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L’énigme sonore 2.0 de Nicolas II

Dans un enregistrement de 1902, il s'exprime dans un français parfait

L’énigme sonore 2.0 de Nicolas II
Photo d'archive du tsar Nicolas II (1868-1918) © LASKI/SIPA Numéro de reportage : 00678395_000001

Présenté il y a trois semaines comme le seul enregistrement sonore, en français, du Tsar Nicolas II, la vidéo mise en ligne par l’association « The Romanov royal martyrs » a fait son petit effet sur les réseaux sociaux. Visionnée par près de 200 000 personnes, certains internautes ont pourtant rapidement fait part de leur incrédulité face à l’intonation parfaite, sans aucun accent, de l’empereur de toutes les Russies. Dans le cœur nébuleux de l’Internet, une énigme 2.0 était soudainement née.

Une supercherie ?

Cet enregistrement, c’est d’abord l’histoire d’un voyage. Celui d’un président de la IIIème République française, en visite officielle à Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie impériale. Nous sommes en 1902 et l’alliance franco-russe bat son plein. Accueillis avec tout le décorum protocolaire inhérent à ce genre de déplacement, le Tsar Nicolas II offrira une parade militaire chamarrée à Emile Loubet et son épouse, tous deux émerveillés par ce spectacle de démonstration de force. Un diner organisé au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo achèvera de convaincre le dirigeant français de s’appuyer sur les Russes en cas de conflit mondial. Soucieux du moindre détail, Nicolas II avait même offert à boire à ses illustres invités, un Hermitage rouge provenant des caves impériales, qui se fournissaient exclusivement depuis deux siècles dans la région de naissance de Loubet, véritablement charmé par cette famille impériale.

« Monsieur le président, mes troupes dont vous venez de voir le défilé sont heureuses d’avoir pu rendre les honneurs au chef hautement estimé de l’État ami et allié. Les vives sympathies qui animent l’armée russe à l’égard de la belle armée française vous sont connues. Elles constituent une réelle fraternité d’armes (…) ». Et comme à chaque réception du genre, les sourires de circonstance s’accompagnent de discours qui se faisaient généralement en français, langue diplomatique par excellence. Cette longue déclaration, reproduite intégralement dans les journaux français et russes, a-t-elle été réellement prononcée dans la langue de Voltaire par le Tsar ? Si certains internautes ont manifesté leur fascination, divers historiens, dont Philippe Delorme à l’origine de la résolution du mystère Louis XVII, et autres anonymes ont manifesté de sérieuses interrogations sur la véracité de cette bande sonore. Une rapide comparaison avec un autre enregistrement de la voix en russe plus gutturale de Nicolas II, réel celui-ci, a accentué la crainte d’être en face d’une supercherie. Involontaire ou non de la part de cette association qui entend faire connaître la vie des Romanov exécutés dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg en juillet 1918.

La voix d’un comédien

La vérité est bien moins reluisante qu’elle n’y paraît. Après une rapide enquête, les éléments réunis ont finalement permis de lever tous les doutes. Si un discours a bien été lu par Nicolas II, la voix que l’on entend n’est pas celle du Tsar. Il s’agit d’un enregistrement réalisé sur disque pour les besoins de cette visite et afin de laisser une trace pour la postérité. C’est le comédien le plus en vue du moment, Paul Joseph Aye (dit Duparc), qui avait été engagé pour prêter sa voix à l’Empereur, « en raison de sa diction, visant les effets déclamatoires sublimes du grand art » comme l’indiquent les cinémas Pathé. Le résultat sera époustouflant, répondant aux canons radiophoniques d’une France industriellement émergente à l’aube du XXème siècle. Également contacté, le secrétariat du Grand-duc Georges Romanov, descendant direct d’Alexandre II et prétendant au trône de Russie, a lui-même confirmé que la voix entendue dans cette vidéo n’était pas celle de Nicolas II, laissant un certain nombre d’internautes dépités. « Tout ce qui brille n’est pas or » nous rappelle l’adage bien connu. Sur Internet plus encore qu’ailleurs.


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