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Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance


Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

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Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

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Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

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Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque


Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

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Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

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Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !

Léon Bloy et la défense à corps perdu de la Beauté

En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.

Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly

Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».

Le salut par Hello

Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre,  qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »

On s’arrangea pour enterrer Verlaine

Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».

Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».

Un combat pour l’éternité

À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.

Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.

Un brelan d’excommuniés

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Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

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Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.


Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.

Fusées de détresse et d’espérance

Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.

À lire aussi, du même auteur: Jean Raspail, mon camarade de l’autre rive

Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.

Une lecture qui se méfie des clichés

On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.

À lire aussi, du même auteur: Jacques Chardonne: la ligne française

On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.

On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.

Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…

Folies ordinaires et vie démocratique

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Le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la bonne santé mentale des citoyens et de leurs gouvernants. C’est justement celle-ci qui est mise à rude épreuve par la pandémie. Le diagnostic de l’inventeur de la Thérapie sociale.


Les malades mentaux sont enfermés dans des institutions psychiatriques mais la société regorge de fous en liberté, hommes et femmes : pervers, narcissiques, sociopathes, paranoïaques, dépressifs à l’excès. Certains se font remarquer, d’autres sont plus discrets. La violence est leur langage de communication sous toutes ses formes : maltraitance, humiliation, abandon, culpabilisation.

Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si ses citoyens sont en bonne santé mentale.

Dans une période de crises multiples, où les peurs de vivre et les souffrances s’accumulent, les folies ordinaires se réveillent, un peu partout, chez les puissants comme chez les plus humbles… C’est ainsi que s’explique l’irrationalité des comportements qui s’expriment par l’intimidation ou la soumission, l’égoïsme le plus cruel ou la philanthropie affectée, la violence gratuite ou l’adhésion aux thèses les plus délirantes. Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si elle est forte et ses citoyens, du haut en bas de l’échelle sociale, en bonne santé mentale.

À lire aussi: Charles Rojzman, L’antisémitisme « modéré » : une hypocrisie de trop

Alors, avant de crier au loup, balayons devant notre porte.

Les mensonges répétés des propagandes, la novlangue qui fabrique des mots pour inventer des ersatz de réalités, l’opacité des décisions politiques prises dans des cénacles hors d’atteinte et irresponsables, l’étendue et la généralisation des corruptions, les administrations pléthoriques et souvent inefficaces, la soumission politique aux experts et hauts fonctionnaires technocrates, les algorithmes qui orientent nos choix, les violences de la vie familiale et professionnelle, l’insécurité  qui se diffuse dans le tissu social, l’enseignement en déroute et la véritable culture réservée à une minorité, l’immigration de masse qui puise les ressources et détruit le tissu culturel homogène qui fait l’identité d’une nation, la division du pays en identités et idéologies de plus en plus antagonistes ou indifférentes les unes aux autres, la création de zones du territoire échappant à la loi commune et, pour parachever le tout, une pandémie qui incruste la peur et la méfiance dans toute notre vie quotidienne…, est-ce vraiment avec tout cela qu’on peut résister à un totalitarisme sournois et terrorisant, ressuscitant des visions du monde archaïques et régressives?

Trotskistes 2.0

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Didier Lallement. Un homme, une casquette de préfet de police de Paris immédiatement reconnaissable. D’une apparence froide et rigide, ce haut-fonctionnaire au physique leptomorphique a souvent été moqué pour ses déclarations dures, intempestives, ou encore ses références appuyées à la répression des Communards. Voilà qu’il souhaite désormais ses vœux en citant… Léon Trotski.


Et pas n’importe lequel Trostki : celui des trains de la mort et des décimations, celui de 1918 qui faisait passer Joseph Staline pour un modéré. Quelle mouche pique donc nos élites ?

Sommée de répondre en sa qualité de ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa a défendu Lallement. « Trotski a écrit beaucoup de choses qui sont très inspirantes », dit-elle face aux caméras de BFM TV. Oui, Trostki comme Lénine ont écrit des « choses très inspirantes ». Marlène Schiappa aussi d’ailleurs, ses romans d’amour érotiques étant du plus haut comique. Vive la France, dirait Amaury en voyant sa créatrice danser entre le trotskisme et l’ordre républicain à la manière dix-neuvièmiste bourgeoise. Amaury, personnage né de la plume de madame Schiappa sous le pseudonyme de Marie Minelli dans le roman Sexe, mensonges et banlieues chaudes au style à mi-chemin entre Jean-Marie Bigard et le Marquis de Sade :

« « Bouffe-moi la chatte, Amaury! » 

Il s’exécute, ajoutant de la vigueur à ses mouvements de tête. Ses cheveux me chatouillent délicieusement le ventre, et comme il lèche un côté de mon sexe, je lui lance: 

« Applique-toi, bordel! Au centre ! Sans déborder! » 

Il lève un œil interrogateur, puis fait, la bouche pleine: « Oui, Maîtresse. »

On aimerait que le préfet Lallement soit aussi prolixe sur les « banlieues chaudes ». Lui semble diriger son courroux sur les inconscients qui bravent le couvre-feu ou les gilets jaunes du début. Face aux casseurs – parfois trotskistes mais le plus souvent anarchistes-libertaires ou simples hooligans -, il ne fait pas montre de la même fermeté que le révolutionnaire russe qu’il a cru malin de citer dans ses vœux officiels. « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l’ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables »… Ah ça, c’est quelque chose de très inspirant.

On se demande d’ailleurs pourquoi le préfet Lallement et les autres sont incapables de mettre de l’ordre en France ou à Paris. Ses efforts depuis au moins deux ans semblent vains, les manifestants ayant bloqué Paris presque tous les week-ends durant la période. Était-il nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en citant Trotski dans une lettre de la Préfecture de police de Paris ? N’est-ce pas une ignoble provocation ? Didier Lallement voulait-il par là rappeler son passé au Ceres, un ancien courant du Parti socialiste lié à Jean-Pierre Chevènement dans lequel de nombreux anciens trotskistes étaient particulièrement actifs ?

On ne peut pas tout se permettre quand on occupe une telle fonction. On ne peut pas blaguer en citant le boucher Trotski qui a réprimé dans le sang les Ukrainiens, très loin de l’image gentillette brodée par ses suiveurs occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Juan Branco, ennemi autoproclamé de Lallement venu des beaux-quartiers de la capitale a lui aussi fait sourire, quand se justifiant sur ses années de cavalier « semi-professionnel », il n’a rien trouvé de mieux à dire que l’équitation était autrefois (il y a 10 ans, hein), une « discipline de pauvres » depuis pourrie par le dopage et le fric. Ces Trotskistes 2.0 sont à peu près aussi ridicules que leurs devanciers, aussi infatués et à côté de la plaque que le jeune Moscovici de la fin des années 1970 depuis devenu libéral-fédéraliste – au moins a-t-il conservé l’internationalisme !


On se prendrait même à rêver que le véritable Trotski, stratège impitoyable, ne se réveille pour les poursuivre de son courroux vengeur et expurger le parti de ces mauvais littérateurs. Avec leurs tweets ou leurs communiqués disruptifs, ils ne sont que les idiots utiles de la grande bourgeoisie mondialisée, n’en déplaise au révolutionnaire de bac à sable Branco !

Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance

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Renée Saint-Cyr.©LIDO/SIPA 00183120_000003

Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

À lire aussi, Philippe Bilger: Richard Burton, plus qu’un immense acteur

Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Pancarte pour le "vivre ensemble" à la marche contre l'islamophobie le 10 novembre 2019. © SEVGI/SIPA Numéro de reportage : 00931703_000006

Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

À lire aussi, Aurélien Marq: «Musulmans de France», Tabligh, Millî Görüs: exiger la liberté de conscience 

Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Mel Gibson Mad Max 3 Au-delà du dôme du tonnerre REX FEATURES/SIPA REX43021352_000005

Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque

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Bertrand Lacarelle Photo D.R.

Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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L'écrivain chinois Lu Xun Photo: DR

Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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Le conseiller du chef de l'Etat Bruno Roger-Petit a déjeuné le 14 octobre avec Marion Maréchal, selon le Monde. Un rendez-vous qui fait stupidement jaser la majorité. Photos: Hannah Assouline / Philippe Wojazer/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22112326_000003

« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

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Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

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Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !

Léon Bloy et la défense à corps perdu de la Beauté

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Léon Bloy en 1895. Photo: Selva/Leemage

En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.

Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly

Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».

Le salut par Hello

Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre,  qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »

On s’arrangea pour enterrer Verlaine

Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».

Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».

Un combat pour l’éternité

À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.

Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.

Un brelan d’excommuniés

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Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

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Jean Anouilh (à gauche), Paul Morand (au centre) et Jean Raspail (à droite). © SELI/SIPA / LIDO/SIPA / GINIES/SIPA Numéros de reportage: 00140079_000001 ; 00274899_000001 ; 00573746_000015

Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.


Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.

Fusées de détresse et d’espérance

Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.

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Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.

Une lecture qui se méfie des clichés

On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.

À lire aussi, du même auteur: Jacques Chardonne: la ligne française

On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.

On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.

Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…

Folies ordinaires et vie démocratique

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Jack Nicholson Vol au-dessus d'un nid de coucou RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA 51410917_000012

Le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la bonne santé mentale des citoyens et de leurs gouvernants. C’est justement celle-ci qui est mise à rude épreuve par la pandémie. Le diagnostic de l’inventeur de la Thérapie sociale.


Les malades mentaux sont enfermés dans des institutions psychiatriques mais la société regorge de fous en liberté, hommes et femmes : pervers, narcissiques, sociopathes, paranoïaques, dépressifs à l’excès. Certains se font remarquer, d’autres sont plus discrets. La violence est leur langage de communication sous toutes ses formes : maltraitance, humiliation, abandon, culpabilisation.

Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si ses citoyens sont en bonne santé mentale.

Dans une période de crises multiples, où les peurs de vivre et les souffrances s’accumulent, les folies ordinaires se réveillent, un peu partout, chez les puissants comme chez les plus humbles… C’est ainsi que s’explique l’irrationalité des comportements qui s’expriment par l’intimidation ou la soumission, l’égoïsme le plus cruel ou la philanthropie affectée, la violence gratuite ou l’adhésion aux thèses les plus délirantes. Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si elle est forte et ses citoyens, du haut en bas de l’échelle sociale, en bonne santé mentale.

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Alors, avant de crier au loup, balayons devant notre porte.

Les mensonges répétés des propagandes, la novlangue qui fabrique des mots pour inventer des ersatz de réalités, l’opacité des décisions politiques prises dans des cénacles hors d’atteinte et irresponsables, l’étendue et la généralisation des corruptions, les administrations pléthoriques et souvent inefficaces, la soumission politique aux experts et hauts fonctionnaires technocrates, les algorithmes qui orientent nos choix, les violences de la vie familiale et professionnelle, l’insécurité  qui se diffuse dans le tissu social, l’enseignement en déroute et la véritable culture réservée à une minorité, l’immigration de masse qui puise les ressources et détruit le tissu culturel homogène qui fait l’identité d’une nation, la division du pays en identités et idéologies de plus en plus antagonistes ou indifférentes les unes aux autres, la création de zones du territoire échappant à la loi commune et, pour parachever le tout, une pandémie qui incruste la peur et la méfiance dans toute notre vie quotidienne…, est-ce vraiment avec tout cela qu’on peut résister à un totalitarisme sournois et terrorisant, ressuscitant des visions du monde archaïques et régressives?

Trotskistes 2.0

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Le haut fonctionnaire Didier Lallement et l'essayiste Juan Branco Montage: Causeur.

Didier Lallement. Un homme, une casquette de préfet de police de Paris immédiatement reconnaissable. D’une apparence froide et rigide, ce haut-fonctionnaire au physique leptomorphique a souvent été moqué pour ses déclarations dures, intempestives, ou encore ses références appuyées à la répression des Communards. Voilà qu’il souhaite désormais ses vœux en citant… Léon Trotski.


Et pas n’importe lequel Trostki : celui des trains de la mort et des décimations, celui de 1918 qui faisait passer Joseph Staline pour un modéré. Quelle mouche pique donc nos élites ?

Sommée de répondre en sa qualité de ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa a défendu Lallement. « Trotski a écrit beaucoup de choses qui sont très inspirantes », dit-elle face aux caméras de BFM TV. Oui, Trostki comme Lénine ont écrit des « choses très inspirantes ». Marlène Schiappa aussi d’ailleurs, ses romans d’amour érotiques étant du plus haut comique. Vive la France, dirait Amaury en voyant sa créatrice danser entre le trotskisme et l’ordre républicain à la manière dix-neuvièmiste bourgeoise. Amaury, personnage né de la plume de madame Schiappa sous le pseudonyme de Marie Minelli dans le roman Sexe, mensonges et banlieues chaudes au style à mi-chemin entre Jean-Marie Bigard et le Marquis de Sade :

« « Bouffe-moi la chatte, Amaury! » 

Il s’exécute, ajoutant de la vigueur à ses mouvements de tête. Ses cheveux me chatouillent délicieusement le ventre, et comme il lèche un côté de mon sexe, je lui lance: 

« Applique-toi, bordel! Au centre ! Sans déborder! » 

Il lève un œil interrogateur, puis fait, la bouche pleine: « Oui, Maîtresse. »

On aimerait que le préfet Lallement soit aussi prolixe sur les « banlieues chaudes ». Lui semble diriger son courroux sur les inconscients qui bravent le couvre-feu ou les gilets jaunes du début. Face aux casseurs – parfois trotskistes mais le plus souvent anarchistes-libertaires ou simples hooligans -, il ne fait pas montre de la même fermeté que le révolutionnaire russe qu’il a cru malin de citer dans ses vœux officiels. « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l’ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables »… Ah ça, c’est quelque chose de très inspirant.

On se demande d’ailleurs pourquoi le préfet Lallement et les autres sont incapables de mettre de l’ordre en France ou à Paris. Ses efforts depuis au moins deux ans semblent vains, les manifestants ayant bloqué Paris presque tous les week-ends durant la période. Était-il nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en citant Trotski dans une lettre de la Préfecture de police de Paris ? N’est-ce pas une ignoble provocation ? Didier Lallement voulait-il par là rappeler son passé au Ceres, un ancien courant du Parti socialiste lié à Jean-Pierre Chevènement dans lequel de nombreux anciens trotskistes étaient particulièrement actifs ?

On ne peut pas tout se permettre quand on occupe une telle fonction. On ne peut pas blaguer en citant le boucher Trotski qui a réprimé dans le sang les Ukrainiens, très loin de l’image gentillette brodée par ses suiveurs occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Juan Branco, ennemi autoproclamé de Lallement venu des beaux-quartiers de la capitale a lui aussi fait sourire, quand se justifiant sur ses années de cavalier « semi-professionnel », il n’a rien trouvé de mieux à dire que l’équitation était autrefois (il y a 10 ans, hein), une « discipline de pauvres » depuis pourrie par le dopage et le fric. Ces Trotskistes 2.0 sont à peu près aussi ridicules que leurs devanciers, aussi infatués et à côté de la plaque que le jeune Moscovici de la fin des années 1970 depuis devenu libéral-fédéraliste – au moins a-t-il conservé l’internationalisme !


On se prendrait même à rêver que le véritable Trotski, stratège impitoyable, ne se réveille pour les poursuivre de son courroux vengeur et expurger le parti de ces mauvais littérateurs. Avec leurs tweets ou leurs communiqués disruptifs, ils ne sont que les idiots utiles de la grande bourgeoisie mondialisée, n’en déplaise au révolutionnaire de bac à sable Branco !