Nous avons inventé la photographie et nous l’avons presque oublié. Avec Nicéphore Niépce, la France a pourtant donné au monde bien davantage qu’une technique: une nouvelle manière de regarder. De la première image de l’histoire aux clichés qui saturent aujourd’hui nos écrans, retour sur une invention qui a changé notre rapport au réel.

En France, nous aimons nous déprécier par rapport aux autres peuples, qui nous semblent meilleurs : aussi bien, nous manquons de confiance en nous. On reconnaît de bon gré que notre histoire est magnifique, de Clovis à Louis XIV, jusqu’à Napoléon et de Gaulle aussi. Et pourtant, dès qu’il s’agit de dire du mal de soi, le Français se distingue. Nous ne savons pas ou refusons de nous mettre en valeur. Autrefois, le ministre-écrivain Alain Peyrefitte, homme pourtant doté d’une grande capacité, avait écrit un best-seller au titre ravageur : Le Mal français. Pour Peyrefitte, tout était à refaire en France. Même Louis XIV en prenait pour son grade, que l’académicien se permettait de remettre en question sévèrement à cause de ses dépenses somptuaires pour les arts. Alain Peyrefitte aurait voulu une meilleure « gouvernance », aurait-il dit de nos jours. Mais une France sans château de Versailles serait-elle encore la France ?
L’inventeur de la photo était français
C’est un peu la même chose avec l’inventeur de la photographie, Nicéphore Niépce. Il est, encore de nos jours, extrêmement peu apprécié ; son nom, en général, ne dit rien à nos contemporains. Et, en tout cas, personne ne sait de manière sûre que, comme les frères Lumière pour le cinéma, l’inventeur de la photo était français. Niépce avait réalisé très précisément une « héliographie » (de hélio, soleil) avec un titre bizarre : Point de vue du Gras. Cela semblerait dater de 1827, d’après les dernières recherches. Cette image a été longtemps perdue, puis retrouvée par un historien en 1952. Elle est conservée aujourd’hui aux États-Unis, à Austin (Texas). On se demande ce qu’elle fait là-bas ! Comme si les pouvoirs publics en France s’étaient complètement désintéressés de cette œuvre essentielle. S’il y a désormais des images partout sur la planète, c’est grâce ou à cause de Nicéphore Niépce, citoyen français, mort trop tôt pour bénéficier réellement des fruits de sa prodigieuse invention.

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Une histoire passionnante
L’histoire de la photographie, il faut le souligner, est d’un très grand intérêt. C’est un peu comme pour le cinéma. Godard l’avait bien montré, en réalisant une admirable série de films, ses Histoire(s) du cinéma, comme pour insister là-dessus de manière hyperbolique. Les considérations historiques nous en disent beaucoup, assurément, même si l’esthétique du cinéaste d’À bout de souffle a pu déstabiliser le spectateur (mais pas moi). La photographie, quant à elle, sert de la même façon à « penser » avec un appareil qui médiatise les apparences. Elle a eu ses historiens, et même ses historiens-philosophes ; ainsi Walter Benjamin, auteur d’un texte intitulé Petite histoire de la photographie (1931). On pourrait aussi parler de la Nouvelle histoire de la photographie de Michel Frizot (1994), mais ce monument a déjà passablement vieilli. L’image est ce qui n’arrête pas d’être en mouvement. On ne fige pas cet art de l’éphémère.
Une technique essentielle
Revenons à Niépce. Il naît à Chalon-sur-Saône en 1765. Il appartient à cette puissante génération de scientifiques qui accompagneront la Révolution puis l’Empire avec un double dessein précis : la recherche scientifique de pair avec l’innovation technique. C’est en 1816 que Niépce commence ses travaux sur la photographie. Il a des intuitions remarquables et obtient un de ses premiers résultats avec son Point de vue du Gras. « Point de vue » signifie « scène photographiée », et le « Gras » était tout simplement le nom de sa propriété. En quelques mots, je vous rappelle le procédé par lequel il est parvenu à faire ce qu’il nomme une « héliographie ». Niépce a étalé sur une plaque d’étain du bitume de Judée et a placé celle-ci à l’intérieur d’une camera obscura munie d’une lentille. Le tout est ensuite exposé à la lumière du soleil, qui durcit les zones éclairées du bitume. Puis, au bout d’un temps assez long, Niépce plonge la plaque dans un bain composé avec du « révélateur », pour dissoudre le bitume resté dans l’ombre et donc mou. Les zones non solubles fixent l’image sur le support. C’est un procédé d’une simplicité essentielle. Lorsqu’on contemple le résultat, une fois l’opération terminée, les yeux perçoivent la plaque elle-même, qui laisse apparaître des reliefs. Cela nécessite qu’elle soit bien éclairée. On est à la fois loin et proche de ce qu’est devenue la photographie de nos jours. Le principe y est, cependant, et c’est Niépce qui l’a découvert.
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Dans une belle collection de poche
Vous trouverez tous ces éléments, et d’autres, dans un livre qui vient d’être édité par Actes Sud dans son excellente petite collection « Photo poche » à moins de 15 €. Ce livre avait déjà paru, mais il était épuisé. Sa réimpression présente a donné l’occasion de le compléter par des textes inédits et des illustrations nouvelles. Notamment, il est passionnant de voir l’intérêt de Niépce pour la gravure. Certaines sont représentées ici et forment une chaîne qui aboutira à l’invention de la photographie. L’intuition de Niépce était que le procédé utilisé dans la gravure pourrait trouver son application quand il s’agirait de reproduire des photographies en grand nombre. Après la mort de Niépce, c’est son associé Daguerre qui mettra au point le procédé.
Une valeur artistique
Plus que les mots peut-être, ce sont les images, très bien choisies, qui, dans ce petit livre, font comprendre l’invention extraordinaire de Niépce. Le Point de vue du Gras, reproduit en couverture, devrait être la photo de chevet de tout photographe. La regarder, ne serait-ce que cinq minutes par jour, vous lave l’œil et l’esprit. Michel Frizot, l’historien que j’évoquais plus haut, défendait l’idée que le Point de vue du Gras était surtout un marqueur de progrès sur le plan technique, mais qu’il était dépourvu de valeur sur le plan artistique. Beaucoup de spécialistes ou de critiques d’art pensent cependant aujourd’hui que l’héliogravure de Niépce a aussi une valeur artistique en tant que telle. Michel Frizot ne ressentait peut-être rien devant cette image, qui nous provient pourtant des limbes du temps, comme un vieux fossile retrouvé…
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L’étude de l’histoire de la photographie, la fascination qu’on peut facilement ressentir pour Niépce, ou pour Daguerre (un autre Français), tout cela nous permet de comprendre la grandeur d’une image, d’une vraie image, d’une icône. Autre chose qu’un cliché de paparazzi. Il y faut du recueillement, indubitablement, comme dans le texte de Samuel Beckett L’Image, qui se termine par : « la langue rentre la bouche se referme elle doit faire une ligne droite à présent c’est fait j’ai fait l’image ». La photographie, ou disons l’image, nous permet cette ligne droite. Nous touchons là au spirituel dans l’art. Godard, encore lui, disait, reprenant un verset de saint Paul (1 Co 15) : « L’image viendra au temps de la résurrection. » C’est la même idée, toujours, avec un enjeu de taille pour les plus exigeants : sauver son âme/image…
Nicéphore Niépce, introduction de Sylvain Besson. Éd. Actes Sud, coll. « Photo Poche » 144 pages
Samuel Beckett, L’Image, Éd. de Minuit, 1988, 18 pages.
À signaler le catalogue de la nouvelle et très attendue exposition « Photographies japonaises » à la BNF, qui débute ces jours-ci. Il couvre la pratique photographique au Japon de 1945 à nos jours. Les photos, choisies dans le fonds très riche de la BNF, sont magnifiques. Il y a aussi quelques textes, à visée sociologique ou historique, que je n’ai pas lus, ainsi que des notices. Éd. BNF, 223 pages.
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