On savait les adeptes d’un néo-progressisme devenu fou violemment intolérants à toute forme d’opinion ou d’expression qui leur serait contraire. Ce qui se révèle un peu plus chaque jour est  leur revendication parfaitement décomplexée de la censure comme outil et moyen d’action.


L’entretien donné par le sociologue Geoffroy de Lagasnerie à France Inter le 30 septembre vaut, à cet égard (et en tant que symptôme), son pesant de pop corn au spectacle de la Révolte pour les Nuls, et l’on ne savait plus trop si l’on assistait à une interview sérieuse entre grandes personnes ou à l’un de ces sketchs pas très drôles et idéologiquement hémiplégiques auxquels la chaine audiovisuelle publique a habitué ses auditeurs-contribuables, lesquels font désormais le dos rond en attendant que ça passe. On ignorait juste que Geoffroy de Lagasnerie y avait été embauché comme comique…

Avec le débit à la fois doucereux et ultra-rapide du petit enfant survolté qui jonglerait sur son tapis d’éveil en brassant tous les nouveaux mots appris la veille, manifestement tout émoustillé à l’idée, vieille comme le monde, de choquer le bourgeois, tenant des propos aussi loufoques qu’ineptes, l’habitué des scandales disruptifs propres à la société du Spectacle dont il est l’impeccable produit, parfaitement installé dans la société et les institutions qu’il prétend combattre (au motif casuistique qu’il conviendrait de pervertir le Système de l’intérieur, ce qui est une commode manière de s’exonérer de sa position de dominant et d’hypocrite gagnant dudit Système, en parfait héritier à la Bourdieu), a livré un invraisemblable salmigondis permettant de comprendre, à lui seul, l’effondrement intellectuel d’une certaine gauche et les impasses sans retour du gauchisme culturel.

Affirmant sans rougir : «…j’assume totalement le fait qu’il faille reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes », notre Savonarole en culottes courtes, habitué des procès en opinions mauvaises, c’est-à-dire en opinions qui ne sont pas les siennes selon la partition binaire propre aux petits enfants scindant le monde entre les Gentils et les Méchants, savourant le fantasme infantile et nombriliste de son autonomie supposée, bien à l’abri des autres (avouant s’exprimer au nom d’un « on » « auto-référentiel »), n’a cessé, pendant une vingtaine de minutes, d’enfiler les énormités et absurdités. Reconnaissant ne pas faire allégeance à la loi (pourtant expression de la volonté du peuple souverain qui, dans le fond, ne l’intéresse pas davantage qu’il n’en est issu le moins du monde), notre bambin de la sociologie lui préfère ouvertement « la justice et la pureté » (sic). Et c’est à ce moment précis qu’entre la bêtise et la dangerosité s’ouvre tout le champ béant des possibles exactions commises au nom précisément d’une pureté qui, c’est pratique, ne se définit que par ceux-là même qui l’énoncent. On sait, par exemple, qui furent ceux qui combattirent pour la pureté de la race, on sait d’ailleurs de quel côté penchent ceux-là même qui, actuellement, prônent, sur le même modèle racialiste (et en réalité raciste) la même pureté ontologique des autoproclamés « racisés ». Et notre Pol-Pot des bacs à sable de poursuivre, tout à sa mission purificatrice, lorsqu’on lui demande de qui et de quoi il parle dans le fond : « Tout le monde sait très bien ce que c’est qu’un corps qui souffre… ». En effet, tout le monde sait très bien ce qu’est un corps qui souffre, par exemple le corps supplicié d’Axelle, démembré et traîné sur 800 mètres en voiture par des racailles à Lyon, ou le corps souffrant du jeune et héroïque Marin, laissé pour mort par une racaille pour avoir défendu un couple, ou encore le corps sans vie d’Adrien Perez, ou encore celui de toutes ces femmes violées, agressées, violentées parce qu’elles portent une jupe ou n’acceptent pas l’ensauvagement qui voudrait faire d’elles des objets de consommation à disposition dans un espace public décivilisé. Mais on doute que ces corps souffrants intéressent beaucoup le révolté de salon. On doute également que celui qui s’est acoquiné promptement avec le clan Traoré s’émeuve de la douleur du corps souffrant de la victime des viols répétés sous menace d’une fourchette par Adama Traoré lorsqu’il était en prison. Tout comme il y a, pour ces idéologues agités du bocal, des idées justes et pures à l’exclusion de toutes les autres, il y a les corps souffrants qui valent la peine qu’on s’en préoccupe et tous les autres qui n’ont manifestement pas de valeur. Dans l’entretien, Lagasnerie revient d’ailleurs à de nombreuses reprises sur la figure du migrant en Méditerranée, sans d’ailleurs beaucoup s’émouvoir de ce que ce trafic d’êtres humains, nourri par les passeurs et les soutiers d’un pseudo-humanisme bon teint, ne fait qu’alimenter le Capital carnassier et dérégulé que notre bambin de la Révolte croit combattre, en lui fournissant sans mollir une main d’œuvre à bas coût, au détriment d’ailleurs du prolétaire européen, abandonné depuis belle lurette par cette gauche-là, dont le corps souffrant et la souffrance sociale n’émeuvent probablement pas celui qui n’en a jamais vu la couleur ni partagé la vie une seule seconde.

Marcel Gauchet, septembre 2014. SIPA. 00700861_000028
Marcel Gauchet, septembre 2014. SIPA. 00700861_000028

Il faut dire, ce goût prononcé du sociologue (qui finit par faire honte à la discipline qu’il représente tout en en figurant  à merveille les impasses post-modernes) pour la censure, c’est un peu son fonds de commerce : on se souvient qu’il s’était déjà agité dans tous les sens en 2014 avec son comparse Edouard Louis afin d’obtenir le boycott des Rendez-vous de l’Histoire de Blois au motif que la conférence inaugurale y était tenue par le philosophe Marcel Gauchet, jugé trop réactionnaire par nos deux amuseurs, à quoi le rédacteur en chef de la revue Le Débat répondra avec drôlerie qu’il s’agissait là de « pignolerie parisienne ». Pignolerie certes mais qui fait des dégâts auprès de la jeunesse étudiante, ces « cerveaux malléables » que Lagasnerie se fixe clairement pour objectif de manipuler, exactement de la même façon qu’un patron de télévision pouvait autrefois parler de « temps de cerveau disponible » pour conquérir des parts de marché. Qui fait des dégâts dans un monde intellectuel et universitaire profondément sinistré et gangréné par ce type de figures, semi-naïves, semi-dangereuses, violemment intolérantes et profondément incapables de supporter la dialectique et le débat pourtant indispensables d’une part à l’exercice des libertés académiques, d’autre part à l’émergence de toute forme de savoir, lequel ne se construit qu’en acceptant la contradiction. Comme le disait Rosa Luxembourg, qui combattait pour le peuple ailleurs que dans des salons et le paya de sa vie : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ». Ce n’est pas l’avis du complice en Inquisition de Lagasnerie, l’écrivain Edouard Louis, lequel sera capable d’asséner en 2020 : « La liberté d’expression, c’est connaître les questions que l’on peut poser et les questions que l’on ne peut pas poser. Il y a des questions qui ne sont pas des questions mais qui sont des insultes ». Il faut dire qu’en effet, si l’on se questionne sur le point de savoir comment ces drôles ont pu être propulsés d’une quelconque façon en position prescriptrice, gageons que ce pourrait être perçu comme une insulte…

Lagasnerie avait, pareillement, tenté en pétitionnant de faire retirer le prix Pétrarque à la sociologue Nathalie Heinich en 2017 pour d’obscurs soupçons d’homophobie cette fois-ci, suscitant la colère de ses collègues sociologues, jusqu’a son ancien directeur de recherche, Jean-Louis Fabiani qui déclarera alors : « La liberté de la pensée n’est pas un vain mot. La police de la pensée est à nos portes. Je refuse de toutes mes forces un monde où les petites frappes intellectuelles feraient la loi ».

Edouard Louis (Photo : Hannah Assouline)
Edouard Louis (Photo : Hannah Assouline)

Dans son entretien à France Inter, le jeune maître censeur déclare, dans un galimatias ronflant qui n’impressionne pas grand monde : « Moi je suis contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion ». Outre qu’on se demande bien alors pourquoi il était venu ce matin-là pour discuter avec l’argent du contribuable en assénant n’importe quoi à ce dernier, plutôt que de parler alors avec lui-même tout seul dans sa salle de bain, on relèvera tout de même la belle franchise qui consiste à reconnaître la profonde inaptitude à toute forme de pensée dialectique de la part de ces figures du Spectacle, lesquelles se débattent dans l’ombre à la manière des reflets dans la caverne de Platon.

Refuser le débat, être incapable de s’opposer dialectiquement dans le champ de notre commune humanité, transformer l’adversaire en ennemi, telle est la vieille recette recuite des enfants de la Terreur révolutionnaire pour lesquels il n’y avait « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ».  Sauf que, comme le faisait remarquer avec une remarquable justesse Karl Marx, qui s’y connaissait un peu en analyse des rapports de force et d’oppression : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Saint-Just fut tragique. Ses héritiers sont tragicomiques et prêtent à rire. Par exemple, on rit encore de bon cœur lorsque Lagasnerie se lance dans une complainte victimaire selon laquelle notre société serait depuis 40 ans dominée par la droite, ignorant manifestement les 14 ans de mitterrandisme, les Jospin, les Hollande et même l’entourage de Macron abondamment fourni en anciens membres du Parti socialiste dont il est lui-même issu. On rit pareillement de bon cœur lorsque l’amuseur se pose en représentant d’une jeunesse qu’il oppose au cerveau vieux d’un Emmanuel Macron dont il précise qu’il a été forgé il y a plus de 20 ans, lorsqu’on sait que le sociologue et le Président n’ont qu’un peu plus de trois ans d’écart, soit sont exactement de la même génération. Il faut croire donc que Lagasnerie nous parle avec un vieux cerveau formaté selon un logiciel suranné, certainement celui du gauchisme culturel qui est en position dominante dans les lieux de fabrique du citoyen depuis plusieurs décennies (école, médias, culture…).

Ce qui est moins amusant, en revanche, c’est la régularité métronomique du service public audiovisuel, non pas à accorder du temps de parole à ces représentants d’un monde qui fut si longtemps idéologiquement hégémonique et dont il est lui-même le reflet, dans son goût prononcé pour la fabrique propagandiste de l’opinion, car la liberté d’expression doit permettre même aux olibrius de s’exprimer (encore que le contribuable pourrait être sollicité pour donner son avis), mais à nourrir l’absence de réel pluralisme dans cette sphère audiovisuelle-là. Ainsi de la journaliste de France Inter Sonia Devillers qui, sans scrupule et reflétant bien la panique qui s’empare d’un monde jusqu’à présent habitué à jouir de sa position idéologiquement dominante dans les instances de fabrique de l’opinion, tout affolé à l’idée que des opinions divergentes puissent enfin trouver à s’exprimer librement et qui, peu à peu, s’aperçoit que ce monopole est en train de lui échapper sous la pression populaire mais aussi du fait du renouveau des intervenants et des problématiques abordées, laquelle demandait récemment à ce que le CSA soit désormais plus sourcilleux quant à la « droitisation des plateaux de chaines d’info en continu » (sic !). Heureusement que ni la honte ni le ridicule ne tuent, sinon nous aurions eu ces derniers jours une belle hécatombe…

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