Pendant 105 minutes, Monsieur Nostalgie s’est cru en 1959 et il s’est senti dans son biotope. Pourquoi faut-il absolument voir Nouvelle Vague de Richard Linklater (disponible désormais en streaming ou en VOD) couronné de quatre César qui raconte le tournage d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard ?
En préambule, Nouvelle Vague est un film de cinéma sur le cinéma qu’il faut voir au cinéma. Après l’obtention de quatre César fin février, notamment celui de la meilleure réalisation et de la meilleure photographie, certaines salles l’ont reprogrammé pour une expérience réellement immersive. La fiction vient alors percuter la réalité historique, l’onde nostalgique nimbe chaque centimètre de cette pellicule.
Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo reprennent vie, rue Campagne-Première, dans leur insouciante marche vers la gloire. Faute de grand écran, à la maison, chez vous, Nouvelle Vague se laisse regarder non pas comme un film documentaire, patrimonial, cinéphilique et verbeux mais comme un horizon nouveau pour les générations nées après 1959. Celles qui n’ont connu que les lamentations et les regrets. Une société, des Hommes et des attitudes, des réflexes et des pensées, s’ouvre à nous et nous sommes éblouis par leur miroitement. C’était donc ça, la fin des années 1950, dans une France en guerre qui ne disait pas son nom, dans un Paris primesautier pavé de noir et blanc, et dans la rédaction des Cahiers du cinéma où de jeunes théoriciens poseurs, repus de salles obscures, ratiocineurs et géniaux ; ils s’appelaient Truffaut, Chabrol, Rivette, Rohmer ; réinventaient un art assurément majeur sous l’œil bienveillant de Rossellini et de Bresson.
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Nouvelle Vague de Linklater capture l’instantané d’une époque fugueuse et lointaine, le mouvement d’une émancipation, la ronde des contraires, une tarentelle désordonnée qui aboutira à un « chef d’œuvre ». Au fond, les problèmes techniques, rhétoriques, scénaristiques, les relations entre le réalisateur et ses acteurs, entre le réalisateur et son producteur, toute cette révolution en marche que fut la construction d’un premier film en 20 jours de tournage, va bien au-delà d’une leçon de cinéma. Nouvelle Vague est libre et frondeur, ambitieux et évident, intellectuel et compréhensible par tous, il redonne foi en son pays. Quand le doute vous empêche d’avancer, quand le spectacle désolant de l’actualité colore votre moral, Nouvelle Vague est un antidote de premier secours. Il dit, il raconte, il expose ce que notre exception culturelle, largement boursouflée de nos jours, avait d’insolente et d’entraînante. Le monde entier nous regardait avec une forme d’admiration et avait l’air de dire : Chapeau les artistes !
Nouvelle Vague n’est pas un film sur la mécanique d’un système, sur la concrétisation d’un rêve de critique qui passe d’une idée non écrite aux travaux pratiques ; au contraire, Nouvelle Vague est une idée de la France d’avant, une idée pérenne, une idée que l’art est un puissant dérégulateur commun, qu’il est une manière de s’affranchir et aussi de se révéler. Dans une époque boueuse et mouvante, Nouvelle Vague nous remet les idées en place, nous entrons dans un état virginal où tout était possible et où finalement, un Suisse énigmatique et joueur, sur un va-tout, par son obstination et son inflexibilité, trouvera une voie étrange et fascinante de filmer, d’approcher l’insaisissable ondulation du quotidien. Pourquoi ce film d’époque, en costume, tout en allégresse et en virtuosité, nous séduit-il autant sur un cas d’école susceptible d’intéresser uniquement des étudiants en cinéma ? Parce que Nouvelle Vague nous montre une autre France, une France décomplexée, cette irrévérence joyeuse a disparu ; on y respire enfin le souffle d’une nation portée par l’éclat et la rupture, sous le potache se niche la complexité de l’Homme. Nous avons perdu cet appétit de vivre. Nouvelle Vague, c’est un bain de jouvence. Dans les rues de Paris, les Dauphine et les 403 prennent la pose, elles sont éclipsées parfois par l’apparition d’une longue et discordante américaine.
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Godard (Guillaume Marbeck) n’interagit que par citation allusive et provocations salutaires. Belmondo (Aubry Dullin) est d’une décontraction souveraine, son naturel éclabousse et, en outre, il se révèle un bon camarade comme avec ses copains du Conservatoire. Raoul Coutard (excellent Matthieu Penchinat) a l’aplomb amusé du sergent de la Coloniale. Et puis, il y a Jean (Zoey Deutch), avec ou sans le Herald Tribune, avec ou sans marinière, elle est de ces beautés qui troublent et enchantent, qui nous dépossèdent et qui nous accompagnent longtemps après.
Disponible sur Canal VOD.




