Une tribune libre du Polonais Eryk Mistewicz, de l’Institut des Nouveaux Médias 


À de nombreuses reprises déjà, j’ai eu l’opportunité d’expliquer à mes amis Français l’attachement des Polonais à certaines valeurs qui leur sont particulièrement chères. Si on essaie de comprendre nos motivations, on comprendra également nos choix politiques, y compris au niveau de l’UE.

Liberté, liberté au-dessus de tout

Coincée entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne manqua souvent d’espace pour s’épanouir. Même aujourd’hui, un certain nombre de mes interlocuteurs français, des gens pour la plupart très bien éduqués, m’assurent qu’effectivement « il ne peut y avoir de place entre la Russie et l’Allemagne ». Et l’histoire de le confirmer : il n’y avait pas de place pour la Pologne ni entre 1795 et 1918 (la période des partages), ni entre 1939 et 1945, quand un conflit mondial meurtrier pour la population a vu, d’un côté, les Allemands punir de peine de mort tout Polonais venant en aide à un Juif (n’empêche que le plus grand nombre d’arbres au Yad Vashem sont polonais !), et de l’autre, les Russes fermer les yeux sur l’extermination de civils, comme en août 1944, lors du soulèvement de Varsovie contre l’occupation allemande. Il n’y avait pas non plus de place pour la Pologne entre 1945 et 1989, quand l’économie polonaise, assujettie à l’économie communiste de planification centralisée, devait s’acquitter durant des décennies d’un lourd tribut envers l’URSS.

Mais à chaque fois les Polonais se révoltèrent. A l’époque des partages, ils enclenchaient des insurrections contre l’oppression étrangère. Les défaites successives poussaient les élites du pays à émigrer, la plupart du temps en France d’ailleurs. Pendant la Seconde guerre mondiale, il n’y avait pas en Pologne de gouvernement de collaboration avec le IIIe Reich. Nous n’avons pas accepté l’invasion soviétique non plus. Les deux agresseurs se livraient à de terribles exactions : à l’instar des Allemands (meurtres de masse à Piaśnica et Palmiry), les Russes tuèrent à Katyń, d’une balle dans la nuque, des milliers d’officiers de l’Armée polonaise, ingénieurs, enseignants, scientifiques, prêtres.

A l’époque du stalinisme et du dégel, les Polonais se révoltaient contre le pouvoir communiste qui leur avait été imposé de force au sortir de la guerre. Poznań en 1956, Gdańsk en 1970, et puis tout le territoire national en 1980 avec la révolution « Solidarité ». Pouvait-elle être autre chose qu’un appel généralisé à la liberté ?

C’est donc pour ces raisons que les Polonais, tout comme les autres nations centre-européennes, sont sensibles à toute tentative de privation de liberté. A toute tentative de pression quant à leurs modes de vie, la façon dont ils souhaitent éduquer leurs enfants et les valeurs qu’ils veulent professer. En intégrant le système de défense (l’Otan) ou celui communautaire (l’UE), ils définissaient clairement les sphères de l’État-nation qui leur étaient les plus chères, et les libertés dont jamais ils ne pourraient se priver.

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Il n’est donc pas concevable pour les Polonais de renoncer à leurs libertés (celle par exemple de choisir la tradition dans laquelle ils vont éduquer leurs enfants) uniquement pour des motifs d’ordre financier, comme la suspension de subventions européennes. Ces dernières sont d’ailleurs un mythe, car elles ne constituent que 1,8% du budget national. 1,8% seulement ! Notons au passage que l’économie polonaise est, dans le contexte de la crise du Covid-19, l’une des économies qui croit le plus fortement en Europe. Avec un chômage parmi les plus bas sur le continent. Et ceci malgré l’ambitieux programme d’allocations de soutien aux familles. De plus, une lutte efficace contre la fraude à la TVA assurait ces dernières années plus de rentrées budgétaires que ce que la Pologne obtenait sous forme de subventions du budget européen. Il existe des analyses, celles de Thomas Piketty notamment, qui montrent clairement que les transferts de bénéfices vers l’UE effectués par les entreprises étrangères localisées en Pologne dépassent les sommes obtenues par le pays dans le cadre des subventions européennes.

L’idée que les Polonaises et Polonais puissent renoncer à leur liberté pour des montants dont l’impact sur le PIB du pays est estimé à 1,8% ne peut que mettre mal à l’aise et donner l’impression d’assister à un chantage moral, une pression inimaginable entre partenaires sur pied d’égalité qui tentent de se comprendre.

Solidarité avec les plus faibles, les persécutés et tous ceux que l’on prive de liberté

Peu d’Occidentaux savent que la Pologne accueille le plus grand nombre d’immigrés hors-UE de tous les États-membres. Les données Eurostat montrent que notre pays délivre le plus de titres de séjour pour 1000 habitants (15,2), alors qu’en Allemagne ce chiffre est de 6,0 et en France – de 3,5.

Le plus grand groupe ethnique à rechercher son havre de paix et ses chances de réussir sont les Ukrainiens, dont le nombre est évalué à environ 2 millions de personnes. Parmi eux, d’anciens résidents de Crimée, annexée par la Russie, et de la région de Donbass. La guerre n’y est toujours pas finie. En résultat d’une autre guerre, allumée par un satrape soutenu par Poutine – Alexandre Loukachenko – des hommes et des femmes sont aujourd’hui persécutés en Biélorussie. Beaucoup d’entre eux trouvent leur refuge en Pologne et le gouvernement polonais a construit à Varsovie une Maison biélorusse pour leur dispenser aide et solidarité.

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Quiconque connaît la Pologne et les Polonais n’en est pas surpris. La Pologne, depuis des siècles, est un pays hospitalier, ouvert et solidaire. Nous venons en aide aux victimes de persécutions, de guerres et de catastrophes naturelles. Au passé, les Polonais offraient leurs tables et leurs toits aux Juifs, calvinistes, Tchèques, Grecs pourchassés d’autres contrées européennes. Des soldats et volontaires polonais sont aujourd’hui engagés dans des missions de stabilisation à travers le monde, en y apportant leur soutien concret. Nous sommes une nation de gens courtois et nous accueillons les bras ouverts tous ceux qui veulent s’installer chez nous, dans le respect de notre culture et de nos traditions : Ukrainiens, Vietnamiens, Chinois, mais depuis peu aussi Français, de plus en plus souvent d’ailleurs, Espagnols, Italiens, Portugais… Notre pays leur garantit la tranquillité, la possibilité de s’épanouir professionnellement et la sécurité au quotidien.

Démocratie et droits de l’homme : des actions réelles et non pas que des slogans

Les Polonais en ont assez du blabla qu’ils leur rappelle trop la propagande soviétique des années 1945-1989. Ils en ont assez de la langue de bois des fonctionnaires européens et de longues leçons de conduite proférées par la bureaucratie, qu’elle soit soviétique ou bruxelloise.

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Ils n’ont besoin ni de remontrances ni de décrets des fonctionnaires de l’UE quant aux droits des femmes, comme ce sont toujours eux qui préservent, en signe de respect, la coutume ancienne du baisemain, aujourd’hui totalement incomprise en Occident. C’est en Pologne que les femmes acquirent la plénitude des droits de vote et d’éligibilité dès 1918 déjà, bien avant la Grande-Bretagne (1928), la France (1944) et la Suisse (1971). La place des femmes dans la société polonaise est à plusieurs égards particulière.

Les Polonais respectent la loi et entendent la séparation des pouvoirs comme un équilibre où aucun pouvoir ne domine. C’est leur histoire qui leur apprend que tout déséquilibre en la matière est dangereux pour la démocratie. Ils savent aussi que toute tricherie tôt ou tard revient au grand jour pour amplifier les problèmes que l’on voulait passer sous silence.

La Pologne à l’origine du droit européen

Il serait utile de rappeler que ce sont les Polonais qui étaient à l’origine du droit européen. Ce sont eux qui avaient initié et promu l’idée de résoudre les conflits internationaux pacifiquement et introduit la classification des guerres en « justes » et « injustes ». Stanislas de Skalmierz, premier Président de l’Académie cracovienne renouvelée en 1400, et Pawel Wlodkowic, précurseur de la tolérance religieuse, sont considérés comme les chefs de file de l’école polonaise du droit international.

Qui était le premier à rêver une organisation des Républiques européennes ? Qui était le premier à argumenter, déjà dès 1748, que la stabilité politique en Europe devait reposer sur l’équilibre des forces ? Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, auteur du Mémorial de l’affermissement de la paix générale. N’oublions pas non plus Adam Jerzy Czartoryski, homme d’État et chef de l’émigration polonaise, auteur d’Essai sur la diplomatie (1830) dans lequel il expose sa vision d’une Europe de la paix, respectant les droits des individus et défendant les nations faibles devant les plus puissantes.

L’histoire des idées républicaines de la politique et de la création d’une Europe moderne possède aussi des représentants polonais : Josef Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, fondateur du groupe Bilderberg, Rafał Lemkin – juriste pénal juif polonais puis américain, qui forgea le terme de « génocide » et rédigea un projet de convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée dès 1948, Adam Rapacki, qui au sein de l’ONU proposa d’instaurer une zone exempte d’armes nucléaires en Europe centrale et qui, plus tard, postula la convocation d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Nous étions et nous sommes en Europe. Nous n’allons nulle part. Nous voulons la soutenir à construire sagement sa force économique et innovante. A créer des lignes de coopération et de compréhension réciproque. Notre apport à la communauté européenne est d’ores et déjà considérable : depuis plus de 200 ans, nous lui insufflons, avec les autres nations européennes, un esprit républicain. Face à la pression extérieure, l’Europe ne pourra relever les défis qu’en coopérant, avec respect et attention réciproques.

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