Mes chers lecteurs (un peu racistes sur les bords, si, si),

Avant de vous présenter mes vœux, je vais vous faire une douloureuse confidence. Je garde cela pour moi depuis tant d’années, mais là, il faut que ça sorte. A l’heure où la parole se libère enfin et que chacun y va de son couplet victimaire, je sens que c’est le moment. Voilà… comment vous dire ? Ce n’est pas évident, j’ai d’ailleurs le cœur serré rien qu’en y pensant. Bon bref, on verra ça plus tard.

La semaine dernière, un pote un peu corpulent, bien en chair, bon vivant… enfin on se comprend, a diffusé sur son mur Facebook une vidéo de Pierre Ménès, lequel fustigeait le racisme anti-gros. Un autre de mes amis a embrayé pour dénoncer le racisme anti-roux dont il est victime depuis son enfance ; les allusions, brimades et autres vannes peu subtiles à base de « poil de carotte » qui balisent son quotidien.

Pour la déconne, j’ai voulu lui répondre qu’il n’était pas à plaindre, que s’il avait vécu quelques siècles en amont, il aurait été brûlé illico sur la place du marché. J’ai in fine lâchement effacé mon message car, et c’est l’un des grands drames de ma vie… ça n’aurait encore faire rire que moi.

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Dans mon club de tennis, il y a un type efflanqué et taciturne qui déambule avec une jambe plus courte que l’autre – pas évident de jouer service-volée dans ces conditions – et que tout le monde surnomme « Dr House ». Ce sobriquet lui a été attribué par un de mes partenaires un peu bègue, qui souffre de ses difficultés d’élocution. Il me raconte régulièrement des anecdotes sur le sujet et les quelques rebuffades qu’il a pu essuyer, notamment auprès de la gent féminine. Les gens sont cruels. Comme, cerise sur le gâteau, il n’a désormais plus beaucoup de poils sur le caillou, « Dr House » lui lance souvent «  b… b… bien jou… joué Ko… Kojak », après un ace ou une belle amortie.

Le jour de l’an, j’ai disputé un double acharné avec Titi, Guy et Louis, mes vieux copains d’enfance. Le premier est garagiste, l’autre journaliste et le dernier juge pour enfant. Le nom de famille de mon ami journaliste, c’est George. Depuis une vingtaine d’années, il vit de moins en moins bien les balourderies fréquentes sur son patronyme. Après notre match, on a tous été boire un coup au club-house. De l’autre côté du bar gisait « Sue Ellen ». Enfin, c’est comme ça qu’on surnomme entre nous la femme du président du club. Emile, le patron du restau, s’est joint à notre petit groupe et, comme souvent dans ces cas-là, on a commencé à parler de cul. Au bout d’un moment, je ne sais plus trop comment, la conversation a bifurqué sur la lâche agression des policiers à Champigny/Marne.

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Emile, soutenu par Titi, dont le frère est CRS, est monté dans les tours et a tonné que ce sont toujours les mêmes qui posent problème, qu’il faut les expulser du territoire, que nous sommes faibles. Outré, Guy a rétorqué « pas d’amalgame » tandis que Louis s’est demandé si Emile n’est pas un peu raciste sur les bords, avant de se lancer dans un vibrant plaidoyer sur le thème : l’immigration, une chance pour la France. Du coup, j’ai dû séparer Emile et Louis qui étaient à deux doigts d’en venir aux mains. « Sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de con », chantait Brassens…

Le calme revenu, Titi m’a demandé mon avis sur le sujet. Une goutte de sueur sur le front, j’ai bafouillé que l’immigration peut en effet être une chance… à condition que nous ayons les moyens d’intégrer les nouveaux venus. Et surtout, que ceux-ci partagent nos valeurs et souhaitent s’intégrer. Louis m’a expliqué que c’est une question de volonté politique et que mes réserves sur le sujet font le jeu des réactionnaires, déjà nombreux dans ce pays. Emile, lui, m’a traité de « mou du gland ». J’en ai profité pour commander un second verre de sirop d’orgeat.

Le patron du restau a de nouveau cassé l’ambiance en s’insurgeant contre le racisme anti-blanc et anti-flic qui règne dans les banlieues. Il aurait pu ajouter l’antisémitisme, le sexisme et l’homophobie, mais il n’y a pas pensé. Guy a aussitôt argué que toutes les formes de racisme sont inadmissibles. Toutes, sans exception. Y compris celles sur le sexe ou l’orientation sexuelle des gens, car il y a encore beaucoup de progrès à faire sur ce sujet.

– Même le racisme anti-rouquin, anti-gros, anti-moche ou anti-bègue, ai-je demandé innocemment ?

– Tous les racismes, tous les mépris et toutes les discriminations sont condamnables, m’a répondu d’un air solennel Guy, y compris tout ce qui concerne le physique.

– Tout ce qui s’attaque à la déficience mentale, ou même à la bêtise et au manque d’intelligence également ?

– C’est tout aussi méprisable.

– Mais si le racisme est condamnable, comme tu le soulignes à juste titre, et relève d’un raisonnement stupide et méprisable qui essentialise et hiérarchise les hommes selon leur appartenance ethnique… (j’ai dégluti et repris mon souffle) euh… bon, pour le dire plus simplement : si le raciste est un crétin, que doit-on penser de la stigmatisation des crétins ? Avec ta logique, si l’on pousse le curseur trop loin dans la victimisation et qu’on élargit à ce point le champ des racismes, est-ce qu’on ne devient pas tous à la fois racistes et victimes de racisme ? Du coup, n’est-on pas en train de vider ce mot de sa substance, de voir des racistes à chaque coin de rue ?

Guy et Louis se sont regardés quelques secondes, puis sont partis au vestiaire pour y prendre leur douche. C’est bizarre, ils prennent toujours leur douche ensemble ces deux-là. Je me demande si… Emile, lui, est parti servir d’autres clients en bougonnant. Je me suis retrouvé seul avec mon ami garagiste.

– C’est vrai qu’en poussant cette logique à « donf », a souri Titi, on va pouvoir dresser une statue à Ribéry parce que lui, il cumule toutes les discriminations possibles. Il s’est même converti à l’islam !

– Tu ne crois pas si bien dire. Anne Hidalgo a prévu d’ériger une stèle à son image rue des Martyrs, à côté de celle de Che Guevara

– Incroyable ! Cela ne m’étonne pas d’elle, a réagi mon Titi, qui prend décidément tout au premier degré.

Je l’aime bien Titi. Lui aussi discrimine régulièrement, notamment lorsqu’il se moque de moi après un coup-droit raté en me balançant que décidément, j’ai deux mains gauches. Je fais partie des 16 % de gauchers dans le monde victimes de ce genre de brimades. Je l’aime bien Titi, même si c’est vrai qu’un type qui écoute Freddy Mercury en boucle, boit du lait et s’habille encore en 2018 avec un survêt moule-bite des années 1970, j’ai toujours trouvé ça suspect…

Mais là où désormais il m’agace, c’est quand il m’appelle « Crudité ». Je dois vous faire une confession : je suis végétarien, je ne mange pas de viande. Depuis longtemps. Pas spécialement par hygiène de vie ou motivé par je ne sais quel concept idéologique. Non, tout simplement par empathie. Juste une question de sensibilité personnelle. J’ai toujours ressenti une tendresse presque innée envers ceux que Victor Hugo ou Georges Clemenceau désignaient comme « nos frères d’en-bas ». Gamin, je cachais la tapette à mouche chez mes grands-parents au grand dam de Papichou et me battais dans la cour de récré avec un gars de ma classe qui s’amusait à arracher les ailes des papillons. Instinctivement, un lapin, j’ai plus envie de le caresser que de lui tirer dessus. Bref, je fais partie des 5 % de végétariens en France. Une minorité trop souvent ignorée.

Depuis tant d’années, on me pose des questions, tantôt amusées, tantôt dédaigneuses, sur mon régime alimentaire, voire sur ma sensiblerie. Depuis tant d’années, je passe pour le vilain petit canard de la tablée lors des dîners de groupe. Combien de fois (2476 fois peut-être) ai-je entendu dire, l’air narquois : « Mais si tu manges des œufs, ça veut dire que tu manges aussi des poussins. »

Des années que l’on m’appelle « Crudité ». Alors c’est vrai qu’avec mon patronyme, ce surnom est plutôt bien trouvé et m’a souvent fait sourire. Mais plus maintenant, c’est terminé. Je ne rigole plus. Prisonnier d’une époque où l’on ne peut plus rire qu’avec des pincettes, où une main sur les fesses devient potentiellement un viol et une blague un peu lourde un scandale, où chacun est une victime potentielle, où l’on a même créé un secrétariat d’État aux Victimes et une Dilrah1, moi aussi je veux rejoindre le troupeau et tiens désormais à dénoncer un racisme dont on ne parle jamais : le racisme anti-végétarien.

Même dans Causeur, je lis parfois des articles où l’on se gausse des végans et autres mangeurs d’herbe. Il serait d’ailleurs temps que les pouvoirs publics prennent conscience de ce fléau, et je pèse mes mots, en créant notamment des places de stationnement spécialement dédiées aux végétariens à l’instar de celles dévolues aux handicapés. Cela m’éviterait accessoirement de chercher pendant trois plombes un endroit où me garer quand je rentre chez moi, le soir.

Allez, bonne année quand même bande de racistes !

 

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