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Et aujourd’hui, où est Charlie ?

Et aujourd’hui, où est Charlie ?
Charb dans les bureaux de "Charlie Hebdo", octobre 2014 /LUC MONNET

Trois ans après, la France a toujours mal à Charlie. Pourtant, aujourd’hui, la ligne de fracture n’est plus si nette. Les musulmans ne sont pas descendus dans la rue pour soutenir Tariq Ramadan et Plenel n’a ému personne dans son rôle de Calimero des salons. En même temps, des dizaines de journalistes et autres personnalités vivent toujours sous haute protection policière pour échapper aux fatwas.


Le 30 novembre dernier, Charlie Hebdo fêtait ses 25 ans dans une salle de l’Est parisien dont l’adresse est tenue secrète – peut-être resservira-t-elle. Pour y accéder, il fallait, paraît-il, monter patte blanche et pas qu’une fois. Dans l’assemblée, il y avait autant de flics que de copains – il est vrai que les flics sont un peu devenus des copains : vivre les uns sur les autres, ça crée des liens, ou alors une affreuse sensation d’étouffement (et le plus souvent les deux). L’ambiance était mêlée, comme elle l’est toujours depuis ce 7 janvier fatal, et comment ne le serait-elle pas quand les absents sont aussi présents que les présents ? Après quelques verres, beaucoup avaient certainement l’impression que Charb, Cabu ou Wolinski allaient débouler, un verre à la main, une blague aux lèvres.

Trois ans ? Trente ans !

Bien sûr, ces sacripants ne se sont pas montrés. Parmi ceux qu’on est bien obligés d’appeler des survivants, quelques-uns ont quitté le bateau plus ou moins fâchés. Trois ans après le jour où 12 personnes furent assassinées et 11 autres blessées, dont quatre grièvement, par un diabolique duo d’islamistes, un journal de déconneurs et de gribouilleurs, comme disait Charb, qui se bagarre contre ses démons pour continuer à rigoler, doit vivre sous haute protection (qu’il finance en grande partie à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois). La plupart des membres de la rédaction, mais aussi les anciens comme Philippe Val, sont accompagnés en permanence par deux anges gardiens, les plus exposés ayant « droit » à cinq ou six policiers et à une voiture blindée. Pour rencontrer un informateur, un vieux pote ou une maîtresse cachée, ou simplement pour flâner, il y a plus agréable. Fabrice Nicolino, Charlie canal historique, en parle évidemment mieux que je ne saurais le faire. En tout cas, ce n’est pas marrant d’être un symbole.

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En réalité, cette histoire n’a pas commencé en janvier 2015, mais le 14 février 1989. Ce jour-là, sur Radio Téhéran, c’est l’ayatollah Khomeini himself qui prononce la fatwa réclamant l’exécution de l’écrivain blasphémateur et apostat (n’est-ce pas contradictoire ?) Salman Rushdie. « Au nom de Dieu tout-puissant. Il n’y a qu’un Dieu à qui nous retournerons tous. Je veux informer tous les musulmans que l’auteur du livre intitulé Les Versets sataniques (…) aussi bien que ceux qui l’ont publié ou connaissent son contenu, ont été condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu’ils les trouvent, afin que personne n’insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C’est la volonté de Dieu. » Cela fera bientôt trente ans que Salman Rushdie vit sous protection policière. En juin 2017, dans un entretien à L’Obs, il dénonçait « l’aveuglement stupide », face au djihadisme, d’un Occident affirmant que « cela n’a rien à voir avec l’islam » et se désolait de voir « Marine Le Pen analyser l’islamisme avec plus de justesse que la gauche ». Étonnant que Mediapart n’ait pas publié un grand texte pour dénoncer ce facho.

Philippe Val, lui, n’a pas été condamné par une fatwa en bonne et due forme, mais par un déluge numérique de haine et d’appels au meurtre. Pour lui, l’existence sous protection a commencé en février 2006, à une époque où la merveilleuse promesse des réseaux sociaux était déjà plus qu’en gestation – quoique bien moins terrifiante qu’aujourd’hui, où cet égout planétaire fait la loi. Le 7 février, avant même que le journal soit disponible en kiosque, la une de Charlie Hebdo embrase le monde musulman et déclenche en France une empoignade généralisée entre pro et anti-Charlie. En soutien au journal danois Jyllands-Posten, lui-même objet d’une violente campagne pour ses caricatures de Mahomet parues en septembre 2005, le numéro de Charlie daté du lendemain reproduit en une et en pages intérieures les caricatures danoises et d’autres, réalisées par les collaborateurs du journal. Le 7, avant de se rendre au palais de Justice pour le procès en référé avec demande de saisine que lui intente le CFCM, Val est convoqué au ministère de l’Intérieur où on lui dit que sa vie est en danger[tooltips content=” Pour un récit détaillé de la genèse de l’affaire des caricatures et du rôle qu’y joua Jacques Chirac, lire “L’humour rend aveugle. L’histoire oubliée des caricatures de Mahomet”, entretien avec Daniel Leconte et Philippe Val, n°21, février 2015″]1[/tooltips]. Il en ressort sous bonne escorte.

Nous n’avons rien fait ou si peu

On peut toujours fantasmer sur ce qui se serait passé si toute la presse de France, voire du monde qui se dit libre, avait emboîté le pas à Charlie. Les adeptes de la soumission répondront que nous aurions eu encore plus d’attentats. Peut-être. Au moins aurions-nous vendu chèrement notre peau au lieu de laisser un petit canard blagueur aller seul au front, une cible dessinée sur le cœur. Et peut-être que, si nos chers djihadistes, comme disait Muray, avaient compris qu’il ne s’agissait pas de jouer les éléphants dans un magasin de porcelaine où les propriétaires avaient déjà tout saccagé, mais que ceux-ci (c’est-à-dire nous) s’apprêtaient au contraire à défendre fièrement leur petite boutique et leur liberté chérie, ils n’auraient pas suscité tant de vocations et recruté tant d’admirateurs. Devenir un héros en combattant un édredon, c’est trop tentant pour les âmes faibles.

Nous n’avons rien fait ou si peu. Heureusement, en mars 2007, la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris relaxait Charlie et sauvait, avec le droit sacré de bouffer du curé de toute obédience, l’honneur du pays du chevalier de La Barre.

D.R
D.R

Au cours des années suivantes, la protection de Val et celle de la rédaction fluctuent au gré de l’estimation (ou plutôt de la sous-estimation) du danger et de l’agitation de l’islamosphère. Le 31 octobre 2012, alors que la victoire d’Ennahda douche les espoirs des benêts qui croyaient à un Printemps arabe laïque, les petits farceurs de Charlie (alors dirigé par Charb) rappellent Mahomet à la une et se rebaptisent Charia Hebdo. Dans la nuit du 1er au 2 novembre, un incendie criminel ravage les locaux du journal, où l’on voit, pour la première fois, le spectacle devenu familier depuis de politiques et people en tout genre proclamant le visage grave que leur détermination est totale. Pour Charlie, c’est une vie nomade qui commence dans des appartements anonymes vaguement sécurisés. L’émotion retombe vite. Après tout, ces irresponsables ne cherchent-ils pas les ennuis en plus de poux dans la tête du prophète ? Dans les médias et dans les cercles du pouvoir hollandais on préfère alors fustiger les réactionnaires et les islamophobes que se prendre la tête avec la sécession culturelle qui dresse contre leur pays un nombre alarmant de jeunes Français, ou avec l’antisémitisme qui gangrène les territoires perdus. Nos gouvernants se cachent donc les yeux avec le ravissement des enfants qui croient que ce qu’ils ne voient pas n’existe pas. Et au passage, on oublie les menaces qui pèsent sur Charlie.

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Le 7 janvier 2015, alors qu’on ne sait pas encore avec précision qui est mort et qui a survécu, Val reçoit un appel de la police : « Ne bougez pas, on vient vous chercher. » Aujourd’hui, ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à ne pas pouvoir se déplacer librement dans leur propre pays. Nous ne devrions pas décolérer. La vue de femmes et d’hommes en armes gardant des lieux où l’on est censé débattre entre gens d’accord pour le désaccord, comme un studio de télévision ou un amphithéâtre, ne nous surprend même plus. Comme s’il était normal que la liberté ait besoin d’une protection policière.

Esprit du 11 janvier, es-tu là ?

Il serait obscène de déplorer que la mort d’une escouade de fouteurs de merde n’ait « servi à rien » – à quoi diable aurait-elle servi, sinon à nous mettre sous le nez nos lâchetés et renoncements ? –, mais on peut se demander ce qu’il est advenu du fameux « esprit du 11 janvier ». Ne soyons pas rétrospectivement gogos. Ce jour-là, on s’est passablement payé de mots, parce qu’on avait envie de se raconter la belle histoire de la France indomptable, prête à tout pour défendre le droit imprescriptible de l’esprit humain d’explorer les pistes qu’il lui plaît, y compris en heurtant le bon goût, la bienséance et la susceptibilité de toutes les communautés ronchonnes de la Terre. Dès le lendemain, on savait qu’on ne s’était pas tous raconté la même. Peu à peu, on a oublié qu’ils étaient morts, tout de même, pour avoir osé se payer la tête de Dieu et de tous ses saints réunis. Emmanuel Todd nous a expliqués que tout ça, c’était juste pour le plaisir de dire du mal de la « religion des dominés ». Au fil des attentats perpétrés au nom de l’islam, d’autres villes brisées, d’autres visages de victimes, d’autres noms de tueurs, d’autres discours lénifiants avec nounours et bougies ont évincé, dans notre mémoire, les unes au vitriol de Charb et de Cabu, le « journal irresponsable » (et vide), riposte tordante à ceux qui les accusaient de jeter de l’huile sur le feu. Mais à chaque une du nouveau taulier Riss remettant les pieds dans le plat de l’islam radical, les porte-flingues du parti de l’Autre nous ont invités à composer avec la susceptibilité musulmane afin de rallier la majorité silencieuse au combat contre le djihadisme – comme si celui-ci ne commençait pas, justement, par un pied-de-nez aux ombrageux et aux froissés. « Islam, religion de paix… éternelle » : le génial dessin publié au lendemain de l’attentat de Barcelone n’a pas fini de me faire poiler. Il a, bien entendu, donc suscité, outre les éructations des fanatiques, les blâmes consternés de divers curés de gauche, beaucoup plus sévères pour cette « provocation » que pour les crimes auxquels elle répliquait dans le salutaire exorcisme du rire. (Dans le genre noir, j’ai aussi beaucoup aimé « Papa où t’es ? ici ! ici ! et là aussi ! » après l’attentat de Bruxelles.)

Les anniversaires sont propices aux examens de conscience. Trois ans après, où en sommes-nous ? Qu’avons-nous appris ? Qu’en est-il de nos précieuses libertés ? La réponse est finalement plus contrastée que ce qu’on croirait. Pour la commodité de l’analyse, on distinguera deux fronts, qui ne sont pas sans rapport. Le premier concerne, bien au-delà de Charlie, l’humour en général ou plus précisément, le droit de déconner sur tout. À l’évidence, nous avons perdu ce combat, face non pas aux tueurs islamistes, mais aux hordes lyncheuses du politiquement correct dopées au numérique, peut-être encore plus dangereuses, à long terme, que les premiers pour l’humanité de l’espèce.

En revanche, nous sommes peut-être en train de gagner le droit de voir les fractures françaises et de nous attaquer à ce qui les cause. Sur le front du combat politique et culturel contre l’islam radical, l’élection d’Emmanuel Macron aura peut-être ouvert une nouvelle ère. Il est vrai que, dans la dénégation, il était difficile d’égaler François Hollande. À en croire l’un de ses visiteurs du soir, le président aurait pris conscience de la gravité du problème, d’où sa fermeté nouvelle vis-à-vis de l’immigration (dont les flux actuels ne peuvent qu’aggraver considérablement la crise de l’intégration). Alain Finkielkraut se souvient de l’ambivalence constitutive du président quand il entend le député marcheur Aurélien Taché employer le charabia terranoviste et renvoyer dos à dos Charlie et Mediapart, mais il n’exclut pas d’être pris à contrepied : « Alors que les “assoces” sont vent debout contre lui, jusqu’où ira-t-il ? En tout cas, pour l’instant, il joue l’opinion contre les faiseurs d’opinion. Je m’en félicite. » Plus encore qu’à l’Élysée, c’est au ministère de l’Éducation nationale qu’un air nouveau souffle dans quelques bronches. Il y a deux mois, une conférence de Philippe Val dans une université parisienne a été déprogrammée à cause des piaillements du CCIF (le Comité contre l’islamophobie en France, l’une des officines où se mitonne la haine de la France et du pluralisme) et de membres de Sud Éducation. Jean-Michel Blanquer a pris son téléphone et exigé la tenue de la conférence. « Ce n’est pas sous Najat qu’on aurait vu une telle réaction », s’enchante Val.

Trois ans après, Plenel se prend pour Manouchian…

Le vent tournerait-il pour de bon ? Dans la bataille idéologique qui s’est ouverte avec fracas le 7 janvier 2015, et qui n’oppose pas la droite à la gauche ni les musulmans aux autres français, mais le Parti de la soumission, de l’accommodement et de la repentance au Parti du sursaut, du blasphème et de l’esprit français, l’activisme laïque de grandes gueules de gauche réunies autour de Manuel Valls et du Printemps républicain contribue à changer le rapport des forces. Face à l’islamisme, il y a une France et même une gauche insoumise. Ce n’est pas chez Mélenchon et « la militante antisémite… pardon antiraciste » Danièle Obono que se trouve cette dernière.

Pour le dernier épisode, peut-être le plus décisif, Charlie Hebdo a encore été à la manœuvre, avec sa une sur « Tariq Ramadan, le sixième pilier de l’Islam », suivie par celle représentant Plenel se bouchant les yeux, les oreilles et la bouche à l’aide de sa moustache. La sur-réaction de l’intéressé a abouti à la déconfiture de tout le camp islamo-gauchiste. Comme l’observe Philippe Val, cette fois, beaucoup d’islamo-couillons qui n’aimaient pas qu’on attaque le prophète des autres – et, espérons-le, un nombre significatif de musulmans –  se sont dit que si on ne pouvait même pas se payer la fiole de Tariq Ramadan sans être menacé et insulté, il fallait réagir.

Si le parti de l’Autre a pris de sérieux coups, il n’a pas rendu les armes et pavoise même dans certaines universités. L’inversion accusatoire qui structure le discours islamo-gauchiste – en gros, ces islamophobes de Charlie l’ont bien cherché… – court toujours dans nos territoires perdus où il ne fait pas bon contester la loi du groupe. Quoi qu’en dise Plenel, le droit au blasphème sera une conquête avant tout pour les musulmans.

En attendant, on aurait tort de réduire l’épisode Charlie-Mediapart à une guerre picrocholine. En 2014, Edwy Plenel était tellement outré qu’un académicien (suivez mon regard) ait pu dire qu’il y avait un problème de l’islam en France, qu’il en a écrit tout un livre intitulé Pour les musulmans, dont la lecture aujourd’hui vaut son pesant de cacahuètes. Pour une partie de la France des médias et de celle des mosquées, il faisait alors figure d’oracle. Quelques jours après le 7 janvier 2015, il pérorait sur le fait que les principaux problèmes de la France avaient pour nom Finkielkraut et Zemmour. Beaucoup l’écoutaient encore. Mais quand, en novembre 2017, il se prend pour Manouchian parce qu’il est vexé par un dessin, même ses fidèles semblent penser qu’il a pété une durite. Que notre cher Edwy Plenel ait le droit de proférer toutes les conneries qu’il veut est l’un des charmes de notre beau pays. Qu’il y ait de moins en moins de monde pour les prendre au sérieux est l’une des meilleures nouvelles de l’année écoulée.

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Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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