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Royaume-Uni: Farage est-il trumpiste?

Les adversaires de Nigel Farage le considèrent comme une pâle copie de Donald Trump. Le chef de Reform UK partage les mêmes préoccupations que le président américain mais son parcours et son style font la différence.


« Un Trump à la sauce anglaise » (Les Échos), « le Trump britannique » (Le Point), « la méthode Trump  » (France Info )  : la plupart des médias français présentent Nigel Farage comme un simple sous produit du phénomène Trump. C’est une façon commode de discréditer le chef de Reform UK qui écrase dans les sondages les deux partis traditionnels outre Manche. Certes, il y a de nombreuses similarités entre Farage et Trump dont les préoccupations principales sont la maîtrise de l’immigration et la défense de l’identité nationale, notamment par rapport à la souveraineté économique (le Brexit, « America First »). La carrière politique de chacun a été renforcée par une carrière dans les médias. Farage a eu une émission de radio à Londres entre 2017 et 2020 ; depuis 2021, il a une émission télé sur GB News. En 2023, il a même participé à une sorte de Koh-Lanta à l’anglaise. Les deux hommes maîtrisent les médias sociaux et prétendent défendre la liberté d’expression. En septembre, Farage a été invité à témoigner à ce sujet devant la commission judiciaire de la Chambre des représentants à Washington, comparant son propre pays à la Corée du Nord. Les deux sont accusés d’entretenir un culte de la personnalité et de manquer de transparence dans leurs opérations financières, bien que Farage n’ait jamais été condamné par la justice. Leur image à tous les deux d’enfants terribles du populisme a été scellée par la célèbre photo les montrant dans l’ascenseur doré de la Trump Tower en 2016, après le référendum sur le Brexit et la première victoire électorale de Trump.

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Pourtant, leurs convergences sont plus le résultat de similarités profondes que d’une influence à sens unique. Farage s’est lancé en politique bien avant Trump. Membre fondateur de UKIP en 1993, il a été élu au Parlement européen en 1999. Il a développé très tôt son style unique, fait de franc-parler, d’humour mordant et de provocation. Le discours, devenu viral, où il dénonce le premier président officiel du Conseil européen, Herman Van Rompuy, date de 2010. Le phénomène Trump est la rencontre entre une personnalité hors du commun et une Amérique qui tolère une certaine théâtralité en politique. Plus maîtrisé que Trump, Farage a su créer une personnalité publique adaptée à la culture britannique, combinant l’autorité d’un grand bourgeois « vieille Angleterre » et le bon sens et la gouaille d’un homme du peuple. À la différence de Trump, Farage est chef et fondateur de partis. Comme la plupart des politiques, il est obligé de gérer au quotidien la turbulence inévitable créée par des dissensions internes et les conflits de personnalités. Au fond plus modéré que Trump, il doit régulièrement lancer des opérations de dédiabolisation pour se distinguer de ceux qui sont plus à droite que lui, comme l’activiste anti-islam, Tommy Robinson. Farage n’était pas présent à la grande manifestation du 13 septembre organisée par Robinson à Londres. Parler de trumpisme à propos de Farage ou d’autres populistes de droite est une manière commode pour leurs adversaires de les mettre dans le même sac, malgré des contextes différents, et de minimiser les inquiétudes réelles de leurs électeurs.

Le budget de la Grande-Bretagne également dans l’impasse

Depuis bientôt une décennie, le Royaume-Uni donne l’impression d’un pays dont l’économie avance les yeux bandés vers l’affaiblissement.


Les performances économiques britanniques, parmi les plus faibles du monde développé depuis le Brexit, prolongent un déclin entamé avec la crise financière de 2008. À force de chercher des responsables, tantôt l’Union européenne, tantôt la mondialisation ou les banquiers, les gouvernements successifs ont fini par ignorer l’essentiel : ce n’est pas un événement isolé qui a brisé la trajectoire britannique, mais un ensemble de choix politiques qui ont rendu la crise durable et le pays plus fragile.

Les trois illusions du Royaume

L’histoire récente offre pourtant un contre-exemple saisissant. En 1992, lorsque la livre sterling fut contrainte d’abandonner son ancrage au Deutsche Mark, ce qui devait être un désastre devint une libération. L’économie rebondit, les exportations repartirent, la croissance du PIB par habitant fut pendant près de vingt ans la plus rapide du G7. Mais pour que cette renaissance soit possible, il avait fallu accepter une vérité douloureuse : le système économique construit par le gouvernement de John Major reposait sur une fiction. Une fois la fiction effondrée, la réalité, dure mais féconde, reprit ses droits.

Aujourd’hui, une crise similaire semble se préparer, avec la même potentialité de renversement. Car si le Royaume-Uni va mal, ce n’est pas seulement en raison des chocs de 2008 et de 2016, mais parce que ses dirigeants persistent à s’accrocher à trois illusions destructrices : des règles budgétaires arbitraires et intenables, l’idée qu’un État-providence généreux peut être financé sans augmenter l’imposition de la majorité, et la conviction qu’une croissance miraculeuse jaillira spontanément de ce carcan contradictoire.

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Keir Starmer, qui avait promis une gestion sobre et responsable, voit sa popularité s’effondrer à un rythme inédit dans l’histoire du pays. Quinze mois après sa victoire électorale, son gouvernement est devenu le plus impopulaire jamais enregistré par les instituts de sondage. Sa ministre des Finances, Rachel Reeves, se trouve dans une situation encore plus délicate car c’est elle qui devra annoncer, lors du budget du 26 novembre, une hausse d’impôts allant jusqu’à 40 milliards de livres pour respecter des règles budgétaires que plus personne ne défend sérieusement, sauf ceux qui les ont édictées.

Le Royaume-Uni semble donc entré dans ce moment paradoxal où la réalité économique rattrape les promesses politiques. Et les chiffres sont impitoyables. Depuis 2016, la croissance du PIB par habitant a été presque divisée par deux. Autrefois champion du dynamisme, le pays est désormais dépassé par la France, l’Italie et même le Japon. Faut-il pour autant invoquer le Brexit ou la crise financière comme des fatalités ? Ce serait trop simple. La question centrale n’est pas ce qui est arrivé, mais pourquoi cela a produit des effets si durables au Royaume-Uni, et beaucoup moins ailleurs.

La première réponse touche à l’identité économique même de la Grande-Bretagne. Le pays disposait de deux puissants moteurs de croissance qui ont nourri la prospérité entre 1992 et 2016 : la finance mondiale et les services paneuropéens. Pourtant, ce sont ces deux secteurs que la politique britannique a méthodiquement affaiblis. Depuis la crise financière, la finance est devenue un mot toxique. Après le Brexit, les activités paneuropéennes qui faisaient briller les entreprises britanniques (conseil, culture, universités, recherche) ont été entravées ou amputées. Le Royaume-Uni s’est volontairement privé des domaines dans lesquels il excellait.

Le ruissellement, mais dans le mauvais sens

La deuxième réponse est plus subversive encore. Dans un consensus partagé par la gauche et la droite, les dirigeants britanniques ont réorganisé la fiscalité pour alléger la charge sur les salariés « ordinaires » et faire reposer le financement de l’État-providence sur les très hauts revenus. Présentée comme un geste de justice sociale, cette mutation fiscale a en réalité produit un paradoxe dévastateur : jamais les impôts n’ont pesé aussi lourd dans l’économie, et jamais les travailleurs moyens n’en ont payé aussi peu. Le 1 % des contribuables les plus riches finance désormais près d’un tiers de l’impôt sur le revenu (contre 20% en France).

Un progrès moral peut être, une erreur économique certainement. Car une telle concentration de l’impôt décourage précisément les secteurs où les salaires sont les plus élevés comme la finance internationale, les technologies, l’industrie pharmaceutique, la recherche. Autrement dit, les secteurs qui tirent le moteur invisible de la prospérité, la productivité.

Or, la productivité ne naît pas dans un climat de stagnation. Elle exige un minimum de croissance. Augmenter les impôts en pleine faiblesse conjoncturelle revient à étouffer l’économie et à précipiter la prochaine crise. Le Royaume-Uni est aujourd’hui piégé dans cette boucle autodestructrice avec un déclin de la productivité, un déficit public croissant, une hausse des impôts, une nouvelle contraction de la demande et enfin une nouvelle baisse de la productivité.

A lire aussi: Le plus long «shutdown» américain s’achève: mais à quoi tout cela a-t-il servi?

De ce cercle vicieux, une issue existe. Mais elle suppose de rompre avec les illusions politiques actuelles. Rachel Reeves risque de condamner son propre budget si elle persiste à vouloir tout à la fois rassurer les marchés, financer l’État-providence, ménager les électeurs, et éviter une hausse de l’impôt sur le revenu. Pour sortir de l’impasse, il faudrait renverser la logique et stimuler la croissance à court terme en évitant les hausses d’impôts immédiates, tout en programmant pour 2028 ou 2029 une augmentation du taux standard de l’impôt sur le revenu. C’est le seul instrument suffisamment large et stable pour à la fois restaurer la confiance et financer durablement un État-providence universel.

Le Royaume-Uni n’a pas besoin d’une énième réforme technique, mais d’un changement de doctrine. Il doit cesser de taxer obsessivement les secteurs les plus productifs, cesser de construire ses budgets sur des promesses impossibles, et surtout reconnaître que l’État-providence, pour survivre, doit être financé par tous, y compris les classes moyennes qu’on cherche aujourd’hui à ménager.

Au fond, la leçon de 1992 demeure valable. Une crise peut libérer un pays des illusions qui l’étouffent. Reste à savoir si le gouvernement britannique acceptera d’ouvrir les yeux avant d’y être contraint.

«50 anecdotes culinaires», un livre qui fait du bien !

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Et si l’on parlait d’autre chose que de politique dans les soirées entre amis ?

On a plus que jamais besoin de relâcher la pression et de rire un peu!

C’est en tout cas l’avis de Camille Nahum qui nous propose un premier ouvrage atypique et très documenté : 50 anecdotes culinaires complètement insolites.

Journaliste gastronomique, auteure et réalisatrice, Camille passe le plus clair de son temps auprès de ceux qui font la gastronomie française. Elle a notamment écrit et réalisé le magazine « Les secrets des grands chefs », diffusé sur M6 et le documentaire « Chefs, tout pour la première étoile » diffusé sur C8.

Son livre est une anthologie de ce qu’elle a pu découvrir de plus dingue et surprenant au cours de sa carrière.

À lire aussi, Jonathan Siksou: Vive le gras!

Que l’on aime la cuisine ou non, cet ouvrage est hilarant… et instructif ! On y découvre des histoires toutes plus croustillantes les unes que les autres sur l’histoire de la gastronomie. 

Quelques exemples : sait-on que le métier de branleur de dindons existe ? que le homard était autrefois un plat destiné aux plus démunis ? ou qu’il existe une glace réalisée à base de lait maternel… Sur 190 pages l’auteure retrace des milliers d’années de cuisine.

Voilà un joli cadeau pour les fêtes et qui pourrait animer les dîners sans risquer de fâcher.

Je préfère paraître sur CNews que dans « Le Monde »

Face aux attaques, le président d’Avocats sans frontières défend la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus, sur laquelle il intervient régulièrement.


Samedi 25 octobre, je découvre dans Le Monde un article sur CNews en général, et sur le directeur de celle-ci, Serge Nedjar, en particulier. Le texte est assez vide. Ses auteurs n’ont pas trouvé grand-chose à se mettre sous leur dent creuse. On comprend simplement qu’il n’est pas convenable de défendre Israël ni d’attaquer la criminalité étrangère. Que diffuser des émissions religieuses chrétiennes n’est pas très catholique. Et qu’une fois encore, l’extrême gauche médiatique montre sa capacité à regarder sévèrement ceux qui ne pensent pas comme elle pour ne pas distinguer ses propres turpitudes. Je préfère, par élégance, mille fois paraître sur CNews que dans Le Monde.

En effet, pour reprendre une thématique qui m’est chère, l’anti-israélisme du Monde est devenu médicalement pathologique. Depuis les années 1970, le quotidien vespéral a opéré un virage radical. L’éviction de son correspondant à Jérusalem, André Scemama, réputé pour son honnêteté, a marqué le début d’une radicalisation décuplée sous l’ère Plenel. Aujourd’hui, le journal fait montre envers Israël d’un esprit acéré qui n’a d’égal que son indulgence extrême pour le Hamas.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Liberté, retiens nos bras vengeurs

Cette dérive a atteint son sommet lors du conflit à Gaza. Une enquête d’Eugénie Bastié dans Le Figaro a révélé le malaise croissant parmi certains salariés du Monde face à un traitement biaisé de cette douloureuse actualité. La talentueuse journaliste a dévoilé l’existence, au cœur de leur rédaction, d’un infâme « mur de Gaza », où sont affichés sélectivement des contenus propalestiniens, qui rappelle le magistral « mur des cons » du Syndicat de la magistrature. La direction du Monde, qui n’aime guère la contrition, a dû reconnaître que les visuels étaient choquants. Mais la Société des rédacteurs a assumé bravement son « soutien à la cause palestinienne », qui n’avait, il est vrai, pas échappé à un myope (qu’ils aient, dans leurs colonnes, qualifié feu Hassan Nasrallah de « martyr » me permet de faire l’économie d’une démonstration).

Je ne me lasserai cependant pas de rappeler ici que Le Monde aura passé les deux ans de guerre à nourrir, sans le dire, ses lecteurs des bilans victimaires du Hamas, trompeusement qualifié de « Défense civile ». Il est vrai que l’audiovisuel public a fait de même.

C’est donc la première fois dans l’histoire mondiale de l’information que l’opinion aura été désinformée sciemment par le biais de la propagande d’une organisation officiellement classée terroriste. Mais qui le dit ? Sinon celui qui ici le rabâche ?

C’est dans ce cadre idéologique pervers qu’on comprend sans grands efforts pourquoi Le Monde, si sévère envers l’État juif, ferme les yeux sur l’antisémitisme pervers qui gangrène La France insoumise. Et c’est ainsi que ce journal si sentencieux a constamment épargné Rima Hassan malgré ses multiples saillies haineuses. En mars, il l’a dépeinte aimablement comme une « figure radicale ». Il n’ira pas plus loin, quand bien même lorsqu’elle se réjouit, aux cris de « one by one », du spectacle des assassinats par le Hamas de ses opposants gazaouis.

Quant aux sieurs Portes et Guiraud et à dame Soudais, ne cherchez pas le début du commencement d’une réserve critique à leurs innombrables dévoiements, vous n’en trouverez pas un. Vous ai-je donc dit que je préfère paraître sur CNews que dans Le Monde ?

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Philippe Tesson, le dernier patron de presse

Rédacteur en chef à Combat, fondateur du Quotidien de Paris, vu à la télévision durant plusieurs décennies et surtout homme de théâtre, Philippe Tesson a marqué son époque. Les éditions Équateurs lui dressent une stèle à partir d’articles, d’entretiens, d’éditoriaux et de préfaces afin qu’il retrouve sa haute place dans la grande histoire de la presse française


Agaçant assurément. Cabot, séducteur, vif, agressif, cet esprit français porté par la polémique et ce fouetté libéral qui secoua l’apathie des rédactions au tournant de la rigueur. Colérique probablement. Installé confortablement dans la réussite bourgeoise et conservant cependant la verdeur de l’artiste. Le doute raisonnable des dissidents. Courant après un ailleurs. Ambitieux au carré. Aventurier du papier avant les dérives numériques, amoureux sincère des planches et des acteurs, les mains encrées au cul des rotatives, courbé sur la lecture d’une chronique, rédigeant une critique dramatique, ayant consacré sa vie aux mots et à l’information.

Fougueux patron de presse

Fin de la comète des Trente Glorieuses et mirage des années de crise, Philippe Tesson était né en 1928 et il a disparu en 2023. La postérité est une belle garce. Des Tesson, on ne retient aujourd’hui que son fils. Alors, il fallait bien raconter la légende, que les fidèles rappliquent au chevet de l’oublié. Guillaume Durand, Robert Toubon, Claire Chazal, Bertrand de Saint-Vincent, F.O.G et Jean-Christophe Buisson prennent la plume sous la tutelle respectueuse d’Amande Coquelle et d’Olivier Frébourg. Dans ce recueil intitulé Le quotidien de l’éternité, ils disent leur vérité sur le démiurge du Quotidien de Paris, portraiturent le fougueux patron de presse et se souviennent ensemble de cette figure du vieux monde. Ils retiennent le temps qui file et qui saccage les mémoires. Car, il ne fait aucun doute que le moule a été cassé, enseveli par la banalité et les forces de l’argent. Si l’incarnation manque au personnel politique actuellement, on déplore à la fois son inconsistance intellectuelle et son absence de vision, la direction des médias souffre des mêmes maux, des mêmes pesanteurs, des mêmes travers. Une forme d’obscénité financière et de terreur procédurière nous assaille.

A lire aussi, Didier Desrimais: Chronique d’un scandale politico-médiatique dont France Inter se serait bien passé

Les fameux « petits hommes gris » ont pris le pouvoir sur la presse écrite. Tout est lourd et complexe. Besogneux. Prévisionnel et déceptif. Sans humour et dérision. On gère l’actualité comme l’on surveille la chaîne du froid. Il n’y a plus beaucoup de place pour les trublions, les affranchis, les stylistes et les pirates d’une certaine vérité. Tesson était l’incarnation de cet élan-là. Au risque de fortement déplaire et de tirer la couverture à lui. Tesson était un joueur comme le sont les véritables créateurs de journaux. Un individualiste forcené, à l’égo chargé de plomb, brutal dans ses attaques, caricatural à la télévision (l’image vous enferme, l’écrit vous libère), réfractaire à l’esprit de sérieux et perpétuellement en mouvement. De cette mobilité exténuante qui fédère les autres. Il avait l’œil pour repérer les journalistes en devenir et l’audace suprême de les laisser s’exprimer. Ce n’est pas si courant de laisser sa chance à des inconnus. Tesson n’avait pas peur du talent des autres même s’il s’estimait au-dessus de la mêlée. Il était le meilleur d’entre nous pour insuffler un vent de liberté à une rédaction, lui faire croire qu’elle écrivait l’Histoire, lui inculquer le frisson du scoop et la friction du débat d’idées, il était ce roi-là. Charmeur, on lui pardonnait ses sautes d’humeur et ses manières de grand prince.

Séducteur aux yeux bleus

Ce volume de textes a aussi le mérite d’éclairer une œuvre journalistique immense parcourue d’autant de succès que d’échecs commerciaux, de revenir sur l’épopée d’un groupe de presse créé avec son épouse et de nous montrer qu’il y avait du jus et du nerf dans ce pays essoufflé.

Olivier Frébourg le qualifie de « Don Giovanni de la presse française, l’insaisissable séducteur aux yeux bleus des journaux, quotidiens, hebdomadaires, mensuels ». Guillaume Durand l’éternel sentimental estime qu’au fond notre époque ne le méritait pas : « Philippe Tesson est un pianiste pour chefs-d’œuvre. L’ordinaire l’a tué ». La France l’avait déçu. Il n’était pas le seul à déplorer son interminable déclin. Ce recueil charmant et bourré de contradictions dévoile la part de jeu dans les joutes et les luttes politiques. Tesson savait si bien croquer à la volée les Barre, Chirac, Mitterrand, Hollande, Sarkozy ou Macron avec une tendre férocité, il n’était dupe de rien et pourtant il était sensible au vibrato de ces fauves. Et puis, pour nous, les journalistes abandonnés, les nostalgiques du papier, Tesson était intarissable sur notre métier. Une source de jouvence. « J’ai connu les vieilles linos, les vieilles rotos, les vieux ateliers et l’odeur » disait-il. Nous sommes tous à la recherche de cette « sensualité » perdue.

Le quotidien de l’éternité – Philippe Tesson – Équateurs (sortie le 5 novembre)  480 pages

Ukraine, la répétition générale?

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Anastasia Fomitchova nous rappelle dans son livre que la guerre est de retour en Europe.


Malraux considérait, à juste titre, que la guerre d’Espagne était la répétition générale de la Seconde Guerre mondiale. C’est pour cela qu’il décida de s’engager pleinement en créant l’escadrille Espanã, composée de volontaires internationaux, pour combattre les franquistes, tandis que les démocraties européennes détournaient le regard.

Engagée volontaire

Aujourd’hui, montrerait-il l’exemple en achetant des drones pour épauler les soldats ukrainiens face à l’armée russe ? Le prix André Malraux 2025 vient d’être attribué à une jeune femme, Anastasia Fomitchova, pour son récit Volia.

Ce livre, écrit sans lyrisme, au scalpel, ressemble à celui de Malraux, L’Espoir (1937). Les jurés du prix y ont sûrement pensé. C’est de la même veine, avec une émotion toute particulière parce qu’il s’agit d’une femme de trente-deux ans, chercheuse franco-ukrainienne, qui a quitté Paris, ses amis, son confort, pour rejoindre la résistance et servir comme infirmière au sein du bataillon médical des Hospitaliers. Une première blessure, à l’automne 2022, l’avait tenue éloignée de la ligne des combats les plus rudes. Mais cela n’avait pas entamé sa détermination à protéger sa patrie de naissance. Pour cette engagée volontaire, c’était une question de vie ou de mort depuis que la Russie de Poutine avait envahi l’Ukraine pour la première fois. Le ciel avait la couleur du deuil. Et cette couleur était devenue le quotidien des Ukrainiens.

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Anastasia Fomitchova est née à Kyiv, en 1993. L’URSS n’existait plus et l’Ukraine avait acquis son indépendance depuis deux ans. La jeune soldate revient sur l’histoire récente de son pays avec précision, même si l’enjeu de son livre est ailleurs. Elle rappelle que le bataillon des Hospitaliers a été créé sur le front du Donbass, au moment de la révolution de Maïdan de l’hiver 2013-2014. Elle martèle surtout que l’impérialisme russe ne s’arrêtera pas aux frontières de l’Ukraine. L’enjeu du livre, donc, est de montrer avant tout la détermination de la population ukrainienne – « volia » pouvant être traduit par « volonté » et « liberté » – à repousser l’invasion de l’armée russe. Les renforts occidentaux ne sont pas arrivés en temps et en heure. Les puissances occidentales ont compris tardivement que la défense de l’Ukraine contre le totalitarisme russe les concernait toutes. Au fil d’un récit qu’on ne lâche jamais, on voit Fomitchova, la « médic », monter au front pour secourir les blessés, tandis qu’à l’arrière, les civils apprennent à vivre sous les bombes, dans des caves, sans eau ni électricité, la peur au ventre, la peur de perdre un enfant, une sœur, un ami, la peur d’apprendre que leurs parents ont été torturés, exécutés, et jetés pêle-mêle dans des fosses. Ces combattants et ces civils, ce sont souvent les mêmes, n’attendent pas le dernier smartphone pour Noël, ils espèrent que leur sacrifice empêchera que l’Ukraine soit rayée de la carte. Sacrifice qui ne date pas de 2022. Anastasia : « Les stigmates de ce que nous avaient infligé les Russes étaient inscrits au fer rouge dans nos âmes et nos ventres. Si cette mémoire n’avait pas été entretenue du temps de l’URSS, écrasée par le narratif russe sur les ‘’peuples frères’’, les corps, eux se souvenaient. » Il me revient la phrase de Milan Kundera : « La petite nation est celle dont l’existence peut-être à n’importe quel moment mise en question, qui peut disparaître et qui le sait. » Les Russes pensaient prendre Kyiv en trois jours. La ville résiste toujours, mais celle de Marioupol est en train de devenir le théâtre de l’un des plus grands massacres du XXIᵉ siècle. Les Russes n’ont pas hésité à employer des armes chimiques, affirme Anastasia qui n’exclut plus l’usage d’une bombe nucléaire sur ordre du Kremlin.

Crasse et sang

Il y a des pauses dans le récit. Le carnage ne cesse pas, il s’éloigne un peu. Elle s’arrête, elle et ses collègues volontaires, dans un orphelinat, base historique du bataillon. Nous sommes dans la région de Dnipropetrovsk. Un peu de lumière, l’odeur du feu de bois, le ciel, au loin, qui rosit. La paix ? Non, juste l’espoir qui reprend des forces. Et puis c’est la montée au front sans cesse recommencée. La boucherie ressemble à un tableau de Bosch. Il faut porter secours aux blessés, parmi les cris des agonisants. Les snipers peuvent entrer en action à n’importe quel moment. Anastasia consigne : « Nos journées se résument à des dizaines de bras et de jambes. » Elle ajoute, sans pathos : « Jour et nuit, nous nageons dans un océan de blessés. Ils se ressemblent tous, couverts de crasse et de sang. » Après avoir lu son témoignage, il est impossible de dire qu’on ne savait pas. La guerre est revenue en Europe, elle frappe à nos frontières factices.

Après l’héroïque contre-offensive de 2022, Anastasia réintègre la vie civile et finit sa thèse de doctorat sur les évolutions de l’État ukrainien depuis la révolution de Maïdan. Elle retrouve sa ville natale meurtrie mais debout. Les attaques de drones kamikazes Shahed, livrés par l’Iran à la Russie, s’abattent la nuit sur les civils endormis. L’Ukraine refuse de céder ses territoires car ça n’arrêtera pas la guerre, affirme la jeune femme. Le Kremlin a ordonné le réarmement de la Russie. « Ce processus, écrit-elle, a déjà commencé, et plusieurs nations, comme l’Allemagne, le Danemark et le Royaume-Uni, l’ont clairement identifié : dans quelques années, Moscou disposera de tous les moyens pour lancer une offensive majeure contre le reste de l’Europe. De se confronter directement aux pays de l’OTAN. »

La paix est plus que jamais menacée. Elle n’est déjà plus qu’un doux souvenir. Et comme l’a écrit Malraux : « La liberté appartient à ceux qui l’ont conquise. »

Anastasia Fomitchova, Volia, Grasset. 288 pages

Il y a une vie après l’Assemblée

Le psychodrame gouvernemental n’a pas mis fin au feuilleton de la réforme des retraites. Pendant ce temps, Paris continue de s’humilier face à Alger, la Ligue des droits de l’homme poursuit ses attaques contre Béziers, et les idées pleuvent pour taxer davantage les Français. Vivement les vacances de « fin d’année » !


Trois gouvernements plus tard, on va enfin pouvoir entrer dans le vif du sujet : le vote du budget. J’attends avec impatience l’examen des 1 800 amendements déposés devant la commission des finances de l’Assemblée. Sans 49.3 à la clé, le concours Lépine des propositions les plus dispendieuses risque, comme chaque année, de nous réserver quelques surprises.

Dreyfus

« Ligue des droits de l’homme, le retour ». En plusieurs épisodes, s’il vous plaît. La Ville de Béziers pavoise son hôtel de ville avec des drapeaux tricolores plutôt qu’avec le drapeau palestinien ? La LDH attaque. Le couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans seuls dans les rues après 23 heures ? La LDH attaque. La construction d’un centre de rétention administratif pour y détenir les délinquants sous OQTF ? La LDH attaque encore… Pour moi qui ai travaillé pour la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), dont la LDH est membre, c’est incompréhensible. Ou plutôt, trop compréhensible. Leur combat n’est plus depuis longtemps celui des droits de l’homme, mais celui de certains hommes, toujours les mêmes, contre certains politiques, toujours les mêmes également. À Béziers, chaque arrêté municipal est scruté et fait l’objet d’un recours devant les tribunaux. La lutte contre les déjections canines ? Attaquée. La crèche de Noël dans l’hôtel de ville ? Attaquée. La célébration de la fête juive Hanoukka ? Attaquée aussi… Avouez qu’on est assez loin de la défense du capitaine Dreyfus, acte fondateur de leur combat. Du reste, la même organisation soutenait, il y a quelques années encore, Tariq Ramadan ou militait pour la libération du terroriste Georges Ibrahim Abdallah. Et qui, en 2022, au nom du « droit au respect de la vie familiale », défendait Hassan Iquioussen, imam auteur de discours « haineux envers les valeurs de la République » et, selon le président de la LDH en personne, de « propos antisémites absolument abjects ». Comprenne qui pourra… En français dans le texte, on appelle ça se fourvoyer. Moins gentiment, je préfère parler de forfaiture.

Magie de Noël

Après avoir proposé de « dégenrer » le Panthéon, voilà qu’on parle de changer le nom des vacances scolaires. Ce n’est pas nouveau, on a déjà vu les anciennes « vacances de Pâques » se transformer en « vacances de printemps ». Mais c’était pour cause de « zonage des vacances », qui ne coïncidaient plus forcément avec les fêtes de Pâques (dont la date change chaque année). Le 1er octobre dernier, c’est donc le Conseil supérieur de l’éducation qui a proposé de rebaptiser les vacances de la Toussaint en vacances d’automne et celles de Noël en vacances de fin d’année. Devant le tollé, le ministère de l’Éducation nationale a rapidement fait savoir que « renommer les vacances scolaires n’est pas et n’a jamais été envisagé ». En 2021 déjà, la Commission européenne avait invité ses fonctionnaires à préférer l’expression « joyeuses fêtes » à « Joyeux Noël ». Avant, là encore, de faire marche arrière. De quoi se mêlent-ils ? On tient peut-être là la solution pour éviter le mois prochain un énième procès de la LDH : installons à l’hôtel de ville de Béziers une « crèche de fin d’année » et le tour sera joué !

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Le Tartuffe ou l’imposteur

« Campus France et l’ambassade de France en Algérie félicitent les 8 351 étudiants algériens qui ont obtenu un visa pour venir étudier en France à la rentrée 2025. Ce chiffre représente une augmentation de plus de 1 000 visas par rapport à l’année 2024. » Je me souviens d’une interview de Bruno Retailleau, en juillet dernier, accordée au Figaro, dans laquelle il affirmait que « la diplomatie des bons sentiments a échoué » avec l’Algérie. Et parlant de Boualem Sansal, toujours emprisonné, il ajoutait : « Le régime algérien ne souhaite pas une relation respectueuse, mais cherche à nous humilier. Plus nous plierons, moins nous obtiendrons. » Il n’a visiblement pas été entendu par le Quai d’Orsay, ni par son successeur Laurent Nuñez. À pleurer. De rage.

Gag

Il aura fallu 26 jours à Sébastien Lecornu, pour nous pondre, peu ou prou, le même gouvernement que celui de François Bayrou. En y ajoutant quand même, fait notable, Éric Woerth et Bruno Le Maire ! Quelle trouvaille ingénieuse ! Quelle originalité ! Nominations qui ont mis le feu aux poudres et occasionné le coup de sang de Bruno Retailleau, suivi du désormais célèbre « Je me casse » de l’ancien « ministre des mille milliards de dette ». Avant la démission du Premier ministre et sa re-nomination quelques heures plus tard. Vous suivez toujours ? Ah oui, j’oubliais dans tout ça l’épisode du « chaton de Marine Le Pen » à Matignon qui a opposé les tenants du « comme c’est attendrissant… » à ceux du « quel manque de respect ! ». Moi j’aimerais juste savoir si l’animal a survécu.

Martror

La présidente de l’Assemblée nationale a jugé bon de lancer à son tour sa petite bombe en affirmant qu’il fallait en finir avec « ce truc qui tombe du ciel ». Elle propose donc de davantage taxer les héritages. Pour mémoire, la France est déjà l’un des pays du monde où la fiscalité sur la transmission du patrimoine est la plus lourde. Seules la Corée du Sud et la Belgique sont à des niveaux comparables. Oui, la mort d’un proche coûte cher à ses héritiers en France.

Le problème avec nos « politiques », c’est que, chaque fois qu’on rencontre un problème, on invente un nouvel impôt. Mais « ce truc qui tombe du ciel », n’en déplaise à Yaël Braun-Pivet, a déjà été taxé à de nombreuses reprises du temps du vivant. Bref, on taxe une seconde fois au moment du décès. Cela s’appelle ni plus ni moins qu’un impôt sur les morts…

Forfaiture again…

C’est le « prix du compromis », paraît-il. Le « prix pour garder sa place » serait plus juste puisque la suspension de la réforme des retraites a été décisive dans les tractations ayant permis à Sébastien Lecornu de rester à Matignon. Tout cela sur le dos des Français à qui on tente de faire croire une nouvelle fois que nous pourrions être le seul pays à travailler moins tout en préservant nos retraites. Alors démissionnaire, l’ex-futur ministre de l’Économie, Roland Lescure, avait d’ailleurs mis en garde contre le coût d’une telle mesure : « Modifier la réforme des retraites, ça va coûter des centaines de millions en 2026 et des milliards en 2027. » Visiblement, ce n’est plus si grave quelques heures plus tard. Ça doit être ça la magie Lecornu !

Mais on a la réponse, Monsieur le président…


Le président de la République, dans un beau et émouvant discours prononcé pour rendre hommage aux victimes du 13 novembre 2015, a notamment déclaré : « Une douleur insensée, injuste, insupportable, et cette question sans réponse: pourquoi? »

Je sais que la pensée même la plus sincère a besoin parfois de s’orner de l’artifice de la rhétorique. Je connais le talent et l’intelligence de ceux qui préparent les discours d’Emmanuel Macron et je me doute du soin qu’il met pour y apposer sa patte et son style.

Mais tout de même, « cette question sans réponse » me reste en travers de l’esprit.

Alors que par ailleurs il nous alerte sur « un djihadisme qui renaît sous une autre forme ».

Personne ne se pose « cette question », tout simplement parce qu’il n’est personne qui ne connaisse « la réponse ».

Bien avant le cataclysme effroyable du 13 novembre 2015, nous avions déjà eu d’atroces signes de la haine que le terrorisme islamiste vouait à la France, à notre société et à notre civilisation. Le jour du Stade de France, du Bataclan et de tous ces lieux de convivialité et de bonheur frappés et meurtris, nous n’avons pu que déplorer, sans le moindre doute quant au dessein de nos assassins, l’obsession qui les habitait de faire payer le prix fort à un monde où la grâce et la douceur de vivre continuaient d’être préservées, où la détestation d’autrui pour ce qu’il pensait, dessinait ou croyait était encore récusée et rejetée, et où n’existait nulle envie de rejoindre l’étouffement et l’inhumanité islamistes.

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J’entends bien que ces lignes peuvent apparaître comme des banalités, tant les enseignements sans cesse renouvelés de la terreur islamiste — parfois déjouée, toujours redoutée — n’étaient plus un secret pour personne, inscrits qu’ils étaient dans les morts, les corps, les désespoirs, l’héroïsme de nos services de police et l’impossible oubli de ce qui a dévasté des familles, coupé net le fil de l’espérance et dissipé la naïveté de beaucoup. Même si, pour certains responsables politiques davantage inspirés par leur idéologie que par le souci de la vérité nue, il convenait toujours, au nom d’un humanisme prétendu, de baisser la garde et de nous exposer, nous et nos valeurs — valeurs que la volonté de nous les arracher par la terreur rend chaque jour plus précieuses — à de nouveaux massacres.

Alors, oui, monsieur le président, votre « pourquoi » était beau, mais inutile, et la réponse, vous la connaissiez comme nous tous.

Il y a un paradoxe amer : les islamistes, qui cherchent à nous détruire ainsi que la qualité de notre univers et la force de notre démocratie, qui ne visent que l’éradication de notre vivre-ensemble et de notre unité apparemment maintenue malgré leurs assauts criminels, se battent en réalité sans percevoir qu’ils pourraient l’emporter simplement en nous laissant faire…

Cette société qu’ils s’acharnent à effacer, à coups d’attaques au couteau, d’explosions et de massacres, n’est-elle pas déjà en crise, en déclin et en doute ? Nous avons à mener une double bataille, si la lucidité et le courage nous sont donnés ainsi qu’à l’ensemble de nos responsables politiques.

Celle, évidemment, contre le terrorisme islamiste, et des progrès incontestables ont été accomplis sur ce plan.

Mais aussi celle qui devra nous mobiliser pour que la France demeure, dans tous les domaines, le symbole vivant de ce que le Mal cherche à anéantir.

MeTooMuch ? (Essai)

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Orange ou mandarine?

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Orange ou mandarine ? Je ne m’en souviens plus. Il faudra que je demande à ma Sauvageonne mais je ne suis pas sûr qu’elle soit en mesure de me répondre : elle est si jeune. Étaient-ce des oranges ou des mandarines qu’on nous remettait à l’issue de la cérémonie du 11-Novembre, événement obligatoire pour nous, les minuscules écoliers de la République ? Nos instituteurs, MM. Lartigot, Pullès, Rousselle, Jehan, nous conduisaient, en rang par deux, comme des petits militaires, jusqu’au monument aux Morts de Tergnier (02), dans le parc Sellier. Il faisait froid, tantôt un froid sec, tantôt un froid humide et mousseux comme une eau sale. Il ne fallait pas broncher. Nous étions là, recueillis, nous les rebelles, les sauvageons allais-je dire, de l’école de la cité Roosevelt, faite de maisons provisoires où, juste après la Seconde Guerre, les familles aux habitations bombardées (d’abord par nos bons amis d’Outre-Rhin qui, après 1870, après 1914, nous avaient, une fois de plus, rendu une visite de courtoisie ; les Prussiens nous aiment tant! Puis par nos vrais amis alliés et leurs forteresses volantes ; il fallait le faire malheureusement car Tergnier était un centre ferroviaire réquisitionné par les Teutons) avaient été relogées. Les rues étaient recouvertes, non pas de bitume, mais de cendrée rêche. La cité Roosevelt avait, à tort, mauvaise réputation ; on prêtait à ses jeunes gens des vertus qu’ils n’avaient pas toujours : poings faciles, taquins avec les filles, voleurs à l’occasion, creveurs de ballons, etc. On ne pouvait pas dire non plus que l’école du Centre était celle des bourgeois ; des bourgeois, à Tergnier, il n’y en avait pas. Les trois-quarts de la population était cheminote ; le quart restant travaillait en usine, à la scierie Beaumartin, à la Fonderie, aux ALB (Aciérie et Laminoirs de Beautor), à la raffinerie. A Tergnier, on était pour le partage des richesses ; on votait rouge mais on respectait le Général car il nous avait évité de marcher au pas de l’oie, et, dès 1946, il avait tendu une main fraternelle aux résistants communistes, et Dieu sait qu’ils avaient été nombreux dans ma bonne ville de Tergnier.

A lire aussi: Les colonnes de Buren seront-elles vraiment balayées par le vent de l’histoire, comme le dit Jean Clair?

Donc, nous étions là devant le monument aux morts, mes copains de la cité Roosevelt (Alain Lanzeray, Fabrice Le Bourhis, Jean Brugnon, Jean-Jacques Mensuelle, Felice Napolitano, Pascal Dugat, Jean-Luc Jehan, etc.), à regarder les anciens combattants au garde-à-vous (les Poilus étaient encore de ce monde), certains porteurs de drapeaux. Parmi eux, le père Deporter, un ancien de 14-18, qui résidait dans notre cité et nous impressionnait avec sa jambe de bois. Puis c’était l’appel aux morts. Tous les noms gravés dans le granit étaient énoncés, tous suivi d’un « Mort pour la France », « Mort pour la France », « Mort pour la France »… Tous ces morts… Nous ne comprenions pas tout mais nous sentions bien que c’était grave. Il y avait dans l’air comme une bise de larmes et dans les yeux des Poilus des éclats de terreur. Ils devaient se souvenir quand ils montaient au front, baïonnette au canon, dans les tranchées de la Somme, de Champagne, de Verdun ; ils devaient revoir les visages de leurs copains fauchés par la mitraille prussienne, leurs copains qui couraient à côté d’eux. Le sang ; les rats ; l’attente ; les cris du sergent quand il fallait y aller. Monter à l’assaut. J’ai repensé à tout ça, en cette journée de 11-Novembre 2025. Et, sur les conseils de la Sauvageonne, nous avons regardé sur Netflix, A l’Ouest, rien de nouveau, adaptation du roman d’Erich Maria Remarque (la troisième après celle de Lewis Milestone en 1930, et le téléfilm de Delbert Mann, en 1979) par Edward Berger. « Ça ne te fera pas de mal de voir ce qui se passait du côté allemand en 14-18, toi qui aimes tant l’Allemagne », me dit-elle. Je la bouclai, un peu penaud, et regardai. Quel film magnifique ! Quel grand film qui décrit si bien toute l’horreur de la guerre ! Un film pacifiste ? Un euphémisme que de le dire. Tous ces pauvres gars qui vont se faire casser la pipe au nom du capitalisme international ! Une horreur ! Pas étonnant que ces fumiers de nazis l’eussent placé, tout de suite, sur la liste des autodafés. Les images du film défilaient devant mes yeux ; du sang partout. Des amputations. Des crânes éclatés. Je repensais à mes grands-pères (Alfred, côté paternel, dans la Somme ; Eloy, côté maternel, dans la Marne) ; je repensais aux cérémonies du 11-Novembre de mon enfance, dans le parc Sellier, à Tergnier. Orange ou mandarine ? Sacrée mémoire qui fiche le camp ! On ne devrait jamais oublier.

Photo : Philippe Lacoche

Deux nouveaux Immortels

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L’Académie, une fois n’est pas coutume, a voté fort judicieusement.


L’Académie française, fondée sous le cardinal de Richelieu, en 1634, fait partie de ces quelques piliers sur lesquels repose le français moderne, avec la Défense de Du Bellay et l’édit de Villers-Cotterêts. L’institution est magnifique : elle consolide notre langue, elle la régule, elle la met au pas. En fixant les règles de la grammaire et de l’orthographe, en définissant la syntaxe, elle a donné à nos lettres une assise d’airain, support de nos plus beaux poèmes et de nos plus grandes œuvres. Elle a contribué à l’unité nationale, elle est l’une des clés de notre culture commune. Ainsi, François Villon et Pierre de Ronsard, nés à cent ans d’intervalles, parlent deux langues différentes ; mais nous lisons Molière et Racine dans le texte, car à partir du dix-septième, et grâce à l’Académie, la langue ne varie plus.

Quelle histoire !

L’Académie française est de ces fondations qui contribuent à notre sentiment d’appartenir à quelque chose de commun — qui nous rassemble au lieu de nous diviser —, et son prestige n’a d’égal que sa longévité. On ne compte plus ses grands noms : au hasard, Boileau, Montesquieu, Yourcenar, Barrès, Paulhan, Lamartine, Rostand, Musset, Habert, d’Ormesson, Hugo, Corneille, Senghor, Chateaubriand, Perrault, La Fontaine, Pagnol, Maurois, Renan, Vigny, Bourget, Fénelon, La Bruyère, Bossuet, Thiers, Valéry. La liste fait tourner la tête, et j’en oublie des quantités ! — aujourd’hui encore, l’Académie compte parmi ses membres Alain Finkielkraut, François Sureau, Antoine Compagnon, et bien d’autres du même talent.

A lire aussi, Eric Neuhoff: «J’espère aussi pouvoir défendre le roman contre l’autofiction, à l’Académie française!»

Bien sûr, elle s’est souvent trompée. Trop de noms tombés dans l’oubli figurent dans la liste des Immortels alors que tant de nos écrivains, qui eussent mérité d’y être et parfois même ont proposé leur nom, ont été dédaignés. Balzac a candidaté : il a obtenu moins de cinq voix, dont celles de Victor Hugo et d’Alfred de Vigny. Si l’élection se faisait au poids des voix, écrit André Maurois dans son Prométhée, Balzac eût été élu ; hélas, elle se fait au nombre seul : l’Académie préféra l’auteur d’une histoire de la ville de Naples qui n’aura pas passé l’épreuve du temps… erreur impardonnable ! Quatre fois, elle a rejeté la candidature de Théophile Gautier ; et en 1894, entre Verlaine, Zola et José-Maria de Heredia, elle a honoré le troisième au détriment des deux autres (!).

Se serait-elle amendée ? Voici qu’elle vient d’élire Éric Neuhoff (fauteuil n° 11) et Florian Zeller (fauteuil n° 14), à la succession de Gabriel de Broglie et d’Hélène Carrère d’Encausse. Deux choix que l’on ne peut qu’applaudir, tant ils semblent mérités. Éric Neuhoff, pétri d’érudition et qui, bon Français, ne craint pas la polémique (mais en France, notait Jean d’Ormesson dans sa biographie de Chateaubriand, la polémique a toujours été très favorable aux écrivains), est aussi l’auteur de quelques romans formidables, et de beaucoup de critiques justes et convaincantes ; Florian Zeller, dramaturge à succès que l’on ne présente plus, réalisateur non moins excellent, dont les œuvres touchent aux sujets les plus tabous mais aussi les plus réalistes, fait rayonner notre langue et notre littérature dans le monde entier. Si le cinéma se veut l’art majeur de notre époque, comme le dix-neuvième fut le triomphe du roman, l’Académie, une fois n’est pas coutume, a voté fort judicieusement. Elle eût pu se compromettre en cédant aux sirènes des auteurs à succès ; ces auteurs, elle ne les a pas non plus méprisés, par une espèce de pédantisme qui eût été inutile et vain. Sans primer les machines à faire des ventes, elle a distingué deux grands noms, qui ne sont pas des poètes de tour d’ivoire.

A lire aussi, Jacques-Emile Miriel: Un nouveau volume de la Pléiade consacré à Philip Roth

A quand Houellebecq ?

Je ne sais si Michel Houellebecq a présenté sa candidature. Oserais-je militer en sa faveur ? Son réalisme brutal entre à plein dans notre tradition littéraire : Houellebecq dit le vrai, ce vrai de Balzac sur la femme de trente ans, ce vrai de Maupassant sur l’amour (un piège de la nature, pour forcer la reproduction), ce vrai de tant d’autres, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Zola, ce vrai qui nous offusque. Ce qu’écrit Houellebecq nous révolte : ce qu’écrit Houellebecq, c’est nous, dans toute notre petitesse. Il fait sa littérature en trompe l’œil, comme Zeuxis peignait des raisins avec une telle précision que les oiseaux venaient les becqueter. Ses romans sont des miroirs : ils nous montrent : nous ne sommes pas beaux à voir. Si Houellebecq restera dans l’histoire de nos lettres (l’un des rares) c’est parce que l’on comprendra l’époque en lisant ses romans, comme on comprend le dix-neuvième en lisant Balzac, « créateur du monde moderne » (B. Cendrars). Et quelle époque : pornographique et consumériste, industrielle, libertaire et globalisée, décadrée, déprimée. Quelle tristesse, et quelle vérité, des Particules élémentaires à Anéantir, en passant par La Carte et le territoire !

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Antoine et Cléopâtre

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Royaume-Uni: Farage est-il trumpiste?

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Nigel Farage. DR.

Les adversaires de Nigel Farage le considèrent comme une pâle copie de Donald Trump. Le chef de Reform UK partage les mêmes préoccupations que le président américain mais son parcours et son style font la différence.


« Un Trump à la sauce anglaise » (Les Échos), « le Trump britannique » (Le Point), « la méthode Trump  » (France Info )  : la plupart des médias français présentent Nigel Farage comme un simple sous produit du phénomène Trump. C’est une façon commode de discréditer le chef de Reform UK qui écrase dans les sondages les deux partis traditionnels outre Manche. Certes, il y a de nombreuses similarités entre Farage et Trump dont les préoccupations principales sont la maîtrise de l’immigration et la défense de l’identité nationale, notamment par rapport à la souveraineté économique (le Brexit, « America First »). La carrière politique de chacun a été renforcée par une carrière dans les médias. Farage a eu une émission de radio à Londres entre 2017 et 2020 ; depuis 2021, il a une émission télé sur GB News. En 2023, il a même participé à une sorte de Koh-Lanta à l’anglaise. Les deux hommes maîtrisent les médias sociaux et prétendent défendre la liberté d’expression. En septembre, Farage a été invité à témoigner à ce sujet devant la commission judiciaire de la Chambre des représentants à Washington, comparant son propre pays à la Corée du Nord. Les deux sont accusés d’entretenir un culte de la personnalité et de manquer de transparence dans leurs opérations financières, bien que Farage n’ait jamais été condamné par la justice. Leur image à tous les deux d’enfants terribles du populisme a été scellée par la célèbre photo les montrant dans l’ascenseur doré de la Trump Tower en 2016, après le référendum sur le Brexit et la première victoire électorale de Trump.

A lire aussi, Gerald Olivier: Trump et le Proche-Orient: qu’est-ce que la «paix par la force»?

Pourtant, leurs convergences sont plus le résultat de similarités profondes que d’une influence à sens unique. Farage s’est lancé en politique bien avant Trump. Membre fondateur de UKIP en 1993, il a été élu au Parlement européen en 1999. Il a développé très tôt son style unique, fait de franc-parler, d’humour mordant et de provocation. Le discours, devenu viral, où il dénonce le premier président officiel du Conseil européen, Herman Van Rompuy, date de 2010. Le phénomène Trump est la rencontre entre une personnalité hors du commun et une Amérique qui tolère une certaine théâtralité en politique. Plus maîtrisé que Trump, Farage a su créer une personnalité publique adaptée à la culture britannique, combinant l’autorité d’un grand bourgeois « vieille Angleterre » et le bon sens et la gouaille d’un homme du peuple. À la différence de Trump, Farage est chef et fondateur de partis. Comme la plupart des politiques, il est obligé de gérer au quotidien la turbulence inévitable créée par des dissensions internes et les conflits de personnalités. Au fond plus modéré que Trump, il doit régulièrement lancer des opérations de dédiabolisation pour se distinguer de ceux qui sont plus à droite que lui, comme l’activiste anti-islam, Tommy Robinson. Farage n’était pas présent à la grande manifestation du 13 septembre organisée par Robinson à Londres. Parler de trumpisme à propos de Farage ou d’autres populistes de droite est une manière commode pour leurs adversaires de les mettre dans le même sac, malgré des contextes différents, et de minimiser les inquiétudes réelles de leurs électeurs.

Le budget de la Grande-Bretagne également dans l’impasse

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Keir Starmer et Rachel Reeves, Liverpool, 29 septembre © 2025 IMAGO/Mark Cosgrove/News /SIPA

Depuis bientôt une décennie, le Royaume-Uni donne l’impression d’un pays dont l’économie avance les yeux bandés vers l’affaiblissement.


Les performances économiques britanniques, parmi les plus faibles du monde développé depuis le Brexit, prolongent un déclin entamé avec la crise financière de 2008. À force de chercher des responsables, tantôt l’Union européenne, tantôt la mondialisation ou les banquiers, les gouvernements successifs ont fini par ignorer l’essentiel : ce n’est pas un événement isolé qui a brisé la trajectoire britannique, mais un ensemble de choix politiques qui ont rendu la crise durable et le pays plus fragile.

Les trois illusions du Royaume

L’histoire récente offre pourtant un contre-exemple saisissant. En 1992, lorsque la livre sterling fut contrainte d’abandonner son ancrage au Deutsche Mark, ce qui devait être un désastre devint une libération. L’économie rebondit, les exportations repartirent, la croissance du PIB par habitant fut pendant près de vingt ans la plus rapide du G7. Mais pour que cette renaissance soit possible, il avait fallu accepter une vérité douloureuse : le système économique construit par le gouvernement de John Major reposait sur une fiction. Une fois la fiction effondrée, la réalité, dure mais féconde, reprit ses droits.

Aujourd’hui, une crise similaire semble se préparer, avec la même potentialité de renversement. Car si le Royaume-Uni va mal, ce n’est pas seulement en raison des chocs de 2008 et de 2016, mais parce que ses dirigeants persistent à s’accrocher à trois illusions destructrices : des règles budgétaires arbitraires et intenables, l’idée qu’un État-providence généreux peut être financé sans augmenter l’imposition de la majorité, et la conviction qu’une croissance miraculeuse jaillira spontanément de ce carcan contradictoire.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Royaume-Uni: Farage est-il trumpiste?

Keir Starmer, qui avait promis une gestion sobre et responsable, voit sa popularité s’effondrer à un rythme inédit dans l’histoire du pays. Quinze mois après sa victoire électorale, son gouvernement est devenu le plus impopulaire jamais enregistré par les instituts de sondage. Sa ministre des Finances, Rachel Reeves, se trouve dans une situation encore plus délicate car c’est elle qui devra annoncer, lors du budget du 26 novembre, une hausse d’impôts allant jusqu’à 40 milliards de livres pour respecter des règles budgétaires que plus personne ne défend sérieusement, sauf ceux qui les ont édictées.

Le Royaume-Uni semble donc entré dans ce moment paradoxal où la réalité économique rattrape les promesses politiques. Et les chiffres sont impitoyables. Depuis 2016, la croissance du PIB par habitant a été presque divisée par deux. Autrefois champion du dynamisme, le pays est désormais dépassé par la France, l’Italie et même le Japon. Faut-il pour autant invoquer le Brexit ou la crise financière comme des fatalités ? Ce serait trop simple. La question centrale n’est pas ce qui est arrivé, mais pourquoi cela a produit des effets si durables au Royaume-Uni, et beaucoup moins ailleurs.

La première réponse touche à l’identité économique même de la Grande-Bretagne. Le pays disposait de deux puissants moteurs de croissance qui ont nourri la prospérité entre 1992 et 2016 : la finance mondiale et les services paneuropéens. Pourtant, ce sont ces deux secteurs que la politique britannique a méthodiquement affaiblis. Depuis la crise financière, la finance est devenue un mot toxique. Après le Brexit, les activités paneuropéennes qui faisaient briller les entreprises britanniques (conseil, culture, universités, recherche) ont été entravées ou amputées. Le Royaume-Uni s’est volontairement privé des domaines dans lesquels il excellait.

Le ruissellement, mais dans le mauvais sens

La deuxième réponse est plus subversive encore. Dans un consensus partagé par la gauche et la droite, les dirigeants britanniques ont réorganisé la fiscalité pour alléger la charge sur les salariés « ordinaires » et faire reposer le financement de l’État-providence sur les très hauts revenus. Présentée comme un geste de justice sociale, cette mutation fiscale a en réalité produit un paradoxe dévastateur : jamais les impôts n’ont pesé aussi lourd dans l’économie, et jamais les travailleurs moyens n’en ont payé aussi peu. Le 1 % des contribuables les plus riches finance désormais près d’un tiers de l’impôt sur le revenu (contre 20% en France).

Un progrès moral peut être, une erreur économique certainement. Car une telle concentration de l’impôt décourage précisément les secteurs où les salaires sont les plus élevés comme la finance internationale, les technologies, l’industrie pharmaceutique, la recherche. Autrement dit, les secteurs qui tirent le moteur invisible de la prospérité, la productivité.

Or, la productivité ne naît pas dans un climat de stagnation. Elle exige un minimum de croissance. Augmenter les impôts en pleine faiblesse conjoncturelle revient à étouffer l’économie et à précipiter la prochaine crise. Le Royaume-Uni est aujourd’hui piégé dans cette boucle autodestructrice avec un déclin de la productivité, un déficit public croissant, une hausse des impôts, une nouvelle contraction de la demande et enfin une nouvelle baisse de la productivité.

A lire aussi: Le plus long «shutdown» américain s’achève: mais à quoi tout cela a-t-il servi?

De ce cercle vicieux, une issue existe. Mais elle suppose de rompre avec les illusions politiques actuelles. Rachel Reeves risque de condamner son propre budget si elle persiste à vouloir tout à la fois rassurer les marchés, financer l’État-providence, ménager les électeurs, et éviter une hausse de l’impôt sur le revenu. Pour sortir de l’impasse, il faudrait renverser la logique et stimuler la croissance à court terme en évitant les hausses d’impôts immédiates, tout en programmant pour 2028 ou 2029 une augmentation du taux standard de l’impôt sur le revenu. C’est le seul instrument suffisamment large et stable pour à la fois restaurer la confiance et financer durablement un État-providence universel.

Le Royaume-Uni n’a pas besoin d’une énième réforme technique, mais d’un changement de doctrine. Il doit cesser de taxer obsessivement les secteurs les plus productifs, cesser de construire ses budgets sur des promesses impossibles, et surtout reconnaître que l’État-providence, pour survivre, doit être financé par tous, y compris les classes moyennes qu’on cherche aujourd’hui à ménager.

Au fond, la leçon de 1992 demeure valable. Une crise peut libérer un pays des illusions qui l’étouffent. Reste à savoir si le gouvernement britannique acceptera d’ouvrir les yeux avant d’y être contraint.

«50 anecdotes culinaires», un livre qui fait du bien !

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DR.

Et si l’on parlait d’autre chose que de politique dans les soirées entre amis ?

On a plus que jamais besoin de relâcher la pression et de rire un peu!

C’est en tout cas l’avis de Camille Nahum qui nous propose un premier ouvrage atypique et très documenté : 50 anecdotes culinaires complètement insolites.

Journaliste gastronomique, auteure et réalisatrice, Camille passe le plus clair de son temps auprès de ceux qui font la gastronomie française. Elle a notamment écrit et réalisé le magazine « Les secrets des grands chefs », diffusé sur M6 et le documentaire « Chefs, tout pour la première étoile » diffusé sur C8.

Son livre est une anthologie de ce qu’elle a pu découvrir de plus dingue et surprenant au cours de sa carrière.

À lire aussi, Jonathan Siksou: Vive le gras!

Que l’on aime la cuisine ou non, cet ouvrage est hilarant… et instructif ! On y découvre des histoires toutes plus croustillantes les unes que les autres sur l’histoire de la gastronomie. 

Quelques exemples : sait-on que le métier de branleur de dindons existe ? que le homard était autrefois un plat destiné aux plus démunis ? ou qu’il existe une glace réalisée à base de lait maternel… Sur 190 pages l’auteure retrace des milliers d’années de cuisine.

Voilà un joli cadeau pour les fêtes et qui pourrait animer les dîners sans risquer de fâcher.

Je préfère paraître sur CNews que dans « Le Monde »

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DR.

Face aux attaques, le président d’Avocats sans frontières défend la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus, sur laquelle il intervient régulièrement.


Samedi 25 octobre, je découvre dans Le Monde un article sur CNews en général, et sur le directeur de celle-ci, Serge Nedjar, en particulier. Le texte est assez vide. Ses auteurs n’ont pas trouvé grand-chose à se mettre sous leur dent creuse. On comprend simplement qu’il n’est pas convenable de défendre Israël ni d’attaquer la criminalité étrangère. Que diffuser des émissions religieuses chrétiennes n’est pas très catholique. Et qu’une fois encore, l’extrême gauche médiatique montre sa capacité à regarder sévèrement ceux qui ne pensent pas comme elle pour ne pas distinguer ses propres turpitudes. Je préfère, par élégance, mille fois paraître sur CNews que dans Le Monde.

En effet, pour reprendre une thématique qui m’est chère, l’anti-israélisme du Monde est devenu médicalement pathologique. Depuis les années 1970, le quotidien vespéral a opéré un virage radical. L’éviction de son correspondant à Jérusalem, André Scemama, réputé pour son honnêteté, a marqué le début d’une radicalisation décuplée sous l’ère Plenel. Aujourd’hui, le journal fait montre envers Israël d’un esprit acéré qui n’a d’égal que son indulgence extrême pour le Hamas.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Liberté, retiens nos bras vengeurs

Cette dérive a atteint son sommet lors du conflit à Gaza. Une enquête d’Eugénie Bastié dans Le Figaro a révélé le malaise croissant parmi certains salariés du Monde face à un traitement biaisé de cette douloureuse actualité. La talentueuse journaliste a dévoilé l’existence, au cœur de leur rédaction, d’un infâme « mur de Gaza », où sont affichés sélectivement des contenus propalestiniens, qui rappelle le magistral « mur des cons » du Syndicat de la magistrature. La direction du Monde, qui n’aime guère la contrition, a dû reconnaître que les visuels étaient choquants. Mais la Société des rédacteurs a assumé bravement son « soutien à la cause palestinienne », qui n’avait, il est vrai, pas échappé à un myope (qu’ils aient, dans leurs colonnes, qualifié feu Hassan Nasrallah de « martyr » me permet de faire l’économie d’une démonstration).

Je ne me lasserai cependant pas de rappeler ici que Le Monde aura passé les deux ans de guerre à nourrir, sans le dire, ses lecteurs des bilans victimaires du Hamas, trompeusement qualifié de « Défense civile ». Il est vrai que l’audiovisuel public a fait de même.

C’est donc la première fois dans l’histoire mondiale de l’information que l’opinion aura été désinformée sciemment par le biais de la propagande d’une organisation officiellement classée terroriste. Mais qui le dit ? Sinon celui qui ici le rabâche ?

C’est dans ce cadre idéologique pervers qu’on comprend sans grands efforts pourquoi Le Monde, si sévère envers l’État juif, ferme les yeux sur l’antisémitisme pervers qui gangrène La France insoumise. Et c’est ainsi que ce journal si sentencieux a constamment épargné Rima Hassan malgré ses multiples saillies haineuses. En mars, il l’a dépeinte aimablement comme une « figure radicale ». Il n’ira pas plus loin, quand bien même lorsqu’elle se réjouit, aux cris de « one by one », du spectacle des assassinats par le Hamas de ses opposants gazaouis.

Quant aux sieurs Portes et Guiraud et à dame Soudais, ne cherchez pas le début du commencement d’une réserve critique à leurs innombrables dévoiements, vous n’en trouverez pas un. Vous ai-je donc dit que je préfère paraître sur CNews que dans Le Monde ?

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Philippe Tesson, le dernier patron de presse

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Le journaliste Philippe Tesson photographié en 2005 © IBO/SIPA

Rédacteur en chef à Combat, fondateur du Quotidien de Paris, vu à la télévision durant plusieurs décennies et surtout homme de théâtre, Philippe Tesson a marqué son époque. Les éditions Équateurs lui dressent une stèle à partir d’articles, d’entretiens, d’éditoriaux et de préfaces afin qu’il retrouve sa haute place dans la grande histoire de la presse française


Agaçant assurément. Cabot, séducteur, vif, agressif, cet esprit français porté par la polémique et ce fouetté libéral qui secoua l’apathie des rédactions au tournant de la rigueur. Colérique probablement. Installé confortablement dans la réussite bourgeoise et conservant cependant la verdeur de l’artiste. Le doute raisonnable des dissidents. Courant après un ailleurs. Ambitieux au carré. Aventurier du papier avant les dérives numériques, amoureux sincère des planches et des acteurs, les mains encrées au cul des rotatives, courbé sur la lecture d’une chronique, rédigeant une critique dramatique, ayant consacré sa vie aux mots et à l’information.

Fougueux patron de presse

Fin de la comète des Trente Glorieuses et mirage des années de crise, Philippe Tesson était né en 1928 et il a disparu en 2023. La postérité est une belle garce. Des Tesson, on ne retient aujourd’hui que son fils. Alors, il fallait bien raconter la légende, que les fidèles rappliquent au chevet de l’oublié. Guillaume Durand, Robert Toubon, Claire Chazal, Bertrand de Saint-Vincent, F.O.G et Jean-Christophe Buisson prennent la plume sous la tutelle respectueuse d’Amande Coquelle et d’Olivier Frébourg. Dans ce recueil intitulé Le quotidien de l’éternité, ils disent leur vérité sur le démiurge du Quotidien de Paris, portraiturent le fougueux patron de presse et se souviennent ensemble de cette figure du vieux monde. Ils retiennent le temps qui file et qui saccage les mémoires. Car, il ne fait aucun doute que le moule a été cassé, enseveli par la banalité et les forces de l’argent. Si l’incarnation manque au personnel politique actuellement, on déplore à la fois son inconsistance intellectuelle et son absence de vision, la direction des médias souffre des mêmes maux, des mêmes pesanteurs, des mêmes travers. Une forme d’obscénité financière et de terreur procédurière nous assaille.

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Les fameux « petits hommes gris » ont pris le pouvoir sur la presse écrite. Tout est lourd et complexe. Besogneux. Prévisionnel et déceptif. Sans humour et dérision. On gère l’actualité comme l’on surveille la chaîne du froid. Il n’y a plus beaucoup de place pour les trublions, les affranchis, les stylistes et les pirates d’une certaine vérité. Tesson était l’incarnation de cet élan-là. Au risque de fortement déplaire et de tirer la couverture à lui. Tesson était un joueur comme le sont les véritables créateurs de journaux. Un individualiste forcené, à l’égo chargé de plomb, brutal dans ses attaques, caricatural à la télévision (l’image vous enferme, l’écrit vous libère), réfractaire à l’esprit de sérieux et perpétuellement en mouvement. De cette mobilité exténuante qui fédère les autres. Il avait l’œil pour repérer les journalistes en devenir et l’audace suprême de les laisser s’exprimer. Ce n’est pas si courant de laisser sa chance à des inconnus. Tesson n’avait pas peur du talent des autres même s’il s’estimait au-dessus de la mêlée. Il était le meilleur d’entre nous pour insuffler un vent de liberté à une rédaction, lui faire croire qu’elle écrivait l’Histoire, lui inculquer le frisson du scoop et la friction du débat d’idées, il était ce roi-là. Charmeur, on lui pardonnait ses sautes d’humeur et ses manières de grand prince.

Séducteur aux yeux bleus

Ce volume de textes a aussi le mérite d’éclairer une œuvre journalistique immense parcourue d’autant de succès que d’échecs commerciaux, de revenir sur l’épopée d’un groupe de presse créé avec son épouse et de nous montrer qu’il y avait du jus et du nerf dans ce pays essoufflé.

Olivier Frébourg le qualifie de « Don Giovanni de la presse française, l’insaisissable séducteur aux yeux bleus des journaux, quotidiens, hebdomadaires, mensuels ». Guillaume Durand l’éternel sentimental estime qu’au fond notre époque ne le méritait pas : « Philippe Tesson est un pianiste pour chefs-d’œuvre. L’ordinaire l’a tué ». La France l’avait déçu. Il n’était pas le seul à déplorer son interminable déclin. Ce recueil charmant et bourré de contradictions dévoile la part de jeu dans les joutes et les luttes politiques. Tesson savait si bien croquer à la volée les Barre, Chirac, Mitterrand, Hollande, Sarkozy ou Macron avec une tendre férocité, il n’était dupe de rien et pourtant il était sensible au vibrato de ces fauves. Et puis, pour nous, les journalistes abandonnés, les nostalgiques du papier, Tesson était intarissable sur notre métier. Une source de jouvence. « J’ai connu les vieilles linos, les vieilles rotos, les vieux ateliers et l’odeur » disait-il. Nous sommes tous à la recherche de cette « sensualité » perdue.

Le quotidien de l’éternité – Philippe Tesson – Équateurs (sortie le 5 novembre)  480 pages

Ukraine, la répétition générale?

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La Franco-Ukrainienne Anastasia Fomitchova © JF PAGA / GRASSET

Anastasia Fomitchova nous rappelle dans son livre que la guerre est de retour en Europe.


Malraux considérait, à juste titre, que la guerre d’Espagne était la répétition générale de la Seconde Guerre mondiale. C’est pour cela qu’il décida de s’engager pleinement en créant l’escadrille Espanã, composée de volontaires internationaux, pour combattre les franquistes, tandis que les démocraties européennes détournaient le regard.

Engagée volontaire

Aujourd’hui, montrerait-il l’exemple en achetant des drones pour épauler les soldats ukrainiens face à l’armée russe ? Le prix André Malraux 2025 vient d’être attribué à une jeune femme, Anastasia Fomitchova, pour son récit Volia.

Ce livre, écrit sans lyrisme, au scalpel, ressemble à celui de Malraux, L’Espoir (1937). Les jurés du prix y ont sûrement pensé. C’est de la même veine, avec une émotion toute particulière parce qu’il s’agit d’une femme de trente-deux ans, chercheuse franco-ukrainienne, qui a quitté Paris, ses amis, son confort, pour rejoindre la résistance et servir comme infirmière au sein du bataillon médical des Hospitaliers. Une première blessure, à l’automne 2022, l’avait tenue éloignée de la ligne des combats les plus rudes. Mais cela n’avait pas entamé sa détermination à protéger sa patrie de naissance. Pour cette engagée volontaire, c’était une question de vie ou de mort depuis que la Russie de Poutine avait envahi l’Ukraine pour la première fois. Le ciel avait la couleur du deuil. Et cette couleur était devenue le quotidien des Ukrainiens.

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Anastasia Fomitchova est née à Kyiv, en 1993. L’URSS n’existait plus et l’Ukraine avait acquis son indépendance depuis deux ans. La jeune soldate revient sur l’histoire récente de son pays avec précision, même si l’enjeu de son livre est ailleurs. Elle rappelle que le bataillon des Hospitaliers a été créé sur le front du Donbass, au moment de la révolution de Maïdan de l’hiver 2013-2014. Elle martèle surtout que l’impérialisme russe ne s’arrêtera pas aux frontières de l’Ukraine. L’enjeu du livre, donc, est de montrer avant tout la détermination de la population ukrainienne – « volia » pouvant être traduit par « volonté » et « liberté » – à repousser l’invasion de l’armée russe. Les renforts occidentaux ne sont pas arrivés en temps et en heure. Les puissances occidentales ont compris tardivement que la défense de l’Ukraine contre le totalitarisme russe les concernait toutes. Au fil d’un récit qu’on ne lâche jamais, on voit Fomitchova, la « médic », monter au front pour secourir les blessés, tandis qu’à l’arrière, les civils apprennent à vivre sous les bombes, dans des caves, sans eau ni électricité, la peur au ventre, la peur de perdre un enfant, une sœur, un ami, la peur d’apprendre que leurs parents ont été torturés, exécutés, et jetés pêle-mêle dans des fosses. Ces combattants et ces civils, ce sont souvent les mêmes, n’attendent pas le dernier smartphone pour Noël, ils espèrent que leur sacrifice empêchera que l’Ukraine soit rayée de la carte. Sacrifice qui ne date pas de 2022. Anastasia : « Les stigmates de ce que nous avaient infligé les Russes étaient inscrits au fer rouge dans nos âmes et nos ventres. Si cette mémoire n’avait pas été entretenue du temps de l’URSS, écrasée par le narratif russe sur les ‘’peuples frères’’, les corps, eux se souvenaient. » Il me revient la phrase de Milan Kundera : « La petite nation est celle dont l’existence peut-être à n’importe quel moment mise en question, qui peut disparaître et qui le sait. » Les Russes pensaient prendre Kyiv en trois jours. La ville résiste toujours, mais celle de Marioupol est en train de devenir le théâtre de l’un des plus grands massacres du XXIᵉ siècle. Les Russes n’ont pas hésité à employer des armes chimiques, affirme Anastasia qui n’exclut plus l’usage d’une bombe nucléaire sur ordre du Kremlin.

Crasse et sang

Il y a des pauses dans le récit. Le carnage ne cesse pas, il s’éloigne un peu. Elle s’arrête, elle et ses collègues volontaires, dans un orphelinat, base historique du bataillon. Nous sommes dans la région de Dnipropetrovsk. Un peu de lumière, l’odeur du feu de bois, le ciel, au loin, qui rosit. La paix ? Non, juste l’espoir qui reprend des forces. Et puis c’est la montée au front sans cesse recommencée. La boucherie ressemble à un tableau de Bosch. Il faut porter secours aux blessés, parmi les cris des agonisants. Les snipers peuvent entrer en action à n’importe quel moment. Anastasia consigne : « Nos journées se résument à des dizaines de bras et de jambes. » Elle ajoute, sans pathos : « Jour et nuit, nous nageons dans un océan de blessés. Ils se ressemblent tous, couverts de crasse et de sang. » Après avoir lu son témoignage, il est impossible de dire qu’on ne savait pas. La guerre est revenue en Europe, elle frappe à nos frontières factices.

Après l’héroïque contre-offensive de 2022, Anastasia réintègre la vie civile et finit sa thèse de doctorat sur les évolutions de l’État ukrainien depuis la révolution de Maïdan. Elle retrouve sa ville natale meurtrie mais debout. Les attaques de drones kamikazes Shahed, livrés par l’Iran à la Russie, s’abattent la nuit sur les civils endormis. L’Ukraine refuse de céder ses territoires car ça n’arrêtera pas la guerre, affirme la jeune femme. Le Kremlin a ordonné le réarmement de la Russie. « Ce processus, écrit-elle, a déjà commencé, et plusieurs nations, comme l’Allemagne, le Danemark et le Royaume-Uni, l’ont clairement identifié : dans quelques années, Moscou disposera de tous les moyens pour lancer une offensive majeure contre le reste de l’Europe. De se confronter directement aux pays de l’OTAN. »

La paix est plus que jamais menacée. Elle n’est déjà plus qu’un doux souvenir. Et comme l’a écrit Malraux : « La liberté appartient à ceux qui l’ont conquise. »

Anastasia Fomitchova, Volia, Grasset. 288 pages

Il y a une vie après l’Assemblée

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© AP Photo/Thibault Camus/SIPA

Le psychodrame gouvernemental n’a pas mis fin au feuilleton de la réforme des retraites. Pendant ce temps, Paris continue de s’humilier face à Alger, la Ligue des droits de l’homme poursuit ses attaques contre Béziers, et les idées pleuvent pour taxer davantage les Français. Vivement les vacances de « fin d’année » !


Trois gouvernements plus tard, on va enfin pouvoir entrer dans le vif du sujet : le vote du budget. J’attends avec impatience l’examen des 1 800 amendements déposés devant la commission des finances de l’Assemblée. Sans 49.3 à la clé, le concours Lépine des propositions les plus dispendieuses risque, comme chaque année, de nous réserver quelques surprises.

Dreyfus

« Ligue des droits de l’homme, le retour ». En plusieurs épisodes, s’il vous plaît. La Ville de Béziers pavoise son hôtel de ville avec des drapeaux tricolores plutôt qu’avec le drapeau palestinien ? La LDH attaque. Le couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans seuls dans les rues après 23 heures ? La LDH attaque. La construction d’un centre de rétention administratif pour y détenir les délinquants sous OQTF ? La LDH attaque encore… Pour moi qui ai travaillé pour la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), dont la LDH est membre, c’est incompréhensible. Ou plutôt, trop compréhensible. Leur combat n’est plus depuis longtemps celui des droits de l’homme, mais celui de certains hommes, toujours les mêmes, contre certains politiques, toujours les mêmes également. À Béziers, chaque arrêté municipal est scruté et fait l’objet d’un recours devant les tribunaux. La lutte contre les déjections canines ? Attaquée. La crèche de Noël dans l’hôtel de ville ? Attaquée. La célébration de la fête juive Hanoukka ? Attaquée aussi… Avouez qu’on est assez loin de la défense du capitaine Dreyfus, acte fondateur de leur combat. Du reste, la même organisation soutenait, il y a quelques années encore, Tariq Ramadan ou militait pour la libération du terroriste Georges Ibrahim Abdallah. Et qui, en 2022, au nom du « droit au respect de la vie familiale », défendait Hassan Iquioussen, imam auteur de discours « haineux envers les valeurs de la République » et, selon le président de la LDH en personne, de « propos antisémites absolument abjects ». Comprenne qui pourra… En français dans le texte, on appelle ça se fourvoyer. Moins gentiment, je préfère parler de forfaiture.

Magie de Noël

Après avoir proposé de « dégenrer » le Panthéon, voilà qu’on parle de changer le nom des vacances scolaires. Ce n’est pas nouveau, on a déjà vu les anciennes « vacances de Pâques » se transformer en « vacances de printemps ». Mais c’était pour cause de « zonage des vacances », qui ne coïncidaient plus forcément avec les fêtes de Pâques (dont la date change chaque année). Le 1er octobre dernier, c’est donc le Conseil supérieur de l’éducation qui a proposé de rebaptiser les vacances de la Toussaint en vacances d’automne et celles de Noël en vacances de fin d’année. Devant le tollé, le ministère de l’Éducation nationale a rapidement fait savoir que « renommer les vacances scolaires n’est pas et n’a jamais été envisagé ». En 2021 déjà, la Commission européenne avait invité ses fonctionnaires à préférer l’expression « joyeuses fêtes » à « Joyeux Noël ». Avant, là encore, de faire marche arrière. De quoi se mêlent-ils ? On tient peut-être là la solution pour éviter le mois prochain un énième procès de la LDH : installons à l’hôtel de ville de Béziers une « crèche de fin d’année » et le tour sera joué !

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Le Tartuffe ou l’imposteur

« Campus France et l’ambassade de France en Algérie félicitent les 8 351 étudiants algériens qui ont obtenu un visa pour venir étudier en France à la rentrée 2025. Ce chiffre représente une augmentation de plus de 1 000 visas par rapport à l’année 2024. » Je me souviens d’une interview de Bruno Retailleau, en juillet dernier, accordée au Figaro, dans laquelle il affirmait que « la diplomatie des bons sentiments a échoué » avec l’Algérie. Et parlant de Boualem Sansal, toujours emprisonné, il ajoutait : « Le régime algérien ne souhaite pas une relation respectueuse, mais cherche à nous humilier. Plus nous plierons, moins nous obtiendrons. » Il n’a visiblement pas été entendu par le Quai d’Orsay, ni par son successeur Laurent Nuñez. À pleurer. De rage.

Gag

Il aura fallu 26 jours à Sébastien Lecornu, pour nous pondre, peu ou prou, le même gouvernement que celui de François Bayrou. En y ajoutant quand même, fait notable, Éric Woerth et Bruno Le Maire ! Quelle trouvaille ingénieuse ! Quelle originalité ! Nominations qui ont mis le feu aux poudres et occasionné le coup de sang de Bruno Retailleau, suivi du désormais célèbre « Je me casse » de l’ancien « ministre des mille milliards de dette ». Avant la démission du Premier ministre et sa re-nomination quelques heures plus tard. Vous suivez toujours ? Ah oui, j’oubliais dans tout ça l’épisode du « chaton de Marine Le Pen » à Matignon qui a opposé les tenants du « comme c’est attendrissant… » à ceux du « quel manque de respect ! ». Moi j’aimerais juste savoir si l’animal a survécu.

Martror

La présidente de l’Assemblée nationale a jugé bon de lancer à son tour sa petite bombe en affirmant qu’il fallait en finir avec « ce truc qui tombe du ciel ». Elle propose donc de davantage taxer les héritages. Pour mémoire, la France est déjà l’un des pays du monde où la fiscalité sur la transmission du patrimoine est la plus lourde. Seules la Corée du Sud et la Belgique sont à des niveaux comparables. Oui, la mort d’un proche coûte cher à ses héritiers en France.

Le problème avec nos « politiques », c’est que, chaque fois qu’on rencontre un problème, on invente un nouvel impôt. Mais « ce truc qui tombe du ciel », n’en déplaise à Yaël Braun-Pivet, a déjà été taxé à de nombreuses reprises du temps du vivant. Bref, on taxe une seconde fois au moment du décès. Cela s’appelle ni plus ni moins qu’un impôt sur les morts…

Forfaiture again…

C’est le « prix du compromis », paraît-il. Le « prix pour garder sa place » serait plus juste puisque la suspension de la réforme des retraites a été décisive dans les tractations ayant permis à Sébastien Lecornu de rester à Matignon. Tout cela sur le dos des Français à qui on tente de faire croire une nouvelle fois que nous pourrions être le seul pays à travailler moins tout en préservant nos retraites. Alors démissionnaire, l’ex-futur ministre de l’Économie, Roland Lescure, avait d’ailleurs mis en garde contre le coût d’une telle mesure : « Modifier la réforme des retraites, ça va coûter des centaines de millions en 2026 et des milliards en 2027. » Visiblement, ce n’est plus si grave quelques heures plus tard. Ça doit être ça la magie Lecornu !

Mais on a la réponse, Monsieur le président…

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Paris, 13 novembre 2025 © Michel Euler/AP/SIPA

Le président de la République, dans un beau et émouvant discours prononcé pour rendre hommage aux victimes du 13 novembre 2015, a notamment déclaré : « Une douleur insensée, injuste, insupportable, et cette question sans réponse: pourquoi? »

Je sais que la pensée même la plus sincère a besoin parfois de s’orner de l’artifice de la rhétorique. Je connais le talent et l’intelligence de ceux qui préparent les discours d’Emmanuel Macron et je me doute du soin qu’il met pour y apposer sa patte et son style.

Mais tout de même, « cette question sans réponse » me reste en travers de l’esprit.

Alors que par ailleurs il nous alerte sur « un djihadisme qui renaît sous une autre forme ».

Personne ne se pose « cette question », tout simplement parce qu’il n’est personne qui ne connaisse « la réponse ».

Bien avant le cataclysme effroyable du 13 novembre 2015, nous avions déjà eu d’atroces signes de la haine que le terrorisme islamiste vouait à la France, à notre société et à notre civilisation. Le jour du Stade de France, du Bataclan et de tous ces lieux de convivialité et de bonheur frappés et meurtris, nous n’avons pu que déplorer, sans le moindre doute quant au dessein de nos assassins, l’obsession qui les habitait de faire payer le prix fort à un monde où la grâce et la douceur de vivre continuaient d’être préservées, où la détestation d’autrui pour ce qu’il pensait, dessinait ou croyait était encore récusée et rejetée, et où n’existait nulle envie de rejoindre l’étouffement et l’inhumanité islamistes.

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J’entends bien que ces lignes peuvent apparaître comme des banalités, tant les enseignements sans cesse renouvelés de la terreur islamiste — parfois déjouée, toujours redoutée — n’étaient plus un secret pour personne, inscrits qu’ils étaient dans les morts, les corps, les désespoirs, l’héroïsme de nos services de police et l’impossible oubli de ce qui a dévasté des familles, coupé net le fil de l’espérance et dissipé la naïveté de beaucoup. Même si, pour certains responsables politiques davantage inspirés par leur idéologie que par le souci de la vérité nue, il convenait toujours, au nom d’un humanisme prétendu, de baisser la garde et de nous exposer, nous et nos valeurs — valeurs que la volonté de nous les arracher par la terreur rend chaque jour plus précieuses — à de nouveaux massacres.

Alors, oui, monsieur le président, votre « pourquoi » était beau, mais inutile, et la réponse, vous la connaissiez comme nous tous.

Il y a un paradoxe amer : les islamistes, qui cherchent à nous détruire ainsi que la qualité de notre univers et la force de notre démocratie, qui ne visent que l’éradication de notre vivre-ensemble et de notre unité apparemment maintenue malgré leurs assauts criminels, se battent en réalité sans percevoir qu’ils pourraient l’emporter simplement en nous laissant faire…

Cette société qu’ils s’acharnent à effacer, à coups d’attaques au couteau, d’explosions et de massacres, n’est-elle pas déjà en crise, en déclin et en doute ? Nous avons à mener une double bataille, si la lucidité et le courage nous sont donnés ainsi qu’à l’ensemble de nos responsables politiques.

Celle, évidemment, contre le terrorisme islamiste, et des progrès incontestables ont été accomplis sur ce plan.

Mais aussi celle qui devra nous mobiliser pour que la France demeure, dans tous les domaines, le symbole vivant de ce que le Mal cherche à anéantir.

MeTooMuch ? (Essai)

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Orange ou mandarine?

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"A l’Ouest, rien de nouveau" de Edward Berger, sur Netflix © Netflix / Reiner Bajo

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Orange ou mandarine ? Je ne m’en souviens plus. Il faudra que je demande à ma Sauvageonne mais je ne suis pas sûr qu’elle soit en mesure de me répondre : elle est si jeune. Étaient-ce des oranges ou des mandarines qu’on nous remettait à l’issue de la cérémonie du 11-Novembre, événement obligatoire pour nous, les minuscules écoliers de la République ? Nos instituteurs, MM. Lartigot, Pullès, Rousselle, Jehan, nous conduisaient, en rang par deux, comme des petits militaires, jusqu’au monument aux Morts de Tergnier (02), dans le parc Sellier. Il faisait froid, tantôt un froid sec, tantôt un froid humide et mousseux comme une eau sale. Il ne fallait pas broncher. Nous étions là, recueillis, nous les rebelles, les sauvageons allais-je dire, de l’école de la cité Roosevelt, faite de maisons provisoires où, juste après la Seconde Guerre, les familles aux habitations bombardées (d’abord par nos bons amis d’Outre-Rhin qui, après 1870, après 1914, nous avaient, une fois de plus, rendu une visite de courtoisie ; les Prussiens nous aiment tant! Puis par nos vrais amis alliés et leurs forteresses volantes ; il fallait le faire malheureusement car Tergnier était un centre ferroviaire réquisitionné par les Teutons) avaient été relogées. Les rues étaient recouvertes, non pas de bitume, mais de cendrée rêche. La cité Roosevelt avait, à tort, mauvaise réputation ; on prêtait à ses jeunes gens des vertus qu’ils n’avaient pas toujours : poings faciles, taquins avec les filles, voleurs à l’occasion, creveurs de ballons, etc. On ne pouvait pas dire non plus que l’école du Centre était celle des bourgeois ; des bourgeois, à Tergnier, il n’y en avait pas. Les trois-quarts de la population était cheminote ; le quart restant travaillait en usine, à la scierie Beaumartin, à la Fonderie, aux ALB (Aciérie et Laminoirs de Beautor), à la raffinerie. A Tergnier, on était pour le partage des richesses ; on votait rouge mais on respectait le Général car il nous avait évité de marcher au pas de l’oie, et, dès 1946, il avait tendu une main fraternelle aux résistants communistes, et Dieu sait qu’ils avaient été nombreux dans ma bonne ville de Tergnier.

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Donc, nous étions là devant le monument aux morts, mes copains de la cité Roosevelt (Alain Lanzeray, Fabrice Le Bourhis, Jean Brugnon, Jean-Jacques Mensuelle, Felice Napolitano, Pascal Dugat, Jean-Luc Jehan, etc.), à regarder les anciens combattants au garde-à-vous (les Poilus étaient encore de ce monde), certains porteurs de drapeaux. Parmi eux, le père Deporter, un ancien de 14-18, qui résidait dans notre cité et nous impressionnait avec sa jambe de bois. Puis c’était l’appel aux morts. Tous les noms gravés dans le granit étaient énoncés, tous suivi d’un « Mort pour la France », « Mort pour la France », « Mort pour la France »… Tous ces morts… Nous ne comprenions pas tout mais nous sentions bien que c’était grave. Il y avait dans l’air comme une bise de larmes et dans les yeux des Poilus des éclats de terreur. Ils devaient se souvenir quand ils montaient au front, baïonnette au canon, dans les tranchées de la Somme, de Champagne, de Verdun ; ils devaient revoir les visages de leurs copains fauchés par la mitraille prussienne, leurs copains qui couraient à côté d’eux. Le sang ; les rats ; l’attente ; les cris du sergent quand il fallait y aller. Monter à l’assaut. J’ai repensé à tout ça, en cette journée de 11-Novembre 2025. Et, sur les conseils de la Sauvageonne, nous avons regardé sur Netflix, A l’Ouest, rien de nouveau, adaptation du roman d’Erich Maria Remarque (la troisième après celle de Lewis Milestone en 1930, et le téléfilm de Delbert Mann, en 1979) par Edward Berger. « Ça ne te fera pas de mal de voir ce qui se passait du côté allemand en 14-18, toi qui aimes tant l’Allemagne », me dit-elle. Je la bouclai, un peu penaud, et regardai. Quel film magnifique ! Quel grand film qui décrit si bien toute l’horreur de la guerre ! Un film pacifiste ? Un euphémisme que de le dire. Tous ces pauvres gars qui vont se faire casser la pipe au nom du capitalisme international ! Une horreur ! Pas étonnant que ces fumiers de nazis l’eussent placé, tout de suite, sur la liste des autodafés. Les images du film défilaient devant mes yeux ; du sang partout. Des amputations. Des crânes éclatés. Je repensais à mes grands-pères (Alfred, côté paternel, dans la Somme ; Eloy, côté maternel, dans la Marne) ; je repensais aux cérémonies du 11-Novembre de mon enfance, dans le parc Sellier, à Tergnier. Orange ou mandarine ? Sacrée mémoire qui fiche le camp ! On ne devrait jamais oublier.

Photo : Philippe Lacoche

Deux nouveaux Immortels

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DR.

L’Académie, une fois n’est pas coutume, a voté fort judicieusement.


L’Académie française, fondée sous le cardinal de Richelieu, en 1634, fait partie de ces quelques piliers sur lesquels repose le français moderne, avec la Défense de Du Bellay et l’édit de Villers-Cotterêts. L’institution est magnifique : elle consolide notre langue, elle la régule, elle la met au pas. En fixant les règles de la grammaire et de l’orthographe, en définissant la syntaxe, elle a donné à nos lettres une assise d’airain, support de nos plus beaux poèmes et de nos plus grandes œuvres. Elle a contribué à l’unité nationale, elle est l’une des clés de notre culture commune. Ainsi, François Villon et Pierre de Ronsard, nés à cent ans d’intervalles, parlent deux langues différentes ; mais nous lisons Molière et Racine dans le texte, car à partir du dix-septième, et grâce à l’Académie, la langue ne varie plus.

Quelle histoire !

L’Académie française est de ces fondations qui contribuent à notre sentiment d’appartenir à quelque chose de commun — qui nous rassemble au lieu de nous diviser —, et son prestige n’a d’égal que sa longévité. On ne compte plus ses grands noms : au hasard, Boileau, Montesquieu, Yourcenar, Barrès, Paulhan, Lamartine, Rostand, Musset, Habert, d’Ormesson, Hugo, Corneille, Senghor, Chateaubriand, Perrault, La Fontaine, Pagnol, Maurois, Renan, Vigny, Bourget, Fénelon, La Bruyère, Bossuet, Thiers, Valéry. La liste fait tourner la tête, et j’en oublie des quantités ! — aujourd’hui encore, l’Académie compte parmi ses membres Alain Finkielkraut, François Sureau, Antoine Compagnon, et bien d’autres du même talent.

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Bien sûr, elle s’est souvent trompée. Trop de noms tombés dans l’oubli figurent dans la liste des Immortels alors que tant de nos écrivains, qui eussent mérité d’y être et parfois même ont proposé leur nom, ont été dédaignés. Balzac a candidaté : il a obtenu moins de cinq voix, dont celles de Victor Hugo et d’Alfred de Vigny. Si l’élection se faisait au poids des voix, écrit André Maurois dans son Prométhée, Balzac eût été élu ; hélas, elle se fait au nombre seul : l’Académie préféra l’auteur d’une histoire de la ville de Naples qui n’aura pas passé l’épreuve du temps… erreur impardonnable ! Quatre fois, elle a rejeté la candidature de Théophile Gautier ; et en 1894, entre Verlaine, Zola et José-Maria de Heredia, elle a honoré le troisième au détriment des deux autres (!).

Se serait-elle amendée ? Voici qu’elle vient d’élire Éric Neuhoff (fauteuil n° 11) et Florian Zeller (fauteuil n° 14), à la succession de Gabriel de Broglie et d’Hélène Carrère d’Encausse. Deux choix que l’on ne peut qu’applaudir, tant ils semblent mérités. Éric Neuhoff, pétri d’érudition et qui, bon Français, ne craint pas la polémique (mais en France, notait Jean d’Ormesson dans sa biographie de Chateaubriand, la polémique a toujours été très favorable aux écrivains), est aussi l’auteur de quelques romans formidables, et de beaucoup de critiques justes et convaincantes ; Florian Zeller, dramaturge à succès que l’on ne présente plus, réalisateur non moins excellent, dont les œuvres touchent aux sujets les plus tabous mais aussi les plus réalistes, fait rayonner notre langue et notre littérature dans le monde entier. Si le cinéma se veut l’art majeur de notre époque, comme le dix-neuvième fut le triomphe du roman, l’Académie, une fois n’est pas coutume, a voté fort judicieusement. Elle eût pu se compromettre en cédant aux sirènes des auteurs à succès ; ces auteurs, elle ne les a pas non plus méprisés, par une espèce de pédantisme qui eût été inutile et vain. Sans primer les machines à faire des ventes, elle a distingué deux grands noms, qui ne sont pas des poètes de tour d’ivoire.

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A quand Houellebecq ?

Je ne sais si Michel Houellebecq a présenté sa candidature. Oserais-je militer en sa faveur ? Son réalisme brutal entre à plein dans notre tradition littéraire : Houellebecq dit le vrai, ce vrai de Balzac sur la femme de trente ans, ce vrai de Maupassant sur l’amour (un piège de la nature, pour forcer la reproduction), ce vrai de tant d’autres, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Zola, ce vrai qui nous offusque. Ce qu’écrit Houellebecq nous révolte : ce qu’écrit Houellebecq, c’est nous, dans toute notre petitesse. Il fait sa littérature en trompe l’œil, comme Zeuxis peignait des raisins avec une telle précision que les oiseaux venaient les becqueter. Ses romans sont des miroirs : ils nous montrent : nous ne sommes pas beaux à voir. Si Houellebecq restera dans l’histoire de nos lettres (l’un des rares) c’est parce que l’on comprendra l’époque en lisant ses romans, comme on comprend le dix-neuvième en lisant Balzac, « créateur du monde moderne » (B. Cendrars). Et quelle époque : pornographique et consumériste, industrielle, libertaire et globalisée, décadrée, déprimée. Quelle tristesse, et quelle vérité, des Particules élémentaires à Anéantir, en passant par La Carte et le territoire !

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Antoine et Cléopâtre

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