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Affaire Steve Biko : les fantômes de l’apartheid

De l’enquête bâclée de 1977 à la réouverture du dossier en 2025, la mort du militant anti-apartheid continue de hanter la justice sud-africaine


Affaire Steve Biko : les fantômes de l’apartheid
L'ancien président sud-africain Jacob Zuma s'adresse aux médias à Pretoria, en Afrique du Sud, mardi 12 septembre 2017, à l'occasion du 40e anniversaire de la mort du militant anti-apartheid Steve Biko (à l'arrière-plan). © AP/SIPA

Près d’un demi-siècle après la mort de Steve Biko dans les geôles de l’apartheid, la justice sud-africaine rouvre son dossier. Figure de la « Conscience noire », Steve Biko demeure un symbole majeur de la lutte contre le régime de ségrégation. L’enjeu est désormais de déterminer si les responsables de sa mort peuvent enfin être poursuivis.


C’est une affaire qui hante encore l’Afrique du Sud. Le 12 septembre 1977, l’annonce de la mort de Steve Biko fait l’effet d’un coup de tonnerre et mobilise les rédactions du monde entier. Quelques jours auparavant, elles avaient appris que le leader emblématique du mouvement de la Conscience noire avait été arrêté par la Vlakplaas (police) dans la province du Cap-Oriental, après avoir enfreint l’ordonnance qui lui interdisait de quitter la ville où il était assigné à résidence.

Emprisonné à Port Elizabeth, puis interrogé dans des conditions particulièrement brutales, Steve Biko subit de graves violences physiques. Les coups qu’il reçoit provoquent notamment de sévères lésions cérébrales, suivies d’une hémorragie cérébrale massive. Malgré la dégradation de son état, ses geôliers le contraignent à rester debout, entravé et parfois attaché aux barreaux de sa cellule. Plusieurs médecins sont appelés à l’examiner et finissent par reconnaître la gravité de son état, recommandant son transfert immédiat vers un établissement hospitalier.

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Le 11 septembre, la police transporte alors Steve Biko, nu et menotté, à l’arrière d’un Land Rover sur près de 1 200 kilomètres, jusqu’à Pretoria. Il ne bénéficiera pratiquement d’aucun soin médical approprié. Il meurt le lendemain, à l’âge de 30 ans.

Steve Biko devient ainsi le 21e détenu à mourir dans une prison sud-africaine en l’espace de douze mois, et le 46e détenu politique à mourir au cours d’un interrogatoire depuis l’adoption, en 1963, de lois permettant aux autorités d’emprisonner des personnes sans jugement. Plus de 20 000 personnes assistent à ses funérailles. La très grande majorité des participants sont noirs, mais plusieurs centaines de Blancs sont également présents, parmi lesquels les amis de Biko et des personnalités (anglo-)afrikaners progressistes telles que Helen Suzman, Alex Boraine et Zach de Beer. Treize nations étrangères seront même représentées par leurs diplomates, aux côtés d’une importante délégation anglicane conduite par le charismatique évêque Desmond Tutu.

Un mort encombrant pour Pretoria

Après la mort de Biko, le ministre sud-africain de la Police, Jimmy Kruger, doit faire face à un lot de questions des médias internationaux. Il affirme d’abord publiquement que le militant serait mort à la suite d’une grève de la faim, puis revient sur cette déclaration. Plusieurs proches du leader africain, parmi lesquels le journaliste Donald Woods, contestent fermement cette version des faits. Pretoria tente alors de se défausser face à cet emballement médiatique.

Le gouvernement d’apartheid affirme ensuite que Steve Biko préparait des actions violentes, une accusation largement relayée par la presse favorable au régime. Si, dans un premier temps, le régime sud-africain temporise, deux semaines seulement après les funérailles, le gouvernement franchit un nouveau cap dans la répression en interdisant plusieurs organisations liées au mouvement de la Conscience noire et en saisissant leurs biens. Sous la pression croissante de l’opinion publique sud-africaine et internationale, les autorités finissent toutefois par accepter l’ouverture d’une enquête judiciaire publique destinée à établir les circonstances exactes de la mort de Steve Biko.

Une enquête qui tourne court

L’enquête débute en novembre 1977 au tribunal de l’Old Synagogue de Pretoria et va durer trois semaines. Les forces de sécurité maintiennent fermement leur version : selon elles, Biko aurait adopté un comportement agressif et se serait blessé au cours d’une altercation avec les policiers, en se cognant notamment la tête contre le mur de sa cellule.

Le magistrat chargé de l’enquête retient finalement cette nouvelle version et refuse d’engager des poursuites contre les personnes impliquées. Le verdict suscite immédiatement le scepticisme d’une grande partie de la presse internationale, ainsi que du gouvernement américain du président Jimmy Carter. Le 2 février 1978, le procureur général du Cap-Oriental annonce qu’aucune poursuite ne sera engagée contre les policiers, au regard des éléments recueillis lors de l’enquête. La famille Biko engage alors une action civile contre l’État. Sur les conseils de ses avocats, elle accepte, en juillet 1979, un règlement de 65 000 rands, soit environ 78 000 dollars de l’époque. Une forte somme. Peu après l’enquête, le South African Medical and Dental Council engage des procédures disciplinaires contre les professionnels de santé chargés des soins de Biko. Huit ans plus tard, deux d’entre eux sont reconnus coupables de conduite professionnelle inappropriée. Jimmy Kruger est écarté de son ministère. La mort de Biko l’avait laissé de marbre, selon ses propres commentaires.

La réconciliation plutôt que la justice

Après l’abolition de l’apartheid et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement démocratique en 1994, l’Afrique du Sud met en place la Commission vérité et réconciliation (TRC), chargée d’enquêter sur les violations des droits humains commises durant les années de ségrégation raciale. La Commission souhaite notamment réexaminer les circonstances entourant la mort de Steve Biko. Sa famille s’y oppose dans un premier temps, craignant que les responsables puissent bénéficier de l’amnistie prévue par le processus de réconciliation et échapper ainsi à des poursuites judiciaires. En 1996, la Cour constitutionnelle sud-africaine rejette les arguments de la famille et autorise la Commission à poursuivre ses investigations.

Cinq anciens policiers comparaissent alors devant la Commission. Ils sollicitent l’amnistie en échange de révélations sur les circonstances ayant entouré la mort de Biko. En décembre 1998, la Commission refuse toutefois de leur accorder cette amnistie. Elle estime que leurs témoignages sont contradictoires et, par conséquent, peu crédibles. Surtout, la Commission considère étrangement que la mort de Biko ne semble pas avoir résulté d’un véritable objectif politique, mais plutôt d’une forme de « malveillance ou de rancœur ». Question de sémantique.

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Pour autant, cette décision ne débouche pas sur un procès. En octobre 2003, le ministère sud-africain de la Justice annonce que les cinq policiers ne seront pas poursuivis. Les autorités invoquent notamment la prescription ainsi que l’insuffisance des preuves permettant d’obtenir une condamnation.

Pendant plus de vingt ans, le dossier Steve Biko semble ainsi définitivement condamné à rester dans les archives de l’histoire de l’apartheid. Mais en 2025, le gouvernement sud-africain décide subitement de rouvrir l’enquête sur les circonstances de son décès, donnant une nouvelle dimension judiciaire à une affaire qui n’a jamais cessé de hanter la mémoire du pays. Il cherche désormais à déterminer si des actes ou des omissions ayant contribué à la mort de Biko pourraient constituer une infraction pénale. Deux personnes considérées comme liées au dossier et toujours en vie ont été identifiées par le parquet.

Biko revient devant les juges 

L’affaire a connu un nouveau développement en août 2026. Les audiences doivent notamment examiner les éléments encore disponibles de l’enquête originelle, les témoignages recueillis à l’époque de la TRC ainsi que de nouveaux éléments susceptibles d’éclairer le rôle des services de sécurité. La famille souhaite désormais que certains témoins soient entendus, parmi lesquels l’espion Craig Williamson, chargé d’infiltrer les mouvements anti-apartheid. Celui-ci pourrait être appelé à expliquer le fonctionnement de la surveillance exercée sur Biko et ce que les services de sécurité savaient de ses activités.

Les difficultés sont toutefois considérables. Plusieurs protagonistes sont décédés et il a fallu l’aide du gouvernement pour assurer les frais de ce procès aux membres de la famille Biko, qui ont refusé de débourser le moindre centime. Les archives sont anciennes. Certains documents de l’enquête originelle sont incomplets ou difficiles à retrouver, voire perdus. Et les souvenirs des témoins, près d’un demi-siècle après les événements, doivent être confrontés aux documents disponibles.

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Mais l’enjeu dépasse largement le seul destin de Steve Biko. Devenu héros national, il est bien plus populaire que ne le fut Nelson Mandela de son vivant, remplacé par la suite par un autre leader tout aussi engagé, Chris Hani, leader du Parti communiste, assassiné en 1993 par un Afrikaner, membre de l’extrême droite.

Le cas de Steve Biko illustre en effet toute la complexité de l’histoire post-apartheid de l’Afrique du Sud démocratique, qui reste aujourd’hui confrontée à une question non résolue : que faire des crimes de l’apartheid jamais véritablement jugés ? La TRC a privilégié la vérité et la réconciliation à la justice pénale, favorisant une transition pacifique, mais laissant aussi de nombreuses familles avec le sentiment que la vérité n’avait pas toujours produit la justice. Tout est le paradoxe de la réconciliation voulue par Nelson Mandela.



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Journaliste , conférencier et historien.

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