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Zemmour: il est minuit moins une

Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.


Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».

Les accusations en misogynie balayées

Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…

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Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…

Souvent peuple varie

Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.

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Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.

Un candidat torpillé sans relâche par la presse

Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».

C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.

À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.

Tout doit disparaître

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La créolisation chère à Mélenchon, est-ce aussi l’avenir du français?

En faisant l’éloge des mots métissés et en minorant le poids de l’héritage latin dans notre langue, le nouvel essai d’Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini entend clouer le bec aux apôtres d’une illusoire pureté nationale.


Dans le débat télévisé du 23 septembre 2021, le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, opposait, au discours identitaire de Zemmour, le concept politique de créolisation, repris d’Edouard Glissant et professé dans certaines universités parisiennes. Pour le chantre du Tout-Monde, notre langue française serait vouée à la créolisation, phénomène dû à la rencontre souvent violente de cultures, mêlé « d’avancées de conscience ». De loin venue, la créolisation aux effets imprévisibles — par opposition au métissage— serait donc le remède à l’hégémonie culturelle contre « le grand remplacement ».

Un grand enrichissement

Pour satisfaire notre besoin de biodiversité, l’Académicien Erik Orsenna vient d’écrire, à quatre mains avec le linguiste Bernard Cerquiglini, un conte, intitulé Mots immigrés. Tout un programme: la langue française serait un métissage de mots, venus d’ici et là, au fil du temps. Ainsi compterait-elle autant de mots arabes que gaulois. Grand remplacement ? Non, mais grand enrichissement. Si la langue arabe n’est pas encore le berceau du français avec ses pousses — arabe d’oil et d’oc— il était bon de prévenir toute considération discriminante.

Pour nos deux auteurs, le français se serait forgé par « vagues successives » venues d’un peu partout. Aucune souche (source de haine), aucune hérédité mais la vie en héritage, diverse, sans cesse renouvelée. Alors, pourquoi cette éventualité que notre langue sinon disparaisse du moins soit remplacée ? À cause du globish, grand prédateur, source de fracture, entre une élite parlant l’anglais et les locuteurs d’une « langue traditionnelle » sans qu’il soit précisé en quoi consiste cette dernière. Peu importe : le mal c’est le globish. L’important est qu’il n’y ait pas de souche— toujours un fantasme— à la langue française.

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Latin de Gaule

Et si on remettait les pendules à l’heure ? A défaut du serment de Villepinte (2021), il n’est pas interdit de relire, dans le texte, le serment de Strasbourg (842) qui scelle la naissance du français, langue romane distincte du tudesque. Si le français est issu directement du latin, c’est que les liens entre la Gaule et Rome sont très étroits, dans tous les domaines, dès le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire de l’Académie Française et d’en feuilleter quelque pages pour voir que plus des trois-quarts des mots viennent du latin, du bas latin, du latin chrétien, ecclésiastique, juridique, et du grec. Les mots donnés comme gaulois (il y en a peu) par Erik Orsenna sont « du latin de Gaule ». Quant à l’accueil de mots anglais, arabe, persan, il se fait naturellement, comme dans toutes les langues, avec l’histoire. En revanche, le parti-pris— et pourquoi ?— de ne pas prendre en compte sinon privilégier l’origine latine des mots français empêche le recours à l’étymologie, avec les racines et les familles de mots, qui favorise pourtant (tout professeur en témoigne) l’apprentissage du français et son appropriation.

« Le français deviendra-t-il, pour l’essentiel, compte tenu de notre infériorité démographique, une langue franco-africaine, franco-arabe » comme le prédisait, en 1988, l’ancien secrétaire d’État des relations culturelles, sous la présidence de Mitterrand, Thierry de Beaucé, adepte de l’internationalisme linguistique, cité par Jean-Michel Delacomptée dans son livre Notre langue française ? De ce « grand basculement historique » nous voyons des prémices inquiétantes : une connaissance insuffisante de notre langue, de sa littérature rendent problématique l’enseignement supérieur. Et quelle « langue » enseignée dans l’école à part la langue des robots ?

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Français autoritaire contre langue de l’Autre

Depuis quelques années, la langue française devient un enjeu politique, et c’est préoccupant. Ainsi, comment le créole « cette langue orale que l’écrit fait changer de statut » comme dit Delacomptée, aussi nombreuse et variée qu’il y a de pays, est-il devenu, avec le mot créolisation, un concept voire une arme politique ? Il n’y a pas, d’un côté, une vision « centralisatrice et autoritaire » et, de l’autre, la langue des autres, de l’Autre, la langue de nulle part, diluée dans la multiculturalité. Il y a « notre langue » que nous avons en partage avec ceux qui la parlent et l’aiment, riche de mots créoles dont il existe, d’ailleurs, des dictionnaires. La langue française, accueillante par vocation, ne se violente pas. La preuve en est qu’une ouverture à tous vents aboutit à la colonisation par l’anglais, au globish, à la sinisation de l’Afrique, à la désintégration de notre langue. Le grand fauteur de troubles, le globish, est l’effet, non la cause de cette détérioration.

Enfin, si notre langue s’affaiblit, adieu la francophonie. Le grand projet politique, unique, qu’est cette francophonie, cette unité qui repose sur une langue commune, se diluera-t-il dans une idéologie mortifère ? Les mots métissés sont une jolie fiction qui ne date pas d’hier. Encore faut-il ne pas se contenter de jouer au jeu des sept familles en passant sous silence l’héritage du latin et la culture gréco latine.

Les Mots immigrés

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Notre langue française

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Selon Aliette de Laleu, Mozart était une femme

Avec son dernier livre, la journaliste Aliette de Laleu a souhaité rendre hommage, et justice, à la sœur du grand compositeur autrichien. Maria Anna Mozart n’a pas eu le même destin que son petit frère. Comment l’expliquer ? Par son appartenance au beau sexe bien sûr! Libérez-nous du féminisme!


Mozart était une femme. Voilà ce que proclame le titre du nouveau livre d’Aliette de Laleu[1], journaliste à France Musique et féministe, consacré aux musiciennes « effacées » de l’histoire de la musique classique.

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La thèse ? Certes, Wolfgang Amadeus a bien existé. Mais c’est la figure de Maria Anna, sa sœur aînée, qui doit désormais retenir notre attention et nous attendrir sur la répression immémoriale du talent féminin. Dans un extrait juteux publié par Slate, la journaliste raconte l’enfance des petits Mozart : Maria et Wolfgang, également virtuoses, sont promenés autour de l’Europe par leur père pour donner des représentations musicales lucratives. Jusque-là, pas trop de sexisme. Mais patatras : leurs destins se séparent à l’adolescence, où la femme doit rentrer dans le rang des futures épouses et où l’homme seul a la possibilité de faire quoi que ce soit d’intéressant de sa vie. L’apprentissage de la musique de Maria Mozart, nous dit-on, n’aurait en fait eu pour objectif essentiel que de la « différencier des domestiques » et de lui donner « un atout supplémentaire sur le marché du mariage », selon l’exégèse poussive d’une lettre du père des enfants Mozart. « Empêchée » de toutes parts, elle n’a « pas le droit de composer » (cela dit évidemment sans qu’on ne nous en fournisse aucune preuve). Moralité : elle a eu un « destin étouffé ».

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Hélas pour nos féministes (cette fumeuse théorie figure déjà dans le manifeste d’Osez le féminisme, Beyoncé est-elle féministe ?, qui date de 2018), l’étude de cas n’est pas probante. D’autant qu’à la lecture même de Mozart était une femme, on discerne tous les espaces de liberté que Maria Anna Mozart aurait pu utiliser pour composer. Tout musicien le sait : il y a un monde entre l’interprétation d’un morceau, même difficile, et la composition. Ce qu’on nous propose ici est moins l’histoire de l’effacement d’une femme qu’une simple uchronie spéculative.


[1]. Mozart était une femme, Stock, 2022.

Houellebecq, objet politique non identifié?

À moins d’un mois du premier tour, Christian Authier trace le portrait politique de l’écrivain dans un essai éclairant


Drôle de zèbre que ce Michel H., insaisissable, trublion dissonant, aussi provocateur que limpide dans ses déclarations à l’emporte-pièce, merveilleuse caisse de résonance d’une France en détresse, thermomètre d’un pays à jamais cassé.

Il ne se contente pas d’être le grand auteur français vivant, il est la boussole d’un monde disloqué en voie d’effacement, le moraliste des temps obscurs et glaiseux. Il en capture toutes les fines particules pour mieux les broyer dans sa moulinette narrative. Il a même des dons de prophète, l’animal. Il prédit l’avenir. Le malheur lui va si bien au teint.

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Depuis une trentaine d’années, il aura prévu les pires secousses sismiques d’une société complètement malade, boursouflée d’elle-même, percluse dans sa vaine puissance. Il aura scellé la fin des idéologies et des gesticulations dérisoires, ouvrant une ère nouvelle, celle d’un post-individualisme abrasif.

De droite ou de gauche ?

On le lit pour comprendre nos errements, pour rire de nos comportements disgracieux et aussi, pour approcher l’homme misérable qui sommeille en nous. Avec ses romans, il aura touché à l’essence de la littérature, c’est-à-dire l’incommunicabilité entre les êtres et leur frottement incertain. De là, naît une littérature indisciplinée et sauvage, outrancière et perspicace. Ce communicant-né, doublé d’un créateur fécond, s’est beaucoup exprimé sur le pouvoir, la globalisation, les religions, le sexe et l’argent. Il aura fait de nos passions tristes une œuvre magistrale vendue et traduite à des millions d’exemplaires.

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Il a tellement brouillé les pistes au gré des interviews qu’aujourd’hui il est difficile à placer sur l’échiquier politique. D’où parle-t-il exactement ? Est-il de droite ou de gauche ? Réac ou conservateur ? Libertarien ou anar ? Hédoniste pamphlétaire ou romancier naturaliste ? Pour tenter d’y voir plus clair, il fallait le talent d’un écrivain et le sérieux d’un journaliste. Christian Authier réunit ces deux qualités, il avertit son lecteur, dès les premières pages : « Que l’on aime ou pas ses livres, que l’on apprécie ou pas le personnage et ses opinions, Michel Houellebecq est le « contemporain capital » des lettres françaises ».

Christian Authier avance ses pions

Dans cette période houleuse et instable géopolitiquement, à quelques jours maintenant d’une désolante campagne présidentielle, l’essai  Houellebecq politique  aux éditions Flammarion embrasse tous les thèmes majeurs de notre civilisation à la dérive. On y retrouve sous une forme condensée, la lente désagrégation d’un peuple sans repères qui, s’est fracassé, sur une réalité molle et gloutonne. Suivre la pensée non-linéaire de Houellebecq, c’est refaire le chemin à l’envers, d’un demi-siècle de promesses non tenues et d’une perte des valeurs, d’une mondialisation faussement heureuse à un libéralisme asphyxiant, des impasses du système démocratique aux jouissances fétides de Mai 68, d’un souverainisme conspué aux dérives communautaires, du plaisir souverain au sexe faible.

Sous la tutelle fraternelle de son ami, le regretté Bernard Maris, Christian Authier avance ses pions. Il tente de cerner l’animal politique Houellebecq en multipliant les entrées passionnantes. De courts chapitres à la fois instructifs et piquants intellectuellement (Conservateur ? Islamophobe ? Chrétien contrarié ou Singulièrement libre) qui éclairent sur les paradoxes de l’homme et en disent long sur le mal qui nous ronge.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Michel Houellebecq, vers la douceur

Suivre le parcours de Houellebecq, c’est se replonger dans notre Histoire récente, s’amuser de nos aveuglements collectifs et de notre nostalgie rampante, du retour au triptyque catholique aux soulèvements populaires. Authier s’interroge sur la nature profonde de l’écrivain. Est-il, par exemple, un anarchiste de droite ? « A contrario de nombre de ses contemporains, Michel Houellebecq ne se pose pas en résistant de la vingt-cinquième heure défiant au début des années 2000 un Mussolini ou un Hitler disparus soixante ans plus tôt. Attitude typique de l’anar de droite contestant l’histoire officielle et ceux qui se donnent sans danger le beau rôle a posteriori », écrit-il. Houellebecq fut également l’un des premiers lanceurs d’alerte. Avant les autres, il avait vu les ravages de cette convergence hideuse en marche, celle de « l’union sacrée entre libéralisme économique et libéralisme sexuel ». Il fut d’abord adoubé par une gauche modeuse et complice qui s’indisposa, par la suite, de ses déclarations fracassantes.

Des Inrocks à Valeurs Actuelles

Il fut alors rattrapé par des journaux classés à droite qui l’érigèrent en guide apocalyptique. Des Inrocks à Valeurs Actuelles, Houellebecq aurait ainsi opéré sa mue idéologique. Avec lui, une règle s’impose : toujours se méfier d’emprunter un peu hâtivement les autoroutes de la pensée. C’est ce que nous enseigne Christian Authier qui a le sens de la mesure et ne se laisse berner par aucun camp. Il l’a précisément lu, textes et citations à l’appui de sa réflexion. Il trace le portrait complexe d’un immense écrivain, assailli par des opinions parfois contradictoires, ayant le goût du spectacle marchand et les apitoiements d’un jeune boomer, ressentant plus qu’un autre les méandres de la mondialisation et les soubresauts de sa propre nation, avec une implacable acuité. Qu’il parle de l’islam, de Pétain, du Général, de Franco, des guerres coloniales ou des supermarchés de sous-préfectures, qu’il choque ou fascine, Houellebecq est, peut-être, le dernier détenteur d’une liberté d’expression totale.


Houellebecq politique de Christian Authier – Flammarion

Le couple Macron et la perfidie d’Anne Hidalgo

Anne Hidalgo se lâche puis n’assume pas !


À ma grande honte, je l’avoue: je raffole de ces controverses apparemment dérisoires ou qualifiées de honteuses par certains, qui éclairent pourtant singulièrement les caractères. Elles font ressortir le courage, ou pas, de ceux qui y sont impliqués.

À Metz, à nouveau, Eric Zemmour s’en est vigoureusement pris à Emmanuel Macron mais surtout à Marine Le Pen qui a le grand tort pour l’instant dans les sondages, d’être qualifiée pour le second tour alors que lui ne l’est pas. Même si ses soutiens – par exemple Guillaume Peltier le 18 mars à la matinale de Sud Radio répétant tel un mantra, questionné par Patrick Roger, qu’Eric Zemmour sera au second tour – se disent persuadés qu’il lui passera devant. Eric Zemmour a pourfendu la mécanique qui voudrait imposer à notre démocratie, comme en 2017, la confrontation entre « l’éternel adolescent et l’éternelle perdante ». On pourrait lui rétorquer que, si je ne me réjouis pas de constater que Valérie Pécresse est distancée, je ne vais pas chercher ailleurs que chez elle et son équipe, la responsabilité de cet apparent déclin. Eric Zemmour devrait se demander s’il n’est pas pour quelque chose dans le freinage net de sa campagne. Il l’a un peu fait mais pas assez !

Zemmour et Hidalgo et l’adolescent Macron

Quand il évoque « l’éternel adolescent » que serait le président, il reprend sur un mode plus acceptable l’un de ses propos le qualifiant grossièrement de « pas fini ». Cette définition ainsi formulée peut s’admettre et serait susceptible de s’appuyer sur quelques exemples et péripéties où le président semble en effet être retombé en enfance.

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Ce n’est pas la même chose que d’affirmer, dans Closer, comme l’a fait Anne Hidalgo qu’elle « ne se sent pas cougar » et que pour sa part, « contrairement à d’autres », elle n’aurait jamais pu « tomber amoureuse d’un adolescent ». Cet aveu s’insérait dans des développements consacrés à son mari plus jeune qu’elle de sept ans, Jean-Marc Germain, dont elle regrettait qu’à cause d’elle, il ait été maltraité par la macronie. Même si sur son compte Twitter elle s’est ravisée en se vantant de « sa morale et de son éthique » et en évoquant la « belle relation » entre le président et son épouse, personne ne peut croire sérieusement que dans son propos initial, avec le contexte qui était le sien, elle n’ait pas ciblé Brigitte Macron. Sinon, sa référence à son impossibilité de tomber « amoureuse d’un adolescent » n’aurait pas eu le moindre sens, surtout qu’elle opposait son exemple à celui d’autres. Qui peut douter que Brigitte Macron était concernée ?

L’âpreté du combat politique ne justifie pas tous les comportements

Même si Julien Dray s’est immédiatement indigné en jugeant « intolérable » cette perfidie d’Anne Hidalgo, j’ai dû surmonter ma passion de la liberté d’expression qui aurait pu me conduire à tout accepter. Mais je comprends l’émoi suscité par Anne Hidalgo et l’indécence de son assertion. Parce que le registre choisi n’était plus celui de la politique mais de l’offense personnelle. Avec probablement une sorte de jalousie attisée par le très faible impact de sa campagne, Anne Hidalgo avait évidemment le droit de penser ce qu’elle voulait de la relation singulière, depuis ses origines, entre Brigitte Macron et Emmanuel Macron mais sa vérité aurait dû demeurer dans son for intérieur. Il y a des choses qui ne se disent pas, des indélicatesses qui ne se profèrent pas en public. D’autant plus que, pour atteindre indirectement le président, elle blessait directement son épouse.

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Mais le pire n’est pas là pour moi. J’ai toujours préféré la sincérité d’un propos et le courage de l’assumer, quoi qu’il en coûte, au revirement tactique parce qu’on s’est aperçu après-coup qu’on aurait mieux fait de se taire. Je n’aime pas la fuite, au demeurant crédible pour personne. La constance, même malaisée à défendre, m’aurait conduit à nuancer ma critique d’Anne Hidalgo. Cette attitude n’est pas si indifférente que cela. Elle projette une lumière trouble sur la fiabilité des réponses et des discours politiques de la candidate. Pourquoi serait-elle plus crédible pour l’essentiel puisqu’elle n’est même pas capable de valider l’accessoire sans mentir ?

J’ai commencé par Eric Zemmour et il est étonnant de voir à quel point Anne Hidalgo distille sur lui une haine qui dépasse de très loin l’hostilité politique admissible. Elle l’accable de dénonciations dont la virulence absurde – elle ne cesse par exemple de le qualifier de « négationniste » ; en quoi ? – renvoie plus à s’interroger sur elle que sur sa cible. J’entends bien qu’il faut être indulgent pour qui se bat contre une adversité politique mais ce combat ne justifie pas tout.

XV de France: les déménageurs virtuoses

Vainqueur des Anglais, le XV de France remporte le Tournoi des VI Nations et décroche le Grand Chelem !


C’est long 12 ans, très long, en particulier dans le sport. Pour les footeux, c’est le laps de temps qu’il avait fallu attendre pour revoir une équipe de France disputer une Coupe du Monde entre la génération Platini, perdante magnifique au Mexique en 1986 et la génération Zidane triomphante à la maison en 1998.

12 ans, c’est depuis ce weekend le temps qu’il aura fallu attendre pour revoir notre équipe de rugby gagner à nouveau un Tournoi des VI Nations avec, comme en 2010, un Grand Chelem à la clef, entre la génération Dusautoir et la génération Dupont, deux capitaines magnifiques auréolés du titre de meilleur joueur du monde de World Rugby, le premier en 2011, le second en 2021, le troisième Français ayant remporté ce prestigieux trophée étant Fabien Galthié, le sélectionneur actuel, en 2002.

Une décennie de défaites parfois humiliantes prend fin

Et entre temps dix années de vide, de défaites parfois humiliantes comme lorsque les All Blacks nous plantèrent 62 grains en ¼ de finale de la Coupe du Monde 2015 lors d’un match de sinistre mémoire disputé à Cardiff. Plus une victoire dans le Tournoi, rien…

L’espoir est revenu fébrilement en 2019 lorsque l’équipe de France, déjà emmenée par le génial Antoine Dupont, perdit d’un point le ¼ de finale contre les Gallois après un carton rouge justifié pour un coup de coude dans le visage de Wainwright par Vahaamahina. Le coup était passé près mais à côté.

Rebelote en 2020 et 2021 où nos Bleus finirent deuxièmes du tournoi à très peu de choses. La première année en perdant à la différence de points face aux Anglais, la seconde avec deux défaites en toute fin de match en Angleterre et face à l’Ecosse. L’espoir renaissait.

Il renaquit encore plus lors de la seconde partie de l’année 2021 quand une équipe faîte de bric et de broc partit en tournée en Australie en perdant deux test-matches de très peu et en remportant une première victoire chez les Wallabies depuis… 31 ans. Une tournée qui permit au monde de l’ovalie de découvrir Melvyn Jaminet qui montra des qualités exceptionnelles au pied et dans le jeu alors qu’il n’avait jamais disputé le moindre de match de Top 14, son club, l’USAP, venant de sceller sa montée de Pro D2. Des espoirs confirmés lors d’un match d’anthologie remporté face aux mythiques All Blacks au stade de France, une première depuis 12 ans… déjà ! Un match à la fin duquel on se disait tous qu’après 2020 et 2021, la troisième tentative de regagner le Tournoi allait être la bonne.

Tous déménageurs et tous virtuoses !

Et effectivement, ce fût la bonne. Après une entrée en lice facile contre l’Italie, il fallut batailler jusqu’à la dernière seconde contre les Irlandais, brillants seconds cette année. Puis une démonstration en Ecosse où les Bleus avaient vu leurs espoirs de victoire en 2020 s’effondrer et une victoire à Cardiff après avoir mis les barbelés pendant toute la seconde mi-temps. Et enfin l’apothéose samedi soir contre le XV de la Rose pour une belle revanche après la très cruelle défaite de l’an dernier à Twickenham. Une apothéose en forme de communion avec le public tant pour les spectateurs présents au Stade de France que pour ceux restés devant leur poste de télévision ou de radio.

Car cette équipe est populaire et elle le mérite. Pierre Danos, le demi de melee bitterois qui faisait partie du XV qui avait pour la première fois battu les Boks en 1958, disait : « Au rugby, il y a les déménageurs de piano… et ceux qui en jouent ». 

Et dans cette équipe ils sont tous déménageurs et tous virtuoses. Quand on voit des petits gabarits comme Dupont ou Villière coffrer des piliers ou des secondes lignes, c’est Mozart ou Beethoven se lançant dans la lutte gréco-romaine. Et quand on voit Baille, Woki ou Alldritt, joueurs du pack au gabarit de déménageurs, partir balle en main, c’est Hercule qui se transforme en Chopin, en Liszt ou en Berlioz. Car cette équipe sait faire « chanter la béchigue » tout en défendant avec abnégation et en faisant preuve d’un esprit de corps et de solidarité exceptionnel. De très bon augure avant 2023. 

Putain, un an c’est long…

Mes Mots du jour

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Un prince de la chronique

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Si comme le disait Raquel Welch (apocryphe ?), «l’intelligence est une zone érogène», alors Une certaine vision du monde (2015) et Le nouveau Barnum (2021) d’Alessandro Baricco sont deux livres pornographiques – tant il est rare de rencontrer une telle intelligence, une telle pertinence, une telle drôlerie, un tel regard décalé et érudit sur les livres.


Dans Une certaine vision du monde, Baricco regroupe cinquante chroniques données en 2011 et 2012, chaque semaine, au quotidien La Repubblica. Cela va des « mémoires » d’Agassi à Brautigan, de Hadot sur la philosophie antique à Lampedusa, de Faulkner à Cercas, de Coetzee à Malaparte, de Kawabata à Descartes, de Capote (Tiffany’s) aux frères Goncourt ou de Fumaroli à Christa Wolf.

Aucun genre n’est privilégié, l’occasion (de la lecture) est précisée, l’achat du livre sur les quais, un conseil d’ami, une vieille libraire. Baricco cite, et cite bien : il donne envie. Est-il question du Dictionnaire du Diable, d’Ambrose Bierce ? Voici les mots les plus drôles, les plus spirituels de Bierce. Exemple ? « Aider » selon Bierce ? « Donner le jour à un ingrat » (là, vous réfléchissez, vous faites le tour des dernières semaines de votre vie – et vous prenez acte du réel biercien). « Applaudissement » ? « Echo d’une banalité. » « Nihiliste » ? « Russe qui nie l’existence de tout, sauf de Tolstoï. Le chef de cette mouvance est Tolstoï » « Authentique » ? « Vrai, réel. Par exemple : contrefaçon authentique, hypocrisie authentique, etc. »

Ou alors, lorsque Baricco évoque les circonstances de sa découverte de Bolano dont il cite 2066, cela commence ainsi : « Je me rappelle très bien le message qu’un ami (qui est aussi un magnifique écrivain) m’a envoyé quelques semaines après que je l’eus sommé de lire 2066. Il disait : « Lu Bolano. Changé de métier ». » Ou lorsqu’il cite ce livre inconnu de nous (pas le film) : Princess Bride, de William Goldman : dentelle de l’évocation.

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Ou encore, à propos de ce livre non traduit en français, mais qu’il nous donne tant envie de découvrir : « L’idée de départ est fascinante : l’Histoire nous enseigne qu’à l’issue d’une guerre les vaincus font preuve d’une vitalité et d’une énergie créatrice dont les vainqueurs sont tout à fait dépourvus. » Cela s’appelle La Culture des vaincus, de Wolfgang Schivelbusch (que Baricco évoque à nouveau dans Le nouveau Barnum).

À chaque fois, on est stupéfait, édifié par la portée et l’intensité de la critique de créateur de Baricco. Précisons pour ceux qui seraient sceptiques : on connaît mal le romancier Bariccco (on va se rattraper) – mais ces deux livres, pour un lecteur, disons un « bon » lecteur, un lecteur qui lit un peu, sont une divine surprise. C’est peu dire que Baricco a une « vision » – sinon du monde, de ce qu’est la littérature. Avec ces ébouriffants « travaux pratiques », il rappelle quelque chose de très simple, et de fondamental : ce n’est pas le livre qu’on lit qui importe (Agassi ou la biographie de Suzanne Lenglen), c’est le regard de qui lit (Baricco). Le sien est d’une fécondité et d’une richesse outrageuses : généreux, ouvert, de mauvaise foi si nécessaire, génial quand c’est plus fort que lui. Ces deux livres sont des cadeaux. Première BA du printemps : vous en parler. Première résolution pour vous : les lire.

Coda à propos du nouveau Barnum – recueil de tous les autres articles écrits en Italie entre 1990 et 2016, qui complète et confirme précisément l’impression donnée par le recueil de 2015. C’est toujours aussi intelligent, drôle, décalé. Seuls les sujets changent : Houellebecq (Soumission), la musique classique, Umberto Eco, le football, Vargas Llosa, Carver (et Gordon Lish), Orhan Pamuk, Cormac McCarthy, la corrida, Michael Jordan, les bibliothèques à Mumbai, la mort de Jean-Paul II, Vivian Maier, Las Vegas, la télévision, l’opéra, Walter Benjamin, etc. À un tel niveau de « chroniqueur », on ne voit que Martin Amis. Ce qui n’est pas peu dire – puisque c’est sans doute le plus grand (vivant).

D’Alessandro Baricco – traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éditions Gallimard 

Une certaine vision du monde – Cinquante livres que j’ai lus et aimés (2002-2012).

Le nouveau Barnum

Le nouveau Barnum

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Fabien Roussel, globalement communiste

Sa cause est entendue – et indéfendable. Et pourtant Fabien Roussel en imposant sa voix a chassé l’ennui de la campagne présidentielle. Par une folle ironie, il semble neuf – un comble pour un communiste, non ?


De tous les candidats, c’est le moins sinistre – et le plus théâtral.

Entre lui et Macron, il n’y a personne – si ! une procession de raseurs qui se poussent du col devant un micro, la barbe ! Candidat du PCF, Fabien Roussel fait campagne à la première personne du singulier ; il est le seul, avec Macron. Le seul à avoir encore une idée du bonheur et à se délier d’une phraséologie du déclin qui affecte tous ses rivaux – pour un communiste, c’est une prouesse.

Un communiste pas comme les autres…

Moins souverainiste que chauvin, plus réac que progressiste, il redore la faucille de Marianne et fait reluire le marteau du Parti communiste… français, oui, monsieur ! Né le 16 avril 1969 à Béthune, dans le Pas-de-Calais, communiste de père en fils, Roussel est secrétaire national du PCF depuis 2018 et député dans la 20e circonscription du Nord… c’est chaud, le Nord ! Par un trope hardi la mémoire du « Colonel Fabien », héros de la Résistance, s’invite jusque dans son prénom – et dans l’adresse parisienne du siège du Parti.

Partisan du nucléaire, loin de se faire le sociologue amer et déprimé d’un pays malade, Roussel rompt avec les incantations fourbues qu’on nous inflige de tous les côtés. Le ciel est bleu si l’on ose… La valse ou le cha-cha-cha ? Il préfère le rigodon : salut camarades ! Bonjour la France ! Ni Marx ni Macron, moi ! Son slogan de campagne au temps du Front de gauche en 2004, c’était déjà : « Je vote communiste et je t’emmerde ». Son refrain intime, aujourd’hui, ce serait volontiers : « Auprès de ma blonde, qu’il fait bon, fait bon… » !

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… même si les fondamentaux sont toujours présents

Car à rebours de Macron, il parle de la France – et des « jours heureux » – comme d’un vin dont on aurait oublié le nom. Il se permet de nommer des saveurs et des allégeances coupables – le petit blanc, le crottin de Chavignol, la viande quand elle est rouge. Du tofu ? Non, merci ! Il cite Paul Éluard plutôt que Lénine. Il ne confond pas la Seine avec le Don paisible. Avec cela, il se méfie des étrangers. Contrairement à Pécresse qui semble réciter une leçon mal apprise, et à Marine Le Pen qui se farde en Mamie Nova, il dit ce qu’il aime, et il aime ce qu’il dit. « Avec cela, il a le défi guignol – « le ruissellement coûte cher, je propose le roussellement ! », olé !

Pourtant, sa cause est entendue – et indéfendable. Son programme en gros, et même en très gros, c’est celui de Marchais dans les années 1980 avec un zeste d’écologie et un (petit) doigt de wokisme. Le retour de l’ISF, la semaine de trente-deux heures, la retraite à 60 ans… On n’est pas dépaysé. Avec lui, le futur est plutôt antérieur, mais par une folle ironie, malgré les cillements et les aberrations d’antan, il semble neuf – frais comme une première cerise !

Un candidat qui se démarque par sa personnalité

Au-delà des sondages qui lui attribuent 4,5 % des intentions de vote – juste derrière Jadot, loin devant Hidalgo, bien fait ! –, il se détache par un style. Là où les autres peinent à se ressembler, il réussit à convaincre sans être crédible, et s’amuse d’être lui-même. Il est le dernier à gauche à se proclamer laïque, voire anticlérical, sans se draper d’obscures réticences. Il est, ha ! ha ! le candidat préféré de la droite. À sa façon, il fait sienne la posture préférée des Français : « Moi tout seul contre le reste du monde ! » Et il réveille au clairon les sénateurs cacochymes du PC qui roupillaient dans leur pardessus gris.

À vrai dire il se fiche du résultat. Plus ardent que méthodique, fier de son instinct, dopé par son succès, il ferraille comme un mousquetaire de comédie, il improvise, il surprend. Du culot, du panache, de l’envie. La modération n’est pas son fort, la modestie non plus. Avec cela, sans être borné, il est têtu – c’est un bélier, bon sang !

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Le communisme est un idéal… et une tradition française

Roussel semble vacciné contre l’échec et la désillusion. Comment peut-on être encore communiste !… Parce que c’est la seule façon d’exister, pardi ! Un joug sacré. Ce n’est pas le bon choix, petit, c’est le seul. Quitter le Parti, ce serait renoncer à soi. Ce n’est pas qu’il n’a rien appris – les crimes de Staline et la Kolyma, etc. – mais il conserve un idéal, il aime encore ses illusions, pas vous ?

Quand au congrès de Tours parut Clara Zetkin… c’est si loin tout ça ! Enraciné dans une histoire qui oscille entre réalisme et utopie, le PCF est une religion qui n’a pas réussi, c’est-à-dire une confrérie – une secte qui est entrée dans l’inventaire de notre patrimoine national. Ce que n’a pas compris Mélenchon qui reste un transfuge du PS – qu’il ait été le candidat du PC en 2012 et en 2017, c’était une mésalliance, ce fut une duperie. Les vieux militants n’ont pas oublié le SMS de Mélenchon à Pierre Laurent en mai 2017 juste avant leur rupture : « Vous êtes la mort et le néant » ! Mélenchon est un « social-traître », un apostat, un clown – on le savait.

Tout est perdu, et alors ?

Enfin désinhibé ! Marre de raser les murs ! Roussel se vante d’être libre. Vraiment ? On finirait par oublier qu’il est le héraut intrépide d’une vieille chanson : ode modérée aux labeurs, « travailler moins, mais travailler mieux », nationalisations des banques, des compagnies d’assurance et des services publics. Il lui suffit en pétillant de son œil bleu de se montrer fraternel, de blâmer l’adversaire et de nommer cette protestation, là, dans la gorge qui est celle de beaucoup de gens. On sait qu’il ne sera pas élu. Du coup on l’écoute sans frémir.

Ce qui plaît, c’est moins sa doctrine que le personnage qu’il incarne. On tomberait presque dans le panneau devant ce trublion qui refuse de croire que tout est joué, et que le siècle où nous respirons si mal soit vidé des anciennes promesses. Aragon se disait fou et communiste. Roussel n’est pas si naïf, il est surtout plus gai. Un histrion sans doute mais il faut l’être, si l’on veut réenchanter les dimanches de la classe ouvrière subjuguée par les violons de Mme Le Pen.

Le cadavre qu’il déterre est exquis. Demain, qui sait, il écrira ses mémoires, et l’on s’étonnera : pourquoi les causes perdues font-elles de si bons livres ?…

Enfin un ennemi, un vrai!

C’est l’ennemi qui manquait à l’Occident. En lançant une guerre « à l’ancienne », Vladimir Poutine replace les pays européens face au réel. Délaissant le Covid et les chimères libérales, ils redécouvrent les pouvoirs et devoirs qui incombent aux grandes puissances.


En 2001, deux ans après l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, le spécialiste américain de géopolitique, John J. Mearsheimer, publiait un livre aux thèses très contestées qui allait néanmoins devenir un classique. Dans The Tragedy of Great Power Politics[1], qu’on peut traduire par « la tragédie de la politique des grandes puissances », il présente une vision « réaliste », c’est-à-dire sans illusion ni idéaux, des rapports entre les États. Ces derniers évoluent dans un monde essentiellement anarchique. Les plus puissants – et c’est leur tragédie – sont condamnés à poursuivre leurs propres intérêts, à se méfier des autres et à accroître leur puissance coûte que coûte. Pour garantir leur survie, ils sont obligés d’atteindre une position hégémonique dans leur région afin de tenir tête aux autres puissances régionales. Selon la formule la plus frappante de Mearsheimer : « Dans le monde anarchique de la politique internationale, il vaut mieux être Godzilla que Bambi. » Les événements actuels apportent-ils la preuve qu’il avait raison ?

La fin de la tragédie

La fin de la guerre froide, au début des années 1990, a vu le passage d’un ordre mondial bipolaire, dominé par les États-Unis et l’Union soviétique, à un ordre mondial multipolaire où, à côté de l’Amérique, seule superpuissance restée debout, et d’une Russie amoindrie mais toujours forte, d’autres puissances telles que la Chine et l’Union européenne, ainsi que des puissances montantes, comme l’Inde et le Brésil, avaient leur place. Désormais, l’ancien monde bipolaire, celui des grandes puissances, devait céder la place à un autre régi par la coopération entre les États et la promotion de valeurs réputées universelles mais essentiellement occidentales : la démocratie, le libre-échange et un ordre international fondé sur des règles. Ce que Mearsheimer appellera plus tard, avec dédain, « l’hégémonie libérale[2] » (au sens politique et non économique du terme). Ce nouveau monde devait connaître la paix et la prospérité, comme dans la vision d’Isaïe : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, de leurs lances des serpes… ».

Pour les puissances occidentales, cette ère devait être caractérisée par des interventions droits-de-l’hommistes et la prédominance d’organisations supranationales telles que l’Union européenne ou l’OMC. Le 11-Septembre a ébranlé cette vision. Non qu’il y ait eu un retour à la politique des grandes puissances. Il y avait bien un grand ennemi, mais ce n’était pas une grande puissance, c’était une idéologie, l’islamisme. Certes, cet ennemi pouvait s’incarner dans un État ou un pseudo-État, d’abord en Afghanistan, plus tard dans l’État islamique, mais il restait généralement diffus, s’exprimant à travers des actes terroristes ou des luttes culturelles, élisant domicile dans le nouveau domaine transfrontalier d’internet. Dans cette lutte, il y a eu des succès – empêcher d’autres attentats à l’échelle de celui du 11-Septembre, vaincre l’État islamique – et des échecs : partiel en Irak, total en Afghanistan.

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Interlude sous forme de farce

Pendant tout ce temps, les puissances occidentales étaient conscientes du fait que deux autres, la Chine et la Russie, cherchaient à affirmer leur propre hégémonie régionale, mais l’Ouest croyait pouvoir désamorcer ces menaces par le commerce. L’accueil de la Chine au sein de l’OMC en 2001, orchestré par le président Clinton, devait pousser ce pays sur la voie de l’ouverture et de la démocratie. Seulement, après la crise financière de 2008, l’Ouest s’est trouvé dans une position de grande dépendance par rapport à la croissance chinoise. La Russie, qui ne sera admise à l’OMC qu’en 2012, a permis aux Européens de s’abreuver de son gaz et de son pétrole, en dépit d’un signe de mauvais augure en 2009 quand elle a coupé pendant treize jours le gazoduc passant par l’Ukraine.

De son côté, le Royaume-Uni a accueilli les oligarques russes, leurs familles et surtout leurs milliards. Ce mélange d’espoir illusoire et de dépendance économique a rendu les Occidentaux indulgents pour les écarts de ces puissances, qu’il s’agisse, pour la Chine, des droits de l’homme et du Tibet ou, pour la Russie, des agressions en Tchétchénie, Géorgie et Ukraine. L’Ouest se justifiait aussi en se demandant s’il n’était pas hypocrite : ses propres interventions humanitaires ou prodémocratiques dans le monde musulman ne servaient-elles pas ses propres intérêts ? Et puis, de telles opérations drainaient trop les ressources. Face à la crise syrienne de 2013, le président Obama a enfin déclaré que les États-Unis n’étaient plus le gendarme du monde, laissant le champ libre à une intervention russe. La désastreuse retraite d’Afghanistan a consolidé l’image d’une superpuissance américaine devenue un géant blessé, un « hégémon » affaibli par ses tentatives excessives de projeter sa puissance autour de la planète.

Le retour du tragique

Ainsi, on pourrait être tenté de croire que la guerre que Poutine vient de déclencher met définitivement fin à l’illusion de l’« hégémonie libérale », autrement dit qu’on assiste au retour d’un réel longtemps refoulé. Tandis que l’Occident se berçait de chimères, la Chine et la Russie pratiquaient la bonne vieille politique des grandes puissances. Le retour apparent à un passé jamais révolu est souligné par le fait que, malgré le battage contemporain autour de la guerre future, il s’agit d’une invasion à l’ancienne avec troupes et armes conventionnelles (même si cyberattaques et menaces nucléaires jouent un rôle). Depuis longtemps, les puissances occidentales pouvaient dire de Poutine, comme Jules César, dans le drame de Shakespeare, d’un de ses futurs assassins : « Ce Cassius là-bas a l’air bien maigre et famélique ; il pense trop. » Reste que le chef russe, qu’il soit nostalgique, paranoïaque ou les deux, poursuit à la fois le maintien de son pouvoir personnel et le statut de puissance hégémonique de son pays.

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Pour résister à l’hostilité des États occidentaux, il compte désormais sur un grand ami, la Chine. Mais la logique des grandes puissances interdit de dépendre d’un seul allié puissant, surtout de Pékin qui ne poursuit que son propre intérêt. Entre deux dictateurs, la défiance s’impose. Le Prométhée d’Eschyle nous rappelle que « c’est sans doute un mal inhérent à la tyrannie, de n’avoir pas confiance en ses amis ». La tragédie de l’Ouest est d’avoir sous-estimé la logique de la politique des grandes puissances ; celle de Poutine, de ne pas avoir saisi ses limites.

Enfin la sagesse ?

La guerre de Poutine est-elle la démonstration définitive des thèses de Mearsheimer ? En fait, la Russie a réussi à redynamiser l’« hégémonie libérale » en rappelant aux puissances occidentales le vrai sens de leurs valeurs. Car la logique de Mearsheimer sous-estime la capacité des États à se faire confiance face à un ennemi commun apte à créer ou à galvaniser des alliances. Désormais, la scintigraphie de l’OTAN révèle une activité cérébrale aussi fébrile qu’inattendue. L’alliance, longtemps focalisée sur des opérations trop éloignées de son champ de compétences, se recentre sur sa vraie mission, à savoir la protection du territoire de ses membres, qui commence par le renforcement des défenses frontalières.

L’Union européenne est sortie de sa torpeur post-pandémique et a surmonté ses divisions, surtout Est-Ouest, pour coordonner un régime de sanctions inédit. La situation a même rapproché le Royaume-Uni de ses partenaires continentaux, en faisant momentanément oublier le Brexit. Chaque État apporte sa contribution.

Les services de renseignement américains et britanniques, en contraste avec leur débâcle, lors de l’invasion de l’Irak en 2003, ont dévoilé à l’avance et publiquement tout le plan d’invasion pour contrer la campagne de désinformation russe qui, en 2014, avait masqué des opérations sous fausse bannière. L’Allemagne a opéré une volte-face sans précédent pour se couper de la dépendance énergétique à l’égard de la Russie et élargir ses forces combattantes. Voilà qui justifie les efforts de la France pour défendre l’énergie nucléaire et promouvoir la nécessité, sinon d’une armée européenne, du moins d’une stratégie militaire pour le continent.

L’Initiative européenne d’intervention, lancée par la France en 2018 afin de créer une « culture stratégique commune », n’est pas qu’une usine à gaz de l’UE puisque le Royaume-Uni compte parmi les premiers signataires. Cette unité et cette énergie sont-elles promises à durer ? Sans aucun doute, aussi longtemps qu’il y aura une grande puissance ennemie en face et que la stratégie sera focalisée sur des objectifs pratiques. Selon un autre politologue américain, la grande leçon de la tragédie est qu’il faut connaître ses limites[3]. Il faut que nous connaissions enfin les nôtres. Poutine connaît-il les siennes ? Le roi Lear avait un fou pour lui reprocher sa folie : « Tu n’aurais pas dû être vieux avant d’avoir été sage. » Qui sait ? Ce rôle incombera peut-être à l’ex-humoriste devenu président de l’Ukraine.


[1]. Norton, 2014 (nouvelle edition).

[2]. John J. Mearsheimer, The Great Delusion: Liberal Dreams and International Realities, Yale, 2018.

[3]. Richard Ned Lebow, The Tragic Vision of Politics, Cambridge, 2003.

Laura Kasischke: de l’air partout

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Le poème du dimanche


Quand on lit Mariées rebelles, on comprend enfin pourquoi la grande Laura Kasischke dit qu’elle a toujours voulu être d’abord reconnue pour sa poésie. Et pourtant, ses romans comme, par exemple, En un monde parfait ou Sa vie devant elle, hantent encore les lecteurs qui ont eu la chance de rencontrer les livres de cette autrice américaine qui ne cesse de surprendre par un univers qui n’appartient qu’à elle, comme si elle était le barycentre improbable entre Stephen King et Joyce Carol Oates ou Margaret Atwood et Bret Easton Ellis.

Disons, pour aller vite, qu’on retrouve dans sa poésie le même art de la précision et de l’émotion, de l’inquiétude et de l’étrangeté nichées au coeur du quotidien. La cruauté, la beauté et un lyrisme presque sauvage ajoutent une note proprement américaine à cette poésie parfaitement rendue par la traduction de Céline Leroy.


« Quand ce sera terminé je dirai,
Il y a eu de belles nuits.
Certaines ont le même goût
qu’a eu ma vie toute entière.
Comme cette nuit d’août
où un voisin m’a payée
Pour danser sur sa table de pique-nique.
La Voie Lactée comme une trainée
de fumée dans le ciel.
Moi, la bouche ouverte, de l’air
partout
et son visage éclairé et flottant
sur l’étoile d’une cigarette.
J’avais dix ans et jusqu’à maintenant
je ne me rendais pas compte
que j’étais nue. »
 

Laura Kasischke, « Perte de vitesse. » in Mariées Rebelles. (Editions Page à Page)

La Vie devant ses yeux

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En un monde parfait

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Zemmour: il est minuit moins une

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Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.


Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».

Les accusations en misogynie balayées

Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…

À lire aussi, Cyril Bennasar: Vladimir, Eric, Tatiana et moi

Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…

Souvent peuple varie

Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.

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Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.

Un candidat torpillé sans relâche par la presse

Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».

C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.

À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.

Tout doit disparaître

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La créolisation chère à Mélenchon, est-ce aussi l’avenir du français?

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Le candidat d'extrême-gauche Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting organisé à Paris, Place de la République, le 20 mars 2022 © Thomas Padilla/AP/SIPA

En faisant l’éloge des mots métissés et en minorant le poids de l’héritage latin dans notre langue, le nouvel essai d’Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini entend clouer le bec aux apôtres d’une illusoire pureté nationale.


Dans le débat télévisé du 23 septembre 2021, le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, opposait, au discours identitaire de Zemmour, le concept politique de créolisation, repris d’Edouard Glissant et professé dans certaines universités parisiennes. Pour le chantre du Tout-Monde, notre langue française serait vouée à la créolisation, phénomène dû à la rencontre souvent violente de cultures, mêlé « d’avancées de conscience ». De loin venue, la créolisation aux effets imprévisibles — par opposition au métissage— serait donc le remède à l’hégémonie culturelle contre « le grand remplacement ».

Un grand enrichissement

Pour satisfaire notre besoin de biodiversité, l’Académicien Erik Orsenna vient d’écrire, à quatre mains avec le linguiste Bernard Cerquiglini, un conte, intitulé Mots immigrés. Tout un programme: la langue française serait un métissage de mots, venus d’ici et là, au fil du temps. Ainsi compterait-elle autant de mots arabes que gaulois. Grand remplacement ? Non, mais grand enrichissement. Si la langue arabe n’est pas encore le berceau du français avec ses pousses — arabe d’oil et d’oc— il était bon de prévenir toute considération discriminante.

Pour nos deux auteurs, le français se serait forgé par « vagues successives » venues d’un peu partout. Aucune souche (source de haine), aucune hérédité mais la vie en héritage, diverse, sans cesse renouvelée. Alors, pourquoi cette éventualité que notre langue sinon disparaisse du moins soit remplacée ? À cause du globish, grand prédateur, source de fracture, entre une élite parlant l’anglais et les locuteurs d’une « langue traditionnelle » sans qu’il soit précisé en quoi consiste cette dernière. Peu importe : le mal c’est le globish. L’important est qu’il n’y ait pas de souche— toujours un fantasme— à la langue française.

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Latin de Gaule

Et si on remettait les pendules à l’heure ? A défaut du serment de Villepinte (2021), il n’est pas interdit de relire, dans le texte, le serment de Strasbourg (842) qui scelle la naissance du français, langue romane distincte du tudesque. Si le français est issu directement du latin, c’est que les liens entre la Gaule et Rome sont très étroits, dans tous les domaines, dès le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire de l’Académie Française et d’en feuilleter quelque pages pour voir que plus des trois-quarts des mots viennent du latin, du bas latin, du latin chrétien, ecclésiastique, juridique, et du grec. Les mots donnés comme gaulois (il y en a peu) par Erik Orsenna sont « du latin de Gaule ». Quant à l’accueil de mots anglais, arabe, persan, il se fait naturellement, comme dans toutes les langues, avec l’histoire. En revanche, le parti-pris— et pourquoi ?— de ne pas prendre en compte sinon privilégier l’origine latine des mots français empêche le recours à l’étymologie, avec les racines et les familles de mots, qui favorise pourtant (tout professeur en témoigne) l’apprentissage du français et son appropriation.

« Le français deviendra-t-il, pour l’essentiel, compte tenu de notre infériorité démographique, une langue franco-africaine, franco-arabe » comme le prédisait, en 1988, l’ancien secrétaire d’État des relations culturelles, sous la présidence de Mitterrand, Thierry de Beaucé, adepte de l’internationalisme linguistique, cité par Jean-Michel Delacomptée dans son livre Notre langue française ? De ce « grand basculement historique » nous voyons des prémices inquiétantes : une connaissance insuffisante de notre langue, de sa littérature rendent problématique l’enseignement supérieur. Et quelle « langue » enseignée dans l’école à part la langue des robots ?

A lire aussi : La langue française menacée d’écroulement

Français autoritaire contre langue de l’Autre

Depuis quelques années, la langue française devient un enjeu politique, et c’est préoccupant. Ainsi, comment le créole « cette langue orale que l’écrit fait changer de statut » comme dit Delacomptée, aussi nombreuse et variée qu’il y a de pays, est-il devenu, avec le mot créolisation, un concept voire une arme politique ? Il n’y a pas, d’un côté, une vision « centralisatrice et autoritaire » et, de l’autre, la langue des autres, de l’Autre, la langue de nulle part, diluée dans la multiculturalité. Il y a « notre langue » que nous avons en partage avec ceux qui la parlent et l’aiment, riche de mots créoles dont il existe, d’ailleurs, des dictionnaires. La langue française, accueillante par vocation, ne se violente pas. La preuve en est qu’une ouverture à tous vents aboutit à la colonisation par l’anglais, au globish, à la sinisation de l’Afrique, à la désintégration de notre langue. Le grand fauteur de troubles, le globish, est l’effet, non la cause de cette détérioration.

Enfin, si notre langue s’affaiblit, adieu la francophonie. Le grand projet politique, unique, qu’est cette francophonie, cette unité qui repose sur une langue commune, se diluera-t-il dans une idéologie mortifère ? Les mots métissés sont une jolie fiction qui ne date pas d’hier. Encore faut-il ne pas se contenter de jouer au jeu des sept familles en passant sous silence l’héritage du latin et la culture gréco latine.

Les Mots immigrés

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Notre langue française

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Selon Aliette de Laleu, Mozart était une femme

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Wikimedia Commons

Avec son dernier livre, la journaliste Aliette de Laleu a souhaité rendre hommage, et justice, à la sœur du grand compositeur autrichien. Maria Anna Mozart n’a pas eu le même destin que son petit frère. Comment l’expliquer ? Par son appartenance au beau sexe bien sûr! Libérez-nous du féminisme!


Mozart était une femme. Voilà ce que proclame le titre du nouveau livre d’Aliette de Laleu[1], journaliste à France Musique et féministe, consacré aux musiciennes « effacées » de l’histoire de la musique classique.

A lire aussi: Virginie Despentes s’en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra!

La thèse ? Certes, Wolfgang Amadeus a bien existé. Mais c’est la figure de Maria Anna, sa sœur aînée, qui doit désormais retenir notre attention et nous attendrir sur la répression immémoriale du talent féminin. Dans un extrait juteux publié par Slate, la journaliste raconte l’enfance des petits Mozart : Maria et Wolfgang, également virtuoses, sont promenés autour de l’Europe par leur père pour donner des représentations musicales lucratives. Jusque-là, pas trop de sexisme. Mais patatras : leurs destins se séparent à l’adolescence, où la femme doit rentrer dans le rang des futures épouses et où l’homme seul a la possibilité de faire quoi que ce soit d’intéressant de sa vie. L’apprentissage de la musique de Maria Mozart, nous dit-on, n’aurait en fait eu pour objectif essentiel que de la « différencier des domestiques » et de lui donner « un atout supplémentaire sur le marché du mariage », selon l’exégèse poussive d’une lettre du père des enfants Mozart. « Empêchée » de toutes parts, elle n’a « pas le droit de composer » (cela dit évidemment sans qu’on ne nous en fournisse aucune preuve). Moralité : elle a eu un « destin étouffé ».

A lire aussi : Fake history

Hélas pour nos féministes (cette fumeuse théorie figure déjà dans le manifeste d’Osez le féminisme, Beyoncé est-elle féministe ?, qui date de 2018), l’étude de cas n’est pas probante. D’autant qu’à la lecture même de Mozart était une femme, on discerne tous les espaces de liberté que Maria Anna Mozart aurait pu utiliser pour composer. Tout musicien le sait : il y a un monde entre l’interprétation d’un morceau, même difficile, et la composition. Ce qu’on nous propose ici est moins l’histoire de l’effacement d’une femme qu’une simple uchronie spéculative.


[1]. Mozart était une femme, Stock, 2022.

Houellebecq, objet politique non identifié?

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Christian Authier © Johanna Cavel - Flammarion

À moins d’un mois du premier tour, Christian Authier trace le portrait politique de l’écrivain dans un essai éclairant


Drôle de zèbre que ce Michel H., insaisissable, trublion dissonant, aussi provocateur que limpide dans ses déclarations à l’emporte-pièce, merveilleuse caisse de résonance d’une France en détresse, thermomètre d’un pays à jamais cassé.

Il ne se contente pas d’être le grand auteur français vivant, il est la boussole d’un monde disloqué en voie d’effacement, le moraliste des temps obscurs et glaiseux. Il en capture toutes les fines particules pour mieux les broyer dans sa moulinette narrative. Il a même des dons de prophète, l’animal. Il prédit l’avenir. Le malheur lui va si bien au teint.

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Depuis une trentaine d’années, il aura prévu les pires secousses sismiques d’une société complètement malade, boursouflée d’elle-même, percluse dans sa vaine puissance. Il aura scellé la fin des idéologies et des gesticulations dérisoires, ouvrant une ère nouvelle, celle d’un post-individualisme abrasif.

De droite ou de gauche ?

On le lit pour comprendre nos errements, pour rire de nos comportements disgracieux et aussi, pour approcher l’homme misérable qui sommeille en nous. Avec ses romans, il aura touché à l’essence de la littérature, c’est-à-dire l’incommunicabilité entre les êtres et leur frottement incertain. De là, naît une littérature indisciplinée et sauvage, outrancière et perspicace. Ce communicant-né, doublé d’un créateur fécond, s’est beaucoup exprimé sur le pouvoir, la globalisation, les religions, le sexe et l’argent. Il aura fait de nos passions tristes une œuvre magistrale vendue et traduite à des millions d’exemplaires.

A lire ensuite, Pascal Louvrier: Beigbeder, l’homme atlantique

Il a tellement brouillé les pistes au gré des interviews qu’aujourd’hui il est difficile à placer sur l’échiquier politique. D’où parle-t-il exactement ? Est-il de droite ou de gauche ? Réac ou conservateur ? Libertarien ou anar ? Hédoniste pamphlétaire ou romancier naturaliste ? Pour tenter d’y voir plus clair, il fallait le talent d’un écrivain et le sérieux d’un journaliste. Christian Authier réunit ces deux qualités, il avertit son lecteur, dès les premières pages : « Que l’on aime ou pas ses livres, que l’on apprécie ou pas le personnage et ses opinions, Michel Houellebecq est le « contemporain capital » des lettres françaises ».

Christian Authier avance ses pions

Dans cette période houleuse et instable géopolitiquement, à quelques jours maintenant d’une désolante campagne présidentielle, l’essai  Houellebecq politique  aux éditions Flammarion embrasse tous les thèmes majeurs de notre civilisation à la dérive. On y retrouve sous une forme condensée, la lente désagrégation d’un peuple sans repères qui, s’est fracassé, sur une réalité molle et gloutonne. Suivre la pensée non-linéaire de Houellebecq, c’est refaire le chemin à l’envers, d’un demi-siècle de promesses non tenues et d’une perte des valeurs, d’une mondialisation faussement heureuse à un libéralisme asphyxiant, des impasses du système démocratique aux jouissances fétides de Mai 68, d’un souverainisme conspué aux dérives communautaires, du plaisir souverain au sexe faible.

Sous la tutelle fraternelle de son ami, le regretté Bernard Maris, Christian Authier avance ses pions. Il tente de cerner l’animal politique Houellebecq en multipliant les entrées passionnantes. De courts chapitres à la fois instructifs et piquants intellectuellement (Conservateur ? Islamophobe ? Chrétien contrarié ou Singulièrement libre) qui éclairent sur les paradoxes de l’homme et en disent long sur le mal qui nous ronge.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Michel Houellebecq, vers la douceur

Suivre le parcours de Houellebecq, c’est se replonger dans notre Histoire récente, s’amuser de nos aveuglements collectifs et de notre nostalgie rampante, du retour au triptyque catholique aux soulèvements populaires. Authier s’interroge sur la nature profonde de l’écrivain. Est-il, par exemple, un anarchiste de droite ? « A contrario de nombre de ses contemporains, Michel Houellebecq ne se pose pas en résistant de la vingt-cinquième heure défiant au début des années 2000 un Mussolini ou un Hitler disparus soixante ans plus tôt. Attitude typique de l’anar de droite contestant l’histoire officielle et ceux qui se donnent sans danger le beau rôle a posteriori », écrit-il. Houellebecq fut également l’un des premiers lanceurs d’alerte. Avant les autres, il avait vu les ravages de cette convergence hideuse en marche, celle de « l’union sacrée entre libéralisme économique et libéralisme sexuel ». Il fut d’abord adoubé par une gauche modeuse et complice qui s’indisposa, par la suite, de ses déclarations fracassantes.

Des Inrocks à Valeurs Actuelles

Il fut alors rattrapé par des journaux classés à droite qui l’érigèrent en guide apocalyptique. Des Inrocks à Valeurs Actuelles, Houellebecq aurait ainsi opéré sa mue idéologique. Avec lui, une règle s’impose : toujours se méfier d’emprunter un peu hâtivement les autoroutes de la pensée. C’est ce que nous enseigne Christian Authier qui a le sens de la mesure et ne se laisse berner par aucun camp. Il l’a précisément lu, textes et citations à l’appui de sa réflexion. Il trace le portrait complexe d’un immense écrivain, assailli par des opinions parfois contradictoires, ayant le goût du spectacle marchand et les apitoiements d’un jeune boomer, ressentant plus qu’un autre les méandres de la mondialisation et les soubresauts de sa propre nation, avec une implacable acuité. Qu’il parle de l’islam, de Pétain, du Général, de Franco, des guerres coloniales ou des supermarchés de sous-préfectures, qu’il choque ou fascine, Houellebecq est, peut-être, le dernier détenteur d’une liberté d’expression totale.


Houellebecq politique de Christian Authier – Flammarion

Houellebecq politique

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Le couple Macron et la perfidie d’Anne Hidalgo

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brigitte macron emmanuel vanity fair
Emmanuel et Brigitte Macron, 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000003.

Anne Hidalgo se lâche puis n’assume pas !


À ma grande honte, je l’avoue: je raffole de ces controverses apparemment dérisoires ou qualifiées de honteuses par certains, qui éclairent pourtant singulièrement les caractères. Elles font ressortir le courage, ou pas, de ceux qui y sont impliqués.

À Metz, à nouveau, Eric Zemmour s’en est vigoureusement pris à Emmanuel Macron mais surtout à Marine Le Pen qui a le grand tort pour l’instant dans les sondages, d’être qualifiée pour le second tour alors que lui ne l’est pas. Même si ses soutiens – par exemple Guillaume Peltier le 18 mars à la matinale de Sud Radio répétant tel un mantra, questionné par Patrick Roger, qu’Eric Zemmour sera au second tour – se disent persuadés qu’il lui passera devant. Eric Zemmour a pourfendu la mécanique qui voudrait imposer à notre démocratie, comme en 2017, la confrontation entre « l’éternel adolescent et l’éternelle perdante ». On pourrait lui rétorquer que, si je ne me réjouis pas de constater que Valérie Pécresse est distancée, je ne vais pas chercher ailleurs que chez elle et son équipe, la responsabilité de cet apparent déclin. Eric Zemmour devrait se demander s’il n’est pas pour quelque chose dans le freinage net de sa campagne. Il l’a un peu fait mais pas assez !

Zemmour et Hidalgo et l’adolescent Macron

Quand il évoque « l’éternel adolescent » que serait le président, il reprend sur un mode plus acceptable l’un de ses propos le qualifiant grossièrement de « pas fini ». Cette définition ainsi formulée peut s’admettre et serait susceptible de s’appuyer sur quelques exemples et péripéties où le président semble en effet être retombé en enfance.

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Ce n’est pas la même chose que d’affirmer, dans Closer, comme l’a fait Anne Hidalgo qu’elle « ne se sent pas cougar » et que pour sa part, « contrairement à d’autres », elle n’aurait jamais pu « tomber amoureuse d’un adolescent ». Cet aveu s’insérait dans des développements consacrés à son mari plus jeune qu’elle de sept ans, Jean-Marc Germain, dont elle regrettait qu’à cause d’elle, il ait été maltraité par la macronie. Même si sur son compte Twitter elle s’est ravisée en se vantant de « sa morale et de son éthique » et en évoquant la « belle relation » entre le président et son épouse, personne ne peut croire sérieusement que dans son propos initial, avec le contexte qui était le sien, elle n’ait pas ciblé Brigitte Macron. Sinon, sa référence à son impossibilité de tomber « amoureuse d’un adolescent » n’aurait pas eu le moindre sens, surtout qu’elle opposait son exemple à celui d’autres. Qui peut douter que Brigitte Macron était concernée ?

L’âpreté du combat politique ne justifie pas tous les comportements

Même si Julien Dray s’est immédiatement indigné en jugeant « intolérable » cette perfidie d’Anne Hidalgo, j’ai dû surmonter ma passion de la liberté d’expression qui aurait pu me conduire à tout accepter. Mais je comprends l’émoi suscité par Anne Hidalgo et l’indécence de son assertion. Parce que le registre choisi n’était plus celui de la politique mais de l’offense personnelle. Avec probablement une sorte de jalousie attisée par le très faible impact de sa campagne, Anne Hidalgo avait évidemment le droit de penser ce qu’elle voulait de la relation singulière, depuis ses origines, entre Brigitte Macron et Emmanuel Macron mais sa vérité aurait dû demeurer dans son for intérieur. Il y a des choses qui ne se disent pas, des indélicatesses qui ne se profèrent pas en public. D’autant plus que, pour atteindre indirectement le président, elle blessait directement son épouse.

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Mais le pire n’est pas là pour moi. J’ai toujours préféré la sincérité d’un propos et le courage de l’assumer, quoi qu’il en coûte, au revirement tactique parce qu’on s’est aperçu après-coup qu’on aurait mieux fait de se taire. Je n’aime pas la fuite, au demeurant crédible pour personne. La constance, même malaisée à défendre, m’aurait conduit à nuancer ma critique d’Anne Hidalgo. Cette attitude n’est pas si indifférente que cela. Elle projette une lumière trouble sur la fiabilité des réponses et des discours politiques de la candidate. Pourquoi serait-elle plus crédible pour l’essentiel puisqu’elle n’est même pas capable de valider l’accessoire sans mentir ?

J’ai commencé par Eric Zemmour et il est étonnant de voir à quel point Anne Hidalgo distille sur lui une haine qui dépasse de très loin l’hostilité politique admissible. Elle l’accable de dénonciations dont la virulence absurde – elle ne cesse par exemple de le qualifier de « négationniste » ; en quoi ? – renvoie plus à s’interroger sur elle que sur sa cible. J’entends bien qu’il faut être indulgent pour qui se bat contre une adversité politique mais ce combat ne justifie pas tout.

XV de France: les déménageurs virtuoses

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Le demi de mêlée Antoine Dupont brandit la coupe après la victoire de l'équipe de France au Tournoi des VI Nations en finale contre les Anglais, Stade de France, 19 mars 2022 © Thibault Camus/AP/SIPA

Vainqueur des Anglais, le XV de France remporte le Tournoi des VI Nations et décroche le Grand Chelem !


C’est long 12 ans, très long, en particulier dans le sport. Pour les footeux, c’est le laps de temps qu’il avait fallu attendre pour revoir une équipe de France disputer une Coupe du Monde entre la génération Platini, perdante magnifique au Mexique en 1986 et la génération Zidane triomphante à la maison en 1998.

12 ans, c’est depuis ce weekend le temps qu’il aura fallu attendre pour revoir notre équipe de rugby gagner à nouveau un Tournoi des VI Nations avec, comme en 2010, un Grand Chelem à la clef, entre la génération Dusautoir et la génération Dupont, deux capitaines magnifiques auréolés du titre de meilleur joueur du monde de World Rugby, le premier en 2011, le second en 2021, le troisième Français ayant remporté ce prestigieux trophée étant Fabien Galthié, le sélectionneur actuel, en 2002.

Une décennie de défaites parfois humiliantes prend fin

Et entre temps dix années de vide, de défaites parfois humiliantes comme lorsque les All Blacks nous plantèrent 62 grains en ¼ de finale de la Coupe du Monde 2015 lors d’un match de sinistre mémoire disputé à Cardiff. Plus une victoire dans le Tournoi, rien…

L’espoir est revenu fébrilement en 2019 lorsque l’équipe de France, déjà emmenée par le génial Antoine Dupont, perdit d’un point le ¼ de finale contre les Gallois après un carton rouge justifié pour un coup de coude dans le visage de Wainwright par Vahaamahina. Le coup était passé près mais à côté.

Rebelote en 2020 et 2021 où nos Bleus finirent deuxièmes du tournoi à très peu de choses. La première année en perdant à la différence de points face aux Anglais, la seconde avec deux défaites en toute fin de match en Angleterre et face à l’Ecosse. L’espoir renaissait.

Il renaquit encore plus lors de la seconde partie de l’année 2021 quand une équipe faîte de bric et de broc partit en tournée en Australie en perdant deux test-matches de très peu et en remportant une première victoire chez les Wallabies depuis… 31 ans. Une tournée qui permit au monde de l’ovalie de découvrir Melvyn Jaminet qui montra des qualités exceptionnelles au pied et dans le jeu alors qu’il n’avait jamais disputé le moindre de match de Top 14, son club, l’USAP, venant de sceller sa montée de Pro D2. Des espoirs confirmés lors d’un match d’anthologie remporté face aux mythiques All Blacks au stade de France, une première depuis 12 ans… déjà ! Un match à la fin duquel on se disait tous qu’après 2020 et 2021, la troisième tentative de regagner le Tournoi allait être la bonne.

Tous déménageurs et tous virtuoses !

Et effectivement, ce fût la bonne. Après une entrée en lice facile contre l’Italie, il fallut batailler jusqu’à la dernière seconde contre les Irlandais, brillants seconds cette année. Puis une démonstration en Ecosse où les Bleus avaient vu leurs espoirs de victoire en 2020 s’effondrer et une victoire à Cardiff après avoir mis les barbelés pendant toute la seconde mi-temps. Et enfin l’apothéose samedi soir contre le XV de la Rose pour une belle revanche après la très cruelle défaite de l’an dernier à Twickenham. Une apothéose en forme de communion avec le public tant pour les spectateurs présents au Stade de France que pour ceux restés devant leur poste de télévision ou de radio.

Car cette équipe est populaire et elle le mérite. Pierre Danos, le demi de melee bitterois qui faisait partie du XV qui avait pour la première fois battu les Boks en 1958, disait : « Au rugby, il y a les déménageurs de piano… et ceux qui en jouent ». 

Et dans cette équipe ils sont tous déménageurs et tous virtuoses. Quand on voit des petits gabarits comme Dupont ou Villière coffrer des piliers ou des secondes lignes, c’est Mozart ou Beethoven se lançant dans la lutte gréco-romaine. Et quand on voit Baille, Woki ou Alldritt, joueurs du pack au gabarit de déménageurs, partir balle en main, c’est Hercule qui se transforme en Chopin, en Liszt ou en Berlioz. Car cette équipe sait faire « chanter la béchigue » tout en défendant avec abnégation et en faisant preuve d’un esprit de corps et de solidarité exceptionnel. De très bon augure avant 2023. 

Putain, un an c’est long…

Mes Mots du jour

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Un prince de la chronique

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L'écrivain italien Alessandro Baricco © C. Hélie Gallimard

Si comme le disait Raquel Welch (apocryphe ?), «l’intelligence est une zone érogène», alors Une certaine vision du monde (2015) et Le nouveau Barnum (2021) d’Alessandro Baricco sont deux livres pornographiques – tant il est rare de rencontrer une telle intelligence, une telle pertinence, une telle drôlerie, un tel regard décalé et érudit sur les livres.


Dans Une certaine vision du monde, Baricco regroupe cinquante chroniques données en 2011 et 2012, chaque semaine, au quotidien La Repubblica. Cela va des « mémoires » d’Agassi à Brautigan, de Hadot sur la philosophie antique à Lampedusa, de Faulkner à Cercas, de Coetzee à Malaparte, de Kawabata à Descartes, de Capote (Tiffany’s) aux frères Goncourt ou de Fumaroli à Christa Wolf.

Aucun genre n’est privilégié, l’occasion (de la lecture) est précisée, l’achat du livre sur les quais, un conseil d’ami, une vieille libraire. Baricco cite, et cite bien : il donne envie. Est-il question du Dictionnaire du Diable, d’Ambrose Bierce ? Voici les mots les plus drôles, les plus spirituels de Bierce. Exemple ? « Aider » selon Bierce ? « Donner le jour à un ingrat » (là, vous réfléchissez, vous faites le tour des dernières semaines de votre vie – et vous prenez acte du réel biercien). « Applaudissement » ? « Echo d’une banalité. » « Nihiliste » ? « Russe qui nie l’existence de tout, sauf de Tolstoï. Le chef de cette mouvance est Tolstoï » « Authentique » ? « Vrai, réel. Par exemple : contrefaçon authentique, hypocrisie authentique, etc. »

Ou alors, lorsque Baricco évoque les circonstances de sa découverte de Bolano dont il cite 2066, cela commence ainsi : « Je me rappelle très bien le message qu’un ami (qui est aussi un magnifique écrivain) m’a envoyé quelques semaines après que je l’eus sommé de lire 2066. Il disait : « Lu Bolano. Changé de métier ». » Ou lorsqu’il cite ce livre inconnu de nous (pas le film) : Princess Bride, de William Goldman : dentelle de l’évocation.

A lire aussi, du même auteur: Pour saluer Roberto Bolaño

Ou encore, à propos de ce livre non traduit en français, mais qu’il nous donne tant envie de découvrir : « L’idée de départ est fascinante : l’Histoire nous enseigne qu’à l’issue d’une guerre les vaincus font preuve d’une vitalité et d’une énergie créatrice dont les vainqueurs sont tout à fait dépourvus. » Cela s’appelle La Culture des vaincus, de Wolfgang Schivelbusch (que Baricco évoque à nouveau dans Le nouveau Barnum).

À chaque fois, on est stupéfait, édifié par la portée et l’intensité de la critique de créateur de Baricco. Précisons pour ceux qui seraient sceptiques : on connaît mal le romancier Bariccco (on va se rattraper) – mais ces deux livres, pour un lecteur, disons un « bon » lecteur, un lecteur qui lit un peu, sont une divine surprise. C’est peu dire que Baricco a une « vision » – sinon du monde, de ce qu’est la littérature. Avec ces ébouriffants « travaux pratiques », il rappelle quelque chose de très simple, et de fondamental : ce n’est pas le livre qu’on lit qui importe (Agassi ou la biographie de Suzanne Lenglen), c’est le regard de qui lit (Baricco). Le sien est d’une fécondité et d’une richesse outrageuses : généreux, ouvert, de mauvaise foi si nécessaire, génial quand c’est plus fort que lui. Ces deux livres sont des cadeaux. Première BA du printemps : vous en parler. Première résolution pour vous : les lire.

Coda à propos du nouveau Barnum – recueil de tous les autres articles écrits en Italie entre 1990 et 2016, qui complète et confirme précisément l’impression donnée par le recueil de 2015. C’est toujours aussi intelligent, drôle, décalé. Seuls les sujets changent : Houellebecq (Soumission), la musique classique, Umberto Eco, le football, Vargas Llosa, Carver (et Gordon Lish), Orhan Pamuk, Cormac McCarthy, la corrida, Michael Jordan, les bibliothèques à Mumbai, la mort de Jean-Paul II, Vivian Maier, Las Vegas, la télévision, l’opéra, Walter Benjamin, etc. À un tel niveau de « chroniqueur », on ne voit que Martin Amis. Ce qui n’est pas peu dire – puisque c’est sans doute le plus grand (vivant).

D’Alessandro Baricco – traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éditions Gallimard 

Une certaine vision du monde – Cinquante livres que j’ai lus et aimés (2002-2012).

Le nouveau Barnum

Le nouveau Barnum

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Fabien Roussel, globalement communiste

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© Soleil

Sa cause est entendue – et indéfendable. Et pourtant Fabien Roussel en imposant sa voix a chassé l’ennui de la campagne présidentielle. Par une folle ironie, il semble neuf – un comble pour un communiste, non ?


De tous les candidats, c’est le moins sinistre – et le plus théâtral.

Entre lui et Macron, il n’y a personne – si ! une procession de raseurs qui se poussent du col devant un micro, la barbe ! Candidat du PCF, Fabien Roussel fait campagne à la première personne du singulier ; il est le seul, avec Macron. Le seul à avoir encore une idée du bonheur et à se délier d’une phraséologie du déclin qui affecte tous ses rivaux – pour un communiste, c’est une prouesse.

Un communiste pas comme les autres…

Moins souverainiste que chauvin, plus réac que progressiste, il redore la faucille de Marianne et fait reluire le marteau du Parti communiste… français, oui, monsieur ! Né le 16 avril 1969 à Béthune, dans le Pas-de-Calais, communiste de père en fils, Roussel est secrétaire national du PCF depuis 2018 et député dans la 20e circonscription du Nord… c’est chaud, le Nord ! Par un trope hardi la mémoire du « Colonel Fabien », héros de la Résistance, s’invite jusque dans son prénom – et dans l’adresse parisienne du siège du Parti.

Partisan du nucléaire, loin de se faire le sociologue amer et déprimé d’un pays malade, Roussel rompt avec les incantations fourbues qu’on nous inflige de tous les côtés. Le ciel est bleu si l’on ose… La valse ou le cha-cha-cha ? Il préfère le rigodon : salut camarades ! Bonjour la France ! Ni Marx ni Macron, moi ! Son slogan de campagne au temps du Front de gauche en 2004, c’était déjà : « Je vote communiste et je t’emmerde ». Son refrain intime, aujourd’hui, ce serait volontiers : « Auprès de ma blonde, qu’il fait bon, fait bon… » !

A lire aussi : Fabien Roussel, le candidat de gauche vraiment disruptif

… même si les fondamentaux sont toujours présents

Car à rebours de Macron, il parle de la France – et des « jours heureux » – comme d’un vin dont on aurait oublié le nom. Il se permet de nommer des saveurs et des allégeances coupables – le petit blanc, le crottin de Chavignol, la viande quand elle est rouge. Du tofu ? Non, merci ! Il cite Paul Éluard plutôt que Lénine. Il ne confond pas la Seine avec le Don paisible. Avec cela, il se méfie des étrangers. Contrairement à Pécresse qui semble réciter une leçon mal apprise, et à Marine Le Pen qui se farde en Mamie Nova, il dit ce qu’il aime, et il aime ce qu’il dit. « Avec cela, il a le défi guignol – « le ruissellement coûte cher, je propose le roussellement ! », olé !

Pourtant, sa cause est entendue – et indéfendable. Son programme en gros, et même en très gros, c’est celui de Marchais dans les années 1980 avec un zeste d’écologie et un (petit) doigt de wokisme. Le retour de l’ISF, la semaine de trente-deux heures, la retraite à 60 ans… On n’est pas dépaysé. Avec lui, le futur est plutôt antérieur, mais par une folle ironie, malgré les cillements et les aberrations d’antan, il semble neuf – frais comme une première cerise !

Un candidat qui se démarque par sa personnalité

Au-delà des sondages qui lui attribuent 4,5 % des intentions de vote – juste derrière Jadot, loin devant Hidalgo, bien fait ! –, il se détache par un style. Là où les autres peinent à se ressembler, il réussit à convaincre sans être crédible, et s’amuse d’être lui-même. Il est le dernier à gauche à se proclamer laïque, voire anticlérical, sans se draper d’obscures réticences. Il est, ha ! ha ! le candidat préféré de la droite. À sa façon, il fait sienne la posture préférée des Français : « Moi tout seul contre le reste du monde ! » Et il réveille au clairon les sénateurs cacochymes du PC qui roupillaient dans leur pardessus gris.

À vrai dire il se fiche du résultat. Plus ardent que méthodique, fier de son instinct, dopé par son succès, il ferraille comme un mousquetaire de comédie, il improvise, il surprend. Du culot, du panache, de l’envie. La modération n’est pas son fort, la modestie non plus. Avec cela, sans être borné, il est têtu – c’est un bélier, bon sang !

A lire aussi : Fabien Roussel dans les fours de la fachosphère!

Le communisme est un idéal… et une tradition française

Roussel semble vacciné contre l’échec et la désillusion. Comment peut-on être encore communiste !… Parce que c’est la seule façon d’exister, pardi ! Un joug sacré. Ce n’est pas le bon choix, petit, c’est le seul. Quitter le Parti, ce serait renoncer à soi. Ce n’est pas qu’il n’a rien appris – les crimes de Staline et la Kolyma, etc. – mais il conserve un idéal, il aime encore ses illusions, pas vous ?

Quand au congrès de Tours parut Clara Zetkin… c’est si loin tout ça ! Enraciné dans une histoire qui oscille entre réalisme et utopie, le PCF est une religion qui n’a pas réussi, c’est-à-dire une confrérie – une secte qui est entrée dans l’inventaire de notre patrimoine national. Ce que n’a pas compris Mélenchon qui reste un transfuge du PS – qu’il ait été le candidat du PC en 2012 et en 2017, c’était une mésalliance, ce fut une duperie. Les vieux militants n’ont pas oublié le SMS de Mélenchon à Pierre Laurent en mai 2017 juste avant leur rupture : « Vous êtes la mort et le néant » ! Mélenchon est un « social-traître », un apostat, un clown – on le savait.

Tout est perdu, et alors ?

Enfin désinhibé ! Marre de raser les murs ! Roussel se vante d’être libre. Vraiment ? On finirait par oublier qu’il est le héraut intrépide d’une vieille chanson : ode modérée aux labeurs, « travailler moins, mais travailler mieux », nationalisations des banques, des compagnies d’assurance et des services publics. Il lui suffit en pétillant de son œil bleu de se montrer fraternel, de blâmer l’adversaire et de nommer cette protestation, là, dans la gorge qui est celle de beaucoup de gens. On sait qu’il ne sera pas élu. Du coup on l’écoute sans frémir.

Ce qui plaît, c’est moins sa doctrine que le personnage qu’il incarne. On tomberait presque dans le panneau devant ce trublion qui refuse de croire que tout est joué, et que le siècle où nous respirons si mal soit vidé des anciennes promesses. Aragon se disait fou et communiste. Roussel n’est pas si naïf, il est surtout plus gai. Un histrion sans doute mais il faut l’être, si l’on veut réenchanter les dimanches de la classe ouvrière subjuguée par les violons de Mme Le Pen.

Le cadavre qu’il déterre est exquis. Demain, qui sait, il écrira ses mémoires, et l’on s’étonnera : pourquoi les causes perdues font-elles de si bons livres ?…

Enfin un ennemi, un vrai!

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Vladimir Poutine et Xi Jinping, 4 février 2022 © Li Tao / Xinhua via AFP

C’est l’ennemi qui manquait à l’Occident. En lançant une guerre « à l’ancienne », Vladimir Poutine replace les pays européens face au réel. Délaissant le Covid et les chimères libérales, ils redécouvrent les pouvoirs et devoirs qui incombent aux grandes puissances.


En 2001, deux ans après l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, le spécialiste américain de géopolitique, John J. Mearsheimer, publiait un livre aux thèses très contestées qui allait néanmoins devenir un classique. Dans The Tragedy of Great Power Politics[1], qu’on peut traduire par « la tragédie de la politique des grandes puissances », il présente une vision « réaliste », c’est-à-dire sans illusion ni idéaux, des rapports entre les États. Ces derniers évoluent dans un monde essentiellement anarchique. Les plus puissants – et c’est leur tragédie – sont condamnés à poursuivre leurs propres intérêts, à se méfier des autres et à accroître leur puissance coûte que coûte. Pour garantir leur survie, ils sont obligés d’atteindre une position hégémonique dans leur région afin de tenir tête aux autres puissances régionales. Selon la formule la plus frappante de Mearsheimer : « Dans le monde anarchique de la politique internationale, il vaut mieux être Godzilla que Bambi. » Les événements actuels apportent-ils la preuve qu’il avait raison ?

La fin de la tragédie

La fin de la guerre froide, au début des années 1990, a vu le passage d’un ordre mondial bipolaire, dominé par les États-Unis et l’Union soviétique, à un ordre mondial multipolaire où, à côté de l’Amérique, seule superpuissance restée debout, et d’une Russie amoindrie mais toujours forte, d’autres puissances telles que la Chine et l’Union européenne, ainsi que des puissances montantes, comme l’Inde et le Brésil, avaient leur place. Désormais, l’ancien monde bipolaire, celui des grandes puissances, devait céder la place à un autre régi par la coopération entre les États et la promotion de valeurs réputées universelles mais essentiellement occidentales : la démocratie, le libre-échange et un ordre international fondé sur des règles. Ce que Mearsheimer appellera plus tard, avec dédain, « l’hégémonie libérale[2] » (au sens politique et non économique du terme). Ce nouveau monde devait connaître la paix et la prospérité, comme dans la vision d’Isaïe : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, de leurs lances des serpes… ».

Pour les puissances occidentales, cette ère devait être caractérisée par des interventions droits-de-l’hommistes et la prédominance d’organisations supranationales telles que l’Union européenne ou l’OMC. Le 11-Septembre a ébranlé cette vision. Non qu’il y ait eu un retour à la politique des grandes puissances. Il y avait bien un grand ennemi, mais ce n’était pas une grande puissance, c’était une idéologie, l’islamisme. Certes, cet ennemi pouvait s’incarner dans un État ou un pseudo-État, d’abord en Afghanistan, plus tard dans l’État islamique, mais il restait généralement diffus, s’exprimant à travers des actes terroristes ou des luttes culturelles, élisant domicile dans le nouveau domaine transfrontalier d’internet. Dans cette lutte, il y a eu des succès – empêcher d’autres attentats à l’échelle de celui du 11-Septembre, vaincre l’État islamique – et des échecs : partiel en Irak, total en Afghanistan.

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Interlude sous forme de farce

Pendant tout ce temps, les puissances occidentales étaient conscientes du fait que deux autres, la Chine et la Russie, cherchaient à affirmer leur propre hégémonie régionale, mais l’Ouest croyait pouvoir désamorcer ces menaces par le commerce. L’accueil de la Chine au sein de l’OMC en 2001, orchestré par le président Clinton, devait pousser ce pays sur la voie de l’ouverture et de la démocratie. Seulement, après la crise financière de 2008, l’Ouest s’est trouvé dans une position de grande dépendance par rapport à la croissance chinoise. La Russie, qui ne sera admise à l’OMC qu’en 2012, a permis aux Européens de s’abreuver de son gaz et de son pétrole, en dépit d’un signe de mauvais augure en 2009 quand elle a coupé pendant treize jours le gazoduc passant par l’Ukraine.

De son côté, le Royaume-Uni a accueilli les oligarques russes, leurs familles et surtout leurs milliards. Ce mélange d’espoir illusoire et de dépendance économique a rendu les Occidentaux indulgents pour les écarts de ces puissances, qu’il s’agisse, pour la Chine, des droits de l’homme et du Tibet ou, pour la Russie, des agressions en Tchétchénie, Géorgie et Ukraine. L’Ouest se justifiait aussi en se demandant s’il n’était pas hypocrite : ses propres interventions humanitaires ou prodémocratiques dans le monde musulman ne servaient-elles pas ses propres intérêts ? Et puis, de telles opérations drainaient trop les ressources. Face à la crise syrienne de 2013, le président Obama a enfin déclaré que les États-Unis n’étaient plus le gendarme du monde, laissant le champ libre à une intervention russe. La désastreuse retraite d’Afghanistan a consolidé l’image d’une superpuissance américaine devenue un géant blessé, un « hégémon » affaibli par ses tentatives excessives de projeter sa puissance autour de la planète.

Le retour du tragique

Ainsi, on pourrait être tenté de croire que la guerre que Poutine vient de déclencher met définitivement fin à l’illusion de l’« hégémonie libérale », autrement dit qu’on assiste au retour d’un réel longtemps refoulé. Tandis que l’Occident se berçait de chimères, la Chine et la Russie pratiquaient la bonne vieille politique des grandes puissances. Le retour apparent à un passé jamais révolu est souligné par le fait que, malgré le battage contemporain autour de la guerre future, il s’agit d’une invasion à l’ancienne avec troupes et armes conventionnelles (même si cyberattaques et menaces nucléaires jouent un rôle). Depuis longtemps, les puissances occidentales pouvaient dire de Poutine, comme Jules César, dans le drame de Shakespeare, d’un de ses futurs assassins : « Ce Cassius là-bas a l’air bien maigre et famélique ; il pense trop. » Reste que le chef russe, qu’il soit nostalgique, paranoïaque ou les deux, poursuit à la fois le maintien de son pouvoir personnel et le statut de puissance hégémonique de son pays.

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Pour résister à l’hostilité des États occidentaux, il compte désormais sur un grand ami, la Chine. Mais la logique des grandes puissances interdit de dépendre d’un seul allié puissant, surtout de Pékin qui ne poursuit que son propre intérêt. Entre deux dictateurs, la défiance s’impose. Le Prométhée d’Eschyle nous rappelle que « c’est sans doute un mal inhérent à la tyrannie, de n’avoir pas confiance en ses amis ». La tragédie de l’Ouest est d’avoir sous-estimé la logique de la politique des grandes puissances ; celle de Poutine, de ne pas avoir saisi ses limites.

Enfin la sagesse ?

La guerre de Poutine est-elle la démonstration définitive des thèses de Mearsheimer ? En fait, la Russie a réussi à redynamiser l’« hégémonie libérale » en rappelant aux puissances occidentales le vrai sens de leurs valeurs. Car la logique de Mearsheimer sous-estime la capacité des États à se faire confiance face à un ennemi commun apte à créer ou à galvaniser des alliances. Désormais, la scintigraphie de l’OTAN révèle une activité cérébrale aussi fébrile qu’inattendue. L’alliance, longtemps focalisée sur des opérations trop éloignées de son champ de compétences, se recentre sur sa vraie mission, à savoir la protection du territoire de ses membres, qui commence par le renforcement des défenses frontalières.

L’Union européenne est sortie de sa torpeur post-pandémique et a surmonté ses divisions, surtout Est-Ouest, pour coordonner un régime de sanctions inédit. La situation a même rapproché le Royaume-Uni de ses partenaires continentaux, en faisant momentanément oublier le Brexit. Chaque État apporte sa contribution.

Les services de renseignement américains et britanniques, en contraste avec leur débâcle, lors de l’invasion de l’Irak en 2003, ont dévoilé à l’avance et publiquement tout le plan d’invasion pour contrer la campagne de désinformation russe qui, en 2014, avait masqué des opérations sous fausse bannière. L’Allemagne a opéré une volte-face sans précédent pour se couper de la dépendance énergétique à l’égard de la Russie et élargir ses forces combattantes. Voilà qui justifie les efforts de la France pour défendre l’énergie nucléaire et promouvoir la nécessité, sinon d’une armée européenne, du moins d’une stratégie militaire pour le continent.

L’Initiative européenne d’intervention, lancée par la France en 2018 afin de créer une « culture stratégique commune », n’est pas qu’une usine à gaz de l’UE puisque le Royaume-Uni compte parmi les premiers signataires. Cette unité et cette énergie sont-elles promises à durer ? Sans aucun doute, aussi longtemps qu’il y aura une grande puissance ennemie en face et que la stratégie sera focalisée sur des objectifs pratiques. Selon un autre politologue américain, la grande leçon de la tragédie est qu’il faut connaître ses limites[3]. Il faut que nous connaissions enfin les nôtres. Poutine connaît-il les siennes ? Le roi Lear avait un fou pour lui reprocher sa folie : « Tu n’aurais pas dû être vieux avant d’avoir été sage. » Qui sait ? Ce rôle incombera peut-être à l’ex-humoriste devenu président de l’Ukraine.


[1]. Norton, 2014 (nouvelle edition).

[2]. John J. Mearsheimer, The Great Delusion: Liberal Dreams and International Realities, Yale, 2018.

[3]. Richard Ned Lebow, The Tragic Vision of Politics, Cambridge, 2003.

Laura Kasischke: de l’air partout

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Laura Kasischke © ANDERSEN ULF/ SIPA

Le poème du dimanche


Quand on lit Mariées rebelles, on comprend enfin pourquoi la grande Laura Kasischke dit qu’elle a toujours voulu être d’abord reconnue pour sa poésie. Et pourtant, ses romans comme, par exemple, En un monde parfait ou Sa vie devant elle, hantent encore les lecteurs qui ont eu la chance de rencontrer les livres de cette autrice américaine qui ne cesse de surprendre par un univers qui n’appartient qu’à elle, comme si elle était le barycentre improbable entre Stephen King et Joyce Carol Oates ou Margaret Atwood et Bret Easton Ellis.

Disons, pour aller vite, qu’on retrouve dans sa poésie le même art de la précision et de l’émotion, de l’inquiétude et de l’étrangeté nichées au coeur du quotidien. La cruauté, la beauté et un lyrisme presque sauvage ajoutent une note proprement américaine à cette poésie parfaitement rendue par la traduction de Céline Leroy.


« Quand ce sera terminé je dirai,
Il y a eu de belles nuits.
Certaines ont le même goût
qu’a eu ma vie toute entière.
Comme cette nuit d’août
où un voisin m’a payée
Pour danser sur sa table de pique-nique.
La Voie Lactée comme une trainée
de fumée dans le ciel.
Moi, la bouche ouverte, de l’air
partout
et son visage éclairé et flottant
sur l’étoile d’une cigarette.
J’avais dix ans et jusqu’à maintenant
je ne me rendais pas compte
que j’étais nue. »
 

Laura Kasischke, « Perte de vitesse. » in Mariées Rebelles. (Editions Page à Page)

La Vie devant ses yeux

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En un monde parfait

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