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Un chien, Facebook et la peine de mort

Heurts dans le dialogue interreligieux entre l'Arabie Saoudite et le Sri Lanka


Un chien, Facebook et la peine de mort
Le travailleur sri-lankais en Arabie Saoudite, Sivarasa Anojan, condamné à mort pour blasphème. DR.

Parti du Sri Lanka pour travailler en Arabie saoudite, Sivarasa Anojan a été condamné à mort pour un commentaire publié sur Facebook. Son affaire rappelle la dépendance réciproque entre les pays d’Asie qui vivent des salaires envoyés par leurs expatriés et les monarchies du Golfe qui emploient ces travailleurs par centaines de milliers.


Tout a commencé avec un chien errant devenu une vedette des réseaux sociaux. En juin 2026, l’animal avait suivi sur des centaines de kilomètres les pèlerins hindous qui marchaient vers le sanctuaire de Kataragama, au Sri Lanka. Ils l’avaient baptisé Subramani, l’un des noms du dieu Murugan, et certains voyaient dans sa fidélité à la procession un signe religieux. Le 27 juin, à Kalmunai, dans l’est de l’île, un jeune homme a été filmé en train de lui donner un coup de pied. La vidéo a provoqué l’indignation. Le suspect a été arrêté, puis remis en liberté sous caution. Sur Facebook, la dispute s’est poursuivie dans les jours suivants.

Subramani DR.

Insultes sur Internet

Des internautes hindous et musulmans ont échangé des insultes visant leurs religions respectives. Parmi eux, Sivarasa Anojan, un Sri-Lankais de 26 ans. Parti en septembre 2025 travailler sur un projet de pipeline en Arabie saoudite, il contribuait, selon un député sri-lankais, à faire vivre sa famille. Sa fonction précise et son salaire n’ont pas été rendus publics. Depuis l’Arabie saoudite, il a répondu en tamoul à un commentaire offensant envers le dieu Shiva. Sa réponse, jugée insultante envers le prophète Mahomet, a été traduite en arabe et portée à la connaissance des autorités saoudiennes.

Le 1er juillet, sa famille sollicitait l’aide du ministère sri-lankais des Affaires étrangères et le landemain son employeur informait l’ambassade de son arrestation. Une querelle née autour d’un chien au Sri Lanka était devenue, en moins d’une semaine, une affaire pénale, puis diplomatique.

En juillet, la justice saoudienne a condamné M. Anojan à cinq ans de prison et à une amende de trois millions de riyals, soit environ 800 000 dollars. Ses défenseurs ont fait appel pour obtenir une peine moins lourde mais le parquet a demandé, lui aussi en appel, une peine plus sévère. En septembre, la juridiction d’appel a retenu l’accusation d’insulte au prophète et prononcé la peine de mort (une condamnation qui ne signifie pas qu’une exécution est imminente). Le ministre sri-lankais des Affaires étrangères l’a confirmé devant le Parlement le 22 septembre. Un recours devant la Cour suprême saoudienne est en préparation.

À Colombo, l’affaire a pris une dimension nationale. Le président Anura Kumara Dissanayake a reçu les parents de M. Anojan et demandé que les démarches juridiques et diplomatiques soient accélérées. Parallèlement, une demande de grâce doit être adressée au roi d’Arabie saoudite.

1 ménage sur 11 vit grâce à de l’argent en provenance de l’étranger

Cette histoire dépasse le drame d’un homme et de sa famille. Dans un pays de 21,8 millions d’habitants, environ 300 000 personnes partent chaque année travailler à l’étranger. En 2025, elles étaient 310 915, dont 80,2 % à destination du Moyen-Orient, principalement des États du Golfe. En juillet 2026, le gouvernement sri-lankais évaluait à 1,08 million le nombre de ses travailleurs enregistrés à l’étranger, dont plus de 900 000 dans quatre pays : les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Koweït et le Qatar.

Leur travail fait vivre des familles. Le Sri Lanka compte à peu près de 6 millions de ménages et environ un sur onze reçoit de l’argent de l’étranger, soit, à l’échelle actuelle du pays, quelque 550 000 foyers. Pour mesurer ce qu’ils représentent à l’échelle d’un foyer, il faut rappeler qu’en 2024, la moitié des salariés sri-lankais payés au mois gagnaient moins de 48 000 roupies mensuelles, soit environ 150 euros. Le salaire moyen de cette catégorie était de 58 292 roupies. L’argent envoyé du Golfe couvre les dépenses courantes de nombreux foyers. Mais ils apportent aussi les devises dont le pays, marqué par la crise de 2022, a grandement besoin. En 2025, les expatriés ont envoyé 8,08 milliards de dollars au Sri Lanka, l’équivalent d’environ 7,4 % de son PIB, évalué à 108,8 milliards de dollars. Les Émirats, le Koweït et l’Arabie saoudite figurent parmi les principales provenances de ces transferts.

Codépendance

Cette dépendance donne sa portée politique à l’affaire de M. Anojan. Le Sri Lanka cherche à défendre l’un de ses ressortissants tout en préservant ses relations avec les États qui emploient des centaines de milliers de ses travailleurs. L’Inde, les Philippines, le Bangladesh et le Népal sont confrontés, à des degrés divers, à la même difficulté. Le salaire gagné dans le Golfe peut faire vivre plusieurs personnes restées au pays mais il relève cependant des lois de l’État où il travaille, comme M. Anojan vient de l’apprendre dans les circonstances les plus dramatiques.

De l’autre côté, les monarchies du Golfe dépendent tout autant de ces arrivées. Les étrangers représentent environ 42 % des habitants de l’Arabie saoudite, 67 % de ceux du Koweït et près de 88 % de ceux du Qatar, selon les données comparables rassemblées pour 2022 par le programme Gulf Labour Markets and Migration. Ces proportions concernent l’ensemble des résidents étrangers, travailleurs et familles compris. Elles donnent néanmoins la mesure du phénomène. Ces travailleurs occupent des emplois qui vont des chantiers aux hôpitaux, des services domestiques aux bureaux d’ingénierie. Le Golfe a ainsi construit une part de sa prospérité avec des hommes et des femmes auxquels il offre du travail sans leur ouvrir, dans la plupart des cas, la perspective de devenir membres de la communauté politique. Leurs pays d’origine, eux, comptent sur l’argent qu’ils renvoient tout en disposant de moyens limités pour les protéger une fois qu’ils ont franchi la frontière…

La guerre qui secoue la région depuis février 2026 met déjà cette dépendance à l’épreuve et son premier effet est déjà visible sur les nouveaux départs. Selon l’Organisation internationale du travail, les envois de travailleurs philippins vers les États du Golfe ont chuté d’environ 78 % en mars par rapport à mars 2025. Le Bangladesh, le Népal et le Pakistan ont également enregistré de fortes baisses. Les vols perturbés, les inquiétudes pour la sécurité et les recrutements différés peuvent empêcher un travailleur de partir avant même que son premier salaire soit versé.

Pour ceux qui sont déjà sur place, le choc peut être moins visible. Au Sri Lanka, une réunion organisée en août avec l’OIT a évoqué des heures réduites, des salaires retardés et des contrats non renouvelés, même lorsque les travailleurs conservent officiellement leur emploi. Il serait pourtant faux d’annoncer déjà un effondrement des transferts et les sommes reçues par le Sri Lanka ont encore augmenté de 21,4 % sur les sept premiers mois de 2026 par rapport à la même période de 2025. La guerre fragilise donc les perspectives d’emploi, sans avoir jusqu’ici interrompu la manne des expatriés. En revanche, elle alourdit déjà la facture pétrolière du pays, en hausse de près de 60 % sur cette période. Colombo pourrait ainsi avoir davantage besoin des devises envoyées du Golfe au moment même où les emplois qui les produisent deviennent plus incertains.

Trois phénomènes façonneront l’avenir de ces migrations de travail. À court terme, la guerre qui secoue la région depuis février 2026. Si les échanges et les chantiers reprennent, les recrutements pourraient retrouver leur rythme. Si le conflit dure ou s’étend, les employeurs du Golfe risquent de différer les embauches et le renouvellement des contrats. Les transferts d’argent pourraient alors diminuer avec retard, à mesure que les travailleurs déjà sur place perdraient leur emploi ou rentreraient chez eux. Pour l’heure, ce recul n’apparaît pas dans les chiffres sri-lankais : les sommes envoyées par les expatriés ont encore augmenté au cours des sept premiers mois de 2026.

À plus long terme, les économies asiatiques redistribueront peut-être les rôles.Le Sri Lanka cherche déjà d’autres débouchés, notamment au Japon et en Corée du Sud, dont le vieillissement crée des besoins de main-d’œuvre. La Chine vieillit elle aussi et sa population active diminue, mais rien ne permet de la présenter aujourd’hui comme un futur marché pour les travailleurs sri-lankais comparable au Golfe. De leur côté, les monarchies arabes veulent réserver davantage de postes à leurs citoyens tout en continuant à recruter des étrangers. Les pays qui envoient des travailleurs auront donc davantage de destinations possibles, sans être assurés que celles-ci offriront assez de places pour remplacer le marché du Golfe.

Enfin, le Sri Lanka pourrait voir se réduire sa propre réserve de travailleurs. Le pays compte 21,8 millions d’habitants, mais la fécondité est tombée à 1,3 enfant par femme, et 18 % de sa population a déjà 60 ans ou plus. Le vieillissement pourrait accroître le besoin de revenus envoyés de l’étranger tout en diminuant progressivement le nombre de jeunes susceptibles de partir. Ces trois évolutions rendent l’affaire Anojan plus délicate encore pour Colombo, mais aussi pour Riyad. Le Sri Lanka a besoin du travail offert par le Golfe. L’Arabie saoudite a besoin de ceux qui viennent l’accomplir. Le sort d’Anojan dira aussi ce que vaut cette dépendance réciproque lorsqu’un travailleur se retrouve face à la justice du pays qui l’emploie.




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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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