Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs
« There’s so much joy to be had in playing with clothes. I’ve never thought too much about what it means—it just becomes this extended part of creating something. »: Read our full December cover story starring @Harry_Styles here: https://t.co/OemyoTlx5Gpic.twitter.com/xhlvJJ03cF
Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés.
À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.
No border
Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »
Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.
Si même Gillette s’y met
La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. »
“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »
La perfection au masculin se conjugue au pluriel !🙌
À l’occasion de la #JourneeInternationaleDelHomme, célébrons la masculinité dans toute sa diversité.
Rendez-vous sur notre compte pour découvrir les histoires de Lois, Antoine, Benjamin, Thomas, Simon & Mickael. pic.twitter.com/5SnkrXmot3
Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).
C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?
Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!
Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.
Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir
Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.
La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.
Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.
Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes
Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.
Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.
La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement
Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…
Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.
Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.
La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?
Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…
Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.
L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.
Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.
Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident
Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »
Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…
S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »
L’Histoire n’est pas finie
Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »
Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.
Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »
Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo
Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»
Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.
Une fiction télévisée familiale allemande mettant en scène deux personnages populaires n’est pas du goût de certains…
Énième mini-tempête dans le verre d’eau progressiste. En cause, comme le révèle la presse allemande, une fiction familiale prévue pour les fêtes de fin d’année. Winnetou est une trilogie écrite à la fin du XIXème siècle par l’écrivain Karl May et devenue depuis extrêmement populaire outre-Rhin. Elle met en scène un Indien Apache, Winnetou, et son fidèle compagnon, un aventurier blanc surnommé Old Shatterhand. En 150 ans, la trilogie a donné lieu à d’innombrables adaptations aussi bien au théâtre qu’au cinéma, ou encore à la télévision (et Winnetou a été joué aussi bien par des Indiens comme Robert Alan Packard, rendu célèbre par le film Der Schuh des Manitou, que par des blancs).
Le groupe allemand ARD, propriétaire notamment des chaines Das Erste[tooltips content= »Das Erste est la première chaîne de télévision généraliste publique fédérale allemande appartenant au groupement public des radiodiffuseurs régionaux, ARD NDLR »]*[/tooltips], KiKA ou encore DW-TV, prépare une nouvelle version télévisuelle avec dans les rôles titres les acteurs populaires Alexander Klaws (Winnetou) et Thomas Gottschalk (Old Shatterhand) ; il s’agit de l’adaptation d’une pièce donnée l’année dernière au festival Karl May de Bad Segeberg. Le tout devant être diffusé fin décembre, pour un public familial.
Klaws est très apprécié des jeunes, s’étant d’abord fait connaître en Allemagne comme chanteur en remportant la première édition du télé-crochet Nouvelle Star en 2003.
La photo de la discorde
Sauf que, patatras, Alexander Klaws a eu la mauvaise idée de publier une photo sur son compte Instagram en guise de teaser. Une simple photo bon enfant où on peut le voir grimé en Winnetou aux côtés de son compère.
Il n’en faudra pas plus pour que des centaines d’internautes s’offusquent de cette publication et accusent Klaws de racisme. Que ce dernier soit le meilleur ou non pour le rôle, cela pourra toujours être débattu par nos amis allemands. Mais là n’est visiblement pas la question pour certains téléspectateurs : le problème est apparemment sa couleur de peau. « Ce redface est inimaginable en 2020, comment la production a-t-elle pu accepter cela » ; écrit un internaute, suivi par d’autres commentaires offusqués – certains s’en prenant même à l’équipe de maquillage…
Sauf que, comme l’a rappelé Ute Thienel, directeur de la société de production Segeberger Kalkberg, dès l’origine Karl May insistait sur le respect mutuel entre les personnages (et les différents groupes ethniques), en dénonçant toute forme de racisme et de xénophobie. « Regardons la couleur des cœurs, pas celle de la peau », fait-il d’ailleurs dire à Winnetou. Et Thienel de rappeler, à titre de comparaison, l’exemple de Ben Kingsley, acteur métisse (son père était d’origine indienne mais sa mère anglaise) qui fut oscarisé pour sa performance exceptionnelle dans le rôle de Ghandi. Pour prendre un autre exemple, le rôle de Cio-Cio-san (une femme japonaise) dans Madame Butterfly de Puccini a été merveilleusement interprété autant par des sopranos blanches, noires (telles que Camilla Williams) qu’asiatiques. Quoi qu’en disent ceux qui crient au yellowface et à « l’appropriation cultuelle ».
Burt Lancaster et Audrey Hepburn dans « Le Vent de la plaine » (1960). L’actrice britannique interprète une Indienne dans le film.D.R.
En tout état de cause, la production de Winnetou a confirmé qu’à aucun moment la couleur de peau n’a joué un rôle dans le recrutement du rôle du célèbre Apache. Seul le talent a compté, et selon ces critères, c’est Klaws qui l’a emporté. Ute Thienel rappelle d’ailleurs le succès immense du spectacle en 2019, et le groupe ARD confirme à ce jour la programmation. Pas de quoi convaincre certains trublions outre-Rhin.
Faudra-t-il donc remiser certains grands classiques américains, de la même manière que HBO a retiré l’iconique Autant en emporte le vent de sa plateforme (avant toutefois de le remettre au programme, mais avec un avertissement) ? Exit, le mythique Burt Lancaster dans Bronco Apache de Robert Aldrich (1954) ou Le vent de la plaine de John Huston (1964) où Audrey Hepburn interprète une jeune Indienne Kiowa adoptée, film qui visait justement à lutter contre le racisme ? Au tiroir, le pittoresque La rivière de nos amours (1955) où Kirk Douglas donne la réplique à Eduard Franz dans le rôle de Nuage Rouge ? Tout est imaginable…
La révolution #metoo et sa version française #balancetonporc ont condamné des innocents à la mort sociale. Si Éric Brion, le porc princeps, qui publie Balance ton père, a obtenu justice devant le tribunal, personne ne peut réparer les vies gâchées des infortunés, célèbres et anonymes, évoqués par David Doucet dans La Haine en ligne. Quant aux journalistes qui, en propageant de fausses accusations, ont allumé le bûcher, on attend leur mea culpa.
« Les œufs se rebiffent ». Ainsi s’intitule un article d’Hannah Arendt écrit au tout début des années 1950 et publié pour la première fois en France au tournant du millénaire. Arendt y détruit l’idée que la fin pourrait justifier les moyens et flaire l’essence du totalitarisme dans l’acceptation d’un moindre mal au profit d’une grande cause. En exergue de son texte, elle place ce court poème de Randall Jarrell, Une guerre.
« Lentement, se mirent en route vers un autre monde, À quatre heures, un matin d’hiver, d’autres jambes… On ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette – C’est ce qu’ils disent aux œufs. »
Pas d’omelette sans casser des oeufs
En d’autres termes, quand les masses se mobilisent pour des promesses de lendemains qui chantent, c’est le plus souvent une marche fatale qui se met en branle. « À travers toutes les vicissitudes », écrit Arendt, les communistes « avaient gardé bonne conscience, croyant sincèrement qu’une société socialiste sans classe – qui signifiait encore pour eux l’avènement d’une certaine justice sur cette terre – ne pouvait se construire sans de grands sacrifices en vies humaines ». Mais il arrive que des moutons en aient marre qu’on les conduise à l’abattoir toujours plus gourmand de l’utopie. Que des œufs se rebiffent. Si on veut être précis, on dira que la formule n’est pas tant d’Hannah Arendt que de sa traductrice, Anne Damour. Comme titre, Hannah Arendt avait choisi : « The Eggs Speak Up ». « Les œufs l’ouvrent », pourrais-je à mon tour tenter.
L’ouvrir alors que beaucoup voudraient qu’ils la ferment, c’est ce qu’ont osé Éric Brion et David Doucet dans deux livres radicalement différents, mais partant d’une même tempête essuyée jusqu’à frôler la noyade. Celle du tribunal médiatique et des causes que l’on croit commodément trop bonnes pour pouvoir faire le mal. Deux ouvrages qui ciblent l’un des plus implacables broyeurs d’œufs de notre époque : la presse et ce qui, à bien des égards, ressemble à une culture de l’impunité. Un charnier où les « morts sociales » – et parfois les morts tout court – s’amoncellent sans qu’à peu près personne ne se sente responsable ni fasse quoi que ce soit pour corriger le tir.
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est un discours que j’entendrai souvent […] dans la bouche de beaucoup de féministes ultra », écrit Éric Brion dans Balance ton père, son lessivage d’honneur en forme de lettre à ses deux filles. « Le problème, c’est que généralement on les oublie, les dommages collatéraux. Mais, moi, je suis bien là. […] Je suis considéré comme un petit rien sur la grande voie de la libération de la parole et l’avancée du féminisme. Je vais devenir le petit grain de sable. Je ne vais pas me taire. » Et il l’ouvre grand, celui qui a été le « porc » princeps balancé par Sandra Muller quelques jours après la révélation des désormais célèbres accusations contre Harvey Weinstein et quelques heures avant que flambe sur les réseaux sociaux le non moins fameux hashtag #metoo. Celui qui devait inviter les femmes à témoigner des violences qu’elles avaient pu endurer au cours de leur vie et qui allait rapidement se muer en panique morale traquant les « libérations de la parole » non conformes. L’appel du 13 octobre 2017 tapait encore plus fort. Muller incitait son monde à raconter « en donnant le nom et les détails » un harcèlement sexuel au travail. Comme cas d’école, elle dénonçait Brion, coupable à ses yeux de ce genre de comportement délictueux par des paroles prononcées en 2012 lors d’une soirée arrosée. Comme elle l’explicitait dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre, son « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit » lui avait provoqué « honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle ». Avec Brion, Muller croyait tenir son Weinstein – « The Pig », comme on le surnommait à Hollywood.
20 000€ de dommages et intérêts
Elle fut crue, célébrée comme « briseuse de silence » par le magazine Time au rang de ses « personnes de l’année » et, en septembre 2019, condamnée pour diffamation, avec obligation de verser 20 000 euros de dommages et intérêts plus frais d’avocat à Brion. Si Muller a interjeté appel, l’ironie est plus que mordante pour celle qui prétendait veiller à ce que « les hommes ne soient pas […] jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants ». Du côté de Brion, son monde d’avant n’est pas près de lui revenir. Passer pour un harceleur – et même parfois un violeur, l’une des règles de la rumeur étant que qui peut le moins peut le plus – lui a coûté des amis, une compagne, des revenus et des mois de santé mentale en chute libre. Il avoue que seule l’existence de ses filles, et sa volonté de les « accompagner plus loin », lui a passé l’envie de se défenestrer.
David Doucet a lui aussi salement contemplé l’abîme. Journaliste et essayiste spécialiste de l’extrême droite, Doucet était membre de la « Ligue du LOL », ce groupe Facebook privé accusé en février 2019 d’avoir, entre autres, fomenté des raids de cyberharcèlement au début des années 2010. Une affaire que d’aucuns allaient rêver comme le #metoo du journalisme français en la voyant déboucher fissa sur une quinzaine de licenciements. Dont celui de Doucet, à l’époque rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé de management « toxique » et interdit, quelques semaines plus tard, de se refaire une santé professionnelle dans l’équipe de Cyril Hanouna. À l’heure où sort son livre La Haine en ligne, résultat d’un an d’enquête et d’une centaine d’entretiens sur la « mort sociale » qu’entraînent les lynchages numériques, le soufflé de la « libération de la parole » dans les rédactions s’est ratatiné. À la faveur de quelques retours critiques sur l’emballement dans Next Impact – la série en quatre volets de Jean-Marc Manach « La fabrique d’un bourreau idéal » est entièrement consacrée au cas Doucet –, Marianne, Le Point ou Causeur, la « Ligue du LOL » évoque surtout l’un des fiascos médiatiques parmi les plus cuisants de ces dernières décennies. Et comme de juste, les mêmes qui en ont fait leurs gorges chaudes préfèrent désormais regarder ailleurs et balayer le problème sous le tapis.
Hubris journalistique
Sauf qu’il en faudra plus pour dissiper la vilaine odeur qui se dégage du livre de Doucet et, dans une moindre mesure, de celui de Brion. Celle de l’hubris journalistique. D’un milieu où le ratio paille/poutre des leçons de morale pète tous les scores et qui n’a toujours pas développé de système immunitaire réellement effectif pour pallier ces excès. On a beau se pogner sur la charte de Munich – le journaliste doit « respecter la vérité » ; « rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte » ; « s’interdire […] la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement » – ou celle du Syndicat national du journalisme – qui nous enjoint à ne pas confondre notre métier « avec celui du policier ou du juge » –, les journalistes consciencieux avaient sans doute aquaponey quand les accusations de Sandra Muller étaient prises pour parole d’Évangile dans des rédactions trop heureuses de se la raconter chevaliers blancs de l’oppression féminine. À l’automne 2017, sur plusieurs milliers d’articles et de reportages suscités par son histoire, Brion affirme qu’un seul journaliste se serait cassé à l’appeler pour lui demander sa version. Le pompon revient à un article de L’Obs signé Marie Vaton, où Brion est décrit à tort comme patron de Muller au moment de sa goujaterie. « L’Obs, déplore Brion, le journal de Jean Daniel et Jacques Julliard, la Bible familiale à laquelle mes parents sont abonnés depuis des dizaines d’années comme la plupart des enseignants de gauche… En écrivant cela, Marie Vaton, amie de Sandra Muller sur Facebook, accrédite la rumeur selon laquelle j’aurais été son supérieur hiérarchique en 2012. Et cette dernière, journaliste, rappelons-le, ne prendra pas la peine, en reproduisant cet article, de préciser que c’est faux. Mes filles, si un jour vous croisez cette Marie Vaton, demandez-lui pourquoi elle a commis cette “erreur”. Cette journaliste avait-elle eu Sandra Muller en amont de l’article ? Si elle n’a pas pris la peine de vérifier, c’est grave. Si elle savait que c’était faux, ça l’est encore plus. J’ai rêvé d’être journaliste. J’ai appris à la vieille école, des règles simples : vérifier les sources, ne pas nommer une personne accusée directement, appeler pour croiser les versions. »
À ce titre, le calvaire de Philippe Caubère, auquel Doucet consacre une dizaine de pages, fait encore plus froid dans le dos. En mars 2018, il est accusé de viol « sous emprise » par une comédienne, ex-militante Femen devenue chantre de l’antispécisme avec Boucherie Abolition – une association dénonçant les « tortures eugénistes » de l’élevage et son « industrie du viol procréatif » avec laquelle elle a été condamnée en novembre 2019 à dix mois de prison avec sursis pour avoir causé la mort de près de 1 400 dindes en pensant les « libérer ». La plainte de cette femme, à l’évidence psychologiquement fragile comme on dit poliment, serait probablement restée confidentielle si le Huffington Post n’avait pas eu la riche idée de publier, en avril, son interview détaillant en une dizaine de minutes sa relation devenue prédatrice avec l’alter ego de Ferdinand Faure. En réalité, comme le dévoilera une enquête de Thibaut Solano publiée dans L’Express en février 2020, l’entretien original avait duré plus d’une heure et, face caméra, la tragédienne activiste avait accusé Caubère d’avoir torturé et tué des prostituées, d’adorer se masturber devant des images de la Shoah et d’avoir attaché une ex-compagne à un radiateur avant de la soumettre à un viol collectif. Conscients que de tels propos risquaient de décrédibiliser la « libération de la parole » de cette forcément victime et de les priver d’une belle culbute en revenus publicitaires, les journalistes du Huffington Post avaient tout simplement caviardé les passages les plus délirants pour ne conserver que le plus crédible. Au diable l’injonction faite au journaliste de « ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents » selon la charte de Munich et aux chiottes Philippe Caubère, flingué sur l’autel de #metoo et de son premier commandement : « Tu croiras toutes les femmes. » La plainte pour viol a été classée sans suite, il attend désormais l’issue de la sienne, pour diffamation.
« Dans la simplicité de la vie quotidienne, écrit Arendt, s’applique une règle suprême : chaque bonne action, même pour une “mauvaise cause”, crée un peu de bien dans le monde ; chaque mauvaise action, même au nom de l’idéal le plus élevé, rend notre monde ordinaire un peu plus détestable. » Son analyse visait le totalitarisme et les aveuglements de ses thuriféraires persuadés de ne pas faire le mal en tolérant le « moindre ». Dans le journalisme – cette « grande catapulte mise en mouvement par de petites haines », disait Balzac –, les bottes font en général moins de bruit, mais c’est parce que leurs semelles collent d’un paquet d’œufs écrabouillés.
Claude Halmos, spécialiste de la psychologie de l’enfant, nous explique en quoi la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine est bonne pour notre moral.
C’est une émission de France info qui appelle peu de commentaires, à vrai dire. Il suffit de l’écouter: difficile d’en croire ses oreilles.
Le trait est gros, comme dans un conte: d’un côté le méchant, de l’autre le gentil. Et comme point de départ, un présupposé qu’il serait bon de vérifier: la victoire de Joe Biden nous aurait remonté le moral. Elle serait, plus exactement, un signe « un peu magique » nous donnant « des raisons d’espérer » dans la période difficile que nous traversons. Il faudrait demander la confirmation de ce postulat à tous les gens qui sont sur le point de perdre leur emploi, de fermer leur entreprise, qui vivent une profonde dépression à cause de la solitude, de la privation de toute vie sociale autre que professionnelle: l’élection de Joe Biden leur a-t-elle vraiment redonné l’espérance? On peut avoir quelques doutes, on peut même se dire qu’ils n’en ont strictement rien à faire. Mais soit, admettons: l’élection de Biden est bénéfique pour l’état « émotionnel et psychologique » des Français.
Et voyons pourquoi. D’abord, selon Claude Halmos, la légèreté avec laquelle Trump a traité le coronavirus nous a « sensibilisés au sort des Américains »: nous avons donc éprouvé envers eux une forme de compassion et nous nous réjouissons pour eux que leur cauchemar prenne fin. Mais aussi parce que cette élection revêt une dimension « humaine au moins autant que politique »: cette transition va autoriser la psychanalyste à établir une opposition radicale entre les deux candidats. Trump incarnerait « de manière presque caricaturale » « l’autocrate tout-puissant »: on croit rêver. La caricature, c’est elle qui la dessine. On le dit grotesque, vulgaire et égocentrique mais personne jamais n’a accusé Trump de se comporter en autocrate. Pour lui, dit-elle, « l’intérêt général et la vie des êtres, qu’il s’agisse du virus ou du climat, ne comptent pas. » Ne peut-on pas concevoir que Trump ait une autre conception de l’intérêt général et de ce qui importe dans la vie des êtres? Claude Halmos a, avec le président des États-Unis, un désaccord qui relève tout à la fois de la philosophie politique et de la doctrine économique ; elle le convertit en condamnation morale décomplexée sur le ton de l’évidence consensuelle. Elle ajoute que Trump « rejette tout ce qui n’est pas semblable à lui »: accusation totalement gratuite qu’elle fonde sur « son racisme et sa xénophobie » comme s’il s’agissait de données incontestables et communément admises, alors même qu’une des informations de ce scrutin est la progression du vote Trump chez les Latinos et les Afro-américains. Trump devient ensuite, dans le discours de la psychanalyste, une espèce de monstre, un être qu’elle exclut de l’humanité :
IL INCARNE, EN OUTRE, LE MÉPRIS DE LA SCIENCE, DE LA CULTURE, DES LOIS, ET DES INSTITUTIONS, C’EST-À-DIRE DE TOUT CE QUE LES SOCIÉTÉS HUMAINES ONT SU CRÉER. […] IL SE PRÊTE DONC À ÊTRE LE SYMBOLE D’UNE SORTE DE « MONDE SANS PITIÉ », OÙ L’HUMAIN N’A PAS DE PLACE, ET QUI EST À CE TITRE, TRÈS ANGOISSANT.
Elle construit ensuite, par opposition, un portrait fantasmé de Biden. S’il « met en avant son humanité », elle n’invite pas à voir là une stratégie de…
« Je pense qu’il est mal de s’asseoir sur un homme. Bientôt je penserai qu’il est mal de s’asseoir sur un cheval. Je finirai par penser (je suppose) qu’il est mal de s’asseoir sur une chaise. » (Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie, 1908)
René Descartes paiera encore longtemps, je gage, le prix de sa célèbre invitation, formulée dans le Discours de la méthode (1637), à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Pareille exhortation dépare, de fait, dans une époque où c’est au contraire le pacifisme à son égard qu’il est de bon ton d’afficher. L’heure, en effet, est à la réconciliation ; chacun est prié de croire aux retrouvailles prochaines de l’homme et des animaux, de l’homme et des forêts, de l’homme et des océans ; avant que soient enfin célébrées, dans une apothéose, ses noces définitives avec la Terre.
Le souci de la nature doit désormais remplacer sa pluriséculaire maltraitance. Incapable de plaider elle-même sa cause, on revendique donc à sa place la reconnaissance de ses droits également inaliénables à la vie, à la liberté, et à la poursuite du bonheur, pour reprendre les termes de la déclaration d’indépendance américaine. L’homme moderne, en effet, ne veut pas d’un paradis où il serait le seul heureux ; sa félicité, pour être complète, appelle l’allégresse de toute la Création. La détresse d’un ciron suffirait à gâter sa joie ; aussi entend-il que chacun, jusqu’au roseau, jusqu’au moustique[tooltips content= »Cf. Aymeric Caron, Que fait-on si l’on est antispéciste et que l’on est attaqué par les moustiques ?, sur Komodo TV, le 30 juillet 2019. »](1)[/tooltips], ait part à l’universel bonheur.
La supériorité de l’homme sur l’animal: le nouveau préjugé à abattre
Une seconde révolution copernicienne dans l’ordre des idées se prépare : la première a conduit au rejet de l’ethnocentrisme, comme d’un préjugé de civilisation ou de race ; la suivante poussera plus loin le décentrage, et ira donc jusqu’à l’espèce. Prétendre l’homme supérieur à l’animal vous désignera bientôt comme un bas du front patenté…
Reprochant à l’Europe son ptolémaïsme historique, consistant à se faire centre et mesure de tout événement, Spengler, en 1918, pouvait écrire : « ce qui a manqué jusqu’à ce jour [en histoire], c’était la distance à l’objet. » L’antispécisme, quelque part, ne fait que recycler cette critique, en la transposant à l’éthologie. Pour ses militants, la déformation égotique, corrigée à l’échelle civilisationnelle, persiste donc encore au plan supérieur de l’espèce. La tyrannie pascalienne du Moi n’est pour eux qu’imparfaitement renversée ; il nous reste à désapprendre l’orgueil d’être né Homme.
L’antispécisme est un individualisme
L’antispécisme, entend-on, consiste à faire d’Homo sapiens une espèce comme les autres. Je crois qu’on commet là un profond contresens. La logique fondamentale de cette doctrine, en effet, est selon moi rigoureusement inverse : l’antispécisme, précisément, entend faire de chaque locataire terrestre un homme pareil à nous, se distinguant seulement par son anatomie spéciale. Autrement dit, Homo sapiens n’est pas dégradé, il ne tombe pas dans un état inférieur ; c’est le reste de la Création qu’on hisse à son niveau. L’égalisation des conditions s’effectue par le haut ; et non, comme le laisse entendre la formule à mon sens fautive que j’ai déjà citée, par le bas. Ce sont les bêtes qu’on anthropomorphise ; non les hommes qu’on animalise.
Mais cet abrégé doctrinal est encore trompeur en une seconde manière, qui découle de cette erreur initiale et l’approfondit ou la prolonge : il laisse accroire que l’antispécisme raisonne en termes d’espèces – ainsi que fait la Nature -, alors qu’il raisonne paradoxalement en termes d’individus – façon toute humaine et très moderne de voir -. De fait, si le militant de la cause animale se dresse contre l’élevage en batterie, ce n’est pas pour sauver les poules ; mais pour sauver des poules. Son souci n’est pas la survie de l’espèce – qui prospère numériquement dans ce mode de production intensif – ; mais le bien-être des gallinacés particuliers – des individus ailés et becqués – qu’il sait encagés dans d’inhumaines conditions.
L’universalisme paulinien revu et corrigé dans le sens de l’inclusivité chère à l’époque
L’individualiste, rappelait salutairement Michel Onfray, ça n’est pas l’égoïste ; « l’individualiste, c’est celui qui pense qu’il n’y a que des individus« . Etendez ce principe à la totalité de ce qui vit dans l’Univers ; vous obtenez l’antispécisme. Autrement dit, l’antispécisme n’est pas une doctrine qui égalise les espèces ; c’est une doctrine qui nie l’espèce pour mieux égaliser des individus. Au sens propre du mot, c’est donc un individualisme élargi à tout ce qui est organique.
« Le monde moderne« , écrivait Chesterton en 1908, « est plein de vieilles vertus chrétiennes folles« . Eh bien, on pourrait définir l’antispéciste comme un chrétien considérant que saint Paul, dans son universalisme, manquait cruellement d’ambition. S’adressant aux Galates, celui-ci se bornait à leur dire : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ« . L’antispéciste reprend la plume ainsi abandonnée par l’ancien pharisien, et corrige, et complète : « il n’y a plus ni homme ni bête, il n’y a plus ni homme ni végétal, car vous tous, vous êtes un dans le vivant« .
Ce qui menace ce militant nouveau, ce n’est donc plus la tentation de saint Antoine ; c’est celle, toute moderne, de saint François d’Assise. Mais comment égaler son sermon aux oiseaux, ses exhortations aux reptiles et jusqu’aux « créaturesinsensibles » [tooltips content= »Première vie de saint François d’Assise, Thomas de Celano. »](2)[/tooltips] ? L’antispécisme a trouvé : il prêchera en leur nom ; à défaut, encore, de pouvoir les soulever par son verbe.
L’antispécisme, une colonisation inédite de l’ordre naturel par des logiques spécifiquement humaines
On touche là, d’une façon exemplaire, la contradiction fondatrice de l’antispécisme – savoir, un combat pour la Nature conduit au nom de « valeurs » ( pour employer le mot galvaudé en vigueur) ayant cours dans le seul ordre humain des choses -. On n’a en effet jamais vu, pour ne prendre que ces illustrations triviales, un loup tourmenté par le souvenir d’un agneau que la faim lui aura commandé de dévorer ; ou un lion en plein débat philosophique avec lui-même sur sa légitimité à fondre sur une gazelle alors que son estomac le lui suggère. L’instinct leur tient lieu de droit.
Demander la libération animale – comme le fait Peter Singer dans son célèbre essai éponyme – a donc ceci de paradoxal qu’un tel plaidoyer ne s’entend qu’à la lumière des catégories les plus culturelles qui soient. La Nature, en effet, raisonne en terme de survie ; il n’y a guère que l’homme pour s’émouvoir d’une atteinte à la dignité d’un individu. Or, l’affranchissement animal ne se motive qu’à l’aune de ce dernier souci. Aussi l’antispécisme a-t-il cette conséquence, a priori contradictoire, qu’il ne « libère » la Nature qu’au prix d’une colonisation inédite de son ordre par des logiques spécifiquement humaines.
L’anthropocentrique alternative entre une logique juridique et une logique muséale
L’antispécisme, à cet égard, est une schizophrénie qui prétend rejeter l’anthropocentrisme mais se révèle incapable de porter un regard non-humain sur la Nature. La meilleure preuve de cette inaptitude : il ne sait pas penser la question animale sur un autre mode que ceux qui prévalent aujourd’hui dans la sphère propre à notre espèce – savoir, celui de la minorité discriminée à égaliser par le droit (c’est-à-dire une logique juridique) ; ou du peuple premier à sanctuariser, pour en sauvegarder le mode de vie original (c’est-à-dire une logique muséale) -.
Le morphologisme, qui le prédispose à affirmer la dimension unitaire du vivant par-delà l’évidente disparité que celui-ci présente de prime abord, a en effet ceci de tragique qu’il le condamne aussi à postuler, sur la base de cette unité révélée, une identité des aspirations humaines et animales. Sa pensée est à ce point inclusive qu’elle ne lui permet plus d’imaginer qu’on puisse, ailleurs, désirer autre chose que ce que lui-même désire. Devenir homme, et voir reconnues, d’une part sa qualité de sujet de droit, d’autre part la dignité de la civilisation particulière dont on est porteur : telle est, croit-il ainsi savoir, l’aspiration fondamentale qui unit dans une même communauté d’espérance tout aussi bien le lapin que le merle, la brebis que le rorqual, le lion que la gazelle.
Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines…
L’antispécisme est un refus d’envisager la possibilité d’une relation asymétrique entre l’homme et l’animal : si l’égalité absolue n’est pas atteignable (première option), il préfère encore interdire tout rapport entre l’un et l’autre (deuxième option). L’acculturation qu’il se propose d’opérer ne prolonge donc pas celle de l’élevage ; au contraire, sa logique lui commande de l’abolir, comme il fût fait de l’esclavage.
Dans L’enracinement, Simone Weil écrivait : « Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines, car il se multiplie lui-même.Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort […] ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu’en partie. »
L’antispéciste David Olivier sur Iamvegan TV / Capture d’écran Facebook
L’antispécisme est à l’évidence travaillé par une telle dynamique. Son souci d’amélioration de la condition animale – préoccupation dont nul, ou presque, ne niera le caractère louable – atteint un tel degré que je le vois en effet mal s’arrêter avant d’en avoir complètement affranchi les bêtes. Se contenter de libérer une panthère de sa cage confinerait à la tiédeur, désormais ; ce qui le travaille, on le sent, c’est l’audace supérieure de la soustraire à son état même de félin. L’enracinement de la Nature elle-même, pour ces déracinés, en vient à poser problème.
Lions et gazelles auront eux aussi leurs ABCD de l’égalité
Aussi la nécessité d’une « rééducation » animale finira-t-elle par s’imposer à ses adeptes. A cet égard, les conclusions d’un David Olivier, coauteur de La révolution antispéciste et cofondateur des Cahiers antispécistes, aussi délirantes qu’elles puissent paraître, sont d’un conséquentialisme achevé. « On doit garder les chats à l’intérieur, ou en tout cas trouver un moyen pour que les chats ne chassent pas et ne torturent pas les autres animaux » explique-t-il ainsi dans une vidéo de mai 2018 ; « la balance des intérêts du chat et des souris qui sont très nombreuses, et qui ont une fin atroce entre les griffes du chat » le commande en effet. Mais dans un texte plus ancien, écrit dès 2016, il n’hésitait pas à considérer des solutions plus démiurgiques encore, pour n’y déplorer ensuite que leur lenteur à produire concrètement la transformation attendue : » développement de préparations alimentaires végétaliennes adaptées pour les lions » ; « modification progressive de leur génome (par des technologies type gene drive par exemple) pour qu’ils cessent de devoir et vouloir tuer » ; ou encore « extinction progressive de leur espèce par la stérilisation » [tooltips content= »Sur le droit à la vie des prédateurs, Cahiers antispécistes n°40. »](3)[/tooltips].
Notre Occident égaré, en effet, voit poindre avec angoisse la pénurie d’hommes à déraciner. L’entreprise n’est pas achevée, mais elle n’a plus qu’à être poursuivie ; toutes ses possibilités architectoniques, pour reprendre le vocabulaire spenglerien, sont désormais épuisées. De quelles prisons nouvelles, en effet, pourrions-nous trouver à extraire Homo sapiens ? Même l’enfant, sous nos latitudes, est en voie de libération. Non, tout peu ou prou, a été déconstruit à présent ; pour ce qui touche à l’humanité, il reste seulement à étendre l’œuvre.
Aussi notre civilisation, plus prévoyante qu’on ne veut bien le dire, a-t-elle déjà entamé la constitution d’une armée de réserve devant lui permettre de continuer à exercer ses prétentions libératoires après épuisement de la manne originelle constituée par notre espèce. L’affranchissement animal, à cet égard, est le coup d’avance génial qu’elle a conçu pour traverser sans heurts le tarissement désormais programmé de ce premier pétrole humain.
Hybris du déracinement ; alliance objective des libéraux-libertaires
Il faut mettre en perspective déracinement, aptitude copernicienne au décentrage et fantasme de toute puissance dans le ciel des idées. La distance au réel, l’éloignement de son immédiateté, qui rendent possibles ces intelligences morphologiques, fabriquent également de l’hybris. Aussi, dérangeante vérité, ce sont les mêmes esprits grands citadins ayant produit le taylorisme animal, qui produisent aujourd’hui l’antispécisme. Leur invention est le résultat d’une identique hybris intellectuelle ayant seulement trempé dans deux bains mentaux antagonistes : l’un dans la pensée scientiste et techniciste du début de siècle dernier ; l’autre dans les théories déconstructionnistes importées de France sur les campus anglo-saxons dans les années 70, et réexportées depuis sous les formes qu’on sait.
A cet égard, les lecteurs de Christopher Lasch aux États-Unis, ou de Jean-Claude Michéa en France, ne seront pas surpris d’apprendre qu’une association antispéciste, telle qu’L214, puisse recevoir des financements d’une organisation philanthropique cofondée par un milliardaire, Dustin Moskovitz, investissant par ailleurs dans des start-ups planchant sur la production de viande en laboratoire. Le marché, sauront-ils en effet, a depuis longtemps découvert les vertus de l’individualisme moderne, qu’il utilise comme cheval de Troie pour approfondir sa pénétration de la pratique sociale. Les analyses michéiennes faisant état d’une alliance objective des libéraux et des libertaires trouve ainsi matière à se confirmer, une fois de plus, dans ce qui s’annonce comme un nouveau progrès dans le déracinement, et l’artificialisation de la vie.
Les voies de Dieu nous deviendraient-elles pénétrables ?
Il y a donc encore, pourrait-on dire, des manières faustiennes d’être antifaustien ; des façons prométhéennes d’être antiprométhéen. Aucune des deux options entre lesquelles l’antispécisme balance – savoir, la muséification de la nature, sur le modèle de la sauvegarde des peuples premiers ; et l’individuation égalisatrice de l’ensemble du vivant, sur celui de l’élévation de toutes les minorités à la pairie juridique – n’évite en effet de souscrire à cet apparent paradoxe. Dans chacune gît une intention qui était autrefois prêtée à Dieu.
Celle des conservateurs du vivant, entendant le préserver de l’humaine corruption, consiste à réclamer la coupure d’Homo sapiens et du cosmos. Notre espèce, disent-ils, doit se séparer d’un monde animal qu’elle ne sait précisément que dénaturer et s’assujettir, pour vivre chacun dans des espaces ségrégués. L’homme doit faire retraite pour sauvegarder le libre arbitre du reste de la Création ; ainsi seulement celui-ci sera-t-il préservé, clament-ils haut et fort. Or, n’est-ce pas précisément en vue d’assurer cette sanctuarisation du libre arbitre que Dieu, dans la dogmatique chrétienne, s’est lui-même coupé d’un monde dont il avait pourtant accouché ?
Quant à celle des égaliseurs du vivant – croyant, comme Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux, que le bonheur de l’arbre consiste en l’obtention d’une charte -, quelle est-elle, leur intention, sinon, dans leur réinvention de la Nature, de tout refaçonner à leur humaine image ? Le jour se profile désormais où, conformément aux deux craintes exprimées par Chesterton dans son Orthodoxie, en 1908, notre empathie débridée nous déniera jusqu’au droit de nous asseoir sur une chaise ; sans que, « sous prétexte d’être audacieux et créateur », nous ne renoncions à libérer le tigre de ses rayures en plus de l’extraire de sa cage.
Rien, en effet, n’interdit plus de penser que nous ferons les deux ; et, qu’après avoir semé derrière nous les graines de notre succession, nous ne finissions par quitter une Terre devenue invivable pour notre post-humanité au Surmoi trop grand pour ce réduit bleuté. Peut-être faut-il d’ailleurs chercher là la raison pour laquelle nous autres, Homo sapiens, trônons au sommet de l’ordre naturel : nous tangentons la limite intellectuelle et empathique au-delà de laquelle un être ne peut plus supporter de dominer ainsi, et organise lui-même sa disparition. Qui sait, oui ? Nous pourrions bien, dans cet exil volontaire, ne jamais parcourir qu’une route déjà cartographiée, en d’autres temps, par celui que notre civilisation appela alors un Dieu…
Ou comment un vieux pays usé se suicide en confiant son destin à des ministres et des hauts fonctionnaires qui appliquent strictement et souvent de travers un invraisemblable principe de précaution, non seulement pour se dédouaner d’avance de leurs erreurs, mais également pour effrayer et culpabiliser leurs concitoyens.
Les meilleurs experts en économie dans les think tanks spécialisés y perdent leur latin. Ils nous disent qu’ils n’ont jamais vu une telle pagaille dans la façon de gérer un pays. Agnès Verdier-Molinié, qui dirige la fondation iFRAP : « Vos chaussettes sont trouées et vous avez besoin d’en acheter une paire rapidement ? Ce n’est pas essentiel. Vous avez envie de fumer ? C’est essentiel. De lire un bon livre ? Pas essentiel. Besoin d’un vêtement d’enfant en deux ans ? Essentiel. En trois ans ? Interdit. »
Nicolas Lecaussin, qui anime l’IREF : « Les livres me sont essentiels en ces temps de confinement, mon voisin préfère une bouteille de vin : pas de chance pour moi, les librairies sont fermées, mais tant mieux pour lui, les cavistes sont ouverts… Ma voisine, une vieille dame seule, recevait régulièrement une coiffeuse à domicile : interdit ! Et, allez dire à un croyant que l’office religieux est moins “essentiel” que la messe des journaux télévisés… »
Quant à Maxime Sbaihi, le directeur de GénérationLibre, il note que « dans un pays à l’orgueil normatif gonflé de 318 000 articles législatifs et réglementaires en vigueur, l’illisibilité et l’insécurité juridiques sont des maux bien connus […] mais seule la France a osé étendre sa passion bureaucratique jusque dans nos vies quotidiennes en imposant de remplir un formulaire et demander une dérogation pour aller acheter sa baguette ».
Le dernier gros couac vient du président lui-même
Les Français ne savent plus où donner de la tête, tourneboulés qu’ils sont par une parole publique totalement controversée, éparpillée et démonétisée. Le dernier gros couac en date vient du président lui-même qui, dans son allocution radiotélévisée urbi et orbi du 29 octobre dernier, destinée à justifier le reconfinement, a déclaré ceci : « Quoi que nous fassions, près de 9 000 patients seront en réanimation à la mi-novembre. » Pas de chance pour lui : Santé Publique France nous a donné le chiffre officiel au 15 novembre : ils n’étaient pas 9 000 ces pauvres patients en réanimation, mais deux fois moins, 4 880 pour être précis.
En matière d’imprévoyance, on aurait pu penser que nos dirigeants, qui avaient complètement raté la gestion des masques au départ de la pandémie, sans compter celle des tests, auraient retenu la leçon. Pas du tout : le vaccin contre la grippe, laquelle tue 10 000 personnes par an en moyenne, a totalement disparu des pharmacies alors qu’on est encore loin de l’hiver et qu’il faut un temps fou pour reconstituer les stocks ! Tout cela est très inquiétant sur la façon dont l’Élysée et Matignon gèrent cette crise tout en sortant l’arrosoir à milliards versés à tout-va et parfois n’importe comment dans l’économie.
Le Premier ministre de son côté a été pris la main dans le sac en insistant lourdement sur le télétravail qui, chaque fois que c’est possible selon lui, doit être appliqué « cinq jours sur cinq dans le secteur privé ». Jean Castex, n’ayant jamais travaillé de toute sa vie dans une entreprise privée du monde concurrentiel, est bien mal placé pour donner des instructions aux chefs d’entreprise. Quant à la ministre du Travail, Élisabeth Borne, qui a soutenu mordicus le Premier ministre dans sa croisade pour le télétravail, elle a pour seule référence entrepreneuriale sur son CV un passage de deux ans à la tête de la RATP, une entreprise d’État ingérable, comme la SNCF, où les PDG se contentent de faire de la cogestion avec la CGT, ce qui n’est pas spécialement affaire de compétence.
Un découragement mortifère devant l’écroulement d’une vie de travail
À l’étage en dessous de Matignon et du gouvernement, ce sont des préfets qui interviennent pour dire quel commerce pourra vivre et quel autre devra mourir, quelle église pourra obtenir une dérogation, quel match de foot pourra se jouer devant zéro ou 1 000 spectateurs et quel agriculteur devra détruire ses récoltes et aura le droit de se suicider silencieusement dans son coin. Pendant ce temps, une majorité de petites entreprises, d’artisans, commerçants et indépendants n’arrivent pas à obtenir les aides annoncées, noyés qu’ils sont par la paperasse à gérer, les contreparties exigées à certaines aides, les numéros verts qui ne répondent pas et par le découragement mortifère qui leur fracture la tête devant l’écroulement de toute une vie de travail.
Et on ne parle pas des restaurateurs ! S’il y a bien une profession en France qui devrait être intouchable c’est celle-là qui concentre presque à elle seule, avec les vignerons, le rayonnement planétaire de l’art de vivre à la française. Un trésor national. Abandonner les restaurateurs dans le caniveau comme le font nos dirigeants est une insulte brutale à l’histoire de la gastronomie française. Un véritable abus de pouvoir d’une administration sans respect ni humanité à force de vouloir toujours sévir.
L’exploit de Fabien Sudry
Comme ce nouveau préfet de la Côte-d’Or et de la région Bourgogne-Franche-Comté, Fabien Sudry, installé à Dijon depuis seulement deux mois et qui n’a rien trouvé de mieux à faire, à peine arrivé, que d’interdire la 160e vente de vin des Hospices de Beaune prévue le 15 novembre. Un gros travail pourtant avait été fait par les organisateurs de cette très ancienne et historique vente aux enchères de charité au profit des hospitaliers de France et au retentissement mondial, avec des normes sanitaires très pointues, une vente à distance avec les équipes de Christie’s et retransmission par Zoom… Et vous savez quoi ? Ce préfet obtus l’a purement et simplement annulée la veille au soir, le samedi 14 novembre, pour le lendemain dimanche 15, comme ça, d’une pichenette administrative de dernière minute. L’œuvre d’un gougnafier mal embouché et mal élevé!
Un grand malheur, un désastre économique et social se prépare ainsi en France, l’écroulement d’un système opaque, injuste, inefficace, effroyablement lourd et traumatisant pour les forces vives et les citoyens de l’Hexagone. Au moment où l’on commençait à entrevoir le bout du sombre tunnel du Covid grâce aux deux premiers vaccins annoncés aux États-Unis et en Allemagne, il va falloir se rendre à l’évidence : il n’y aura jamais de vaccin en France contre l’incompétence, l’arrogance et la démagogie de nos dirigeants. Le résultat tragique de quarante ans de socialisme bureaucratique, de matraquage étatique permanent, d’excès syndicaux et du travail de sape d’énarques irresponsables qui ont géré et qui continuent de gérer la France depuis leurs palais nationaux comme leurs ancêtres administraient nos colonies il y a un siècle depuis leurs palais de gouverneurs.
Solomon Iguru Ier, roi du Bunyoro (région d’Ouganda), se bat pour obtenir une réparation financière de la part de Londres.
5,5 trillions d’euros, c’est le prix de la colonisation britannique estimé par Solomon Gafabusa Iguru Ier, un souverain africain qui règne sur une population d’environ un million d’âmes et un royaume de 19000 kilomètres carrés. Depuis des années, il se bat pour obtenir une réparation financière et des excuses de la part de Londres qui a décidé d’annexer, au cours du XIXe siècle, le Bunyoro au reste de l’Ouganda en devenir. L’affaire, presque ubuesque, ne manque cependant pas de piquant. Mais en plein « Black Lives Matter » et 60 ans après les indépendances, elle réveille aussi les rancœurs d’une Afrique qui entend faire le procès de son histoire coloniale.
Le nom de son royaume pourrait être sorti tout droit d’une bande dessinée ou d’un film d’Hollywood. Lui, rêve de faire très sérieusement du Bunyoro un nouveau Wakanda – ce pays africain puissant appartenant à l’univers héroïque de Marvel Comics. Solomon Gafabusa Iguru Ier est un des quatre souverains traditionnels de la République fédérale d’Ouganda, une ancienne colonie britannique située en Afrique de l’Est. Il a retrouvé son trône en 1993, après trois décennies d’exil imposées par un violent coup d’État. Le monarque ne décolère pas. C’est au nom de ses ancêtres qu’il tente d’obtenir une compensation financière de la part du Royaume-Uni. En vain. Selon lui, « les Britanniques ont incendié des maisons, détruit des récoltes et introduit la syphilis dans mon royaume. S’ils ne l’avaient pas détruit, nous serions aujourd’hui une superpuissance et nous pourrions même dire aux États-Unis de se taire ». Il a pourtant été débouté une première fois de ses demandes en 2005. L’affaire avait été tellement peu prise au sérieux que Londres n’avait pas daigné faire déplacer le moindre avocat au tribunal désigné pour juger ce cas. Dépité, il avait renvoyé sèchement l’invitation de Buckingham Palace qui lui avait réservé un siège pour le sommet du Commonwealth, organisé à Kampala peu de temps après.
Solomon Gafabusa Iguru Ier a déposé une nouvelle plainte, sept ans après la première, « pour invasion, violations atroces des droits de l’homme et saisie de leurs terres à l’époque coloniale » et continue de réclamer ses royalties à la Queen. « Bunyoro Lives Matter » ? Car si la demande royale fait écho à celles du mouvement anti-raciste et aux paroles des décoloniaux, elle s’est transformée en véritable farce politique. D’un côté, le Bunyoro clame que le gouvernement fédéral de l’Ouganda a reçu de l’argent de Londres à titre d’accord financier et l’accuse de détournement ; de l’autre, Kampala affirme n’avoir jamais vu la couleur d’une moindre livre sterling. Chaque année, l’Ouganda reçoit des sommes considérables de la part de Londres en aide au développement. Désormais, les avocats du souverain tentent de déterminer où en est réellement la plainte qui semble s’être perdue dans le tiroir quelconque d’un juge ougandais. « Nous sommes disposés à négocier un règlement à l’amiable à condition que la Grande-Bretagne montre de l’intérêt sur la question » affirment-ils, espérant être entendus cette fois-ci. Honni soit qui mal y pense.
Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs
« There’s so much joy to be had in playing with clothes. I’ve never thought too much about what it means—it just becomes this extended part of creating something. »: Read our full December cover story starring @Harry_Styles here: https://t.co/OemyoTlx5Gpic.twitter.com/xhlvJJ03cF
Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés.
À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.
No border
Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »
Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.
Si même Gillette s’y met
La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. »
“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »
La perfection au masculin se conjugue au pluriel !🙌
À l’occasion de la #JourneeInternationaleDelHomme, célébrons la masculinité dans toute sa diversité.
Rendez-vous sur notre compte pour découvrir les histoires de Lois, Antoine, Benjamin, Thomas, Simon & Mickael. pic.twitter.com/5SnkrXmot3
Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).
C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?
Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!
Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.
Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir
Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.
La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.
Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.
Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes
Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.
Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.
La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement
Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…
Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.
Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.
La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?
Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…
Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.
L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.
Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.
Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident
Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »
Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…
S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »
L’Histoire n’est pas finie
Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »
Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.
Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »
Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo
Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»
Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.
Une fiction télévisée familiale allemande mettant en scène deux personnages populaires n’est pas du goût de certains…
Énième mini-tempête dans le verre d’eau progressiste. En cause, comme le révèle la presse allemande, une fiction familiale prévue pour les fêtes de fin d’année. Winnetou est une trilogie écrite à la fin du XIXème siècle par l’écrivain Karl May et devenue depuis extrêmement populaire outre-Rhin. Elle met en scène un Indien Apache, Winnetou, et son fidèle compagnon, un aventurier blanc surnommé Old Shatterhand. En 150 ans, la trilogie a donné lieu à d’innombrables adaptations aussi bien au théâtre qu’au cinéma, ou encore à la télévision (et Winnetou a été joué aussi bien par des Indiens comme Robert Alan Packard, rendu célèbre par le film Der Schuh des Manitou, que par des blancs).
Le groupe allemand ARD, propriétaire notamment des chaines Das Erste[tooltips content= »Das Erste est la première chaîne de télévision généraliste publique fédérale allemande appartenant au groupement public des radiodiffuseurs régionaux, ARD NDLR »]*[/tooltips], KiKA ou encore DW-TV, prépare une nouvelle version télévisuelle avec dans les rôles titres les acteurs populaires Alexander Klaws (Winnetou) et Thomas Gottschalk (Old Shatterhand) ; il s’agit de l’adaptation d’une pièce donnée l’année dernière au festival Karl May de Bad Segeberg. Le tout devant être diffusé fin décembre, pour un public familial.
Klaws est très apprécié des jeunes, s’étant d’abord fait connaître en Allemagne comme chanteur en remportant la première édition du télé-crochet Nouvelle Star en 2003.
La photo de la discorde
Sauf que, patatras, Alexander Klaws a eu la mauvaise idée de publier une photo sur son compte Instagram en guise de teaser. Une simple photo bon enfant où on peut le voir grimé en Winnetou aux côtés de son compère.
Il n’en faudra pas plus pour que des centaines d’internautes s’offusquent de cette publication et accusent Klaws de racisme. Que ce dernier soit le meilleur ou non pour le rôle, cela pourra toujours être débattu par nos amis allemands. Mais là n’est visiblement pas la question pour certains téléspectateurs : le problème est apparemment sa couleur de peau. « Ce redface est inimaginable en 2020, comment la production a-t-elle pu accepter cela » ; écrit un internaute, suivi par d’autres commentaires offusqués – certains s’en prenant même à l’équipe de maquillage…
Sauf que, comme l’a rappelé Ute Thienel, directeur de la société de production Segeberger Kalkberg, dès l’origine Karl May insistait sur le respect mutuel entre les personnages (et les différents groupes ethniques), en dénonçant toute forme de racisme et de xénophobie. « Regardons la couleur des cœurs, pas celle de la peau », fait-il d’ailleurs dire à Winnetou. Et Thienel de rappeler, à titre de comparaison, l’exemple de Ben Kingsley, acteur métisse (son père était d’origine indienne mais sa mère anglaise) qui fut oscarisé pour sa performance exceptionnelle dans le rôle de Ghandi. Pour prendre un autre exemple, le rôle de Cio-Cio-san (une femme japonaise) dans Madame Butterfly de Puccini a été merveilleusement interprété autant par des sopranos blanches, noires (telles que Camilla Williams) qu’asiatiques. Quoi qu’en disent ceux qui crient au yellowface et à « l’appropriation cultuelle ».
Burt Lancaster et Audrey Hepburn dans « Le Vent de la plaine » (1960). L’actrice britannique interprète une Indienne dans le film.D.R.
En tout état de cause, la production de Winnetou a confirmé qu’à aucun moment la couleur de peau n’a joué un rôle dans le recrutement du rôle du célèbre Apache. Seul le talent a compté, et selon ces critères, c’est Klaws qui l’a emporté. Ute Thienel rappelle d’ailleurs le succès immense du spectacle en 2019, et le groupe ARD confirme à ce jour la programmation. Pas de quoi convaincre certains trublions outre-Rhin.
Faudra-t-il donc remiser certains grands classiques américains, de la même manière que HBO a retiré l’iconique Autant en emporte le vent de sa plateforme (avant toutefois de le remettre au programme, mais avec un avertissement) ? Exit, le mythique Burt Lancaster dans Bronco Apache de Robert Aldrich (1954) ou Le vent de la plaine de John Huston (1964) où Audrey Hepburn interprète une jeune Indienne Kiowa adoptée, film qui visait justement à lutter contre le racisme ? Au tiroir, le pittoresque La rivière de nos amours (1955) où Kirk Douglas donne la réplique à Eduard Franz dans le rôle de Nuage Rouge ? Tout est imaginable…
La révolution #metoo et sa version française #balancetonporc ont condamné des innocents à la mort sociale. Si Éric Brion, le porc princeps, qui publie Balance ton père, a obtenu justice devant le tribunal, personne ne peut réparer les vies gâchées des infortunés, célèbres et anonymes, évoqués par David Doucet dans La Haine en ligne. Quant aux journalistes qui, en propageant de fausses accusations, ont allumé le bûcher, on attend leur mea culpa.
« Les œufs se rebiffent ». Ainsi s’intitule un article d’Hannah Arendt écrit au tout début des années 1950 et publié pour la première fois en France au tournant du millénaire. Arendt y détruit l’idée que la fin pourrait justifier les moyens et flaire l’essence du totalitarisme dans l’acceptation d’un moindre mal au profit d’une grande cause. En exergue de son texte, elle place ce court poème de Randall Jarrell, Une guerre.
« Lentement, se mirent en route vers un autre monde, À quatre heures, un matin d’hiver, d’autres jambes… On ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette – C’est ce qu’ils disent aux œufs. »
Pas d’omelette sans casser des oeufs
En d’autres termes, quand les masses se mobilisent pour des promesses de lendemains qui chantent, c’est le plus souvent une marche fatale qui se met en branle. « À travers toutes les vicissitudes », écrit Arendt, les communistes « avaient gardé bonne conscience, croyant sincèrement qu’une société socialiste sans classe – qui signifiait encore pour eux l’avènement d’une certaine justice sur cette terre – ne pouvait se construire sans de grands sacrifices en vies humaines ». Mais il arrive que des moutons en aient marre qu’on les conduise à l’abattoir toujours plus gourmand de l’utopie. Que des œufs se rebiffent. Si on veut être précis, on dira que la formule n’est pas tant d’Hannah Arendt que de sa traductrice, Anne Damour. Comme titre, Hannah Arendt avait choisi : « The Eggs Speak Up ». « Les œufs l’ouvrent », pourrais-je à mon tour tenter.
L’ouvrir alors que beaucoup voudraient qu’ils la ferment, c’est ce qu’ont osé Éric Brion et David Doucet dans deux livres radicalement différents, mais partant d’une même tempête essuyée jusqu’à frôler la noyade. Celle du tribunal médiatique et des causes que l’on croit commodément trop bonnes pour pouvoir faire le mal. Deux ouvrages qui ciblent l’un des plus implacables broyeurs d’œufs de notre époque : la presse et ce qui, à bien des égards, ressemble à une culture de l’impunité. Un charnier où les « morts sociales » – et parfois les morts tout court – s’amoncellent sans qu’à peu près personne ne se sente responsable ni fasse quoi que ce soit pour corriger le tir.
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est un discours que j’entendrai souvent […] dans la bouche de beaucoup de féministes ultra », écrit Éric Brion dans Balance ton père, son lessivage d’honneur en forme de lettre à ses deux filles. « Le problème, c’est que généralement on les oublie, les dommages collatéraux. Mais, moi, je suis bien là. […] Je suis considéré comme un petit rien sur la grande voie de la libération de la parole et l’avancée du féminisme. Je vais devenir le petit grain de sable. Je ne vais pas me taire. » Et il l’ouvre grand, celui qui a été le « porc » princeps balancé par Sandra Muller quelques jours après la révélation des désormais célèbres accusations contre Harvey Weinstein et quelques heures avant que flambe sur les réseaux sociaux le non moins fameux hashtag #metoo. Celui qui devait inviter les femmes à témoigner des violences qu’elles avaient pu endurer au cours de leur vie et qui allait rapidement se muer en panique morale traquant les « libérations de la parole » non conformes. L’appel du 13 octobre 2017 tapait encore plus fort. Muller incitait son monde à raconter « en donnant le nom et les détails » un harcèlement sexuel au travail. Comme cas d’école, elle dénonçait Brion, coupable à ses yeux de ce genre de comportement délictueux par des paroles prononcées en 2012 lors d’une soirée arrosée. Comme elle l’explicitait dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre, son « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit » lui avait provoqué « honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle ». Avec Brion, Muller croyait tenir son Weinstein – « The Pig », comme on le surnommait à Hollywood.
20 000€ de dommages et intérêts
Elle fut crue, célébrée comme « briseuse de silence » par le magazine Time au rang de ses « personnes de l’année » et, en septembre 2019, condamnée pour diffamation, avec obligation de verser 20 000 euros de dommages et intérêts plus frais d’avocat à Brion. Si Muller a interjeté appel, l’ironie est plus que mordante pour celle qui prétendait veiller à ce que « les hommes ne soient pas […] jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants ». Du côté de Brion, son monde d’avant n’est pas près de lui revenir. Passer pour un harceleur – et même parfois un violeur, l’une des règles de la rumeur étant que qui peut le moins peut le plus – lui a coûté des amis, une compagne, des revenus et des mois de santé mentale en chute libre. Il avoue que seule l’existence de ses filles, et sa volonté de les « accompagner plus loin », lui a passé l’envie de se défenestrer.
David Doucet a lui aussi salement contemplé l’abîme. Journaliste et essayiste spécialiste de l’extrême droite, Doucet était membre de la « Ligue du LOL », ce groupe Facebook privé accusé en février 2019 d’avoir, entre autres, fomenté des raids de cyberharcèlement au début des années 2010. Une affaire que d’aucuns allaient rêver comme le #metoo du journalisme français en la voyant déboucher fissa sur une quinzaine de licenciements. Dont celui de Doucet, à l’époque rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé de management « toxique » et interdit, quelques semaines plus tard, de se refaire une santé professionnelle dans l’équipe de Cyril Hanouna. À l’heure où sort son livre La Haine en ligne, résultat d’un an d’enquête et d’une centaine d’entretiens sur la « mort sociale » qu’entraînent les lynchages numériques, le soufflé de la « libération de la parole » dans les rédactions s’est ratatiné. À la faveur de quelques retours critiques sur l’emballement dans Next Impact – la série en quatre volets de Jean-Marc Manach « La fabrique d’un bourreau idéal » est entièrement consacrée au cas Doucet –, Marianne, Le Point ou Causeur, la « Ligue du LOL » évoque surtout l’un des fiascos médiatiques parmi les plus cuisants de ces dernières décennies. Et comme de juste, les mêmes qui en ont fait leurs gorges chaudes préfèrent désormais regarder ailleurs et balayer le problème sous le tapis.
Hubris journalistique
Sauf qu’il en faudra plus pour dissiper la vilaine odeur qui se dégage du livre de Doucet et, dans une moindre mesure, de celui de Brion. Celle de l’hubris journalistique. D’un milieu où le ratio paille/poutre des leçons de morale pète tous les scores et qui n’a toujours pas développé de système immunitaire réellement effectif pour pallier ces excès. On a beau se pogner sur la charte de Munich – le journaliste doit « respecter la vérité » ; « rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte » ; « s’interdire […] la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement » – ou celle du Syndicat national du journalisme – qui nous enjoint à ne pas confondre notre métier « avec celui du policier ou du juge » –, les journalistes consciencieux avaient sans doute aquaponey quand les accusations de Sandra Muller étaient prises pour parole d’Évangile dans des rédactions trop heureuses de se la raconter chevaliers blancs de l’oppression féminine. À l’automne 2017, sur plusieurs milliers d’articles et de reportages suscités par son histoire, Brion affirme qu’un seul journaliste se serait cassé à l’appeler pour lui demander sa version. Le pompon revient à un article de L’Obs signé Marie Vaton, où Brion est décrit à tort comme patron de Muller au moment de sa goujaterie. « L’Obs, déplore Brion, le journal de Jean Daniel et Jacques Julliard, la Bible familiale à laquelle mes parents sont abonnés depuis des dizaines d’années comme la plupart des enseignants de gauche… En écrivant cela, Marie Vaton, amie de Sandra Muller sur Facebook, accrédite la rumeur selon laquelle j’aurais été son supérieur hiérarchique en 2012. Et cette dernière, journaliste, rappelons-le, ne prendra pas la peine, en reproduisant cet article, de préciser que c’est faux. Mes filles, si un jour vous croisez cette Marie Vaton, demandez-lui pourquoi elle a commis cette “erreur”. Cette journaliste avait-elle eu Sandra Muller en amont de l’article ? Si elle n’a pas pris la peine de vérifier, c’est grave. Si elle savait que c’était faux, ça l’est encore plus. J’ai rêvé d’être journaliste. J’ai appris à la vieille école, des règles simples : vérifier les sources, ne pas nommer une personne accusée directement, appeler pour croiser les versions. »
À ce titre, le calvaire de Philippe Caubère, auquel Doucet consacre une dizaine de pages, fait encore plus froid dans le dos. En mars 2018, il est accusé de viol « sous emprise » par une comédienne, ex-militante Femen devenue chantre de l’antispécisme avec Boucherie Abolition – une association dénonçant les « tortures eugénistes » de l’élevage et son « industrie du viol procréatif » avec laquelle elle a été condamnée en novembre 2019 à dix mois de prison avec sursis pour avoir causé la mort de près de 1 400 dindes en pensant les « libérer ». La plainte de cette femme, à l’évidence psychologiquement fragile comme on dit poliment, serait probablement restée confidentielle si le Huffington Post n’avait pas eu la riche idée de publier, en avril, son interview détaillant en une dizaine de minutes sa relation devenue prédatrice avec l’alter ego de Ferdinand Faure. En réalité, comme le dévoilera une enquête de Thibaut Solano publiée dans L’Express en février 2020, l’entretien original avait duré plus d’une heure et, face caméra, la tragédienne activiste avait accusé Caubère d’avoir torturé et tué des prostituées, d’adorer se masturber devant des images de la Shoah et d’avoir attaché une ex-compagne à un radiateur avant de la soumettre à un viol collectif. Conscients que de tels propos risquaient de décrédibiliser la « libération de la parole » de cette forcément victime et de les priver d’une belle culbute en revenus publicitaires, les journalistes du Huffington Post avaient tout simplement caviardé les passages les plus délirants pour ne conserver que le plus crédible. Au diable l’injonction faite au journaliste de « ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents » selon la charte de Munich et aux chiottes Philippe Caubère, flingué sur l’autel de #metoo et de son premier commandement : « Tu croiras toutes les femmes. » La plainte pour viol a été classée sans suite, il attend désormais l’issue de la sienne, pour diffamation.
« Dans la simplicité de la vie quotidienne, écrit Arendt, s’applique une règle suprême : chaque bonne action, même pour une “mauvaise cause”, crée un peu de bien dans le monde ; chaque mauvaise action, même au nom de l’idéal le plus élevé, rend notre monde ordinaire un peu plus détestable. » Son analyse visait le totalitarisme et les aveuglements de ses thuriféraires persuadés de ne pas faire le mal en tolérant le « moindre ». Dans le journalisme – cette « grande catapulte mise en mouvement par de petites haines », disait Balzac –, les bottes font en général moins de bruit, mais c’est parce que leurs semelles collent d’un paquet d’œufs écrabouillés.
La psychanalyste Claude Halmos. Image: capture d'écran YouTube.
Claude Halmos, spécialiste de la psychologie de l’enfant, nous explique en quoi la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine est bonne pour notre moral.
C’est une émission de France info qui appelle peu de commentaires, à vrai dire. Il suffit de l’écouter: difficile d’en croire ses oreilles.
Le trait est gros, comme dans un conte: d’un côté le méchant, de l’autre le gentil. Et comme point de départ, un présupposé qu’il serait bon de vérifier: la victoire de Joe Biden nous aurait remonté le moral. Elle serait, plus exactement, un signe « un peu magique » nous donnant « des raisons d’espérer » dans la période difficile que nous traversons. Il faudrait demander la confirmation de ce postulat à tous les gens qui sont sur le point de perdre leur emploi, de fermer leur entreprise, qui vivent une profonde dépression à cause de la solitude, de la privation de toute vie sociale autre que professionnelle: l’élection de Joe Biden leur a-t-elle vraiment redonné l’espérance? On peut avoir quelques doutes, on peut même se dire qu’ils n’en ont strictement rien à faire. Mais soit, admettons: l’élection de Biden est bénéfique pour l’état « émotionnel et psychologique » des Français.
Et voyons pourquoi. D’abord, selon Claude Halmos, la légèreté avec laquelle Trump a traité le coronavirus nous a « sensibilisés au sort des Américains »: nous avons donc éprouvé envers eux une forme de compassion et nous nous réjouissons pour eux que leur cauchemar prenne fin. Mais aussi parce que cette élection revêt une dimension « humaine au moins autant que politique »: cette transition va autoriser la psychanalyste à établir une opposition radicale entre les deux candidats. Trump incarnerait « de manière presque caricaturale » « l’autocrate tout-puissant »: on croit rêver. La caricature, c’est elle qui la dessine. On le dit grotesque, vulgaire et égocentrique mais personne jamais n’a accusé Trump de se comporter en autocrate. Pour lui, dit-elle, « l’intérêt général et la vie des êtres, qu’il s’agisse du virus ou du climat, ne comptent pas. » Ne peut-on pas concevoir que Trump ait une autre conception de l’intérêt général et de ce qui importe dans la vie des êtres? Claude Halmos a, avec le président des États-Unis, un désaccord qui relève tout à la fois de la philosophie politique et de la doctrine économique ; elle le convertit en condamnation morale décomplexée sur le ton de l’évidence consensuelle. Elle ajoute que Trump « rejette tout ce qui n’est pas semblable à lui »: accusation totalement gratuite qu’elle fonde sur « son racisme et sa xénophobie » comme s’il s’agissait de données incontestables et communément admises, alors même qu’une des informations de ce scrutin est la progression du vote Trump chez les Latinos et les Afro-américains. Trump devient ensuite, dans le discours de la psychanalyste, une espèce de monstre, un être qu’elle exclut de l’humanité :
IL INCARNE, EN OUTRE, LE MÉPRIS DE LA SCIENCE, DE LA CULTURE, DES LOIS, ET DES INSTITUTIONS, C’EST-À-DIRE DE TOUT CE QUE LES SOCIÉTÉS HUMAINES ONT SU CRÉER. […] IL SE PRÊTE DONC À ÊTRE LE SYMBOLE D’UNE SORTE DE « MONDE SANS PITIÉ », OÙ L’HUMAIN N’A PAS DE PLACE, ET QUI EST À CE TITRE, TRÈS ANGOISSANT.
Elle construit ensuite, par opposition, un portrait fantasmé de Biden. S’il « met en avant son humanité », elle n’invite pas à voir là une stratégie de…
« Je pense qu’il est mal de s’asseoir sur un homme. Bientôt je penserai qu’il est mal de s’asseoir sur un cheval. Je finirai par penser (je suppose) qu’il est mal de s’asseoir sur une chaise. » (Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie, 1908)
René Descartes paiera encore longtemps, je gage, le prix de sa célèbre invitation, formulée dans le Discours de la méthode (1637), à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Pareille exhortation dépare, de fait, dans une époque où c’est au contraire le pacifisme à son égard qu’il est de bon ton d’afficher. L’heure, en effet, est à la réconciliation ; chacun est prié de croire aux retrouvailles prochaines de l’homme et des animaux, de l’homme et des forêts, de l’homme et des océans ; avant que soient enfin célébrées, dans une apothéose, ses noces définitives avec la Terre.
Le souci de la nature doit désormais remplacer sa pluriséculaire maltraitance. Incapable de plaider elle-même sa cause, on revendique donc à sa place la reconnaissance de ses droits également inaliénables à la vie, à la liberté, et à la poursuite du bonheur, pour reprendre les termes de la déclaration d’indépendance américaine. L’homme moderne, en effet, ne veut pas d’un paradis où il serait le seul heureux ; sa félicité, pour être complète, appelle l’allégresse de toute la Création. La détresse d’un ciron suffirait à gâter sa joie ; aussi entend-il que chacun, jusqu’au roseau, jusqu’au moustique[tooltips content= »Cf. Aymeric Caron, Que fait-on si l’on est antispéciste et que l’on est attaqué par les moustiques ?, sur Komodo TV, le 30 juillet 2019. »](1)[/tooltips], ait part à l’universel bonheur.
La supériorité de l’homme sur l’animal: le nouveau préjugé à abattre
Une seconde révolution copernicienne dans l’ordre des idées se prépare : la première a conduit au rejet de l’ethnocentrisme, comme d’un préjugé de civilisation ou de race ; la suivante poussera plus loin le décentrage, et ira donc jusqu’à l’espèce. Prétendre l’homme supérieur à l’animal vous désignera bientôt comme un bas du front patenté…
Reprochant à l’Europe son ptolémaïsme historique, consistant à se faire centre et mesure de tout événement, Spengler, en 1918, pouvait écrire : « ce qui a manqué jusqu’à ce jour [en histoire], c’était la distance à l’objet. » L’antispécisme, quelque part, ne fait que recycler cette critique, en la transposant à l’éthologie. Pour ses militants, la déformation égotique, corrigée à l’échelle civilisationnelle, persiste donc encore au plan supérieur de l’espèce. La tyrannie pascalienne du Moi n’est pour eux qu’imparfaitement renversée ; il nous reste à désapprendre l’orgueil d’être né Homme.
L’antispécisme est un individualisme
L’antispécisme, entend-on, consiste à faire d’Homo sapiens une espèce comme les autres. Je crois qu’on commet là un profond contresens. La logique fondamentale de cette doctrine, en effet, est selon moi rigoureusement inverse : l’antispécisme, précisément, entend faire de chaque locataire terrestre un homme pareil à nous, se distinguant seulement par son anatomie spéciale. Autrement dit, Homo sapiens n’est pas dégradé, il ne tombe pas dans un état inférieur ; c’est le reste de la Création qu’on hisse à son niveau. L’égalisation des conditions s’effectue par le haut ; et non, comme le laisse entendre la formule à mon sens fautive que j’ai déjà citée, par le bas. Ce sont les bêtes qu’on anthropomorphise ; non les hommes qu’on animalise.
Mais cet abrégé doctrinal est encore trompeur en une seconde manière, qui découle de cette erreur initiale et l’approfondit ou la prolonge : il laisse accroire que l’antispécisme raisonne en termes d’espèces – ainsi que fait la Nature -, alors qu’il raisonne paradoxalement en termes d’individus – façon toute humaine et très moderne de voir -. De fait, si le militant de la cause animale se dresse contre l’élevage en batterie, ce n’est pas pour sauver les poules ; mais pour sauver des poules. Son souci n’est pas la survie de l’espèce – qui prospère numériquement dans ce mode de production intensif – ; mais le bien-être des gallinacés particuliers – des individus ailés et becqués – qu’il sait encagés dans d’inhumaines conditions.
L’universalisme paulinien revu et corrigé dans le sens de l’inclusivité chère à l’époque
L’individualiste, rappelait salutairement Michel Onfray, ça n’est pas l’égoïste ; « l’individualiste, c’est celui qui pense qu’il n’y a que des individus« . Etendez ce principe à la totalité de ce qui vit dans l’Univers ; vous obtenez l’antispécisme. Autrement dit, l’antispécisme n’est pas une doctrine qui égalise les espèces ; c’est une doctrine qui nie l’espèce pour mieux égaliser des individus. Au sens propre du mot, c’est donc un individualisme élargi à tout ce qui est organique.
« Le monde moderne« , écrivait Chesterton en 1908, « est plein de vieilles vertus chrétiennes folles« . Eh bien, on pourrait définir l’antispéciste comme un chrétien considérant que saint Paul, dans son universalisme, manquait cruellement d’ambition. S’adressant aux Galates, celui-ci se bornait à leur dire : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ« . L’antispéciste reprend la plume ainsi abandonnée par l’ancien pharisien, et corrige, et complète : « il n’y a plus ni homme ni bête, il n’y a plus ni homme ni végétal, car vous tous, vous êtes un dans le vivant« .
Ce qui menace ce militant nouveau, ce n’est donc plus la tentation de saint Antoine ; c’est celle, toute moderne, de saint François d’Assise. Mais comment égaler son sermon aux oiseaux, ses exhortations aux reptiles et jusqu’aux « créaturesinsensibles » [tooltips content= »Première vie de saint François d’Assise, Thomas de Celano. »](2)[/tooltips] ? L’antispécisme a trouvé : il prêchera en leur nom ; à défaut, encore, de pouvoir les soulever par son verbe.
L’antispécisme, une colonisation inédite de l’ordre naturel par des logiques spécifiquement humaines
On touche là, d’une façon exemplaire, la contradiction fondatrice de l’antispécisme – savoir, un combat pour la Nature conduit au nom de « valeurs » ( pour employer le mot galvaudé en vigueur) ayant cours dans le seul ordre humain des choses -. On n’a en effet jamais vu, pour ne prendre que ces illustrations triviales, un loup tourmenté par le souvenir d’un agneau que la faim lui aura commandé de dévorer ; ou un lion en plein débat philosophique avec lui-même sur sa légitimité à fondre sur une gazelle alors que son estomac le lui suggère. L’instinct leur tient lieu de droit.
Demander la libération animale – comme le fait Peter Singer dans son célèbre essai éponyme – a donc ceci de paradoxal qu’un tel plaidoyer ne s’entend qu’à la lumière des catégories les plus culturelles qui soient. La Nature, en effet, raisonne en terme de survie ; il n’y a guère que l’homme pour s’émouvoir d’une atteinte à la dignité d’un individu. Or, l’affranchissement animal ne se motive qu’à l’aune de ce dernier souci. Aussi l’antispécisme a-t-il cette conséquence, a priori contradictoire, qu’il ne « libère » la Nature qu’au prix d’une colonisation inédite de son ordre par des logiques spécifiquement humaines.
L’anthropocentrique alternative entre une logique juridique et une logique muséale
L’antispécisme, à cet égard, est une schizophrénie qui prétend rejeter l’anthropocentrisme mais se révèle incapable de porter un regard non-humain sur la Nature. La meilleure preuve de cette inaptitude : il ne sait pas penser la question animale sur un autre mode que ceux qui prévalent aujourd’hui dans la sphère propre à notre espèce – savoir, celui de la minorité discriminée à égaliser par le droit (c’est-à-dire une logique juridique) ; ou du peuple premier à sanctuariser, pour en sauvegarder le mode de vie original (c’est-à-dire une logique muséale) -.
Le morphologisme, qui le prédispose à affirmer la dimension unitaire du vivant par-delà l’évidente disparité que celui-ci présente de prime abord, a en effet ceci de tragique qu’il le condamne aussi à postuler, sur la base de cette unité révélée, une identité des aspirations humaines et animales. Sa pensée est à ce point inclusive qu’elle ne lui permet plus d’imaginer qu’on puisse, ailleurs, désirer autre chose que ce que lui-même désire. Devenir homme, et voir reconnues, d’une part sa qualité de sujet de droit, d’autre part la dignité de la civilisation particulière dont on est porteur : telle est, croit-il ainsi savoir, l’aspiration fondamentale qui unit dans une même communauté d’espérance tout aussi bien le lapin que le merle, la brebis que le rorqual, le lion que la gazelle.
Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines…
L’antispécisme est un refus d’envisager la possibilité d’une relation asymétrique entre l’homme et l’animal : si l’égalité absolue n’est pas atteignable (première option), il préfère encore interdire tout rapport entre l’un et l’autre (deuxième option). L’acculturation qu’il se propose d’opérer ne prolonge donc pas celle de l’élevage ; au contraire, sa logique lui commande de l’abolir, comme il fût fait de l’esclavage.
Dans L’enracinement, Simone Weil écrivait : « Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines, car il se multiplie lui-même.Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort […] ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu’en partie. »
L’antispéciste David Olivier sur Iamvegan TV / Capture d’écran Facebook
L’antispécisme est à l’évidence travaillé par une telle dynamique. Son souci d’amélioration de la condition animale – préoccupation dont nul, ou presque, ne niera le caractère louable – atteint un tel degré que je le vois en effet mal s’arrêter avant d’en avoir complètement affranchi les bêtes. Se contenter de libérer une panthère de sa cage confinerait à la tiédeur, désormais ; ce qui le travaille, on le sent, c’est l’audace supérieure de la soustraire à son état même de félin. L’enracinement de la Nature elle-même, pour ces déracinés, en vient à poser problème.
Lions et gazelles auront eux aussi leurs ABCD de l’égalité
Aussi la nécessité d’une « rééducation » animale finira-t-elle par s’imposer à ses adeptes. A cet égard, les conclusions d’un David Olivier, coauteur de La révolution antispéciste et cofondateur des Cahiers antispécistes, aussi délirantes qu’elles puissent paraître, sont d’un conséquentialisme achevé. « On doit garder les chats à l’intérieur, ou en tout cas trouver un moyen pour que les chats ne chassent pas et ne torturent pas les autres animaux » explique-t-il ainsi dans une vidéo de mai 2018 ; « la balance des intérêts du chat et des souris qui sont très nombreuses, et qui ont une fin atroce entre les griffes du chat » le commande en effet. Mais dans un texte plus ancien, écrit dès 2016, il n’hésitait pas à considérer des solutions plus démiurgiques encore, pour n’y déplorer ensuite que leur lenteur à produire concrètement la transformation attendue : » développement de préparations alimentaires végétaliennes adaptées pour les lions » ; « modification progressive de leur génome (par des technologies type gene drive par exemple) pour qu’ils cessent de devoir et vouloir tuer » ; ou encore « extinction progressive de leur espèce par la stérilisation » [tooltips content= »Sur le droit à la vie des prédateurs, Cahiers antispécistes n°40. »](3)[/tooltips].
Notre Occident égaré, en effet, voit poindre avec angoisse la pénurie d’hommes à déraciner. L’entreprise n’est pas achevée, mais elle n’a plus qu’à être poursuivie ; toutes ses possibilités architectoniques, pour reprendre le vocabulaire spenglerien, sont désormais épuisées. De quelles prisons nouvelles, en effet, pourrions-nous trouver à extraire Homo sapiens ? Même l’enfant, sous nos latitudes, est en voie de libération. Non, tout peu ou prou, a été déconstruit à présent ; pour ce qui touche à l’humanité, il reste seulement à étendre l’œuvre.
Aussi notre civilisation, plus prévoyante qu’on ne veut bien le dire, a-t-elle déjà entamé la constitution d’une armée de réserve devant lui permettre de continuer à exercer ses prétentions libératoires après épuisement de la manne originelle constituée par notre espèce. L’affranchissement animal, à cet égard, est le coup d’avance génial qu’elle a conçu pour traverser sans heurts le tarissement désormais programmé de ce premier pétrole humain.
Hybris du déracinement ; alliance objective des libéraux-libertaires
Il faut mettre en perspective déracinement, aptitude copernicienne au décentrage et fantasme de toute puissance dans le ciel des idées. La distance au réel, l’éloignement de son immédiateté, qui rendent possibles ces intelligences morphologiques, fabriquent également de l’hybris. Aussi, dérangeante vérité, ce sont les mêmes esprits grands citadins ayant produit le taylorisme animal, qui produisent aujourd’hui l’antispécisme. Leur invention est le résultat d’une identique hybris intellectuelle ayant seulement trempé dans deux bains mentaux antagonistes : l’un dans la pensée scientiste et techniciste du début de siècle dernier ; l’autre dans les théories déconstructionnistes importées de France sur les campus anglo-saxons dans les années 70, et réexportées depuis sous les formes qu’on sait.
A cet égard, les lecteurs de Christopher Lasch aux États-Unis, ou de Jean-Claude Michéa en France, ne seront pas surpris d’apprendre qu’une association antispéciste, telle qu’L214, puisse recevoir des financements d’une organisation philanthropique cofondée par un milliardaire, Dustin Moskovitz, investissant par ailleurs dans des start-ups planchant sur la production de viande en laboratoire. Le marché, sauront-ils en effet, a depuis longtemps découvert les vertus de l’individualisme moderne, qu’il utilise comme cheval de Troie pour approfondir sa pénétration de la pratique sociale. Les analyses michéiennes faisant état d’une alliance objective des libéraux et des libertaires trouve ainsi matière à se confirmer, une fois de plus, dans ce qui s’annonce comme un nouveau progrès dans le déracinement, et l’artificialisation de la vie.
Les voies de Dieu nous deviendraient-elles pénétrables ?
Il y a donc encore, pourrait-on dire, des manières faustiennes d’être antifaustien ; des façons prométhéennes d’être antiprométhéen. Aucune des deux options entre lesquelles l’antispécisme balance – savoir, la muséification de la nature, sur le modèle de la sauvegarde des peuples premiers ; et l’individuation égalisatrice de l’ensemble du vivant, sur celui de l’élévation de toutes les minorités à la pairie juridique – n’évite en effet de souscrire à cet apparent paradoxe. Dans chacune gît une intention qui était autrefois prêtée à Dieu.
Celle des conservateurs du vivant, entendant le préserver de l’humaine corruption, consiste à réclamer la coupure d’Homo sapiens et du cosmos. Notre espèce, disent-ils, doit se séparer d’un monde animal qu’elle ne sait précisément que dénaturer et s’assujettir, pour vivre chacun dans des espaces ségrégués. L’homme doit faire retraite pour sauvegarder le libre arbitre du reste de la Création ; ainsi seulement celui-ci sera-t-il préservé, clament-ils haut et fort. Or, n’est-ce pas précisément en vue d’assurer cette sanctuarisation du libre arbitre que Dieu, dans la dogmatique chrétienne, s’est lui-même coupé d’un monde dont il avait pourtant accouché ?
Quant à celle des égaliseurs du vivant – croyant, comme Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux, que le bonheur de l’arbre consiste en l’obtention d’une charte -, quelle est-elle, leur intention, sinon, dans leur réinvention de la Nature, de tout refaçonner à leur humaine image ? Le jour se profile désormais où, conformément aux deux craintes exprimées par Chesterton dans son Orthodoxie, en 1908, notre empathie débridée nous déniera jusqu’au droit de nous asseoir sur une chaise ; sans que, « sous prétexte d’être audacieux et créateur », nous ne renoncions à libérer le tigre de ses rayures en plus de l’extraire de sa cage.
Rien, en effet, n’interdit plus de penser que nous ferons les deux ; et, qu’après avoir semé derrière nous les graines de notre succession, nous ne finissions par quitter une Terre devenue invivable pour notre post-humanité au Surmoi trop grand pour ce réduit bleuté. Peut-être faut-il d’ailleurs chercher là la raison pour laquelle nous autres, Homo sapiens, trônons au sommet de l’ordre naturel : nous tangentons la limite intellectuelle et empathique au-delà de laquelle un être ne peut plus supporter de dominer ainsi, et organise lui-même sa disparition. Qui sait, oui ? Nous pourrions bien, dans cet exil volontaire, ne jamais parcourir qu’une route déjà cartographiée, en d’autres temps, par celui que notre civilisation appela alors un Dieu…
Ou comment un vieux pays usé se suicide en confiant son destin à des ministres et des hauts fonctionnaires qui appliquent strictement et souvent de travers un invraisemblable principe de précaution, non seulement pour se dédouaner d’avance de leurs erreurs, mais également pour effrayer et culpabiliser leurs concitoyens.
Les meilleurs experts en économie dans les think tanks spécialisés y perdent leur latin. Ils nous disent qu’ils n’ont jamais vu une telle pagaille dans la façon de gérer un pays. Agnès Verdier-Molinié, qui dirige la fondation iFRAP : « Vos chaussettes sont trouées et vous avez besoin d’en acheter une paire rapidement ? Ce n’est pas essentiel. Vous avez envie de fumer ? C’est essentiel. De lire un bon livre ? Pas essentiel. Besoin d’un vêtement d’enfant en deux ans ? Essentiel. En trois ans ? Interdit. »
Nicolas Lecaussin, qui anime l’IREF : « Les livres me sont essentiels en ces temps de confinement, mon voisin préfère une bouteille de vin : pas de chance pour moi, les librairies sont fermées, mais tant mieux pour lui, les cavistes sont ouverts… Ma voisine, une vieille dame seule, recevait régulièrement une coiffeuse à domicile : interdit ! Et, allez dire à un croyant que l’office religieux est moins “essentiel” que la messe des journaux télévisés… »
Quant à Maxime Sbaihi, le directeur de GénérationLibre, il note que « dans un pays à l’orgueil normatif gonflé de 318 000 articles législatifs et réglementaires en vigueur, l’illisibilité et l’insécurité juridiques sont des maux bien connus […] mais seule la France a osé étendre sa passion bureaucratique jusque dans nos vies quotidiennes en imposant de remplir un formulaire et demander une dérogation pour aller acheter sa baguette ».
Le dernier gros couac vient du président lui-même
Les Français ne savent plus où donner de la tête, tourneboulés qu’ils sont par une parole publique totalement controversée, éparpillée et démonétisée. Le dernier gros couac en date vient du président lui-même qui, dans son allocution radiotélévisée urbi et orbi du 29 octobre dernier, destinée à justifier le reconfinement, a déclaré ceci : « Quoi que nous fassions, près de 9 000 patients seront en réanimation à la mi-novembre. » Pas de chance pour lui : Santé Publique France nous a donné le chiffre officiel au 15 novembre : ils n’étaient pas 9 000 ces pauvres patients en réanimation, mais deux fois moins, 4 880 pour être précis.
En matière d’imprévoyance, on aurait pu penser que nos dirigeants, qui avaient complètement raté la gestion des masques au départ de la pandémie, sans compter celle des tests, auraient retenu la leçon. Pas du tout : le vaccin contre la grippe, laquelle tue 10 000 personnes par an en moyenne, a totalement disparu des pharmacies alors qu’on est encore loin de l’hiver et qu’il faut un temps fou pour reconstituer les stocks ! Tout cela est très inquiétant sur la façon dont l’Élysée et Matignon gèrent cette crise tout en sortant l’arrosoir à milliards versés à tout-va et parfois n’importe comment dans l’économie.
Le Premier ministre de son côté a été pris la main dans le sac en insistant lourdement sur le télétravail qui, chaque fois que c’est possible selon lui, doit être appliqué « cinq jours sur cinq dans le secteur privé ». Jean Castex, n’ayant jamais travaillé de toute sa vie dans une entreprise privée du monde concurrentiel, est bien mal placé pour donner des instructions aux chefs d’entreprise. Quant à la ministre du Travail, Élisabeth Borne, qui a soutenu mordicus le Premier ministre dans sa croisade pour le télétravail, elle a pour seule référence entrepreneuriale sur son CV un passage de deux ans à la tête de la RATP, une entreprise d’État ingérable, comme la SNCF, où les PDG se contentent de faire de la cogestion avec la CGT, ce qui n’est pas spécialement affaire de compétence.
Un découragement mortifère devant l’écroulement d’une vie de travail
À l’étage en dessous de Matignon et du gouvernement, ce sont des préfets qui interviennent pour dire quel commerce pourra vivre et quel autre devra mourir, quelle église pourra obtenir une dérogation, quel match de foot pourra se jouer devant zéro ou 1 000 spectateurs et quel agriculteur devra détruire ses récoltes et aura le droit de se suicider silencieusement dans son coin. Pendant ce temps, une majorité de petites entreprises, d’artisans, commerçants et indépendants n’arrivent pas à obtenir les aides annoncées, noyés qu’ils sont par la paperasse à gérer, les contreparties exigées à certaines aides, les numéros verts qui ne répondent pas et par le découragement mortifère qui leur fracture la tête devant l’écroulement de toute une vie de travail.
Et on ne parle pas des restaurateurs ! S’il y a bien une profession en France qui devrait être intouchable c’est celle-là qui concentre presque à elle seule, avec les vignerons, le rayonnement planétaire de l’art de vivre à la française. Un trésor national. Abandonner les restaurateurs dans le caniveau comme le font nos dirigeants est une insulte brutale à l’histoire de la gastronomie française. Un véritable abus de pouvoir d’une administration sans respect ni humanité à force de vouloir toujours sévir.
L’exploit de Fabien Sudry
Comme ce nouveau préfet de la Côte-d’Or et de la région Bourgogne-Franche-Comté, Fabien Sudry, installé à Dijon depuis seulement deux mois et qui n’a rien trouvé de mieux à faire, à peine arrivé, que d’interdire la 160e vente de vin des Hospices de Beaune prévue le 15 novembre. Un gros travail pourtant avait été fait par les organisateurs de cette très ancienne et historique vente aux enchères de charité au profit des hospitaliers de France et au retentissement mondial, avec des normes sanitaires très pointues, une vente à distance avec les équipes de Christie’s et retransmission par Zoom… Et vous savez quoi ? Ce préfet obtus l’a purement et simplement annulée la veille au soir, le samedi 14 novembre, pour le lendemain dimanche 15, comme ça, d’une pichenette administrative de dernière minute. L’œuvre d’un gougnafier mal embouché et mal élevé!
Un grand malheur, un désastre économique et social se prépare ainsi en France, l’écroulement d’un système opaque, injuste, inefficace, effroyablement lourd et traumatisant pour les forces vives et les citoyens de l’Hexagone. Au moment où l’on commençait à entrevoir le bout du sombre tunnel du Covid grâce aux deux premiers vaccins annoncés aux États-Unis et en Allemagne, il va falloir se rendre à l’évidence : il n’y aura jamais de vaccin en France contre l’incompétence, l’arrogance et la démagogie de nos dirigeants. Le résultat tragique de quarante ans de socialisme bureaucratique, de matraquage étatique permanent, d’excès syndicaux et du travail de sape d’énarques irresponsables qui ont géré et qui continuent de gérer la France depuis leurs palais nationaux comme leurs ancêtres administraient nos colonies il y a un siècle depuis leurs palais de gouverneurs.
Solomon Iguru Ier, roi du Bunyoro (région d’Ouganda), se bat pour obtenir une réparation financière de la part de Londres.
5,5 trillions d’euros, c’est le prix de la colonisation britannique estimé par Solomon Gafabusa Iguru Ier, un souverain africain qui règne sur une population d’environ un million d’âmes et un royaume de 19000 kilomètres carrés. Depuis des années, il se bat pour obtenir une réparation financière et des excuses de la part de Londres qui a décidé d’annexer, au cours du XIXe siècle, le Bunyoro au reste de l’Ouganda en devenir. L’affaire, presque ubuesque, ne manque cependant pas de piquant. Mais en plein « Black Lives Matter » et 60 ans après les indépendances, elle réveille aussi les rancœurs d’une Afrique qui entend faire le procès de son histoire coloniale.
Le nom de son royaume pourrait être sorti tout droit d’une bande dessinée ou d’un film d’Hollywood. Lui, rêve de faire très sérieusement du Bunyoro un nouveau Wakanda – ce pays africain puissant appartenant à l’univers héroïque de Marvel Comics. Solomon Gafabusa Iguru Ier est un des quatre souverains traditionnels de la République fédérale d’Ouganda, une ancienne colonie britannique située en Afrique de l’Est. Il a retrouvé son trône en 1993, après trois décennies d’exil imposées par un violent coup d’État. Le monarque ne décolère pas. C’est au nom de ses ancêtres qu’il tente d’obtenir une compensation financière de la part du Royaume-Uni. En vain. Selon lui, « les Britanniques ont incendié des maisons, détruit des récoltes et introduit la syphilis dans mon royaume. S’ils ne l’avaient pas détruit, nous serions aujourd’hui une superpuissance et nous pourrions même dire aux États-Unis de se taire ». Il a pourtant été débouté une première fois de ses demandes en 2005. L’affaire avait été tellement peu prise au sérieux que Londres n’avait pas daigné faire déplacer le moindre avocat au tribunal désigné pour juger ce cas. Dépité, il avait renvoyé sèchement l’invitation de Buckingham Palace qui lui avait réservé un siège pour le sommet du Commonwealth, organisé à Kampala peu de temps après.
Solomon Gafabusa Iguru Ier a déposé une nouvelle plainte, sept ans après la première, « pour invasion, violations atroces des droits de l’homme et saisie de leurs terres à l’époque coloniale » et continue de réclamer ses royalties à la Queen. « Bunyoro Lives Matter » ? Car si la demande royale fait écho à celles du mouvement anti-raciste et aux paroles des décoloniaux, elle s’est transformée en véritable farce politique. D’un côté, le Bunyoro clame que le gouvernement fédéral de l’Ouganda a reçu de l’argent de Londres à titre d’accord financier et l’accuse de détournement ; de l’autre, Kampala affirme n’avoir jamais vu la couleur d’une moindre livre sterling. Chaque année, l’Ouganda reçoit des sommes considérables de la part de Londres en aide au développement. Désormais, les avocats du souverain tentent de déterminer où en est réellement la plainte qui semble s’être perdue dans le tiroir quelconque d’un juge ougandais. « Nous sommes disposés à négocier un règlement à l’amiable à condition que la Grande-Bretagne montre de l’intérêt sur la question » affirment-ils, espérant être entendus cette fois-ci. Honni soit qui mal y pense.