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Le nouvel an avec Delon

L’acteur ouvrit le passage aux années 1980 par une filmographie étrange et envoûtante

Le nouvel an avec Delon
Alain Delon lors du festival de Cannes 2019. © Vianney Le Caer/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22337577_000052

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

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Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

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Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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