Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Orange ou mandarine ? Je ne m’en souviens plus. Il faudra que je demande à ma Sauvageonne mais je ne suis pas sûr qu’elle soit en mesure de me répondre : elle est si jeune. Étaient-ce des oranges ou des mandarines qu’on nous remettait à l’issue de la cérémonie du 11-Novembre, événement obligatoire pour nous, les minuscules écoliers de la République ? Nos instituteurs, MM. Lartigot, Pullès, Rousselle, Jehan, nous conduisaient, en rang par deux, comme des petits militaires, jusqu’au monument aux Morts de Tergnier (02), dans le parc Sellier. Il faisait froid, tantôt un froid sec, tantôt un froid humide et mousseux comme une eau sale. Il ne fallait pas broncher. Nous étions là, recueillis, nous les rebelles, les sauvageons allais-je dire, de l’école de la cité Roosevelt, faite de maisons provisoires où, juste après la Seconde Guerre, les familles aux habitations bombardées (d’abord par nos bons amis d’Outre-Rhin qui, après 1870, après 1914, nous avaient, une fois de plus, rendu une visite de courtoisie ; les Prussiens nous aiment tant! Puis par nos vrais amis alliés et leurs forteresses volantes ; il fallait le faire malheureusement car Tergnier était un centre ferroviaire réquisitionné par les Teutons) avaient été relogées. Les rues étaient recouvertes, non pas de bitume, mais de cendrée rêche. La cité Roosevelt avait, à tort, mauvaise réputation ; on prêtait à ses jeunes gens des vertus qu’ils n’avaient pas toujours : poings faciles, taquins avec les filles, voleurs à l’occasion, creveurs de ballons, etc. On ne pouvait pas dire non plus que l’école du Centre était celle des bourgeois ; des bourgeois, à Tergnier, il n’y en avait pas. Les trois-quarts de la population était cheminote ; le quart restant travaillait en usine, à la scierie Beaumartin, à la Fonderie, aux ALB (Aciérie et Laminoirs de Beautor), à la raffinerie. A Tergnier, on était pour le partage des richesses ; on votait rouge mais on respectait le Général car il nous avait évité de marcher au pas de l’oie, et, dès 1946, il avait tendu une main fraternelle aux résistants communistes, et Dieu sait qu’ils avaient été nombreux dans ma bonne ville de Tergnier.
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Donc, nous étions là devant le monument aux morts, mes copains de la cité Roosevelt (Alain Lanzeray, Fabrice Le Bourhis, Jean Brugnon, Jean-Jacques Mensuelle, Felice Napolitano, Pascal Dugat, Jean-Luc Jehan, etc.), à regarder les anciens combattants au garde-à-vous (les Poilus étaient encore de ce monde), certains porteurs de drapeaux. Parmi eux, le père Deporter, un ancien de 14-18, qui résidait dans notre cité et nous impressionnait avec sa jambe de bois. Puis c’était l’appel aux morts. Tous les noms gravés dans le granit étaient énoncés, tous suivi d’un « Mort pour la France », « Mort pour la France », « Mort pour la France »… Tous ces morts… Nous ne comprenions pas tout mais nous sentions bien que c’était grave. Il y avait dans l’air comme une bise de larmes et dans les yeux des Poilus des éclats de terreur. Ils devaient se souvenir quand ils montaient au front, baïonnette au canon, dans les tranchées de la Somme, de Champagne, de Verdun ; ils devaient revoir les visages de leurs copains fauchés par la mitraille prussienne, leurs copains qui couraient à côté d’eux. Le sang ; les rats ; l’attente ; les cris du sergent quand il fallait y aller. Monter à l’assaut. J’ai repensé à tout ça, en cette journée de 11-Novembre 2025. Et, sur les conseils de la Sauvageonne, nous avons regardé sur Netflix, A l’Ouest, rien de nouveau, adaptation du roman d’Erich Maria Remarque (la troisième après celle de Lewis Milestone en 1930, et le téléfilm de Delbert Mann, en 1979) par Edward Berger. « Ça ne te fera pas de mal de voir ce qui se passait du côté allemand en 14-18, toi qui aimes tant l’Allemagne », me dit-elle. Je la bouclai, un peu penaud, et regardai. Quel film magnifique ! Quel grand film qui décrit si bien toute l’horreur de la guerre ! Un film pacifiste ? Un euphémisme que de le dire. Tous ces pauvres gars qui vont se faire casser la pipe au nom du capitalisme international ! Une horreur ! Pas étonnant que ces fumiers de nazis l’eussent placé, tout de suite, sur la liste des autodafés. Les images du film défilaient devant mes yeux ; du sang partout. Des amputations. Des crânes éclatés. Je repensais à mes grands-pères (Alfred, côté paternel, dans la Somme ; Eloy, côté maternel, dans la Marne) ; je repensais aux cérémonies du 11-Novembre de mon enfance, dans le parc Sellier, à Tergnier. Orange ou mandarine ? Sacrée mémoire qui fiche le camp ! On ne devrait jamais oublier.




