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Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

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Le texte définitif va être présenté le 9 décembre. Les mesures destinées à contrer le «séparatisme» décrit par Emmanuel Macron sont connues. Mais les autorités françaises devraient plutôt exiger des musulmans une grande réforme de leur religion. Analyse


Fragilisé par des ambiguïtés dangereuses et une mauvaise compréhension des enjeux. Dans la bonne direction… mais pas assez loin ! Tel est le « projet de loi confortant les principes républicains » que le gouvernement présentera au Parlement le 9 décembre.

Ce texte va incontestablement dans le bon sens, le lecteur peut en prendre connaissance ici, Dalloz ayant le mérite d’en proposer également une synthèse de qualité. Nombre de ses dispositions sont plus que bienvenues, et s’il est inquiétant de voir qu’il a fallu si longtemps pour se décider à les mettre en place, il serait injuste de le reprocher uniquement au gouvernement actuel.

Des imprécisions et des ambiguïtés

Ainsi de l’article 17 visant à obliger les officiers d’état civil à saisir la justice en cas de doute sur le consentement réel des futurs mariés mérite d’être salué et soutenu sans réserve. On pourrait multiplier les exemples, comme le chapitre 1er qui notamment étend aux organismes chargés de l’exécution de missions de services public certaines règles du service public, ou l’article 8 qui permet sous certaines conditions (d’ailleurs pertinentes) de rendre les associations responsables des agissements de leurs membres. Pour autant, et malheureusement, ce projet de loi n’est pas à la hauteur des enjeux, et il est grevé d’imprécisions et d’ambiguïtés.

Prenons d’abord le « contrat d’engagement républicain » par lequel devra s’engager toute association demandant des subventions (article 6). Son contenu sera déterminé par décret en Conseil d’État, impossible donc de savoir aujourd’hui ce qu’il contiendra, en particulier concernant les sujets ô combien sensibles de la liberté de conscience – autrement dit du droit à l’apostasie – et de la liberté d’expression – donc du droit au “blasphème” et à la critique des religions, l’un n’allant pas sans l’autre vu la susceptibilité exacerbée de certains.

Quand on sait qu’Emmanuel Macron semble se tourner vers le CFCM pour proposer une « charte des imams », il y a de quoi craindre le pire : le CFCM, c’est cette institution dont le délégué général Abdallah Zekri trouve que Mila l’a « bien cherché », et qui à sa création a explicitement refusé de reconnaître le droit à l’apostasie, sous l’influence notamment de ce qui s’appelait alors l’UOIF, c’est-à-dire les Frères Musulmans. Alors certes, là comme dans d’autres passages du texte on parle d’adhésion au « principe de fraternité » et de « rejet de la haine », mais la définition concrète de ces notions est des plus floues – que l’on se souvienne des débats autour de la loi Avia – et la laisser à l’appréciation des tribunaux est pour le moins imprudent, vu leur manque criant de détermination à protéger les Français.

Théorie et pratique

Le code de la sécurité intérieure doit se voir ajouter entre autres un article L212-1-1 permettant d’imputer à « une association ou à un groupement de fait » les agissements commis « par un ou plusieurs membres et directement liés aux activités » dès lors que leurs dirigeants « bien qu’informés de ces agissements, se sont abstenus de prendre les mesures nécessaires pour les faire cesser, compte tenu des moyens dont ils disposaient. » Sachant que tout prédicateur musulman a le moyen de prendre publiquement ses distances vis-à-vis des versets coraniques et des hadiths qui inspirent l’islamisme et le jihadisme, peut-on considérer que ne pas le faire est justement « s’abstenir de prendre les mesures nécessaires » pour faire cesser la pression politique islamiste et les crimes terroristes ? La loi va-t-elle donc permettre de suspendre les activités de toute association musulmane n’encourageant pas la critique implacable des textes sacrés inspirant l’islamisme et le jihadisme ? En théorie, ce serait possible. En pratique, j’en doute fort.

C’est pourtant le cœur du sujet : étant donné que le Coran contient des versets incontestablement haineux et appelant à l’instauration d’un totalitarisme théocratique, toute apologie du Coran qui ne s’accompagne pas d’un rejet très clair de ces versets devient, de fait, une apologie du texte dans son ensemble et donc une apologie de ces incitations à la haine et à la théocratie. Or, l’islam n’est-il pas par nature et « par défaut » (c’est-à-dire sans une ferme volonté de réforme) une apologie du Coran ? « L’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes du mal sont dans le texte » disait Abdelwahab Meddeb, et on connaît la Lettre ouverte au monde musulman d’Abdennour Bidar, trop peu entendue par ses coreligionnaires. Il faut lire et pendre en compte l’excellente analyse de l’islamologue Razika Adnani, de la Fondation de l’Islam de France, qui pose avec lucidité la question de la crédibilité des imams « républicains » aux yeux des fidèles, surtout des plus jeunes.

Car la situation de la jeunesse est un sujet majeur. Le projet de loi consacre son chapitre 4 à l’éducation, ce qui est en soi une excellente chose. Malheureusement, il semble totalement sous-estimer l’ampleur des maux qui rongent à la fois la jeunesse musulmane de France et l’Éducation Nationale – alors que le rapport Obin date tout de même de 2004 !

L’islamisme n’est pas un phénomène marginal en France

Les circonstances entourant la mort de Samuel Paty en ont offert une tragique illustration : entre « pas de vagues », lâchetés, compromissions sous couvert de « tolérance », et complaisance idéologique envers l’islamisme (notamment dans le cadre universitaire), l’Éducation Nationale en tant qu’institution et le corps enseignant en général sont au moins autant une partie du problème que de la solution. Ce n’est pas seulement à des professeurs admirables de la trempe de Fatiha Boudjahlat que l’État confie nos enfants, hélas, mais aussi à ceux qui ont abandonné Samuel Paty à son sort, voire lui ont reproché avant sa mort de « stigmatiser ». Voilà un problème bien plus grave que la scolarisation à domicile, quoi que l’on pense de cette dernière.

N’oublions pas que l’islamisme est désormais un phénomène de masse, constat terrible mais nécessaire. Ainsi, ce sont 74% des français musulmans de moins de 25 ans qui placent leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République – ce qui ne serait pas forcément un problème si ces convictions religieuses n’étaient pas très souvent une forme d’islam dont 45 % des français musulmans de moins de 25 ans affirment eux-mêmes qu’elle est « incompatible avec les valeurs de la société française ». La précision des chiffres se discute naturellement, mais tous les sondages vont dans le même sens, tout comme les témoignages des acteurs de terrain, sans oublier un fait révélateur entre tous : que Mila ait reçu plus de 50 000 menaces de viol et de mort suffirait à prouver que l’islamisme n’a rien de marginal.


Reste un point, bien au-delà de toute analyse juridique ou technique du projet de loi : son nom même illustre le fait que ses rédacteurs méconnaissent les enjeux réels – tout comme le terme initial de « séparatisme » méconnaissait le fait que l’ambition islamiste n’est pas de se créer des enclaves isolées, mais de s’appuyer sur ces enclaves pour étendre partout sa domination impérialiste. « Projet de loi confortant les principes républicains » : si noble, si précieux que soit l’idéal républicain, ce qui se joue est beaucoup plus important, beaucoup plus profond.

C’est la France, ce qui fait que la France est la France. Infiniment plus qu’un territoire et un mode de gouvernement, chose que ne parviennent pas à comprendre ceux pour qui un pays moderne ne devrait être qu’une hybridation de start-up et de hub aéroportuaire.

Plus même que la France : c’est toute notre civilisation. Quand une antenne du planning familial en arrive à tolérer l’excision, quand un député de la République en arrive à banaliser la polygamie, ce n’est pas seulement un problème politique, c’est un problème de civilisation. Aurélien Taché est ridicule aux yeux de son propre camp, mais il est révélateur de la vraie nature du gauchisme « woke ». Incapable de voir la différence entre libertinage et polygamie, entre avoir des maîtresses (ou des amants) et avoir un harem, il ouvre la porte à une régression de plusieurs millénaires, remise en cause de fondamentaux anthropologiques au regard desquels la révolution de 1789 et les hésitations entre la république et d’autres modes de gouvernement ne sont que des épiphénomènes.

Conforter les principes républicains est une excellente chose, mais ne saurait suffire. Réaffirmons la France et son histoire, réaffirmons le triple héritage de l’Antiquité, de la chrétienté et des Lumières, réaffirmons que ceux qui refusent de s’y enraciner n’ont pas de place à nos côtés, et n’ayons pas peur d’en tirer toutes les conséquences.

Lettre ouverte au monde musulman

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L’hôpital, une histoire de malades !


Cyril Bennasar a rendu visite à sa mère hospitalisée avec le Covid. Sa conclusion est sans appel: l’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu’à la télé.


J’attends, planté entre la porte close du bureau des infirmières et la double porte bleue au battant gauche grand ouvert et au battant droit fermé avec un panneau scotché dessus : « Attention-unité Covid-entrée interdite à tous les visiteurs ». Je ne suis pas venu voir ma mère, enfermée dans une chambre depuis une semaine à l’hôpital d’Arpajon, mais discuter avec le médecin de sa santé et de sa sortie. Le matin au téléphone, il a répondu un peu sèchement à ma demande de le rencontrer : « Monsieur, le matin je fais mes visites, vous me dérangez, rappelez après 14 heures ! » J’ai juste eu le temps de glisser timidement : « Après 14 heures, je peux passer vous voir ? » Et il m’a répondu, exaspéré : « Oui, jusqu’à 18 heures, là, je fais mes visites. » Et pour clore la conversation, même si son ton ne convenait pas pour un innocent (je ne savais pas pour ses visites, une standardiste me l’avait bien passé…), j’ai préféré me soumettre en excuses devant ce docteur revêche qui tenait ma mère de 80 ans entre ses seringues.

Bureau des rigolades

En arrivant devant l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé un vieil Arabe qui fumait sa clope dehors, et  puis une infirmière venue au pas de charge le chercher : « Vous n’avez pas le droit de sortir, vous le savez. On vous préviendra quand votre femme sera là. Allez, on rentre, vite, monsieur (nom arabe). » Le type s’est mis à la suivre mollement en riant. Je suis arrivé jusqu’à l’accueil puis monté au troisième. J’ai abordé une infirmière à l’entrée de la zone interdite, que j’imaginais comme à la télé : unité étanche, locaux sous cloche, service saturé au personnel manquant, d’où parlent des soignants au bord du burn out et où l’on n’entre qu’habilité et habillé en cosmonaute. Elle m’a invité à attendre, à la limite de la zone bleue, le temps de prévenir le docteur Hamibi de ma présence en m’assurant qu’elle ne m’oublierait pas avant de s’enfermer dans un bureau. Et depuis, j’attends, coincé entre deux portes. Confiant et interdit devant le panneau Covid, j’entends des bavardages et des rires de filles venus du bureau, et je vois passer par la porte ouverte sur la zone dangereuse des infirmières qui viennent des ascenseurs, un employé avec un carton sous le bras, une autre avec un chariot de ménage, tous masqués, mais sans gel sur les mains, faute de flacon à l’entrée.

À lire aussi, Lydia Pouga: « Hold-up »: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme

À un moment, un gars dans la cinquantaine et dans mon genre, respectueux des consignes, arrive avec des sacs plastiques à la main, s’arrête devant le panneau et attend que quelqu’un vienne, en jetant des regards sur le couloir qui file jusqu’à son père, inapprochable et allongé quelque part derrière une porte. Une soignante sortie du sketch des Inconnus à l’hôpital finit par se pointer en se dandinant : « C’est pour quoi monsieur ? » Le type explique en lui montrant ses sacs qu’il apporte des magazines, des gâteaux et du papier toilette à son père. Avec des airs de douanière, elle inspecte les sacs : « Le papier toilette on en a, les gâteaux c’est d’accord, mais les magazines on ne peut pas. C’est le Covid monsieur ! » Le gars repart avec deux sacs sur trois, s’excuse et remercie. Et si le papier molletonné pour le vieil homme ne passe pas, le va-et-vient continue. Une femme et deux ados arrivent, passent sans s’arrêter en ajustant leur masque et disparaissent à l’angle du couloir. Puis une vieille femme voilée entre avec un cabas, et rejoint dans le couloir le type qui fumait en bas, un malade du Covid donc. Et j’attends, à quelques portes de ma mère et à quelques dizaines de mètres que seule ma bonne éducation me retient de franchir pour la rejoindre.

Elle n’est pas facile votre mère!

Pas longtemps. Enfin une demi-heure. Sans nouvelles du docteur, après un rire de trop venu d’où l’on avait promis de ne pas m’oublier, je m’avance dans le couloir. À l’angle, je vois qu’il est vide. Je pars à droite. Je regarde les silhouettes à travers les hublots opaques des portes et à la troisième, dans le doute, j’ouvre. C’est sa chambre. Je m’y enferme et je m’installe pour une petite heure de retrouvailles sans être dérangé. Ma mère est en voie de guérison, mais n’a pas encore retrouvé toute sa tête. Elle se plaint, maudit le médecin : « Un incompétent, un péteux, un connard d’Arabe susceptible. » Elle dénonce des complots : si elle a vomi, c’est qu’ils essaient des vomitifs sur les malades, si on la garde, c’est qu’ils veulent occuper les lits. Elle confesse qu’elle a tout jeté dans sa chambre et insulté les infirmières un soir où on ne lui répondait pas, mais que ça va maintenant, elle est prête à attendre deux jours, le médecin a garanti une sortie vendredi. Et puis son visage s’enchante, elle me raconte les films qu’elle a vus avant d’être là. Elle se souvient de tout Out of Africa, de Meryl Streep qui s’agenouille pour demander la protection de ses « Kikouyous ». Elle est émue. Elle répète : les « Kikouyous ». Elle les voit, elle est au cinéma.

Je suis plus rassuré qu’en regardant la télé

En repartant, je croise dans le couloir deux infirmières affairées autour d’un chariot qu’elles déplacent pour me laisser passer dans l’indifférence générale. Je repasse devant le bureau des rigolades et en sortant, je téléphone au docteur que je n’arrive pas à voir. Il me répond tout de suite. « Si sa santé reste stable, elle sort dans deux jours », et ajoute : « Mais, elle n’est pas facile votre mère ! » J’espère qu’elle ne lui a pas tout dit dans un moment d’égarement. Je l’excuse, reconnais qu’elle n’est plus elle-même et je le remercie, faux-cul comme la première fois et pour la même raison. Je repars avec un autre regard sur la guerre contre la pandémie, la maladie qui flambe, la crise sanitaire, le mal des soignants et la tension à l’hôpital. En tout cas à l’hôpital d’Arpajon. Et je suis plus rassuré qu’en regardant la télé.

Le souverainisme, une nouvelle catégorie au sein des droites?

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Le souverainisme, préempté aujourd’hui par le Rassemblement national, pourrait reprendre des couleurs si une personnalité de droite non issue d’un parti politique l’incarnait intelligemment.


L’académicien et historien René Rémond a expliqué à moult générations d’étudiants que la droite française se divisait en trois catégories. Le souverainisme n’en était pas une et je n’ai pas même souvenir que le mot apparaît une seule fois dans son ouvrage de référence de près de 600 pages.

Le « souverainisme », un mot importé du Québec

Etre souverain est tout simplement être maître chez soi. Comment donc ne pas être souverainiste, a fortiori lorsqu’on est de droite et qu’on ne se réclame – collectivement, en tout cas – ni de l’humanisme, ni de l’internationalisme mais avant tout du parti de la France? Force est pourtant de constater que les deux seules catégories rémondiennes qui subsistent et s’affrontent aujourd’hui à droite de l’échiquier politique français, à savoir les orléanistes (qu’on dit aujourd’hui libéraux et européens) et les bonapartistes (que leurs adversaires qualifient avec mépris de populistes), n’ont pas de vision commune de la souveraineté… et donc encore moins du souverainisme.

Peu nombreux sont les Français qui en connaissent l’origine et en comprennent les contours. L’idée vient de la « Belle Province » (le Québec) et était une sorte d’euphémisme lexical destiné à éviter de parler de séparatisme ou d’indépendantisme. Il fut employé pour la première fois dans un manifeste du « Mouvement Souveraineté-Association » de René Lévesque, parti politique créé fin 1967 suite au discours public prononcé à Montréal par le général de Gaulle, dont la célébrissime phrase « Vive le Québec libre ! » déclencha d’ailleurs une crise politique avec le Canada. Le parti québécois, héritier actuel de ce mouvement, qui n’aura finalement jamais su convaincre de la nécessité d’une indépendance, a aujourd’hui malheureusement beaucoup perdu en crédibilité et ne se risque plus souvent à utiliser le terme. Trente ans plus tard, la France s’en empare – dans un sens différent, quoique… – sous la plume de l’essayiste et homme politique Paul-Marie Coûteaux. Alors député européen et membre du RPF de Pasqua, il est aujourd’hui proche de Dupont-Aignan, seul allié politique de Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle.

Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002
Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002

Le souverainisme désignait ainsi le rassemblement de tous les défenseurs de la souveraineté nationale… de droite, de gauche ou gaullistes. Je sais bien que le distinguo entre droite et gaullisme fait aujourd’hui sourire, puisqu’il n’est un homme politique ni un parti en France qui ne revendique l’héritage du général de Gaulle, y compris ceux qui l’ont le plus combattu (PS et ex-FN en tête). « Hélas », dira le RPF en 2013, « le souverainisme n’aura jamais produit l’effet escompté et, là où le gaullisme était parvenu à transcender les clivages, le souverainiste échoua. Les souverainistes des deux camps restèrent bien ancrés dans leur famille politique d’origine et ne se réunirent que rarement ». Il n’empêche que, pour en revenir à René Rémond, il semble que ce soit la droite populiste/bonapartiste, désormais solidement incarnée par le Rassemblement national devenu premier parti de France, qui ait préempté le terme de souverainisme et s’attache à en définir les contours. Non sans difficultés, d’ailleurs.

Le besoin d’un État fort

La contestation de l’Union européenne depuis le référendum de 2005 – celle-ci étant à tort ou à raison considérée comme « bénéficiaire » des abandons successifs de souveraineté nationale – est grandissante. Régionalisme comme nationalisme profitent de cette défiance à son égard. Toutefois, le Frexit n’est toujours pas une idée populaire parmi nos compatriotes – on se souvient du cafouillage de Marine Le Pen lors du débat de second tour sur la sortie de l’euro, qui lui avait été grandement reproché. Cela dit, dans ces temps de grands bouleversements économiques et géostratégiques, on ne peut exclure que ce souverainisme national reprenne force et vigueur dans un avenir proche, si par exemple la Grande-Bretagne en démontre l’efficacité après un Brexit annoncé comme « dur ». Sous l’impulsion aussi de nouvelles figures, à l’image d’un Onfray (homme de gauche) ou d’un Zemmour (homme de droite), qui dénoncent le caractère anti-démocratique et/ ou l’impéritie de l’organisation actuelle de l’Union. De surcroît, la crise sanitaire mondiale n’a pas aidé l’Europe à « exister » et, ce, même si la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et les chefs d’Etat libéraux (France et Allemagne en tête) font aujourd’hui tout pour démontrer l’utilité financière des institutions communautaires dans un environnement économique à haut risque sur le Vieux continent.

À lire aussi, David Arveiller : Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

La droite libérale (ou orléaniste) demeure européiste et donc méfiante à l’égard de ce qu’elle persiste à appeler repli sur soi. Si les libéraux Juppé et Fillon furent empêchés en 2017 alors qu’ils étaient tour à tour donnés gagnants, les ex jupéistes triomphants (Philippe, Le Maire, Darmanin) restaient fidèles à leur credo euro-libéral de toujours. Leur souverainisme se devait donc d’être européen et non national. Depuis les gilets jaunes, ils furent progressivement contraints de reconnaître l’importance d’un État régulateur puissant. Le réel s’impose aujourd’hui sans fard, certaines nations européennes mieux armées s’en sortant à l’évidence nettement mieux que nous. Pour autant, le logiciel libéral a la vie dure et nos édiles ont du mal à en tirer toutes les conséquences: le souverainisme, c’est l’égoïsme national et le nationalisme, c’est la guerre. CQFD

« Souverainisme européen » : un oxymore

Pour la droite populiste (ou bonapartiste) en revanche, celle qui a le vent en poupe partout en Europe et qui rêve d’une France illibérale, la souveraineté est nécessairement nationale et parler de souverainisme européen comme le faisait encore récemment le président Macron ne peut être qu’un oxymore. Mais quel contenu met cette droite aujourd’hui majoritaire dans un mot devenu valise depuis qu’il est récupéré… y compris par la France insoumise? En effet, ni LR ni le RN ne se risquent plus à proposer la sortie de l’euro et encore moins le Frexit, qu’ils savent encore impopulaires. Les discours oublient ainsi souvent les questions complexes de souveraineté monétaire ou agricole et se contentent de faire mention de réindustrialisation et de contrôle des frontières, que ce soit pour lutter contre les mouvements migratoires massifs ou taxer les produits d’importation trop compétitifs. Pour autant, ils savent que le coût de la main d’œuvre et le carcan de l’euro empêchent toute dévaluation et que la fiscalité est plus élevée en France que chez nos voisins. Sans oublier les directives de l’Union européenne « obligeant » les pays membres à accueillir les migrants ou à maintenir le regroupement familial instauré… par Giscard!

Si évoquer et invoquer le souverainisme ne leur coûte pas grand-chose puisqu’ils sont dans l’opposition, adopter des mesures souverainistes sans sortir de l’Union européenne s’ils parviennent demain aux responsabilités sera la quadrature du cercle. Sans doute la droite populiste sera-t-elle un jour contrainte de revenir à des propositions plus radicales si elle veut garder – et amplifier – le vote populaire qu’a réussi à acquérir le RN. Peut-être une personnalité de droite non issue des rangs d’un parti politique trouvera-t-elle alors la clé de sortie de l’Europe maastrichtienne pour siphonner les voix du RN – comme l’avait fait Sarkozy en 2007? De ces millions de voix de Français découragés qui se sentent envahis, accablés de taxes et qui craignent pour l’avenir de leurs enfants.

Les Droites aujourd'hui

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L'abécédaire du souverainisme

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Jacques Séguéla, une vraie langue de pub


À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

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Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

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En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Nous sommes heureux et fiers de vous annoncer que le Pakistan a une ministre chargée des Droits de l’Homme!

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«Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux Juifs», estime la ministre pakistanaise Shireen Mazari. Ben voyons…


Jusqu’il y a peu nous ignorions l’existence de Shireen Mazavi. On vivait sans elle et on vivait mal. Une personne – cette personne – nous manquait et tout était dépeuplé.

Par islamophobie nous détournions notre regard du Pakistan. Alors que Shireen Mazavi, pas rancunière pour un sou, a les yeux rivés sur nous. Ainsi elle nous a alertés sur des choses horribles qui se passaient dans notre pays.

Des déclarations mensongères et détestables

Shireen Mazavi nous a appris que la France faisait aux musulmans ce que les nazis faisaient aux Juifs. Elle a également relevé une ignominie supplémentaire : les élèves musulmans sont, selon elle, fichés et marqués d’un signe distinctif. Le gouvernement français s’est offusqué de ces « déclarations mensongères et détestables ».

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Comme souvent il a été mal inspiré. Car nous avons tous croisé des écoliers musulmans portant, cousu sur leur vêtement un croissant jaune, l’équivalent de l’étoile jaune des Juifs. Quant aux chambres à gaz, les services secrets pakistanais, toujours très efficaces, ont découvert qu’on en avait installées au Fort de Brégançon. On les désactive pour l’été quand Macron vient s’y reposer.

Au Pakistan le blasphème est puni de mort…

Ce qui nous intéresse dans l’histoire, ce ne sont pas les propos de l’accorte Shireen Mazavi. D’après certains commentateurs, elle ressemble à Esther Benbassa. C’est une calomnie: la sénatrice EELV est beaucoup mieux ! Refermons vite cette parenthèse misogyne.

Ce qui nous chiffonne c’est l’intitulé du poste qu’occupe Shireen Mazavi : ministre chargée des Droits de l’Homme ! Au Pakistan les droits de l’Homme doivent s’effacer devant les droits d’Allah qui a tous les droits. Le blasphème y est puni de mort. De même s’agissant de la conversion. Une jeune chrétienne y a été condamnée au châtiment suprême pour avoir bu de l’eau d’un puit réservé aux musulmans. Non sans mal les Américains ont réussi à l’exfiltrer du Pakistan.

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Il nous semble également que le ministère de la charmante Shireen Mazavi devrait s’appeler autrement : chargée du Droit des Hommes. Car là-bas les femmes n’ont comme seul droit que celui d’obéir à leur père, à leur frère ou à leur époux. C’est donc avec l’assentiment de son mari que Shireen Mazavi a pu devenir ministre. Vous vous demandez certainement s’il y a des asiles psychiatriques au Pakistan ? Il y en a. Là-bas on les appelle madrassa.

Sociologie pornographique

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Dans Libération, le sociologue Florian Vörös déplore que «beaucoup d’hommes aient du mal à fantasmer en dehors des schémas de domination masculine…»


Franchement, sociologue, ce doit être un boulot éreintant. Voici qu’un certain Florian Vörös, enseignant-chercheur à l’université de Lille (bref, il a déposé un sujet de thèse — une recherche forcément indispensable au bonheur de l’humanité) expose ses découvertes sur l’univers du fantasme pornographique. C’est Libé, toujours à la pointe en ce domaine, qui nous expose ses découvertes.

Tenez-vous bien: pour analyser les représentations pornographiques des Français, notre vaillant sociologue, ne reculant devant aucune dépense, en a interviewé une trentaine. Sur 40 millions en âge de passer à l’acte. Et de cet échantillon statistique impressionnant (marge d’erreur 100%), il déduit quelques conclusions épastrouillantes.

Illustration du site internet Youporn
Illustration du site internet Youporn

« Domination masculine, soumission féminine : ils sont nombreux à citer ces deux grands totems de l’ordre sexuel pour atteindre l’excitation et la jouissance. » Bref, il semble bien que la pornographie soit « genrée », comme disent les érudits qui parlent le Libé dans le texte. On ne s’en serait pas douté. Il faudra que j’en parle à Jacquie et Michel, qui sans Florian Vörös risqueraient de sélectionner des scénarios impropres à la psyché masculine…

À noter que notre défricheur d’hémisphères sud ne connaît pas grand-chose au fond à la pornographie, qui fait grand cas de bi et de transsexuels. On ne peut pas tout savoir quand on est sociologue. Ou alors, épuisé par sa (qué)quête, n’a-t-il pas plongé au delà de la superficialité de l’offre, qui suit rigoureusement le potentiel économique des clients : faut-il rappeler que, même gratuit, un site pornographique est toujours marchand ? Que faire, sinon conseiller à cet homme de gauche (forcément de gauche, sinon Libé n’en parlerait pas, il doit être copain avec Geoffroy de Lagasnerie, autre sociologue de hasard) de lire enfin le chapitre du Capital consacré au fétichisme de la marchandise… Mais il semble bien que les gens de gauche oublient, ces temps-ci, de lire Marx. Trop bourgeois, et pas assez bohème…

A lire aussi: Débat public: l’intolérance crasse de Geoffroy de Lagasnerie

Non content de vivre dans un monde où rien n’existe que le masculin et le féminin (il y avait au XVIIIe des ouvrages libertins qu’on ne lisait que d’une main, notre sociologue a dû écrire sa thèse de la main gauche, l’autre étant occupée à s’imprégner de sites ad hoc, comme on dit chez les aiglefins), Florian Vörös, au prix d’un effort intellectuel inouï, a réalisé que nombres de consommateurs de pornographie  apprécient encore « l’érotisation des stéréotypes sociaux » : « Jeunes Arabes à la virilité exacerbée, jeunes femmes asiatiques forcément soumises et disponibles, le genre véhicule de nombreuses idées reçues concernant le genre et la race qui viennent alimenter les machines fantasmagoriques masculines. » Nous sommes époustouflés devant tant de sagacité.

À noter qu’il a oublié les Noirs, toujours dotés dans les films de virilités étonnantes, qui régulièrement violent des femmes à la peau la plus claire possible dans des gangbangs spectaculaires. Voir le site pas du tout raciste Blacksonblondes. Mais évoquer la question pendante, si je puis dire, du sexe surdimensionné des Noirs (désolé, c’est une fable, Serge Bilé a fait un sort il y a bien des années à cette légende), a pu lui paraître politiquement incorrect. Stigmatisant, presque. Entre évoquer la « virilité exacerbée » des Noirs (celle des Maghrébins est beaucoup plus rare, je signale à notre athlète de l’intellect que la pornographie évoque surtout les dispositions anales des Maghrébines, dont il ne parle pas) en prononçant ce mot, « Noir », et plaisanter sur la masochisme supposé des Asiatiques, Florian Vörös a choisi. Sauf que les sites BDSM — les Hongrois en sont les maîtres incontestés — utilisent fort peu d’Asiatiques, ils préfèrent les Blanches pâles, les traces de fouet ou de canne s’y lisent mieux… Les Japonaises ne sont explicitement sollicitées que pour le shibari (lire absolument Hôtel Iris de Yōko Ogawa) et le groping — le tripatouillage de sphères dans les transports en commun. À chacun son champ d’expertise.

A lire ensuite, entretien avec HPG: «Un bon acteur X, c’est souvent quelqu’un qui n’a pas de succès dans sa vie privée»

Pour écrire, il y a dix ans, la Société pornographique, je me suis documenté, et parfois in vivo. Il n’y a que sur les tournages que l’on constate qu’en France au moins, les réalisateurs chevronnés sont aux petits soins pour leurs actrices. Mais surtout, parce que j’ai lu dans ma vie quelques livres de bons auteurs, ce à quoi n’a pu se résoudre Florian Vörös, j’avais eu à cœur de séparer pornographie et érotisme, fantasme et désir — une distinction qu’ignore Florian Vörös, dont je préfère ne pas imaginer la sexualité personnelle.

Un sociologue sérieux devrait analyser (avec un y, hé, imbéciles !) ce qu’il en est vraiment du radada hexagonal. Ce qu’ont fait Natahalie Bajos et Michel Bozon en 2008 dans leur monumentale Enquête sur la sexualité en France, qui leur fit contacter plus de 100 000 personnes (taux d’erreur proche de 0) de tous âges et toutes classes sociales. Mais tous deux sont des sociologues sérieux, pas des chercheurs de poils de cul à couper en quatre.

Hôtel Iris

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La société pornographique

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L’islamisme, le surmoi de l’islam ?


Après des décennies de violence on ne peut plus dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme. Chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, de l’indulgence à la justification, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. 


« Ici les gens sont tranquilles, pas genre djihadistes, encore moins terroristes. Mais à l’intérieur d’eux, une petite voix leur souffle que condamner le voyage en Syrie serait un peu se trahir et qu’une fille portant le voile sera toujours mieux que celle aimant la fête. »

C’est ainsi qu’une jeune musulmane âgée d’une trentaine d’années décrit dans Le Monde, quelques jours après l’attentat du Bataclan, l’ambiance à Clichy-sous-Bois. Elle était amie avec Hasna Aït Boulahcen, tuée pendant l’assaut des forces de l’ordre à Saint-Denis contre la planque de son cousin, Abdelhamid Abaaoud, planificateur présumé des attentats du 13 novembre. La jeune femme parle de « gens tranquilles », ceux qu’on évoque sur les plateaux de télé comme « des Français comme vous et moi », qui ne pourraient pas faire de mal à une mouche. La diversité, la nouvelle petite classe moyenne intégrée, des gens sans histoire, ni terroristes ni fichés S. Sauf que beaucoup entendent une petite voix intérieure qui instille en eux le rejet de leurs concitoyens non musulmans et de leurs mœurs. Cette petite voix les empêche de condamner sincèrement chez eux, hors caméras, devant leurs enfants et leurs proches, ces autres, pas tranquilles du tout, qui tuent leurs concitoyens.

À lire aussi: Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

Djihadistes, islamistes, musulmans : ces trois cercles concentriques sont-ils intrinsèquement liés ?

Samedi 17 janvier 2015, dix mois avant les attentats du Bataclan et dix jours après ceux qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo. À la Grande Mosquée de Paris, centre historique de l’islam traditionnel, des adultes suivent, tous les samedis et dimanches, de 9 heures à 19 heures, une formation d’imam ou d’aumônier.

Les 10 et 11 janvier, ces cours avaient été suspendus. Une semaine plus tard, Ariane Chemin et Anna Villechenon, deux journalistes du Monde, y assistent à une séance où les élèves imams sont invités à échanger autour des « événements », terme qui désigne en ce lieu les attentats des 7, 8 et 9 janvier – et qui, volontairement ou pas, rappelle la grammaire de la guerre d’Algérie. Les journalistes le constatent très vite : « Personne ici ne se sent Charlie. » Le formateur, Missoum Chaoui, aumônier pénitentiaire en Île-de-France, non plus. Il encourage ses étudiants à ne pas laisser dire que les attentats ont été commis au nom de l’islam, ou au nom de Mahomet. « Ouvrez vos pages Facebook, allez sur Internet. Ils ont sorti leurs plumes empoisonnées, sortez les plumes de la paix pour dire qui était vraiment le Prophète. »

L’un des futurs cadres de l’« islam de France », un vieil homme à bonnet blanc, dit ne pas croire « la version des médias ». Pour lui, « le scénario des attentats est préparé d’avance par d’autres ». « On n’a pas vu leurs visages, explique-t-il, c’est la preuve à cent pour cent. » Quand le formateur essaie de le pousser dans ces retranchements, une femme prend la parole pour rappeler que « ce journal était au bord de la faillite, il y a beaucoup de musulmans en France, on a provoqué un événement… et maintenant ils ont beaucoup d’argent. » Conclusion du récit : « Certains hochent la tête, d’autres pas, mais la salle entière se tait, y compris le professeur. Deux ou trois questions plus tard, le cours est levé. »

Complotisme de bas étage

Cette scène ne s’est pas produite dans une des cités de Clichy-sous-Bois où habitent des Français « comme vous et moi », mais dans le temple de l’islam en France, dans l’école supposée former les imams et les aumôniers dont la République attend qu’ils se battent dans les rues des Trappes, des Argenteuil et des Saint-Denis contre ceux qui dévoient l’islam. Et on découvre que, dix jours à peine après les attentats qui ont frappé la nation de stupeur, ces « hussards de l’islam de France » assument devant des journalistes un complotisme de bas étage et une haine de l’un des trois piliers de la devise française : la liberté ; qu’ils insinuent, affirment même que Coulibaly et les frères Kouachi auraient agi « pour le compte des services »… Où s’arrête ici l’islamisme et où commence l’islam qui n’a rien à voir avec lui-même ? Comment ne pas généraliser ? Cette scène rapportée par Le Monde ne rend-elle pas légitime l’amalgame entre les « tranquilles » qui n’en pensent pas moins et ceux qui passent à l’acte ?

Six ans ont passé depuis, Chems-eddine Hafiz est désormais à la tête de la Grande Mosquée de Paris. En 2006, avec ses confrères Me Szpiner et Me Bigot, il avait assigné en justice Charlie Hebdo pour avoir publié les caricatures de Mahomet, mais maintenant, on soupçonnerait presque que l’imam Chalgoumi est son spin doctor tant ses discours sont républicains et applaudis. Ce 21 octobre, quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, Hafiz a cependant dû rendre des comptes face à Patrick Cohen sur Europe 1. « En 2006, vous étiez avocat. Vous regrettez la plainte contre Charlie ? » lui demande le journaliste.

« Non, pas du tout, car c’est une histoire de contexte. Il était important de faire de la pédagogie. J’ai voulu à travers cette plainte montrer que nous sommes républicains. À l’étranger : on brûlait des drapeaux devant les ambassades de France. Moi je voulais dire aux Français que nous portons plainte, nous ne lançons pas de fatwas. » Pas mal trouvé. Nous préférons en effet ceux qui saisissent la Justice à ceux qui égorgent. Seulement, c’est aussi à l’occasion de ce procès retentissant, perdu par les censeurs, qu’on a accroché une cible dans le dos à ceux de Charlie.

Les propos des apprentis imams quelques jours après les tueries de janvier 2015 exposent les murs anthropologiques invisibles qui, derrière une apparente intégration, séparent une fraction non négligeable des musulmans français, particulièrement de la jeunesse, du reste de la société. Et ne parlons pas des Français issus des sociétés africaines traditionnelles, musulmanes ou pas. Cela ne date pas d’hier.

Pendant les années 1990, Magyd Cherfi était le chanteur, d’origine kabyle, du groupe toulousain Zebda, incarnation d’une gauche qui n’avait pas encore répudié les prolétaires pour les immigrés. En 2016, dans Ma part de Gaulois, il raconte l’histoire de sa famille installée en France au début des années 1960 dans une cité HLM à Toulouse. Il est élevé en vase clos dans un environnement où la culture arabo-musulmane est hégémonique. Pour nombre de voisins de sa cité, la France est une criminelle qu’il faut exploiter avant de retourner au pays. Mais Magyd a de la chance : sa mère s’intéresse à sa scolarité quand celles de ses copains pensent que l’école est une perte de temps et l’intégration, une bonne blague. Lui-même, bon élève, est traité de « pédé » et la violence de ses petits voisins l’empêche d’inviter chez lui ses camarades de classe « français ». En somme avant de conclure qu’il est « rejeté par la France », Magyd Cherfi raconte comment, bien avant le chômage de masse et la crise économique, les Maghrébins de sa cité d’enfance rejetaient collectivement la France comme patrie. Pire, ceux qui, comme ses parents, voulaient profiter des opportunités d’émancipation qu’offre la France subissaient une pression sociale pouvant aller jusqu’à la violence physique.

Cinq ans plus tard, il offre un tout autre récit. Le 5 octobre 2020, invité sur France Culture pour évoquer son dernier livre La Part du Sarrasin, il déclare : « Mes parents vivaient tête baissée, je voyais mes copains échouer à l’école, les quartiers nord de Toulouse où on vivait c’était des petites Algérie. La France a un vœu pieu, celui de l’universalité et, en même temps, “n’allons pas trop loin”. » Lui qui avait eu le courage (ou l’inconscience) de raconter des faits bruts, de témoigner du refus de l’intégration par nombre d’habitants des quartiers de son enfance, a réécrit l’histoire. Et cette fois, il n’y a pas Malika Sorel pour lui porter la contradiction, comme dans Répliques en octobre 2016.

Quatre grands groupes

Une ligne directe relie les voisins toulousains des Cherfi des années 1960-1970 aux élèves imams de la Grande Mosquée de Paris et aux voisins de Hasna Aït Boulahcen à Clichy-Sous-Bois de 2015. Et malheureusement, de nombreuses études et ouvrages laissent penser qu’on peut généraliser ce constat à une partie importante de la « rue musulmane » en France. Dans Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France, ouvrage paru en 2016, le sociologue Tarik Yildiz distingue, à partir des entretiens qu’il a menés, quatre grands groupes de musulmans : les « superficiels », les « exclusifs », les « communautaristes » et enfin les  « discrets ». Les musulmans « superficiels » se caractérisent par une forte dissonance entre leur pratique légère et leur vision ultra ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes (souvent ex- ou toujours délinquants), la religion est composée de deux listes de cases à cocher, l’une menant au paradis, l’autre en enfer. Ils ne respectent pas eux-mêmes cet ensemble rigide, d’où leur sentiment de culpabilité qui les prédispose à considérer comme des modèles ceux qui appliquent la règle à la lettre. Ces derniers sont les « musulmans exclusifs », souvent salafistes. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs » ont changé de manière spectaculaire et abrupte, en quelques semaines ou mois. Ils appliquent très strictement les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.

Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre "Ma part de Gaulois", Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP
Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre « Ma part de Gaulois », Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP

À côté de ce noyau dur, on trouve les « communautaristes ». Contrairement aux deux groupes précédents, ils ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils tentent de développer une pratique collective de l’islam, nécessairement plus consensuelle, et ne tiennent donc pas un discours radical. En revanche, ils réclament des passe-droits en tant que musulmans, conformément à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui est leur société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines, une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier, etc.

Prime du prestige

Restent, enfin, les musulmans « discrets » – ceux qui sont profondément comme vous et moi. Parfois très pratiquants, ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites, mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire et font des accommodements dans l’espace public. On peut espérer que, dans les générations les plus âgées en tout cas, ils sont majoritaires.

Le problème, c’est que ce sont les plus radicaux, dans le discours et dans l’ostentation, qui ont le vent dans le dos, car ils bénéficient d’une « prime du prestige ». C’est ainsi que le jeûne du ramadan, le hallal ou le voile se sont très largement répandus ces trente dernières années, la majorité s’alignant progressivement sur les plus actifs des « exclusifs », essentiellement salafistes. En revanche, les « discrets » n’ont que très peu de prise sur les « communautaires » et « superficiels ». D’autres travaux, plus rigoureux au plan statistique, comme ceux de l’institut Montaigne (« La fabrique de l’islamisme », 2018) ou l’enquête réalisée par la Fondation Jean-Jaurès pour Charlie Hebdo début septembre, conduisent à la même attristante conclusion : les salafistes semblent être le surmoi, la « petite voix intérieure », d’un grand nombre des musulmans français.

Les témoignages d’enseignants et de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire

L’attentat islamiste qui a visé Samuel Paty le 16 octobre 2020 ne fait hélas que confirmer cette thèse. L’enquête de police, que nous avons pu consulter, montre comment la chasse à l’homme blasphémateur a mis à contribution le musulman offensé, le musulman indigné, le musulman lyncheur, l’islamiste politique et enfin le djihadiste.

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La France se réveille avec la gueule de bois. Les témoignages d’enseignants et plus généralement de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire. Même la parole des théologiens se libère. Le 22 octobre, dans « Balance ton post » (C8), Tarek Oubrou, l’un des clercs les plus influents de l’islam de France, est interrogé sur « l’amalgame » : « Vous savez, la frontière est très mince entre l’islam et l’islamisme […]. L’islamisme n’a pas inventé de nouvelle doctrine, il a recyclé la théologie politique ancienne. » L’ennui, c’est que l’islam non plus n’a pas inventé une nouvelle doctrine susceptible d’accompagner son acculturation à la pensée critique. Le résultat, c’est que cette « frontière mince » est de plus en plus impalpable.

Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

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Le projet de loi contre les discriminations envers les accents chantant de province est un enfer pavé de bonnes intentions


Octobre 2018. Jean-Luc Mélenchon est sous tension, ciblé par la justice qui a ordonné la perquisition du siège de La France Insoumise. Le député de Marseille s’emporte face à un journaliste au fort accent du sud-est, répondant à une question gênante en l’imitant de manière pagnolesque et en sous-entendant que le malheureux ne s’exprimait pas en français, comme s’il se rangeait du côté de la prononciation normée de la France des élites qu’il se plaît pourtant à affronter – du moins, dans les ors de l’Assemblée nationale -. Depuis cet incident, la lutte contre la « glottophobie » ne cesse de s’intensifier.

Laetitia Avia, l’avant-garde de la macronie

La première à frapper fut Laetitia Avia qui, réagissant à l’imitation de l’insoumis Marseillais, prétendit vouloir proposer une loi contre les discriminations linguistiques. Se faisant pour un jour la championne de la France de l’intérieur, Laetitia Avia questionnait alors Paris, ses médias et ses élites politiques : « Parle-t-on moins français avec un accent? Doit-on subir des humiliations si on n’a pas d’intonations standardisées ? Parce que nos accents sont notre identité, je dépose, avec des députés de la majorité, une proposition de loi pour reconnaître la glottophobie comme source de discrimination. (…) L’accent qu’il soit mosellan, ch’ti, du sud, parisien ou encore banlieusard est partie intégrante de l’identité de nombreux Français »

Laetitia Avia le 9 juillet 2019. SIPA, 00915665_000059
Laetitia Avia le 9 juillet 2019.
SIPA, 00915665_000059

Le lendemain, Laetitia Avia se ravisait. Peut-être consciente du ridicule de sa proposition ou de l’abondance de textes luttant contre les discriminations de toute nature dans le droit positif français, la députée prétendit avoir voulu donner une leçon à Jean-Luc Mélenchon. Son idée fit pourtant florès puisque ce qui n’était qu’une boutade est devenu une proposition de loi très sérieuse que porte désormais le député de la septième circonscription de l’Hérault, Christophe Euzet (Agir ensemble). Selon lui, les accents ont disparu à la télévision au profit du français standard. Dénonçant une pratique « monolithique du français » qui a fini par effacer les « aspérités de notre pays », réduisant la représentation des différentes régions du pays.

Télévisions, conviez Gabriel Robin sur vos plateaux!

Le constat dressé par le député Euzet est juste. Nous Français du sud-ouest – l’auteur de ces lignes est un natif de Toulouse doté d’un fort accent -, sommes par exemple plus visibles dans les émissions de cuisine et les talk-shows sportifs que dans les émissions de débats politiques. Dans le contexte particulier du rugby ou du cassoulet, notre accent apporte un supplément d’âme, une touche d’authenticité de bon aloi. Il sera en revanche suspect, voire ridiculisé lors d’une discussion plus sérieuse. Nous serons soupçonnés de ne pas être vraiment sérieux, ni même crédibles. Le seul avantage à cet état de plouc-émissaire est que nous pouvons dire les choses qui fâchent avec le sourire !

Pour autant, faut-il espérer d’une nouvelle loi au potentiel liberticide évident qu’elle vienne rééquilibrer la représentation régionale française dans les médias et les institutions ? Non. Cette proposition de loi est, comme souvent, un enfer pavé de bonnes intentions. Elle donne à la France centrale, celle des petites patries charnelles, l’occasion d’entrer dans la danse du ventre de la victimisation, d’avoir elle aussi son petit narcissisme communautaire, de prétendre qu’elle est « plus discriminée que les autres ». Un fort accent peut être un désavantage à l’emploi. Il faut le dénoncer au cas par cas, comme toute autre discrimination injuste. Ni plus, ni moins. Mais généraliser ces cas rares finirait par imposer des quotas de chtis, d’Alsaciens ou de Toulousains dans les émissions de radio, afin que tous les « accents soient présents à parts égales ».

Soyons fiers de nos accents. Ne nous laissons pas intimider, moquons-nous du Français pincé et standard comme eux se gaussent de nos R roulés à la façon des choux farcis de Philippe Etchebest. Nos accents ne sont pas des atouts à faire valoir pour se rapprocher du « populo » ou pour donner une image tronquée de France réelle. Le label rouge poulet jaune du Gers attribué à Jean Castex n’a pas changé ses orientations politiques. Lui et les autres doivent être jugés sur leurs actions et pas sur leurs caractéristiques ethniques, sociales ou linguistiques. Un accent ne fait pas de vous un être bon par nature… pas plus qu’une couleur de peau. Nos accents ne nous rendront d’ailleurs pas nos identités régionales, elles n’en sont qu’une petite survivance.

Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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Le projet de loi “confortant les principes républicains” ne tourne-t-il pas autour du pot?

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Gérald Darmanin et Emmanuel Macron à Bobigny en Seine-Saint-Denis, le 20 octobre 2020. Au lendemain du meurtre de Samuel Paty, une cinquantaine d'associations liées à l'islamisme sont dans le viseur des autorités © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22504545_000015.

 


Le texte définitif va être présenté le 9 décembre. Les mesures destinées à contrer le «séparatisme» décrit par Emmanuel Macron sont connues. Mais les autorités françaises devraient plutôt exiger des musulmans une grande réforme de leur religion. Analyse


Fragilisé par des ambiguïtés dangereuses et une mauvaise compréhension des enjeux. Dans la bonne direction… mais pas assez loin ! Tel est le « projet de loi confortant les principes républicains » que le gouvernement présentera au Parlement le 9 décembre.

Ce texte va incontestablement dans le bon sens, le lecteur peut en prendre connaissance ici, Dalloz ayant le mérite d’en proposer également une synthèse de qualité. Nombre de ses dispositions sont plus que bienvenues, et s’il est inquiétant de voir qu’il a fallu si longtemps pour se décider à les mettre en place, il serait injuste de le reprocher uniquement au gouvernement actuel.

Des imprécisions et des ambiguïtés

Ainsi de l’article 17 visant à obliger les officiers d’état civil à saisir la justice en cas de doute sur le consentement réel des futurs mariés mérite d’être salué et soutenu sans réserve. On pourrait multiplier les exemples, comme le chapitre 1er qui notamment étend aux organismes chargés de l’exécution de missions de services public certaines règles du service public, ou l’article 8 qui permet sous certaines conditions (d’ailleurs pertinentes) de rendre les associations responsables des agissements de leurs membres. Pour autant, et malheureusement, ce projet de loi n’est pas à la hauteur des enjeux, et il est grevé d’imprécisions et d’ambiguïtés.

Prenons d’abord le « contrat d’engagement républicain » par lequel devra s’engager toute association demandant des subventions (article 6). Son contenu sera déterminé par décret en Conseil d’État, impossible donc de savoir aujourd’hui ce qu’il contiendra, en particulier concernant les sujets ô combien sensibles de la liberté de conscience – autrement dit du droit à l’apostasie – et de la liberté d’expression – donc du droit au “blasphème” et à la critique des religions, l’un n’allant pas sans l’autre vu la susceptibilité exacerbée de certains.

Quand on sait qu’Emmanuel Macron semble se tourner vers le CFCM pour proposer une « charte des imams », il y a de quoi craindre le pire : le CFCM, c’est cette institution dont le délégué général Abdallah Zekri trouve que Mila l’a « bien cherché », et qui à sa création a explicitement refusé de reconnaître le droit à l’apostasie, sous l’influence notamment de ce qui s’appelait alors l’UOIF, c’est-à-dire les Frères Musulmans. Alors certes, là comme dans d’autres passages du texte on parle d’adhésion au « principe de fraternité » et de « rejet de la haine », mais la définition concrète de ces notions est des plus floues – que l’on se souvienne des débats autour de la loi Avia – et la laisser à l’appréciation des tribunaux est pour le moins imprudent, vu leur manque criant de détermination à protéger les Français.

Théorie et pratique

Le code de la sécurité intérieure doit se voir ajouter entre autres un article L212-1-1 permettant d’imputer à « une association ou à un groupement de fait » les agissements commis « par un ou plusieurs membres et directement liés aux activités » dès lors que leurs dirigeants « bien qu’informés de ces agissements, se sont abstenus de prendre les mesures nécessaires pour les faire cesser, compte tenu des moyens dont ils disposaient. » Sachant que tout prédicateur musulman a le moyen de prendre publiquement ses distances vis-à-vis des versets coraniques et des hadiths qui inspirent l’islamisme et le jihadisme, peut-on considérer que ne pas le faire est justement « s’abstenir de prendre les mesures nécessaires » pour faire cesser la pression politique islamiste et les crimes terroristes ? La loi va-t-elle donc permettre de suspendre les activités de toute association musulmane n’encourageant pas la critique implacable des textes sacrés inspirant l’islamisme et le jihadisme ? En théorie, ce serait possible. En pratique, j’en doute fort.

C’est pourtant le cœur du sujet : étant donné que le Coran contient des versets incontestablement haineux et appelant à l’instauration d’un totalitarisme théocratique, toute apologie du Coran qui ne s’accompagne pas d’un rejet très clair de ces versets devient, de fait, une apologie du texte dans son ensemble et donc une apologie de ces incitations à la haine et à la théocratie. Or, l’islam n’est-il pas par nature et « par défaut » (c’est-à-dire sans une ferme volonté de réforme) une apologie du Coran ? « L’islamisme est la maladie de l’islam, mais les germes du mal sont dans le texte » disait Abdelwahab Meddeb, et on connaît la Lettre ouverte au monde musulman d’Abdennour Bidar, trop peu entendue par ses coreligionnaires. Il faut lire et pendre en compte l’excellente analyse de l’islamologue Razika Adnani, de la Fondation de l’Islam de France, qui pose avec lucidité la question de la crédibilité des imams « républicains » aux yeux des fidèles, surtout des plus jeunes.

Car la situation de la jeunesse est un sujet majeur. Le projet de loi consacre son chapitre 4 à l’éducation, ce qui est en soi une excellente chose. Malheureusement, il semble totalement sous-estimer l’ampleur des maux qui rongent à la fois la jeunesse musulmane de France et l’Éducation Nationale – alors que le rapport Obin date tout de même de 2004 !

L’islamisme n’est pas un phénomène marginal en France

Les circonstances entourant la mort de Samuel Paty en ont offert une tragique illustration : entre « pas de vagues », lâchetés, compromissions sous couvert de « tolérance », et complaisance idéologique envers l’islamisme (notamment dans le cadre universitaire), l’Éducation Nationale en tant qu’institution et le corps enseignant en général sont au moins autant une partie du problème que de la solution. Ce n’est pas seulement à des professeurs admirables de la trempe de Fatiha Boudjahlat que l’État confie nos enfants, hélas, mais aussi à ceux qui ont abandonné Samuel Paty à son sort, voire lui ont reproché avant sa mort de « stigmatiser ». Voilà un problème bien plus grave que la scolarisation à domicile, quoi que l’on pense de cette dernière.

N’oublions pas que l’islamisme est désormais un phénomène de masse, constat terrible mais nécessaire. Ainsi, ce sont 74% des français musulmans de moins de 25 ans qui placent leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République – ce qui ne serait pas forcément un problème si ces convictions religieuses n’étaient pas très souvent une forme d’islam dont 45 % des français musulmans de moins de 25 ans affirment eux-mêmes qu’elle est « incompatible avec les valeurs de la société française ». La précision des chiffres se discute naturellement, mais tous les sondages vont dans le même sens, tout comme les témoignages des acteurs de terrain, sans oublier un fait révélateur entre tous : que Mila ait reçu plus de 50 000 menaces de viol et de mort suffirait à prouver que l’islamisme n’a rien de marginal.


Reste un point, bien au-delà de toute analyse juridique ou technique du projet de loi : son nom même illustre le fait que ses rédacteurs méconnaissent les enjeux réels – tout comme le terme initial de « séparatisme » méconnaissait le fait que l’ambition islamiste n’est pas de se créer des enclaves isolées, mais de s’appuyer sur ces enclaves pour étendre partout sa domination impérialiste. « Projet de loi confortant les principes républicains » : si noble, si précieux que soit l’idéal républicain, ce qui se joue est beaucoup plus important, beaucoup plus profond.

C’est la France, ce qui fait que la France est la France. Infiniment plus qu’un territoire et un mode de gouvernement, chose que ne parviennent pas à comprendre ceux pour qui un pays moderne ne devrait être qu’une hybridation de start-up et de hub aéroportuaire.

Plus même que la France : c’est toute notre civilisation. Quand une antenne du planning familial en arrive à tolérer l’excision, quand un député de la République en arrive à banaliser la polygamie, ce n’est pas seulement un problème politique, c’est un problème de civilisation. Aurélien Taché est ridicule aux yeux de son propre camp, mais il est révélateur de la vraie nature du gauchisme « woke ». Incapable de voir la différence entre libertinage et polygamie, entre avoir des maîtresses (ou des amants) et avoir un harem, il ouvre la porte à une régression de plusieurs millénaires, remise en cause de fondamentaux anthropologiques au regard desquels la révolution de 1789 et les hésitations entre la république et d’autres modes de gouvernement ne sont que des épiphénomènes.

Conforter les principes républicains est une excellente chose, mais ne saurait suffire. Réaffirmons la France et son histoire, réaffirmons le triple héritage de l’Antiquité, de la chrétienté et des Lumières, réaffirmons que ceux qui refusent de s’y enraciner n’ont pas de place à nos côtés, et n’ayons pas peur d’en tirer toutes les conséquences.

Lettre ouverte au monde musulman

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L’hôpital, une histoire de malades !

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CHU de Limoges, 24 septembre 2020.© BURGER/PHANIE/AFP

Cyril Bennasar a rendu visite à sa mère hospitalisée avec le Covid. Sa conclusion est sans appel: l’hôpital, ça fait moins peur en vrai qu’à la télé.


J’attends, planté entre la porte close du bureau des infirmières et la double porte bleue au battant gauche grand ouvert et au battant droit fermé avec un panneau scotché dessus : « Attention-unité Covid-entrée interdite à tous les visiteurs ». Je ne suis pas venu voir ma mère, enfermée dans une chambre depuis une semaine à l’hôpital d’Arpajon, mais discuter avec le médecin de sa santé et de sa sortie. Le matin au téléphone, il a répondu un peu sèchement à ma demande de le rencontrer : « Monsieur, le matin je fais mes visites, vous me dérangez, rappelez après 14 heures ! » J’ai juste eu le temps de glisser timidement : « Après 14 heures, je peux passer vous voir ? » Et il m’a répondu, exaspéré : « Oui, jusqu’à 18 heures, là, je fais mes visites. » Et pour clore la conversation, même si son ton ne convenait pas pour un innocent (je ne savais pas pour ses visites, une standardiste me l’avait bien passé…), j’ai préféré me soumettre en excuses devant ce docteur revêche qui tenait ma mère de 80 ans entre ses seringues.

Bureau des rigolades

En arrivant devant l’entrée de l’hôpital, j’ai croisé un vieil Arabe qui fumait sa clope dehors, et  puis une infirmière venue au pas de charge le chercher : « Vous n’avez pas le droit de sortir, vous le savez. On vous préviendra quand votre femme sera là. Allez, on rentre, vite, monsieur (nom arabe). » Le type s’est mis à la suivre mollement en riant. Je suis arrivé jusqu’à l’accueil puis monté au troisième. J’ai abordé une infirmière à l’entrée de la zone interdite, que j’imaginais comme à la télé : unité étanche, locaux sous cloche, service saturé au personnel manquant, d’où parlent des soignants au bord du burn out et où l’on n’entre qu’habilité et habillé en cosmonaute. Elle m’a invité à attendre, à la limite de la zone bleue, le temps de prévenir le docteur Hamibi de ma présence en m’assurant qu’elle ne m’oublierait pas avant de s’enfermer dans un bureau. Et depuis, j’attends, coincé entre deux portes. Confiant et interdit devant le panneau Covid, j’entends des bavardages et des rires de filles venus du bureau, et je vois passer par la porte ouverte sur la zone dangereuse des infirmières qui viennent des ascenseurs, un employé avec un carton sous le bras, une autre avec un chariot de ménage, tous masqués, mais sans gel sur les mains, faute de flacon à l’entrée.

À lire aussi, Lydia Pouga: « Hold-up »: quand l’esprit de contradiction systématique mène au complotisme

À un moment, un gars dans la cinquantaine et dans mon genre, respectueux des consignes, arrive avec des sacs plastiques à la main, s’arrête devant le panneau et attend que quelqu’un vienne, en jetant des regards sur le couloir qui file jusqu’à son père, inapprochable et allongé quelque part derrière une porte. Une soignante sortie du sketch des Inconnus à l’hôpital finit par se pointer en se dandinant : « C’est pour quoi monsieur ? » Le type explique en lui montrant ses sacs qu’il apporte des magazines, des gâteaux et du papier toilette à son père. Avec des airs de douanière, elle inspecte les sacs : « Le papier toilette on en a, les gâteaux c’est d’accord, mais les magazines on ne peut pas. C’est le Covid monsieur ! » Le gars repart avec deux sacs sur trois, s’excuse et remercie. Et si le papier molletonné pour le vieil homme ne passe pas, le va-et-vient continue. Une femme et deux ados arrivent, passent sans s’arrêter en ajustant leur masque et disparaissent à l’angle du couloir. Puis une vieille femme voilée entre avec un cabas, et rejoint dans le couloir le type qui fumait en bas, un malade du Covid donc. Et j’attends, à quelques portes de ma mère et à quelques dizaines de mètres que seule ma bonne éducation me retient de franchir pour la rejoindre.

Elle n’est pas facile votre mère!

Pas longtemps. Enfin une demi-heure. Sans nouvelles du docteur, après un rire de trop venu d’où l’on avait promis de ne pas m’oublier, je m’avance dans le couloir. À l’angle, je vois qu’il est vide. Je pars à droite. Je regarde les silhouettes à travers les hublots opaques des portes et à la troisième, dans le doute, j’ouvre. C’est sa chambre. Je m’y enferme et je m’installe pour une petite heure de retrouvailles sans être dérangé. Ma mère est en voie de guérison, mais n’a pas encore retrouvé toute sa tête. Elle se plaint, maudit le médecin : « Un incompétent, un péteux, un connard d’Arabe susceptible. » Elle dénonce des complots : si elle a vomi, c’est qu’ils essaient des vomitifs sur les malades, si on la garde, c’est qu’ils veulent occuper les lits. Elle confesse qu’elle a tout jeté dans sa chambre et insulté les infirmières un soir où on ne lui répondait pas, mais que ça va maintenant, elle est prête à attendre deux jours, le médecin a garanti une sortie vendredi. Et puis son visage s’enchante, elle me raconte les films qu’elle a vus avant d’être là. Elle se souvient de tout Out of Africa, de Meryl Streep qui s’agenouille pour demander la protection de ses « Kikouyous ». Elle est émue. Elle répète : les « Kikouyous ». Elle les voit, elle est au cinéma.

Je suis plus rassuré qu’en regardant la télé

En repartant, je croise dans le couloir deux infirmières affairées autour d’un chariot qu’elles déplacent pour me laisser passer dans l’indifférence générale. Je repasse devant le bureau des rigolades et en sortant, je téléphone au docteur que je n’arrive pas à voir. Il me répond tout de suite. « Si sa santé reste stable, elle sort dans deux jours », et ajoute : « Mais, elle n’est pas facile votre mère ! » J’espère qu’elle ne lui a pas tout dit dans un moment d’égarement. Je l’excuse, reconnais qu’elle n’est plus elle-même et je le remercie, faux-cul comme la première fois et pour la même raison. Je repars avec un autre regard sur la guerre contre la pandémie, la maladie qui flambe, la crise sanitaire, le mal des soignants et la tension à l’hôpital. En tout cas à l’hôpital d’Arpajon. Et je suis plus rassuré qu’en regardant la télé.

Le souverainisme, une nouvelle catégorie au sein des droites?

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Le général de Gaulle prononçant un discours près de Chamonix en 1965. © AP/SIPA Numéro de reportage : AP21570806_000001

Le souverainisme, préempté aujourd’hui par le Rassemblement national, pourrait reprendre des couleurs si une personnalité de droite non issue d’un parti politique l’incarnait intelligemment.


L’académicien et historien René Rémond a expliqué à moult générations d’étudiants que la droite française se divisait en trois catégories. Le souverainisme n’en était pas une et je n’ai pas même souvenir que le mot apparaît une seule fois dans son ouvrage de référence de près de 600 pages.

Le « souverainisme », un mot importé du Québec

Etre souverain est tout simplement être maître chez soi. Comment donc ne pas être souverainiste, a fortiori lorsqu’on est de droite et qu’on ne se réclame – collectivement, en tout cas – ni de l’humanisme, ni de l’internationalisme mais avant tout du parti de la France? Force est pourtant de constater que les deux seules catégories rémondiennes qui subsistent et s’affrontent aujourd’hui à droite de l’échiquier politique français, à savoir les orléanistes (qu’on dit aujourd’hui libéraux et européens) et les bonapartistes (que leurs adversaires qualifient avec mépris de populistes), n’ont pas de vision commune de la souveraineté… et donc encore moins du souverainisme.

Peu nombreux sont les Français qui en connaissent l’origine et en comprennent les contours. L’idée vient de la « Belle Province » (le Québec) et était une sorte d’euphémisme lexical destiné à éviter de parler de séparatisme ou d’indépendantisme. Il fut employé pour la première fois dans un manifeste du « Mouvement Souveraineté-Association » de René Lévesque, parti politique créé fin 1967 suite au discours public prononcé à Montréal par le général de Gaulle, dont la célébrissime phrase « Vive le Québec libre ! » déclencha d’ailleurs une crise politique avec le Canada. Le parti québécois, héritier actuel de ce mouvement, qui n’aura finalement jamais su convaincre de la nécessité d’une indépendance, a aujourd’hui malheureusement beaucoup perdu en crédibilité et ne se risque plus souvent à utiliser le terme. Trente ans plus tard, la France s’en empare – dans un sens différent, quoique… – sous la plume de l’essayiste et homme politique Paul-Marie Coûteaux. Alors député européen et membre du RPF de Pasqua, il est aujourd’hui proche de Dupont-Aignan, seul allié politique de Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle.

Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002
Charles Pasqua et Philippe Séguin, en 1998. ©WITT/SIPA Numéro de reportage : 00347882_000002

Le souverainisme désignait ainsi le rassemblement de tous les défenseurs de la souveraineté nationale… de droite, de gauche ou gaullistes. Je sais bien que le distinguo entre droite et gaullisme fait aujourd’hui sourire, puisqu’il n’est un homme politique ni un parti en France qui ne revendique l’héritage du général de Gaulle, y compris ceux qui l’ont le plus combattu (PS et ex-FN en tête). « Hélas », dira le RPF en 2013, « le souverainisme n’aura jamais produit l’effet escompté et, là où le gaullisme était parvenu à transcender les clivages, le souverainiste échoua. Les souverainistes des deux camps restèrent bien ancrés dans leur famille politique d’origine et ne se réunirent que rarement ». Il n’empêche que, pour en revenir à René Rémond, il semble que ce soit la droite populiste/bonapartiste, désormais solidement incarnée par le Rassemblement national devenu premier parti de France, qui ait préempté le terme de souverainisme et s’attache à en définir les contours. Non sans difficultés, d’ailleurs.

Le besoin d’un État fort

La contestation de l’Union européenne depuis le référendum de 2005 – celle-ci étant à tort ou à raison considérée comme « bénéficiaire » des abandons successifs de souveraineté nationale – est grandissante. Régionalisme comme nationalisme profitent de cette défiance à son égard. Toutefois, le Frexit n’est toujours pas une idée populaire parmi nos compatriotes – on se souvient du cafouillage de Marine Le Pen lors du débat de second tour sur la sortie de l’euro, qui lui avait été grandement reproché. Cela dit, dans ces temps de grands bouleversements économiques et géostratégiques, on ne peut exclure que ce souverainisme national reprenne force et vigueur dans un avenir proche, si par exemple la Grande-Bretagne en démontre l’efficacité après un Brexit annoncé comme « dur ». Sous l’impulsion aussi de nouvelles figures, à l’image d’un Onfray (homme de gauche) ou d’un Zemmour (homme de droite), qui dénoncent le caractère anti-démocratique et/ ou l’impéritie de l’organisation actuelle de l’Union. De surcroît, la crise sanitaire mondiale n’a pas aidé l’Europe à « exister » et, ce, même si la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et les chefs d’Etat libéraux (France et Allemagne en tête) font aujourd’hui tout pour démontrer l’utilité financière des institutions communautaires dans un environnement économique à haut risque sur le Vieux continent.

À lire aussi, David Arveiller : Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

La droite libérale (ou orléaniste) demeure européiste et donc méfiante à l’égard de ce qu’elle persiste à appeler repli sur soi. Si les libéraux Juppé et Fillon furent empêchés en 2017 alors qu’ils étaient tour à tour donnés gagnants, les ex jupéistes triomphants (Philippe, Le Maire, Darmanin) restaient fidèles à leur credo euro-libéral de toujours. Leur souverainisme se devait donc d’être européen et non national. Depuis les gilets jaunes, ils furent progressivement contraints de reconnaître l’importance d’un État régulateur puissant. Le réel s’impose aujourd’hui sans fard, certaines nations européennes mieux armées s’en sortant à l’évidence nettement mieux que nous. Pour autant, le logiciel libéral a la vie dure et nos édiles ont du mal à en tirer toutes les conséquences: le souverainisme, c’est l’égoïsme national et le nationalisme, c’est la guerre. CQFD

« Souverainisme européen » : un oxymore

Pour la droite populiste (ou bonapartiste) en revanche, celle qui a le vent en poupe partout en Europe et qui rêve d’une France illibérale, la souveraineté est nécessairement nationale et parler de souverainisme européen comme le faisait encore récemment le président Macron ne peut être qu’un oxymore. Mais quel contenu met cette droite aujourd’hui majoritaire dans un mot devenu valise depuis qu’il est récupéré… y compris par la France insoumise? En effet, ni LR ni le RN ne se risquent plus à proposer la sortie de l’euro et encore moins le Frexit, qu’ils savent encore impopulaires. Les discours oublient ainsi souvent les questions complexes de souveraineté monétaire ou agricole et se contentent de faire mention de réindustrialisation et de contrôle des frontières, que ce soit pour lutter contre les mouvements migratoires massifs ou taxer les produits d’importation trop compétitifs. Pour autant, ils savent que le coût de la main d’œuvre et le carcan de l’euro empêchent toute dévaluation et que la fiscalité est plus élevée en France que chez nos voisins. Sans oublier les directives de l’Union européenne « obligeant » les pays membres à accueillir les migrants ou à maintenir le regroupement familial instauré… par Giscard!

Si évoquer et invoquer le souverainisme ne leur coûte pas grand-chose puisqu’ils sont dans l’opposition, adopter des mesures souverainistes sans sortir de l’Union européenne s’ils parviennent demain aux responsabilités sera la quadrature du cercle. Sans doute la droite populiste sera-t-elle un jour contrainte de revenir à des propositions plus radicales si elle veut garder – et amplifier – le vote populaire qu’a réussi à acquérir le RN. Peut-être une personnalité de droite non issue des rangs d’un parti politique trouvera-t-elle alors la clé de sortie de l’Europe maastrichtienne pour siphonner les voix du RN – comme l’avait fait Sarkozy en 2007? De ces millions de voix de Français découragés qui se sentent envahis, accablés de taxes et qui craignent pour l’avenir de leurs enfants.

Les Droites aujourd'hui

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L'abécédaire du souverainisme

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Jacques Séguéla, une vraie langue de pub

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Jacques Séguéla © Jacques BENAROCH/SIPA 00883403_000017

À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

« Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit »

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content= »A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?« ](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

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«La laïcité est donc la religion de la France ?»

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Une pancarte brandie sur laquelle il est écrit : "J'enseignerai toujours la laïcité", lors de la manifestation à Paris en hommage à Samuel Paty, le 18 octobre 2020. © CELINE BREGAND/SIPA Numéro de reportage : 00986540_000004

Au-delà de l’aspect politique de l’islam, l’ordre psychique et l’éducation doivent être pris en compte pour résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, selon le psychanalyste Jean-Luc Vannier


Après plus de trente-trois années d’enseignement dans les universités en France et à l’étranger, je peux, au nom de nombreux collègues, témoigner des difficultés croissantes à m’exprimer librement dans le milieu universitaire français. L’intolérance religieuse y joue un rôle nettement plus important que celui de l’extrémisme politique. Les professeurs sont conscients du fait qu’ils ne sont pas, hélas, soutenus par une hiérarchie qui, outre la lourdeur des procédures administratives pour de « simples » conseils de discipline, craint avant tout d’éventuels emballements médiatiques. Lesquels pourraient conduire à une crise politique. Le slogan est et demeure « Pas de vague ». En raison de leur histoire, la compréhension du terrorisme islamiste et de l’extrémisme de droite diffère en France et en Autriche. La montée de l’extrême-droite en France peut, en grande partie, s’expliquer par l’inaction du pouvoir politique face à la menace islamiste : sublata causa, tollitur effectus (« La cause supprimée, l’effet disparaît »). 

L’inaction des élites politiques 

Dès 1995, les services français du renseignement intérieur (DST et RG) signalaient dans des rapports confidentiels le danger posé par le lien entre l’islamisme et diverses formes de criminalité dans les banlieues des grandes villes françaises. C’était la « principale menace pour les dix prochaines années », selon l’un des rapports de l’époque. Mais les autorités – quel que soit le parti politique au pouvoir – n’en voulaient rien savoir et ne souhaitaient rien entreprendre afin de ne pas mettre en danger la paix civile : « il ne faut pas allumer un incendie que nous serions incapables d’éteindre » selon l’un des spécialistes[tooltips content= »Les violences de 2005 dans plusieurs banlieues auront prouvé la justesse de cette analyse. »](1)[/tooltips]. Cela a notamment permis à de nombreux responsables politiques locaux de garantir leurs réélections en s’assurant, contre diverses subventions, de l’appui du « vote musulman ». Beaucoup de ceux qui crient aujourd’hui au loup n’auront pas été les derniers à le faire entrer dans la bergerie. Le prix à payer est malheureusement devenu très élevé dans notre vie quotidienne.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Dans les années 1990, ces mêmes services de renseignement ont accordé une attention particulière au concept d’islam « activiste ». Cela concernait des personnes qui, par leur engagement et leurs activités militantes, s’efforçaient d’influencer ou de modifier le cadre législatif, voire constitutionnel de l’État, en tentant de le rapprocher ou d’y intégrer les normes religieuses de la charia. Et ce, en tenant scrupuleusement compte du fonctionnement démocratique des institutions. Ce terme d’islam « activiste » a été occulté par les attentats de septembre 2001 – on pensera au mécanisme du « souvenir-couverture » de Freud[tooltips content= »Sigmund Freud, « Des souvenirs-couverture », Œuvres complètes, III, 1894-1899, PUF, 2016, pp. 253-276. »](2)[/tooltips] – et recouvert par des termes réducteurs dans leur opposition tels que « islam modéré » et « djihadistes ». Cela a relégué dans l’ombre le phénomène sans doute le plus délétère pour notre société. Si la psychanalyse ne prône pas une catégorisation et une typologie excessives – une approche plus spécifique de la psychologie – il serait intéressant de réactiver ce concept d’islam « activiste » afin de se débarrasser d’une dichotomie devenue complètement inopérante, sauf à masquer l’essentiel de la problématique.

L’islam politique directement visé en Autriche

Ce concept vient opportunément de ressurgir au travers de la différence – ô combien manifeste – de traitement du terrorisme islamiste entre Paris et Vienne : si le président français entend lutter contre « l’islam radical », le chancelier autrichien a bien saisi la nécessité de cibler également « l’islam politique ». La nuance est loin d’être purement sémantique : le premier porte tout son effort sur le pic, aussi spectaculaire que tragique, de l’iceberg terroriste, le second élargit son combat à sa couche médiane. Plusieurs spécialistes autrichiens, universitaires ou militaires, semblent moins hésiter que leurs homologues français à qualifier l’islam de « projet politique », ne serait-ce qu’en invoquant l’alinéa 7 de l’introduction du texte coranique qui précise : « Le Coran est une Constitution Suprême qui organise la vie – tant spirituelle que temporelle – des Musulmans qui vivent dans la Cité-État ». Sans doute l’option même de désigner « l’islam politique » ou « activiste » comme un des éléments de réponse judiciaire aux attentats terroristes est-elle d’un maniement politique – et électoral – plus sensible en France qu’en Autriche.

La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.
La police déployée dans Vienne au matin du 3 novembre 2020 © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509494_000011.

Le volet judiciaire mériterait à ce titre une réflexion approfondie, ne serait-ce que la tendance croissante à l’utilitarisme pénal dont le paradigme dans la réalité serait sans doute l’incapacité à prononcer des peines privatives de liberté en raison du manque de places dans les établissements pénitentiaires. Ou bien encore la mise en cause de l’équivalence symbolique entre acte et sanction dont témoignent les controverses suscitées par la notion de « rappel à la loi » pour des actes peut-être susceptibles d’intégrer le registre des délits. Sans parler de la confusion, déjà dénoncée par Lacan en 1951, entre une recherche légitime d’humanisation de la peine et la décriminalisation de la sanction : « la civilisation de la performance, écrivait-il, ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ».

L’islamisme, un phénomène religieux et d’ordre psychique

Tout comme je l’ai mentionné dans une précédente étude[tooltips content= »Jean-Luc Vannier, « Réflexions psychanalytiques sur le terrorisme djihadiste: de l’autopunition à l’autodestruction », in Radicalisation et radicalité, Une Voie de la destructivité, Psychiatrie Française, Vol. XXXXVIII, 2/17, Octobre 2017, pp. 91-110. »](3)[/tooltips], la différence entre le normal et le pathologique dans la psyché humaine est une affaire de degrés et non de nature : appliquée aux auteurs des attentats terroristes, cette approche pourrait conduire à d’utiles correspondances. Et éclairer le clivage qui s’opère, souvent dans des délais extrêmement brefs, entre la vie – parfois relativement dissolue – de ces personnes et leur basculement dans une stricte radicalisation. En tant que tel, l’islamisme reste un problème qui n’est pas seulement un phénomène religieux mais aussi d’ordre psychique et lié à l’éducation. En témoigne l’échec patent de la méthode de déradicalisation visant à mettre le détenu radicalisé en présence d’un spécialiste du Coran en charge de lui démontrer, par des références incontestables de doctes musulmans et dans un dialogue ciblant rationnellement sa conscience, que son interprétation est erronée. Il est ainsi permis de s’interroger sur la récente initiative du gouvernement français de faire apprendre la langue arabe à l’école, alors que la connaissance du français faiblit, pour ne pas dire qu’elle périclite : le français est une langue qui véhicule des valeurs fondamentales rejetées par l’islamisme, et peut-être même par l’islam en général. Il sera très complexe de parvenir à « désimprégner » l’apprentissage de la langue arabe des représentations dogmatiques qui lui sont durablement et solidement accolées : conflit israélo-palestinien, langue originelle du Coran…. Je n’évoque même pas l’idée de séjours linguistiques en immersion totale dans le pays étranger concerné!

À lire aussi, Hala Oukili et Gil Mihaely : L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

En tant que professeur d’étudiants étrangers dans le cadre du programme Erasmus, je dois faire preuve de beaucoup de pédagogie afin de leur expliquer le concept essentiel de laïcité (loi de 1905 et article 1 de la Constitution française) d’un point de vue historique. Ces étudiants ont une sorte de « culture-monde » qui se caractérise par le relativisme – tout a la même valeur –, par l’immédiateté – la densité du temps et sa perspective n’existent plus – et par la domination actuelle de l’image aux dépens de la pensée. Ne conseille-t-on pas aux étudiants en école de journalisme d’écrire de courts articles comme condition sine qua non de leur lisibilité ? Malheureusement, ces étudiants sont très mal préparés à comprendre les spécificités de la culture et de la civilisation françaises. Pour les étudiants du monde arabo-musulman et parfois même pour ceux des Etats-Unis, le problème paraît même insurmontable. Certains me disent dans un étonnant raccourci: « La laïcité est donc la religion de la France ? », comme s’il leur était impossible de vivre sans croyance religieuse. C’est pourquoi la langue française est si importante pour comprendre ce concept de « laïcité ». Je renvoie à mon étude sur les regrettables évolutions de la langue française dans une approche psychanalytique et récemment publiée dans Le Carnet Psy[tooltips content= »http://www.carnetpsy.com/article.php?id=3242″](4)[/tooltips]. Nonobstant ces développements, la langue française reste profondément liée à notre histoire et à notre culture.

D’une manière plus générale, il s’agit, me semble-t-il, d’une mutation de l’économie libidinale fondée à l’origine sur les mécanismes de répression décrits par Freud – « La culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel »[tooltips content= »Sigmund Freud, « Malaise dans la culture », Œuvres complètes, XVIII, 1926-1930, PUF, 2015, p. 285. »](5)[/tooltips] – et destinés à servir à des réalisations culturelles et de civilisation. Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis sur la recherche sans contrainte d’une jouissance immédiate et où le plaisir sexuel n’est même plus la norme pour les autres types de jouissance : il y a, dans une certaine mesure, une désintrication de la libido sexualis ou, plus analytiquement exprimé, une déliaison de la pulsion sexuelle de mort. Les jeunes générations nient l’asymétrie fondamentale qui existe dans toute relation humaine et ce, paradoxalement, par une valorisation apparente des différences doublée d’une prétention morale à l’égalité.

Le malaise dans la culture

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La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Nous sommes heureux et fiers de vous annoncer que le Pakistan a une ministre chargée des Droits de l’Homme!

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Chargée des droits de l'Homme du Pakistan Shireen Mazari, image d'archive © B.K. Bangash/AP/SIPA Numéro de reportage: AP21489347_000002.

«Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux Juifs», estime la ministre pakistanaise Shireen Mazari. Ben voyons…


Jusqu’il y a peu nous ignorions l’existence de Shireen Mazavi. On vivait sans elle et on vivait mal. Une personne – cette personne – nous manquait et tout était dépeuplé.

Par islamophobie nous détournions notre regard du Pakistan. Alors que Shireen Mazavi, pas rancunière pour un sou, a les yeux rivés sur nous. Ainsi elle nous a alertés sur des choses horribles qui se passaient dans notre pays.

Des déclarations mensongères et détestables

Shireen Mazavi nous a appris que la France faisait aux musulmans ce que les nazis faisaient aux Juifs. Elle a également relevé une ignominie supplémentaire : les élèves musulmans sont, selon elle, fichés et marqués d’un signe distinctif. Le gouvernement français s’est offusqué de ces « déclarations mensongères et détestables ».

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Comme souvent il a été mal inspiré. Car nous avons tous croisé des écoliers musulmans portant, cousu sur leur vêtement un croissant jaune, l’équivalent de l’étoile jaune des Juifs. Quant aux chambres à gaz, les services secrets pakistanais, toujours très efficaces, ont découvert qu’on en avait installées au Fort de Brégançon. On les désactive pour l’été quand Macron vient s’y reposer.

Au Pakistan le blasphème est puni de mort…

Ce qui nous intéresse dans l’histoire, ce ne sont pas les propos de l’accorte Shireen Mazavi. D’après certains commentateurs, elle ressemble à Esther Benbassa. C’est une calomnie: la sénatrice EELV est beaucoup mieux ! Refermons vite cette parenthèse misogyne.

Ce qui nous chiffonne c’est l’intitulé du poste qu’occupe Shireen Mazavi : ministre chargée des Droits de l’Homme ! Au Pakistan les droits de l’Homme doivent s’effacer devant les droits d’Allah qui a tous les droits. Le blasphème y est puni de mort. De même s’agissant de la conversion. Une jeune chrétienne y a été condamnée au châtiment suprême pour avoir bu de l’eau d’un puit réservé aux musulmans. Non sans mal les Américains ont réussi à l’exfiltrer du Pakistan.

A lire aussi: J’ai rencontré Asia Bibi

Il nous semble également que le ministère de la charmante Shireen Mazavi devrait s’appeler autrement : chargée du Droit des Hommes. Car là-bas les femmes n’ont comme seul droit que celui d’obéir à leur père, à leur frère ou à leur époux. C’est donc avec l’assentiment de son mari que Shireen Mazavi a pu devenir ministre. Vous vous demandez certainement s’il y a des asiles psychiatriques au Pakistan ? Il y en a. Là-bas on les appelle madrassa.

Sociologie pornographique

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© Cover Images/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31442144_000056

Dans Libération, le sociologue Florian Vörös déplore que «beaucoup d’hommes aient du mal à fantasmer en dehors des schémas de domination masculine…»


Franchement, sociologue, ce doit être un boulot éreintant. Voici qu’un certain Florian Vörös, enseignant-chercheur à l’université de Lille (bref, il a déposé un sujet de thèse — une recherche forcément indispensable au bonheur de l’humanité) expose ses découvertes sur l’univers du fantasme pornographique. C’est Libé, toujours à la pointe en ce domaine, qui nous expose ses découvertes.

Tenez-vous bien: pour analyser les représentations pornographiques des Français, notre vaillant sociologue, ne reculant devant aucune dépense, en a interviewé une trentaine. Sur 40 millions en âge de passer à l’acte. Et de cet échantillon statistique impressionnant (marge d’erreur 100%), il déduit quelques conclusions épastrouillantes.

Illustration du site internet Youporn
Illustration du site internet Youporn

« Domination masculine, soumission féminine : ils sont nombreux à citer ces deux grands totems de l’ordre sexuel pour atteindre l’excitation et la jouissance. » Bref, il semble bien que la pornographie soit « genrée », comme disent les érudits qui parlent le Libé dans le texte. On ne s’en serait pas douté. Il faudra que j’en parle à Jacquie et Michel, qui sans Florian Vörös risqueraient de sélectionner des scénarios impropres à la psyché masculine…

À noter que notre défricheur d’hémisphères sud ne connaît pas grand-chose au fond à la pornographie, qui fait grand cas de bi et de transsexuels. On ne peut pas tout savoir quand on est sociologue. Ou alors, épuisé par sa (qué)quête, n’a-t-il pas plongé au delà de la superficialité de l’offre, qui suit rigoureusement le potentiel économique des clients : faut-il rappeler que, même gratuit, un site pornographique est toujours marchand ? Que faire, sinon conseiller à cet homme de gauche (forcément de gauche, sinon Libé n’en parlerait pas, il doit être copain avec Geoffroy de Lagasnerie, autre sociologue de hasard) de lire enfin le chapitre du Capital consacré au fétichisme de la marchandise… Mais il semble bien que les gens de gauche oublient, ces temps-ci, de lire Marx. Trop bourgeois, et pas assez bohème…

A lire aussi: Débat public: l’intolérance crasse de Geoffroy de Lagasnerie

Non content de vivre dans un monde où rien n’existe que le masculin et le féminin (il y avait au XVIIIe des ouvrages libertins qu’on ne lisait que d’une main, notre sociologue a dû écrire sa thèse de la main gauche, l’autre étant occupée à s’imprégner de sites ad hoc, comme on dit chez les aiglefins), Florian Vörös, au prix d’un effort intellectuel inouï, a réalisé que nombres de consommateurs de pornographie  apprécient encore « l’érotisation des stéréotypes sociaux » : « Jeunes Arabes à la virilité exacerbée, jeunes femmes asiatiques forcément soumises et disponibles, le genre véhicule de nombreuses idées reçues concernant le genre et la race qui viennent alimenter les machines fantasmagoriques masculines. » Nous sommes époustouflés devant tant de sagacité.

À noter qu’il a oublié les Noirs, toujours dotés dans les films de virilités étonnantes, qui régulièrement violent des femmes à la peau la plus claire possible dans des gangbangs spectaculaires. Voir le site pas du tout raciste Blacksonblondes. Mais évoquer la question pendante, si je puis dire, du sexe surdimensionné des Noirs (désolé, c’est une fable, Serge Bilé a fait un sort il y a bien des années à cette légende), a pu lui paraître politiquement incorrect. Stigmatisant, presque. Entre évoquer la « virilité exacerbée » des Noirs (celle des Maghrébins est beaucoup plus rare, je signale à notre athlète de l’intellect que la pornographie évoque surtout les dispositions anales des Maghrébines, dont il ne parle pas) en prononçant ce mot, « Noir », et plaisanter sur la masochisme supposé des Asiatiques, Florian Vörös a choisi. Sauf que les sites BDSM — les Hongrois en sont les maîtres incontestés — utilisent fort peu d’Asiatiques, ils préfèrent les Blanches pâles, les traces de fouet ou de canne s’y lisent mieux… Les Japonaises ne sont explicitement sollicitées que pour le shibari (lire absolument Hôtel Iris de Yōko Ogawa) et le groping — le tripatouillage de sphères dans les transports en commun. À chacun son champ d’expertise.

A lire ensuite, entretien avec HPG: «Un bon acteur X, c’est souvent quelqu’un qui n’a pas de succès dans sa vie privée»

Pour écrire, il y a dix ans, la Société pornographique, je me suis documenté, et parfois in vivo. Il n’y a que sur les tournages que l’on constate qu’en France au moins, les réalisateurs chevronnés sont aux petits soins pour leurs actrices. Mais surtout, parce que j’ai lu dans ma vie quelques livres de bons auteurs, ce à quoi n’a pu se résoudre Florian Vörös, j’avais eu à cœur de séparer pornographie et érotisme, fantasme et désir — une distinction qu’ignore Florian Vörös, dont je préfère ne pas imaginer la sexualité personnelle.

Un sociologue sérieux devrait analyser (avec un y, hé, imbéciles !) ce qu’il en est vraiment du radada hexagonal. Ce qu’ont fait Natahalie Bajos et Michel Bozon en 2008 dans leur monumentale Enquête sur la sexualité en France, qui leur fit contacter plus de 100 000 personnes (taux d’erreur proche de 0) de tous âges et toutes classes sociales. Mais tous deux sont des sociologues sérieux, pas des chercheurs de poils de cul à couper en quatre.

Hôtel Iris

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La société pornographique

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L’islamisme, le surmoi de l’islam ?

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Marche contre l'islamophobie, Paris, 10 novembre 2019 © Philippe Labrosse/Hans Lucas/AFP

Après des décennies de violence on ne peut plus dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme. Chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, de l’indulgence à la justification, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. 


« Ici les gens sont tranquilles, pas genre djihadistes, encore moins terroristes. Mais à l’intérieur d’eux, une petite voix leur souffle que condamner le voyage en Syrie serait un peu se trahir et qu’une fille portant le voile sera toujours mieux que celle aimant la fête. »

C’est ainsi qu’une jeune musulmane âgée d’une trentaine d’années décrit dans Le Monde, quelques jours après l’attentat du Bataclan, l’ambiance à Clichy-sous-Bois. Elle était amie avec Hasna Aït Boulahcen, tuée pendant l’assaut des forces de l’ordre à Saint-Denis contre la planque de son cousin, Abdelhamid Abaaoud, planificateur présumé des attentats du 13 novembre. La jeune femme parle de « gens tranquilles », ceux qu’on évoque sur les plateaux de télé comme « des Français comme vous et moi », qui ne pourraient pas faire de mal à une mouche. La diversité, la nouvelle petite classe moyenne intégrée, des gens sans histoire, ni terroristes ni fichés S. Sauf que beaucoup entendent une petite voix intérieure qui instille en eux le rejet de leurs concitoyens non musulmans et de leurs mœurs. Cette petite voix les empêche de condamner sincèrement chez eux, hors caméras, devant leurs enfants et leurs proches, ces autres, pas tranquilles du tout, qui tuent leurs concitoyens.

À lire aussi: Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

Djihadistes, islamistes, musulmans : ces trois cercles concentriques sont-ils intrinsèquement liés ?

Samedi 17 janvier 2015, dix mois avant les attentats du Bataclan et dix jours après ceux qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo. À la Grande Mosquée de Paris, centre historique de l’islam traditionnel, des adultes suivent, tous les samedis et dimanches, de 9 heures à 19 heures, une formation d’imam ou d’aumônier.

Les 10 et 11 janvier, ces cours avaient été suspendus. Une semaine plus tard, Ariane Chemin et Anna Villechenon, deux journalistes du Monde, y assistent à une séance où les élèves imams sont invités à échanger autour des « événements », terme qui désigne en ce lieu les attentats des 7, 8 et 9 janvier – et qui, volontairement ou pas, rappelle la grammaire de la guerre d’Algérie. Les journalistes le constatent très vite : « Personne ici ne se sent Charlie. » Le formateur, Missoum Chaoui, aumônier pénitentiaire en Île-de-France, non plus. Il encourage ses étudiants à ne pas laisser dire que les attentats ont été commis au nom de l’islam, ou au nom de Mahomet. « Ouvrez vos pages Facebook, allez sur Internet. Ils ont sorti leurs plumes empoisonnées, sortez les plumes de la paix pour dire qui était vraiment le Prophète. »

L’un des futurs cadres de l’« islam de France », un vieil homme à bonnet blanc, dit ne pas croire « la version des médias ». Pour lui, « le scénario des attentats est préparé d’avance par d’autres ». « On n’a pas vu leurs visages, explique-t-il, c’est la preuve à cent pour cent. » Quand le formateur essaie de le pousser dans ces retranchements, une femme prend la parole pour rappeler que « ce journal était au bord de la faillite, il y a beaucoup de musulmans en France, on a provoqué un événement… et maintenant ils ont beaucoup d’argent. » Conclusion du récit : « Certains hochent la tête, d’autres pas, mais la salle entière se tait, y compris le professeur. Deux ou trois questions plus tard, le cours est levé. »

Complotisme de bas étage

Cette scène ne s’est pas produite dans une des cités de Clichy-sous-Bois où habitent des Français « comme vous et moi », mais dans le temple de l’islam en France, dans l’école supposée former les imams et les aumôniers dont la République attend qu’ils se battent dans les rues des Trappes, des Argenteuil et des Saint-Denis contre ceux qui dévoient l’islam. Et on découvre que, dix jours à peine après les attentats qui ont frappé la nation de stupeur, ces « hussards de l’islam de France » assument devant des journalistes un complotisme de bas étage et une haine de l’un des trois piliers de la devise française : la liberté ; qu’ils insinuent, affirment même que Coulibaly et les frères Kouachi auraient agi « pour le compte des services »… Où s’arrête ici l’islamisme et où commence l’islam qui n’a rien à voir avec lui-même ? Comment ne pas généraliser ? Cette scène rapportée par Le Monde ne rend-elle pas légitime l’amalgame entre les « tranquilles » qui n’en pensent pas moins et ceux qui passent à l’acte ?

Six ans ont passé depuis, Chems-eddine Hafiz est désormais à la tête de la Grande Mosquée de Paris. En 2006, avec ses confrères Me Szpiner et Me Bigot, il avait assigné en justice Charlie Hebdo pour avoir publié les caricatures de Mahomet, mais maintenant, on soupçonnerait presque que l’imam Chalgoumi est son spin doctor tant ses discours sont républicains et applaudis. Ce 21 octobre, quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, Hafiz a cependant dû rendre des comptes face à Patrick Cohen sur Europe 1. « En 2006, vous étiez avocat. Vous regrettez la plainte contre Charlie ? » lui demande le journaliste.

« Non, pas du tout, car c’est une histoire de contexte. Il était important de faire de la pédagogie. J’ai voulu à travers cette plainte montrer que nous sommes républicains. À l’étranger : on brûlait des drapeaux devant les ambassades de France. Moi je voulais dire aux Français que nous portons plainte, nous ne lançons pas de fatwas. » Pas mal trouvé. Nous préférons en effet ceux qui saisissent la Justice à ceux qui égorgent. Seulement, c’est aussi à l’occasion de ce procès retentissant, perdu par les censeurs, qu’on a accroché une cible dans le dos à ceux de Charlie.

Les propos des apprentis imams quelques jours après les tueries de janvier 2015 exposent les murs anthropologiques invisibles qui, derrière une apparente intégration, séparent une fraction non négligeable des musulmans français, particulièrement de la jeunesse, du reste de la société. Et ne parlons pas des Français issus des sociétés africaines traditionnelles, musulmanes ou pas. Cela ne date pas d’hier.

Pendant les années 1990, Magyd Cherfi était le chanteur, d’origine kabyle, du groupe toulousain Zebda, incarnation d’une gauche qui n’avait pas encore répudié les prolétaires pour les immigrés. En 2016, dans Ma part de Gaulois, il raconte l’histoire de sa famille installée en France au début des années 1960 dans une cité HLM à Toulouse. Il est élevé en vase clos dans un environnement où la culture arabo-musulmane est hégémonique. Pour nombre de voisins de sa cité, la France est une criminelle qu’il faut exploiter avant de retourner au pays. Mais Magyd a de la chance : sa mère s’intéresse à sa scolarité quand celles de ses copains pensent que l’école est une perte de temps et l’intégration, une bonne blague. Lui-même, bon élève, est traité de « pédé » et la violence de ses petits voisins l’empêche d’inviter chez lui ses camarades de classe « français ». En somme avant de conclure qu’il est « rejeté par la France », Magyd Cherfi raconte comment, bien avant le chômage de masse et la crise économique, les Maghrébins de sa cité d’enfance rejetaient collectivement la France comme patrie. Pire, ceux qui, comme ses parents, voulaient profiter des opportunités d’émancipation qu’offre la France subissaient une pression sociale pouvant aller jusqu’à la violence physique.

Cinq ans plus tard, il offre un tout autre récit. Le 5 octobre 2020, invité sur France Culture pour évoquer son dernier livre La Part du Sarrasin, il déclare : « Mes parents vivaient tête baissée, je voyais mes copains échouer à l’école, les quartiers nord de Toulouse où on vivait c’était des petites Algérie. La France a un vœu pieu, celui de l’universalité et, en même temps, “n’allons pas trop loin”. » Lui qui avait eu le courage (ou l’inconscience) de raconter des faits bruts, de témoigner du refus de l’intégration par nombre d’habitants des quartiers de son enfance, a réécrit l’histoire. Et cette fois, il n’y a pas Malika Sorel pour lui porter la contradiction, comme dans Répliques en octobre 2016.

Quatre grands groupes

Une ligne directe relie les voisins toulousains des Cherfi des années 1960-1970 aux élèves imams de la Grande Mosquée de Paris et aux voisins de Hasna Aït Boulahcen à Clichy-Sous-Bois de 2015. Et malheureusement, de nombreuses études et ouvrages laissent penser qu’on peut généraliser ce constat à une partie importante de la « rue musulmane » en France. Dans Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France, ouvrage paru en 2016, le sociologue Tarik Yildiz distingue, à partir des entretiens qu’il a menés, quatre grands groupes de musulmans : les « superficiels », les « exclusifs », les « communautaristes » et enfin les  « discrets ». Les musulmans « superficiels » se caractérisent par une forte dissonance entre leur pratique légère et leur vision ultra ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes (souvent ex- ou toujours délinquants), la religion est composée de deux listes de cases à cocher, l’une menant au paradis, l’autre en enfer. Ils ne respectent pas eux-mêmes cet ensemble rigide, d’où leur sentiment de culpabilité qui les prédispose à considérer comme des modèles ceux qui appliquent la règle à la lettre. Ces derniers sont les « musulmans exclusifs », souvent salafistes. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs » ont changé de manière spectaculaire et abrupte, en quelques semaines ou mois. Ils appliquent très strictement les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.

Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre "Ma part de Gaulois", Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP
Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, présente son livre « Ma part de Gaulois », Toulouse, 14 septembre 2016.© Rémy Gabalda/AFP

À côté de ce noyau dur, on trouve les « communautaristes ». Contrairement aux deux groupes précédents, ils ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils tentent de développer une pratique collective de l’islam, nécessairement plus consensuelle, et ne tiennent donc pas un discours radical. En revanche, ils réclament des passe-droits en tant que musulmans, conformément à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui est leur société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines, une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier, etc.

Prime du prestige

Restent, enfin, les musulmans « discrets » – ceux qui sont profondément comme vous et moi. Parfois très pratiquants, ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites, mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire et font des accommodements dans l’espace public. On peut espérer que, dans les générations les plus âgées en tout cas, ils sont majoritaires.

Le problème, c’est que ce sont les plus radicaux, dans le discours et dans l’ostentation, qui ont le vent dans le dos, car ils bénéficient d’une « prime du prestige ». C’est ainsi que le jeûne du ramadan, le hallal ou le voile se sont très largement répandus ces trente dernières années, la majorité s’alignant progressivement sur les plus actifs des « exclusifs », essentiellement salafistes. En revanche, les « discrets » n’ont que très peu de prise sur les « communautaires » et « superficiels ». D’autres travaux, plus rigoureux au plan statistique, comme ceux de l’institut Montaigne (« La fabrique de l’islamisme », 2018) ou l’enquête réalisée par la Fondation Jean-Jaurès pour Charlie Hebdo début septembre, conduisent à la même attristante conclusion : les salafistes semblent être le surmoi, la « petite voix intérieure », d’un grand nombre des musulmans français.

Les témoignages d’enseignants et de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire

L’attentat islamiste qui a visé Samuel Paty le 16 octobre 2020 ne fait hélas que confirmer cette thèse. L’enquête de police, que nous avons pu consulter, montre comment la chasse à l’homme blasphémateur a mis à contribution le musulman offensé, le musulman indigné, le musulman lyncheur, l’islamiste politique et enfin le djihadiste.

À lire aussi, Aurélien Marq: Cé-pa-ça-li-slam !

La France se réveille avec la gueule de bois. Les témoignages d’enseignants et plus généralement de fonctionnaires s’enchaînent, révélant que l’assassin n’était ni un cas isolé ni un loup solitaire. Même la parole des théologiens se libère. Le 22 octobre, dans « Balance ton post » (C8), Tarek Oubrou, l’un des clercs les plus influents de l’islam de France, est interrogé sur « l’amalgame » : « Vous savez, la frontière est très mince entre l’islam et l’islamisme […]. L’islamisme n’a pas inventé de nouvelle doctrine, il a recyclé la théologie politique ancienne. » L’ennui, c’est que l’islam non plus n’a pas inventé une nouvelle doctrine susceptible d’accompagner son acculturation à la pensée critique. Le résultat, c’est que cette « frontière mince » est de plus en plus impalpable.

Lutter contre la glottophobie ne nous rendra pas nos identités régionales

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Le député de la septième circonscription de l'Hérault Christophe Euzet, en 2018 © Alain ROBERT/SIPA Numéro de reportage : 00861817_000041

Le projet de loi contre les discriminations envers les accents chantant de province est un enfer pavé de bonnes intentions


Octobre 2018. Jean-Luc Mélenchon est sous tension, ciblé par la justice qui a ordonné la perquisition du siège de La France Insoumise. Le député de Marseille s’emporte face à un journaliste au fort accent du sud-est, répondant à une question gênante en l’imitant de manière pagnolesque et en sous-entendant que le malheureux ne s’exprimait pas en français, comme s’il se rangeait du côté de la prononciation normée de la France des élites qu’il se plaît pourtant à affronter – du moins, dans les ors de l’Assemblée nationale -. Depuis cet incident, la lutte contre la « glottophobie » ne cesse de s’intensifier.

Laetitia Avia, l’avant-garde de la macronie

La première à frapper fut Laetitia Avia qui, réagissant à l’imitation de l’insoumis Marseillais, prétendit vouloir proposer une loi contre les discriminations linguistiques. Se faisant pour un jour la championne de la France de l’intérieur, Laetitia Avia questionnait alors Paris, ses médias et ses élites politiques : « Parle-t-on moins français avec un accent? Doit-on subir des humiliations si on n’a pas d’intonations standardisées ? Parce que nos accents sont notre identité, je dépose, avec des députés de la majorité, une proposition de loi pour reconnaître la glottophobie comme source de discrimination. (…) L’accent qu’il soit mosellan, ch’ti, du sud, parisien ou encore banlieusard est partie intégrante de l’identité de nombreux Français »

Laetitia Avia le 9 juillet 2019. SIPA, 00915665_000059
Laetitia Avia le 9 juillet 2019.
SIPA, 00915665_000059

Le lendemain, Laetitia Avia se ravisait. Peut-être consciente du ridicule de sa proposition ou de l’abondance de textes luttant contre les discriminations de toute nature dans le droit positif français, la députée prétendit avoir voulu donner une leçon à Jean-Luc Mélenchon. Son idée fit pourtant florès puisque ce qui n’était qu’une boutade est devenu une proposition de loi très sérieuse que porte désormais le député de la septième circonscription de l’Hérault, Christophe Euzet (Agir ensemble). Selon lui, les accents ont disparu à la télévision au profit du français standard. Dénonçant une pratique « monolithique du français » qui a fini par effacer les « aspérités de notre pays », réduisant la représentation des différentes régions du pays.

Télévisions, conviez Gabriel Robin sur vos plateaux!

Le constat dressé par le député Euzet est juste. Nous Français du sud-ouest – l’auteur de ces lignes est un natif de Toulouse doté d’un fort accent -, sommes par exemple plus visibles dans les émissions de cuisine et les talk-shows sportifs que dans les émissions de débats politiques. Dans le contexte particulier du rugby ou du cassoulet, notre accent apporte un supplément d’âme, une touche d’authenticité de bon aloi. Il sera en revanche suspect, voire ridiculisé lors d’une discussion plus sérieuse. Nous serons soupçonnés de ne pas être vraiment sérieux, ni même crédibles. Le seul avantage à cet état de plouc-émissaire est que nous pouvons dire les choses qui fâchent avec le sourire !

Pour autant, faut-il espérer d’une nouvelle loi au potentiel liberticide évident qu’elle vienne rééquilibrer la représentation régionale française dans les médias et les institutions ? Non. Cette proposition de loi est, comme souvent, un enfer pavé de bonnes intentions. Elle donne à la France centrale, celle des petites patries charnelles, l’occasion d’entrer dans la danse du ventre de la victimisation, d’avoir elle aussi son petit narcissisme communautaire, de prétendre qu’elle est « plus discriminée que les autres ». Un fort accent peut être un désavantage à l’emploi. Il faut le dénoncer au cas par cas, comme toute autre discrimination injuste. Ni plus, ni moins. Mais généraliser ces cas rares finirait par imposer des quotas de chtis, d’Alsaciens ou de Toulousains dans les émissions de radio, afin que tous les « accents soient présents à parts égales ».

Soyons fiers de nos accents. Ne nous laissons pas intimider, moquons-nous du Français pincé et standard comme eux se gaussent de nos R roulés à la façon des choux farcis de Philippe Etchebest. Nos accents ne sont pas des atouts à faire valoir pour se rapprocher du « populo » ou pour donner une image tronquée de France réelle. Le label rouge poulet jaune du Gers attribué à Jean Castex n’a pas changé ses orientations politiques. Lui et les autres doivent être jugés sur leurs actions et pas sur leurs caractéristiques ethniques, sociales ou linguistiques. Un accent ne fait pas de vous un être bon par nature… pas plus qu’une couleur de peau. Nos accents ne nous rendront d’ailleurs pas nos identités régionales, elles n’en sont qu’une petite survivance.

Jonathann Daval ne pouvait avouer plus que ce qu’il est parvenu à appréhender de lui-même

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Jonathann Daval, le meurtrier d'Alexia Fouillot, le 2 novembre 2017 à Gray (Haute-Saône). À droite, les parents Fouillot. © SEBASTIEN BOZON / AFP

La fascination des citoyens pour des faits divers aussi violents que mystérieux, et l’intense médiatisation de certains procès d’assises ne sont pas sans effets pervers. Philippe Bilger les analyse.


L’accusé Jonathann Daval a été condamné,le 21 novembre, à 25 années de réclusion criminelle, sans peine de sûreté, par la cour d’assises de la Haute-Saône après que l’avocat général avait requis la réclusion criminelle à perpétuité.

Les parents de la victime Alexia Fouillot ont salué « une très bonne décision » et les avocats de la défense ont annoncé que Jonathann Daval n’en relèverait pas appel.

On pourrait, à partir de ces éléments, ne pas s’interroger plus avant et considérer que Justice a été faite et qu’elle a été bien rendue. D’autant plus que pour la conduite des débats aucune critique n’a été émise sur la maîtrise du président Matthieu Husson.

Celui-ci a su, parfois, au contraire, avec intelligence et intuition, favoriser des dialogues et des confrontations, sans s’y immiscer, dans l’espérance de sincérité, d’émotion et de moments intenses qui pourraient constituer le drame judiciaire en un bienfaisant mélodrame.

Pourtant, en dépit de cette indéniable qualité, je n’ai cessé de ressentir un malaise tout au long de cette histoire criminelle, depuis sa découverte et l’interpellation de Jonathann Daval jusqu’à sa conclusion avec l’arrêt de condamnation.

J’ai bien conscience que n’ayant pas assisté au procès, je ne peux me prévaloir d’une connaissance directe mais sans immodestie de ma part, je n’ai pratiquement rien manqué de ce qui a été écrit ou dit sur ce crime, sur son auteur et les familles concernées par cette horreur. J’ajoute que ma perception inquiète s’est évidemment nourrie de mon expérience d’ancien avocat général à la cour d’assises de Paris.

D’une certaine manière, le professionnel et le citoyen se sont accordés pour les observations que je propose sans la moindre présomption. Elles tiennent compte de ce que j’ai tenté toujours de respecter dans mes fonctions d’accusateur public durant plus de 20 ans.

Médiatisation surabondante

D’abord je n’ai pas aimé cette médiatisation certes liée à la chose criminelle mais aux motifs parfois inspirés par des ressorts troubles. Non seulement elle a été surabondante depuis l’origine, dans un pluralisme désordonné, avant que le procès ait livré ses conclusions, mais elle a surtout continué à s’offrir ostensiblement dans les coulisses et la périphérie des débats eux-mêmes. L’autarcie royale et tellement nécessaire du procès a été battue en brèche par un certain nombre de déclarations qui à mon sens relevaient plus du narcissisme que du devoir.

Cette absence totale de décence m’a donné l’impression que nous n’étions plus dans le domaine de la légitime information mais dans celui d’une hystérisation qui avait pour conséquence d’entraîner dans sa course folle, et par réaction, les parents éplorés de la victime, ainsi que des intervenants judiciaires qui auraient dû se taire et garder pour les jurés leur argumentation.

Ainsi, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre une avocate des parties civiles répondre longuement aux médias la veille de sa plaidoirie et ainsi dilapider un verbe qui aurait dû n’être réservé qu’à la cour d’assises ! Je n’ai d’ailleurs pas été moins étonné de l’explication de ses réquisitions par un avocat général commentant sa demande de réclusion criminelle à perpétuité devant la presse sur le perron du palais de Justice de Vesoul !

À force de vouloir faire comprendre, on tombe dans une vulgarisation qui nous éloigne de l’essentiel, qui est le procès, pour nous faire tomber dans des commentaires et des paraphrases totalement inutiles.

Illusion dévastatrice

Au-delà de ces dérives de communication qui pouvaient en effet laisser croire, selon l’expression pertinente de Me Jean-Hubert Portejoie, que c’était à l’opinion publique de trancher, autre chose m’a perturbé qui se rapportait à cette exigence constante de vérité à laquelle l’accusé devait se soumettre, à cette répétition lassante et jamais satisfaite d’une injonction pour qu’il révèle ses ressorts, son mobile, ce qui soudain avait fait surgir, chez cet « homme ordinaire » selon la défense, le pire. On n’a pas cessé, durant tout le procès, d’attendre cette parole d’élucidation, de l’espérer, de l’entendre puis de ne pas l’accepter (Le Parisien).

Rien n’est plus absurde – et pourtant compréhensible de la part des proches de la victime – que cette sollicitation impérieuse, ressassée judiciairement et médiatiquement, pour obtenir des explications qui ne seront de toutes façons pas admises. Cette illusion est dévastatrice qui met constamment les parties civiles, dans ce procès comme pour tant d’autres que j’ai pratiqués, en état de déception.

D’abord elles réclament des lumières au moment même où l’accusé les donne si on se fonde sur la relation que Jonathann Daval a donnée de son crime le 19 novembre. Mais ces dernières ne seront jamais suffisantes comme s’il y avait, derrière le propos tenu et assumé, toujours des ombres, des mystères délibérément occultés.

Ensuite, cette revendication de transparence est d’autant plus malaisée à satisfaire que ceux qui la réclament ne sont pas prêts, la plupart du temps, à admettre que la relation honnête d’un processus criminel implique une interaction qui, face à une culpabilité et une malfaisance même indiscutables et reconnues, peut mettre en cause le comportement de la future victime.

Un crime est une histoire qui ne surgit pas de rien. Mais qui, obsédé par une vérité que le coupable refuserait prétendument d’avouer pleinement, serait capable d’écouter sans être offensé, sans frémir ? La victime doit être irresponsable à tout instant.

Procès hors norme

Enfin quelle étrange présomption de s’imaginer que l’accusé, même le plus lucide sur soi, est capable d’aller chercher dans ses tréfonds la totalité de ce qui l’a mobilisé pour le pire. À l’évidence il y aura toujours une part de lui qui lui demeurera inconnue. Même si d’autres ont toute liberté pour imaginer ce qu’elle peut être, comme par exemple une homosexualité refoulée : c’est la thèse d’un avocat Me Pierre Farge.

Jonathann Daval, à supposer qu’il n’ait pas tenté de tout livrer de lui, n’est pas coupable de n’avoir pas pu tout déchiffrer de ses pulsions, de ce qui l’a fait passer d’une humanité en partage à l’accomplissement d’un acte semblant l’en exclure. Il ne pouvait avouer que ce qu’il était parvenu à appréhender de lui, dans les obscurités tragiques dont Alexia a été la victime. Rien de plus, et c’était déjà beaucoup.

© PATRICK HERTZOG / AFP.
© PATRICK HERTZOG / AFP.

Je conçois que cette quête sans relâche des parties civiles et de leurs avocats s’est trouvée amplifiée et d’une certaine manière légitimée par la comédie initiale que Jonathann Daval a jouée quand avec ses larmes, son chagrin et sa faiblesse, il avait feint d’être, lui, une autre victime. Ce simulacre a sans doute laissé penser qu’il serait fatalement incapable de sincérité par la suite.

Lire que ce procès a été hors norme est doublement vrai.

D’abord, parce qu’il n’est pas un crime qui ne soit une rupture de la normalité, une contradiction effroyable avec l’ordinaire d’un destin.

Surtout parce que le procès de Jonathann Daval a poussé jusqu’à la caricature, jusqu’à un paroxysme insupportable, les effets judiciaires et médiatiques habituels tenant au fonctionnement de cette institution remarquable qu’est la cour d’assises. Grâce au jury populaire pourtant scandaleusement réduit depuis quelques années…

Le Mur des cons

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