L’abécédaire 2017 de François-Xavier Ajavon (1/2)


Est-ce que 2017 restera comme l’année du centenaire de la révolution bolchevique d’octobre, ou celle où les français ont joué à la pénurie de beurre ? 2017 restera-t-elle comme l’année de l’affaire Théo, de l’affaire Fillon ou des paradise papers ? Ces trois histoires n’étaient-t-elles d’ailleurs pas secrètement liées ? Qu’en tireront les historiens, ou les histrions, dans mille ans ? Au registre des calamités ce fut aussi l’année de l’ouragan Irma et de l’élection du team-manager Macron à la tête de la start-up nation France. Parmi les grands disparus sont à déplorer des rockers tels que Simone Veil, Chuck Berry, Johnny Hallyday ou Jean-Christophe Averty ; les poètes Roger Moore, Evgueni Evtouchenko, Claude Rich et Jean Rochefort

Le monde entier a par ailleurs basculé dans le chaos depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, qui a déclenché une guerre thermonucléaire totale dès le début de son mandat, sans même faire exprès… Justin Trudeau a beaucoup pleuré à la télévision. Le corps du nabab de cinéma Harvey Weinstein a été livré en pâture à la foule impitoyable. On a dénoncé furieusement. On a joué au jeu de la marche inéluctable du « progrès« . On a envoyé Ségolène Royal au pôle Nord, avec des chiens de traineau, pour avoir définitivement la paix. Le Parti socialiste, disloqué, a été revendu au poids, au prix des pièces détachées. Retour sur une année palpitante, de A à Z…

A comme Alimentation

Il faut commencer sa journée par un petit déjeuner roboratif, manger quelques opposants à midi et souper d’un dissident. Voilà ce qu’on apprenait jadis dans l’école du KGB. Cette année, le site internet Russia Beyond a répondu pour nous à la question « Que trouve-t-on dans l’assiette de monsieur Poutine ? » Voilà quelques éléments de réponse en décrivant un repas typique du président « Dans le café répondant au nom de Sur le bord de la route, Poutine a commandé de l’oukha (une soupe de poisson), une tourte avec du caviar rouge, de l’anguille fumée et des blinis à la fraise. On apprend par ailleurs que le président Russe apprécie le Cognac du Daghestan« …Voilà. Il fallait que vous le sachiez. Qui tient la chronique de ce que mange Emmanuel Macron ? Vous l’avez vu manger d’ailleurs, Macron ? A mon avis il ne mange pas… il se recharge plutôt comme un smartphone. Ou une tablette…

B comme Beurre

Vendre du beurre aux allemands, sous l’occupation, ne dénotait pas un sens patriotique très poussé. Et maintenant ? On a beaucoup joué à la pénurie de beurre cette année.

C comme Calmos

On a aussi beaucoup balancé son porc. On a joué à me-too. Roman Polanski a été lynché en place publique, en place lubrique, comme tout un chacun. Un clitoris géant a été installé sur le campus de l’Université de Poitiers pour « revendiquer l’égalité homme/femme« . Durant un entretien épuisant à la radio, Laure Adler a prétendu que le summum de la féminité était Angela Merkel. Les féministes professionnelles ont cru bon de sauter sur les types qui avaient posté une photo sexy de Mireille Darc, le jour de sa mort, car… (je ne sais pas quoi au juste). On ne compte plus les péripéties de ce genre. En 1976, Bertrand Blier a réalisé un film fascinant avec Jean-Pierre Marielle et Jean Rochefort… On y voit deux amis fuyant comme la peste leurs compagnes féministes… Le titre ? Calmos.

F comme Feu

Comme chaque Saint-Sylvestre la France a vécu une transe absurde constituée d’alcool, de bonnes résolutions, de voitures brûlées, et de flics tabassés… Je ne vais pas vous mentir : j’ai été un peu inquiet. J’ai eu l’impression que les sociologues-de-progrès-qui-vont-dans-le-bon-sens ne nous donneraient aucune clé au sujet du lynchage des policiers à Champigny-sur-Marne ? Il y eu comme un grand silence… Sans ces voix de gauche éclairées par la Raison, comment savoir si cette violence imbécile et haineuse s’explique par l’urbanisme, les contrôles policiers à répétition, par la misère, par le RACISME, le néo-libéralisme, Nicolas Sarkozy (et oui…) la tempête Carmen, la tempête Eleanor ou la super-lune… ? Les sociologues étaient certainement tous aux sports d’hiver. Pas moyen de sortir de notre obscurité… Mais un miracle est arrivé (la période s’y prêtait) ! Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, a tempéré : déclarant que le réveillon « s’était bien passé ». Bon. Allez expliquer ça à la jeune gardienne de la paix passée à tabac. Quant aux voitures brûlées, ce grand et pathétique feu de joie banlieusard annuel, c’est une tradition ludique nous apprend longtemps après les faits le sociologue Michel Wieviorka. « C’est (aussi) vaguement l’expression d’une certaine contestation de ce qu’est la société », dit-il. De retour de Serre-Chevalier ? Tout est dans le « vaguement ». J’ai la souvenance d’un sociologue plus aventureux, lors des émeutes mémorables de 2005, qui avait expliqué à la télévision que les gamins qui brûlaient les automobiles de leurs voisins de palier prolo le faisaient pour protester contre ces « symboles phalliques de la société de consommation » que sont les voitures. Bon. Vivement la fin du monde.

G comme Gras

Après les fêtes vous avez peut-être quelques kilos à perdre. Je vous vois déjà enfiler votre jogging des mauvais jours, et faire le tour du quartier ; ou, pire encore, renouveler votre abonnement à la salle de sport, pour accéder à tout un panel de machines de torture… Alors qu’il est si simple de lier travail physique et spirituel… Un honorable correspondant de l’île de la Réunion m’informe du succès croissant des grand-messes « catho-fitness« … autrement dit de cours de fitness organisés devant le parvis d’églises, notamment de Sainte-Suzanne… 500 fidèles, de la religion des baskets, se sont par exemple réunis pour se déhancher sur des rythmes de zumba début novembre, tout en chantant les louanges de Jésus et du Père éternel. « Nous dansons pour le Seigneur, comme le grand roi David qui dansait de toutes ses forces devant l’Arche d’Alliance« , justifie le vicaire à nos confrères du Journal de la Réunion. D’autres « catho-fitness » seraient en préparation. Le phénomène n’a pas encore atteint la métropole, mais cela n’est qu’une question de temps… Cela ne peut me renvoyer qu’aux heures les plus sombres des cassettes d’aérobic chrétienne

H comme Humour

2017 : fini de rire ! On savait que certains sujets de plaisanterie étaient sensibles, voire glissants… Il est devenu évident, au cours de cette année pleine de gravité, de féminisme et de puritanisme qu’il convenait de bannir définitivement certains thèmes. Maintenant que les Français passent l’essentiel de leur temps sur le site du CSA pour dénoncer des « dérapages » et des propos « scandaleux », des gestes « déplacés » et des situations « scabreuses », il est des sujets interdits. Les pouvoirs du CSA seront d’ailleurs certainement très bientôt élargis, et l’institution pourra devenir un organe de régulation totale de la parole et du comportement. Ce qui constituera un progrès absolu.

A lire aussi: Féministe, antiraciste, égalitaire : la France vers le meilleur des mondes

L’animateur et humoriste Tex a fait les frais de cette tendance cette année, pour une blague bien malheureuse, mais bien insignifiante… Des excuses publiques – dans le plus pur style soviétique de la haute-époque – n’ont pas permis de le sauver, Tex a été écartelé en place publique. Il y aurait d’autres cas à signaler. Aux avant-postes du progrès, l’humoriste de gauche Océanerosemarie est venue nous expliquer, dans Libé, le B-A-BA-barbant de l’humour aligné : il doit être sage, cultiver l’empathie, et contribuer au grand Gloubi-boulga médiatique ambiant du vivre-ensemble imaginaire. La charge est dirigée immédiatement, par la comique, contre Charlie Hebdo, accusé encore et toujours de rire contre les musulmans. Le contentieux avec une certaine extrême-gauche remonte à loin… Comme si le journal n’avait pas encore assez morflé… En ces temps de progrès (laissez-moi rire), l’humour et l’ironie sont vus nécessairement comme des dérives cyniques d’esprits négatifs, persifleurs et, au fond, réactionnaires… C’est bien pour cela qu’il faut se replonger d’urgence dans les textes sacrés que nous ont laissé nos illustres pionniers, et notamment Pierre Desproges, dont nous célébrerons en 2018 les 30 ans de la disparition pour Dieu sait où… – d’ailleurs, si vous le retrouvez…

On croyait tout savoir sur Desproges. Son intégrale est parue en CD, en DVD, et sous la forme d’un livre volumineux de plus de 1000 pages ! Les chroniques radio, l’anti-encyclopédie du Cyclopède, les spectacles… tout est disponible partout. Le temps passe et l’œuvre de Pierre ne se démode pas, la voilà même devenue référence. Le ministre Gérald Darmanin cite Desproges en plein débat budgétaire à l’Assemblée nationale. La prose de Pierre a fait l’objet d’un colloque très sérieux en Sorbonne, durant lequel des rhétoriciens professionnels ont expliqué le pourquoi du comment scientifique de son humour. On craint une Panthéonisation prochaine du poète.

Divine surprise de 2017, la famille Desproges ouvre ses archives, et présente son Desproges ; c’est une grande bouffée d’air frais. Sous la forme d’un « beau livre » de plus de 300 pages, édité dans une maison dédiée (les Editions du Courroux, tout un programme !), Desproges par Desproges regorge de photos, documents et textes inédits. Tout commence par de la layette… « Je n’ai pas eu la chance d’avoir une enfance malheureuse », reconnaît d’ailleurs Pierre. L’enfance en Limousin. Le service militaire, moins drôle, en Algérie. Deux ans de vie de caserne… dont on ressort à minima antimilitariste, au pire misanthrope… Toute cette épopée intime est illustrée de dessins de Pierre, de photomontages loufoques, de poèmes à sa famille. Il imagine une lettre de Himmler à Landru. Le lendemain il écrit à une amie : « Tu sais pourquoi la vie est belle ? Parce que tout à l’heure, il y avait un magnifique clair de lune. Bien sûr, tu me diras qu’un beau clair de lune au-dessous d’une caserne, c’est indécent. Bien sûr. Mais comme je suis impudique et vicieux, j’en ai joui, de ce clair de lune… »

Plus tard Pierre a voulu être Brassens. Il a écrit des dizaines de chansons, et les a déposées à la SACEM. Commercial pour une fabrique de fausses poutres en polystyrène le jour, il écrivait ses douces mélopées la nuit : « Je suis un onaniste / et caresse en artiste / mon zobinet / Le soir au fond des draps » (ouh ouh…). Le frisson de l’écriture. Las de parcourir Paris avec sa guitare sans arriver à placer ses chansons, Pierre devint journaliste. C’est dans les colonnes du quotidien L’Aurore qu’il livre ses premières chroniques. Suivront des collaborations avec Charlie Hebdo, Pilote… Parmi les documents rares et inédits réunis dans ce volume, mentionnons de nombreux fac-simile d’articles de Pierre dans L’Aurore, à l’aube de sa carrière ; des documents rares sur quelques collaborations improbables de l’humoriste avec le cinéma, autour des films Signé Furax (1981) de Marc Siméon et surtout Nazis dans le rétro (1977) de Michel de Vidas et Richard Balducci (le film aurait circulé aussi sous le titre : Allez les verts !).

On retrouvera aussi mille autres documents permettant d’approcher le chaudron créatif desprogien : des notes pour le découpage des séquences télé de Monsieur Cyclopède, des coupures de presse qu’il mettait de côté pour alimenter ses chroniques, son travail sur les sketchs des one-man-shows…

Un fil rouge discret et touchant traverse le livre : la silhouette de la femme de Pierre, Hélène Desproges, elle-même disparue il y a une dizaine d’années… A la fois grand amour du poète, muse, et première fan. Une figure que l’on sent à la fois discrète mais omniprésente, dans le sillage d’un artiste attaché à ses jardins secrets et sa vie de famille. Sur la philosophie humoristique de Desproges, on soulignera cette déclaration du maître dans le quotidien lyonnais Le Progrès en 1985 – reproduite dans ce volume : « L’humour est forcément méchant. Quand un homme glisse sur une peau de banane, c’est comique. S’il meurt, c’est de l’humour ». Glorieuse époque ! Désormais les peaux de banane sont strictement interdites, pour des raisons de sécurité évidentes liées au « principe de précaution » ; et il est évidemment interdit de rire de la mort, comme de tant d’autres sujets…

La suite arrive bientôt sur Causeur.fr

Lire la suite