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Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Blier se rebiffe

Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »
Bernard Blier (à gauche), dans le film "Les anciens de Saint-Loup". © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00498257_000003

Un documentaire inédit sur la carrière de Bernard Blier sera diffusé durant les fêtes de Noël sur France 5.


« Il causait pas, il ventilait. » Chez lui, les mots prenaient une autre dimension, du poids et paradoxalement une forme de légèreté. On a beau chercher une explication rationnelle à sa permanence dans nos mémoires, serait-ce cette scansion apprise par le maître Jouvet, expert en diction, une manière de poser chaque syllabe sans intellectualiser l’émotion, de ne jouer rien que le texte, de ne surtout pas s’en écarter par cet esprit de rébellion qui embrume trop souvent les comédiens satisfaits d’eux-mêmes ?

Profondeur intimiste et rigolarde

Technicien hors-pair, Blier ne se contentait pas de réciter, il imprimait son rythme, son ton, sa faconde, sa science du geste, l’économie du déplacement souverain et surtout il plongeait le spectateur dans une profondeur intimiste et rigolarde. Un entre-deux aussi inquiétant que délectable. Son talent immense résidait dans la fluidité et la justesse. Le travail s’efface devant la fraîcheur d’une réplique, la candeur d’une attitude, toute cette innocence feinte qui donnait de la chair à ses personnages gratinés, faux-jetons ataviques et atrabilaires mémorables.

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Avec Bernard Blier (1916-1989), illusionniste de génie, l’éruption était sous-jacente, l’explosion verbale jaillissait dans la drôlerie et/ou l’effroi. Il réussissait toujours à nous surprendre, chacune de ses apparitions, même dans d’infâmes nanars, avait le don de nous ensorceler. On croyait, à tort, déceler des astuces d’artisans, des trucs de professionnels appris au Conservatoire, des raccourcis comiques qui ravissaient alors la famille réunie pour la séance du dimanche soir, mais il fallait se rendre à l’évidence. Blier n’était pas seulement marrant ou tordant, avec son physique d’abbé défroqué et ses dialogues débités à la mitraillette, sa présence inoubliable dans toutes les comédies populaires de l’après-guerre nous projetait dans les entrailles de notre pays.

Entre Raoul Volfoni et Arnolphe

On foulait à ses côtés, cette vieille terre de France sentant bon les années 1950/1960, cette nostalgie goguenarde et la farce des mots écrits à la chandelle. Un temps disparu où le cinéma prenait conseil à la BNF. Les grands auteurs y étaient vénérés, la phrase ouvragée remplaçait l’action à la dynamite, les silences étaient intelligents, l’acteur, un presque dieu vivant. On était devant notre poste comme au théâtre ce soir, Blier enfilait le costume du cocu geignard, de l’assassin repenti ou du PDG despotique, il était tantôt l’ouvrier à la rondeur suspecte ou le bourgeois désopilant, éternel second qui volait très souvent la place du premier rôle.

Bernard Blier et Martine Carol dans "Le cave se rebiffe". © Gaumont
Bernard Blier et Martine Carol dans “Le cave se rebiffe”. © Gaumont

Lui seul savait donner l’impulsion précise à un dialogue d’Audiard, il était sa voix, son métronome et certainement son mojo. Jouer la comédie semble si facile quand on le regarde aujourd’hui encore interpréter Raoul Volfoni ou Arnolphe, l’aisance est trompeuse, la grâce, un bien précieux qui touche peu d’acteurs. Blier faisait partie des rares élus qui avaient le don et la faculté de se fondre dans une autre peau. Pour les fêtes de fin d’année, France 5 diffuse un documentaire inédit sur la carrière de l’acteur aux 180 films intitulé Blier façon puzzle réalisé par Christophe Duchiron et produit par l’INA, avec la participation de France Télévisions et Ciné +.

Le phrasé du p’tit cycliste

L’originalité de ce film (70 minutes) est son angle de vue qui s’intéresse particulièrement à l’art dramatique. Comment se lover dans les dialogues sans effraction et faire corps sans que l’on aperçoive des coutures ? L’histoire de l’acteur est racontée chronologiquement mais les auteurs s’interrogent sur sa façon d’appréhender un texte sans le dénaturer, de lui extraire sa pulpe. Fabrice Luchini et Bernard, son fils, tentent ainsi d’approcher la vérité artistique du bonhomme qui n’était pas facile. « Je suis le contraire d’un père tranquille » avouait-il. Luchini le considère comme « l’un des plus grands acteurs français » et Bernard doit bien reconnaître qu’« il occupait beaucoup le terrain ». Le jeu de Blier est ausculté sous le magistère de Molière, le regard de Clouzot que Blier qualifiait tendrement de « fou », de Jouvet, « son père spirituel », qui lui a tout appris, du phrasé du p’tit cycliste qui lui a tout piqué ou des confidences de Simone Signoret, sa complice rieuse dans Manèges. De sa lointaine naissance à Buenos Aires, Blier avait gardé la virtuosité du danseur argentin, une violence contenue qui fascine toujours autant.

« Blier, façon puzzle » sur France 5 – Durée : 70 minutes – Réalisation : Christophe Duchiron – Auteurs : Jean-Philippe Guerand et Christophe Duchiron – Avec la participation de Bertrand Blier et Fabrice Luchini – Produit par l’INA Avec la participation de France Télévisions et Ciné+ > inédit

Diffusion : Dimanche 27 décembre à 17 h 35 et jeudi 31 décembre à 16 h 10 sur France 5


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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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