À l’occasion de la première édition des prestigieux prix MeTooMedia, l’animatrice Enora Malagré affirme: «Il faut absolument pousser les femmes à prendre des postes à haute responsabilité dans les médias.»
Tout le monde sait que les journaux ne parlent pas assez des violences faites aux femmes. Le 9 octobre, la prestigieuse première édition des prix MeTooMedia s’est tenue à Paris.
Nos militantes néoféministes espéraient redonner du souffle au maccarthysme castrateur qui s’est abattu sur l’Occident depuis l’affaire Weinstein. « Les prix MeTooMedia récompensent les enquêtes approfondies, les récits poignants et les œuvres qui brisent le silence », apprend-on sur le site de l’organisation. La cérémonie entendait ainsi « saluer l’engagement de celles et ceux qui informent, sensibilisent et œuvrent pour une culture plus responsable », selon la présidente Emmanuelle Dancourt, ex-journaliste télé, plaignante dans l’affaire PPDA et autrice d’une lettre ouverte contre Depardieu, adressée à Macron et signée par 7 000 personnes. Depuis, cette consœur s’est reconvertie dans les formations en VSS, et milite notamment pour que les entreprises investissent davantage dans ce domaine – le minimum syndical étant apparemment d’avoir un référent par boîte.
Giulia Foïs, injustement écartée de France Inter, présidait le jury, entourée d’Enora Malagré, de Lou Trotignon, premier humoriste transgenre, et de Mathilde, chanteuse des tubes Révolution et L’Hymne des femmes. Le prix du meilleur reportage est revenu à Ariane Griessel (France Inter) pour « Violences conjugales : les entendez-vous dans nos campagnes ? » Anouk Grinberg a reçu celui du meilleur livre pour Respect, et Mediapart le prix du jury pour l’ensemble de ses réalisations. Lénaïg Bredoux, responsable éditoriale du pôle « genre et violences sexistes » du journal de Plenel, rappelle que « la presse a longtemps caché les faits concernant les droits des femmes et des minorités ». Mais, se félicite-t-elle, les choses bougent enfin. Enora Malagré tempère : « La place des femmes dans les médias n’a pas vraiment évolué depuis MeToo. On ne compte quasiment aucune femme issue de la diversité à la tête des grandes émissions, à part Karine Le Marchand. » Bonne nouvelle : si les violences faites aux femmes et la culture du viol sont systémiques, nos rebelles pouvaient quand même compter sur le soutien du système : ministères de la Culture, de l’Égalité entre les femmes et les hommes, SNJ, Thalie Santé… etc.
Mais pas question de baisser la garde : la chanteuse Mathilde a arboré toute la soirée un T-shirt proclamant fièrement « Bagarre ».
Jhordana, la jeune femme qu’un Égyptien a tenté de violer dans le RER C le 16 octobre, connaissait-elle la fameuse méthode des «5-D»?
C’est le genre d’affaire qui déclenche de douloureuses tempêtes sous les crânes de gauche. Dès qu’il est question d’agressions sexuelles ou plus généralement de la sécurité des femmes dans l’espace public, le progressiste sent le danger. C’est que, comme le résumait génialement Muray, ces thématiques devenues des marronniers annoncent généralement un combat entre Moderne et Moderne – en l’occurrence Féminisme et Antiracisme. Je vous épargne le suspense : à la fin, c’est toujours l’antiracisme qui gagne.
Notre progressiste a beau être entraîné à ne pas voir ce qu’il voit et à traiter de salauds et de fascistes tous ceux qui s’obstinent à voir, il est difficile d’ignorer ce que savent sa mère, ses sœurs, ses filles, ses copines : ceux qui les emmerdent, les terrorisent ou les agressent dans la rue et le métro répondent rarement à la définition du mâle blanc que les belles âmes adorent détester. Les témoignages sont récurrents et les statistiques accablantes : en 2024, 41 % des agressions sexuelles enregistrées dans les transports en commun ont été commises par des étrangers, et en Île-de-France, cette proportion dépasse 60 %. Rien de très surprenant, dès lors que nous laissons entrer sur le territoire des milliers de jeunes hommes habitués à ne voir des femmes qu’enfermées, voilées et bâchées. Comment pourraient-ils ne pas penser qu’une femme libre est à prendre – avec en prime la bénédiction du Prophète ?
Cette réalité contrevenant au récit irénique du vivre-ensemble, il convient de la passer sous silence comme l’ont fait des années durant de nombreux officiels britanniques, au sujet des jeunes filles violées et exploitées par des gangs pakistanais. Il ne fallait pas stigmatiser. On se rappelle aussi la réaction de Caroline De Haas après les viols de masse commis à Cologne par des migrants syriens, lors de la Saint-Sylvestre 2015 : ceux qui voyaient ces agressions comme une manifestation du choc des cultures avaient selon elle « de la merde raciste dans les yeux ». On préfère ne pas savoir quel genre d’excrément obstrue la vue de notre islamo-féministe.
Dix ans après, rien n’a changé. Le 16 octobre, sur la ligne C du RER, un individu mord, frappe et tente de violer Jhordana, une jeune Brésilienne. L’intervention héroïque de Marguerite, armée de son portable, met le salopard en fuite. Le suspect, reconnu par d’autres victimes, et interpellé quelques jours plus tard, est un Égyptien de 28 ans. À défaut de mentionner cette information qui pourrait perturber ses lecteurs, Le Nouvel Obs suggère aux femmes de se défendre grâce à la méthode des « 5-D » – distraire, déléguer, documenter, diriger et dialoguer. D comme débile.
Je vous explique. D’abord, vous parlez d’autre chose à l’agresseur (distraire), ensuite vous appelez à l’aide (déléguer), ce à quoi vous n’auriez pas pensé toute seule ; si ça n’a pas calmé le gars, vous filmez (documenter), puis vous le sommez d’arrêter (diriger) et enfin, quand le danger est écarté, vous dialoguez avec la victime pour éviter qu’elle se sente coupable. Mieux vaut ne pas oublier en cours de route ce que désigne chacun des D. Le système D que notre cher Jean-Baptiste Roques préfère apprendre à ses filles en cas d’agression, c’est Distribuer Des Dérouillées au Délinquant et Déguerpir. C’est moins New Age, mais ça peut servir.
Cette prétendue « méthode » n’a jamais empêché une agression, mais elle a été enseignée à 15 000 femmes dans le cadre d’un programme lancé par L’Oréal et la Fondation des femmes – association qui s’est récemment illustrée par son mépris à l’endroit d’une femme violée par un migrant sous OQTF.
Alors, face à un tel ramassis d’âneries infantilisantes, je me prends à rêver d’être allemande. Pas par goût immodéré des saucisses ou des marécages philosophiques, mais parce que le chancelier Merz manifeste une liberté de pensée et de parole rafraîchissantes. Le 14 octobre, interrogé sur les migrants, il parle d’un « problème non résolu dans le paysage urbain », visant la délinquance et l’insécurité de rue. Une semaine plus tard, il met les pieds dans le plat : « demandez à vos filles, elles vous diront qui leur cause des problèmes le soir ». Alors on aimerait que nos grandes consciences demandent à leurs filles de quoi et de qui elles ont peur le soir plutôt que de les initier au système 5-D. « The Russians love their children too », chantait Sting. Je veux croire que les progressistes aussi aiment leurs enfants.
Le politologue Thomas Guénolé s’est embarqué en septembre sur l’un des bateaux de la « Flottille pour Gaza ». Les pages de son journal que Causeur publie en exclusivité témoignent de terribles tensions entre militants prêts à subir les tortures de l’armée israélienne.
Jour 0 – Barcelone, avant le départ
Dans quelques heures, nous embarquerons pour Gaza. Mais avant de partir, je veux clarifier quelque chose d’absolument crucial pour les générations futures qui liront ce journal.
Ce matin, lors de la réunion préparatoire avec tous les participants de la flottille, il y a eu un incident profondément humiliant que je me dois de consigner par écrit pour rétablir la vérité.
Nous étions environ 500 personnes dans le hangar. Le coordinateur a pris la parole : « Nous allons maintenant procéder à l’appel pour vérifier les compétences dont nous disposons. Médecins, levez la main. »
Une dizaine de mains se sont levées. Il les a nommés. Applaudissements nourris.
« Avocats et juristes ? »
Une vingtaine de mains. Vingt noms. Nouveaux applaudissements. Le navire Shireen au complet. Je ne veux pas créer de polémiques stériles mais pourquoi les juristes ont-ils droit à un bateau rien que pour eux ?
« Professeurs et enseignants ? »
J’ai levé la main, le coordinateur a lu son papier : « Thomas Guénolé, politologue. »
Politologue ! Comme si j’étais un type qui commente l’actualité au café du commerce.
« Excusez-moi, c’est DOCTEUR Thomas Guénolé. »
Le coordinateur m’a regardé, perplexe :
« Ah ! Si vous êtes médecin, c’est l’autre groupe ?
— Non, je suis Docteur en science politique. CEVIPOF. 2013. »
Un silence gêné s’est installé. Un silence d’ignares qui ne comprennent même pas ce que signifie CEVIPOF. Je les ai instruits :
« CEntre VIe POlitique Française. C’est le laboratoire de recherche en science politique de Sciences-Po Paris. C’est dans ce laboratoire prestigieux que j’ai effectué ma thèse de doctorat. Je suis Docteur. »
Quelqu’un au fond de la salle a crié :
« Un docteur pas médecin ? Comme le Docteur Lamine, grand marabout spécialiste du retour d’affection ?
Mais le mal était fait. Les sourires en coin. Les échanges de regards complices. L’internationale des incultes !
Mais pour la Cause, j’ai gardé ma colère.
16 h 30 – Toujours à Barcelone
Je n’arrive pas à passer à autre chose. Ce journal sera certainement lu par des historiens, des chercheurs, des étudiants. Ils doivent comprendre.
Tout a commencé en août 2017 à l’Université d’été de La France insoumise. J’étais invité à la conférence « Faut-il dégager les médias ? ».
Pendant ma présentation, j’ai expliqué que certains journalistes n’interviewent pas vraiment leurs invités. J’ai cité Patrick Cohen en exemple. J’ai dit qu’il « arrachait des aveux » à ses invités. Une simple métaphore.
Quarante-huit heures plus tard, Patrick Cohen dans « C’est à vous », sur France 5 a dit, je cite de mémoire car ces mots sont gravés au fer rouge : « Thomas Guenolé, ce pseudo-politologue… »
Pseudo ! Comme si j’étais un imposteur, un charlatan qui s’était autoproclamé politologue après avoir lu trois articles sur Wikipédia.
Moi qui ai passé cinq ans à construire ma thèse de doctorat. Cinq ans à éplucher des données électorales, à construire des modèles théoriques, à subir les remarques assassines de mon directeur de thèse.
Cinq ans pour entendre Patrick Cohen me traiter de « pseudo » à la télévision nationale.
J’ai immédiatement réagi sur Twitter – et j’en garde une capture d’écran encadrée dans mon bureau : « Patrick Cohen m’ayant traité de “pseudo-politologue”, je tiens mon diplôme de doctorat en science politique à sa disposition. » Il n’a jamais osé me le réclamer ce lâche.
Et depuis ce jour-là, j’ai décidé que plus jamais on ne remettrait en question mes qualifications. Jamais ! D’où le « Dr » sur Twitter. Sur LinkedIn. Sur mes cartes de visite. Sur mon badge pour cette flottille, que j’ai moi-même réécrit au feutre :
Dr Thomas Guenolé Docteur en science politique Sciences-Po Paris, 2013.
Le badge était un peu petit d’ailleurs. Évidemment de taille suffisante pour la plupart des participants…
Jour 1 – Quelques heures après notre départ de Barcelone
On frappe à ma porte. C’est le coordinateur de la flottille.
« Monsieur… euh… Docteur Guénolé, on a un problème.
— Mon cœur s’emballe. Ils attaquent déjà !
Les autres participants se demandent si… eh bien… si vous êtes vraiment concentré sur la mission.
— Pardon ?
— Vous avez passé trois heures cet après-midi à expliquer votre doctorat à des gens qui voulaient juste vérifier le matériel de sécurité.
— Ils m’avaient appelé « Monsieur » !
Le coordinateur soupire.
— Écoutez, Docteur Guénolé… (Il insiste lourdement sur le « Docteur ».) Nous avons embarqué pour une mission dangereuse. Nous allons probablement être interceptés et emprisonnés. Si tout va bien nous serons même torturés. Nous devons nous concentrer sur l’essentiel.
— Mon titre académique est essentiel !
— On vous demande juste… peut-être… de prendre conscience que le Mossad est partout… Cohen… Vous comprenez… Vous vous êtes fait manipuler… Cohen, Docteur ! »
Il éclate d’un rire méprisant et sort. Je reste seul face à mon diplôme sous cadre que j’ai emporté au cas où.
Jour 8 – Même pas piraté par le Mossad
Les nouvelles sont préoccupantes. Les autres bateaux rapportent que leurs communications ont été piratées et qu’on leur diffuse du ABBA à fond.
Je suis un peu chafouin. Personne ne pirate les communications de mon bateau. J’aimerais bien comprendre pourquoi les Israéliens se donnent le mal de pirater une gamine sans diplôme avec un ridicule chapeau de grenouille et ne se rendent pas compte du pouvoir de nuisance d’un Docteur du CEVIPOF. Ils ne sont pas si forts que ça finalement au Mossad…
J’arrête ce journal de bord ! Je ne vais pas me décarcasser pour rien ! Je n’aurais pas déjà twitté que je ferai une grève de la faim dès mon arrestation, je quitterai cette flottille d’imbéciles.
Chers historiens du futur, sachez que, même si ce n’est pas encore arrivé au moment où j’écris, j’ai jeûné jusqu’à ce qu’on me libère et qu’à titre personnel, j’ai été battu et traîné par les cheveux au sol à trois reprises.
Pour conclure et paraphraser Darwin : ce n’est pas le plus intelligent qui survit, c’est le plus photogénique.
Dix-huit mois avant les prochaines élections nationales (du moins en théorie), la favorite des sondages continue sa guerre d’usure contre le bloc central mais ne veut toujours pas entendre parler de l’union des droites.
Causeur. C’est vintage socialo-communiste… Faudrait-il dresser contre l’extrême gauche un cordon sanitaire à la manière de celui que vous avez encore subi lors des dernières élections ?
Marine Le Pen. Non. LFI a sa place au Parlement. En 2022, j’ai considéré, en vertu du règlement intérieur, que toutes les sensibilités devaient être représentées au bureau de l’Assemblée nationale. Et donc j’ai œuvré pour qu’il y ait un vice-président Insoumis.
Mais ça ne vous inquiète pas que des gens votent pour ce parti qui passe son temps à insulter la police et à prôner le désordre ?
Bien sûr que si. Seulement ma réponse est de combattre ce parti lors des campagnes électorales, et de tâcher de convaincre les citoyens de ne pas voter pour lui. En revanche, je suis opposée à tout ce qui peut représenter une mise à l’écart de ses électeurs. En plus, c’est contre-productif. Quand des Français, quels qu’ils soient, sont traités en parias, on se coupe de toute capacité à les convaincre de l’erreur de leur choix.
En parlant de parias, on peut dire que depuis le 7-Octobre, l’accusation d’antisémitisme contre vous est irrecevable. En revanche, les institutionnels juifs continuent à vous snober. Ça vous énerve ?
Ça ne m’énerve pas, ça me désespère ! Pendant un certain nombre d’années, en considérant le Rassemblement national comme un danger, ils ont détourné l’attention de ceux qui pouvaient lutter contre les islamistes. Et ils ont laissé monter l’antisémitisme d’extrême gauche sans rien dire.
Il y a aussi des partis qui vous accusent d’homophobie, alors que vous êtes probablement la formation dans laquelle il y a le plus d’homosexuels affichés…
Précisément, parce que dans notre parti, on est attaché à la liberté de dire les choses. Dans les autres formations, on trouve aussi sans doute beaucoup d’homosexuels, mais moins la liberté de le dire. Cela dit, honnêtement, les mœurs n’ont jamais été une préoccupation dans notre camp politique.
Au congrès de Tours, où vous avez pris la présidence du parti, il y avait une belle brochette d’abbés tradis en soutane. Il y a toujours eu une branche catho auprès de votre père.
Oui, mais il disait qu’on n’était pas là pour faire « la politique du slip ».
Enfin il a quand même été très virulent contre la loi Veil en 1974, alors que vous avez voté pour la constitutionnalisation de l’IVG l’an dernier.
C’est vrai, mais par la suite il a été le premier à se moquer des anti-IVG qui, selon lui, avaient souvent le plus à se reprocher.
Éric Zemmour veut mobiliser nos racines judéo-chrétiennes (et singulièrement catholiques) pour défendre l’identité française. Qu’en pensez-vous ?
Les racines judéo-chrétiennes de la France font bien entendu partie intégrante de l’identité française. Mais mener un combat religieux m’apparaît tout à fait contraire à l’ADN de notre pays. Je ne me glisserai pas dans cette faille. Contrairement à Éric Zemmour, je considère qu’en France, chacun peut choisir sa religion. Quand j’ai fait la distinction entre l’islam, qui est une religion, et l’islamisme, qui est une idéologie politique et totalitaire à combattre au même rang que le communisme ou le nazisme, il m’a violemment combattue.
Ça s’appelle le désaccord. Mais vous ne pouvez pas nier que beaucoup d’expressions de la religion musulmane ne conviennent pas à nos mœurs.
C’est vrai, et j’y vois le signe que les fondamentalistes islamistes ont pris le pouvoir sur l’islam en France. Pour y remédier, il faut donc combattre l’idéologie, pas la religion. Voilà ce qui me dérange dans le positionnement d’Éric Zemmour.
Que pensez-vous de Sarah Knafo ? Elle n’était pas aux affaires, vous ne pouvez pas lui reprocher d’avoir bradé le pays. Vous n’aimeriez pas avoir une fille talentueuse comme elle dans vos troupes ?
Écoutez, pour l’instant, son objectif a été de m’empêcher d’être au second tour de l’élection présidentielle et de nous empêcher d’avoir le nombre d’élus que nous avons obtenus à l’Assemblée. Sans oublier qu’elle me traite régulièrement de socialiste, tout en me reprochant de ne pas faire l’union des droites. Ce qui est assez incohérent, vous en conviendrez.
Reconnaissez qu’elle a émergé cette dernière année de façon assez spectaculaire.
Surtout sur CNews !
Est-ce rédhibitoire ? Ne faut-il pas se féliciter que CNews batte en brèche le monopole médiatique de la gauche ?
Évidemment, c’est une grande chance d’avoir cette forme de pluralisme face à un écosystème politico-médiatique qui a intérêt à ce que la vérité ne transparaisse pas.
À ce sujet, voulez-vous toujours privatiser l’audiovisuel public ?
Oui. En gardant juste trois médias d’État : une radio généraliste, pour passer les consignes importantes en cas de crise ; une télévision d’outre-mer, parce que c’est une question de continuité ; et une chaîne d’information internationale, afin de porter la voix de la France dans le monde.
D’après Éric Dupond-Moretti, vous parlez de CNews comme si c’était « votre chaîne ».
Il dit n’importe quoi. Sur CNews, on voit surtout s’épanouir un courant de pensée, que je trouve assez naïf, qui passe son temps à chercher un nouveau sauveur pour la France et à lui dérouler le tapis rouge, pour en général terminer terriblement déçu.
Je ne suis ni russophile ni américanophile, mais francophile. Cela dit, je reconnais que Trump a apporté la démonstration que la volonté politique fonctionne, alors que nous sommes englués depuis trente ans par des gens qui nous disent « ce n’est pas possible ». Il a fait cette démonstration au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas pour autant de le prendre comme modèle. De Gaulle se méfiait, à juste titre, des États-Unis, parce qu’il comprenait qu’ils défendent leurs intérêts. Il arrive que nos intérêts convergent, mais il arrive aussi qu’ils créent des trucs pourris (je pense par exemple aux politiques wokistes) et qu’ensuite ils nous les exportent.
Peut-on dire que vous êtes trumpienne sans être trumpiste ?
Il faudrait peut-être plutôt dire que Trump est lepéniste ! Parce que Jean-Marie Le Pen a annoncé, bien avant le président américain, que le temps des nations était venu. La globalisation est finie, c’est une étoile morte. L’Union européenne crève de ne pas comprendre ce phénomène.
Les manières de Trump sont déconcertantes, on se dit que, si on l’énerve, il va envahir le Groenland. La politique semble condamnée à la vulgarité à l’ère des réseaux sociaux. En souffrez-vous ?
Une chose est sûre. Le discrédit organisé méthodiquement contre le fait politique, contre la décision politique et donc contre les politiques détourne un certain nombre de personnes de la politique. Cela m’inquiète beaucoup. Trump, lui, a une méthode de chef d’entreprise. Il fonctionne à l’intimidation. Il se sert des avantages de son pays, dont le premier est la puissance, pour obtenir ce qu’il souhaite. Cela nous paraît brutal, excessif, mais quand on est président des États-Unis, ça marche redoutablement bien. En revanche, si vous êtes Premier ministre de la Hongrie, ça marche beaucoup moins bien.
« Nous sommes le parti le moins sectaire du Parlement. » Marine Le Pen et Éric Ciotti aux Salons Hoche, Paris, 24 juin 2024 (C) NICOLAS MESSYASZ/SIPA
Et si vous présidez la France ?
Nous sommes une nation particulière. Malgré toute l’énergie que nos élites ont employée à le faire oublier, la France est une puissance.
Une puissance qui se fait marcher dessus par l’Algérie. Quand vous voyez Trump se payer la tête de Macron, que ressentez-vous ?
Je suis malheureuse pour mon pays. C’est une humiliation nationale. On peut penser que Macron l’a bien cherché, mais c’est le pays qui est humilié.
Et que pensez-vous de Giorgia Meloni ?
Je la connais depuis très longtemps. Elle est incontestablement une vraie politique, une femme de caractère et de convictions. Des gens possédant son sens politique, sa force politique et ses convictions, on n’en rencontre pas beaucoup. Néanmoins je me méfie de la manière dont on nous vend le miracle économique italien. On oublie de dire qu’il doit beaucoup aux 240 milliards du plan de relance européen, donc à notre fric. Nous participons à hauteur de 18 % au budget de l’Union. Si on recevait l’équivalent de ce que Rome a touché ces dernières années, il serait plus facile de boucler le budget de la France. Tout cela explique que je sois souvent en contradiction avec Giorgia Meloni. Elle défend les intérêts de l’Italie. Et ils s’opposent parfois aux nôtres.
Meloni incarne aussi une méthode politique : l’union des droites, grâce à laquelle elle gouverne l’Italie depuis trois ans. Pourquoi ne pas suivre cette voie, qui lui a si bien réussi ?
Je sais bien, Sarah Knafo et Marion Maréchal me pressent de la prendre en exemple. Mais il faudrait arrêter le fantasme ! Je rappelle comment fonctionne l’union des droites en Italie. Chacun présente des candidats dans toutes les circonscriptions, donc partout vous avez le choix entre des candidats berlusconistes, des candidats salvinistes et des candidats melonistes. Après, et seulement après les élections, ils font une coalition gouvernementale. Rien à voir avec l’union des droites réclamée en France par les candidats de Reconquête, qui veulent qu’on leur laisse des circonscriptions pour se faire élire avec nos voix. Quel intérêt pour nous ?
Pour la première formule, à l’italienne, vous seriez d’accord ?
Bien sûr ! J’ai dit qu’à partir du moment où demain nous avons une majorité relative, on ira chercher dans l’Assemblée nationale des gens pour pouvoir faire une coalition gouvernementale sur des éléments qui nous paraissent essentiels. Je n’ai aucun problème avec cela.
Avez-vous des divergences avec Jordan Bardella, notamment sur le plan économique ? D’ailleurs, il cite Nicolas Sarkozy comme une de ses références.
Une erreur de jeunesse (rires).
Donc pas de friture entre vous ?
Il existe une différence d’images entre lui et moi. Mais de différence réelle, pour l’instant, je n’en ai pas vu. On peut avoir des discussions, comme sur la flat tax, mais jamais de divergences.
Vous savez très bien que ce genre de duos finit souvent par une rivalité. Qu’est-ce qui vous rend tellement sûre que vous l’éviterez avec Jordan Bardella ?
Je suis la candidate de Jordan à la présidentielle, mais je ne vais pas y retourner vingt-cinq fois de suite. Quand je dis cela, personne ne me croit, parce que tout le monde part du principe qu’en politique, tout le monde a un égo démesuré. Pas moi.
C’est peut-être un problème, non ?
Oui, peut-être, ou alors ce qui fait ma différence par rapport aux autres. L’idée de pouvoir être remplacée un jour non seulement ne m’empêche pas de dormir, mais me permet de mieux dormir. C’est pour cela que j’ai transmis le parti à Jordan. Alors que tout le monde m’incitait à le garder. Eh bien non. L’idée qu’il y ait derrière moi des gens pour mener ce combat, c’est l’une de mes grandes fiertés.
En somme, vous lui avez transmis le parti comme votre père vous l’avait transmis ?
Oui, sauf que je ne suis pas assise sur l’épaule de Jordan matin, midi et soir pour lui dire : « Ça, il ne faut pas faire, et ça, oui. » Ce que mon père avait quand même tendance à faire (rires).
Mais croyez-vous que les votes en votre faveur se reporteront automatiquement sur lui ? Quelles que soient ses qualités, sa jeunesse ne peut-elle pas effrayer ?
Je suis convaincue que ceux qui veulent redresser la France le soutiendront s’il devait reprendre le flambeau dès 2027. Et que ceux qui ont peur se rassurent, la jeunesse, ça ne dure pas.
Vous êtes l’une des personnalités politiques dont on connaît le moins la vie sentimentale. On ne connaît pas le visage de vos enfants, par exemple. Le seul détail de votre vie privée actuelle auquel le grand public ait accès, ce sont les chats.
Et encore, c’est un concours de circonstances. Le fait que mes chats soient célèbres ne leur cause aucun préjudice, alors que mes enfants pourraient pâtir d’une exposition médiatique. Si je protège ma vie privée, c’est d’abord pour protéger la leur. Rien n’est pire que d’être défini par son patronyme ou les choix politiques de ses parents. Je l’ai vécu moi-même, et j’ai voulu que mes enfants aient la liberté d’être appréciés tels qu’ils sont, eux, et pas telle que je suis, moi.
Est-ce la fin de l’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale ? C’est ce que recommande le rapport du député Emmanuel Duplessy. Est-ce souhaitable? Notre directrice ne fuit pas le débat, qu’elle aime sans modération
Un rapport préconise l’arrêt de la vente d’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale. Un nouveau scandale menace la République. Les députés boivent et à nos frais. Chaque année, ils consomment pour 100 000€ d’alcool à la buvette de l’Assemblée, dont une proportion non précisée passe en notes de frais. À la louche, cela fait environ 30 verres par an et par député, soit trois par mois de session. Il n’y a pas de quoi se rouler par terre même s’il arrive que certaines séances nocturnes soient particulièrement animées.
Mais au royaume de Rabelais, on ne badine pas avec l’hygiénisme. Alors qu’un député écolo par ailleurs favorable à la légalisation du cannabis veut interdire totalement le tabac aux mineurs, le rapport du député hamoniste Emmanuel Duplessy sur le train de vie de l’Etat entend proscrire la vente d’alcool à la buvette. La loi, dit-il, interdit à tous les Français de boire sur le lieu de travail (sauf pour le pot de départ, le repas client, le déjeuner de Noël etc.) et les élus doivent, dit-on, être exemplaires. Je ne veux pas que les députés me servent de maîtres à vivre et à penser, mais qu’ils fassent un budget correct. On ne va pas résorber la dette avec ces économies de bouts de bouteille.
Est-il tolérable que des députés aillent en séance ivres ? Non, il est intolérable que les gens ne soient pas parfaits, qu’ils commettent des erreurs, voire des fautes. Je sais bien qu’en dehors de l’Assemblée nationale, aucun Français ne va jamais bosser en ayant bu un verre de trop ou fumé un joint. Et qu’aucun n’a jamais fait de cochonneries entre adultes consentants dans les toilettes, il ne manquerait plus que ça.
L’alcoolisme est évidemment un problème de santé publique sérieux. Mais on ne le combat pas par le fliquage. Quant à la prohibition, cela n’a pas marché. Un jour, tous les plaisirs de pauvres seront interdits, disait Céline. Pour nos nouveaux vertueux les plaisirs des gens ordinaires, ces petites béquilles qui adoucissent l’existence ne sont pas seulement mauvais pour la santé mais moralement répréhensibles. Ils veulent que nos lois soient faites par des humains parfaits, que la vie n’a pas cabossés. Autant les demander à des IA qui ne connaissent pas l’addiction, ni le mal de vivre. En attendant, puisqu’il faut voter et que nous, électeurs, restons de misérables humains, alcootest obligatoire pour entrer dans l’isoloir !
Jean G., un automobiliste de 35 ans résidant sur l’île charentaise, a volontairement foncé pendant 35 minutes sur les passants, hier. Deux de ses victimes sont en urgence absolue. Il a mis le feu à sa Honda Civic avant son interpellation, dans laquelle une bonbonne de gaz aurait été présente. Et il aurait évoqué en garde à vue sa conversion récente à l’islam.
Ce pourrait être le titre d’un bien mauvais polar, de ceux dont l’auteur tient à mettre un nom de lieu dans le titre afin de s’attirer au moins le public local. Mais ce qui s’est passé mercredi matin à Oléron, les trente-cinq minutes de fureur meurtrière qui ont ensanglanté l’île paisible, ne relève pas de la fiction romanesque. Mais bel et bien de la tragédie. La tragédie des temps nouveaux qui – à répétition, soulignons-le – endeuille désormais nos sociétés.
« Allah Akbar »
À tout moment et en tout lieu, cette tragédie peut frapper. Personne n’est vraiment à l’abri. Si, comme son nom l’indique, le terrorisme a pour but et pour stratégie de faire en sorte que la peur, la terreur gangrène la vie des citoyens partout où ils se trouvent, à tous les moments de leur existence, qu’ils en arrivent à ne plus pouvoir aller au boulot ou acheter leur baguette sans savoir la boule au ventre, la victoire est en bonne voie.
On n’en est même plus à redouter et donc traquer des réseaux constitués, organisés, charpentés. On découvre avec stupeur que n’importe quel clampin plus ou moins paumé, plus ou moins exalté qui s’est tranquillement monté le bourrichon tout seul dans son coin, fait parfaitement l’affaire. À Oléron, c’est un gars vaguement à la ramasse mais qu’on connaissait, qu’on croisait, presque un voisin, quoi! qui s’est mué en serial criminel d’un matin, assoiffé de sang. Pas de n’importe quel sang, celui de Français, blancs de préférence, la cible désormais désignée d’un certain fanatisme religieux, islamique pour dire les choses comme elles sont. Car ce n’est pas non plus n’importe quel cri que pousse l’assassin, forcené ou non, c’est le « Allah Akbar » des fous de Dieu, cette incantation dévoyée en cri de haine. Oui, forcené, déséquilibré ou non, car là n’est pas le sujet à ce stade de l’affaire et de notre sujet. Non, ce n’est pas derrière n’importe quel cri, et donc sous n’importe quelle bannière que le barbare d’Oléron assume son crime aveugle. La haine aurait donc bien, aujourd’hui, sa confession de prédilection, son culte de référence. C’est à cela qu’il faut réfléchir, c’est cela qu’il faut traiter. Sans tourner autour du pot et s’interdire de lâcher les mots justes, comme l’a fait le ministre de l’Intérieur dans son intervention sur les lieux-mêmes du drame, évitant avec des pudeurs de gazelle de rapporter le cri en question. Pathétique.
Sans doute serait-on tout disposé à croire que, dans sa grande majorité, la communauté des fidèles de ce courant religieux – ou plus exactement de ces courants – se situerait à des années-lumière d’une telle violence, d’une telle barbarie, encore serait-il plus que souhaitable qu’elle le fasse clairement savoir, qu’elle lutte elle-même pour que ce qui est probablement pour elle autant de paroles sacrées ne se trouvent pas aussi aisément, aussi souvent, transformées en beuglement de haine et de mort. Faute de quoi, tout silence – ce silence tellement assourdissant de cette communauté – pourrait être interprété comme un cautionnement, un encouragement. Une complicité.
Pas la lumière à tous les étages
Oléron pose une fois encore, une fois de plus, une fois de trop la question qui nous taraude et à quoi doit s’atteler de répondre, cette fois, l’ensemble des populations : comment notre société a-t-elle pu en arriver à générer tant de violence, tant de bêtise fanatique, à produire tant et tant de cerveaux malades, de consciences perverties ?
Car bien sûr, on ira nous raconter – croyant nous apaiser, nous rassurer – que l’auteur n’avait probablement pas la lumière à tous les étages. La belle affaire ! Tout le monde sait bien qu’il ne faut pas être tout à fait normal pour prendre une bagnole et s’en servir comme d’une arme de destruction quasiment massive. Le déséquilibre mental est évident. Soit, mais quelles en sont les causes, où vont-elles se nicher, ces causes ? Osons une esquisse de réponse : elles sont à chercher aussi dans la crétinisation massive et galopante des masses. Dans l’abandon de l’humain à ses instincts, à ce qu’il a en lui de plus bestial (du moins, si employer ce mot ne revenait pas à insulter des animaux qui, du moins à ce que j’en sais, ne se livrent jamais à ce genre de massacre gratuit.)
Symboliquement, les îles nous semblent être des îlots de tranquillité, des espaces à part, des refuges de tranquillité, de volupté, de paix. On pouvait se bercer de cette douce illusion jusqu’à ce mercredi matin. Oléron nous en aura guéri. Partout, en tout lieu, à tout moment, disais-je, le pire du pire peut frapper. Frapper les citoyens d’une société frappée, quant à elle, d’impuissance…
Des œuvres, des chefs-d’œuvre! toujours aussi stupéfiants! Et des interprètes toujours magnifiques. Aujourd’hui centenaire, la plus ancienne des compagnies de danse américaines affiche une vitalité d’adolescente.
Quel émerveillement ! 100 ans après la création de la compagnie en 1927, 34 ans après la disparition de sa créatrice, la Martha Graham Dance Company offre un profil demeuré extraordinaire avec le répertoire de l’une des plus grandes chorégraphes de tous les temps encore servie par des danseurs admirables.
Ceux d’aujourd’hui demeurent généralement au niveau de leurs prédécesseurs, même s’ils ne feront pas oublier les extraordinaires interprètes qui, génération après génération, se sont succédé en un siècle au sein d’une compagnie passée au rang de mythe.
Des figures de grandes tragédiennes
Les danseuses surtout ! Ici, dans Cave of the Heart, une pièce d’anthologie qui figure au premier des deux programmes qu’affiche le Théâtre du Châtelet, dans leur véhémence, leur hiératisme et leur noblesse, elles font penser à ces grandes figures de tragédiennes qui illuminaient jadis la scène du Théâtre Français :
Xin Ling qui interprète le personnage de Médée et poursuit la lignée des danseuses d’origine asiatique qui ont marqué l’histoire de la troupe ; Marzia Memoli en Créuse, princesse de Corinthe ; Anne Souder qui personnifie le chœur antique. Chacune, dans des rôles de nature extrêmement différente, est remarquable, sinon éblouissante. Et l’on dira la même chose de Laurel Dalley Smith incarnant l’Ariane d’Errand into the Maze.
Face à elles, deux hommes athlétiques, puissants: Zacchary Jeppsen-Toy dans le rôle du Minotaure et Llyod Knight dans celui de Jason. Ils sont de ce lignage de danseurs athlétiques qu’affectionnait Martha Graham… pour mieux souligner leur pouvoir destructeur et mieux les anéantir.
Comme un trait de peinture éclatante
Souvent froide, pas toujours convaincante au cours de sa carrière de danseuse étoile à l’Opéra de Paris, Aurélie Dupont, venue en invitée, se lance ici dans un solo, Désir, créé pour elle par une ancienne danseuse de Martha Graham, Virginie Mécène, d’après quelques traces subsistant d’un solo oublié de la chorégraphe américaine.
Virginie Mécène y déploie avec une parfaite intelligence et une impeccable rigueur un vocabulaire parfaitement grahamien. Et dans une robe d’un rouge superbe qui illumine la scène comme un trait de peinture éclatante le ferait sur un fond noir, Aurélie Dupont, ici magnifique, se glisse à merveille dans une brève chorégraphie qu’elle a adoptée et qu’elle restitue avec une perfection confondante.
Unanimité tribale
Afin de ne pas confiner les danseurs dans un répertoire uniquement grahamien, la compagnie dirigée par Janet Eilber commande des pièces contemporaines. Pour elle, l’Israélien Hofesh Shechter a composé Cave qui regroupe onze interprètes d’une vaillance et d’une virtuosité à toute épreuve. Ils sont remarquables et paraissent s’y divertir.
« Cave » Photo: Brian Pollock.
La pièce est menée à un rythme d’enfer sur un fond sonore électronique binaire, accablant d’indigence. Shechter y déploie une énergie et un savoir-faire indéniables. Mais pour accoucher de quelque chose de parfaitement creux, vite ennuyeux, déjà vu cent fois, affichant une unanimité tribale, un élan collectif qui plaisent beaucoup par les temps qui courent. C’est racoleur, sinon populiste, si tant est que l’on puisse appliquer cet adjectif à un ouvrage chorégraphique.
Le public a applaudi chaleureusement les deux chefs-d’œuvre de Graham et le solo dansé par l’étoile française. Mais il a acclamé sans retenue une pièce faite pour flatter les perceptions les plus primaires. Voilà qui en dit long sur la dégénérescence du goût de foules qui se laissent si facilement séduire par la seule énergie d’un rythme pauvrement binaire et d’ensembles au fond terriblement racoleurs.
On se souvient qu’en mars dernier, Wajdi Mouawad triomphait à l’Opéra de Paris, avec un Pelléas et Mélisande d’anthologie, nouvelle production donnée dans la salle de la Bastille. Ce n’est donc pas sans préjugé favorable qu’on s’apprêtait à découvrir ce que (prenant la relève de la fameuse régie signée Krzysztof Warlikowski en 2006 pour le même Opéra de Paris, et dont la dernière reprise remonte à 2021) le metteur en scène, dramaturge et écrivain franco-libanais ferait, à son tour, d’Iphigénie en Tauride, chef d’œuvre absolu de la maturité tardive de Christoph Willibald Gluck (1714-1787), dans cette production inédite, commande de l’Opéra – Comique pour la saison 2025.
Parallélisme
Pari gagné haut la main, à tous points de vue. En guise de prélude, Wajdi Mouawad choisit de raccorder cette « tragédie lyrique en quatre actes » millésimée 1779, à Iphigénie en Aulide, autre opéra du même compositeur allemand, composé quelques années plus tôt, et dont la flamboyante ouverture orchestrale, dans la fosse, s’accompagne, défilant en arrière-plan surtitré, d’un texte chargé de récapituler la teneur du mythe antique à l’intention d’un public sensément peu au fait, en 2025, de la généalogie des Atrides.
Et comme la Tauride de l’ancienne Grèce correspond géographiquement à l’actuelle Crimée, des photos en gros plan de tanks russes roulant sur ces routes immémoriales viennent rappeler que la sauvagerie des armes ensanglante la Terre de toute éternité. Au risque d’un parallélisme exagérément didactique (quoique sans parti pris lourdement appuyé), l’allusion se prolonge encore, à travers un préambule dialogué qui place les futurs protagonistes de l’opéra au sein d’une salle de musée, à Kiev. À la cimaise est accrochée une toile contemporaine vaguement figurative (on y distingue une silhouette féminine), rouge sang, perfusée de poches d’hémoglobine : dans cette saynète, Oreste et Pylade, ambassadeurs de la cause grecque, réclament sans succès à Thoas, le directeur – russe – du musée, la restitution de deux statuettes pillées à la faveur de la guerre ; Iphigénie, conservateur manifestement pris entre deux feux, fait l’aveu de son impuissance…
Pleinement assumé par le metteur en scène, le fil rouge constitué par ce triple prologue se matérialise enfin dans un décor unique, boîte aux parois anthracites dont les reliefs de papier froissé se révèleront peu à peu dans un subtil clair-obscur qui s’empare progressivement du plateau, dont le centre reste occupé, en guise de temple de Diane, par une sorte de Kaaba noire, promise à se marbrer toute entière du sang des victimes sacrificielles, élément d’architecture qui avance et recule tel le cœur battant d’une hémorragie sans fin qui irriguera jusqu’aux longues jupes des prêtresses, maculées de sang, tandis qu’Oreste et Pylade arborent quant à eux de sobres étoffes bleu nuit…
La saisissante beauté plastique de la scénographie, signée Emmanuel Clolus, se double de l’extraordinaire vitalité de la phalange Le Consort, ensemble parisien dédié depuis maintenant dix ans à la musique baroque. Au pupitre, le maestro Louis Langrée, à la tête de l’Opéra-Comique depuis bientôt cinq ans comme l’on sait, cèdera sa place à Théotime Langlois de Swarte pour les trois dernières représentations de cette production (les 8, 10 et 12 novembre prochains). Parions qu’à son tour le jeune chef insufflera à l’orchestre et au chœur le même souffle tour à tour sauvage et délicat, la même rutilance, la même intensité qui, d’un bout à l’autre, se retrouvait également, lors des premières représentations, dans le cast vocal de très haute tenue dont bénéficie le spectacle. A commencer par la soprano franco-algérienne Tamara Bounazou qu’on découvrait donc ici dans cette prise de rôle de la fille d’Agamemnon : articulation parfaite, superbe puissance de projection, brillance paroxystique d’une voix au métal qu’on voudrait parfois voir s’adoucir davantage dans l’onctuosité des passages pianissimo. Pour camper le matricide Oreste, le léger accent du baryton américain Theo Hoffmann ajoute au charme de son élégant vibrato (et à la séduction d’une performance de nu intégral dénouée de toute provocation), tandis que le ténor bien connu Philippe Talbot incarne Pylade avec un éclat juvénile singulièrement touchant. En Thoas, la basse -baryton imposante Jean-Fernand Setti appellera, au tomber de rideau, les ovations de la salle, unanime pour acclamer à juste titre l’impeccable réussite de ce spectacle.
Iphigénie en Tauride. Tragédie lyrique en quatre actes de Christoph Willibald Gluck.
Avec Tamara Bounazou, Theo Hoffmann, Philippe Talbot, Jean-Fernand Setti… Direction : Louis Langrée/ Théotime Langlois de Swarte. Mises en scène : Wajdi Mouawad. Orchestre : Le Consort. Chœur : Les éléments.
Durée : 2h30.
Opéra-Comique, Paris. Les 6, 8, 10 et 12 novembre à 20h.
Le Soudan est en train de mourir. Une douzaine de millions d’êtres humains déplacés, ou réfugiés hors de leur pays. Des villes rayées de la carte. Des femmes violées par dizaines de milliers, des enfants qui meurent de faim sous les bombes. Trente millions de personnes en besoin d’assistance humanitaire. Un nombre de morts incertain mais estimé à 150 000 peut-être, selon des experts. Et personne ne dit rien.
Silence total. Silence des gouvernements. Silence des ONG saturées. Silence surtout de nos habituels donneurs de leçons.
Où sont-ils, les professionnels de l’indignation et de la dénonciation ? Les porte-drapeaux de la « justice mondiale » ? Les chevaliers de la cause palestinienne ? Où sont les encartés de LFI, ces députés braillards toujours prompts à hurler au “génocide” quand cela arrange leurs petites affaires électorales ?
Le Soudan ne les intéresse pas. Trop loin. Trop noir. Trop compliqué.
Pas de colons à accuser, pas d’Israël à vouer aux gémonies, pas d’Occident à crucifier. Alors on détourne les yeux. On ferme sa gueule. On attend le prochain round à Gaza car tout le monde sait bien que la mèche se rallumera un jour ou l’autre. Et alors, on les reverra, soyez-en sûrs.
C’est ça, l’indignation sélective. Une émotion calibrée, une morale fonction de l’algorithme. On pleure quand c’est rentable, on s’émeut quand ça fait du bruit, on défile quand ça fait le jeu de son camp. Pendant ce temps, le Soudan s’effondre. Dans un silence assourdissant.
Le Haut-Commissariat aux Réfugiés parle de la « pire crise humanitaire de la planète ». Les chiffres ci-dessus le démontrent. Pourtant, personne n’organise le moindre rassemblement sur la place de la République – feux de Bengale et bannière à slogans autour de la statue monumentale de Marianne -, personne n’a envie de marcher pour Khartoum, et personne ne porte un T-shirt « Je suis Darfour ».
La vérité, c’est que notre compassion est – fondamentalement – raciste. Elle ne s’étend qu’à ceux qui servent notre vision du juste et bon ordre du monde. L’universalisme est mort, remplacé par le militantisme tribal. Un peuple africain crève tout entier dans l’ombre, mais les peuples occidentaux – nourris de bien-pensance – détournent leur regard avec indifférence. Avec leurs pancartes proprettes, leurs indignations bien repassées, leurs larmes sous-titrées.
Le Soudan brûle, voyez-vous. Mais tout le monde s’en fout. Il est si difficile de se souvenir que le silence tue autant que la guerre…
Dès son arrivée au pouvoir, François Mitterrand souhaite associer son nom à une réalisation architecturale grandiose. Le projet de la Grande Arche de la Défense est lancé. Dans L’Inconnu de la Grande Arche, en salles ce mercredi, Stéphane Demoustier retrace l’épopée d’un chantier hors norme chahuté par les défis architecturaux et les embrouilles politiques.
La Défense, ce quartier d’affaires parisien, est une vraie forêt urbaine. Rien à voir avec les friches mort-nées que bine la maire Hidalgo. Mais cette forêt de gratte-ciel fermant la perspective magistrale des Champs-Élysées a du souci à se faire : s’il faut en croire la Cour des comptes, en 2025 son modèle économique est frappé d’obsolescence. Bureaux désertés, tours invendables, entretien des infrastructures trop dispendieux…
Idée en tête
François Mitterrand, à peine installé sur le trône de la République, lance en 1982 le projet « Tête Défense ». Le monarque bâtisseur n’a qu’une idée en tête, justement : associer son nom à une œuvre architecturale grandiose, en cette fin de siècle où la France s’apprête à fêter le bicentenaire de la Révolution. Un portique géant qui dame le pion à l’Arc de Triomphe, voilà qui plaît au pharaon de la gauche. Il se rallie à la proposition du jury, lequel s’est porté sur cet étrange projet de cube évidé, signé d’un obscur architecte danois au patronyme imprononçable : Otto von Spreckelsen – entre initiés, on dit « Spreck ». L’édifice doit abriter un « centre international de communications » – l’ectoplasme fera long feu.
L’Inconnu de la Grande Arche fictionne cette saga érectile, porté par un habile scénario, en dépit d’une distribution artistique inégale. Côté gagnant, l’irremplaçable comédien et metteur en scène Michel Fau qui, dans Borgo, précédent long métrage de Stéphane Demoustier, incarnait un commissaire de police. Ce n’est pas sans délectation qu’on retrouve Fau dans la peau d’un François Mitterrand impavide, sphinx indéchiffrable défendant mordicus son architecte face aux contingences. Même suffrage pour Swan Arlaud qui endosse le rôle de Paul Andreu (le créateur du premier aéroport de Roissy), seul architecte qu’on sut apparier à Spreck, non sans heurts, comme maître d’œuvre apte à recadrer l’esthète évanescent, interprété quant à lui par Claes Banc, acteur danois dont les répliques polyglottes servent la véracité du rôle. Seule erreur de casting,l’inénarrable Canadien Xavier Dolan, agaçant cinéaste nombriliste-gay, dans un contre-emploi caricatural, celui du haut fonctionnaire chahuté par des vents contraires, affublé ici du nom grotesque de « Subilon », transposition dépréciative du bien réel Jean-Louis Subileau, urbaniste aujourd’hui âgé de 85 ans, alors maître d’ouvrage incontournable du projet. Autant Mitterrand sous les traits de Fau, ça colle, autant Dolan accoutré d’un costard-cravate, on se pince. Subileau ne méritait pas de se voir singé par un myrmidon cabotin.
Nonobstant cette réserve, L’Inconnu de la Grande Arche est une réussite. Il est vrai que Stéphane Demoustier est à son affaire en matière d’archi : sorti de HEC, le frère de la comédienne Anaïs Demoustier a, des années durant, à la tête de sa société Année Zéro, produit et réalisé nombre de docus de qualité pour le compte de la Cité de l’architecture et du patrimoine.
En notre temps où la parité passe pour la panacée (de fait, la profession d’architecte s’est fortement féminisée en un demi-siècle), l’époque où le BTP était exclusivement affaire d’hommes paraît une incongruité, irréductible à la sensibilité contemporaine. Au point que le cinéaste a cru bon de flanquer son Spreck d’une épouse suractive (sous les traits de l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen) que son mari égotiste, au péril de la paix conjugale, sacrifie à son utopie : dans la réalité, Karen Spreck se tenait bien aux côtés d’Otto – mais muette et glaciale…
Effets spéciaux parfaits
Lauréat surprise d’un concours anonyme où s’affrontent près de 400 candidats, l’architecte multiplie les exigences tatillonnes (blancheur immaculée des façades en marbre de Carrare, par exemple) sans arrêt remises en cause pour des raisons techniques, budgétaires et… politiques, lorsque survient la « cohabitation » avec le gouvernement Chirac. Dans le film, les effets spéciaux simulent à la perfection les états successifs du chantier, tout comme sont restitués avec un réalisme épatant le trafic automobile vintage d’alors et l’ambiance bâtisseuse de la capitale – on y voit même Pei, sur le chantier naissant de sa pyramide au Louvre.
Le projet est progressivement dénaturé et Spreck finit par jeter l’éponge. Le pire est à venir : le marbre est remplacé par du granit, le « nuage » de verre promis à flotter poétiquement dans le vide est écarté, la voile vaporeuse est ravalée à l’aspect d’une bâche, l’édifice s’altère, le toit-terrasse devient un vaisseau fantôme, comme l’ensemble du bâtiment réputé inoccupable. Toutes ces péripéties tragi-comiques sont détaillées en bonne langue dans La Grande Arche, le cruel livre-enquête de Laurence Cossé qui a inspiré le film, et que Gallimard réédite en Folio.
Il y a loin de l’épure au réel. Le génie de Spreck ? « Concevoir une œuvre qui, à peine édifiée, a dissipé la confusion et donné un éclat spectaculaire à la totalité du quartier. On n’a plus conscience aujourd’hui, admet Cossé, du tour de force accompli là. » À l’heure où la tour Triangle vient incongrûment pointer son pic dans le ciel de Paris, la Grande Arche se pare rétrospectivement d’une vertu quasi miraculeuse : avoir préservé la sublime perspective urbaine qui joint le palais du Louvre aux hauteurs de Nanterre, d’un gros bouchon étanche en forme de gratte-ciel.
À voir :L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier, avec Michel Fau, Swan Arlaud, Xavier Dolan, Claes Banc et Sidse Babett Knudsen. Sortie le 5 novembre.
À lire : La Grande Arche, Laurence Cossé, Gallimard (Folio), 2025.
À l’occasion de la première édition des prestigieux prix MeTooMedia, l’animatrice Enora Malagré affirme: «Il faut absolument pousser les femmes à prendre des postes à haute responsabilité dans les médias.»
Tout le monde sait que les journaux ne parlent pas assez des violences faites aux femmes. Le 9 octobre, la prestigieuse première édition des prix MeTooMedia s’est tenue à Paris.
Nos militantes néoféministes espéraient redonner du souffle au maccarthysme castrateur qui s’est abattu sur l’Occident depuis l’affaire Weinstein. « Les prix MeTooMedia récompensent les enquêtes approfondies, les récits poignants et les œuvres qui brisent le silence », apprend-on sur le site de l’organisation. La cérémonie entendait ainsi « saluer l’engagement de celles et ceux qui informent, sensibilisent et œuvrent pour une culture plus responsable », selon la présidente Emmanuelle Dancourt, ex-journaliste télé, plaignante dans l’affaire PPDA et autrice d’une lettre ouverte contre Depardieu, adressée à Macron et signée par 7 000 personnes. Depuis, cette consœur s’est reconvertie dans les formations en VSS, et milite notamment pour que les entreprises investissent davantage dans ce domaine – le minimum syndical étant apparemment d’avoir un référent par boîte.
Giulia Foïs, injustement écartée de France Inter, présidait le jury, entourée d’Enora Malagré, de Lou Trotignon, premier humoriste transgenre, et de Mathilde, chanteuse des tubes Révolution et L’Hymne des femmes. Le prix du meilleur reportage est revenu à Ariane Griessel (France Inter) pour « Violences conjugales : les entendez-vous dans nos campagnes ? » Anouk Grinberg a reçu celui du meilleur livre pour Respect, et Mediapart le prix du jury pour l’ensemble de ses réalisations. Lénaïg Bredoux, responsable éditoriale du pôle « genre et violences sexistes » du journal de Plenel, rappelle que « la presse a longtemps caché les faits concernant les droits des femmes et des minorités ». Mais, se félicite-t-elle, les choses bougent enfin. Enora Malagré tempère : « La place des femmes dans les médias n’a pas vraiment évolué depuis MeToo. On ne compte quasiment aucune femme issue de la diversité à la tête des grandes émissions, à part Karine Le Marchand. » Bonne nouvelle : si les violences faites aux femmes et la culture du viol sont systémiques, nos rebelles pouvaient quand même compter sur le soutien du système : ministères de la Culture, de l’Égalité entre les femmes et les hommes, SNJ, Thalie Santé… etc.
Mais pas question de baisser la garde : la chanteuse Mathilde a arboré toute la soirée un T-shirt proclamant fièrement « Bagarre ».
Jhordana, la jeune femme qu’un Égyptien a tenté de violer dans le RER C le 16 octobre, connaissait-elle la fameuse méthode des «5-D»?
C’est le genre d’affaire qui déclenche de douloureuses tempêtes sous les crânes de gauche. Dès qu’il est question d’agressions sexuelles ou plus généralement de la sécurité des femmes dans l’espace public, le progressiste sent le danger. C’est que, comme le résumait génialement Muray, ces thématiques devenues des marronniers annoncent généralement un combat entre Moderne et Moderne – en l’occurrence Féminisme et Antiracisme. Je vous épargne le suspense : à la fin, c’est toujours l’antiracisme qui gagne.
Notre progressiste a beau être entraîné à ne pas voir ce qu’il voit et à traiter de salauds et de fascistes tous ceux qui s’obstinent à voir, il est difficile d’ignorer ce que savent sa mère, ses sœurs, ses filles, ses copines : ceux qui les emmerdent, les terrorisent ou les agressent dans la rue et le métro répondent rarement à la définition du mâle blanc que les belles âmes adorent détester. Les témoignages sont récurrents et les statistiques accablantes : en 2024, 41 % des agressions sexuelles enregistrées dans les transports en commun ont été commises par des étrangers, et en Île-de-France, cette proportion dépasse 60 %. Rien de très surprenant, dès lors que nous laissons entrer sur le territoire des milliers de jeunes hommes habitués à ne voir des femmes qu’enfermées, voilées et bâchées. Comment pourraient-ils ne pas penser qu’une femme libre est à prendre – avec en prime la bénédiction du Prophète ?
Cette réalité contrevenant au récit irénique du vivre-ensemble, il convient de la passer sous silence comme l’ont fait des années durant de nombreux officiels britanniques, au sujet des jeunes filles violées et exploitées par des gangs pakistanais. Il ne fallait pas stigmatiser. On se rappelle aussi la réaction de Caroline De Haas après les viols de masse commis à Cologne par des migrants syriens, lors de la Saint-Sylvestre 2015 : ceux qui voyaient ces agressions comme une manifestation du choc des cultures avaient selon elle « de la merde raciste dans les yeux ». On préfère ne pas savoir quel genre d’excrément obstrue la vue de notre islamo-féministe.
Dix ans après, rien n’a changé. Le 16 octobre, sur la ligne C du RER, un individu mord, frappe et tente de violer Jhordana, une jeune Brésilienne. L’intervention héroïque de Marguerite, armée de son portable, met le salopard en fuite. Le suspect, reconnu par d’autres victimes, et interpellé quelques jours plus tard, est un Égyptien de 28 ans. À défaut de mentionner cette information qui pourrait perturber ses lecteurs, Le Nouvel Obs suggère aux femmes de se défendre grâce à la méthode des « 5-D » – distraire, déléguer, documenter, diriger et dialoguer. D comme débile.
Je vous explique. D’abord, vous parlez d’autre chose à l’agresseur (distraire), ensuite vous appelez à l’aide (déléguer), ce à quoi vous n’auriez pas pensé toute seule ; si ça n’a pas calmé le gars, vous filmez (documenter), puis vous le sommez d’arrêter (diriger) et enfin, quand le danger est écarté, vous dialoguez avec la victime pour éviter qu’elle se sente coupable. Mieux vaut ne pas oublier en cours de route ce que désigne chacun des D. Le système D que notre cher Jean-Baptiste Roques préfère apprendre à ses filles en cas d’agression, c’est Distribuer Des Dérouillées au Délinquant et Déguerpir. C’est moins New Age, mais ça peut servir.
Cette prétendue « méthode » n’a jamais empêché une agression, mais elle a été enseignée à 15 000 femmes dans le cadre d’un programme lancé par L’Oréal et la Fondation des femmes – association qui s’est récemment illustrée par son mépris à l’endroit d’une femme violée par un migrant sous OQTF.
Alors, face à un tel ramassis d’âneries infantilisantes, je me prends à rêver d’être allemande. Pas par goût immodéré des saucisses ou des marécages philosophiques, mais parce que le chancelier Merz manifeste une liberté de pensée et de parole rafraîchissantes. Le 14 octobre, interrogé sur les migrants, il parle d’un « problème non résolu dans le paysage urbain », visant la délinquance et l’insécurité de rue. Une semaine plus tard, il met les pieds dans le plat : « demandez à vos filles, elles vous diront qui leur cause des problèmes le soir ». Alors on aimerait que nos grandes consciences demandent à leurs filles de quoi et de qui elles ont peur le soir plutôt que de les initier au système 5-D. « The Russians love their children too », chantait Sting. Je veux croire que les progressistes aussi aiment leurs enfants.
Le politologue Thomas Guénolé s’est embarqué en septembre sur l’un des bateaux de la « Flottille pour Gaza ». Les pages de son journal que Causeur publie en exclusivité témoignent de terribles tensions entre militants prêts à subir les tortures de l’armée israélienne.
Jour 0 – Barcelone, avant le départ
Dans quelques heures, nous embarquerons pour Gaza. Mais avant de partir, je veux clarifier quelque chose d’absolument crucial pour les générations futures qui liront ce journal.
Ce matin, lors de la réunion préparatoire avec tous les participants de la flottille, il y a eu un incident profondément humiliant que je me dois de consigner par écrit pour rétablir la vérité.
Nous étions environ 500 personnes dans le hangar. Le coordinateur a pris la parole : « Nous allons maintenant procéder à l’appel pour vérifier les compétences dont nous disposons. Médecins, levez la main. »
Une dizaine de mains se sont levées. Il les a nommés. Applaudissements nourris.
« Avocats et juristes ? »
Une vingtaine de mains. Vingt noms. Nouveaux applaudissements. Le navire Shireen au complet. Je ne veux pas créer de polémiques stériles mais pourquoi les juristes ont-ils droit à un bateau rien que pour eux ?
« Professeurs et enseignants ? »
J’ai levé la main, le coordinateur a lu son papier : « Thomas Guénolé, politologue. »
Politologue ! Comme si j’étais un type qui commente l’actualité au café du commerce.
« Excusez-moi, c’est DOCTEUR Thomas Guénolé. »
Le coordinateur m’a regardé, perplexe :
« Ah ! Si vous êtes médecin, c’est l’autre groupe ?
— Non, je suis Docteur en science politique. CEVIPOF. 2013. »
Un silence gêné s’est installé. Un silence d’ignares qui ne comprennent même pas ce que signifie CEVIPOF. Je les ai instruits :
« CEntre VIe POlitique Française. C’est le laboratoire de recherche en science politique de Sciences-Po Paris. C’est dans ce laboratoire prestigieux que j’ai effectué ma thèse de doctorat. Je suis Docteur. »
Quelqu’un au fond de la salle a crié :
« Un docteur pas médecin ? Comme le Docteur Lamine, grand marabout spécialiste du retour d’affection ?
Mais le mal était fait. Les sourires en coin. Les échanges de regards complices. L’internationale des incultes !
Mais pour la Cause, j’ai gardé ma colère.
16 h 30 – Toujours à Barcelone
Je n’arrive pas à passer à autre chose. Ce journal sera certainement lu par des historiens, des chercheurs, des étudiants. Ils doivent comprendre.
Tout a commencé en août 2017 à l’Université d’été de La France insoumise. J’étais invité à la conférence « Faut-il dégager les médias ? ».
Pendant ma présentation, j’ai expliqué que certains journalistes n’interviewent pas vraiment leurs invités. J’ai cité Patrick Cohen en exemple. J’ai dit qu’il « arrachait des aveux » à ses invités. Une simple métaphore.
Quarante-huit heures plus tard, Patrick Cohen dans « C’est à vous », sur France 5 a dit, je cite de mémoire car ces mots sont gravés au fer rouge : « Thomas Guenolé, ce pseudo-politologue… »
Pseudo ! Comme si j’étais un imposteur, un charlatan qui s’était autoproclamé politologue après avoir lu trois articles sur Wikipédia.
Moi qui ai passé cinq ans à construire ma thèse de doctorat. Cinq ans à éplucher des données électorales, à construire des modèles théoriques, à subir les remarques assassines de mon directeur de thèse.
Cinq ans pour entendre Patrick Cohen me traiter de « pseudo » à la télévision nationale.
J’ai immédiatement réagi sur Twitter – et j’en garde une capture d’écran encadrée dans mon bureau : « Patrick Cohen m’ayant traité de “pseudo-politologue”, je tiens mon diplôme de doctorat en science politique à sa disposition. » Il n’a jamais osé me le réclamer ce lâche.
Et depuis ce jour-là, j’ai décidé que plus jamais on ne remettrait en question mes qualifications. Jamais ! D’où le « Dr » sur Twitter. Sur LinkedIn. Sur mes cartes de visite. Sur mon badge pour cette flottille, que j’ai moi-même réécrit au feutre :
Dr Thomas Guenolé Docteur en science politique Sciences-Po Paris, 2013.
Le badge était un peu petit d’ailleurs. Évidemment de taille suffisante pour la plupart des participants…
Jour 1 – Quelques heures après notre départ de Barcelone
On frappe à ma porte. C’est le coordinateur de la flottille.
« Monsieur… euh… Docteur Guénolé, on a un problème.
— Mon cœur s’emballe. Ils attaquent déjà !
Les autres participants se demandent si… eh bien… si vous êtes vraiment concentré sur la mission.
— Pardon ?
— Vous avez passé trois heures cet après-midi à expliquer votre doctorat à des gens qui voulaient juste vérifier le matériel de sécurité.
— Ils m’avaient appelé « Monsieur » !
Le coordinateur soupire.
— Écoutez, Docteur Guénolé… (Il insiste lourdement sur le « Docteur ».) Nous avons embarqué pour une mission dangereuse. Nous allons probablement être interceptés et emprisonnés. Si tout va bien nous serons même torturés. Nous devons nous concentrer sur l’essentiel.
— Mon titre académique est essentiel !
— On vous demande juste… peut-être… de prendre conscience que le Mossad est partout… Cohen… Vous comprenez… Vous vous êtes fait manipuler… Cohen, Docteur ! »
Il éclate d’un rire méprisant et sort. Je reste seul face à mon diplôme sous cadre que j’ai emporté au cas où.
Jour 8 – Même pas piraté par le Mossad
Les nouvelles sont préoccupantes. Les autres bateaux rapportent que leurs communications ont été piratées et qu’on leur diffuse du ABBA à fond.
Je suis un peu chafouin. Personne ne pirate les communications de mon bateau. J’aimerais bien comprendre pourquoi les Israéliens se donnent le mal de pirater une gamine sans diplôme avec un ridicule chapeau de grenouille et ne se rendent pas compte du pouvoir de nuisance d’un Docteur du CEVIPOF. Ils ne sont pas si forts que ça finalement au Mossad…
J’arrête ce journal de bord ! Je ne vais pas me décarcasser pour rien ! Je n’aurais pas déjà twitté que je ferai une grève de la faim dès mon arrestation, je quitterai cette flottille d’imbéciles.
Chers historiens du futur, sachez que, même si ce n’est pas encore arrivé au moment où j’écris, j’ai jeûné jusqu’à ce qu’on me libère et qu’à titre personnel, j’ai été battu et traîné par les cheveux au sol à trois reprises.
Pour conclure et paraphraser Darwin : ce n’est pas le plus intelligent qui survit, c’est le plus photogénique.
Dix-huit mois avant les prochaines élections nationales (du moins en théorie), la favorite des sondages continue sa guerre d’usure contre le bloc central mais ne veut toujours pas entendre parler de l’union des droites.
Causeur. C’est vintage socialo-communiste… Faudrait-il dresser contre l’extrême gauche un cordon sanitaire à la manière de celui que vous avez encore subi lors des dernières élections ?
Marine Le Pen. Non. LFI a sa place au Parlement. En 2022, j’ai considéré, en vertu du règlement intérieur, que toutes les sensibilités devaient être représentées au bureau de l’Assemblée nationale. Et donc j’ai œuvré pour qu’il y ait un vice-président Insoumis.
Mais ça ne vous inquiète pas que des gens votent pour ce parti qui passe son temps à insulter la police et à prôner le désordre ?
Bien sûr que si. Seulement ma réponse est de combattre ce parti lors des campagnes électorales, et de tâcher de convaincre les citoyens de ne pas voter pour lui. En revanche, je suis opposée à tout ce qui peut représenter une mise à l’écart de ses électeurs. En plus, c’est contre-productif. Quand des Français, quels qu’ils soient, sont traités en parias, on se coupe de toute capacité à les convaincre de l’erreur de leur choix.
En parlant de parias, on peut dire que depuis le 7-Octobre, l’accusation d’antisémitisme contre vous est irrecevable. En revanche, les institutionnels juifs continuent à vous snober. Ça vous énerve ?
Ça ne m’énerve pas, ça me désespère ! Pendant un certain nombre d’années, en considérant le Rassemblement national comme un danger, ils ont détourné l’attention de ceux qui pouvaient lutter contre les islamistes. Et ils ont laissé monter l’antisémitisme d’extrême gauche sans rien dire.
Il y a aussi des partis qui vous accusent d’homophobie, alors que vous êtes probablement la formation dans laquelle il y a le plus d’homosexuels affichés…
Précisément, parce que dans notre parti, on est attaché à la liberté de dire les choses. Dans les autres formations, on trouve aussi sans doute beaucoup d’homosexuels, mais moins la liberté de le dire. Cela dit, honnêtement, les mœurs n’ont jamais été une préoccupation dans notre camp politique.
Au congrès de Tours, où vous avez pris la présidence du parti, il y avait une belle brochette d’abbés tradis en soutane. Il y a toujours eu une branche catho auprès de votre père.
Oui, mais il disait qu’on n’était pas là pour faire « la politique du slip ».
Enfin il a quand même été très virulent contre la loi Veil en 1974, alors que vous avez voté pour la constitutionnalisation de l’IVG l’an dernier.
C’est vrai, mais par la suite il a été le premier à se moquer des anti-IVG qui, selon lui, avaient souvent le plus à se reprocher.
Éric Zemmour veut mobiliser nos racines judéo-chrétiennes (et singulièrement catholiques) pour défendre l’identité française. Qu’en pensez-vous ?
Les racines judéo-chrétiennes de la France font bien entendu partie intégrante de l’identité française. Mais mener un combat religieux m’apparaît tout à fait contraire à l’ADN de notre pays. Je ne me glisserai pas dans cette faille. Contrairement à Éric Zemmour, je considère qu’en France, chacun peut choisir sa religion. Quand j’ai fait la distinction entre l’islam, qui est une religion, et l’islamisme, qui est une idéologie politique et totalitaire à combattre au même rang que le communisme ou le nazisme, il m’a violemment combattue.
Ça s’appelle le désaccord. Mais vous ne pouvez pas nier que beaucoup d’expressions de la religion musulmane ne conviennent pas à nos mœurs.
C’est vrai, et j’y vois le signe que les fondamentalistes islamistes ont pris le pouvoir sur l’islam en France. Pour y remédier, il faut donc combattre l’idéologie, pas la religion. Voilà ce qui me dérange dans le positionnement d’Éric Zemmour.
Que pensez-vous de Sarah Knafo ? Elle n’était pas aux affaires, vous ne pouvez pas lui reprocher d’avoir bradé le pays. Vous n’aimeriez pas avoir une fille talentueuse comme elle dans vos troupes ?
Écoutez, pour l’instant, son objectif a été de m’empêcher d’être au second tour de l’élection présidentielle et de nous empêcher d’avoir le nombre d’élus que nous avons obtenus à l’Assemblée. Sans oublier qu’elle me traite régulièrement de socialiste, tout en me reprochant de ne pas faire l’union des droites. Ce qui est assez incohérent, vous en conviendrez.
Reconnaissez qu’elle a émergé cette dernière année de façon assez spectaculaire.
Surtout sur CNews !
Est-ce rédhibitoire ? Ne faut-il pas se féliciter que CNews batte en brèche le monopole médiatique de la gauche ?
Évidemment, c’est une grande chance d’avoir cette forme de pluralisme face à un écosystème politico-médiatique qui a intérêt à ce que la vérité ne transparaisse pas.
À ce sujet, voulez-vous toujours privatiser l’audiovisuel public ?
Oui. En gardant juste trois médias d’État : une radio généraliste, pour passer les consignes importantes en cas de crise ; une télévision d’outre-mer, parce que c’est une question de continuité ; et une chaîne d’information internationale, afin de porter la voix de la France dans le monde.
D’après Éric Dupond-Moretti, vous parlez de CNews comme si c’était « votre chaîne ».
Il dit n’importe quoi. Sur CNews, on voit surtout s’épanouir un courant de pensée, que je trouve assez naïf, qui passe son temps à chercher un nouveau sauveur pour la France et à lui dérouler le tapis rouge, pour en général terminer terriblement déçu.
Je ne suis ni russophile ni américanophile, mais francophile. Cela dit, je reconnais que Trump a apporté la démonstration que la volonté politique fonctionne, alors que nous sommes englués depuis trente ans par des gens qui nous disent « ce n’est pas possible ». Il a fait cette démonstration au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas pour autant de le prendre comme modèle. De Gaulle se méfiait, à juste titre, des États-Unis, parce qu’il comprenait qu’ils défendent leurs intérêts. Il arrive que nos intérêts convergent, mais il arrive aussi qu’ils créent des trucs pourris (je pense par exemple aux politiques wokistes) et qu’ensuite ils nous les exportent.
Peut-on dire que vous êtes trumpienne sans être trumpiste ?
Il faudrait peut-être plutôt dire que Trump est lepéniste ! Parce que Jean-Marie Le Pen a annoncé, bien avant le président américain, que le temps des nations était venu. La globalisation est finie, c’est une étoile morte. L’Union européenne crève de ne pas comprendre ce phénomène.
Les manières de Trump sont déconcertantes, on se dit que, si on l’énerve, il va envahir le Groenland. La politique semble condamnée à la vulgarité à l’ère des réseaux sociaux. En souffrez-vous ?
Une chose est sûre. Le discrédit organisé méthodiquement contre le fait politique, contre la décision politique et donc contre les politiques détourne un certain nombre de personnes de la politique. Cela m’inquiète beaucoup. Trump, lui, a une méthode de chef d’entreprise. Il fonctionne à l’intimidation. Il se sert des avantages de son pays, dont le premier est la puissance, pour obtenir ce qu’il souhaite. Cela nous paraît brutal, excessif, mais quand on est président des États-Unis, ça marche redoutablement bien. En revanche, si vous êtes Premier ministre de la Hongrie, ça marche beaucoup moins bien.
« Nous sommes le parti le moins sectaire du Parlement. » Marine Le Pen et Éric Ciotti aux Salons Hoche, Paris, 24 juin 2024 (C) NICOLAS MESSYASZ/SIPA
Et si vous présidez la France ?
Nous sommes une nation particulière. Malgré toute l’énergie que nos élites ont employée à le faire oublier, la France est une puissance.
Une puissance qui se fait marcher dessus par l’Algérie. Quand vous voyez Trump se payer la tête de Macron, que ressentez-vous ?
Je suis malheureuse pour mon pays. C’est une humiliation nationale. On peut penser que Macron l’a bien cherché, mais c’est le pays qui est humilié.
Et que pensez-vous de Giorgia Meloni ?
Je la connais depuis très longtemps. Elle est incontestablement une vraie politique, une femme de caractère et de convictions. Des gens possédant son sens politique, sa force politique et ses convictions, on n’en rencontre pas beaucoup. Néanmoins je me méfie de la manière dont on nous vend le miracle économique italien. On oublie de dire qu’il doit beaucoup aux 240 milliards du plan de relance européen, donc à notre fric. Nous participons à hauteur de 18 % au budget de l’Union. Si on recevait l’équivalent de ce que Rome a touché ces dernières années, il serait plus facile de boucler le budget de la France. Tout cela explique que je sois souvent en contradiction avec Giorgia Meloni. Elle défend les intérêts de l’Italie. Et ils s’opposent parfois aux nôtres.
Meloni incarne aussi une méthode politique : l’union des droites, grâce à laquelle elle gouverne l’Italie depuis trois ans. Pourquoi ne pas suivre cette voie, qui lui a si bien réussi ?
Je sais bien, Sarah Knafo et Marion Maréchal me pressent de la prendre en exemple. Mais il faudrait arrêter le fantasme ! Je rappelle comment fonctionne l’union des droites en Italie. Chacun présente des candidats dans toutes les circonscriptions, donc partout vous avez le choix entre des candidats berlusconistes, des candidats salvinistes et des candidats melonistes. Après, et seulement après les élections, ils font une coalition gouvernementale. Rien à voir avec l’union des droites réclamée en France par les candidats de Reconquête, qui veulent qu’on leur laisse des circonscriptions pour se faire élire avec nos voix. Quel intérêt pour nous ?
Pour la première formule, à l’italienne, vous seriez d’accord ?
Bien sûr ! J’ai dit qu’à partir du moment où demain nous avons une majorité relative, on ira chercher dans l’Assemblée nationale des gens pour pouvoir faire une coalition gouvernementale sur des éléments qui nous paraissent essentiels. Je n’ai aucun problème avec cela.
Avez-vous des divergences avec Jordan Bardella, notamment sur le plan économique ? D’ailleurs, il cite Nicolas Sarkozy comme une de ses références.
Une erreur de jeunesse (rires).
Donc pas de friture entre vous ?
Il existe une différence d’images entre lui et moi. Mais de différence réelle, pour l’instant, je n’en ai pas vu. On peut avoir des discussions, comme sur la flat tax, mais jamais de divergences.
Vous savez très bien que ce genre de duos finit souvent par une rivalité. Qu’est-ce qui vous rend tellement sûre que vous l’éviterez avec Jordan Bardella ?
Je suis la candidate de Jordan à la présidentielle, mais je ne vais pas y retourner vingt-cinq fois de suite. Quand je dis cela, personne ne me croit, parce que tout le monde part du principe qu’en politique, tout le monde a un égo démesuré. Pas moi.
C’est peut-être un problème, non ?
Oui, peut-être, ou alors ce qui fait ma différence par rapport aux autres. L’idée de pouvoir être remplacée un jour non seulement ne m’empêche pas de dormir, mais me permet de mieux dormir. C’est pour cela que j’ai transmis le parti à Jordan. Alors que tout le monde m’incitait à le garder. Eh bien non. L’idée qu’il y ait derrière moi des gens pour mener ce combat, c’est l’une de mes grandes fiertés.
En somme, vous lui avez transmis le parti comme votre père vous l’avait transmis ?
Oui, sauf que je ne suis pas assise sur l’épaule de Jordan matin, midi et soir pour lui dire : « Ça, il ne faut pas faire, et ça, oui. » Ce que mon père avait quand même tendance à faire (rires).
Mais croyez-vous que les votes en votre faveur se reporteront automatiquement sur lui ? Quelles que soient ses qualités, sa jeunesse ne peut-elle pas effrayer ?
Je suis convaincue que ceux qui veulent redresser la France le soutiendront s’il devait reprendre le flambeau dès 2027. Et que ceux qui ont peur se rassurent, la jeunesse, ça ne dure pas.
Vous êtes l’une des personnalités politiques dont on connaît le moins la vie sentimentale. On ne connaît pas le visage de vos enfants, par exemple. Le seul détail de votre vie privée actuelle auquel le grand public ait accès, ce sont les chats.
Et encore, c’est un concours de circonstances. Le fait que mes chats soient célèbres ne leur cause aucun préjudice, alors que mes enfants pourraient pâtir d’une exposition médiatique. Si je protège ma vie privée, c’est d’abord pour protéger la leur. Rien n’est pire que d’être défini par son patronyme ou les choix politiques de ses parents. Je l’ai vécu moi-même, et j’ai voulu que mes enfants aient la liberté d’être appréciés tels qu’ils sont, eux, et pas telle que je suis, moi.
Est-ce la fin de l’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale ? C’est ce que recommande le rapport du député Emmanuel Duplessy. Est-ce souhaitable? Notre directrice ne fuit pas le débat, qu’elle aime sans modération
Un rapport préconise l’arrêt de la vente d’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale. Un nouveau scandale menace la République. Les députés boivent et à nos frais. Chaque année, ils consomment pour 100 000€ d’alcool à la buvette de l’Assemblée, dont une proportion non précisée passe en notes de frais. À la louche, cela fait environ 30 verres par an et par député, soit trois par mois de session. Il n’y a pas de quoi se rouler par terre même s’il arrive que certaines séances nocturnes soient particulièrement animées.
Mais au royaume de Rabelais, on ne badine pas avec l’hygiénisme. Alors qu’un député écolo par ailleurs favorable à la légalisation du cannabis veut interdire totalement le tabac aux mineurs, le rapport du député hamoniste Emmanuel Duplessy sur le train de vie de l’Etat entend proscrire la vente d’alcool à la buvette. La loi, dit-il, interdit à tous les Français de boire sur le lieu de travail (sauf pour le pot de départ, le repas client, le déjeuner de Noël etc.) et les élus doivent, dit-on, être exemplaires. Je ne veux pas que les députés me servent de maîtres à vivre et à penser, mais qu’ils fassent un budget correct. On ne va pas résorber la dette avec ces économies de bouts de bouteille.
Est-il tolérable que des députés aillent en séance ivres ? Non, il est intolérable que les gens ne soient pas parfaits, qu’ils commettent des erreurs, voire des fautes. Je sais bien qu’en dehors de l’Assemblée nationale, aucun Français ne va jamais bosser en ayant bu un verre de trop ou fumé un joint. Et qu’aucun n’a jamais fait de cochonneries entre adultes consentants dans les toilettes, il ne manquerait plus que ça.
L’alcoolisme est évidemment un problème de santé publique sérieux. Mais on ne le combat pas par le fliquage. Quant à la prohibition, cela n’a pas marché. Un jour, tous les plaisirs de pauvres seront interdits, disait Céline. Pour nos nouveaux vertueux les plaisirs des gens ordinaires, ces petites béquilles qui adoucissent l’existence ne sont pas seulement mauvais pour la santé mais moralement répréhensibles. Ils veulent que nos lois soient faites par des humains parfaits, que la vie n’a pas cabossés. Autant les demander à des IA qui ne connaissent pas l’addiction, ni le mal de vivre. En attendant, puisqu’il faut voter et que nous, électeurs, restons de misérables humains, alcootest obligatoire pour entrer dans l’isoloir !
Jean G., un automobiliste de 35 ans résidant sur l’île charentaise, a volontairement foncé pendant 35 minutes sur les passants, hier. Deux de ses victimes sont en urgence absolue. Il a mis le feu à sa Honda Civic avant son interpellation, dans laquelle une bonbonne de gaz aurait été présente. Et il aurait évoqué en garde à vue sa conversion récente à l’islam.
Ce pourrait être le titre d’un bien mauvais polar, de ceux dont l’auteur tient à mettre un nom de lieu dans le titre afin de s’attirer au moins le public local. Mais ce qui s’est passé mercredi matin à Oléron, les trente-cinq minutes de fureur meurtrière qui ont ensanglanté l’île paisible, ne relève pas de la fiction romanesque. Mais bel et bien de la tragédie. La tragédie des temps nouveaux qui – à répétition, soulignons-le – endeuille désormais nos sociétés.
« Allah Akbar »
À tout moment et en tout lieu, cette tragédie peut frapper. Personne n’est vraiment à l’abri. Si, comme son nom l’indique, le terrorisme a pour but et pour stratégie de faire en sorte que la peur, la terreur gangrène la vie des citoyens partout où ils se trouvent, à tous les moments de leur existence, qu’ils en arrivent à ne plus pouvoir aller au boulot ou acheter leur baguette sans savoir la boule au ventre, la victoire est en bonne voie.
On n’en est même plus à redouter et donc traquer des réseaux constitués, organisés, charpentés. On découvre avec stupeur que n’importe quel clampin plus ou moins paumé, plus ou moins exalté qui s’est tranquillement monté le bourrichon tout seul dans son coin, fait parfaitement l’affaire. À Oléron, c’est un gars vaguement à la ramasse mais qu’on connaissait, qu’on croisait, presque un voisin, quoi! qui s’est mué en serial criminel d’un matin, assoiffé de sang. Pas de n’importe quel sang, celui de Français, blancs de préférence, la cible désormais désignée d’un certain fanatisme religieux, islamique pour dire les choses comme elles sont. Car ce n’est pas non plus n’importe quel cri que pousse l’assassin, forcené ou non, c’est le « Allah Akbar » des fous de Dieu, cette incantation dévoyée en cri de haine. Oui, forcené, déséquilibré ou non, car là n’est pas le sujet à ce stade de l’affaire et de notre sujet. Non, ce n’est pas derrière n’importe quel cri, et donc sous n’importe quelle bannière que le barbare d’Oléron assume son crime aveugle. La haine aurait donc bien, aujourd’hui, sa confession de prédilection, son culte de référence. C’est à cela qu’il faut réfléchir, c’est cela qu’il faut traiter. Sans tourner autour du pot et s’interdire de lâcher les mots justes, comme l’a fait le ministre de l’Intérieur dans son intervention sur les lieux-mêmes du drame, évitant avec des pudeurs de gazelle de rapporter le cri en question. Pathétique.
Sans doute serait-on tout disposé à croire que, dans sa grande majorité, la communauté des fidèles de ce courant religieux – ou plus exactement de ces courants – se situerait à des années-lumière d’une telle violence, d’une telle barbarie, encore serait-il plus que souhaitable qu’elle le fasse clairement savoir, qu’elle lutte elle-même pour que ce qui est probablement pour elle autant de paroles sacrées ne se trouvent pas aussi aisément, aussi souvent, transformées en beuglement de haine et de mort. Faute de quoi, tout silence – ce silence tellement assourdissant de cette communauté – pourrait être interprété comme un cautionnement, un encouragement. Une complicité.
Pas la lumière à tous les étages
Oléron pose une fois encore, une fois de plus, une fois de trop la question qui nous taraude et à quoi doit s’atteler de répondre, cette fois, l’ensemble des populations : comment notre société a-t-elle pu en arriver à générer tant de violence, tant de bêtise fanatique, à produire tant et tant de cerveaux malades, de consciences perverties ?
Car bien sûr, on ira nous raconter – croyant nous apaiser, nous rassurer – que l’auteur n’avait probablement pas la lumière à tous les étages. La belle affaire ! Tout le monde sait bien qu’il ne faut pas être tout à fait normal pour prendre une bagnole et s’en servir comme d’une arme de destruction quasiment massive. Le déséquilibre mental est évident. Soit, mais quelles en sont les causes, où vont-elles se nicher, ces causes ? Osons une esquisse de réponse : elles sont à chercher aussi dans la crétinisation massive et galopante des masses. Dans l’abandon de l’humain à ses instincts, à ce qu’il a en lui de plus bestial (du moins, si employer ce mot ne revenait pas à insulter des animaux qui, du moins à ce que j’en sais, ne se livrent jamais à ce genre de massacre gratuit.)
Symboliquement, les îles nous semblent être des îlots de tranquillité, des espaces à part, des refuges de tranquillité, de volupté, de paix. On pouvait se bercer de cette douce illusion jusqu’à ce mercredi matin. Oléron nous en aura guéri. Partout, en tout lieu, à tout moment, disais-je, le pire du pire peut frapper. Frapper les citoyens d’une société frappée, quant à elle, d’impuissance…
Des œuvres, des chefs-d’œuvre! toujours aussi stupéfiants! Et des interprètes toujours magnifiques. Aujourd’hui centenaire, la plus ancienne des compagnies de danse américaines affiche une vitalité d’adolescente.
Quel émerveillement ! 100 ans après la création de la compagnie en 1927, 34 ans après la disparition de sa créatrice, la Martha Graham Dance Company offre un profil demeuré extraordinaire avec le répertoire de l’une des plus grandes chorégraphes de tous les temps encore servie par des danseurs admirables.
Ceux d’aujourd’hui demeurent généralement au niveau de leurs prédécesseurs, même s’ils ne feront pas oublier les extraordinaires interprètes qui, génération après génération, se sont succédé en un siècle au sein d’une compagnie passée au rang de mythe.
Des figures de grandes tragédiennes
Les danseuses surtout ! Ici, dans Cave of the Heart, une pièce d’anthologie qui figure au premier des deux programmes qu’affiche le Théâtre du Châtelet, dans leur véhémence, leur hiératisme et leur noblesse, elles font penser à ces grandes figures de tragédiennes qui illuminaient jadis la scène du Théâtre Français :
Xin Ling qui interprète le personnage de Médée et poursuit la lignée des danseuses d’origine asiatique qui ont marqué l’histoire de la troupe ; Marzia Memoli en Créuse, princesse de Corinthe ; Anne Souder qui personnifie le chœur antique. Chacune, dans des rôles de nature extrêmement différente, est remarquable, sinon éblouissante. Et l’on dira la même chose de Laurel Dalley Smith incarnant l’Ariane d’Errand into the Maze.
Face à elles, deux hommes athlétiques, puissants: Zacchary Jeppsen-Toy dans le rôle du Minotaure et Llyod Knight dans celui de Jason. Ils sont de ce lignage de danseurs athlétiques qu’affectionnait Martha Graham… pour mieux souligner leur pouvoir destructeur et mieux les anéantir.
Comme un trait de peinture éclatante
Souvent froide, pas toujours convaincante au cours de sa carrière de danseuse étoile à l’Opéra de Paris, Aurélie Dupont, venue en invitée, se lance ici dans un solo, Désir, créé pour elle par une ancienne danseuse de Martha Graham, Virginie Mécène, d’après quelques traces subsistant d’un solo oublié de la chorégraphe américaine.
Virginie Mécène y déploie avec une parfaite intelligence et une impeccable rigueur un vocabulaire parfaitement grahamien. Et dans une robe d’un rouge superbe qui illumine la scène comme un trait de peinture éclatante le ferait sur un fond noir, Aurélie Dupont, ici magnifique, se glisse à merveille dans une brève chorégraphie qu’elle a adoptée et qu’elle restitue avec une perfection confondante.
Unanimité tribale
Afin de ne pas confiner les danseurs dans un répertoire uniquement grahamien, la compagnie dirigée par Janet Eilber commande des pièces contemporaines. Pour elle, l’Israélien Hofesh Shechter a composé Cave qui regroupe onze interprètes d’une vaillance et d’une virtuosité à toute épreuve. Ils sont remarquables et paraissent s’y divertir.
« Cave » Photo: Brian Pollock.
La pièce est menée à un rythme d’enfer sur un fond sonore électronique binaire, accablant d’indigence. Shechter y déploie une énergie et un savoir-faire indéniables. Mais pour accoucher de quelque chose de parfaitement creux, vite ennuyeux, déjà vu cent fois, affichant une unanimité tribale, un élan collectif qui plaisent beaucoup par les temps qui courent. C’est racoleur, sinon populiste, si tant est que l’on puisse appliquer cet adjectif à un ouvrage chorégraphique.
Le public a applaudi chaleureusement les deux chefs-d’œuvre de Graham et le solo dansé par l’étoile française. Mais il a acclamé sans retenue une pièce faite pour flatter les perceptions les plus primaires. Voilà qui en dit long sur la dégénérescence du goût de foules qui se laissent si facilement séduire par la seule énergie d’un rythme pauvrement binaire et d’ensembles au fond terriblement racoleurs.
On se souvient qu’en mars dernier, Wajdi Mouawad triomphait à l’Opéra de Paris, avec un Pelléas et Mélisande d’anthologie, nouvelle production donnée dans la salle de la Bastille. Ce n’est donc pas sans préjugé favorable qu’on s’apprêtait à découvrir ce que (prenant la relève de la fameuse régie signée Krzysztof Warlikowski en 2006 pour le même Opéra de Paris, et dont la dernière reprise remonte à 2021) le metteur en scène, dramaturge et écrivain franco-libanais ferait, à son tour, d’Iphigénie en Tauride, chef d’œuvre absolu de la maturité tardive de Christoph Willibald Gluck (1714-1787), dans cette production inédite, commande de l’Opéra – Comique pour la saison 2025.
Parallélisme
Pari gagné haut la main, à tous points de vue. En guise de prélude, Wajdi Mouawad choisit de raccorder cette « tragédie lyrique en quatre actes » millésimée 1779, à Iphigénie en Aulide, autre opéra du même compositeur allemand, composé quelques années plus tôt, et dont la flamboyante ouverture orchestrale, dans la fosse, s’accompagne, défilant en arrière-plan surtitré, d’un texte chargé de récapituler la teneur du mythe antique à l’intention d’un public sensément peu au fait, en 2025, de la généalogie des Atrides.
Et comme la Tauride de l’ancienne Grèce correspond géographiquement à l’actuelle Crimée, des photos en gros plan de tanks russes roulant sur ces routes immémoriales viennent rappeler que la sauvagerie des armes ensanglante la Terre de toute éternité. Au risque d’un parallélisme exagérément didactique (quoique sans parti pris lourdement appuyé), l’allusion se prolonge encore, à travers un préambule dialogué qui place les futurs protagonistes de l’opéra au sein d’une salle de musée, à Kiev. À la cimaise est accrochée une toile contemporaine vaguement figurative (on y distingue une silhouette féminine), rouge sang, perfusée de poches d’hémoglobine : dans cette saynète, Oreste et Pylade, ambassadeurs de la cause grecque, réclament sans succès à Thoas, le directeur – russe – du musée, la restitution de deux statuettes pillées à la faveur de la guerre ; Iphigénie, conservateur manifestement pris entre deux feux, fait l’aveu de son impuissance…
Pleinement assumé par le metteur en scène, le fil rouge constitué par ce triple prologue se matérialise enfin dans un décor unique, boîte aux parois anthracites dont les reliefs de papier froissé se révèleront peu à peu dans un subtil clair-obscur qui s’empare progressivement du plateau, dont le centre reste occupé, en guise de temple de Diane, par une sorte de Kaaba noire, promise à se marbrer toute entière du sang des victimes sacrificielles, élément d’architecture qui avance et recule tel le cœur battant d’une hémorragie sans fin qui irriguera jusqu’aux longues jupes des prêtresses, maculées de sang, tandis qu’Oreste et Pylade arborent quant à eux de sobres étoffes bleu nuit…
La saisissante beauté plastique de la scénographie, signée Emmanuel Clolus, se double de l’extraordinaire vitalité de la phalange Le Consort, ensemble parisien dédié depuis maintenant dix ans à la musique baroque. Au pupitre, le maestro Louis Langrée, à la tête de l’Opéra-Comique depuis bientôt cinq ans comme l’on sait, cèdera sa place à Théotime Langlois de Swarte pour les trois dernières représentations de cette production (les 8, 10 et 12 novembre prochains). Parions qu’à son tour le jeune chef insufflera à l’orchestre et au chœur le même souffle tour à tour sauvage et délicat, la même rutilance, la même intensité qui, d’un bout à l’autre, se retrouvait également, lors des premières représentations, dans le cast vocal de très haute tenue dont bénéficie le spectacle. A commencer par la soprano franco-algérienne Tamara Bounazou qu’on découvrait donc ici dans cette prise de rôle de la fille d’Agamemnon : articulation parfaite, superbe puissance de projection, brillance paroxystique d’une voix au métal qu’on voudrait parfois voir s’adoucir davantage dans l’onctuosité des passages pianissimo. Pour camper le matricide Oreste, le léger accent du baryton américain Theo Hoffmann ajoute au charme de son élégant vibrato (et à la séduction d’une performance de nu intégral dénouée de toute provocation), tandis que le ténor bien connu Philippe Talbot incarne Pylade avec un éclat juvénile singulièrement touchant. En Thoas, la basse -baryton imposante Jean-Fernand Setti appellera, au tomber de rideau, les ovations de la salle, unanime pour acclamer à juste titre l’impeccable réussite de ce spectacle.
Iphigénie en Tauride. Tragédie lyrique en quatre actes de Christoph Willibald Gluck.
Avec Tamara Bounazou, Theo Hoffmann, Philippe Talbot, Jean-Fernand Setti… Direction : Louis Langrée/ Théotime Langlois de Swarte. Mises en scène : Wajdi Mouawad. Orchestre : Le Consort. Chœur : Les éléments.
Durée : 2h30.
Opéra-Comique, Paris. Les 6, 8, 10 et 12 novembre à 20h.
Le Soudan est en train de mourir. Une douzaine de millions d’êtres humains déplacés, ou réfugiés hors de leur pays. Des villes rayées de la carte. Des femmes violées par dizaines de milliers, des enfants qui meurent de faim sous les bombes. Trente millions de personnes en besoin d’assistance humanitaire. Un nombre de morts incertain mais estimé à 150 000 peut-être, selon des experts. Et personne ne dit rien.
Silence total. Silence des gouvernements. Silence des ONG saturées. Silence surtout de nos habituels donneurs de leçons.
Où sont-ils, les professionnels de l’indignation et de la dénonciation ? Les porte-drapeaux de la « justice mondiale » ? Les chevaliers de la cause palestinienne ? Où sont les encartés de LFI, ces députés braillards toujours prompts à hurler au “génocide” quand cela arrange leurs petites affaires électorales ?
Le Soudan ne les intéresse pas. Trop loin. Trop noir. Trop compliqué.
Pas de colons à accuser, pas d’Israël à vouer aux gémonies, pas d’Occident à crucifier. Alors on détourne les yeux. On ferme sa gueule. On attend le prochain round à Gaza car tout le monde sait bien que la mèche se rallumera un jour ou l’autre. Et alors, on les reverra, soyez-en sûrs.
C’est ça, l’indignation sélective. Une émotion calibrée, une morale fonction de l’algorithme. On pleure quand c’est rentable, on s’émeut quand ça fait du bruit, on défile quand ça fait le jeu de son camp. Pendant ce temps, le Soudan s’effondre. Dans un silence assourdissant.
Le Haut-Commissariat aux Réfugiés parle de la « pire crise humanitaire de la planète ». Les chiffres ci-dessus le démontrent. Pourtant, personne n’organise le moindre rassemblement sur la place de la République – feux de Bengale et bannière à slogans autour de la statue monumentale de Marianne -, personne n’a envie de marcher pour Khartoum, et personne ne porte un T-shirt « Je suis Darfour ».
La vérité, c’est que notre compassion est – fondamentalement – raciste. Elle ne s’étend qu’à ceux qui servent notre vision du juste et bon ordre du monde. L’universalisme est mort, remplacé par le militantisme tribal. Un peuple africain crève tout entier dans l’ombre, mais les peuples occidentaux – nourris de bien-pensance – détournent leur regard avec indifférence. Avec leurs pancartes proprettes, leurs indignations bien repassées, leurs larmes sous-titrées.
Le Soudan brûle, voyez-vous. Mais tout le monde s’en fout. Il est si difficile de se souvenir que le silence tue autant que la guerre…
Dès son arrivée au pouvoir, François Mitterrand souhaite associer son nom à une réalisation architecturale grandiose. Le projet de la Grande Arche de la Défense est lancé. Dans L’Inconnu de la Grande Arche, en salles ce mercredi, Stéphane Demoustier retrace l’épopée d’un chantier hors norme chahuté par les défis architecturaux et les embrouilles politiques.
La Défense, ce quartier d’affaires parisien, est une vraie forêt urbaine. Rien à voir avec les friches mort-nées que bine la maire Hidalgo. Mais cette forêt de gratte-ciel fermant la perspective magistrale des Champs-Élysées a du souci à se faire : s’il faut en croire la Cour des comptes, en 2025 son modèle économique est frappé d’obsolescence. Bureaux désertés, tours invendables, entretien des infrastructures trop dispendieux…
Idée en tête
François Mitterrand, à peine installé sur le trône de la République, lance en 1982 le projet « Tête Défense ». Le monarque bâtisseur n’a qu’une idée en tête, justement : associer son nom à une œuvre architecturale grandiose, en cette fin de siècle où la France s’apprête à fêter le bicentenaire de la Révolution. Un portique géant qui dame le pion à l’Arc de Triomphe, voilà qui plaît au pharaon de la gauche. Il se rallie à la proposition du jury, lequel s’est porté sur cet étrange projet de cube évidé, signé d’un obscur architecte danois au patronyme imprononçable : Otto von Spreckelsen – entre initiés, on dit « Spreck ». L’édifice doit abriter un « centre international de communications » – l’ectoplasme fera long feu.
L’Inconnu de la Grande Arche fictionne cette saga érectile, porté par un habile scénario, en dépit d’une distribution artistique inégale. Côté gagnant, l’irremplaçable comédien et metteur en scène Michel Fau qui, dans Borgo, précédent long métrage de Stéphane Demoustier, incarnait un commissaire de police. Ce n’est pas sans délectation qu’on retrouve Fau dans la peau d’un François Mitterrand impavide, sphinx indéchiffrable défendant mordicus son architecte face aux contingences. Même suffrage pour Swan Arlaud qui endosse le rôle de Paul Andreu (le créateur du premier aéroport de Roissy), seul architecte qu’on sut apparier à Spreck, non sans heurts, comme maître d’œuvre apte à recadrer l’esthète évanescent, interprété quant à lui par Claes Banc, acteur danois dont les répliques polyglottes servent la véracité du rôle. Seule erreur de casting,l’inénarrable Canadien Xavier Dolan, agaçant cinéaste nombriliste-gay, dans un contre-emploi caricatural, celui du haut fonctionnaire chahuté par des vents contraires, affublé ici du nom grotesque de « Subilon », transposition dépréciative du bien réel Jean-Louis Subileau, urbaniste aujourd’hui âgé de 85 ans, alors maître d’ouvrage incontournable du projet. Autant Mitterrand sous les traits de Fau, ça colle, autant Dolan accoutré d’un costard-cravate, on se pince. Subileau ne méritait pas de se voir singé par un myrmidon cabotin.
Nonobstant cette réserve, L’Inconnu de la Grande Arche est une réussite. Il est vrai que Stéphane Demoustier est à son affaire en matière d’archi : sorti de HEC, le frère de la comédienne Anaïs Demoustier a, des années durant, à la tête de sa société Année Zéro, produit et réalisé nombre de docus de qualité pour le compte de la Cité de l’architecture et du patrimoine.
En notre temps où la parité passe pour la panacée (de fait, la profession d’architecte s’est fortement féminisée en un demi-siècle), l’époque où le BTP était exclusivement affaire d’hommes paraît une incongruité, irréductible à la sensibilité contemporaine. Au point que le cinéaste a cru bon de flanquer son Spreck d’une épouse suractive (sous les traits de l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen) que son mari égotiste, au péril de la paix conjugale, sacrifie à son utopie : dans la réalité, Karen Spreck se tenait bien aux côtés d’Otto – mais muette et glaciale…
Effets spéciaux parfaits
Lauréat surprise d’un concours anonyme où s’affrontent près de 400 candidats, l’architecte multiplie les exigences tatillonnes (blancheur immaculée des façades en marbre de Carrare, par exemple) sans arrêt remises en cause pour des raisons techniques, budgétaires et… politiques, lorsque survient la « cohabitation » avec le gouvernement Chirac. Dans le film, les effets spéciaux simulent à la perfection les états successifs du chantier, tout comme sont restitués avec un réalisme épatant le trafic automobile vintage d’alors et l’ambiance bâtisseuse de la capitale – on y voit même Pei, sur le chantier naissant de sa pyramide au Louvre.
Le projet est progressivement dénaturé et Spreck finit par jeter l’éponge. Le pire est à venir : le marbre est remplacé par du granit, le « nuage » de verre promis à flotter poétiquement dans le vide est écarté, la voile vaporeuse est ravalée à l’aspect d’une bâche, l’édifice s’altère, le toit-terrasse devient un vaisseau fantôme, comme l’ensemble du bâtiment réputé inoccupable. Toutes ces péripéties tragi-comiques sont détaillées en bonne langue dans La Grande Arche, le cruel livre-enquête de Laurence Cossé qui a inspiré le film, et que Gallimard réédite en Folio.
Il y a loin de l’épure au réel. Le génie de Spreck ? « Concevoir une œuvre qui, à peine édifiée, a dissipé la confusion et donné un éclat spectaculaire à la totalité du quartier. On n’a plus conscience aujourd’hui, admet Cossé, du tour de force accompli là. » À l’heure où la tour Triangle vient incongrûment pointer son pic dans le ciel de Paris, la Grande Arche se pare rétrospectivement d’une vertu quasi miraculeuse : avoir préservé la sublime perspective urbaine qui joint le palais du Louvre aux hauteurs de Nanterre, d’un gros bouchon étanche en forme de gratte-ciel.
À voir :L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier, avec Michel Fau, Swan Arlaud, Xavier Dolan, Claes Banc et Sidse Babett Knudsen. Sortie le 5 novembre.
À lire : La Grande Arche, Laurence Cossé, Gallimard (Folio), 2025.