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Un nouveau volume de la Pléiade consacré à Philip Roth

La chronique littéraire de Jacques-Émile Miriel


Un nouveau volume de la Pléiade consacré à Philip Roth
L'écrivain américain Philip Roth photographié en 1993 © Joe Tabbacca/AP/SIPA

Philip Roth ne se démode pas, au contraire.


Les éditions Gallimard continuent la publication des œuvres complètes de l’écrivain américain Philip Roth dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Le volume qui sort concerne la période 1993-2007 de l’écrivain, au cours de laquelle quatre romans majeurs de lui ont été publiés : Opération Shylock (1993), Le Théâtre de Sabbath (1995), Le Complot contre l’Amérique (2004) et Exit le fantôme (2007). Le romancier est alors dans la plénitude de son génie romanesque et donne libre cours derechef à son imagination la plus débridée.

Ce sont des œuvres qui, pour la plupart, ont créé des polémiques, notamment Opération Shylock, sur Israël. Le journaliste Marc Weitzmann, ami français de longue date de Roth, a confié dans un récent essai que ces romans du maître de Newark étaient parmi ses préférés. Les retrouver rassemblés dans une Pléiade aujourd’hui est une heureuse surprise, même pour ceux qui les ont déjà lus.

La Pléiade, une collection de référence

Personnellement, j’aime assez cette collection de la Pléiade, censée honorer les grands auteurs classiques ou contemporains. On peut ne pas être d’accord avec certains des choix effectués, mais on trouvera toujours une raison de se féliciter de disposer, en cas de besoin, d’un exemplaire à portée de main. La Pléiade met en valeur ses auteurs, les fait entrer par la grande porte dans l’histoire littéraire. L’appareil critique de préfaces et de notes, dû aux meilleurs spécialistes, donne une confirmation objective à ce sacre éditorial. J’ai entendu certains lecteurs contester la taille des caractères, qu’ils jugent illisibles ; ou bien l’utilisation du papier bible… D’autres y voient des objets de pure bibliophilie, au cuir manquant d’épaisseur, bons tout juste à décorer une bibliothèque. C’est peut-être la rançon du succès. Posséder son écrivain préféré en Pléiade reste, malgré tout, une nécessité, pour marquer le coup. Tous les goûts sont d’ailleurs représentés, les concepteurs de la collection faisant preuve d’un éclectisme irréfutable. Pour le futur, j’aimerais pour ma part y retrouver par exemple les essais de Georges Bataille, ou bien l’œuvre complète de Maurice Blanchot.

Expliciter l’art de Philip Roth

Pour revenir à cette Pléiade Philip Roth, disons d’emblée que c’est une réussite. Philippe Jaworski en a assumé, comme pour les volumes précédents, la direction. Les traductions ont été soigneusement révisées. Une excellente chronologie y figure, et le texte de Roth est accompagné de notices utiles et de notes précises, afin d’en rendre particulièrement aisée la lecture.

A lire aussi, du même auteur: Une Pléiade pour entrer dans l’atelier d’Aragon

De plus, un glossaire des mots yiddish et hébreux viendra éclairer le lecteur sur le sens exact du vocabulaire employé par Roth. C’est dans ce travail critique, comme souvent, que réside la « saveur » d’une Pléiade. Car une Pléiade est une lecture que proposent des universitaires. Une lecture parmi d’autres, étant donné que le commentaire oriente l’œuvre dans tel ou tel sens. Disons qu’ici, le travail explicatif du texte, au demeurant très brillant, demeure relativement neutre, se contentant d’expliciter l’art de Roth. Philippe Jaworski insiste par exemple sur le côté carnavalesque des romans de Roth : « Le théâtre du Moi de Philip Roth, écrit-il, doit beaucoup à cette atmosphère de foire ou de fête foraine. » Et dans Le Théâtre de Sabbath, la très riche métaphore des marionnettes est développée longuement autour du personnage de Mickey Sabbath, « comédien et metteur en scène » de lui-même.

Le rôle des critiques

Lorsque je lis, toujours dans les commentaires, que Roth est « un romancier jouant au romancier voulant faire croire qu’il souhaite que sa fiction soit perçue comme fausse, pour que l’on croie qu’elle est vraie », je regrette de n’avoir pas commencé à lire Roth dès ma jeunesse. Dans les années quatre-vingt, alors que j’étais étudiant, je suis en vérité passé à côté de ce romancier, à cause principalement de la critique littéraire, je dois dire, qui, à l’époque, n’a pas su en parler de manière convaincante. À la notable exception tout de même de la revue de Philippe Sollers L’Infini qui, par exemple, dans son numéro 10 du printemps 1985, que je m’étais procuré alors, proposait une longue interview, absolument passionnante, de Roth. Celui-ci s’y exprimait sur son métier d’écrivain et certains faits biographiques de sa vie (ce qu’il a vécu a toujours été déterminant pour Roth). Je ne sais pas si cet entretien a été repris par la suite en volume. J’ai encore cet exemplaire de L’Infini en ma possession. À vrai dire, j’ai toujours adoré les revues littéraires, goût distinctif de ma génération. Je ne me console pas que, depuis plusieurs décennies, les revues disparaissent inéluctablement de notre champ intellectuel — même si certains nostalgiques d’un autre temps, peu nombreux il est vrai, font encore des efforts pour perpétuer cette tradition : ainsi, j’ai envie de vous indiquer en passant la livraison annuelle de Ligne de risque, numéro 5, que je viens de me procurer en librairie, revue animée par François Meyronnis et Sandrick Le Maguer, qui s’inscrivent tous deux dans la parfaite continuité de Sollers et de L’Infini.

Je sens très bien à quel point aujourd’hui un écrivain comme Philip Roth, par tout ce qu’il représente, se place au centre de nos débats. Il avait une manière très provocatrice, mais salutaire, d’aborder les questions les plus graves, en se plaçant du côté de la « contrevie », comme il dit, afin de jouir de plus de liberté. Roth, de son vivant, avait conscience de ce rôle qu’il s’attribuait : « Je suis un théâtre, écrivait-il, et rien d’autre qu’un théâtre. » C’est ce théâtre inimitable et délectable de Philip Roth qui aujourd’hui vous tend les bras, avec cette Pléiade. Ce théâtre ne se démode pas. Gardez bien à l’esprit que Roth a incarné, outre le plaisir de lecture garanti, la joie effective de la pensée qui s’exprime sans contrôle extérieur abusif. Autrement dit, il nous fait plonger dans un gai savoir, avec lequel nous serions bien inspirés de renouer un jour.

Philip Roth, Romans (1993-2007). Édition établie sous la direction de Philippe Jaworski. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 1664 pages.

Romans: (1993-2007)

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Marc Weitzmann, La Part sauvage. Éditions Grasset. Prix Femina essai 2025.

Ligne de risque n° 5. « Éclats divins III ». Revue littéraire annuelle éditée par Sprezzatura, 40 boulevard Gambetta, 29200 Brest. 68 pages.




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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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