivités réelles ou prétendues.

Quel talent, quel salaud

En effet, à bien considérer notre modernité si éprise d’un progressisme superficiel et d’une bonne conscience – il faut penser « bien », la parité est une exigence fondamentale, il convient d’écrire ou de parler sans offenser, le pluriel et le collectif sont à cultiver, l’égoïsme est une tare quand nous sommes interpellés en permanence par les orages et les souffrances de l’univers, favoriser si peu que ce soit le vice de l’élitisme constitue une perversion -, le talent ne peut apparaître que telle une scandaleuse injustice, un don provocateur. Une exception qui lèse tous ceux qui n’en ont pas et offre un avantage indu à ceux qui en disposent.

J’ai abusé de cette citation tirée d’une chanson de Michel Sardou, qui en gros se résumait à « quel talent, quel salaud ». Ce paradoxe n’est qu’apparent car on aimerait pouvoir détester à bon escient, éprouver de la haine ou de l’hostilité seulement à l’encontre de médiocres, s’estimer supérieur à ceux qu’on dénigre alors que le talent vient jeter son incandescence, son irréductible lumière dans un jeu qu’on souhaiterait tranquille et délicieusement conformiste.

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Le talent est un contre-ordre, un empêcheur de ronronner, un intrus tellement envié, jalousé, inconcevable, qu’il sert à beaucoup pour dire bien plus leur vérité de haine et de ressentiment, leur être blessé que leur apparente contestation idéologique ou leur souci de sauvegarder le politiquement correct.

Il y a des personnalités qui ont trop de talent et c’est intolérable. La détestation qu’elles peuvent susciter relève souvent plus d’un combat personnel – comme on aimerait en avoir mais malheureusement on sait, on sent qu’il vous fait défaut ! – que d’une joute intellectuelle.

Souvent c’est le talent qu’on applaudit, qu’on censure ou qu’on interdit.

Pourquoi le talent, aujourd’hui, se retrouve-t-il plus chez les conservateurs que parmi leurs adversaires, plus dans une droite décomplexée qu’au sein d’une gauche convenue ? Parce que cette qualité naturelle est d’abord celle de l’imprévisibilité. Elle ne répète pas, elle invente ou le fait croire. Le talent ne radote pas ou trouve mille manières de se sortir de la banalité. Il est ce qui fait du neuf avec le vieux et pare le neuf de la patine du temps.

Philippe Bilger. Photo D.R.

Eric Zemmour (CNews), Michel Onfray, Ivan Rioufol et André Bercoff (Sud Radio) ont du talent, comme aussi Elisabeth Lévy et Gilles-William Goldnadel. Parce qu’ils demeurent imperturbablement eux-mêmes et que ce que je nomme leur talent est d’abord une aptitude brillante à exprimer ce qu’ils sont. La pureté du talent impose non seulement un jeu riche, fin, parfois éblouissant avec le langage mais une coïncidence totale entre sa nature et son propos.

Une subtile synthèse entre le verbe et l’intelligence…

Par exemple, Eric Dupond-Moretti était un avocat infiniment talentueux mais il me semble, en écartant toute partialité judiciaire, qu’il pâtit sur ce plan, malgré une superficielle liberté, d’une inféodation ministérielle qui fait perdre à son talent ce que sa sincérité brutale d’hier lui ajoutait.

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Si j’ose une comparaison du même type sur le registre médiatique, il me semble que l’indiscutable talent d’un Nicolas Demorand – notamment il y a des années à France Culture -, s’il ne s’est pas effacé, a pâli à France Inter où l’obligation de tenir une ligne freine son questionnement et altère sa spontanéité.

Il est intéressant de constater que le talent, se révélant alors comme une subtile synthèse entre le verbe et l’intelligence, survit, au sein des pensées les plus orthodoxes qui soient, comme une formidable surprise, et c’est le bonheur alors d’écouter un BHL dont l’oralité éclabousse tant par le style que par le vocabulaire où il n’a qu’à puiser.

Dans le registre partisan le talent d’un Jean-Luc Mélenchon résiste à tout, même à ses outrances et à ses extrémismes qui pourraient le détruire.

J’aime passionnément que le talent – je ne suis pas péremptoire au point de supposer que seule ma grille est pertinente – établisse une relation forte et singulière entre ceux que cette grâce habite et ceux qui bénéficient de ses effets. J’apprécie que dans un monde convenu, verrouillé, au fond peu tolérant, enkysté dans des cases, répugnant à penser contre soi, rigide, le talent vienne comme un air de liberté, un souffle magique, créer une fraternité contre tous les préjugés, les idéologies et les convenances.

Le talent, la dernière et irrésistible irruption du je dans un monde massifié.

Sur M6, les journalistes sont des distributrices de bonheur!

Suite à leur fusion, l’idéologie de la chaîne progressiste M6 risque d’atteindre TF1…


L’annonce de la fusion TF1-M6 laisse-t-elle présager que notre vieille première chaîne sera envahie par la ligne éditoriale progressiste qui se développe à grande vitesse sur M6 (et qui, d’ailleurs, a aussi commencé à infiltrer TF1, maison-mère de TMC qui diffuse « Quotidien ») ? À midi, le journal de la sixième chaîne est animé par la compagne du grand penseur antiraciste Lilian Thuram.

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Quant aux deux dernières recrues de la chaîne, elles cochent toutes les cases de la bonne pensée. Ainsi, Ophélie Meunier, formée chez Yann Barthès, officiant à « Zone interdite » le dimanche soir, propose une série digitale, « Génération engagé.e.s », qui brosse des portraits « très inspirants » de jeunes femmes de moins de 30 ans. Lutte contre la précarité menstruelle, réinsertion de prisonniers, rassemblement des étudiant.e.s face à l’urgence climatique, retissage du fameux lien social, elles entendent « faire bouger les lignes de la société ».

Meunier a également fait bouger les lignes à sa petite échelle : dans TV Magazine, elle tente de se convaincre qu’elle a été mise à l’antenne pour ses compétences journalistiques et non pour son physique très avenant. « Pour montrer que j’avais ma place, j’ai dû me battre plus qu’un homme », assure-t-elle. Dans l’enfer misogyne de la sixième chaîne, elle peut désormais compter sur le soutien de son amie Marie Portolano, transfuge de Canal + et réalisatrice du documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, qui a contraint le mal élevé Pierre Ménès à une retraite anticipée.

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Si Portolano va bien continuer le journalisme sportif pendant l’Euro, elle sera toutefois préposée à la cuisine avec l’animation du « Meilleur pâtissier » à la rentrée. Elle confie se considérer non seulement journaliste, mais « distributrice de bonheur à la télé ». Comme Ophélie Meunier, Marie Portolano regrette de devoir « faire ses preuves constamment » tout en déplorant ce qui est arrivé à Pierre Ménès, mais elle se réjouit d’avoir « participé à libérer la parole » malgré tout. Cela s’appelle ménager la chèvre et le loup.

Réseaux sociaux: sous la cape des anti-corridas, les animalistes

Les anticorridas sont très présents sur les réseaux sociaux, surtout sur Facebook et Twitter. Très organisés, ils mènent des actions pour défendre la cause des taureaux, mais pas seulement…


« Quand on a vu une corrida, comment on peut continuer à en voir d’autres ? Il faut être dégénéré ou ne pas avoir le cerveau fait comme les autres » s’écrie Didier Bonnet, président du CRAC Europe (Comité radicalement anti-corrida), le 15 mai à Montpellier lors d’une manifestation des anti-corridas pour réclamer la fin de cette pratique. S’il y avait presque plus d’associations présentes que de manifestants – 55 personnes, selon les organisateurs ! – c’était tout de même l’occasion de faire le tour de l’écosystème de ces associations et de constater leur symbiose.

Les anti-corridas sont souvent antispécistes

La manifestation était réunie place de la Comédie à l’initiative d’Alliance Éthique, un mouvement qui se définit comme vegan et antispéciste. On retrouvait les associations locales COLBAC Anti-corrida Béziers et Sète animal Save. Des mouvements plus importants n’étaient pas en reste : le Parti animaliste, représenté par deux de ses élus, Eddine Ariztegui (Montpellier) et Véronique Sahun (Vitrolles), et le CRAC Europe, les lobbys One Voice et L214 éthique et animaux (dont Alliance Éthique est le représentant dans l’Hérault) avaient aussi répondu à l’appel.

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Les activistes anti-corridas sont généralement des militants antispécistes et incluent leur combat dans la cause plus large du bien-être animal. Ces associations savent efficacement se mobiliser et s’organiser, surtout en ligne, et y collaborer. Par exemple, le live Facebook de la manifestation fut retransmis sur les pages des différentes associations. Par le biais de ces pages, ou au sein d’autres groupes de discussion en ligne publics, regroupant plusieurs milliers de membres, les listes des candidats aux diverses élections favorables ou non à la corrida tournent. Les militants relayent les pétitions, comme celles de la PETA, dont la dernière demande à la mairie de Bayonne d’interdire la corrida pour mériter son titre de « deuxième ville en France où il fait bon vivre » ! Les militants organisent en ligne des opérations de lobbying appelant à écrire aux maires de plusieurs villes. Julien Sanchez à Beaucaire et Robert Ménard à Béziers sont particulièrement dans le viseur des anticorridas. L’influence des militants fut illustrée tout récemment dans l’affaire de la cagnotte Leetchi de l’école de tauromachie Adour Aficion qui faisait un appel aux dons. Les anti-corridas n’hésitèrent pas à partager les cordonnées de la responsable de la plateforme pour exiger l’arrêt de cette cagnotte !

Un poids médiatique certain

Selon un sondage IFOP de 2015 demandé par Alliance Anticorrida (à ne pas confondre avec Alliance Ethique) 73% des 2001 personnes sondées sont favorables à la suppression des corridas avec mise à mort des taureaux en France. 83% sont favorables à l’interdiction pour les mineurs de moins de 14 ans d’assister à des corridas avec mise à mort des taureaux. Quant aux chiffres de la présence sur les réseaux sociaux des principaux mouvements anti-corridas, ils sont éloquents et témoignent de cette volonté d’interdiction très répandue (voir notre tableau ci-dessous). Si les mêmes acteurs et les mouvements peuvent se recouper, coopèrent et collaborent (partage, offre de covoiturage etc), leur poids sur les réseaux sociaux ou médiatique demeure certain.

Ils savent également mobiliser de nombreuses célébrités, comme le montre la liste des personnalités anti-corridas établie par Alliance anticorrida.

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Historiquement, les premiers mouvements visant à interdire la corrida invoquaient la protection de la vie du torero. Ce souci ne semble plus être de mise. Si l’on en croit les commentaires les plus radicaux sur les pages des mouvements évoqués, on souhaite désormais les pires sévices aux aficionados. Sur la page « Anti-corrida », Michel écrit le 16 mai : « Offrir en trophée les oreilles et la queue du torero blessé pourrait devenir une nouvelle et belle tradition ! ».

Quelques chiffres

Noms des associationsFacebookTwitter
Alliance Anticorrida31 125 abonnés4 593 abonnés
No Corrida10 168 abonnés3 596 abonnés
FLAC Fédération des Luttes pour l’Abolition des Corridas25 719 abonnés4 281 abonnés
CRAC Europe Comité radicalement anti-corrida pour la protection de l’enfance22 219 abonnés  7 213 abonnés
Parti animaliste89 442 abonnés26 608 abonnés
COLBAC Anti Corrida Béziers3 025 abonnés325 abonnés
Alliance Éthique4 230 abonnés1 470 abonnés
One voice781 615 abonnés34 678 abonnés
Sète animal save1 906 abonnés18 abonnés
L214 éthique et animaux862 891 abonnés96 251 abonnés
Le journal de la cause animale4 927 abonnésX
Chiffres du 18.05.2021

La rivalité sino-américaine d’un point de vue civilisationnel

« C’est le développement de la puissance d’Athènes qui, inspirant des craintes à Sparte, rendit la guerre inévitable. » (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse)


À sa parution – mai 2017 pour les États-Unis, février 2019 pour sa traduction française –, l’essai de Graham Allison consacré à la rivalité sino-américaine fit grand bruit. Dans l’antagonisme croissant entre ces deux puissances, le politologue identifiait en effet une configuration récurrente dans l’Histoire, dont la confrontation entre Sparte et Athènes, au Vème siècle avant notre ère, forme comme la matrice prototypique. Cette configuration, c’est celle d’une puissance établie menacée dans sa suprématie par l’essor d’une rivale émergente : le refus de déchoir de la première, et l’ardeur à s’élever de la seconde, les tirent alors presque inévitablement vers l’affrontement. Selon le recensement du professeur américain, une telle situation s’est présentée à seize reprises au cours des cinq derniers siècles : la guerre ne fut évitée que dans un quart d’entre elles, soit seulement quatre cas. Un affrontement armé entre les États-Unis et la Chine serait ainsi bien plus probable que nous ne sommes portés à le croire.

Cette perspective préoccupe d’autant plus l’universitaire qu’il l’inscrit dans un cadre huntingtonien plus large, qui voit dans le retour en force de la question civilisationnelle le fait majeur appelé à dominer les relations internationales, et partant, à remplacer l’idéologie et l’économie comme principale source de conflits. Dans le cas sino-américain, le choc des civilisations occidentales et confucéennes viendrait ainsi doubler l’inflammabilité de la rivalité thucydidienne classique, s’exprimant, elle, en termes de puissances – puissance montante, et puissance établie –. Personnellement, je n’en crois rien, et serais en ce sens plus allisonien qu’Allison : l’analogie posée par le piège de Thucydide me paraît d’autant plus pertinente dans le cas de l’antagonisme sino-américain qu’il ne s’inscrit pas – toujours selon moi – dans un cadre inter-civilisationnel, mais précisément intra-civilisationnel. Contre Huntington donc, ma thèse est que la Chine actuelle ne constitue nullement une contre-civilisation ; mais seulement un contre-modèle de société, ce qui est tout à fait autre chose.

L’Occident et l’Antiquité: l’espace vs le corps

Les définitions d’une civilisation ne manquent pas. Pour ma part, j’en suis resté à celle qui ressort de l’œuvre de Spengler, c’est-à-dire de la civilisation comme expression (et communauté) d’un certain « sentiment cosmique », synthétisé dans l’élection originelle d’un « symbole primaire » sans cesse poursuivi par la suite[1]. Par rapport à d’autres, et notamment à son équivalent malraucien – « la nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion » –, la définition spenglerienne, parce qu’elle est plus fondamentale, présente en effet l’intérêt à mes yeux incomparable de conserver son pouvoir identificatoire à un stade d’évolution civilisationnelle où la religion ne constitue plus, de facto, le critère pertinent d’appartenance. En effet, autant le critère religieux se révèle un discriminant idéal pour les civilisations au sein desquelles il est – ou demeure – une réalité organique, autant il est susceptible de nous égarer pour celles ayant déjà basculé dans “l’hiver” post-religieux ; il faut alors en revenir à la racine donnée par l’historien allemand.

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Spengler, contre une longue tradition faisant de l’Occident l’héritier, sinon le continuateur, de la civilisation gréco-romaine, définissait précisément le sentiment cosmique de notre civilisation comme la négation du sentiment antique. Le symbole primaire de l’Occident, expliquait-il, c’est l’espace pur et abstrait, tel qu’il apparaît dans la “géométrie” de Descartes, où le point se substitue aux « élément[s] sensible[s] de la ligne et du plan concrets » ; l’espace, c’est-à-dire l’exact contraire du symbole primaire antique du corps, dans ce qu’il suppose de matériel et de fini, de mesurable et de tangent, de proche et de clos. La civilisation gréco-romaine fut une civilisation de la limite ; la nôtre, au contraire, est une civilisation du faustien. Sa devise pourrait être cette formule de Hugo, extraite des Travailleurs de la mer : « tout borne l’homme, rien ne l’arrête. À la limite, il réplique par l’enjambée ». Voilà pourquoi, selon Spengler, si l’art majeur des Grecs fut la statuaire – et plus particulièrement une statuaire nue privilégiant les attitudes appelant un traitement virtuose des parties musculaires, multipliant les plans-limites –, le nôtre fut la musique, le plus “incorporel” et le plus “immatériel” de tous les arts – partant, le mieux à même de susciter en nous, par le biais de la polyphonie, ces « visions d’un suprême “au-delà” [échappant] à toutes les possibilités[2] de la définition optique » –.

Civilisation calculante et civilisation méditante

Pour ce qui est du sentiment cosmique associé à la civilisation chinoise, Spengler se référait au tao, à une vie conçue comme cheminement le long d’un sentier sinueux et entrelacé, aux antipodes des alignements d’airain et de la planéité écrasante goûtés par l’ancienne Égypte. Le Chinois, selon lui, entendait la vie pareillement à la déambulation dans un de ces jardins d’Asie dont la conception s’attache précisément à bannir toute possibilité d’appréhension complète, pour n’offrir jamais que des vues parcellaires, refusant aussi bien la perspective tyrannique du jardin à la française que le belvédère éminent surplombant son homologue anglais. Là où l’œil occidental cherche à dominer l’espace, son pendant chinois, lui, s’évertuait au contraire, à force d’attention, à s’enfoncer dans le paysage ; plus justement même, à s’y abîmer et à s’y fondre, par les vertus de la contemplation. Pour employer des catégories inconnues à l’époque de Spengler, je crois ainsi qu’on pourrait sans trop se tromper définir l’une et l’autre civilisation en rapport avec la distinction fondamentale qu’Heidegger, dans Sérénité, a posée entre la pensée méditante et la pensée calculante ; c’est-à-dire, à l’extrême, entre une pensée contemplative et une pensée en termes de chevaux-vapeur.

De là ce sentiment si souvent rapporté d’inconséquence profonde, voire de frivolité et de gâchis, éprouvé par l’Occident, selon les mots de Valéry, devant une civilisation qui, ayant « invent[é] la poudre, ne s’est pas avancée dans la chimie et ne s’est point faite de canons » : à la pensée calculante, une telle absence d’esprit de suite n’est pas seulement invraisemblable, elle a quelque chose de scandaleux. Hugo, décidément porte-parole excellent du faustien, a donné de ce sentiment une expression quintessenciée, dans L’homme qui rit : « la Chine a eu avant nous toutes nos inventions, l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme. Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en Chine et s’y conserve morte. La Chine est un bocal de fœtus. »

On ne me contestera pas, j’espère, qu’une telle définition ne cadre plus guère avec la Chine contemporaine, s’acheminant irrésistiblement vers les – voire le – premiers rangs dans des domaines aussi faustiens que le nucléaire civil (avec la mise en service des deux premiers EPR mondiaux) et l’aérospatiale, pour ne pas parler de la fort peu confucéenne intelligence artificielle, où ses Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi jouent dans la même cour désertée par les Européens que les GAFAM de l’Oncle Sam…

Chine et faustien : conversion profonde, ou ralliement de circonstance ?

Aussi, l’identification huntingtonienne d’une civilisation confucéenne gravitant autour de la Chine (dont le Japon est d’ailleurs écarté) me fait-elle, aujourd’hui, l’effet d’une aberration. J’y vois, pour ma part, le résultat de la confusion profondément entretenue par l’universitaire américain entre société et civilisation, l’empêchant de voir que s’il subsiste à l’évidence une société japonaise et une société chinoise, il n’existe plus de civilisation japonaise ou de civilisation confucéenne, distinguées ou unifiées. On serait ainsi bien en peine de trouver dans leurs arts ou dans leurs sciences un quelconque départ des perspectives tracées par l’Occident qui soient autre chose que des survivances déjà largement dévitalisées du passé. La Chine actuelle, à mon sens, n’est jamais qu’en train de rééditer la conversion japonaise originelle au sentiment cosmique faustien entamée sous l’ère Meiji, et reproduite depuis par Singapour, Taïwan, et la Corée du Sud, soit trois des cinq pays membres du bloc censément confucéen. Les différences de “valeurs”, et particulièrement de régimes, ne doivent à cet égard pas nous égarer : comme le rapportait de Gaulle à Malraux, dans Les chênes qu’on abat, « ce qui précède la Révolution française et la Révolution américaine n’est pas une fin de civilisation, c’est seulement la fin d’une société ». L’adhésion à la « démocratie », au « libre marché », aux « droits de l’homme » et à la « séparation de l’Église et de l’État », ne définit pas la civilisation occidentale ; elle définit seulement son modèle actuel de société[3]. La civilisation, précisément, désigne quelque chose de beaucoup plus souterrain, de beaucoup plus “superstructurant”, au sens marxien du terme ; dans ce registre, la société chinoise a beau demeurer très différente de la nôtre, des convergences plus fondamentales s’opèrent[4].

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Pour Spengler en revanche, il était illusoire d’envisager des peuples non-occidentaux un ralliement au faustien qui ne soit pas que de surface. Le reste du monde, selon lui, allait bien s’emparer du savoir et des méthodes que l’Occident avait la folie d’exporter, au côté de ses produits ; mais cette conversion à la technique faustienne resterait cosmétique, et ne durerait que le temps nécessaire pour nous abattre. Cela fait, il [le reste du monde] s’en débarrasserait sans remords, cette technique ne lui étant pas, comme à nous, « spirituellement nécessaire ».

Si la controverse (conversion profonde, ou ralliement de circonstance ?) n’est pas encore tranchée, et ne pourra l’être que par l’Histoire, le systématisme de la position spenglerienne me paraît néanmoins battu en brèche par les cas du Japon et des pays confucéens. En particulier, on ne m’ôtera pas l’idée qu’un sondage indiquant que 50 % des jeunes Chinois sont favorables à une neuro-augmentation de leurs futurs enfants (contre 13 % des Français[5]) efface toutes les mises en avant, d’ailleurs superficielles, de la pensée de Confucius par le régime de Xi ; et traduit davantage qu’une acceptation contrainte et forcée du faustien. Spengler, pourtant peu suspect d’ingénuité, me semble ainsi avoir sous-estimé, rétrospectivement, le caractère proprement subversif de la technique occidentale, en particulier pour des peuples que leurs propres formes civilisationnelles, trop étiolées, laissaient comme immuno-déprimés devant elle. La Chine, en particulier, pourrait bien finir par s’apparenter un jour au bocal hugolien de fœtus dans un sens très différent de celui que le prophète du XXème siècle heureux lui destinait…[6]

Aussi, loin de tenir la Chine pour un rival de notre civilisation, suis-je au contraire porté à y voir son futur “champion” le plus probable. Parce qu’elle s’y est convertie plus tardivement, elle est plus épargnée que l’Amérique, sans parler de l’Europe, par ce sentiment croissant de « réplétion de la technique », d’écœurement devant l’artificialisation de la vie. La flamme faustienne dût-elle s’éteindre en ses premiers foyers, elle s’est ainsi d’ores et déjà assuré une postérité asiatique. Je laisse aux transhumanistes le soin éventuel de s’en réjouir.

Retour vers Thucycide

À court terme, pour en revenir au cas thucydidien de départ, cette perspective intra-civilisationnelle, paradoxalement, n’infirme en rien la possibilité d’un conflit. Il faudrait en effet se rappeler que ce n’est pas la singularité culturelle ou civilisationnelle du Japon, mais précisément son mimétisme girardien de l’Occident, jusque dans son expansionnisme colonial, qui fut cause de l’affrontement nippo-américain de 41-45. Comme le note d’ailleurs avec honnêteté Graham Allison, il est heureux jusqu’à présent que la Chine n’ait pas adopté une stratégie d’affirmation de sa puissance aussi agressive que celle poursuivie par les États-Unis de Théodore Roosevelt, au début du XXème siècle : on imagine mal, en effet, au moment de devenir n°2, l’Amérique manifester la même docilité que la Grande-Bretagne impériale d’alors. Le dépérissement, côté chinois, des éléments de pensée confucéenne – favorisant plutôt la prudence et la retenue –, ne me paraît, à cet égard, pas d’un très bon augure. Reste, évidemment, la bombe atomique, et le spectre de destruction mutuelle qu’elle fait planer ; incarnations par excellence de ces « changements d’échelle, ou plutôt d’ordres des choses » qui, selon Valéry, nous interdisent les extrapolations automatiques sur la base du passé…

PS : Il y a cependant, sur la base de Spengler, de solides motifs de refuser l’analogie proprement thucydidienne retenue par Allison. La guerre du Péloponnèse se situe à “l’automne” de la haute culture antique, près d’un siècle avant l’entrée en phase de “civilisation” (marquée par les conquêtes d’Alexandre le Grand) ; son pendant occidental serait donc les années 1700 (cent ans avant Bonaparte). En termes morphologiques, l’analogie thucydidienne aurait ainsi bien plus de sens pour les guerres franco-anglaises du XVIIIème que pour un éventuel conflit sino-américain intervenant beaucoup plus tardivement, dans “l’hiver” de la haute culture occidentale. Paris et Londres, puissances occidentales natives, constituent d’ailleurs de meilleures homologues de Sparte et Athènes que Washington et Pékin, qui sont des transplants du faustien ; Rome, en revanche, est proprement les États-Unis. Dès lors, plutôt que vers le Péloponnèse, c’est vers les guerres puniques qu’on se prend à porter le regard : au peuple carthaginois, décrit par Spengler comme de « style demi-antique », répondrait ainsi le peuple asiatique, de style désormais demi-occidental. Le Japon serait une première Carthage mise à genoux en 1945 par la Rome américaine ; et la Chine une seconde Carthage renaissante, apparentée à celle du deuxième cycle de guerres puniques. On se souviendra d’ailleurs que c’est contre cet adversaire régénéré que la République connût ses plus grands périls…


[1] Spengler, en réalité, réserve le mot de « civilisation » pour désigner le stade terminal – “l’hiver” – d’une « haute culture ». Ici, j’ai volontairement évacué cette difficulté terminologique, pour en rester à l’acception classique du mot.

[2] À toutes les “limitations” !

[3] Autrement, on n’en compterait pas les changements pour la seule France des trois derniers siècles…

[4] Sa dimension totalitaire, en particulier, ne saurait l’exclure d’une civilisation ayant produit ses formes paroxystiques (communiste et nazie). Le panoptisme chinois aura beau être 2.0, il reste d’ailleurs d’inspiration benthamienne, c’est-à-dire occidentale.

[5] Chiffres cités par Laurent Alexandre, dans une tribune du 8 février 2018 (L’Express).

[6] Dans les cas islamique, animiste et hindou en revanche, le faustien a buté sur des noyaux persistants ; la greffe avec l’Islam, en particulier, peine à prendre, et l’on se prend à penser que la thèse spenglerienne s’y verra vérifiée. Rien ne dit plus, d’ailleurs, que cette adhésion au faustien, même cosmétique, s’avérera nécessaire : l’effondrement de l’Occident, en particulier européen, pourrait bien prendre la forme a-technologique envisagée, dès 1973, par Jean Raspail, et endossée, l’année suivante, à l’ONU, par Houari Boumédiène.

« Mimi » en garde-à-vue: mais que va devenir Macron?

La patronne de l’agence BestImage, Michèle Marchand, a été mise en garde-à-vue ainsi qu’un journaliste de Paris Match pour « subornation de témoin » dans l’affaire du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy...


Résumons les épisodes précédents. Ziad Takieddine accuse Sarkozy d’avoir touché de l’argent de Kadhafi. Ziad Takieddine reçoit un journaliste de Paris Match et un photographe de l’agence de « Mimi » pour leur annoncer qu’il exonère Sarkozy de tout soupçon. Ziad Takieddine est interrogé à Beyrouth par deux juges d’instruction français et les informe qu’il n’a pas dit ce qu’il a dit à Paris Match.

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C’est dans le cadre de cette affaire que « Mimi » a été placée en garde-à-vue « pour subornation de témoin ». Vous ne connaissez pas « Mimi » ? C’est bien normal car vous n’êtes pas grand-chose. Les intimes de Michèle Marchand (son vrai nom) se recrutent chez les pontes du CAC 40, chez les hommes politiques de haut rang et les stars. Elle les habille, les coiffe, fournissant ainsi la matière première dont ont besoin les « unes » de Paris Match, de Voici, de Closer. Ses prestations sont extrêmement coûteuses. Mais à l’arrivée, il y a des photos susceptibles de subjuguer les foules.

Un jour de 2017, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande alla voir son ami le banquier Xavier Niel. Il lui confia qu’il voulait se lancer dans la course à l’Élysée. « Dans ce cas, tu dois aller voir Mimi » lui conseilla Niel. Aussitôt dit, aussitôt fait. « Mimi » fit le nécessaire pour que Macron réussisse. « Tu dois abandonner les costumes étriqués qui te donnent l’air coincé. Mets des polos. » Comme pour Paris Match, une photo de couple s’imposait, elle relooka également Brigitte. « Tu as de jolies jambes, montre-les ». Et les jupes de l’épouse de Macron furent raccourcies.

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C’est ainsi que, grâce – entre autres – à « Mimi », Macron devint président de la République. Mais maintenant qu’elle a été placée en garde-à-vue, elle est totalement infréquentable. Alors, qui va dire à Macron comment s’habiller pour 2022 ?

Corvée de consommation

Quand le passage au tout automatique du Géant Casino de Fréjus ne se passe pas comme prévu…


Qui ne connaît pas les joies des « caisses express » automatiques des grands supermarchés ? « Veuillez passer votre premier article devant le lecteur », ordonne gentiment une voix de femme métallisée. Avant de vous convier à « déposer votre article, s’il vous plaît ». Une, deux, trois fois. Vous vous sentez habile comme une caissière mais patatras, vous voilà coupé dans votre élan et les ennuis commencent : « Attention ! Problème de contrôle, êtes-vous sûr d’avoir déposé le bon article ? »

Après avoir pesté contre cette machine qui non seulement ne fonctionne pas, mais vous prend en plus pour un imbécile, vous appelez au secours (généralement plus d’une fois) l’un des employés en gilet rouge affairés à courir d’une machine à l’autre pour aider les clients perdus. Quand vous arrivez enfin au bout de vos peines, mieux vaut ne pas avoir oublié sa carte bancaire, le paiement en espèces étant souvent « momentanément indisponible ».

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Le samedi 1er mai, le Géant Casino de Fréjus a eu la riche idée de tenter le tout automatique. Forcément, ça ne s’est pas très bien passé. Exaspérés par l’attente interminable, nos compatriotes varois ont carrément déserté les lieux, abandonnant leurs caddies sur place. Bilan des courses, 168 chariots remplis de bouffe livrés à eux-mêmes dans les allées de la grande surface.

Ce qui a eu le don de chagriner nos confrères de Var Matin : « À une époque où de pauvres gens font la queue devant les Restaurants du Cœur et d’autres associations caritatives pour manger, d’autres n’ont même pas le respect de la nourriture. » Certes, mais Géant Casino a-t-il le respect de ses clients ? Oubliant que c’était la Fête du travail, Force ouvrière ne s’y est pas trompé : « Ce qui s’est passé est un argument supplémentaire pour remettre des salariés dans les magasins. » La vraie conclusion qui s’impose est que la société de consommation ne résiste pas à l’impatience des consommateurs.

Simon Casas: « La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque »

Le directeur des arènes de Madrid, mais aussi de Nîmes, de Valence et de Béziers, est un Français qui n’a pas la langue dans sa poche. Anarchiste proclamé, Simon Casas renvoie dos à dos « la mode, les normes, la gauche et la droite » et voit dans la corrida une quête identitaire, un rituel qui nous lie au passé et qu’il faut défendre à tout prix.


Simon Casas, né Bernard Domb Cazes en 1947, est l’une des figures les plus centrales de la tauromachie. Ce flamboyant Nîmois, fils d’un juif polonais et d’une séfarade venue de Turquie, fut l’un des premiers toreros français professionnels. Pensant rapidement qu’il ne deviendrait jamais le grand torero de ses rêves, le jeune Casas trouve le courage d’abandonner le costume brodé d’or pour endosser celui d’organisateur de corrida et d’apoderado (impresario du torero). Le succès fut au rendez-vous. Simon Casas dirige aujourd’hui les arènes les plus prestigieuses du monde, celles de Las Ventas, à Madrid, mais également celles de Nîmes, de Valence, d’Alicante et de Béziers dont il vient de reprendre la direction aux côtés du torero vedette Sébastien Castella et de l’éleveur de taureaux Olivier Margé. L’homme aux airs de beau et ténébreux mafieux italien, à la voix qui porte et au verbe qui s’emporte, à la faconde méridionale qui vous engueule tout en vous charmant, m’a reçu à l’hôtel Imperator de Nîmes, le 20 septembre 2020, en plein Covid, mais surtout en pleine feria.

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Causeur. Qu’est-ce qui fait qu’un jeune garçon dans les années 1950 se prend de passion pour la corrida ?

Simon Casas. Pour moi, tout a commencé avec un ascenseur, celui de l’hôtel Imperator de Nîmes, où nous sommes. Lorsque j’avais 10 ans, je me faufilais dans cet hôtel de riches, moi qui étais pauvre, et c’était magique, grâce aux occupants de cet hôtel durant la feria. De cet ascenseur descendaient des messieurs qui s’appelaient Picasso, Hemingway, Cocteau, Leiris. Je ne savais pas vraiment qui étaient ces gens, mais je voyais qu’ils fascinaient tout le monde. Et pourquoi étaient-ils là ? Parce qu’eux-mêmes étaient fascinés par les toreros ! Ils étaient là pour les héros de la tauromachie qui étaient alors Ordoñez ou encore Luis Miguel Dominguin. Donc Picasso, qui fascinait le monde, était lui-même fasciné par un mec qui portait des bas roses et un costume de lumière. J’étais incapable de lire cette situation, mais avec mon intuition enfantine j’ai senti qu’il y avait là une magie qui dépassait et transcendait toutes les normes quotidiennes de la vie et de l’école. Et puis il y avait mon petit problème personnel : j’étais né à Nîmes, d’une mère turque et d’un père polonais. Mes parents ne parlaient pas le français, ma grand-mère maternelle et ses deux filles échangeaient en espagnol, un espagnol un peu spécifique qui s’appelle le ladino, la langue des séfarades, l’espagnol du XVe siècle. Je ne savais pas où était l’Espagne et quand je demandais à ma grand-mère « D’où on est ? », elle me disait : « On est de Tolède. » Je me rendais compte qu’elle ne savait pas où était Tolède, qu’elle ne savait pas où était l’Espagne. J’avais besoin d’un repère et ce repère c’était la langue maternelle. Lorsque j’ai vu les toreros qui fascinaient des gens si fabuleux, je me suis dit : « Je suis espagnol, je veux m’habiller d’or et de lumière et porter des bas roses, je veux être torero. » Dans toutes les aventures créatives, il y a une quête identitaire. Dans cette quête, je me suis retrouvé dans une impasse sombre, face à un mur car j’étais ce qui n’existait pas encore : un torero français. À l’époque, on disait : « Pour être torero, il faut avoir du sang espagnol dans les veines. » C’est toujours une question de sang. Le sang du toro, le sang du torero quand il se fait blesser, ou le sang qui coule dans nos veines qui est celui de l’identité.

Au moment où le rock’n’roll arrive, ou la culture américaine fascine la jeunesse, l’adolescent que vous êtes se sépare de sa génération pour « entrer en tauromachie » ?

Évidemment ! Je n’allais pas dans les surprises-parties, je ne savais pas danser les slows. La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque. La tauromachie est une liturgie, un rituel hors du temps. Et en étant hors du temps, elle est hors des modes. En me séparant de tout, je me suis trouvé. La mode, je l’emmerde. Les petites normes, je les emmerde. La gauche et la droite, je les emmerde aussi. Je suis un anarchiste !

Les anti-corridas n’y connaissent rien ! Je suis la seule personne ayant de vrais arguments anti-corrida et je ne vous les donnerai jamais !

La corrida prône aussi des valeurs devenues suspectes : le courage, la beauté, la grandeur et même le héros.

Je voudrais aborder avec vous, qui êtes un personnage central de la tauromachie actuelle, les problèmes que rencontre cet art. Comment le faire perdurer alors qu’un  des actes essentiels de son accomplissement, la mise à mort d’un animal, est aujourd’hui jugé immoral ?

Ça, c’est la part maudite, inhérente à tous les arts. Dans la tauromachie, la part maudite est la mort. Mais la vérité équilibrée et juste ne peut surgir qu’après maints désordres, après avoir traversé des zones troubles, sombres. La tauromachie est une chose transgressive dans son essence, oui. « Tu ne tueras pas »… et la mort est là, elle est annoncée encore au XXIe siècle sur des affiches : « 6 toros mis à mort ». Dans notre monde de la tauromachie, chacun vit avec la mort, nous l’avons dans la tête, dans la bouche. Un torero dit 25 fois par jour : « Je me joue la vie. » Nous ne pouvons pas faire autrement. C’est essentiel à notre art. Affronter la mort pour affirmer la vie.

Dans un texte consacré à Sarah Bernhardt, Cocteau écrit : « Voilà un spectacle comme n’en saurait plus imaginer notre époque, dont le ridicule est de croire qu’elle a le sens du ridicule, et qui prend tout signe insolite de la grandeur pour une insulte à son adresse. » La corrida prône aussi des valeurs devenues suspectes : le courage, la beauté, la grandeur et même le héros. Les seuls héros tolérés sont ceux que l’on appelle les « héros du quotidien » comme les « soignants ».

Oui, les héros sont suspects. C’est en partie pour cela que les toreros sont suspects. Un héros n’est héros que parce qu’il a peur. Et la peur fait partie de la vie du torero, elle le hante. Le courage du héros, c’est d’affronter ses angoisses et ses peurs. Le torero se surpasse et devient héros. Il devient exception. Et l’homme d’exception est suspecté dans le monde de l’abrutissement généralisé.

La détestation de la corrida par une certaine bien-pensance ne tient-elle pas à l’identité et à la tradition, bref à l’enracinement dans le temps et dans le territoire ?

La corrida est évidemment une culture enracinée. On ne va pas faire des corridas à Tourcoing ou en Belgique ! On les fait chez nous ! Là où la terre qui nous a vus naître et qui nous porte a irrigué notre esprit, ce qu’on a à se dire, ce qu’on peut entendre et ce qu’on ne peut pas entendre, ce que nous sommes. Je suis de Nîmes, terre taurine, et je ne veux pas être formaté par des concepts schématiques dictés de je ne sais où.

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Pensez-vous pouvoir tenir encore longtemps ? Combien de temps donnez-vous à la tauromachie ?

Je n’ai pas de réponse certaine. La tauromachie disparaîtra peut-être un jour, je ne sais pas quand, mais je sais pourquoi : ce sera parce qu’elle ne trouve plus sa place dans la société. Cependant, aujourd’hui encore, quoi qu’on dise, la tauromachie a une place en tant que rituel transgressif, mais rituel quand même. Elle a un sens culturel énorme pour tout un peuple. La tauromachie nous parle de la violence qu’on fait, de la violence que l’on se fait, de la mort, de l’amour, de la vie. La tauromachie nous parle de nous-mêmes à travers ce rituel magique traversé par la grâce. Si un jour la tauromachie n’a plus sa place dans la société, cela voudra dire que la société n’a plus besoin de cette magie et ce sera inquiétant. Pour le moment, l’être humain a encore besoin de cela. Cette feria des vendanges que j’ai organisée en plein Covid, fin septembre 2020, c’est la feria la plus importante de ma vie ! Depuis des mois, il n’y a pas un journal télévisé où l’on ne décompte pas les morts. Chaque jour on n’y parle que de malades et de morts, et en chiffres ! On nous a plongés dans la peur. Eh bien moi, grâce à la mise à mort du taureau, j’ai fait le choix du rassemblement autour de la joie. Cette équation est étrange, mais elle est réelle, et c’est magnifique. Je préférerais être mille autres choses que ce que je suis, entre autres écrivain si j’en étais capable. Mais en tant que producteur numéro un de la tauromachie, j’organise la théâtralité de la mort, et qu’on le veuille ou non, la théâtralité de la mort crée de la joie. Le pape et moi savons cela. Artaud disait : « On cache les cimetières derrière des cyprès. » Nous, nous avons coupé les cyprès, et mis la mort dans un amphithéâtre romain. Je ne fais que perpétuer ce rituel qui fascine depuis tant de temps et qui procure de nobles émotions.

Ne pensez-vous pas d’ailleurs qu’une des grandes émotions que nous procure la corrida est la participation en tant qu’acteur ou spectateur à un rituel qui nous relie au passé, à la mythologie même ?

Mais c’est une des fonctions de l’art ! À 17 h, quand vous viendrez avec moi dans les arènes pour la corrida, vous serez dans la Crète antique, vous penserez au Minotaure.

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Question moins poétique, mais tout de même importante, comment le monde politique se comporte-t-il avec celui de la tauromachie ?

Pour parler de la France, quand Mme Bachelot, ministre de la Culture dit : « Je vais prendre des mesures pour le spectacle vivant », je réponds que moi, j’ai une licence d’entrepreneur de spectacle vivant depuis des années ! Or, le spectacle vivant est taxé à 2,2 ou à 5,5 % de TVA, et nous, en tauromachie, on a une taxe spéciale à 20 % ! Alors qu’ils interdisent la corrida ! Mais s’ils ne l’interdisent pas, qu’ils ne nous imposent pas une taxe spéciale ! Je peux vous dire que si je suis écarté des mesures prises par le ministère de la Culture pour la protection du spectacle vivant, moi qui ai enrichi des villes, moi qui ai payé tant d’impôts, moi qui ai apporté des richesses financières et culturelles, eh bien je m’exilerai de France ! Et puis, pour finir, car il faut finir, j’ai tout de même une corrida qui m’attend, je vais vous dire une chose. Il y a une personne qui a des arguments anti-corrida, de vrais arguments, pas ceux des anti-corridas qui n’y connaissent rien ! Cette personne c’est moi, et ces arguments, je ne vous les donnerai jamais !

Moix le maudit

Reims, paru chez Grasset, est la poursuite d’une autobiographie où la haine de soi fait office de carburant.


Après Orléans, voici Reims, la suite de la tétralogie que Yann Moix a intitulé « Au pays de l’enfance immobile ». Deux autres opus suivront donc, Verdun et Paris. Orléans racontait l’enfance meurtrie de Moix, les coups reçus par le père, les humiliations appuyées de la mère, l’insupportable violence familiale, le trauma qui en résulte, la détestation de soi, la souillure du sang, comme dans une tragédie où tout est joué dès les premières respirations. Le livre a fait polémique. S’est ajouté à cela la révélation des bandes dessinées antisémites et racistes de l’auteur alors jeune homme. Moix s’est expliqué à la télévision, exercice cathartique, confession médiatique sous les sunlights. Son éditeur l’a soutenu, BHL, son mentor, lui a pardonné. 

Destruction massive de lui-même

Moix revient sur ces fanzines de l’abjection sans chercher la moindre circonstance atténuante. Au contraire, il se lance dans une entreprise de destruction massive de soi. Il écrit : « Mon ambition était de m’enfoncer dans le pire (…). Dans l’obscurité, il existe encore trop de lumière : je m’enfoncerais jusqu’au ventre de l’abjection, jusqu’à ce qu’en gicle le pus. » Une fille désirée le repousse, il en rajoute dans la flagellation mentale. « J’étais fou de joie : j’avais trouvé l’occasion de me débarrasser de moi-même sans avoir à me suicider. » Sa démarche ressemble à celle de Georges Bataille dans son livre La littérature et le mal. Car au-delà des déjections de la pensée, des pulsions morbides, de la répulsion de soi, de la culpabilité martelée, de cette volonté d’être le « déchet oublié », comme l’écrit ce même Bataille, c’est la littérature qui est en jeu. L’écrivain met sa peau sur la table, il défèque ses phrases immondes, il pisse sur le papier vierge, tandis que le fonctionnaire du culturel retient sa tisane jusqu’aux latrines de la bienséance. 

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Là, dans ce récit initiatique provincial, sorte d’éducation sentimentale nauséeuse, il se vide de tous ses fluides corporels et n’élude jamais l’enjeu. Il redonne ses lettres de noblesse, la noblesse de Sade, à la littérature. Bataille : « Une conscience sans scandale est une conscience aliénée ». Si les scribouillards s’appliquaient à eux-mêmes cette phrase, cela ferait de la place dans les librairies. La littérature sans transgression n’est pas de la littérature. Bataille encore : « C’est tout de même la littérature qui nous permet de voir le pire et de savoir lui faire face, de savoir le surmonter, et somme toute cet homme qui joue trouve dans le jeu la force de surmonter ce que le jeu entraine d’horreur. » L’œuvre de Moix, servi par un style détersif, l’atteste. Il est coupable, du côté du mal, parce qu’un écrivain qui cherche le bien, sa lumière malade, devient vite ennuyeux. Il faut tourner le dos à toute entreprise commerciale (c’est pour ça que Moix est chroniqueur télé, pour être libre d’écrire). La littérature est résolument du côté de l’enfant, l’enfant qui désobéit, joue en permanence, et considère la gratuité comme la ligne d’inconduite à suivre. 

Un Rastignac inversé

Hasard ou destin malicieux, qu’importe, Moix rate ses examens, se complait dans la médiocrité sociale, « un Rastignac inversé », dit-il, et se retrouve à Reims, la cité des Sacres, où Bataille passa son enfance, abandonnant son père paralytique, syphilitique et aveugle au feu infernal des Allemands, en septembre 1914. Moix à Reims, dans son École supérieure de commerce, « vivant une vie de galet », est entouré de camarades plus décadents les uns que les autres, masturbateurs frénétiques, scatologiques, névrosés, dépressifs, alcooliques, obsédés du trou de balle, pervers poissards, une belle brochette de futurs patients pour psy, enfin pour ceux qui auront eu la chance d’échapper à la camarde ou à la pulsion suicidaire. Bref, un tableau à la Jérôme Bosch.

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Moix excelle dans la haine de soi. Dans ce puits sans fond, il y puise une énergie noire qui nourrit une prose nerveuse et revigorante pour le lecteur soudain secoué et réveillé. Le bilan : « Les parents, les géniteurs, toutes ces entités affreuses, non seulement dispensables mais inadmissibles : c’étaient eux les ennemis, et tous ceux qui, par leur âge ou leur statut, leur attitude face à la vie (thésauriser, prévoir), souillaient le monde. » Gide, admiré de Moix, l’a formulé autrement avec sa célèbre phrase : « Familles, je vous hais ! » Est-ce le prix à payer pour être (un bon) écrivain ? Bataille pour conclure : 

« je bois dans ta déchéance

j’étale tes jambes nues

je les ouvre comme un livre

où je lis ce qui me tue. »

Yann Moix, Reims, Grasset.

Sardou le magnifique

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Michel Sardou © Jean-Marie Périer

L’immortel interpète de La Maladie d’amour le répète et le chante: « Je ne suis pas l’homme de mes chansons. » Qui est donc Michel Sardou? Son autobiographie, riche en souvenirs mais dénuée de nostalgie, lève un coin du voile sur un artiste cher au cœur des Français de 7 à 77 ans.


Ceux qui ignorent que notre Sardou national a sorti un livre le 30 avril dernier, Je ne suis pas mort… je dors !, aux éditions XO, vivent probablement sur mars. À l’exception d’une très longue interview accordée à Pascal Praud le 6 mai, il a refusé presque toutes les sollicitations de la presse, y compris, à notre grand désespoir, à Causeur. Faire le portrait d’un artiste à propos duquel tout ou presque a déjà été dit n’est pas une sinécure.

Pas si réac que ça

Oui, Michel Sardou est notre dernier réac magnifique, notre maître à penser à tous, et comme nous tous, il déteste notre époque : « Je hais cette époque, je hais ce siècle, tout m’irrite », a-t-il déclaré sur RTL en avril 2019. Avant de se lancer dans une diatribe contre les réseaux sociaux, les limitations de vitesse et les interdictions diverses et variées. Cependant, ce ronchon au grand cœur avait du mal à retenir ses larmes à la fin des Lacs du Connemara, lors de sa tournée d’adieu en 2018. Et semblerait qu’il ait aujourd’hui mis de l’eau dans son vin.

Il a refusé, sur le plateau de Pascal Praud, de s’exprimer au sujet de la politique, lorsque ce dernier a essayé de lui faire dire ce qu’il pensait de Marine Le Pen, « Ah non ! Ne me faites pas aller sur ce terrain-là, je ne voterai pas pour les gauchos, c’est ma seule certitude, quoi que j’aime bien Mélenchon, l’homme, pas sa politique. » Les mâles alpha se reconnaissent entre eux.

Au risque d’étonner ceux qui voient en lui un « chanteur de droite », signe d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, voire qui l’imaginaient attendre les chars de l’armée rouge en mai 1981, il a voté pour François Mitterrand. Le titre de son livre, Je ne suis pas mort… je dors !, est d’ailleurs presque un hommage, puisque cette chanson de 1979 était la préférée de feu le président à la rose rouge, qui lui avait conseillé de la remettre à son répertoire. « Rangez-moi dans vos souvenirs, mais j’n’ai pas fini d’en finir », chante-t-il.

Non, Sardou n’a pas fini d’en finir. Pour notre plus grand bonheur. Il nous gratifie dans sa vraie fausse autobiographie, d’un dialogue fictif avec sa mère Jackie. Cela provoque un effet de mise en abîme plus intéressant qu’un récit chronologique. « La chronologie t’emmerde, tu l’as écrit. Contente-toi de te souvenir dans un ordre aléatoire », fait-il dire à Jackie, dont on entend la voix gouailleuse et haut perchée, comme on imagine le regard à la fois exaspéré et tendre que son fils pourrait lui lancer.

Alors Sardou nous emmène dans les méandres de ses souvenirs, mais sans nostalgie, car la nostalgie, comme la chronologie, l’emmerde. Le pensionnat du Montcel où il avait pour camarades le peintre Garouste, le prix Nobel de littérature Modiano et l’homme politique à scandales Patrick Balkany. Sacrée promotion. Pensionnat qu’il évoquera dans ce qui est peut-être une de ses meilleures chansons, Le Surveillant général : « En ce temps-là / Monsieur le surveillant des classes secondaires / Était un peu efféminé / En ce temps-là / Je lisais Le Grand Meaulnes / Et après les lumières / Je me faisais plaisir… / Je me faisais dormir / Je m’inventais un monde / Rempli de femmes aux cheveux roux… / J’ai dit “de femmes”… pas de “jeunes filles”… »  Parlons-en des femmes. Il évoque ses trois épouses. De la première, avec laquelle il s’est marié à 18 ans et dont il a eu deux filles, on n’apprendra pas grand-chose, sinon qu’ils se sont beaucoup aimés. De Babette, la deuxième, j’ai surtout retenu cette anecdote délicieuse : jaloux comme un homme du Sud et la soupçonnant de le tromper, un jour, en voiture, il l’a laissée sur le bord de la route au milieu de nulle part. Mâle toxique, diraient aujourd’hui nos féministes. En réalité, un homme avec ses délicieuses faiblesses, et surtout un homme issu d’un matriarcat, fils à maman pourrait-on dire. Ne dira-t-il pas à propos d’Anne-Marie Perrier, sa troisième femme, qui veille sur son Michel comme une lionne, qu’il « a épousé sa mère en maigre » ?

Les potes à Sardou

Cependant, le monde de Michel, comme celui de Sautet, est un monde d’hommes. Son livre fourmille d’anecdotes avec ses potes, de Johnny à Jean-Loup Dabadie, l’un de ses paroliers (qui travailla d’ailleurs avec Sautet). On a l’impression que ses meilleures chansons ont été créées autour d’une table après un dîner arrosé. La Maladie d’amour, écrite d’une traite, comme guidé par son stylo, Les Vieux Mariés, sur une idée de Dabadie, qui voulait en faire une anti-Les Vieux de Brel. La vie jusqu’à la fin versus le pourrissement, le petit hôtel du Midi versus la pendule du salon.

Et bien sûr le Connemara, issue d’une rêverie celtique un soir de beuverie, sous fond de cornemuse. Aucun des convives n’avait jamais mis les pieds en Irlande.

Si les chansons de Delpech sont des instantanés, des pans de vie à la Sautet (encore lui), celles de Sardou traitent d’éternité. De l’amour, heureux ou malheureux, de la mort et de « l’angoisse éternelle du déclin qui rend fou », le plus beau vers, à mon sens, du Bac G, passé inaperçu, noyé sous la polémique.

Jane Birkin et Michel Sardou au spectable télévisé « Number One » 31 octobre 1975 © Agip/Bridgeman Images

Justement, parlons de la polémique. « Je ne suis pas l’homme de mes chansons »,chante-t-il dans Salut. Voilà la clé. Voilà ce que n’ont jamais compris ses détracteurs. Sardou voulait être acteur, alors dans ses chansons, il a interprété des personnages. Un homme dont on a tué l’enfant dans Je suis pour, un ex-colon nostalgique dans Le Temps des colonies, un homme qui se laisse envahir par la violence dans Les Villes de grande solitude. La gauche avec son habituel esprit de sérieux a pris cela pour argent comptant et lui a collé les étiquettes de fasciste, nationaliste, poujadiste et j’en passe. Et si Sardou n’était finalement qu’un raconteur d’histoires ?

Le punk, Michel Sardou

Il a droit depuis quelques années à une nouvelle étiquette : punk. Le très rock’n’roll magazine Gonzaï a récemment publié un article : « Michel Sardou est-il le dernier punk ? » Je ne sais plus trop ce que ce qualificatif galvaudé recouvre, mais si être punk signifie avoir du franc-parler, de la gouaille et un sacré caractère, alors oui, Michel Sardou est punk. Il assure que l’argent n’a jamais été son moteur, raconte que s’il arrête la chanson, c’est pour suivre les conseils de Brel : « Arrête-toi lorsque tu auras l’impression d’écrire toujours la même chanson. » Ce chanteur des transistors de notre enfance, méprisé par les bien-pensants de l’époque, a en effet côtoyé les plus grands, Brel, mais également l’immense Barbara qui venait le soutenir à ses débuts et lui reprochait de toujours être habillé de noir, aussi cousait-elle sur sa ceinture des petits rubans à paillettes, ce qui ne manque pas de sel venant de la grande dame brune. Depuis, il a été, et heureusement, réhabilité par l’intelligentsia, du très pointu magazine Schnock qui lui a consacré sa une en 2016, jusqu’au Point qui lui a fait les honneurs d’un numéro spécial en 2019.

Beaucoup de Français rêvent de le voir remonter sur scène pour chanter. Il est peu probable qu’il revienne pour nous gratifier de nouveaux adieux. Cependant, tout n’est pas perdu pour ses millions de fans. On sait que ses premières amours, longtemps contrariées, furent le théâtre et la comédie, et, dès que les spectacles auront repris, il remontera sur les planches dans N’écoutez pas mesdames ! de Sacha Guitry (autre bête noire des féministes). Tandis que ses admirateurs les plus assidus pourront se délecter d’une comédie musicale inspirée de ses chansons : « Je vais t’aimer ».

Et comme j’habite en France, je termine en chantant : « Je suis venue vous dire salut, salut jusqu’à la prochaine fois, une autre année, un autre endroit, c’est sûr que l’on se reverra. »

L’énigme sonore 2.0 de Nicolas II

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Photo d'archive du tsar Nicolas II (1868-1918) © LASKI/SIPA Numéro de reportage : 00678395_000001

Présenté il y a trois semaines comme le seul enregistrement sonore, en français, du Tsar Nicolas II, la vidéo mise en ligne par l’association « The Romanov royal martyrs » a fait son petit effet sur les réseaux sociaux. Visionnée par près de 200 000 personnes, certains internautes ont pourtant rapidement fait part de leur incrédulité face à l’intonation parfaite, sans aucun accent, de l’empereur de toutes les Russies. Dans le cœur nébuleux de l’Internet, une énigme 2.0 était soudainement née.

Une supercherie ?

Cet enregistrement, c’est d’abord l’histoire d’un voyage. Celui d’un président de la IIIème République française, en visite officielle à Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie impériale. Nous sommes en 1902 et l’alliance franco-russe bat son plein. Accueillis avec tout le décorum protocolaire inhérent à ce genre de déplacement, le Tsar Nicolas II offrira une parade militaire chamarrée à Emile Loubet et son épouse, tous deux émerveillés par ce spectacle de démonstration de force. Un diner organisé au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo achèvera de convaincre le dirigeant français de s’appuyer sur les Russes en cas de conflit mondial. Soucieux du moindre détail, Nicolas II avait même offert à boire à ses illustres invités, un Hermitage rouge provenant des caves impériales, qui se fournissaient exclusivement depuis deux siècles dans la région de naissance de Loubet, véritablement charmé par cette famille impériale.

« Monsieur le président, mes troupes dont vous venez de voir le défilé sont heureuses d’avoir pu rendre les honneurs au chef hautement estimé de l’État ami et allié. Les vives sympathies qui animent l’armée russe à l’égard de la belle armée française vous sont connues. Elles constituent une réelle fraternité d’armes (…) ». Et comme à chaque réception du genre, les sourires de circonstance s’accompagnent de discours qui se faisaient généralement en français, langue diplomatique par excellence. Cette longue déclaration, reproduite intégralement dans les journaux français et russes, a-t-elle été réellement prononcée dans la langue de Voltaire par le Tsar ? Si certains internautes ont manifesté leur fascination, divers historiens, dont Philippe Delorme à l’origine de la résolution du mystère Louis XVII, et autres anonymes ont manifesté de sérieuses interrogations sur la véracité de cette bande sonore. Une rapide comparaison avec un autre enregistrement de la voix en russe plus gutturale de Nicolas II, réel celui-ci, a accentué la crainte d’être en face d’une supercherie. Involontaire ou non de la part de cette association qui entend faire connaître la vie des Romanov exécutés dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg en juillet 1918.

La voix d’un comédien

La vérité est bien moins reluisante qu’elle n’y paraît. Après une rapide enquête, les éléments réunis ont finalement permis de lever tous les doutes. Si un discours a bien été lu par Nicolas II, la voix que l’on entend n’est pas celle du Tsar. Il s’agit d’un enregistrement réalisé sur disque pour les besoins de cette visite et afin de laisser une trace pour la postérité. C’est le comédien le plus en vue du moment, Paul Joseph Aye (dit Duparc), qui avait été engagé pour prêter sa voix à l’Empereur, « en raison de sa diction, visant les effets déclamatoires sublimes du grand art » comme l’indiquent les cinémas Pathé. Le résultat sera époustouflant, répondant aux canons radiophoniques d’une France industriellement émergente à l’aube du XXème siècle. Également contacté, le secrétariat du Grand-duc Georges Romanov, descendant direct d’Alexandre II et prétendant au trône de Russie, a lui-même confirmé que la voix entendue dans cette vidéo n’était pas celle de Nicolas II, laissant un certain nombre d’internautes dépités. « Tout ce qui brille n’est pas or » nous rappelle l’adage bien connu. Sur Internet plus encore qu’ailleurs.

Talent oratoire: en avoir ou pas

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Eric Zemmour à Perpignan le 23 septembre 2019 et Michel Onfray à Nice le 31 mai 2019.© Alain ROBERT/SIPA,SYSPEO/SIPA Numéros de reportage : 00924954_000010, 00910107_000023

Plusieurs fois je me suis surpris à éprouver de l’estime, voire de l’admiration, dans le domaine intellectuel (au sens large) à l’égard de personnalités aux antipodes de moi pour les idées et les convictions. Tout simplement parce qu’elles avaient du talent et que je plaçais cette disposition non équitablement partagée au premier rang pour l’explication de mes dilections.


Mais à la réflexion il m’a semblé que je devais aller plus loin en dépassant ma subjectivité et en m’interrogeant sur le rôle plus général du talent dans la vie politique, artistique et culturelle. Je me suis demandé si cette appréciation n’était pas au fond le ressort qui, pour le pire ou le meilleur, éclairait beaucoup de nos comportements, de nos adhésions comme de nos critiques.

Comme si, derrière les débats tentant de justifier conceptuellement soutiens ou oppositions, il n’y avait pas tout simplement la reconnaissance ou non du talent. Cette étincelle si singulière qui n’est pas donnée à tout le monde et qui vient apporter son caractère délicieusement arbitraire dans un monde qui se rassure avec des objectivités réelles ou prétendues.

Quel talent, quel salaud

En effet, à bien considérer notre modernité si éprise d’un progressisme superficiel et d’une bonne conscience – il faut penser « bien », la parité est une exigence fondamentale, il convient d’écrire ou de parler sans offenser, le pluriel et le collectif sont à cultiver, l’égoïsme est une tare quand nous sommes interpellés en permanence par les orages et les souffrances de l’univers, favoriser si peu que ce soit le vice de l’élitisme constitue une perversion -, le talent ne peut apparaître que telle une scandaleuse injustice, un don provocateur. Une exception qui lèse tous ceux qui n’en ont pas et offre un avantage indu à ceux qui en disposent.

J’ai abusé de cette citation tirée d’une chanson de Michel Sardou, qui en gros se résumait à « quel talent, quel salaud ». Ce paradoxe n’est qu’apparent car on aimerait pouvoir détester à bon escient, éprouver de la haine ou de l’hostilité seulement à l’encontre de médiocres, s’estimer supérieur à ceux qu’on dénigre alors que le talent vient jeter son incandescence, son irréductible lumière dans un jeu qu’on souhaiterait tranquille et délicieusement conformiste.

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Le talent est un contre-ordre, un empêcheur de ronronner, un intrus tellement envié, jalousé, inconcevable, qu’il sert à beaucoup pour dire bien plus leur vérité de haine et de ressentiment, leur être blessé que leur apparente contestation idéologique ou leur souci de sauvegarder le politiquement correct.

Il y a des personnalités qui ont trop de talent et c’est intolérable. La détestation qu’elles peuvent susciter relève souvent plus d’un combat personnel – comme on aimerait en avoir mais malheureusement on sait, on sent qu’il vous fait défaut ! – que d’une joute intellectuelle.

Souvent c’est le talent qu’on applaudit, qu’on censure ou qu’on interdit.

Pourquoi le talent, aujourd’hui, se retrouve-t-il plus chez les conservateurs que parmi leurs adversaires, plus dans une droite décomplexée qu’au sein d’une gauche convenue ? Parce que cette qualité naturelle est d’abord celle de l’imprévisibilité. Elle ne répète pas, elle invente ou le fait croire. Le talent ne radote pas ou trouve mille manières de se sortir de la banalité. Il est ce qui fait du neuf avec le vieux et pare le neuf de la patine du temps.

Philippe Bilger. Photo D.R.

Eric Zemmour (CNews), Michel Onfray, Ivan Rioufol et André Bercoff (Sud Radio) ont du talent, comme aussi Elisabeth Lévy et Gilles-William Goldnadel. Parce qu’ils demeurent imperturbablement eux-mêmes et que ce que je nomme leur talent est d’abord une aptitude brillante à exprimer ce qu’ils sont. La pureté du talent impose non seulement un jeu riche, fin, parfois éblouissant avec le langage mais une coïncidence totale entre sa nature et son propos.

Une subtile synthèse entre le verbe et l’intelligence…

Par exemple, Eric Dupond-Moretti était un avocat infiniment talentueux mais il me semble, en écartant toute partialité judiciaire, qu’il pâtit sur ce plan, malgré une superficielle liberté, d’une inféodation ministérielle qui fait perdre à son talent ce que sa sincérité brutale d’hier lui ajoutait.

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Si j’ose une comparaison du même type sur le registre médiatique, il me semble que l’indiscutable talent d’un Nicolas Demorand – notamment il y a des années à France Culture -, s’il ne s’est pas effacé, a pâli à France Inter où l’obligation de tenir une ligne freine son questionnement et altère sa spontanéité.

Il est intéressant de constater que le talent, se révélant alors comme une subtile synthèse entre le verbe et l’intelligence, survit, au sein des pensées les plus orthodoxes qui soient, comme une formidable surprise, et c’est le bonheur alors d’écouter un BHL dont l’oralité éclabousse tant par le style que par le vocabulaire où il n’a qu’à puiser.

Dans le registre partisan le talent d’un Jean-Luc Mélenchon résiste à tout, même à ses outrances et à ses extrémismes qui pourraient le détruire.

J’aime passionnément que le talent – je ne suis pas péremptoire au point de supposer que seule ma grille est pertinente – établisse une relation forte et singulière entre ceux que cette grâce habite et ceux qui bénéficient de ses effets. J’apprécie que dans un monde convenu, verrouillé, au fond peu tolérant, enkysté dans des cases, répugnant à penser contre soi, rigide, le talent vienne comme un air de liberté, un souffle magique, créer une fraternité contre tous les préjugés, les idéologies et les convenances.

Le talent, la dernière et irrésistible irruption du je dans un monde massifié.

Sur M6, les journalistes sont des distributrices de bonheur!

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La journaliste Ophélie Meunier © D.R.

Suite à leur fusion, l’idéologie de la chaîne progressiste M6 risque d’atteindre TF1…


L’annonce de la fusion TF1-M6 laisse-t-elle présager que notre vieille première chaîne sera envahie par la ligne éditoriale progressiste qui se développe à grande vitesse sur M6 (et qui, d’ailleurs, a aussi commencé à infiltrer TF1, maison-mère de TMC qui diffuse « Quotidien ») ? À midi, le journal de la sixième chaîne est animé par la compagne du grand penseur antiraciste Lilian Thuram.

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Quant aux deux dernières recrues de la chaîne, elles cochent toutes les cases de la bonne pensée. Ainsi, Ophélie Meunier, formée chez Yann Barthès, officiant à « Zone interdite » le dimanche soir, propose une série digitale, « Génération engagé.e.s », qui brosse des portraits « très inspirants » de jeunes femmes de moins de 30 ans. Lutte contre la précarité menstruelle, réinsertion de prisonniers, rassemblement des étudiant.e.s face à l’urgence climatique, retissage du fameux lien social, elles entendent « faire bouger les lignes de la société ».

Meunier a également fait bouger les lignes à sa petite échelle : dans TV Magazine, elle tente de se convaincre qu’elle a été mise à l’antenne pour ses compétences journalistiques et non pour son physique très avenant. « Pour montrer que j’avais ma place, j’ai dû me battre plus qu’un homme », assure-t-elle. Dans l’enfer misogyne de la sixième chaîne, elle peut désormais compter sur le soutien de son amie Marie Portolano, transfuge de Canal + et réalisatrice du documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, qui a contraint le mal élevé Pierre Ménès à une retraite anticipée.

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Si Portolano va bien continuer le journalisme sportif pendant l’Euro, elle sera toutefois préposée à la cuisine avec l’animation du « Meilleur pâtissier » à la rentrée. Elle confie se considérer non seulement journaliste, mais « distributrice de bonheur à la télé ». Comme Ophélie Meunier, Marie Portolano regrette de devoir « faire ses preuves constamment » tout en déplorant ce qui est arrivé à Pierre Ménès, mais elle se réjouit d’avoir « participé à libérer la parole » malgré tout. Cela s’appelle ménager la chèvre et le loup.

Réseaux sociaux: sous la cape des anti-corridas, les animalistes

Manifestation contre la corrida, Paris, 11 avril 2021 © SEVGI/SIPA Numéro de reportage : 01013912_000001

Les anticorridas sont très présents sur les réseaux sociaux, surtout sur Facebook et Twitter. Très organisés, ils mènent des actions pour défendre la cause des taureaux, mais pas seulement…


« Quand on a vu une corrida, comment on peut continuer à en voir d’autres ? Il faut être dégénéré ou ne pas avoir le cerveau fait comme les autres » s’écrie Didier Bonnet, président du CRAC Europe (Comité radicalement anti-corrida), le 15 mai à Montpellier lors d’une manifestation des anti-corridas pour réclamer la fin de cette pratique. S’il y avait presque plus d’associations présentes que de manifestants – 55 personnes, selon les organisateurs ! – c’était tout de même l’occasion de faire le tour de l’écosystème de ces associations et de constater leur symbiose.

Les anti-corridas sont souvent antispécistes

La manifestation était réunie place de la Comédie à l’initiative d’Alliance Éthique, un mouvement qui se définit comme vegan et antispéciste. On retrouvait les associations locales COLBAC Anti-corrida Béziers et Sète animal Save. Des mouvements plus importants n’étaient pas en reste : le Parti animaliste, représenté par deux de ses élus, Eddine Ariztegui (Montpellier) et Véronique Sahun (Vitrolles), et le CRAC Europe, les lobbys One Voice et L214 éthique et animaux (dont Alliance Éthique est le représentant dans l’Hérault) avaient aussi répondu à l’appel.

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Les activistes anti-corridas sont généralement des militants antispécistes et incluent leur combat dans la cause plus large du bien-être animal. Ces associations savent efficacement se mobiliser et s’organiser, surtout en ligne, et y collaborer. Par exemple, le live Facebook de la manifestation fut retransmis sur les pages des différentes associations. Par le biais de ces pages, ou au sein d’autres groupes de discussion en ligne publics, regroupant plusieurs milliers de membres, les listes des candidats aux diverses élections favorables ou non à la corrida tournent. Les militants relayent les pétitions, comme celles de la PETA, dont la dernière demande à la mairie de Bayonne d’interdire la corrida pour mériter son titre de « deuxième ville en France où il fait bon vivre » ! Les militants organisent en ligne des opérations de lobbying appelant à écrire aux maires de plusieurs villes. Julien Sanchez à Beaucaire et Robert Ménard à Béziers sont particulièrement dans le viseur des anticorridas. L’influence des militants fut illustrée tout récemment dans l’affaire de la cagnotte Leetchi de l’école de tauromachie Adour Aficion qui faisait un appel aux dons. Les anti-corridas n’hésitèrent pas à partager les cordonnées de la responsable de la plateforme pour exiger l’arrêt de cette cagnotte !

Un poids médiatique certain

Selon un sondage IFOP de 2015 demandé par Alliance Anticorrida (à ne pas confondre avec Alliance Ethique) 73% des 2001 personnes sondées sont favorables à la suppression des corridas avec mise à mort des taureaux en France. 83% sont favorables à l’interdiction pour les mineurs de moins de 14 ans d’assister à des corridas avec mise à mort des taureaux. Quant aux chiffres de la présence sur les réseaux sociaux des principaux mouvements anti-corridas, ils sont éloquents et témoignent de cette volonté d’interdiction très répandue (voir notre tableau ci-dessous). Si les mêmes acteurs et les mouvements peuvent se recouper, coopèrent et collaborent (partage, offre de covoiturage etc), leur poids sur les réseaux sociaux ou médiatique demeure certain.

Ils savent également mobiliser de nombreuses célébrités, comme le montre la liste des personnalités anti-corridas établie par Alliance anticorrida.

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Historiquement, les premiers mouvements visant à interdire la corrida invoquaient la protection de la vie du torero. Ce souci ne semble plus être de mise. Si l’on en croit les commentaires les plus radicaux sur les pages des mouvements évoqués, on souhaite désormais les pires sévices aux aficionados. Sur la page « Anti-corrida », Michel écrit le 16 mai : « Offrir en trophée les oreilles et la queue du torero blessé pourrait devenir une nouvelle et belle tradition ! ».

Quelques chiffres

Noms des associationsFacebookTwitter
Alliance Anticorrida31 125 abonnés4 593 abonnés
No Corrida10 168 abonnés3 596 abonnés
FLAC Fédération des Luttes pour l’Abolition des Corridas25 719 abonnés4 281 abonnés
CRAC Europe Comité radicalement anti-corrida pour la protection de l’enfance22 219 abonnés  7 213 abonnés
Parti animaliste89 442 abonnés26 608 abonnés
COLBAC Anti Corrida Béziers3 025 abonnés325 abonnés
Alliance Éthique4 230 abonnés1 470 abonnés
One voice781 615 abonnés34 678 abonnés
Sète animal save1 906 abonnés18 abonnés
L214 éthique et animaux862 891 abonnés96 251 abonnés
Le journal de la cause animale4 927 abonnésX
Chiffres du 18.05.2021

La rivalité sino-américaine d’un point de vue civilisationnel

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À gauche, Xi Jinping pendant le sommet mondial de la santé à Pékin, 21 mai 2021 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage  : 01020455_000001 À droite, Joe Biden au cimetière national Arlington pour le Memorial Day, 31 mai 2021 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage  : AP22572110_000001

« C’est le développement de la puissance d’Athènes qui, inspirant des craintes à Sparte, rendit la guerre inévitable. » (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse)


À sa parution – mai 2017 pour les États-Unis, février 2019 pour sa traduction française –, l’essai de Graham Allison consacré à la rivalité sino-américaine fit grand bruit. Dans l’antagonisme croissant entre ces deux puissances, le politologue identifiait en effet une configuration récurrente dans l’Histoire, dont la confrontation entre Sparte et Athènes, au Vème siècle avant notre ère, forme comme la matrice prototypique. Cette configuration, c’est celle d’une puissance établie menacée dans sa suprématie par l’essor d’une rivale émergente : le refus de déchoir de la première, et l’ardeur à s’élever de la seconde, les tirent alors presque inévitablement vers l’affrontement. Selon le recensement du professeur américain, une telle situation s’est présentée à seize reprises au cours des cinq derniers siècles : la guerre ne fut évitée que dans un quart d’entre elles, soit seulement quatre cas. Un affrontement armé entre les États-Unis et la Chine serait ainsi bien plus probable que nous ne sommes portés à le croire.

Cette perspective préoccupe d’autant plus l’universitaire qu’il l’inscrit dans un cadre huntingtonien plus large, qui voit dans le retour en force de la question civilisationnelle le fait majeur appelé à dominer les relations internationales, et partant, à remplacer l’idéologie et l’économie comme principale source de conflits. Dans le cas sino-américain, le choc des civilisations occidentales et confucéennes viendrait ainsi doubler l’inflammabilité de la rivalité thucydidienne classique, s’exprimant, elle, en termes de puissances – puissance montante, et puissance établie –. Personnellement, je n’en crois rien, et serais en ce sens plus allisonien qu’Allison : l’analogie posée par le piège de Thucydide me paraît d’autant plus pertinente dans le cas de l’antagonisme sino-américain qu’il ne s’inscrit pas – toujours selon moi – dans un cadre inter-civilisationnel, mais précisément intra-civilisationnel. Contre Huntington donc, ma thèse est que la Chine actuelle ne constitue nullement une contre-civilisation ; mais seulement un contre-modèle de société, ce qui est tout à fait autre chose.

L’Occident et l’Antiquité: l’espace vs le corps

Les définitions d’une civilisation ne manquent pas. Pour ma part, j’en suis resté à celle qui ressort de l’œuvre de Spengler, c’est-à-dire de la civilisation comme expression (et communauté) d’un certain « sentiment cosmique », synthétisé dans l’élection originelle d’un « symbole primaire » sans cesse poursuivi par la suite[1]. Par rapport à d’autres, et notamment à son équivalent malraucien – « la nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion » –, la définition spenglerienne, parce qu’elle est plus fondamentale, présente en effet l’intérêt à mes yeux incomparable de conserver son pouvoir identificatoire à un stade d’évolution civilisationnelle où la religion ne constitue plus, de facto, le critère pertinent d’appartenance. En effet, autant le critère religieux se révèle un discriminant idéal pour les civilisations au sein desquelles il est – ou demeure – une réalité organique, autant il est susceptible de nous égarer pour celles ayant déjà basculé dans “l’hiver” post-religieux ; il faut alors en revenir à la racine donnée par l’historien allemand.

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Spengler, contre une longue tradition faisant de l’Occident l’héritier, sinon le continuateur, de la civilisation gréco-romaine, définissait précisément le sentiment cosmique de notre civilisation comme la négation du sentiment antique. Le symbole primaire de l’Occident, expliquait-il, c’est l’espace pur et abstrait, tel qu’il apparaît dans la “géométrie” de Descartes, où le point se substitue aux « élément[s] sensible[s] de la ligne et du plan concrets » ; l’espace, c’est-à-dire l’exact contraire du symbole primaire antique du corps, dans ce qu’il suppose de matériel et de fini, de mesurable et de tangent, de proche et de clos. La civilisation gréco-romaine fut une civilisation de la limite ; la nôtre, au contraire, est une civilisation du faustien. Sa devise pourrait être cette formule de Hugo, extraite des Travailleurs de la mer : « tout borne l’homme, rien ne l’arrête. À la limite, il réplique par l’enjambée ». Voilà pourquoi, selon Spengler, si l’art majeur des Grecs fut la statuaire – et plus particulièrement une statuaire nue privilégiant les attitudes appelant un traitement virtuose des parties musculaires, multipliant les plans-limites –, le nôtre fut la musique, le plus “incorporel” et le plus “immatériel” de tous les arts – partant, le mieux à même de susciter en nous, par le biais de la polyphonie, ces « visions d’un suprême “au-delà” [échappant] à toutes les possibilités[2] de la définition optique » –.

Civilisation calculante et civilisation méditante

Pour ce qui est du sentiment cosmique associé à la civilisation chinoise, Spengler se référait au tao, à une vie conçue comme cheminement le long d’un sentier sinueux et entrelacé, aux antipodes des alignements d’airain et de la planéité écrasante goûtés par l’ancienne Égypte. Le Chinois, selon lui, entendait la vie pareillement à la déambulation dans un de ces jardins d’Asie dont la conception s’attache précisément à bannir toute possibilité d’appréhension complète, pour n’offrir jamais que des vues parcellaires, refusant aussi bien la perspective tyrannique du jardin à la française que le belvédère éminent surplombant son homologue anglais. Là où l’œil occidental cherche à dominer l’espace, son pendant chinois, lui, s’évertuait au contraire, à force d’attention, à s’enfoncer dans le paysage ; plus justement même, à s’y abîmer et à s’y fondre, par les vertus de la contemplation. Pour employer des catégories inconnues à l’époque de Spengler, je crois ainsi qu’on pourrait sans trop se tromper définir l’une et l’autre civilisation en rapport avec la distinction fondamentale qu’Heidegger, dans Sérénité, a posée entre la pensée méditante et la pensée calculante ; c’est-à-dire, à l’extrême, entre une pensée contemplative et une pensée en termes de chevaux-vapeur.

De là ce sentiment si souvent rapporté d’inconséquence profonde, voire de frivolité et de gâchis, éprouvé par l’Occident, selon les mots de Valéry, devant une civilisation qui, ayant « invent[é] la poudre, ne s’est pas avancée dans la chimie et ne s’est point faite de canons » : à la pensée calculante, une telle absence d’esprit de suite n’est pas seulement invraisemblable, elle a quelque chose de scandaleux. Hugo, décidément porte-parole excellent du faustien, a donné de ce sentiment une expression quintessenciée, dans L’homme qui rit : « la Chine a eu avant nous toutes nos inventions, l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme. Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en Chine et s’y conserve morte. La Chine est un bocal de fœtus. »

On ne me contestera pas, j’espère, qu’une telle définition ne cadre plus guère avec la Chine contemporaine, s’acheminant irrésistiblement vers les – voire le – premiers rangs dans des domaines aussi faustiens que le nucléaire civil (avec la mise en service des deux premiers EPR mondiaux) et l’aérospatiale, pour ne pas parler de la fort peu confucéenne intelligence artificielle, où ses Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi jouent dans la même cour désertée par les Européens que les GAFAM de l’Oncle Sam…

Chine et faustien : conversion profonde, ou ralliement de circonstance ?

Aussi, l’identification huntingtonienne d’une civilisation confucéenne gravitant autour de la Chine (dont le Japon est d’ailleurs écarté) me fait-elle, aujourd’hui, l’effet d’une aberration. J’y vois, pour ma part, le résultat de la confusion profondément entretenue par l’universitaire américain entre société et civilisation, l’empêchant de voir que s’il subsiste à l’évidence une société japonaise et une société chinoise, il n’existe plus de civilisation japonaise ou de civilisation confucéenne, distinguées ou unifiées. On serait ainsi bien en peine de trouver dans leurs arts ou dans leurs sciences un quelconque départ des perspectives tracées par l’Occident qui soient autre chose que des survivances déjà largement dévitalisées du passé. La Chine actuelle, à mon sens, n’est jamais qu’en train de rééditer la conversion japonaise originelle au sentiment cosmique faustien entamée sous l’ère Meiji, et reproduite depuis par Singapour, Taïwan, et la Corée du Sud, soit trois des cinq pays membres du bloc censément confucéen. Les différences de “valeurs”, et particulièrement de régimes, ne doivent à cet égard pas nous égarer : comme le rapportait de Gaulle à Malraux, dans Les chênes qu’on abat, « ce qui précède la Révolution française et la Révolution américaine n’est pas une fin de civilisation, c’est seulement la fin d’une société ». L’adhésion à la « démocratie », au « libre marché », aux « droits de l’homme » et à la « séparation de l’Église et de l’État », ne définit pas la civilisation occidentale ; elle définit seulement son modèle actuel de société[3]. La civilisation, précisément, désigne quelque chose de beaucoup plus souterrain, de beaucoup plus “superstructurant”, au sens marxien du terme ; dans ce registre, la société chinoise a beau demeurer très différente de la nôtre, des convergences plus fondamentales s’opèrent[4].

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Pour Spengler en revanche, il était illusoire d’envisager des peuples non-occidentaux un ralliement au faustien qui ne soit pas que de surface. Le reste du monde, selon lui, allait bien s’emparer du savoir et des méthodes que l’Occident avait la folie d’exporter, au côté de ses produits ; mais cette conversion à la technique faustienne resterait cosmétique, et ne durerait que le temps nécessaire pour nous abattre. Cela fait, il [le reste du monde] s’en débarrasserait sans remords, cette technique ne lui étant pas, comme à nous, « spirituellement nécessaire ».

Si la controverse (conversion profonde, ou ralliement de circonstance ?) n’est pas encore tranchée, et ne pourra l’être que par l’Histoire, le systématisme de la position spenglerienne me paraît néanmoins battu en brèche par les cas du Japon et des pays confucéens. En particulier, on ne m’ôtera pas l’idée qu’un sondage indiquant que 50 % des jeunes Chinois sont favorables à une neuro-augmentation de leurs futurs enfants (contre 13 % des Français[5]) efface toutes les mises en avant, d’ailleurs superficielles, de la pensée de Confucius par le régime de Xi ; et traduit davantage qu’une acceptation contrainte et forcée du faustien. Spengler, pourtant peu suspect d’ingénuité, me semble ainsi avoir sous-estimé, rétrospectivement, le caractère proprement subversif de la technique occidentale, en particulier pour des peuples que leurs propres formes civilisationnelles, trop étiolées, laissaient comme immuno-déprimés devant elle. La Chine, en particulier, pourrait bien finir par s’apparenter un jour au bocal hugolien de fœtus dans un sens très différent de celui que le prophète du XXème siècle heureux lui destinait…[6]

Aussi, loin de tenir la Chine pour un rival de notre civilisation, suis-je au contraire porté à y voir son futur “champion” le plus probable. Parce qu’elle s’y est convertie plus tardivement, elle est plus épargnée que l’Amérique, sans parler de l’Europe, par ce sentiment croissant de « réplétion de la technique », d’écœurement devant l’artificialisation de la vie. La flamme faustienne dût-elle s’éteindre en ses premiers foyers, elle s’est ainsi d’ores et déjà assuré une postérité asiatique. Je laisse aux transhumanistes le soin éventuel de s’en réjouir.

Retour vers Thucycide

À court terme, pour en revenir au cas thucydidien de départ, cette perspective intra-civilisationnelle, paradoxalement, n’infirme en rien la possibilité d’un conflit. Il faudrait en effet se rappeler que ce n’est pas la singularité culturelle ou civilisationnelle du Japon, mais précisément son mimétisme girardien de l’Occident, jusque dans son expansionnisme colonial, qui fut cause de l’affrontement nippo-américain de 41-45. Comme le note d’ailleurs avec honnêteté Graham Allison, il est heureux jusqu’à présent que la Chine n’ait pas adopté une stratégie d’affirmation de sa puissance aussi agressive que celle poursuivie par les États-Unis de Théodore Roosevelt, au début du XXème siècle : on imagine mal, en effet, au moment de devenir n°2, l’Amérique manifester la même docilité que la Grande-Bretagne impériale d’alors. Le dépérissement, côté chinois, des éléments de pensée confucéenne – favorisant plutôt la prudence et la retenue –, ne me paraît, à cet égard, pas d’un très bon augure. Reste, évidemment, la bombe atomique, et le spectre de destruction mutuelle qu’elle fait planer ; incarnations par excellence de ces « changements d’échelle, ou plutôt d’ordres des choses » qui, selon Valéry, nous interdisent les extrapolations automatiques sur la base du passé…

PS : Il y a cependant, sur la base de Spengler, de solides motifs de refuser l’analogie proprement thucydidienne retenue par Allison. La guerre du Péloponnèse se situe à “l’automne” de la haute culture antique, près d’un siècle avant l’entrée en phase de “civilisation” (marquée par les conquêtes d’Alexandre le Grand) ; son pendant occidental serait donc les années 1700 (cent ans avant Bonaparte). En termes morphologiques, l’analogie thucydidienne aurait ainsi bien plus de sens pour les guerres franco-anglaises du XVIIIème que pour un éventuel conflit sino-américain intervenant beaucoup plus tardivement, dans “l’hiver” de la haute culture occidentale. Paris et Londres, puissances occidentales natives, constituent d’ailleurs de meilleures homologues de Sparte et Athènes que Washington et Pékin, qui sont des transplants du faustien ; Rome, en revanche, est proprement les États-Unis. Dès lors, plutôt que vers le Péloponnèse, c’est vers les guerres puniques qu’on se prend à porter le regard : au peuple carthaginois, décrit par Spengler comme de « style demi-antique », répondrait ainsi le peuple asiatique, de style désormais demi-occidental. Le Japon serait une première Carthage mise à genoux en 1945 par la Rome américaine ; et la Chine une seconde Carthage renaissante, apparentée à celle du deuxième cycle de guerres puniques. On se souviendra d’ailleurs que c’est contre cet adversaire régénéré que la République connût ses plus grands périls…


[1] Spengler, en réalité, réserve le mot de « civilisation » pour désigner le stade terminal – “l’hiver” – d’une « haute culture ». Ici, j’ai volontairement évacué cette difficulté terminologique, pour en rester à l’acception classique du mot.

[2] À toutes les “limitations” !

[3] Autrement, on n’en compterait pas les changements pour la seule France des trois derniers siècles…

[4] Sa dimension totalitaire, en particulier, ne saurait l’exclure d’une civilisation ayant produit ses formes paroxystiques (communiste et nazie). Le panoptisme chinois aura beau être 2.0, il reste d’ailleurs d’inspiration benthamienne, c’est-à-dire occidentale.

[5] Chiffres cités par Laurent Alexandre, dans une tribune du 8 février 2018 (L’Express).

[6] Dans les cas islamique, animiste et hindou en revanche, le faustien a buté sur des noyaux persistants ; la greffe avec l’Islam, en particulier, peine à prendre, et l’on se prend à penser que la thèse spenglerienne s’y verra vérifiée. Rien ne dit plus, d’ailleurs, que cette adhésion au faustien, même cosmétique, s’avérera nécessaire : l’effondrement de l’Occident, en particulier européen, pourrait bien prendre la forme a-technologique envisagée, dès 1973, par Jean Raspail, et endossée, l’année suivante, à l’ONU, par Houari Boumédiène.

« Mimi » en garde-à-vue: mais que va devenir Macron?

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La patronne de l’agence BestImage, Michèle Marchand, a été mise en garde-à-vue ainsi qu’un journaliste de Paris Match pour « subornation de témoin » dans l’affaire du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy...


Résumons les épisodes précédents. Ziad Takieddine accuse Sarkozy d’avoir touché de l’argent de Kadhafi. Ziad Takieddine reçoit un journaliste de Paris Match et un photographe de l’agence de « Mimi » pour leur annoncer qu’il exonère Sarkozy de tout soupçon. Ziad Takieddine est interrogé à Beyrouth par deux juges d’instruction français et les informe qu’il n’a pas dit ce qu’il a dit à Paris Match.

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C’est dans le cadre de cette affaire que « Mimi » a été placée en garde-à-vue « pour subornation de témoin ». Vous ne connaissez pas « Mimi » ? C’est bien normal car vous n’êtes pas grand-chose. Les intimes de Michèle Marchand (son vrai nom) se recrutent chez les pontes du CAC 40, chez les hommes politiques de haut rang et les stars. Elle les habille, les coiffe, fournissant ainsi la matière première dont ont besoin les « unes » de Paris Match, de Voici, de Closer. Ses prestations sont extrêmement coûteuses. Mais à l’arrivée, il y a des photos susceptibles de subjuguer les foules.

Un jour de 2017, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande alla voir son ami le banquier Xavier Niel. Il lui confia qu’il voulait se lancer dans la course à l’Élysée. « Dans ce cas, tu dois aller voir Mimi » lui conseilla Niel. Aussitôt dit, aussitôt fait. « Mimi » fit le nécessaire pour que Macron réussisse. « Tu dois abandonner les costumes étriqués qui te donnent l’air coincé. Mets des polos. » Comme pour Paris Match, une photo de couple s’imposait, elle relooka également Brigitte. « Tu as de jolies jambes, montre-les ». Et les jupes de l’épouse de Macron furent raccourcies.

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C’est ainsi que, grâce – entre autres – à « Mimi », Macron devint président de la République. Mais maintenant qu’elle a été placée en garde-à-vue, elle est totalement infréquentable. Alors, qui va dire à Macron comment s’habiller pour 2022 ?

Corvée de consommation

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Caddies pleins à Fréjus © D.R.

Quand le passage au tout automatique du Géant Casino de Fréjus ne se passe pas comme prévu…


Qui ne connaît pas les joies des « caisses express » automatiques des grands supermarchés ? « Veuillez passer votre premier article devant le lecteur », ordonne gentiment une voix de femme métallisée. Avant de vous convier à « déposer votre article, s’il vous plaît ». Une, deux, trois fois. Vous vous sentez habile comme une caissière mais patatras, vous voilà coupé dans votre élan et les ennuis commencent : « Attention ! Problème de contrôle, êtes-vous sûr d’avoir déposé le bon article ? »

Après avoir pesté contre cette machine qui non seulement ne fonctionne pas, mais vous prend en plus pour un imbécile, vous appelez au secours (généralement plus d’une fois) l’un des employés en gilet rouge affairés à courir d’une machine à l’autre pour aider les clients perdus. Quand vous arrivez enfin au bout de vos peines, mieux vaut ne pas avoir oublié sa carte bancaire, le paiement en espèces étant souvent « momentanément indisponible ».

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Le samedi 1er mai, le Géant Casino de Fréjus a eu la riche idée de tenter le tout automatique. Forcément, ça ne s’est pas très bien passé. Exaspérés par l’attente interminable, nos compatriotes varois ont carrément déserté les lieux, abandonnant leurs caddies sur place. Bilan des courses, 168 chariots remplis de bouffe livrés à eux-mêmes dans les allées de la grande surface.

Ce qui a eu le don de chagriner nos confrères de Var Matin : « À une époque où de pauvres gens font la queue devant les Restaurants du Cœur et d’autres associations caritatives pour manger, d’autres n’ont même pas le respect de la nourriture. » Certes, mais Géant Casino a-t-il le respect de ses clients ? Oubliant que c’était la Fête du travail, Force ouvrière ne s’y est pas trompé : « Ce qui s’est passé est un argument supplémentaire pour remettre des salariés dans les magasins. » La vraie conclusion qui s’impose est que la société de consommation ne résiste pas à l’impatience des consommateurs.

Simon Casas: « La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque »

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Simon Casas dans les arènes de Las Ventas, Madrid, mai 2019 © GABRIEL BOUYS / AFP

Le directeur des arènes de Madrid, mais aussi de Nîmes, de Valence et de Béziers, est un Français qui n’a pas la langue dans sa poche. Anarchiste proclamé, Simon Casas renvoie dos à dos « la mode, les normes, la gauche et la droite » et voit dans la corrida une quête identitaire, un rituel qui nous lie au passé et qu’il faut défendre à tout prix.


Simon Casas, né Bernard Domb Cazes en 1947, est l’une des figures les plus centrales de la tauromachie. Ce flamboyant Nîmois, fils d’un juif polonais et d’une séfarade venue de Turquie, fut l’un des premiers toreros français professionnels. Pensant rapidement qu’il ne deviendrait jamais le grand torero de ses rêves, le jeune Casas trouve le courage d’abandonner le costume brodé d’or pour endosser celui d’organisateur de corrida et d’apoderado (impresario du torero). Le succès fut au rendez-vous. Simon Casas dirige aujourd’hui les arènes les plus prestigieuses du monde, celles de Las Ventas, à Madrid, mais également celles de Nîmes, de Valence, d’Alicante et de Béziers dont il vient de reprendre la direction aux côtés du torero vedette Sébastien Castella et de l’éleveur de taureaux Olivier Margé. L’homme aux airs de beau et ténébreux mafieux italien, à la voix qui porte et au verbe qui s’emporte, à la faconde méridionale qui vous engueule tout en vous charmant, m’a reçu à l’hôtel Imperator de Nîmes, le 20 septembre 2020, en plein Covid, mais surtout en pleine feria.

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Causeur. Qu’est-ce qui fait qu’un jeune garçon dans les années 1950 se prend de passion pour la corrida ?

Simon Casas. Pour moi, tout a commencé avec un ascenseur, celui de l’hôtel Imperator de Nîmes, où nous sommes. Lorsque j’avais 10 ans, je me faufilais dans cet hôtel de riches, moi qui étais pauvre, et c’était magique, grâce aux occupants de cet hôtel durant la feria. De cet ascenseur descendaient des messieurs qui s’appelaient Picasso, Hemingway, Cocteau, Leiris. Je ne savais pas vraiment qui étaient ces gens, mais je voyais qu’ils fascinaient tout le monde. Et pourquoi étaient-ils là ? Parce qu’eux-mêmes étaient fascinés par les toreros ! Ils étaient là pour les héros de la tauromachie qui étaient alors Ordoñez ou encore Luis Miguel Dominguin. Donc Picasso, qui fascinait le monde, était lui-même fasciné par un mec qui portait des bas roses et un costume de lumière. J’étais incapable de lire cette situation, mais avec mon intuition enfantine j’ai senti qu’il y avait là une magie qui dépassait et transcendait toutes les normes quotidiennes de la vie et de l’école. Et puis il y avait mon petit problème personnel : j’étais né à Nîmes, d’une mère turque et d’un père polonais. Mes parents ne parlaient pas le français, ma grand-mère maternelle et ses deux filles échangeaient en espagnol, un espagnol un peu spécifique qui s’appelle le ladino, la langue des séfarades, l’espagnol du XVe siècle. Je ne savais pas où était l’Espagne et quand je demandais à ma grand-mère « D’où on est ? », elle me disait : « On est de Tolède. » Je me rendais compte qu’elle ne savait pas où était Tolède, qu’elle ne savait pas où était l’Espagne. J’avais besoin d’un repère et ce repère c’était la langue maternelle. Lorsque j’ai vu les toreros qui fascinaient des gens si fabuleux, je me suis dit : « Je suis espagnol, je veux m’habiller d’or et de lumière et porter des bas roses, je veux être torero. » Dans toutes les aventures créatives, il y a une quête identitaire. Dans cette quête, je me suis retrouvé dans une impasse sombre, face à un mur car j’étais ce qui n’existait pas encore : un torero français. À l’époque, on disait : « Pour être torero, il faut avoir du sang espagnol dans les veines. » C’est toujours une question de sang. Le sang du toro, le sang du torero quand il se fait blesser, ou le sang qui coule dans nos veines qui est celui de l’identité.

Au moment où le rock’n’roll arrive, ou la culture américaine fascine la jeunesse, l’adolescent que vous êtes se sépare de sa génération pour « entrer en tauromachie » ?

Évidemment ! Je n’allais pas dans les surprises-parties, je ne savais pas danser les slows. La tauromachie a signé mon divorce avec l’époque. La tauromachie est une liturgie, un rituel hors du temps. Et en étant hors du temps, elle est hors des modes. En me séparant de tout, je me suis trouvé. La mode, je l’emmerde. Les petites normes, je les emmerde. La gauche et la droite, je les emmerde aussi. Je suis un anarchiste !

Les anti-corridas n’y connaissent rien ! Je suis la seule personne ayant de vrais arguments anti-corrida et je ne vous les donnerai jamais !

La corrida prône aussi des valeurs devenues suspectes : le courage, la beauté, la grandeur et même le héros.

Je voudrais aborder avec vous, qui êtes un personnage central de la tauromachie actuelle, les problèmes que rencontre cet art. Comment le faire perdurer alors qu’un  des actes essentiels de son accomplissement, la mise à mort d’un animal, est aujourd’hui jugé immoral ?

Ça, c’est la part maudite, inhérente à tous les arts. Dans la tauromachie, la part maudite est la mort. Mais la vérité équilibrée et juste ne peut surgir qu’après maints désordres, après avoir traversé des zones troubles, sombres. La tauromachie est une chose transgressive dans son essence, oui. « Tu ne tueras pas »… et la mort est là, elle est annoncée encore au XXIe siècle sur des affiches : « 6 toros mis à mort ». Dans notre monde de la tauromachie, chacun vit avec la mort, nous l’avons dans la tête, dans la bouche. Un torero dit 25 fois par jour : « Je me joue la vie. » Nous ne pouvons pas faire autrement. C’est essentiel à notre art. Affronter la mort pour affirmer la vie.

Dans un texte consacré à Sarah Bernhardt, Cocteau écrit : « Voilà un spectacle comme n’en saurait plus imaginer notre époque, dont le ridicule est de croire qu’elle a le sens du ridicule, et qui prend tout signe insolite de la grandeur pour une insulte à son adresse. » La corrida prône aussi des valeurs devenues suspectes : le courage, la beauté, la grandeur et même le héros. Les seuls héros tolérés sont ceux que l’on appelle les « héros du quotidien » comme les « soignants ».

Oui, les héros sont suspects. C’est en partie pour cela que les toreros sont suspects. Un héros n’est héros que parce qu’il a peur. Et la peur fait partie de la vie du torero, elle le hante. Le courage du héros, c’est d’affronter ses angoisses et ses peurs. Le torero se surpasse et devient héros. Il devient exception. Et l’homme d’exception est suspecté dans le monde de l’abrutissement généralisé.

La détestation de la corrida par une certaine bien-pensance ne tient-elle pas à l’identité et à la tradition, bref à l’enracinement dans le temps et dans le territoire ?

La corrida est évidemment une culture enracinée. On ne va pas faire des corridas à Tourcoing ou en Belgique ! On les fait chez nous ! Là où la terre qui nous a vus naître et qui nous porte a irrigué notre esprit, ce qu’on a à se dire, ce qu’on peut entendre et ce qu’on ne peut pas entendre, ce que nous sommes. Je suis de Nîmes, terre taurine, et je ne veux pas être formaté par des concepts schématiques dictés de je ne sais où.

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Pensez-vous pouvoir tenir encore longtemps ? Combien de temps donnez-vous à la tauromachie ?

Je n’ai pas de réponse certaine. La tauromachie disparaîtra peut-être un jour, je ne sais pas quand, mais je sais pourquoi : ce sera parce qu’elle ne trouve plus sa place dans la société. Cependant, aujourd’hui encore, quoi qu’on dise, la tauromachie a une place en tant que rituel transgressif, mais rituel quand même. Elle a un sens culturel énorme pour tout un peuple. La tauromachie nous parle de la violence qu’on fait, de la violence que l’on se fait, de la mort, de l’amour, de la vie. La tauromachie nous parle de nous-mêmes à travers ce rituel magique traversé par la grâce. Si un jour la tauromachie n’a plus sa place dans la société, cela voudra dire que la société n’a plus besoin de cette magie et ce sera inquiétant. Pour le moment, l’être humain a encore besoin de cela. Cette feria des vendanges que j’ai organisée en plein Covid, fin septembre 2020, c’est la feria la plus importante de ma vie ! Depuis des mois, il n’y a pas un journal télévisé où l’on ne décompte pas les morts. Chaque jour on n’y parle que de malades et de morts, et en chiffres ! On nous a plongés dans la peur. Eh bien moi, grâce à la mise à mort du taureau, j’ai fait le choix du rassemblement autour de la joie. Cette équation est étrange, mais elle est réelle, et c’est magnifique. Je préférerais être mille autres choses que ce que je suis, entre autres écrivain si j’en étais capable. Mais en tant que producteur numéro un de la tauromachie, j’organise la théâtralité de la mort, et qu’on le veuille ou non, la théâtralité de la mort crée de la joie. Le pape et moi savons cela. Artaud disait : « On cache les cimetières derrière des cyprès. » Nous, nous avons coupé les cyprès, et mis la mort dans un amphithéâtre romain. Je ne fais que perpétuer ce rituel qui fascine depuis tant de temps et qui procure de nobles émotions.

Ne pensez-vous pas d’ailleurs qu’une des grandes émotions que nous procure la corrida est la participation en tant qu’acteur ou spectateur à un rituel qui nous relie au passé, à la mythologie même ?

Mais c’est une des fonctions de l’art ! À 17 h, quand vous viendrez avec moi dans les arènes pour la corrida, vous serez dans la Crète antique, vous penserez au Minotaure.

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Question moins poétique, mais tout de même importante, comment le monde politique se comporte-t-il avec celui de la tauromachie ?

Pour parler de la France, quand Mme Bachelot, ministre de la Culture dit : « Je vais prendre des mesures pour le spectacle vivant », je réponds que moi, j’ai une licence d’entrepreneur de spectacle vivant depuis des années ! Or, le spectacle vivant est taxé à 2,2 ou à 5,5 % de TVA, et nous, en tauromachie, on a une taxe spéciale à 20 % ! Alors qu’ils interdisent la corrida ! Mais s’ils ne l’interdisent pas, qu’ils ne nous imposent pas une taxe spéciale ! Je peux vous dire que si je suis écarté des mesures prises par le ministère de la Culture pour la protection du spectacle vivant, moi qui ai enrichi des villes, moi qui ai payé tant d’impôts, moi qui ai apporté des richesses financières et culturelles, eh bien je m’exilerai de France ! Et puis, pour finir, car il faut finir, j’ai tout de même une corrida qui m’attend, je vais vous dire une chose. Il y a une personne qui a des arguments anti-corrida, de vrais arguments, pas ceux des anti-corridas qui n’y connaissent rien ! Cette personne c’est moi, et ces arguments, je ne vous les donnerai jamais !

Moix le maudit

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Yann Moix Arnaud Meyer / Leextra / Editions Grasset.

Reims, paru chez Grasset, est la poursuite d’une autobiographie où la haine de soi fait office de carburant.


Après Orléans, voici Reims, la suite de la tétralogie que Yann Moix a intitulé « Au pays de l’enfance immobile ». Deux autres opus suivront donc, Verdun et Paris. Orléans racontait l’enfance meurtrie de Moix, les coups reçus par le père, les humiliations appuyées de la mère, l’insupportable violence familiale, le trauma qui en résulte, la détestation de soi, la souillure du sang, comme dans une tragédie où tout est joué dès les premières respirations. Le livre a fait polémique. S’est ajouté à cela la révélation des bandes dessinées antisémites et racistes de l’auteur alors jeune homme. Moix s’est expliqué à la télévision, exercice cathartique, confession médiatique sous les sunlights. Son éditeur l’a soutenu, BHL, son mentor, lui a pardonné. 

Destruction massive de lui-même

Moix revient sur ces fanzines de l’abjection sans chercher la moindre circonstance atténuante. Au contraire, il se lance dans une entreprise de destruction massive de soi. Il écrit : « Mon ambition était de m’enfoncer dans le pire (…). Dans l’obscurité, il existe encore trop de lumière : je m’enfoncerais jusqu’au ventre de l’abjection, jusqu’à ce qu’en gicle le pus. » Une fille désirée le repousse, il en rajoute dans la flagellation mentale. « J’étais fou de joie : j’avais trouvé l’occasion de me débarrasser de moi-même sans avoir à me suicider. » Sa démarche ressemble à celle de Georges Bataille dans son livre La littérature et le mal. Car au-delà des déjections de la pensée, des pulsions morbides, de la répulsion de soi, de la culpabilité martelée, de cette volonté d’être le « déchet oublié », comme l’écrit ce même Bataille, c’est la littérature qui est en jeu. L’écrivain met sa peau sur la table, il défèque ses phrases immondes, il pisse sur le papier vierge, tandis que le fonctionnaire du culturel retient sa tisane jusqu’aux latrines de la bienséance. 

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Là, dans ce récit initiatique provincial, sorte d’éducation sentimentale nauséeuse, il se vide de tous ses fluides corporels et n’élude jamais l’enjeu. Il redonne ses lettres de noblesse, la noblesse de Sade, à la littérature. Bataille : « Une conscience sans scandale est une conscience aliénée ». Si les scribouillards s’appliquaient à eux-mêmes cette phrase, cela ferait de la place dans les librairies. La littérature sans transgression n’est pas de la littérature. Bataille encore : « C’est tout de même la littérature qui nous permet de voir le pire et de savoir lui faire face, de savoir le surmonter, et somme toute cet homme qui joue trouve dans le jeu la force de surmonter ce que le jeu entraine d’horreur. » L’œuvre de Moix, servi par un style détersif, l’atteste. Il est coupable, du côté du mal, parce qu’un écrivain qui cherche le bien, sa lumière malade, devient vite ennuyeux. Il faut tourner le dos à toute entreprise commerciale (c’est pour ça que Moix est chroniqueur télé, pour être libre d’écrire). La littérature est résolument du côté de l’enfant, l’enfant qui désobéit, joue en permanence, et considère la gratuité comme la ligne d’inconduite à suivre. 

Un Rastignac inversé

Hasard ou destin malicieux, qu’importe, Moix rate ses examens, se complait dans la médiocrité sociale, « un Rastignac inversé », dit-il, et se retrouve à Reims, la cité des Sacres, où Bataille passa son enfance, abandonnant son père paralytique, syphilitique et aveugle au feu infernal des Allemands, en septembre 1914. Moix à Reims, dans son École supérieure de commerce, « vivant une vie de galet », est entouré de camarades plus décadents les uns que les autres, masturbateurs frénétiques, scatologiques, névrosés, dépressifs, alcooliques, obsédés du trou de balle, pervers poissards, une belle brochette de futurs patients pour psy, enfin pour ceux qui auront eu la chance d’échapper à la camarde ou à la pulsion suicidaire. Bref, un tableau à la Jérôme Bosch.

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Moix excelle dans la haine de soi. Dans ce puits sans fond, il y puise une énergie noire qui nourrit une prose nerveuse et revigorante pour le lecteur soudain secoué et réveillé. Le bilan : « Les parents, les géniteurs, toutes ces entités affreuses, non seulement dispensables mais inadmissibles : c’étaient eux les ennemis, et tous ceux qui, par leur âge ou leur statut, leur attitude face à la vie (thésauriser, prévoir), souillaient le monde. » Gide, admiré de Moix, l’a formulé autrement avec sa célèbre phrase : « Familles, je vous hais ! » Est-ce le prix à payer pour être (un bon) écrivain ? Bataille pour conclure : 

« je bois dans ta déchéance

j’étale tes jambes nues

je les ouvre comme un livre

où je lis ce qui me tue. »

Yann Moix, Reims, Grasset.