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«C’est la pression à la normalisation qui est affreuse, pas nos visages»


France 2 diffuse ce soir le film « La Disgrâce ». Entre les murs du mythique studio Harcourt, le réalisateur Didier Cros donne la parole à ceux dont le visage a été meurtri.


Dans la délicatesse d’un arpège de piano, des voix émergent. Leurs silhouettes se joignent à l’atmosphère si particulière du studio, où depuis 1934, tant de grands noms sont venus se faire tirer le portrait. Aujourd’hui, trois femmes, et deux hommes, prennent place pour le maquillage. Un profil, un regard, une main, nous sont distillés ; les traits se dessinent peu à peu. À travers de longs cheveux commencent à émerger les stigmates, puis c’est avec une gravité sensuelle, cash et sans artifice que nous sont dévoilés les acteurs.

Mort sociale

Patrica n’a pas besoin de sa crinière blonde pour briller sous la caméra. L’œil de verre qu’elle porte est à peine moins étincelant que celui qui a été épargné par le jet d’acide lancé par son ex-compagnon : « Je suis morte socialement. Trois mois de coma. ». Cette mère de famille raconte comment est survenue la rencontre avec ce nouveau visage. Alors que les miroirs sont bannis dans les centres pour grands brûlés, c’est en ouvrant un placard d’hôpital que son reflet lui est apparu – nez à nez avec ce nouveau « moi », cette image qu’elle renverra désormais à tous ceux qui croiseront sa route, et qu’elle-même ne pourra plus jamais éviter. Pourtant, son affliction semble diluée dans une incroyable capacité de résilience : « Mon visage a été touché gravement à l’acide, et je suis debout ; et je vis. »

Au fil des mots, des sourires remplis de grâce et des larmes, nous faisons la connaissance de Ghuilem. Au-delà de la maladie génétique qui a déformé sa figure, il nous confie ses « blessures psychologiques et narcissiques ». Lui, que l’on vouait pendant ses études à travailler derrière un ordinateur pour y dissimuler sa « disgrâce », a ignoré le regard de ses camarades et professeurs. Dans leurs réprobations, il a surtout puisé la motivation pour décrocher un doctorat – sa « revanche ».

Défiguré ça veut dire sans figure, mais c’est faux

Il y a aussi Gaëlle, blessée au Bataclan, la mâchoire et le bras déchirés par les balles. Avec la douleur d’avoir perdu celui qui partageait sa vie, et après les incessantes séances au bloc-opératoire, elle appréhende l’existence de manière « désinhibée », avec une fougue remplie d’humour : « Ça me relaxe de remettre les gens à leur place », quand les passants la dévisagent.

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Puis Jenny, gravement blessée durant ses premiers mois, et qui n’a toujours eu face à elle qu’un visage modelé par les dizaines d’opérations. Avec le chant comme exutoire, la jeune femme à la vivacité et au sourire inébranlables clame que « défigurée ça veut dire sans figure, mais c’est faux ! ».

Image: capture d'écran France 2
Image: capture d’écran France 2

Enfin, il y a cet homme d’1m90, aux épaules massives et à la chevelure interminable. Stéphane a subi une reconstruction faciale suite à un cancer. Sa nouvelle mâchoire provient de son péroné. Sa langue a été prélevée sur un muscle pectoral. Pour réapprendre à parler, les médecins lui prescrivaient vingt à trente minutes de « grimaces » quotidiennes – exercice qu’il effectuait avec sa petite nièce, et qui lui apportait la légèreté nécessaire pour avancer. Le regard des autres, il l’évoque également, parlant d’une « obligation de paraître, de critères très stricts, qui excluent ce qui n’y correspond pas », avant d’aiguiser son propos : « C’est la pression à la normalisation qui est affreuse, pas nos visages. ».

Un ostracisme autorisé

Je connaissais Stéphane avant sa participation au film, et j’ai pu, sur une chaise de bar ou dans une rame de métro, sonder cette pression à laquelle chacun des protagonistes fait allusion. L’insistance, l’indécence des regards qui s’abattent sur eux à chaque foulée. Alors que de nos jours le racisme et le droit à la différence sont mis à toutes les sauces possibles et imaginables, l’ostracisme qu’ils subissent devrait être dénoncée comme la plus grande des discriminations. Mais elle reste pourtant sourde – ce à quoi Didier Cros tente de remédier.

À travers les témoignages qu’il recueille, il agite sous notre face de gens « normaux » de quoi nous inciter à rompre avec la tyrannie de l’apparence. Il nous invite à prendre du recul sur ce monde d’images, la futilité qui le caractérise, et la soumission qu’il exerce sur nous. La Disgrâce est l’anti-Instagram. C’est un reflet inversé de la société actuelle, une fenêtre ouvrant sur l’humain – sans filtres ni oreilles de lapin –, avec pour seuls propos la réalité du cœur.

Diffusion ce mardi 5 janvier à 23h10, sur France 2.

Lieuron et Aulnay-sous-Bois: notre laxisme sur le banc des accusés

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Du vendredi 31 décembre 2020 au 3 janvier 2021, la bêtise et la violence ont frappé encore plus gravement que d’habitude. À la rave party de Lieuron, et à Aulnay-sous-Bois dans la cité des 3 000.


Ici une free party dispersée seulement au bout de 36 heures. Un énorme matériel. Une organisation programmée, structurée. Des gendarmes blessés, de la drogue, au moins 2 500 personnes se moquant des précautions sanitaires et de diffuser le virus, l’arrogance de l’un des organisateurs se disant prêt à recommencer, un seul individu déféré au parquet de Rennes contre lequel, paraît-il, une instruction étant ouverte, la détention sera requise. Bref, un scandale de laxisme et d’impuissance.

Le Coran, ça part en couille! Nique-le sa race!

Là, deux motards de la CSI 93, effectuant un contrôle routier, sont gravement agressés par une bande d’une quinzaine de voyous. Les policiers sont hospitalisés. Leur hiérarchie a exprimé son soutien – quel baume pour eux ! – et les agresseurs, dont l’un a déjà été interpellé, sont recherchés.

Ces deux épisodes sont caractéristiques d’une France dévoyée. La sécurité et le civisme sont au rancart, relégués, abandonnés. Il est impossible de demeurer indifférent face à ces scènes de la vie que j’ose qualifier d’ordinaire. 

Sans doute, magistrat, ai-je trop plaidé en faveur de l’état de droit quand la société le permettait encore. Aujourd’hui, le monde le rend vain, presque ridicule. C’est une abstraction sur des réalités épouvantables. Le débat ne peut se contenter de se situer au niveau de la lutte contre le terrorisme puisqu’en amont, la France n’est même pas capable d’assurer la sécurité ordinaire de ses citoyens et de ceux qui sont chargés d’y veiller, de faire respecter ses lois partout et tout le temps.

Il est insupportable que les délinquants gagnent à tout coup!

Qu’on me pardonne mais je devine par avance ce qu’on va me répliquer et qui ne doit plus avoir cours. Non, la société n’est pas coupable, non, la jeunesse n’est pas une catégorie d’âge qu’on doit mépriser à force de complaisance aveugle, non, les cités ne doivent pas être traitées à part, non, cela ne change rien qu’ils soient Français ou étrangers, en situation régulière ou illégale, non, Mediapart n’aura pas raison en affirmant que la police était coupable et les jeunes de Leurion des révoltés, non, il n’y a pas une fatalité de l’air du temps qui rendrait inefficace toute action, non, l’autorité de l’Etat n’est pas impossible à instaurer ou à restaurer, non, la France ne devrait pas être impuissante face à sa part dévoyée, non, l’humanisme n’est pas forcément une bénédiction octroyée à ceux qui le foulent aux pieds. 

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Ce qui a suscité mon exaspération est d’une part la honte que chacun de nous doit éprouver face à la lenteur faiblarde et vaudevillesque ayant tant bien que mal mis fin à la free party et d’autre part la certitude, si on demeure dans nos chemins usuels, d’un hiatus déprimant, infiniment long, mollement répressif (dans le meilleur des cas) entre ces réalités insupportables et leur traitement judiciaire. Mes mauvaises pensées se rapportent surtout à ce dernier point. Monte en moi une aspiration à l’ordre, une volonté de gestion expéditive, un désir de manu militari qui, pour Lieuron par exemple, n’auraient même pas nécessité cette multitude bureaucratique d’amendes mais l’expulsion immédiate de tous ces transgresseurs irresponsables et contents d’eux. J’entends bien que d’une certaine manière la France devrait s’inventer moins précautionneuse, plus ferme, plus assurée de son bon droit et de ses devoirs, plus réactive face à ce qui la trouble ou qu’elle attend (les vaccins), moins soucieuse des formes et des garanties qui au fond donnent bonne conscience à son impuissance.

La démocratie ne doit pas avoir peur de sa force

Il est insupportable que les délinquants gagnent à tout coup. Parce que nos réponses sont trop douces et limitées pour des malfaisances ne s’assignant aucune limite. Quand on aura appréhendé, si on y parvient, la plupart (tous, ce serait inconcevable !) des voyous d’Aulnay-sous-Bois, il y aura les dénégations, la mauvaise foi, les dissimulations à cause des difficultés de la preuve individuelle (au lieu de revenir au bon sens d’un collectif solidairement fautif), la lenteur des investigations, la phase judiciaire, le temps qui passera, un ou deux mis en cause, en définitive et au mieux, renvoyés devant le tribunal correctionnel, de faibles sanctions parce que l’effervescence indignée d’Aulnay en date du 3 janvier sera devenue une tiède et molle dénonciation, presque un oubli. Alors que ces délinquants, dans tous les cas, méritent autant d’énergie pour leur appréhension qu’on en met dans des affaires médiatiquement et politiquement signalées, un traitement urgent, non bureaucratique, des évidences de leur implication, un jugement à la hauteur de la gravité intrinsèque de ce qu’ils auront perpétré en bande et une exécution de leur peine jusqu’au terme avec moins de pleurs sur la prison que d’obsession de sauvegarder, grâce à elle, policiers, citoyens, honnêtes gens.

Rien n’est encore perdu. On peut toujours arracher l’humanisme des mains de ceux qu’il protège injustement, abusivement, pour en faire don à une démocratie métamorphosée qui n’aura plus peur de sa force puisqu’elle la saura légitime.

La trompette et le violon

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« Je pense que Zhang Zhang oublie un peu trop vite d’où elle vient », a bassement asséné le trompettiste Ibrahim Maalouf à la violoniste Zhang Zhang, qui lui reprochait ses propos racialistes. Cette dernière n’apprécie pas les vues du Franco-libanais sur la composition ethnique des orchestres. Nous non plus. Analyse


Le trompettiste Ibrahim Maalouf n’a rien trouvé de mieux à faire que de reprocher à l’orchestre philharmonique de Vienne son « manque de diversité ethnique » tout en soulignant, délicieuse ironie, l’excellence de sa musique. On en conclut, bien sûr, que les Blancs n’ont pas besoin de la « diversité » pour atteindre l’excellence !

Et je ne le dis pas simplement pour tourner en dérision les propos d’Ibrahim Maalouf et les retourner contre lui. C’est probablement vraiment le cœur du problème à ses yeux, cet impensable qu’il ne supporte pas et que la réalité l’oblige à penser.

Je ne reviendrai pas sur le passé d’Ibrahim Maalouf, notamment judiciaire : ce n’est pas le sujet ici. Je veux rappeler, en revanche, ses propos odieux au sujet de Mila, lorsqu’il s’était permis de mettre un coup de gueule légitime contre l’homophobie d’une religion sur le même plan « immoral mais légal » (sic) que les pratiques sexuelles de Gabriel Matzneff ou l’exil fiscal. Relativisme sans vergogne et réécriture militante du réel (voir notre capture ci-dessous).

maalouf-milaL’idéologie diversitaire ne s’en prend qu’aux pays occidentaux

Voici donc Ibrahim Maalouf qui sur le réseau social Twitter réclame plus de « diversité » dans les orchestres classiques, à Vienne et en France bien sûr. N’espérez pas qu’il déplore le manque de Blancs ou d’Asiatiques dans les orchestres d’Afrique sub-saharienne ! Ceux qui célèbrent à longueur de temps la « diversité » ont beau dire qu’elle est une chance, on attend toujours qu’ils œuvrent aussi à faire bénéficier de cette chance les pays des peuples « racisés ».

Répondant aux critiques ayant suivi ce tweet, notre trompettiste pro-diversité mais anti-blasphème prétend simplement rêver « d’un orchestre classique avec des Français issus de toutes les origines » (sic). Mensonge, et mensonge révélateur !

Le message initial d’Ibrahim Maalouf n’était pas de souhaiter qu’il y ait un orchestre classique rassemblant des Français de toutes origines, mais de reprocher à un orchestre en particulier et aux orchestres classiques en général de ne pas tous se conformer à ce modèle de la « diversité ». Comme si ce modèle était obligatoire, ou devait le devenir.

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Et on le verra, il ne s’agit pas d’intégrer dans l’orchestre des musiciens quelles que soient leurs origines, pour ne pas se priver de leurs talents. 

La violoniste Zhang Zhang ne joue pas la même partition

Ibrahim Maalouf veut la « diversité » comme une fin en soi. Pourquoi ?

C’est ma foi fort simple. De même que le « progressisme » woke ne supporte pas le génie d’Homère parce qu’il lui renvoie en miroir sa propre médiocrité, il ne supporte pas de devoir constater que les Blancs n’ont pas besoin de la « diversité » pour exceller.

Contrairement à ce qu’affirme à longueur de temps l’idéologie décoloniale, les peuples occidentaux ne sont pas des êtres ontologiquement inférieurs qui ne pourraient trouver leur salut que dans l’Autre ou le Racisé. À ces militants qui font de leur couleur de peau l’alpha et l’oméga de leur être, le philharmonique de Vienne, tout comme Homère, tout comme les cathédrales gothiques, rappelle que ce à quoi ils s’identifient n’est nullement indispensable à la grandeur, et qu’il existe dans le monde bien des choses belles et bonnes qui se sont faites sans eux.

Alors Ibrahim Maalouf se plaint d’être attaqué par la « fachosphère ». Mais voilà un grain de sable dans son scénario. Sublime grain de sable : Zhang Zhang, premier violon à l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo, très engagée dans des actions humanitaires à travers le monde, de l’Afghanistan aux Philippines en passant par le Congo et… Nice ! D’origine chinoise, comme son nom le laisse deviner, mais ce serait ne rien comprendre à ce qu’elle crée, à ce qu’elle défend ni à ce qu’elle est que de vouloir faire de ses origines une case qui l’enfermerait. Elle est intervenue dans le débat avec tact, expliquant simplement que le recrutement dans les orchestres symphoniques se fait par concours, et qu’un paravent sépare les candidats du jury, qui ne les voit donc pas et se contente de les écouter : seule la qualité de la musique détermine le choix des artistes, pas leur couleur de peau, leur sexe/genre, ni leurs origines ethniques. Magnifique exemple balayant toutes les discriminations !

Et Zhang Zhang poursuit en faisant l’éloge de ce langage d’harmonies capable de toucher et de rassembler les humains quelles que soient leurs origines. « Laissez l’art en dehors de vos manœuvres politiques sordides ! » s’exclame-t-elle. Elle dont la famille a souffert de la dictature communiste sait bien, hélas, la réalité des « révolutions culturelles » : « cancel culture » qui appauvrit l’écriture des idéogrammes pour rendre un peuple entier incapable de comprendre la magnificence de son passé, et on repense à cette école du Massachusetts qui censure Homère, ou aux gardes rouges voulant abattre la tombe de Confucius comme d’autres détruisent les statues de Colbert ou les vestiges de Palmyre…

L’Occident n’a pas à s’excuser des merveilles qu’il a offertes au monde

À court d’arguments, Ibrahim Maalouf s’en est finalement pris à Zhang Zhang de la même manière qu’il s’en était pris à Mila : bassement. Illustration parfaite, encore, du fait que les adeptes de la tyrannie des minorités ne supportent pas ce qui dépasse les étroites limites des groupes dans lesquelles ils se reconnaissent : l’universelle dignité humaine et l’élan vers la grandeur. Tout être humain les porte en lui, en deçà et au-delà de ses appartenances propres, dans ce qui lui est le plus intimement personnel, et qui simultanément le relie à tous ses semblables.

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En affirmant que les Blancs seraient ontologiquement inférieurs, les militants « woke » font ce qu’ont toujours fait les racistes, sexistes et autres abrutis du même ordre : ils rejettent ce qui fait l’universelle potentialité de splendeur et d’humanité de l’Homme, et se vautrent dans la fange.

N’en déplaise à ces fanatiques, une violoniste de talent qui a la sagesse d’affirmer que « les musiciens devraient servir la musique, tout en ne devenant jamais plus importants que la musique » n’a pas à s’excuser d’avoir eu le courage de faire de son expérience du déracinement une porte sur l’universel plutôt qu’un prétexte à l’égoïsme tribal. Et l’Occident n’a pas à s’excuser des beautés auxquelles il a donné et continue à donner naissance. Ses peuples n’ont pas à s’excuser des merveilles qu’ils ont offertes au monde, ils n’ont pas à feindre d’être devenus incapables d’exceller par eux-mêmes, ils n’ont pas à renoncer à leur pleine appartenance à l’humanité.

Un affreux «Bojo»


Quel sera le rôle de Boris Johnson, le fougueux Premier ministre de Sa Majesté, à l’heure du Brexit? Petite mythologie du Royaume séparé mais pas encore désuni.


La scène se passe au sein de l’Union européenne, c’est-à-dire nulle part.
Dans la nuit du 31 décembre 2020, le Brexit est tombé sur le Royaume-Uni comme une hache. Et alors ?… Les Anglais sont plus forts quand ils se battent seuls. Contre le pape, Hitler ou Gandhi – ce « fakir », disait Chuchill. À Azincourt, Dunkerque ou Twickenham ! Contre toute l’Europe, si nécessaire. Against the odds, contre vents et marées.
C’est leur histoire.
L’Angleterre est une contrée humide et sauvage qu’habitent des guerriers, des commerçants, des jardiniers – splendides dans l’adversité, impassibles dans la défaite, féroces dans la rébellion. La bière y est plus noire et plus amère, l’herbe plus verte, les dimanches plus tristes, mais leurs cimetières de campagne (et leurs pubs) sont les plus gais du monde.
L’Angleterre est une île – la possibilité d’une île ! Car une nation, les Anglais le savent, c’est d’abord un espace mental – une idée avant d’être un peuple. De Gaulle le savait, le maréchal Göring et Jacques Delors l’ont appris à leurs dépens : l’Angleterre s’oppose, l’Angleterre résiste.
God save the Queen… Grrr !
L’Angleterre est une fiction, l’Europe aussi ; la seule différence, c’est que les Anglais croient à leur destin. Sans preuves, malgré les preuves, contre les preuves. On les soupçonne d’entendre une aberrante chanson douce dans les grelots d’un no deal que « les 27 » agitent avec effroi et de caresser encore leur vieux rêve impérial. Ne sont-ils pas les inventeurs du parapluie, du chemin de fer et de l’Habeas corpus ?
Quand les Français disent oui, les Anglais disent non.
Une si longue histoire depuis les hordes de Pictes, férus de guérilla sylvestre et collectionneurs de crânes, qui repoussèrent les légions romaines en l’an 43. Depuis Robin des Bois et Ivanhoé qui n’ont jamais existé. Depuis Cromwell, plus fou que Lénine, et Wellington qui ne quittait pas son châle et son ombrelle à cheval. Jusqu’à Churchill, un bouledogue, et Mme Thatcher, un oursin. Deux belles figures d’obstinés. Les gens de Bruxelles n’ont-ils pas lu cela dans les livres ?
Car les Anglais sont à la fois romantiques et matter-of-fact. Et ils ont toujours su comment transformer une île déserte en île au trésor, quoique privés de leur tasse de thé (et de la lecture du Times), en se souvenant de Long John Silver le pirate ou de Robinson Crusoé, avec un éventail et un perroquet sur l’épaule.
Au fond, c’est toujours le même refrain : « We shall defend our island whatever the cost may be. » Vraiment ? « Never give in, never, never, never ! » martelait Churchill sous les bombes. Comme ses prestigieux devanciers qu’il croit pouvoir imiter, « Bojo », le Premier ministre du gouvernement de Sa Majesté, se sent passionnément relié à ce grand récit national qui allie la hache et la rose, lions et licornes, conspiration des Poudres et prodiges d’archers, Blitz et tempêtes providentielles, princes noirs et reines vierges. Sa conviction : England can take it. Sa devise : Business as usual. Son mantra : Get Brexit done !
Aïe ! Le réel, c’est ça l’écueil. On a beau sauter sur sa chaise comme un cabri en répétant « Brexit ! Brexit ! Brexit ! », personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Est-ce une saignée salutaire – un désastre ou une aubaine ? Est-ce « l’enfant monstrueux du thatchérisme et du mécontentement populaire », comme le dit Andrew Adonis, un ancien ministre de Tony Blair ? Non, pour « Bojo », c’est un acte de souveraineté reconquise. Il veut le croire, et il le croit, lui qui n’y croyait pas parce qu’il ne croit à rien.
Cela permet par exemple de vacciner la population contre le Covid avant tout le monde en Europe. Well done ! Et tant pis pour les embouteillages de poids lourds à la frontière de Calais, la fin de la libre circulation des personnes et des biens, les querelles entre Irlandais et tous les petits désagréments subsidiaires qui s’ensuivent.
« Bojo » a décidé que grâce à lui, ce serait une « chance » pour l’Angleterre. Après sa première entrevue avec la reine, à Buckingham Palace, celle-ci aurait murmuré : « I don’t see why anyone would want the job. » Façon de dire : « Vous ne seriez pas un peu opportuniste, jeune homme ? »
L’est-il ? Oui, il s’en cache à peine, il n’a rien d’un visionnaire. Mais que veut-il ? Ambitieux et fantasque, provocant et blagueur, parfaitement sincère dans ses préjugés de caste (hérités d’Eton et Bailliol College) et tout aussi désinvolte dans ses revirements, Boris est celui qu’on préfère haïr ou adorer ; il fait de son mieux pour cela, il se croit tout permis, et il s’en amuse.
Un dangereux optimiste ou un démagogue ? Il s’engage d’instinct, sans précaution, par une poussée de tout son être plutôt que par fidélité à un idéal. Il a ce don – même Macron le reconnaît – de susciter autour de sa personne une sorte de chaleur spontanée et comique. Il pète le feu, il parade, il brille mais est-il sérieux ? Aux yeux de ses adversaires, c’est un funambule, un plaisantin, mais ses amis, hélas, pensent la même chose !
Jusqu’ici, sa carrière ressemblait à une préface un peu illisible et bâclée, mais préface à quoi ? On devine déjà un peu de mélancolie sous son air las – et une candeur brutale qui sous sa mauvaise foi le retient d’être entièrement cynique. Avec sa tête de mauvais ange et son crâne de poussin ébouriffé, Bojo est devenu une sorte de joker, mais qui sera-t-il devant la postérité : un nouveau William Pitt, le Patriote qui résista au blocus de Napoléon, ou bien l’affreux « Bojo » qui se croyait le fils d’Ivanhoé et ne fut que le fou mal-aimé d’une vieille reine ? Un protecteur ou un cascadeur ? Un sauveur ou un entrepreneur de pompes funèbres ?
Son rêve, ce serait de s’entendre dire devant une foule en liesse : « Britain is great again ! » comme « Maggie » après la victoire des Malouines. Son programme ? C’est plus flou. Il y a juste une chose que « Bojo » doit apprendre : les Anglais sont le seul peuple de la terre auquel il ne faut pas mentir. Well, good luck Mr Punch !

Covid: et si le recours aux militaires était la solution aux cafouillages technocratiques?

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La campagne de vaccination peine à démarrer dans l’hexagone


Depuis un an, on ne cesse de s’interroger, de se lamenter, de s’insurger, de se désespérer face à l’incurie, l’impéritie, l’imprévision ou l’irresponsabilité de l’exécutif dans la crise sanitaire. Après le scandale des masques et l’échec de la stratégie des tests, voilà que menace le fiasco des vaccins. On a critiqué à juste titre l’approche technocratique, la morgue et le mépris du pouvoir à l’égard des citoyens et de la représentation nationale. Mais, malgré les rodomontades présidentielles sur « la guerre contre le virus » et la mise en place d’un « conseil de défense sanitaire », on semble avoir oublié un acteur essentiel en temps de crise majeure et surtout en situation de guerre : nos forces armées. Car en matière de logistique notamment, les militaires sont entraînés à réagir en urgence sur divers terrains d’intervention. 

Le fiasco de la vaccination par étapes

Car il y a bien urgence sur tous les fronts de la pandémie. Il y a toujours urgence à prescrire précocement antibiotiques et stimulateurs des défenses naturelles pour tenter de minimiser les effets de la maladie à ses débuts et éviter ainsi l’hospitalisation. Pourtant, même si cela ne fait plus polémique, les autorités sanitaires persistent à refuser ces types de traitements empiriques alors qu’en milieux hospitaliers des progrès ont été faits grâce aux acquis de l’expérience tâtonnante. Et désormais il y a urgence à vacciner le plus grand nombre possible de personnes pour tendre le plus tôt possible à un certain niveau d’immunité collective permettant de freiner à la fois la propagation du virus et la multiplication de ses mutations. Pourtant, le gouvernement a préféré imaginer une programmation de la vaccination par étapes et en faisant abstraction du facteur temps, plutôt que de mettre en œuvre une logistique de campagne permettant de donner rapidement accès au vaccin à la partie de la population désireuse d’en bénéficier.

Plutôt que d’agir de façon chaotique et calamiteuse en naviguant à vue, pourquoi ne pas confier aux Forces armées des missions qu’elles sont en mesure de mener à bien?

Mais tout au long de cette période épidémique, le gouvernement a multiplié les nouvelles instances et conçu des plans d’action à partir de modélisations abstraites.  Cette stratégie s’est révélée systématiquement erronée. Les organismes créés se sont avérés soit tyranniques, exacerbant colères et états dépressifs dans la population, soit inefficaces ou mort-nés, augmentant le trouble et le scepticisme et partant alimentant la tendance complotiste. Avec le Comité scientifique en premier lieu, érigé en père fouettard, le gouvernement a oscillé entre retranchement derrière l’autorité médicale pour imposer des mesures parfois excessives, et refus par démagogie, de certaines autres mesures préconisées, en prenant de graves risques. Puis le « CARE », Comité Analyse Recherche et Expertise, plus spécifiquement consacré « aux diagnostics et aux traitements », instauré quelques temps après le Conseil scientifique pour venir « en appui » de celui-ci, a pour sa part, disparu semble-t-il, sans laisser de trace. 

L’ANRS et de REACTing fusionnent

Aucune instance n’a donc donné d’éclaircissements satisfaisants ni à propos des évaluations de médicaments existants sur le marché, ni eu égard à l’efficacité comparée des différents tests et de leurs usages potentiels. Silence sur l’arrêt de l’essai européen « Discovery » et pas davantage d’information sur l’essai Solidarity évaluant quatre traitements dont le remdésivir et l’hydroxychloroquine, selon des protocoles d’administration discutables. Encore moins de commentaires sur la panique conduisant à interdire l’hydroxychloroquine et l’erreur symétrique de l’achat massif précipité de remdésivir. Quant aux tests salivaires, ils sont totalement ignorés alors qu’ils auraient à peu près le même niveau de fiabilité que les tests par écouvillonnage rhinopharyngé (relativement douloureux et nécessitant du personnel spécialisé pour le prélèvement). Cela est d’autant plus incompréhensible que différents tests salivaires sont déjà utilisés avec succès dans une vingtaine de pays (dont la Belgique, le Canada et les États-Unis) et que « EasyCov » conçu avec des chercheurs du CNRS de Montpellier, est un test salivaire français éprouvé. 

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Enfin, quant aux organismes censés réagir aux urgences sanitaires, la logique bureaucratique a encore sévi. La « task force » de l’INSERM, REACTting (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) « rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence, afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes » n’a guère brillé ces derniers mois. Au demeurant, sa fusion hâtive et brutale le 1er janvier avec une agence qui elle, a pendant une trentaine d’années fait ses preuves dans son domaine, n’est guère rassurante. En effet, tandis que l’ANRS (Agence nationale de recherche sur le Sida, les hépatites et les IST) a été performante et novatrice tant du point de vue de l’articulation avec les associations de patients qu’au niveau de la coopération internationale, la nouvelle structure qui l’a absorbée (en écartant d’ailleurs absurdement du nouvel organigramme l’ancien directeur) devra désormais partager avec l’ensemble des recherches sur toutes les autres maladies infectieuses émergentes, un budget globalement réduit et dont la pérennité n’est pas assurée.

La compétence militaire écartée

Cette « fusion-réduction » pourrait-on dire, laisse donc présager hélas, d’aussi mauvais résultats que la fusion de même type réalisée en 2015 entre l’Institut de veille sanitaire et l’EPRUS.  L’agence « Santé Publique France », née de cette fusion, n’a pas été depuis lors des plus compétentes en effet, dans la gestion des stocks de matériel médical (en particulier des masques…) ou des dispositifs de testing, et maintenant de la vaccination. Or une des causes de cette perte de compétence et d’efficacité se trouve sans doute dans le renoncement à la ressource des forces armées nationales. L’EPRUS (Etablissement de Préparation et de Réponse aux Urgences sanitaires) créé en 2007 et qui assura jusqu’en 2014 « la gestion des moyens de lutte contre les menaces sanitaires graves tant du point de vue humain (réserve sanitaire) que du point de vue matériel (produits de service) », en France et à l’étranger, tout en étant sous la tutelle du ministère de la Santé, était articulé étroitement au ministère de la Défense. Lors de missions menées en Afrique notamment, la collaboration civils/militaires s’était d’ailleurs montrée très efficace à plusieurs reprises.

Alors, dans la crise sanitaire actuelle de la covid, pourquoi ne pas avoir fait appel au personnel et à l’expérience logistique de nos militaires ? Nos voisins en Allemagne, n’utilisent-ils pas l’Armée pour organiser la vaccination de masse ? Plutôt que d’agir de façon chaotique et calamiteuse en naviguant à vue en fonction de l’opinion publique, pourquoi ne pas confier aux Forces armées des missions qu’elles sont en mesure de mener à bien ? Mais sans doute notre gouvernement d’experts qui refuse d’entendre notamment les élus locaux, se considère-t-il supérieur à tous dans tous les domaines, y compris aux militaires dans leur champ de compétence…

CNEWS est assurément une chaîne diabolique: sur quel bûcher va-t-on la brûler?

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La petite chaine info qui monte qui monte serait boycottée par Olivier Véran. Son patron estime en outre que le service public manque de pluralisme.


Serge Nedjar, le patron de la chaine, proteste car, dit-il, Olivier Véran boycotte ses plateaux. Le ministre de la Santé doit avoir ses raisons. La principale étant que Zemmour officie sur cette chaine. Comment pourrait-il accepter de voisiner avec ce Lucifer ?

Nous pensons toutefois que Nedjar a bien tort de se plaindre. Véran est en effet sur toutes les autres chaînes, sur toutes les radios. Il y déverse en permanence des hectolitres d’eau tiède dont les vertus soporifiques sont sans pareil. Les téléspectateurs de CNEWS échappent à cette épreuve.

A lire aussi: Qui sont ceux qui dénoncent la “radicalisation” zemmourienne de la chaîne CNews?

Mais la censure ne s’arrête pas là. D’après Nedjar, France Inter et France 2 interdisent d’antenne et de plateau tous les écrivains, intellectuels, scientifiques qui passent chez lui. Ils sont à l’évidence contagieux. Et en tout cas, ils sont, comme on dit dans le langage du covid-19 « cas contact ». L’odeur de soufre qu’ils dégagent ne pouvaient qu’incommoder les délicates narines des dirigeants de France Inter et France 2.

En effet, ils sont, reprenons Orwell, le « ministère de la vérité ». Et en 2021 comme en 1984 il faut obéir sinon on est châtié. Nous vivons une époque formidable. On nous astreint à mettre des masques. Bientôt il nous faudra porter des baîllons.

Pourquoi avons-nous si peu d’empathie pour Emmanuel Macron?

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Je l’admets, je ne sais si c’est une faiblesse ou une force mais je ne me lasserai jamais d’aller chercher dans les tréfonds d’un être, en l’occurrence notre président de la République, les raisons d’une incompréhension, voire d’une désaffection…


Ce n’est pas d’aujourd’hui que sa psychologie singulière m’intéresse puisque dans le livre où je le faisais monologuer[tooltips content= »Moi, Emmanuel Macron, je me dis que…, Editions du Cerf, 2017″](1)[/tooltips] j’abordais déjà, en ayant osé me placer dans son esprit, un certain nombre de pensées et de problématiques qui me semblaient essentielles à son sujet.

En particulier, celle d’un Emmanuel Macron préférant une approche culturelle de la vie à l’appréhension simplement naturelle de celle-ci. Il ne s’agit pas de discuter ses choix politiques, son rapport avec l’écologie. Pas davantage que je n’ai l’intention de me pencher sur la réalité de sa culture littéraire et philosophique que certains, avec trop de mépris, lui dénient en la réduisant à sa proximité avec Paul Ricoeur et à ses travaux pour lui.

Ce n’est pas de cette culture banalement et classiquement entendue que j’ai envie de débattre mais de la profondeur d’une personnalité qui éprouve, malgré ses efforts, beaucoup de mal à franchir le mur la séparant d’une authentique empathie avec les citoyens, à instaurer une véritable relation avec le peuple.

Il a beau l’évoquer, l’invoquer et je ne suis pas de ceux qui tournent en dérision cette volonté chez lui. Le drame, à mon sens, est que justement cette empathie tant recherchée se dérobe parce qu’il y a dans son tempérament quelque chose qui crée de la distance, un obstacle qui bloque une adhésion sinon enthousiaste du moins large, à ce qu’il montre, à sa façon ostensible de tenter d’aller quérir ce qui lui est refusé. Plus cette appétence de sa part est éclatante et parfois même courageuse, plus l’élan vers lui paraît faire défaut. Il faut considérer que le souci vient de la perception qu’on a de ses attitudes. De la fabrication, un manque de naturel ?

Comme si on sentait instinctivement que ce n’est pas lui qui se présente dans sa vérité, dans son intégrité, mais une construction qu’il a édifiée, mettant en évidence une posture artificielle plus qu’une naturelle connivence. Emmanuel Macron, sur ce plan, se distingue nettement de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Un article récent dans M, le Magazine du Monde, « L’ombre des pères » n’a fait qu’ajouter une pierre importante à mon analyse tendant à déchiffrer un Emmanuel Macron fuyant l’instinct pour se réfugier dans le « réfléchi » vécu comme une protection, une éclatante singularité. Avec lui, rien comme tout le monde !

Pour reprendre les situations de FH et de NS, on relève que, quelles qu’aient été les difficultés, les irritations suscitées par leur père, ils n’ont jamais totalement déserté leur famille au profit d’une autre. Alors qu’Emmanuel Macron a d’une certaine manière abandonné la sienne. L’interrogation peut porter sur le rôle de son épouse ou sur sa propension à quitter les chemins ordinaires de la nature pour un éloignement inventif. Comme si la culture, ici aussi, l’avait détourné de la norme.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: 2020: le triomphe des médicastres

Pour écrire mon livre, j’avais notamment parcouru beaucoup d’entretiens que le ministre puis le candidat Macron avait accordés aux médias. J’avais été particulièrement frappé par une réponse sur les familles recomposées. Bien sûr il ne les accablait pas mais il allait même jusqu’à soutenir qu’elles valaient mieux, qu’elles étaient plus riches, plus intenses que les naturelles, ce qui paraît significatif d’une vision de rupture, d’une obsession de faire passer, pour tout, la culture avant la nature.

Puis-je aborder un registre délicat qui m’a conduit, dans mon dernier chapitre, à faire monologuer Emmanuel Macron sur sa relation avec son épouse et sur l’histoire de leur amour. Je suis persuadé que, outre le culot discutable d’avoir emprunté le « je » de EM, celui-ci, s’il m’a fait l’honneur de me lire, n’a pas apprécié cette audace de prétendre élucider une intimité et un lien fort à sa place, à leur place, avec une démarche sans doute jugée intempestive.

Pourtant j’ose persister. Entre la tradition officiellement convenable de nos présidents mais leurs libertés périphériques, et la normalité d’un amour conjugal classique, il me semble qu’Emmanuel Macron et son épouse s’adonnent à une entente d’un troisième type. Ils vivent une relation totalement hors norme. Je ne fais pas allusion à la différence d’âge mais, pour leur union, à son caractère exclusif, fusionnel, mêlant une sociabilité obligatoire à un repli, une incroyable autarcie sentimentale, un monde à deux artificiel à force d’être dénué de la pente classique qui tolère contradictions, critiques, mises en cause ; un amour qui en appelle plus, malgré l’inévitable lumière publique n’interdisant pas d’ailleurs comme une mièvrerie repliée, à la culture d’une forteresse qu’à la nature d’une expansion.

On perçoit ce que la nature, l’instinct, la spontanéité ont de globalement dangereux pour Emmanuel Macron : ils sont là, immédiats, trop évidents, pas maîtrisables, ils ne peuvent pas être « travaillés », détournés, dénaturés justement.

Peut-être le citoyen ressent-il qu’il est présidé par un homme intelligent chez qui la nature que nous avons tous en partage est privatisée par une culture qui le met à distance, loin de nous ?

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

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#DisruptTexts: pour contrer la « culture du viol », des militants censurent… Homère


Dans le Massachusetts, une école s’est félicitée d’avoir retiré L’Odyssée d’Homère du programme scolaire, suscitant une tribune indignée du Wall Street Journal et déclenchant une violente polémique. L’analyse de Jean-Paul Brighelli, le « prof » de Causeur.


« Rape, murder!
It’s just a shot away »
(« Gimme Shelter », Jagger / Richards — la plus belle version est celle chantée en duo avec Lisa Fisher)

Les cinglées remettent ça. La « cancel culture » se félicite de la suppression de l’Odyssée dans les programmes scolaires. Pensez, un texte du VIIIe siècle av.JC dans lequel, paraît-il, Ulysse viole Nausicaa…

Jugez plutôt :

« Ulysse émergea des broussailles,
dans l’épaisse verdure, il tailla de sa grosse main
une branche feuillue pour cacher sa virilité. (…)
Ainsi Ulysse allait aborder, quoique nu,
Les jeunes filles aux beaux cheveux ; le besoin l’y forçait.
Effroyable, il parut, défiguré par la saumure,
Et toutes s’égaillèrent vers l’extrême pointe des grèves.
Seule resta l’enfant d’Alcinoos ; car Athéna
Lui donnait du courage et chassait la peur de ses membres… »

S’il est nu, c’est qu’il a reçu l’ordre d’Ino, la déesse blanche, de se dévêtir complètement, sur le radeau qui depuis dix-huit jours le brinquebale sur les flots, afin de surfer, au milieu de la tempête déclenchée par Poséidon, sur le voile magique qu’elle lui tend, et qu’il lui faudra jeter dans la mer vineuse dès qu’il aura touché terre. Sur ce, le « héros d’endurance », comme dit Homère, plutôt que d’aborder de front la jeune Nausicaa, venue là laver le linge sali par ses premières règles (« Tu n’as plus longtemps à rester jeune fille », lui a dit la déesse), lui adresse « des paroles mielleuses » afin d’obtenir d’elle un habit.

C’est ça, la scène de viol que les vierges (et qui le resteront) effarouchées des mouvements féministes contemporains ont repérée dans l’Odyssée. Culture du viol ! Mœurs antiques ! Et l’auteur est un Dead White Male — lui-même violeur en puissance sans doute, tout aveugle qu’il fût, à ce que dit la tradition…

Le mâle vient de plus loin. En 2015, cinq élèves de l’ENS-Lyon, laissées pour compte de toute intelligence, adressèrent une lettre ouverte aux membres du jury de l’Agrégation de Lettres, coupables d’avoir inscrit au programme un poème peu étudié d’André Chénier, l’Oaristys — imité de la 27ème idylle de Théocrite, c’était bien dans le goût du néo-classicisme fin de siècle. Lettre immédiatement signée par tout ce que la France compte de demeurés des divers sexes.

Que disent Chénier et le poète grec qu’il imite ?

« NAÏS. Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !
DAPHNIS. À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.
NAÏS. Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
DAPHNIS. Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie.
NAÏS. Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux, Diane.
DAPHNIS. Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
NAÏS. Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
DAPHNIS. J’ai signé ma promesse.
NAÏS. J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.
DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. »

image2Et de mettre en cause, dans la foulée, le cher vieux Ronsard, autre violeur célèbre — c’est vrai, c’est écrit sur les murs de la Sorbonne — se propose de violer Cassandre (ou Marie, ou Hélène, tout ça c’est de la chair fraîche pour le grand sourdingue de la poésie) :

« Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant. »

A lire aussi: La littérature nettoyée jusqu’à l’os

Cette « pluie d’or », qui n’est qu’une allusion transparente au mythe de Danaé, Maupassant en a donné une version moderne et plus limpide encore :

« Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Bel-Ami, II, 4)

Isabelle Barbéris, qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que toutes ces pétroleuses ensemble, n’avait pas manqué de se moquer de leurs revendications hystériques. Peine perdue, les chiennes de mégarde en rajoutèrent une couche… Un certain François-Ronan Dubois (et pas celui dont on fait les pipes, un illuminé qui voit de la violence sexuelle dans la Princesse de Clèves, et pourquoi pas dans l’Imitation de Jésus-Christ ?) sauta sur l’occasion de se faire un nom dans le microcosme et rejoignit le chœur des pleureuses…

Il y a quatre ans, analysant en classe les Liaisons dangereuses, j’appris, à ma grande stupéfaction de Living White Male, que Valmont violait Cécile de Volanges — laquelle raconte ainsi la scène : 

« Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Syndrome de Stockholm, diront nos péronnelles.

Lesquelles, comme j’avais eu le front, en février dernier, de trouver que J’accuse est un très bon film qui aux derniers César écrasait — et de loin — le reste de la production française, s’en allèrent couvrir le lycée de graffitis d’une dialectique particulièrement fine :

unnamedQu’auraient-elles beuglé, ces sous-produits de copulations honteuses, si je leur avais fait étudier la Terre, où Zola se déchaîne et où une femme aide son mari à violer sa sœur :

« Et, tout d’un coup, elle comprit qu’il ne voulait pas la battre. Non ! il voulait autre chose, la chose qu’elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l’abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n’y arriverait. Pourtant, elle n’était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C’était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s’en engourdir.

« Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d’une voix basse et ardente :
— Tu sais bien que ce n’est pas fini entre nous, que je te veux, que je t’aurai !
« Il avait réussi à l’acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. « Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l’habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
« — Puisque t’es grosse à présent, foutue bête ! qu’est-ce que tu risques ?… Je n’en ajouterai pas un autre, va, pour sûr !
« Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse !
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât. À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. »

Ah, ces corbeaux ! Sans doute, histoire d’étayer leur inculture, leur aurais-je conseillé la surenchère de naturalisme à laquelle se livre Faulkner dans Sanctuaire — « the most horrifying tale I could imagine », selon ses propres termes — quand Popeye, parce qu’il a l’aiguillette nouée, viole Temple avec un épi de maïs…

Si elles avaient eu quelque appétence pour l’histoire de l’art, je leur aurais conseillé le Viol des filles de Leucippe, de Rubens. Ou le sublime Intérieur de Degas. Ou, pour faire moi aussi dans l’intersectionnalité, ce tableau exceptionnel de Christiaen van Couwenbergh, le Viol de la négresse, qui date de 1632 et reste planqué dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dont le conservateur a d’étranges pudeurs.

image3

La « cancel culture » a certainement de beaux jours devant elle. Non seulement on ne peut plus rien éditer susceptible de heurter la sensibilité des groupes et sous-groupes qui fleurissent chaque jour (alors que la fonction première de la littérature est justement d’ébranler les sensibilités), mais on ne peut plus rien lire sans le filtre imposé par ces mêmes terroristes de la culture.

Il fut un temps où c’était l’extrême-droite qui affirmait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Désormais, c’est la Gauche bien-pensante qui veut faire des autodafés de livres. 

A lire aussi: Le musée d’Orsay, modèle de « décolonialisme »

C’est dire combien la Gauche a tourné pour se trouver aujourd’hui sur des positions fascistes. Cela explique sans doute pourquoi ce qu’il reste de vrais intellectuels sont aujourd’hui considérés comme de droite : ils étaient tous de gauche, de Debray à Finkielkraut en passant par Elisabeth Badinter, mais la gauche a si bien contourné le monde réel qu’ils se retrouvent de l’autre côté — puisqu’eux-mêmes n’ont pas bougé.

Certes, on ne plaisante pas avec le viol — même si un très grand nombre de plaintes pour viol n’aboutissent pas, faute d’éléments positifs (d’où la revendication insensée d’intervertir dans ce domaine l’ordre de la preuve, et d’imposer à l’accusé de prouver son innocence — « une femme ne ment pas », m’affirma une élève encore plus bête ou hypocrite que les autres). Mais il en est de la littérature comme de la pipe de Magritte : le récit d’un viol n’est pas un viol. Laclos a écrit le texte le plus féministe de toute la littérature française (eh oui, les hommes sont souvent plus féministes que les femmes, qui sont aliénées des pieds à la tête), Zola a eu les engagements que nous savons, Faulkner a eu le Nobel de littérature pour un épi de maïs. Le récit (ou la représentation d’un viol — voir tous les tableaux sur le thème du Viol de Lucrèce) sont des œuvres d’art, pas des anneaux d’ancrage des hystéries contemporaines. Et comme chantaient les Stones dans la même chanson : « I tell you love, sister, It’s just a kiss away ».

Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

A lire aussi, Pascal Louvrier: A lire, de grâce!

À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Lectures pour une fin de civilisation: la Haine de la culture

Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

HOMME PRESSE (L') (1977) - COMBO DVD + BD

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«C’est la pression à la normalisation qui est affreuse, pas nos visages»

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Image d'illustration Unsplash

France 2 diffuse ce soir le film « La Disgrâce ». Entre les murs du mythique studio Harcourt, le réalisateur Didier Cros donne la parole à ceux dont le visage a été meurtri.


Dans la délicatesse d’un arpège de piano, des voix émergent. Leurs silhouettes se joignent à l’atmosphère si particulière du studio, où depuis 1934, tant de grands noms sont venus se faire tirer le portrait. Aujourd’hui, trois femmes, et deux hommes, prennent place pour le maquillage. Un profil, un regard, une main, nous sont distillés ; les traits se dessinent peu à peu. À travers de longs cheveux commencent à émerger les stigmates, puis c’est avec une gravité sensuelle, cash et sans artifice que nous sont dévoilés les acteurs.

Mort sociale

Patrica n’a pas besoin de sa crinière blonde pour briller sous la caméra. L’œil de verre qu’elle porte est à peine moins étincelant que celui qui a été épargné par le jet d’acide lancé par son ex-compagnon : « Je suis morte socialement. Trois mois de coma. ». Cette mère de famille raconte comment est survenue la rencontre avec ce nouveau visage. Alors que les miroirs sont bannis dans les centres pour grands brûlés, c’est en ouvrant un placard d’hôpital que son reflet lui est apparu – nez à nez avec ce nouveau « moi », cette image qu’elle renverra désormais à tous ceux qui croiseront sa route, et qu’elle-même ne pourra plus jamais éviter. Pourtant, son affliction semble diluée dans une incroyable capacité de résilience : « Mon visage a été touché gravement à l’acide, et je suis debout ; et je vis. »

Au fil des mots, des sourires remplis de grâce et des larmes, nous faisons la connaissance de Ghuilem. Au-delà de la maladie génétique qui a déformé sa figure, il nous confie ses « blessures psychologiques et narcissiques ». Lui, que l’on vouait pendant ses études à travailler derrière un ordinateur pour y dissimuler sa « disgrâce », a ignoré le regard de ses camarades et professeurs. Dans leurs réprobations, il a surtout puisé la motivation pour décrocher un doctorat – sa « revanche ».

Défiguré ça veut dire sans figure, mais c’est faux

Il y a aussi Gaëlle, blessée au Bataclan, la mâchoire et le bras déchirés par les balles. Avec la douleur d’avoir perdu celui qui partageait sa vie, et après les incessantes séances au bloc-opératoire, elle appréhende l’existence de manière « désinhibée », avec une fougue remplie d’humour : « Ça me relaxe de remettre les gens à leur place », quand les passants la dévisagent.

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Puis Jenny, gravement blessée durant ses premiers mois, et qui n’a toujours eu face à elle qu’un visage modelé par les dizaines d’opérations. Avec le chant comme exutoire, la jeune femme à la vivacité et au sourire inébranlables clame que « défigurée ça veut dire sans figure, mais c’est faux ! ».

Image: capture d'écran France 2
Image: capture d’écran France 2

Enfin, il y a cet homme d’1m90, aux épaules massives et à la chevelure interminable. Stéphane a subi une reconstruction faciale suite à un cancer. Sa nouvelle mâchoire provient de son péroné. Sa langue a été prélevée sur un muscle pectoral. Pour réapprendre à parler, les médecins lui prescrivaient vingt à trente minutes de « grimaces » quotidiennes – exercice qu’il effectuait avec sa petite nièce, et qui lui apportait la légèreté nécessaire pour avancer. Le regard des autres, il l’évoque également, parlant d’une « obligation de paraître, de critères très stricts, qui excluent ce qui n’y correspond pas », avant d’aiguiser son propos : « C’est la pression à la normalisation qui est affreuse, pas nos visages. ».

Un ostracisme autorisé

Je connaissais Stéphane avant sa participation au film, et j’ai pu, sur une chaise de bar ou dans une rame de métro, sonder cette pression à laquelle chacun des protagonistes fait allusion. L’insistance, l’indécence des regards qui s’abattent sur eux à chaque foulée. Alors que de nos jours le racisme et le droit à la différence sont mis à toutes les sauces possibles et imaginables, l’ostracisme qu’ils subissent devrait être dénoncée comme la plus grande des discriminations. Mais elle reste pourtant sourde – ce à quoi Didier Cros tente de remédier.

À travers les témoignages qu’il recueille, il agite sous notre face de gens « normaux » de quoi nous inciter à rompre avec la tyrannie de l’apparence. Il nous invite à prendre du recul sur ce monde d’images, la futilité qui le caractérise, et la soumission qu’il exerce sur nous. La Disgrâce est l’anti-Instagram. C’est un reflet inversé de la société actuelle, une fenêtre ouvrant sur l’humain – sans filtres ni oreilles de lapin –, avec pour seuls propos la réalité du cœur.

Diffusion ce mardi 5 janvier à 23h10, sur France 2.

Lieuron et Aulnay-sous-Bois: notre laxisme sur le banc des accusés

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Du vendredi 31 décembre 2020 au 3 janvier 2021, la bêtise et la violence ont frappé encore plus gravement que d’habitude. À la rave party de Lieuron, et à Aulnay-sous-Bois dans la cité des 3 000.


Ici une free party dispersée seulement au bout de 36 heures. Un énorme matériel. Une organisation programmée, structurée. Des gendarmes blessés, de la drogue, au moins 2 500 personnes se moquant des précautions sanitaires et de diffuser le virus, l’arrogance de l’un des organisateurs se disant prêt à recommencer, un seul individu déféré au parquet de Rennes contre lequel, paraît-il, une instruction étant ouverte, la détention sera requise. Bref, un scandale de laxisme et d’impuissance.

Le Coran, ça part en couille! Nique-le sa race!

Là, deux motards de la CSI 93, effectuant un contrôle routier, sont gravement agressés par une bande d’une quinzaine de voyous. Les policiers sont hospitalisés. Leur hiérarchie a exprimé son soutien – quel baume pour eux ! – et les agresseurs, dont l’un a déjà été interpellé, sont recherchés.

Ces deux épisodes sont caractéristiques d’une France dévoyée. La sécurité et le civisme sont au rancart, relégués, abandonnés. Il est impossible de demeurer indifférent face à ces scènes de la vie que j’ose qualifier d’ordinaire. 

Sans doute, magistrat, ai-je trop plaidé en faveur de l’état de droit quand la société le permettait encore. Aujourd’hui, le monde le rend vain, presque ridicule. C’est une abstraction sur des réalités épouvantables. Le débat ne peut se contenter de se situer au niveau de la lutte contre le terrorisme puisqu’en amont, la France n’est même pas capable d’assurer la sécurité ordinaire de ses citoyens et de ceux qui sont chargés d’y veiller, de faire respecter ses lois partout et tout le temps.

Il est insupportable que les délinquants gagnent à tout coup!

Qu’on me pardonne mais je devine par avance ce qu’on va me répliquer et qui ne doit plus avoir cours. Non, la société n’est pas coupable, non, la jeunesse n’est pas une catégorie d’âge qu’on doit mépriser à force de complaisance aveugle, non, les cités ne doivent pas être traitées à part, non, cela ne change rien qu’ils soient Français ou étrangers, en situation régulière ou illégale, non, Mediapart n’aura pas raison en affirmant que la police était coupable et les jeunes de Leurion des révoltés, non, il n’y a pas une fatalité de l’air du temps qui rendrait inefficace toute action, non, l’autorité de l’Etat n’est pas impossible à instaurer ou à restaurer, non, la France ne devrait pas être impuissante face à sa part dévoyée, non, l’humanisme n’est pas forcément une bénédiction octroyée à ceux qui le foulent aux pieds. 

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Ce qui a suscité mon exaspération est d’une part la honte que chacun de nous doit éprouver face à la lenteur faiblarde et vaudevillesque ayant tant bien que mal mis fin à la free party et d’autre part la certitude, si on demeure dans nos chemins usuels, d’un hiatus déprimant, infiniment long, mollement répressif (dans le meilleur des cas) entre ces réalités insupportables et leur traitement judiciaire. Mes mauvaises pensées se rapportent surtout à ce dernier point. Monte en moi une aspiration à l’ordre, une volonté de gestion expéditive, un désir de manu militari qui, pour Lieuron par exemple, n’auraient même pas nécessité cette multitude bureaucratique d’amendes mais l’expulsion immédiate de tous ces transgresseurs irresponsables et contents d’eux. J’entends bien que d’une certaine manière la France devrait s’inventer moins précautionneuse, plus ferme, plus assurée de son bon droit et de ses devoirs, plus réactive face à ce qui la trouble ou qu’elle attend (les vaccins), moins soucieuse des formes et des garanties qui au fond donnent bonne conscience à son impuissance.

La démocratie ne doit pas avoir peur de sa force

Il est insupportable que les délinquants gagnent à tout coup. Parce que nos réponses sont trop douces et limitées pour des malfaisances ne s’assignant aucune limite. Quand on aura appréhendé, si on y parvient, la plupart (tous, ce serait inconcevable !) des voyous d’Aulnay-sous-Bois, il y aura les dénégations, la mauvaise foi, les dissimulations à cause des difficultés de la preuve individuelle (au lieu de revenir au bon sens d’un collectif solidairement fautif), la lenteur des investigations, la phase judiciaire, le temps qui passera, un ou deux mis en cause, en définitive et au mieux, renvoyés devant le tribunal correctionnel, de faibles sanctions parce que l’effervescence indignée d’Aulnay en date du 3 janvier sera devenue une tiède et molle dénonciation, presque un oubli. Alors que ces délinquants, dans tous les cas, méritent autant d’énergie pour leur appréhension qu’on en met dans des affaires médiatiquement et politiquement signalées, un traitement urgent, non bureaucratique, des évidences de leur implication, un jugement à la hauteur de la gravité intrinsèque de ce qu’ils auront perpétré en bande et une exécution de leur peine jusqu’au terme avec moins de pleurs sur la prison que d’obsession de sauvegarder, grâce à elle, policiers, citoyens, honnêtes gens.

Rien n’est encore perdu. On peut toujours arracher l’humanisme des mains de ceux qu’il protège injustement, abusivement, pour en faire don à une démocratie métamorphosée qui n’aura plus peur de sa force puisqu’elle la saura légitime.

La trompette et le violon

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Ibrahim Maalouf en 2017 © DAVID NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00792863_000003

« Je pense que Zhang Zhang oublie un peu trop vite d’où elle vient », a bassement asséné le trompettiste Ibrahim Maalouf à la violoniste Zhang Zhang, qui lui reprochait ses propos racialistes. Cette dernière n’apprécie pas les vues du Franco-libanais sur la composition ethnique des orchestres. Nous non plus. Analyse


Le trompettiste Ibrahim Maalouf n’a rien trouvé de mieux à faire que de reprocher à l’orchestre philharmonique de Vienne son « manque de diversité ethnique » tout en soulignant, délicieuse ironie, l’excellence de sa musique. On en conclut, bien sûr, que les Blancs n’ont pas besoin de la « diversité » pour atteindre l’excellence !

Et je ne le dis pas simplement pour tourner en dérision les propos d’Ibrahim Maalouf et les retourner contre lui. C’est probablement vraiment le cœur du problème à ses yeux, cet impensable qu’il ne supporte pas et que la réalité l’oblige à penser.

Je ne reviendrai pas sur le passé d’Ibrahim Maalouf, notamment judiciaire : ce n’est pas le sujet ici. Je veux rappeler, en revanche, ses propos odieux au sujet de Mila, lorsqu’il s’était permis de mettre un coup de gueule légitime contre l’homophobie d’une religion sur le même plan « immoral mais légal » (sic) que les pratiques sexuelles de Gabriel Matzneff ou l’exil fiscal. Relativisme sans vergogne et réécriture militante du réel (voir notre capture ci-dessous).

maalouf-milaL’idéologie diversitaire ne s’en prend qu’aux pays occidentaux

Voici donc Ibrahim Maalouf qui sur le réseau social Twitter réclame plus de « diversité » dans les orchestres classiques, à Vienne et en France bien sûr. N’espérez pas qu’il déplore le manque de Blancs ou d’Asiatiques dans les orchestres d’Afrique sub-saharienne ! Ceux qui célèbrent à longueur de temps la « diversité » ont beau dire qu’elle est une chance, on attend toujours qu’ils œuvrent aussi à faire bénéficier de cette chance les pays des peuples « racisés ».

Répondant aux critiques ayant suivi ce tweet, notre trompettiste pro-diversité mais anti-blasphème prétend simplement rêver « d’un orchestre classique avec des Français issus de toutes les origines » (sic). Mensonge, et mensonge révélateur !

Le message initial d’Ibrahim Maalouf n’était pas de souhaiter qu’il y ait un orchestre classique rassemblant des Français de toutes origines, mais de reprocher à un orchestre en particulier et aux orchestres classiques en général de ne pas tous se conformer à ce modèle de la « diversité ». Comme si ce modèle était obligatoire, ou devait le devenir.

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Et on le verra, il ne s’agit pas d’intégrer dans l’orchestre des musiciens quelles que soient leurs origines, pour ne pas se priver de leurs talents. 

La violoniste Zhang Zhang ne joue pas la même partition

Ibrahim Maalouf veut la « diversité » comme une fin en soi. Pourquoi ?

C’est ma foi fort simple. De même que le « progressisme » woke ne supporte pas le génie d’Homère parce qu’il lui renvoie en miroir sa propre médiocrité, il ne supporte pas de devoir constater que les Blancs n’ont pas besoin de la « diversité » pour exceller.

Contrairement à ce qu’affirme à longueur de temps l’idéologie décoloniale, les peuples occidentaux ne sont pas des êtres ontologiquement inférieurs qui ne pourraient trouver leur salut que dans l’Autre ou le Racisé. À ces militants qui font de leur couleur de peau l’alpha et l’oméga de leur être, le philharmonique de Vienne, tout comme Homère, tout comme les cathédrales gothiques, rappelle que ce à quoi ils s’identifient n’est nullement indispensable à la grandeur, et qu’il existe dans le monde bien des choses belles et bonnes qui se sont faites sans eux.

Alors Ibrahim Maalouf se plaint d’être attaqué par la « fachosphère ». Mais voilà un grain de sable dans son scénario. Sublime grain de sable : Zhang Zhang, premier violon à l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo, très engagée dans des actions humanitaires à travers le monde, de l’Afghanistan aux Philippines en passant par le Congo et… Nice ! D’origine chinoise, comme son nom le laisse deviner, mais ce serait ne rien comprendre à ce qu’elle crée, à ce qu’elle défend ni à ce qu’elle est que de vouloir faire de ses origines une case qui l’enfermerait. Elle est intervenue dans le débat avec tact, expliquant simplement que le recrutement dans les orchestres symphoniques se fait par concours, et qu’un paravent sépare les candidats du jury, qui ne les voit donc pas et se contente de les écouter : seule la qualité de la musique détermine le choix des artistes, pas leur couleur de peau, leur sexe/genre, ni leurs origines ethniques. Magnifique exemple balayant toutes les discriminations !

Et Zhang Zhang poursuit en faisant l’éloge de ce langage d’harmonies capable de toucher et de rassembler les humains quelles que soient leurs origines. « Laissez l’art en dehors de vos manœuvres politiques sordides ! » s’exclame-t-elle. Elle dont la famille a souffert de la dictature communiste sait bien, hélas, la réalité des « révolutions culturelles » : « cancel culture » qui appauvrit l’écriture des idéogrammes pour rendre un peuple entier incapable de comprendre la magnificence de son passé, et on repense à cette école du Massachusetts qui censure Homère, ou aux gardes rouges voulant abattre la tombe de Confucius comme d’autres détruisent les statues de Colbert ou les vestiges de Palmyre…

L’Occident n’a pas à s’excuser des merveilles qu’il a offertes au monde

À court d’arguments, Ibrahim Maalouf s’en est finalement pris à Zhang Zhang de la même manière qu’il s’en était pris à Mila : bassement. Illustration parfaite, encore, du fait que les adeptes de la tyrannie des minorités ne supportent pas ce qui dépasse les étroites limites des groupes dans lesquelles ils se reconnaissent : l’universelle dignité humaine et l’élan vers la grandeur. Tout être humain les porte en lui, en deçà et au-delà de ses appartenances propres, dans ce qui lui est le plus intimement personnel, et qui simultanément le relie à tous ses semblables.

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En affirmant que les Blancs seraient ontologiquement inférieurs, les militants « woke » font ce qu’ont toujours fait les racistes, sexistes et autres abrutis du même ordre : ils rejettent ce qui fait l’universelle potentialité de splendeur et d’humanité de l’Homme, et se vautrent dans la fange.

N’en déplaise à ces fanatiques, une violoniste de talent qui a la sagesse d’affirmer que « les musiciens devraient servir la musique, tout en ne devenant jamais plus importants que la musique » n’a pas à s’excuser d’avoir eu le courage de faire de son expérience du déracinement une porte sur l’universel plutôt qu’un prétexte à l’égoïsme tribal. Et l’Occident n’a pas à s’excuser des beautés auxquelles il a donné et continue à donner naissance. Ses peuples n’ont pas à s’excuser des merveilles qu’ils ont offertes au monde, ils n’ont pas à feindre d’être devenus incapables d’exceller par eux-mêmes, ils n’ont pas à renoncer à leur pleine appartenance à l’humanité.

Un affreux «Bojo»

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© Soleil

Quel sera le rôle de Boris Johnson, le fougueux Premier ministre de Sa Majesté, à l’heure du Brexit? Petite mythologie du Royaume séparé mais pas encore désuni.


La scène se passe au sein de l’Union européenne, c’est-à-dire nulle part.
Dans la nuit du 31 décembre 2020, le Brexit est tombé sur le Royaume-Uni comme une hache. Et alors ?… Les Anglais sont plus forts quand ils se battent seuls. Contre le pape, Hitler ou Gandhi – ce « fakir », disait Chuchill. À Azincourt, Dunkerque ou Twickenham ! Contre toute l’Europe, si nécessaire. Against the odds, contre vents et marées.
C’est leur histoire.
L’Angleterre est une contrée humide et sauvage qu’habitent des guerriers, des commerçants, des jardiniers – splendides dans l’adversité, impassibles dans la défaite, féroces dans la rébellion. La bière y est plus noire et plus amère, l’herbe plus verte, les dimanches plus tristes, mais leurs cimetières de campagne (et leurs pubs) sont les plus gais du monde.
L’Angleterre est une île – la possibilité d’une île ! Car une nation, les Anglais le savent, c’est d’abord un espace mental – une idée avant d’être un peuple. De Gaulle le savait, le maréchal Göring et Jacques Delors l’ont appris à leurs dépens : l’Angleterre s’oppose, l’Angleterre résiste.
God save the Queen… Grrr !
L’Angleterre est une fiction, l’Europe aussi ; la seule différence, c’est que les Anglais croient à leur destin. Sans preuves, malgré les preuves, contre les preuves. On les soupçonne d’entendre une aberrante chanson douce dans les grelots d’un no deal que « les 27 » agitent avec effroi et de caresser encore leur vieux rêve impérial. Ne sont-ils pas les inventeurs du parapluie, du chemin de fer et de l’Habeas corpus ?
Quand les Français disent oui, les Anglais disent non.
Une si longue histoire depuis les hordes de Pictes, férus de guérilla sylvestre et collectionneurs de crânes, qui repoussèrent les légions romaines en l’an 43. Depuis Robin des Bois et Ivanhoé qui n’ont jamais existé. Depuis Cromwell, plus fou que Lénine, et Wellington qui ne quittait pas son châle et son ombrelle à cheval. Jusqu’à Churchill, un bouledogue, et Mme Thatcher, un oursin. Deux belles figures d’obstinés. Les gens de Bruxelles n’ont-ils pas lu cela dans les livres ?
Car les Anglais sont à la fois romantiques et matter-of-fact. Et ils ont toujours su comment transformer une île déserte en île au trésor, quoique privés de leur tasse de thé (et de la lecture du Times), en se souvenant de Long John Silver le pirate ou de Robinson Crusoé, avec un éventail et un perroquet sur l’épaule.
Au fond, c’est toujours le même refrain : « We shall defend our island whatever the cost may be. » Vraiment ? « Never give in, never, never, never ! » martelait Churchill sous les bombes. Comme ses prestigieux devanciers qu’il croit pouvoir imiter, « Bojo », le Premier ministre du gouvernement de Sa Majesté, se sent passionnément relié à ce grand récit national qui allie la hache et la rose, lions et licornes, conspiration des Poudres et prodiges d’archers, Blitz et tempêtes providentielles, princes noirs et reines vierges. Sa conviction : England can take it. Sa devise : Business as usual. Son mantra : Get Brexit done !
Aïe ! Le réel, c’est ça l’écueil. On a beau sauter sur sa chaise comme un cabri en répétant « Brexit ! Brexit ! Brexit ! », personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Est-ce une saignée salutaire – un désastre ou une aubaine ? Est-ce « l’enfant monstrueux du thatchérisme et du mécontentement populaire », comme le dit Andrew Adonis, un ancien ministre de Tony Blair ? Non, pour « Bojo », c’est un acte de souveraineté reconquise. Il veut le croire, et il le croit, lui qui n’y croyait pas parce qu’il ne croit à rien.
Cela permet par exemple de vacciner la population contre le Covid avant tout le monde en Europe. Well done ! Et tant pis pour les embouteillages de poids lourds à la frontière de Calais, la fin de la libre circulation des personnes et des biens, les querelles entre Irlandais et tous les petits désagréments subsidiaires qui s’ensuivent.
« Bojo » a décidé que grâce à lui, ce serait une « chance » pour l’Angleterre. Après sa première entrevue avec la reine, à Buckingham Palace, celle-ci aurait murmuré : « I don’t see why anyone would want the job. » Façon de dire : « Vous ne seriez pas un peu opportuniste, jeune homme ? »
L’est-il ? Oui, il s’en cache à peine, il n’a rien d’un visionnaire. Mais que veut-il ? Ambitieux et fantasque, provocant et blagueur, parfaitement sincère dans ses préjugés de caste (hérités d’Eton et Bailliol College) et tout aussi désinvolte dans ses revirements, Boris est celui qu’on préfère haïr ou adorer ; il fait de son mieux pour cela, il se croit tout permis, et il s’en amuse.
Un dangereux optimiste ou un démagogue ? Il s’engage d’instinct, sans précaution, par une poussée de tout son être plutôt que par fidélité à un idéal. Il a ce don – même Macron le reconnaît – de susciter autour de sa personne une sorte de chaleur spontanée et comique. Il pète le feu, il parade, il brille mais est-il sérieux ? Aux yeux de ses adversaires, c’est un funambule, un plaisantin, mais ses amis, hélas, pensent la même chose !
Jusqu’ici, sa carrière ressemblait à une préface un peu illisible et bâclée, mais préface à quoi ? On devine déjà un peu de mélancolie sous son air las – et une candeur brutale qui sous sa mauvaise foi le retient d’être entièrement cynique. Avec sa tête de mauvais ange et son crâne de poussin ébouriffé, Bojo est devenu une sorte de joker, mais qui sera-t-il devant la postérité : un nouveau William Pitt, le Patriote qui résista au blocus de Napoléon, ou bien l’affreux « Bojo » qui se croyait le fils d’Ivanhoé et ne fut que le fou mal-aimé d’une vieille reine ? Un protecteur ou un cascadeur ? Un sauveur ou un entrepreneur de pompes funèbres ?
Son rêve, ce serait de s’entendre dire devant une foule en liesse : « Britain is great again ! » comme « Maggie » après la victoire des Malouines. Son programme ? C’est plus flou. Il y a juste une chose que « Bojo » doit apprendre : les Anglais sont le seul peuple de la terre auquel il ne faut pas mentir. Well, good luck Mr Punch !

Covid: et si le recours aux militaires était la solution aux cafouillages technocratiques?

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Armée italienne à Rome, décembre 2020 © Luigi Mistrulli/IPA/SIPA Numéro de reportage : 00997551_000010

La campagne de vaccination peine à démarrer dans l’hexagone


Depuis un an, on ne cesse de s’interroger, de se lamenter, de s’insurger, de se désespérer face à l’incurie, l’impéritie, l’imprévision ou l’irresponsabilité de l’exécutif dans la crise sanitaire. Après le scandale des masques et l’échec de la stratégie des tests, voilà que menace le fiasco des vaccins. On a critiqué à juste titre l’approche technocratique, la morgue et le mépris du pouvoir à l’égard des citoyens et de la représentation nationale. Mais, malgré les rodomontades présidentielles sur « la guerre contre le virus » et la mise en place d’un « conseil de défense sanitaire », on semble avoir oublié un acteur essentiel en temps de crise majeure et surtout en situation de guerre : nos forces armées. Car en matière de logistique notamment, les militaires sont entraînés à réagir en urgence sur divers terrains d’intervention. 

Le fiasco de la vaccination par étapes

Car il y a bien urgence sur tous les fronts de la pandémie. Il y a toujours urgence à prescrire précocement antibiotiques et stimulateurs des défenses naturelles pour tenter de minimiser les effets de la maladie à ses débuts et éviter ainsi l’hospitalisation. Pourtant, même si cela ne fait plus polémique, les autorités sanitaires persistent à refuser ces types de traitements empiriques alors qu’en milieux hospitaliers des progrès ont été faits grâce aux acquis de l’expérience tâtonnante. Et désormais il y a urgence à vacciner le plus grand nombre possible de personnes pour tendre le plus tôt possible à un certain niveau d’immunité collective permettant de freiner à la fois la propagation du virus et la multiplication de ses mutations. Pourtant, le gouvernement a préféré imaginer une programmation de la vaccination par étapes et en faisant abstraction du facteur temps, plutôt que de mettre en œuvre une logistique de campagne permettant de donner rapidement accès au vaccin à la partie de la population désireuse d’en bénéficier.

Plutôt que d’agir de façon chaotique et calamiteuse en naviguant à vue, pourquoi ne pas confier aux Forces armées des missions qu’elles sont en mesure de mener à bien?

Mais tout au long de cette période épidémique, le gouvernement a multiplié les nouvelles instances et conçu des plans d’action à partir de modélisations abstraites.  Cette stratégie s’est révélée systématiquement erronée. Les organismes créés se sont avérés soit tyranniques, exacerbant colères et états dépressifs dans la population, soit inefficaces ou mort-nés, augmentant le trouble et le scepticisme et partant alimentant la tendance complotiste. Avec le Comité scientifique en premier lieu, érigé en père fouettard, le gouvernement a oscillé entre retranchement derrière l’autorité médicale pour imposer des mesures parfois excessives, et refus par démagogie, de certaines autres mesures préconisées, en prenant de graves risques. Puis le « CARE », Comité Analyse Recherche et Expertise, plus spécifiquement consacré « aux diagnostics et aux traitements », instauré quelques temps après le Conseil scientifique pour venir « en appui » de celui-ci, a pour sa part, disparu semble-t-il, sans laisser de trace. 

L’ANRS et de REACTing fusionnent

Aucune instance n’a donc donné d’éclaircissements satisfaisants ni à propos des évaluations de médicaments existants sur le marché, ni eu égard à l’efficacité comparée des différents tests et de leurs usages potentiels. Silence sur l’arrêt de l’essai européen « Discovery » et pas davantage d’information sur l’essai Solidarity évaluant quatre traitements dont le remdésivir et l’hydroxychloroquine, selon des protocoles d’administration discutables. Encore moins de commentaires sur la panique conduisant à interdire l’hydroxychloroquine et l’erreur symétrique de l’achat massif précipité de remdésivir. Quant aux tests salivaires, ils sont totalement ignorés alors qu’ils auraient à peu près le même niveau de fiabilité que les tests par écouvillonnage rhinopharyngé (relativement douloureux et nécessitant du personnel spécialisé pour le prélèvement). Cela est d’autant plus incompréhensible que différents tests salivaires sont déjà utilisés avec succès dans une vingtaine de pays (dont la Belgique, le Canada et les États-Unis) et que « EasyCov » conçu avec des chercheurs du CNRS de Montpellier, est un test salivaire français éprouvé. 

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Enfin, quant aux organismes censés réagir aux urgences sanitaires, la logique bureaucratique a encore sévi. La « task force » de l’INSERM, REACTting (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) « rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence, afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes » n’a guère brillé ces derniers mois. Au demeurant, sa fusion hâtive et brutale le 1er janvier avec une agence qui elle, a pendant une trentaine d’années fait ses preuves dans son domaine, n’est guère rassurante. En effet, tandis que l’ANRS (Agence nationale de recherche sur le Sida, les hépatites et les IST) a été performante et novatrice tant du point de vue de l’articulation avec les associations de patients qu’au niveau de la coopération internationale, la nouvelle structure qui l’a absorbée (en écartant d’ailleurs absurdement du nouvel organigramme l’ancien directeur) devra désormais partager avec l’ensemble des recherches sur toutes les autres maladies infectieuses émergentes, un budget globalement réduit et dont la pérennité n’est pas assurée.

La compétence militaire écartée

Cette « fusion-réduction » pourrait-on dire, laisse donc présager hélas, d’aussi mauvais résultats que la fusion de même type réalisée en 2015 entre l’Institut de veille sanitaire et l’EPRUS.  L’agence « Santé Publique France », née de cette fusion, n’a pas été depuis lors des plus compétentes en effet, dans la gestion des stocks de matériel médical (en particulier des masques…) ou des dispositifs de testing, et maintenant de la vaccination. Or une des causes de cette perte de compétence et d’efficacité se trouve sans doute dans le renoncement à la ressource des forces armées nationales. L’EPRUS (Etablissement de Préparation et de Réponse aux Urgences sanitaires) créé en 2007 et qui assura jusqu’en 2014 « la gestion des moyens de lutte contre les menaces sanitaires graves tant du point de vue humain (réserve sanitaire) que du point de vue matériel (produits de service) », en France et à l’étranger, tout en étant sous la tutelle du ministère de la Santé, était articulé étroitement au ministère de la Défense. Lors de missions menées en Afrique notamment, la collaboration civils/militaires s’était d’ailleurs montrée très efficace à plusieurs reprises.

Alors, dans la crise sanitaire actuelle de la covid, pourquoi ne pas avoir fait appel au personnel et à l’expérience logistique de nos militaires ? Nos voisins en Allemagne, n’utilisent-ils pas l’Armée pour organiser la vaccination de masse ? Plutôt que d’agir de façon chaotique et calamiteuse en naviguant à vue en fonction de l’opinion publique, pourquoi ne pas confier aux Forces armées des missions qu’elles sont en mesure de mener à bien ? Mais sans doute notre gouvernement d’experts qui refuse d’entendre notamment les élus locaux, se considère-t-il supérieur à tous dans tous les domaines, y compris aux militaires dans leur champ de compétence…

CNEWS est assurément une chaîne diabolique: sur quel bûcher va-t-on la brûler?

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Image d'illustration / micro perche de la chaine d'info continu francaise CNEWS © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00828031_000001

La petite chaine info qui monte qui monte serait boycottée par Olivier Véran. Son patron estime en outre que le service public manque de pluralisme.


Serge Nedjar, le patron de la chaine, proteste car, dit-il, Olivier Véran boycotte ses plateaux. Le ministre de la Santé doit avoir ses raisons. La principale étant que Zemmour officie sur cette chaine. Comment pourrait-il accepter de voisiner avec ce Lucifer ?

Nous pensons toutefois que Nedjar a bien tort de se plaindre. Véran est en effet sur toutes les autres chaînes, sur toutes les radios. Il y déverse en permanence des hectolitres d’eau tiède dont les vertus soporifiques sont sans pareil. Les téléspectateurs de CNEWS échappent à cette épreuve.

A lire aussi: Qui sont ceux qui dénoncent la “radicalisation” zemmourienne de la chaîne CNews?

Mais la censure ne s’arrête pas là. D’après Nedjar, France Inter et France 2 interdisent d’antenne et de plateau tous les écrivains, intellectuels, scientifiques qui passent chez lui. Ils sont à l’évidence contagieux. Et en tout cas, ils sont, comme on dit dans le langage du covid-19 « cas contact ». L’odeur de soufre qu’ils dégagent ne pouvaient qu’incommoder les délicates narines des dirigeants de France Inter et France 2.

En effet, ils sont, reprenons Orwell, le « ministère de la vérité ». Et en 2021 comme en 1984 il faut obéir sinon on est châtié. Nous vivons une époque formidable. On nous astreint à mettre des masques. Bientôt il nous faudra porter des baîllons.

Pourquoi avons-nous si peu d’empathie pour Emmanuel Macron?

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Emmanuel Macron au fort de Brégançon le 30 décembre 2020 © Sebastien Nogier/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22526169_000002

Je l’admets, je ne sais si c’est une faiblesse ou une force mais je ne me lasserai jamais d’aller chercher dans les tréfonds d’un être, en l’occurrence notre président de la République, les raisons d’une incompréhension, voire d’une désaffection…


Ce n’est pas d’aujourd’hui que sa psychologie singulière m’intéresse puisque dans le livre où je le faisais monologuer[tooltips content= »Moi, Emmanuel Macron, je me dis que…, Editions du Cerf, 2017″](1)[/tooltips] j’abordais déjà, en ayant osé me placer dans son esprit, un certain nombre de pensées et de problématiques qui me semblaient essentielles à son sujet.

En particulier, celle d’un Emmanuel Macron préférant une approche culturelle de la vie à l’appréhension simplement naturelle de celle-ci. Il ne s’agit pas de discuter ses choix politiques, son rapport avec l’écologie. Pas davantage que je n’ai l’intention de me pencher sur la réalité de sa culture littéraire et philosophique que certains, avec trop de mépris, lui dénient en la réduisant à sa proximité avec Paul Ricoeur et à ses travaux pour lui.

Ce n’est pas de cette culture banalement et classiquement entendue que j’ai envie de débattre mais de la profondeur d’une personnalité qui éprouve, malgré ses efforts, beaucoup de mal à franchir le mur la séparant d’une authentique empathie avec les citoyens, à instaurer une véritable relation avec le peuple.

Il a beau l’évoquer, l’invoquer et je ne suis pas de ceux qui tournent en dérision cette volonté chez lui. Le drame, à mon sens, est que justement cette empathie tant recherchée se dérobe parce qu’il y a dans son tempérament quelque chose qui crée de la distance, un obstacle qui bloque une adhésion sinon enthousiaste du moins large, à ce qu’il montre, à sa façon ostensible de tenter d’aller quérir ce qui lui est refusé. Plus cette appétence de sa part est éclatante et parfois même courageuse, plus l’élan vers lui paraît faire défaut. Il faut considérer que le souci vient de la perception qu’on a de ses attitudes. De la fabrication, un manque de naturel ?

Comme si on sentait instinctivement que ce n’est pas lui qui se présente dans sa vérité, dans son intégrité, mais une construction qu’il a édifiée, mettant en évidence une posture artificielle plus qu’une naturelle connivence. Emmanuel Macron, sur ce plan, se distingue nettement de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Un article récent dans M, le Magazine du Monde, « L’ombre des pères » n’a fait qu’ajouter une pierre importante à mon analyse tendant à déchiffrer un Emmanuel Macron fuyant l’instinct pour se réfugier dans le « réfléchi » vécu comme une protection, une éclatante singularité. Avec lui, rien comme tout le monde !

Pour reprendre les situations de FH et de NS, on relève que, quelles qu’aient été les difficultés, les irritations suscitées par leur père, ils n’ont jamais totalement déserté leur famille au profit d’une autre. Alors qu’Emmanuel Macron a d’une certaine manière abandonné la sienne. L’interrogation peut porter sur le rôle de son épouse ou sur sa propension à quitter les chemins ordinaires de la nature pour un éloignement inventif. Comme si la culture, ici aussi, l’avait détourné de la norme.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: 2020: le triomphe des médicastres

Pour écrire mon livre, j’avais notamment parcouru beaucoup d’entretiens que le ministre puis le candidat Macron avait accordés aux médias. J’avais été particulièrement frappé par une réponse sur les familles recomposées. Bien sûr il ne les accablait pas mais il allait même jusqu’à soutenir qu’elles valaient mieux, qu’elles étaient plus riches, plus intenses que les naturelles, ce qui paraît significatif d’une vision de rupture, d’une obsession de faire passer, pour tout, la culture avant la nature.

Puis-je aborder un registre délicat qui m’a conduit, dans mon dernier chapitre, à faire monologuer Emmanuel Macron sur sa relation avec son épouse et sur l’histoire de leur amour. Je suis persuadé que, outre le culot discutable d’avoir emprunté le « je » de EM, celui-ci, s’il m’a fait l’honneur de me lire, n’a pas apprécié cette audace de prétendre élucider une intimité et un lien fort à sa place, à leur place, avec une démarche sans doute jugée intempestive.

Pourtant j’ose persister. Entre la tradition officiellement convenable de nos présidents mais leurs libertés périphériques, et la normalité d’un amour conjugal classique, il me semble qu’Emmanuel Macron et son épouse s’adonnent à une entente d’un troisième type. Ils vivent une relation totalement hors norme. Je ne fais pas allusion à la différence d’âge mais, pour leur union, à son caractère exclusif, fusionnel, mêlant une sociabilité obligatoire à un repli, une incroyable autarcie sentimentale, un monde à deux artificiel à force d’être dénué de la pente classique qui tolère contradictions, critiques, mises en cause ; un amour qui en appelle plus, malgré l’inévitable lumière publique n’interdisant pas d’ailleurs comme une mièvrerie repliée, à la culture d’une forteresse qu’à la nature d’une expansion.

On perçoit ce que la nature, l’instinct, la spontanéité ont de globalement dangereux pour Emmanuel Macron : ils sont là, immédiats, trop évidents, pas maîtrisables, ils ne peuvent pas être « travaillés », détournés, dénaturés justement.

Peut-être le citoyen ressent-il qu’il est présidé par un homme intelligent chez qui la nature que nous avons tous en partage est privatisée par une culture qui le met à distance, loin de nous ?

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

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#DisruptTexts: pour contrer la « culture du viol », des militants censurent… Homère

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Image d'illustration Manoel Panev / Pixabay.

Dans le Massachusetts, une école s’est félicitée d’avoir retiré L’Odyssée d’Homère du programme scolaire, suscitant une tribune indignée du Wall Street Journal et déclenchant une violente polémique. L’analyse de Jean-Paul Brighelli, le « prof » de Causeur.


« Rape, murder!
It’s just a shot away »
(« Gimme Shelter », Jagger / Richards — la plus belle version est celle chantée en duo avec Lisa Fisher)

Les cinglées remettent ça. La « cancel culture » se félicite de la suppression de l’Odyssée dans les programmes scolaires. Pensez, un texte du VIIIe siècle av.JC dans lequel, paraît-il, Ulysse viole Nausicaa…

Jugez plutôt :

« Ulysse émergea des broussailles,
dans l’épaisse verdure, il tailla de sa grosse main
une branche feuillue pour cacher sa virilité. (…)
Ainsi Ulysse allait aborder, quoique nu,
Les jeunes filles aux beaux cheveux ; le besoin l’y forçait.
Effroyable, il parut, défiguré par la saumure,
Et toutes s’égaillèrent vers l’extrême pointe des grèves.
Seule resta l’enfant d’Alcinoos ; car Athéna
Lui donnait du courage et chassait la peur de ses membres… »

S’il est nu, c’est qu’il a reçu l’ordre d’Ino, la déesse blanche, de se dévêtir complètement, sur le radeau qui depuis dix-huit jours le brinquebale sur les flots, afin de surfer, au milieu de la tempête déclenchée par Poséidon, sur le voile magique qu’elle lui tend, et qu’il lui faudra jeter dans la mer vineuse dès qu’il aura touché terre. Sur ce, le « héros d’endurance », comme dit Homère, plutôt que d’aborder de front la jeune Nausicaa, venue là laver le linge sali par ses premières règles (« Tu n’as plus longtemps à rester jeune fille », lui a dit la déesse), lui adresse « des paroles mielleuses » afin d’obtenir d’elle un habit.

C’est ça, la scène de viol que les vierges (et qui le resteront) effarouchées des mouvements féministes contemporains ont repérée dans l’Odyssée. Culture du viol ! Mœurs antiques ! Et l’auteur est un Dead White Male — lui-même violeur en puissance sans doute, tout aveugle qu’il fût, à ce que dit la tradition…

Le mâle vient de plus loin. En 2015, cinq élèves de l’ENS-Lyon, laissées pour compte de toute intelligence, adressèrent une lettre ouverte aux membres du jury de l’Agrégation de Lettres, coupables d’avoir inscrit au programme un poème peu étudié d’André Chénier, l’Oaristys — imité de la 27ème idylle de Théocrite, c’était bien dans le goût du néo-classicisme fin de siècle. Lettre immédiatement signée par tout ce que la France compte de demeurés des divers sexes.

Que disent Chénier et le poète grec qu’il imite ?

« NAÏS. Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !
DAPHNIS. À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.
NAÏS. Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
DAPHNIS. Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie.
NAÏS. Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux, Diane.
DAPHNIS. Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
NAÏS. Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
DAPHNIS. J’ai signé ma promesse.
NAÏS. J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.
DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. »

image2Et de mettre en cause, dans la foulée, le cher vieux Ronsard, autre violeur célèbre — c’est vrai, c’est écrit sur les murs de la Sorbonne — se propose de violer Cassandre (ou Marie, ou Hélène, tout ça c’est de la chair fraîche pour le grand sourdingue de la poésie) :

« Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant. »

A lire aussi: La littérature nettoyée jusqu’à l’os

Cette « pluie d’or », qui n’est qu’une allusion transparente au mythe de Danaé, Maupassant en a donné une version moderne et plus limpide encore :

« Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Bel-Ami, II, 4)

Isabelle Barbéris, qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que toutes ces pétroleuses ensemble, n’avait pas manqué de se moquer de leurs revendications hystériques. Peine perdue, les chiennes de mégarde en rajoutèrent une couche… Un certain François-Ronan Dubois (et pas celui dont on fait les pipes, un illuminé qui voit de la violence sexuelle dans la Princesse de Clèves, et pourquoi pas dans l’Imitation de Jésus-Christ ?) sauta sur l’occasion de se faire un nom dans le microcosme et rejoignit le chœur des pleureuses…

Il y a quatre ans, analysant en classe les Liaisons dangereuses, j’appris, à ma grande stupéfaction de Living White Male, que Valmont violait Cécile de Volanges — laquelle raconte ainsi la scène : 

« Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Syndrome de Stockholm, diront nos péronnelles.

Lesquelles, comme j’avais eu le front, en février dernier, de trouver que J’accuse est un très bon film qui aux derniers César écrasait — et de loin — le reste de la production française, s’en allèrent couvrir le lycée de graffitis d’une dialectique particulièrement fine :

unnamedQu’auraient-elles beuglé, ces sous-produits de copulations honteuses, si je leur avais fait étudier la Terre, où Zola se déchaîne et où une femme aide son mari à violer sa sœur :

« Et, tout d’un coup, elle comprit qu’il ne voulait pas la battre. Non ! il voulait autre chose, la chose qu’elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l’abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n’y arriverait. Pourtant, elle n’était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C’était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s’en engourdir.

« Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d’une voix basse et ardente :
— Tu sais bien que ce n’est pas fini entre nous, que je te veux, que je t’aurai !
« Il avait réussi à l’acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. « Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l’habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
« — Puisque t’es grosse à présent, foutue bête ! qu’est-ce que tu risques ?… Je n’en ajouterai pas un autre, va, pour sûr !
« Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse !
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât. À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. »

Ah, ces corbeaux ! Sans doute, histoire d’étayer leur inculture, leur aurais-je conseillé la surenchère de naturalisme à laquelle se livre Faulkner dans Sanctuaire — « the most horrifying tale I could imagine », selon ses propres termes — quand Popeye, parce qu’il a l’aiguillette nouée, viole Temple avec un épi de maïs…

Si elles avaient eu quelque appétence pour l’histoire de l’art, je leur aurais conseillé le Viol des filles de Leucippe, de Rubens. Ou le sublime Intérieur de Degas. Ou, pour faire moi aussi dans l’intersectionnalité, ce tableau exceptionnel de Christiaen van Couwenbergh, le Viol de la négresse, qui date de 1632 et reste planqué dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dont le conservateur a d’étranges pudeurs.

image3

La « cancel culture » a certainement de beaux jours devant elle. Non seulement on ne peut plus rien éditer susceptible de heurter la sensibilité des groupes et sous-groupes qui fleurissent chaque jour (alors que la fonction première de la littérature est justement d’ébranler les sensibilités), mais on ne peut plus rien lire sans le filtre imposé par ces mêmes terroristes de la culture.

Il fut un temps où c’était l’extrême-droite qui affirmait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Désormais, c’est la Gauche bien-pensante qui veut faire des autodafés de livres. 

A lire aussi: Le musée d’Orsay, modèle de « décolonialisme »

C’est dire combien la Gauche a tourné pour se trouver aujourd’hui sur des positions fascistes. Cela explique sans doute pourquoi ce qu’il reste de vrais intellectuels sont aujourd’hui considérés comme de droite : ils étaient tous de gauche, de Debray à Finkielkraut en passant par Elisabeth Badinter, mais la gauche a si bien contourné le monde réel qu’ils se retrouvent de l’autre côté — puisqu’eux-mêmes n’ont pas bougé.

Certes, on ne plaisante pas avec le viol — même si un très grand nombre de plaintes pour viol n’aboutissent pas, faute d’éléments positifs (d’où la revendication insensée d’intervertir dans ce domaine l’ordre de la preuve, et d’imposer à l’accusé de prouver son innocence — « une femme ne ment pas », m’affirma une élève encore plus bête ou hypocrite que les autres). Mais il en est de la littérature comme de la pipe de Magritte : le récit d’un viol n’est pas un viol. Laclos a écrit le texte le plus féministe de toute la littérature française (eh oui, les hommes sont souvent plus féministes que les femmes, qui sont aliénées des pieds à la tête), Zola a eu les engagements que nous savons, Faulkner a eu le Nobel de littérature pour un épi de maïs. Le récit (ou la représentation d’un viol — voir tous les tableaux sur le thème du Viol de Lucrèce) sont des œuvres d’art, pas des anneaux d’ancrage des hystéries contemporaines. Et comme chantaient les Stones dans la même chanson : « I tell you love, sister, It’s just a kiss away ».

Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Thibault de Montaigu photographié en 2010 © BALTEL/SIPA

Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

A lire aussi, Pascal Louvrier: A lire, de grâce!

À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Alain Delon lors du festival de Cannes 2019. © Vianney Le Caer/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22337577_000052

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Lectures pour une fin de civilisation: la Haine de la culture

Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

HOMME PRESSE (L') (1977) - COMBO DVD + BD

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