Pour le député du Val-d’Oise, la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics. Sans oublier la coupable confusion entre islam et terrorisme et la laïcité radicale qui ne peut que heurter les croyances de nos concitoyens musulmans. Entretien.


Élisabeth Lévy. Vous êtes plutôt sans-frontiériste et partisan de la « laïcité ouverte ». L’assassinat de Samuel Paty a-t-il ébranlé certaines de vos convictions ?

Aurélien Taché. Au risque de vous étonner, elles ont plutôt été renforcées. Je crois profondément que, pour sortir de l’ornière, nous devons réaffirmer nos principes démocratiques et nos libertés. Il peut y avoir, dans l’islam, des conservateurs qui veulent que les lois ou la vie sociale soient plus conformes à leurs valeurs religieuses. Ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais doit être distingué du terrorisme. Dans l’école publique française, la liberté d’expression doit être enseignée, les caricatures doivent pouvoir être montrées. Reste que, quand il y a des frottements entre les croyants et l’école de la République, comme c’est déjà arrivé dans notre histoire, il vaut mieux le régler par la liberté que par l’interdiction.

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On a envoyé l’armée dans les églises ! On demande beaucoup moins aux musulmans aujourd’hui qu’aux catholiques d’hier.

La loi de 1905 consacre la victoire du camp libéral, plutôt qu’une laïcité radicale qui aurait exclu la religion de la société. Il faut adopter la même conception avec les musulmans.

Vous parlez de frottements, quand nous observons partout des affrontements. Il y a comme le dit Kepel un « djihadisme d’atmosphère », en tout cas une imprégnation islamiste. D’après les enquêtes, elle concerne un gros tiers des musulmans français, mais la moitié de la jeunesse. N’avez-vous pas minimisé le problème ?

Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais attention aux chiffres et aux effets de loupe. J’aimerais qu’on interroge sur ces sujets des jeunes d’autres milieux ou d’autres religions.

Ce ne sont pas des jeunes issus d’autres religions, comme vous dites, qui menacent Mila de mort.

Je vous assure que des jeunes filles qui se font insulter, maltraiter, violenter, il y en a dans bien des milieux ou l’islam n’existe pas, comme dans celui rural, populaire et très largement sécularisé où j’ai grandi.

Vous prétendez ne pas être dans le déni, mais vous voyez des problèmes partout sauf là où ils crèvent les yeux. Qui refuse de passer devant une Marianne dépoitraillée, qui menace les professeurs, qui insulte les prétendus blasphémateurs ?

Je soulignais juste que les comportements machistes ne sont nullement l’apanage des musulmans. Certes, l’islam radical pose un problème spécifique. Encore faut-il réfléchir aux racines du mal. Si l’intégration est en panne, c’est parce que la République ne met plus les mêmes moyens qu’avant dans l’éducation de sa jeunesse. De plus, au début du xxe siècle, on ne demandait pas aux gens de proclamer que la loi de l’État était supérieure à la loi de Dieu. Pour un croyant conséquent, cela n’a pas de sens.

Je vous l’accorde. Ce qui importe, ce sont les conséquences pratiques que l’on tire de cette hiérarchie intime : le respect (ou non) de la loi commune qui implique de ne pas imposer la sienne à ses concitoyens et coreligionnaires.

En effet, mais ceux qui ne respectent pas la loi ou les enseignements dispensés à l’école vivent toujours dans des endroits où on a désarmé le service public et affaibli le tissu associatif.

C’est une blague ? Ce sont des associations financées par nos impôts qui incitent les jeunes musulmans à ne pas se mélanger avec leurs compatriotes – qu’ils appellent « les Français ».

Il faut faire le tri et sanctionner, ou a minima cesser de financer celles qui exercent une influence néfaste. Mais on ne va pas traquer celles qui ont une attitude un peu conservatrice dès lors qu’elles ne se livrent pas à un prosélytisme démesuré et ne montrent pas de porosités avec des groupes violents, car ce serait tout simplement antidémocratique.

Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre

Je me demande ce qu’est un prosélytisme mesuré… Passons. Primo, vous raisonnez en marxiste qui croit que tout se résout par la croissance des forces productives. Et deuxio, alors que de nombreux responsables musulmans dénoncent l’idéologie victimaire qui a conduit leur jeunesse dans le mur, vous en rajoutez sur la République qui n’a pas tenu ses promesses. Trouvez-moi un pays plus généreux que la France…

Je ne suis pas du tout d’accord sur ce dernier point. Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre. Et toutes les études confirment qu’on a cinq à sept fois moins de chance de trouver un emploi quand on a un nom à consonance étrangère, surtout si on est un garçon. Il faut se demander pourquoi ces gamins n’arrivent pas à trouver leur place.

Peut-être parce qu’on ne les encourage pas à se battre pour l’obtenir. J’ai rencontré hier un député LREM d’origine marocaine, personne ne lui a offert ce qu’il a sur un plateau.

On trouve toujours des exceptions.

Mais il y a des millions d’exceptions, des musulmans et des immigrés ont trouvé leur place dans la société française sans réclamer qu’elle change pour eux.

Je n’ai jamais dit que tout allait mal, mais que les problèmes s’expliquent en grande partie par nos insuffisances. Et même si c’est à la mode, je ne dirai pas que tous les musulmans sont radicalisés ou en voie de l’être…

Mais qui dit cela ? Heureusement, les gens prêts à tuer sont une infime minorité. Mais dans la majorité silencieuse, combien acceptent la liberté de penser et de critiquer telle que nous la concevons ?

Que des jeunes nés en France ne comprennent pas la distance critique témoigne d’un recul qu’on doit essayer de comprendre. Cela ne tient pas aux spécificités de la religion musulmane. En France, c’est la première concernée parce que, pour les autres, le boulot d’acculturation a été fait il y a un siècle. Mais aux États-Unis, en Inde ou aill

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Article extrait du Magazine Causeur

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