Madrid sort de sa neutralité autour du Sahara occidental, au risque de se fâcher avec l’Algérie dont l’Occident jalouse le gaz. Analyses.
Le 18 mars, le gouvernement espagnol a accompli un acte inattendu en déclarant que le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental était « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » qui oppose Rabat à Alger depuis 1976. Désireux de mettre un terme à la crise qui opposait les deux pays depuis avril 2021, l’ancien colonisateur rejoint la France et l’Allemagne dans le camp des soutiens à la solution marocaine.
L’Algérie isolée diplomatiquement
Cette décision, qui fâche Alger et qui risque d’ouvrir une crise énergétique entre les deux pays (l’Algérie fournit un quart du gaz consommé par l’Espagne), est un jalon dans la course au leadership régional que se livrent les deux « frères ennemis » maghrébins. Elle donne un nouvel avantage au Maroc après la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par les États-Unis dans les derniers jours du mandat de Donald Trump… et que Jo Biden s’est gardé de remettre en cause. Et elle contribue à isoler encore un peu plus l’Algérie, dont les relations sont rugueuses, chaotiques ou difficiles avec beaucoup de pays occidentaux (à commencer par la France) mais qui ne peut non plus rallier franchement le camp anti-occidental si elle veut se poser en alternative au gaz russe dans les mois et les années à venir. Coincé entre le risque de froisser Moscou et le besoin de profiter de l’aubaine pour accroître sa rente énergétique, Alger dispose d’une marge de manœuvre des plus étroites.
Mais si la décision espagnole a d’indéniables effets sur le rapport de force régional, elle nous donne à réfléchir à nous autres Occidentaux, de manière plus large et plus profonde, par sa contemporanéité même avec le conflit ukrainien. Car l’agression russe donne une importance renouvelée à la question des alliances : non seulement dans le présent immédiat, avec l’OTAN qui a retrouvé sa valeur et son sens aux yeux de beaucoup qui s’interrogeaient (y compris à ceux de celui qui la disait naguère en état de « mort cérébrale »…), mais pour l’avenir, tant on constate que la multipolarité vantée par les mêmes ces dernières années signifie au vrai désordre et fragmentation du monde, sur fond d’affrontement de blocs. Si, bel et bien, c’est une nouvelle « guerre froide » qui prend forme dans les combats en Ukraine, chacun sera sommé de choisir son camp et les systèmes d’alliances redeviendront cruciaux.
Le Maroc, une vigie précieuse sur des mondes en ébullition
Et il convient d’y réfléchir sérieusement car l’Occident a besoin d’alliés. De l’Indopacifique à la Méditerranée, en passant par le Moyen-Orient, une « internationale des bonnes volontés » doit s’élever contre l’alliance, informelle mais réelle, des puissances agressives et revanchardes. Des initiatives existent déjà. C’est le cas du Quad dans la région indopacifique, alliance entre quatre pays (Japon, États-Unis, Australie et Inde) qui devient un acteur incontournable face à la Chine. C’est le sens des accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis et prolongé par l’annonce en décembre de la même année d’un accord de normalisation diplomatique entre Israël et le Maroc.
Sur notre flanc sud, le Maroc justement devra tenir une place singulière. C’est ce que fait l’Espagne à travers la décision qu’elle a prise sur le Sahara occidental. Seul pays stable du Maghreb et des rivages de l’immense océan sahélo-saharien, il constitue une vigie incontournable sur des mondes en ébullition, traversés de tensions et de menaces, et dont nous sommes en cours d’évincement. Une vigie et un bastion, car le pays voit converger vers lui plusieurs arcs de crise. A l’Est de la Méditerranée, le Moyen-Orient reste une poudrière et son éventuelle déflagration aurait d’importants effets au Maghreb et dans le bassin occidental de la Méditerranée. Déjà, la Libye est devenue un condominium russo-turc aux portes de l’Europe et la Tunisie s’enfonce dans la crise politique. Quant à l’Algérie, l’immobilisme ne saurait occulter l’usure du système politique. Sur ses frontières méridionales, le Maroc est confronté aux risques et aux menaces de la zone sahélo-saharienne, zone de tous les dangers où aucune solution politique ni locale, ni régionale n’émerge face au terrorisme islamique et à la décomposition politique.
Renforçons notre entente avec le Maroc
Dans la profondeur du continent africain, la forte croissance démographique, la fragilité des structures étatiques et l’impéritie de bien des dirigeants se conjuguent pour alimenter une immigration grandissante vers le Maghreb, avant de franchir la Méditerranée et de gagner la Vieille Europe. Bien sûr, la question migratoire peut être sujet de différends et même de vives tensions, comme on l’a vu entre l’Espagne et le Maroc au printemps 2021. Il convient de tenir un langage ferme et clair sur ce point (les pays du sud savent qu’il s’agit là de l’une de nos grandes fragilités). Mais il faut voir aussi comment la monarchie chérifienne, vaille que vaille, s’emploie à renforcer ses frontières, freinant ainsi la remontée vers le nord des migrants subsahariens.
Ce rapide tour d’horizon montre un fait nouveau pour nous autres Européens : l’accession du Maroc au rang de première puissance régionale. Cela change notre manière d’appréhender le pays. Dans un système d’alliances occidentales à rebâtir et à raffermir, cela multiplie les potentialités d’une entente renforcée avec lui.
De nos jours, de nombreuses comédiennes déversent des torrents de larmes sur les réseaux sociaux, surtout dans le sillage du mouvement #MeToo. Ce genre lacrymal vient de recevoir un nouveau souffle grâce à l’actrice Thandiwe Newton.
Dans une interview à l’agence Associated Press, début février, elle fond en larmes en s’excusant d’avoir « volé » des rôles à des actrices dont la peau était plus noire que la sienne. D’un père anglais et d’une mère zimbabwéenne, Newton regrette de ne pas être « assez noire ». L’occasion de cette effusion est la promotion de son dernier film, God’s Country, où elle endosse le rôle d’une jeune femme « racisée » faisant face à deux chasseurs blancs qui pénètrent sans permission sur sa propriété. Le film ne manque pas de vertu « inclusive », puisqu’il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle de James Lee Burke où le personnage que joue Newton est un homme blanc âgé.
Non contente de s’excuser d’avoir usurpé des rôles à de vraies Noires, elle se lance dans une tirade où elle s’accuse de leur avoir volé « leur travail », « leur vérité » et « leurs hommes ». La référence aux hommes est particulièrement curieuse, étant donné que Newton, 48 ans, est mariée depuis 26 ans avec Ol Parker, un metteur en scène parfaitement blanc. Thandiwe Newton, qui se faisait appeler Thandie avant d’imposer la version plus africaine de son prénom, n’est pas à son coup d’essai. Dans une interview au magazine Vulture, en 2018, elle a déjà éclaté en sanglots en s’excusant d’avoir présenté une image trop caricaturale des Noires dans ses rôles précédents. Sa nouvelle crise de pleurs n’a suscité que des réactions consternées de la part des internautes qui l’ont trouvée honteusement insincère et condescendante.
Désormais, Hollywood devra mesurer le taux de pigmentation des actrices pour l’ajuster aux rôles qu’on leur propose. Ce sera la seule façon d’assécher ce torrent de larmes de crocodile.
Alors que la présidentielle française devrait voir s’affronter progressistes et conservateurs dans quelques jours, Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard publient leur Dictionnaire du progressisme, réjouissant recueil d’idées politiques sur ce courant politique impitoyable qui pourrait noyer l’ancien monde.
Un carré rouge, des titres blancs et de la somptueuse police : les éditions du Cerf nous offrent avec le Dictionnaire du progressisme un nouveau catalogue de concepts.
Troisième et dernier opus d’une série, il suit le Dictionnaire du populisme et le Dictionnairedu conservatisme, déjà dirigés par les universitaires Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard. On retrouve des noms connus comme Remi Brague, Stéphane Courtois, Michel Maffesoli, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff ou Arnaud Teyssier. Plusieurs dizaines de contributeurs et plusieurs centaines d’entrées nous sont offertes, pour une variété de thèmes politiques, juridiques, philosophiques, littéraires, patrimoniaux et parfois même badins par lesquels les initiateurs du projet ont voulu donner un peu de chair à leur histoire des idées politiques.
Un phénomène difficile à appréhender
Le progressisme est un phénomène polymorphe et donc difficile à appréhender. Pour en saisir l’unité et la diversité, 1232 pages et 260 notices ne sont pas de trop : des penseurs, des concepts, quelques lieux où souffle l’esprit progressiste comme la Californie ou les fermes des mille-vaches.
Le progressisme se niche aussi où on ne l’attend pas forcément : dans les romans, dans des « fêtes » ou même chez les sorcières. On comprend, en lisant ce dictionnaire, que les progressistes sont de tous les partis, de toutes les coteries, de tous les pays. Qu’ont-ils de commun ? Souvent une ambition partagée : faire de la croissance économique un aspect central de leur projet politique. Et aussi la ferme conviction que cette croissance économique sera accompagnée d’un perfectionnement moral des sociétés et de l’humain.
Le progrès est polysémique. Nos représentations l’associent souvent aux perspectives d’abondance liées à la civilisation industrielle, alors que d’Aristote à Rousseau, la ressource avait jusqu’alors été pensée comme rare. A partir du XVIIIe, l’Europe prend du ventre. Gavés, les humains se mettent à espérer : ils cherchent à perfectionner leur cadre de vie, modifier leur environnement, maitriser les phénomènes naturels et même sociaux. Ils font des plans, écrivent des méthodes, lancent des promesses à la mer, dans la lignée de Saint-Juste qui définissait le bonheur « comme une idée neuve en Europe ».
Les Pangloss et les cassandres
Il y a ceux qui croient au progrès, et puis il y a ceux qui n’y croient pas. Il y a ceux qui comme le président de la République pensent « à la France de leurs enfants » et ceux qui regrettent la France de leur enfance. Ceux qui rêvent d’un futur nécessaire, désirable, enchanteur, plein de promesses et ceux qui invoquent l’empire des réalités ou répondent simplement aux rêveurs béats : « attention… ». Les Pangloss et les cassandres. Les progressistes et les conservateurs.
Ce duo structure déjà la vie politique américaine depuis les années 1960 – où les démocrates représentent une gauche fort peu socialiste qui cartonne surtout auprès de la classe supérieure des grandes métropoles, sièges de l’aristocratie financière. Par contagion culturelle, ce progressisme américain est devenu le nôtre. Le président de la République pourrait bien avoir inauguré en France ce nouveau clivage depuis 2017 – dépassant l’opposition droite et gauche dont les auteurs du dictionnaire constatent la désuétude. Avec l’entrée Macron, rédigée par Frédéric Rouvillois, le lecteur découvrira qu’il existe en réalité bien une pensée marconiste, notamment inspirée par les idées libérales et saint-simoniennes.
Le progressisme nous vient cependant de bien plus loin. Déjà au XVIIIe, l’abbé de Saint-Pierre imaginait un projet de paix perpétuelle. Il y a aussi des cosmogonies géopolitiques chez Emmanuel Kant : les hommes seraient assez adultes pour gérer leurs conflits avec raison et assurer les conditions d’une belle harmonie. Les hommes observaient déjà en outre certains progrès matériels : dans les méthodes de production, dans l’organisation, l’ingénierie… et pensaient alors que ce progrès conduirait mécaniquement au progrès moral et intellectuel des sociétés.
Les prophéties sont dangereuses pour les prophètes. Chez les progressistes, la raison n’est pas toujours raisonnable. Elle est très imaginative et travaille même un peu du chapeau. Frédéric Rouvillois revient sur la notion d’utopie dont il est le spécialiste. « Identité de genre », « gnose »… Avec une infinie palette de couleurs, le progressisme affiche une volonté de substituer un monde imaginaire au monde réel.
Progresser à la vitesse des Lumières
Si le progressisme doit beaucoup au XVIIIe, en sciences politiques, la vitesse des lumières n’est pas toujours la plus rapide. Les héritiers de Voltaire et de Rousseau se trouvent aujourd’hui dépassés. L’emploi des mots de « république », de « démocratie », de « laïcité » et d’ « universalisme » est déjà jugé conservateur voire réactionnaire pour une nouvelle gauche venue d’outre-Atlantique. Le progressisme se renforce en s’épurant ! Technophilie oblige, il y a des progressistes rapides et des progressistes lents, des dantonistes et des robespierristes, des bolcheviks et des mencheviks.
Certains progressistes aimeraient aujourd’hui éteindre les Lumières. L’entrée « islamo-gauchiste » de Pierre-André Taguieff décrit les contours d’une nouvelle coalition entre la gauche ultra et l’islamisme et refait la petite histoire du syntagme dont il est lui-même le créateur. L’islamo-gauchisme s’est trouvé l’Occident comme ennemi fédérateur. Il est impie pour les islamistes, oppresseur ou patriarcal pour l’extrême-gauche ; et colonialiste pour tous deux. Il faut en tout cas l’abattre. Le progressiste n’est pas un animal tolérant. Il a toujours besoin d’ennemis. Il s’en trouve de bien inattendus. Les progressistes étendent constamment le domaine de la lutte : à la langue quand elle est sexiste, à la connaissance quand elle est coloniale, au sexe quand il est oppressé ou quand il est oppresseur… Avec son Manifeste du futurisme à la main, on apprend par exemple que Marinetti est parti croisade contre les pâtes. Le progressisme va donc jusqu’à la haine des traditions culinaires italiennes. L’entrée « Jean Fourastié » nous révèle l’itinéraire intellectuel d’un économiste du XXe enthousiaste devant la civilisation industrielle, à qui l’on doit l’expression de Trente glorieuses, finalement désabusé de voir que le formidable progrès matériel de l’après-guerre n’a pas forcément entrainé les progrès moraux attendus. On songe aussi à Tocqueville : la démocratie, en émancipant le peuple, nourrit inéluctablement une passion égalitaire moralement régressive. Tout progrès entraine un regret.
Les auteurs du dictionnaire, un brin désabusés eux aussi, viennent pour la plupart des courants conservateurs. Ils semblent faire la constatation qu’embarqués dans leur croisade contre l’essentialisme, certains progressistes semblent finalement avoir oublié d’être eux-mêmes. Aussi, les progressistes régressent. On les voit pris de peurs irrationnelles comme en l’an 1000 : un jour l’apocalypse climatique, le lendemain le cataclysme sanitaire. Dans le même temps, ce sont désormais les libéraux qui veulent tout interdire : la libre parole, le moteur diésel… jusqu’à la liberté d’aller et venir lors de la récente crise sanitaire. Laquelle a révélé un progressisme dans sa pureté de cristal : obsédé par le plan, le contrôle, la compréhension et la maitrise de tout phénomène, cherchant même à interdire la maladie et la mort. Nihil novo sub sole : le progressisme semble soumis à l’immortelle loi des cycles à laquelle il espérait échapper.
D’émancipateur, optimiste et contestataire, il est devenu en fin de course superstitieux, angoissé, répressif et, à sa façon, … conservateur !
L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.
L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.
À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.
14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999
L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.
Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.
Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».
L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.
De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».
Des Russes fréquemment provocateurs
Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.
En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…
Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.
Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.
La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN
Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?
Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).
La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.
Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.
Trois défis
La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées« en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »).Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.
Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.
Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.
L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.
Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.
Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.
Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.
[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.
[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.
L’Ukraine a été raccordée en urgence au réseau électrique européen le 16 mars – une prouesse technique et politique. Pour éviter qu’il s’effondre, l’Union européenne a en effet accompli un tour de force en connectant en quelques jours le réseau électrique ukrainien au sien. À défaut de rejoindre l’Union européenne, l’Ukraine rejoint l’union énergétique européenne…
Le réseau électrique ukrainien a été raccordé la semaine dernière au réseau européen. Cela doit lui permettre d’être plus stable et moins fragile malgré la guerre, ont annoncé l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine était synchronisée avec le réseau électrique russe jusqu’à son invasion le 24 février et avait ensuite fonctionné de manière autonome.
Le rapprochement était à l’étude depuis 2017 et a été mis en place en quelques jours à la demande de Kiev.
« L’Ukraine est devenue membre de l’union énergétique européenne », s’est félicité le président ukrainien Volodomyr Zelensky. Le réseau électrique moldave a été aussi connecté par la même occasion au réseau européen.
Un moyen d’éviter un effondrement du réseau électrique ukrainien
L’Ukraine risquait un effondrement de son réseau électrique en cas de pertes de moyens de production ou d’arrêt des centrales tombées aux mains de l’armée russe. Désormais, un tel aléa sera plus facilement surmonté.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a salué « des valeurs communes, une électricité commune » entre l’Europe, l’Ukraine et la Moldavie. « Nous allons continuer à travailler pour stabiliser leurs systèmes électriques », a-t-elle indiqué. « Nous nous y étions engagés, c’est chose faite: le réseau électrique ukrainien qui fonctionnait depuis le début de la guerre en mode isolé, est connecté depuis ce matin au réseau européen », a surenchéri Barbara Pompili, la ministre française de la Transition écologique. « Cela aidera l’Ukraine à conserver la stabilité de son système électrique, à chauffer les maisons et à garder les lumières allumées dans cette période sombre », a enfin souligné la commissaire européenne à l’Energie, Kadri Simson.
Entso-E, l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens, a mis en avant le « succès » de la synchronisation de la Moldavie et de l’Ukraine avec l’Europe continentale. La zone couverte par l’Entso-E dépasse les frontières de l’UE et inclut quelque 35 pays de l’Islande à Chypre. « Aujourd’hui, de Lisbonne à Kiev, toutes les machines de production fonctionnent au même rythme… ont la même pulsation », a expliqué Jean-Paul Roubin, directeur de l’exploitation de RTE, le gestionnaire du réseau français, l’un des artisans de ce rapprochement. « Ça permet de la solidarité: lorsqu’il y a un événement dans l’un des pays de la zone, toutes les machines de production de la zone vont venir compenser individuellement cet événement », a-t-il détaillé.
La performance «extraordinaire» des techniciens ukrainiens qui ont travaillé sous les bombes
Laurent Rosseel, cadre de RTE et de l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens (Entso-E), a salué la…
Samedi 19 mars, le collectif « Bretagne contre les fermes usines » a mené une action de blocage d’un train pour dénoncer l’agro-industrie. Le train, qui transportait des céréales destinées au bétail, a été immobilisé puis une partie de sa cargaison de blé déversée sur la voie, près de Pontivy dans le Morbihan. L’action de ces militants qui prétendent alerter sur les problèmes liés au « système d’élevage hors-sol » a été condamnée par la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles et la chambre régionale d’agriculture en raison du gaspillage alimentaire et du lourd préjudice financier que cela représente. Plusieurs plaintes ont été déposées et le parquet de Lorient a ouvert une enquête.
Au nom de la protection de la planète, de plus en plus d’écologistes radicaux gâchent le bon grain pour l’ivresse de la violence. C’est labourages et pâturages qui trinquent et la paysannerie qui disparaît. Causeur a déjà évoqué les néo-ruraux qui pestent en justice parce que les bruits et les odeurs des animaux les insupportent [1]. Une autre catégorie d’insupportables leur dispute la palme de l’égocentrisme : ce sont les militants hors sol qui s’en prennent à l’agriculture.
En Bretagne, quelques-uns se sont agglomérés dans un collectif appelé « Bretagne contre les fermes usines ». Pour faire mettre la clef sous la porte aux fermiers et les obliger à aller travailler en usine ?
La méthode du trainjacking
Dernier avatar de ces ravis de la dèche, le transfert de technologie du carjacking au transport ferroviaire. Le carjacking, c’est un vol de véhicule par des malfaiteurs qui usent de violence et/ou de menaces.
Pour leur trainjacking, les éco-militants ont barré la voie ferrée avec un muret en parpaings. Une fois le convoi immobilisé, ils ont déversé sa cargaison de céréales sur la voie et ont pris la fuite.
Un contexte international qui aggrave déjà la situation
On peut difficilement envisager pire timing, ce 19 mars 2022, alors que «l’ONU redoute un ouragan de famines et des émeutes de la faim, conséquences du conflit russo-ukrainien [2]».
Il y a quand même un aspect cocasse dans l’activisme de ces pieds-nickelés : leur attaque céréalo-raciste s’est trompée d’ennemi. Ils ont pris pour du soja 1500 tonnes de blé qu’ils ont répandues à grand renfort de ratiocinations écolo-dogmatiques.
Il y en a pour pas mal de blé, justement : deux millions d’euros. Mais quand on a la haine, on ne compte pas. « Nous nous battrons pour qu’éclose une véritable agriculture nourricière, joyeuse et vivante », ont écrit les émeutiers, dévoilant ainsi leur motivation première : un plaisir infantile.
Cet épisode ridicule en dit long sur le dysfonctionnement de notre société. Il dépasse le vide narcissique des jeunes bourgeois des villes et des dogmatiques exaltés des champs. Se dire écolo et s’avérer incapable de distinguer le blé du soja, cela questionne sur l’orientation professionnelle des militants. Car militant est devenu une profession et les ONG sont des entreprises comme les autres, soumises à la loi du marché et à la rivalité avec de multiples bienfaisances concurrentes.
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, mais l’énoncé du fonds de commerce spécifique de « Bretagne contre les fermes usines », est tout sauf clair. Ce collectif cultive le flou entre l’action « Le système d’élevage hors-sol va droit dans le mur, nous devons mettre l’agro-industrie à terre » et le symbolisme du « lien au sol à recréer dans notre agriculture. » Les céréales dont il a débarrassé le convoi étaient destinées à fabriquer de la nourriture animale. Si ces écolos-là subissent des représailles d’anti-spécistes, lesquels seront choisis comme bourreaux par le narratif médiatique, et lesquels seront les victimes ?
Par ailleurs, avant de la disperser dans la nature, les symbolisto-activistes ont-ils vérifié que cette variété était garantie sans OGM ? Une ONG écolo qui balance des OGM pour lutter contre l’agro-industrie, ça ferait désordre et ça lui vaudrait l’inimitié des ONG anti-OGM, qui sont légion. Intéressante perspective.
Quand ils ont compris que le blé était une victime collatérale tombée au champ de leur déshonneur, les Bretons anti-fermes usines sont restés droits dans leurs Birkenstock et ont foncé dans le mur de la justification. Ils ont légitimé, a posteriori, leur mauvaise action avec hauteur : « Qu’importe, on a décidé de frapper fort pour dénoncer l’agro-industrie, un système qui piège les agriculteurs et pollue la planète. » Tant pis pour les agriculteurs qu’ils ont piégés, tant pis pour la nature qu’ils ont gaspillée, tant pis pour notre QI qu’ils ont pollué : ils se sont bien amusés.
[2] Communiqué de la FRSEA (Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles), la chambre régionale d’agriculture, le Crédit Agricole et Groupama – www.ouest-france.fr/bretagne/centre-bretagne-des-activistes-bloquent-et-vident-un-train-de-cereales-pres-d-une-usine-sanders-4956d89e-a767-11ec-95bd-846f9f6707ea
Cyril Bennasar prend la plume pour rappeler à Eric Zemmour qu’il n’y a pas que Victor Orban d’intéressant en Europe de l’Est. Refuser l’asile à des milliers d’Ukrainiennes serait de la folie.
Depuis son AVC, ma mère est paralysée du côté gauche, elle ne ressemble pas à la baronne de la tronche en biais et elle a toute sa tête, mais elle est clouée au lit. Pour les élections, j’ai une procuration mais je n’aimerais pas être obligé de lui mentir quand je voterai deux fois Zemmour à chaque tour, alors je m’emploie à la convaincre de choisir le bon candidat.
J’y arrive plus ou moins mais chaque semaine, une déclaration très claire mais pas très « care » du candidat vient ruiner mes efforts. Contre les déformations médiatiques, je dois ferrailler pour redresser les opinions tordues de ma mère.
Récemment, c’est en répondant que non, la France n’accueillerait pas de réfugiés ukrainiens s’il était président que Zemmour a rendu de nouveau ma mère macroniste, même s’il a proposé d’aider la Pologne à les recevoir. Ils l’ont dit à la télé, il a encore péché par manque d’humanité. Alors va faire comprendre à une mère juive que, comme dit Zemmour citant Napoléon, « le cœur d’un homme d’État est dans sa tête ».
Zemmour doit-il être un Père de la nation juste et sévère ou une mère qui cède aux opinions sensibles de ses enfants ? Doit-il faire comme Merkel et son million de réfugiés syriens dont l’un confiait à ses hôtes son admiration pour les Allemands « qui ont réussi à se débarrasser de leurs juifs » ? Un futur président qui avant même d’avoir imposé la règle, admettrait une exception ? On nous aurait promis des frontières, et on aurait Kouchner ?
Dans son serment de Villepinte, Zemmour s’engageait à ne pas trahir sa promesse d’arrêter toutes les immigrations. L’intransigeance peut être une qualité à une époque où on transige sur tout. Pour make la France France again, il faudra faire des sacrifices et tenir quand le braillomètre s’affolera. En restant ferme, Zemmour prouve qu’il est taillé pour le job, loin de toute démagogie accueilliste, quitte à perdre en voix ce qu’il gagne en stature de chef d’État.
Mais ça tombe mal. Toutes les immigrations ne se valent pas et un peu de discernement ne nuit pas. L’arrivée d’Ukrainiennes avec enfants dans le besoin pourrait être tolérée, et sûrement plus appréciée qu’un flot de réfugiés climatiques ou de mineurs isolés en bande réorganisées.
Ces hommes rudes au courage légendaire venus de l’Est pourraient nous être d’une aide précieuse pour régler notre problème d’insécurité venu du Sud. Et puis, il y a les femmes. Depuis le début de la guerre, on a vu apparaître sur les plateaux de BFM Olga ou Tatiana, écrivaine ou traductrice ukrainiennes au maintien voluptueusement slave, toutes en cheveux dorés ou noisette, diaphanes aux lèvres rouge vif ou rose tendre et aux yeux bleus, verts ou gris doucement cernés, comme après une nuit d’amour dans un grenier à blé, avec un accent qui me rappelle les heures les plus sombres de mon adolescence, dans le noir d’une salle de cinéma où on était entré par derrière pour ne pas payer, et d’où on sortait en se disant bordel, quand on voit ce qu’on voit et qu’on voit ce qu’on baise !
Des Ukrainiennes qui nous rendent plus indulgents pour ces Français gourmands qui se marient par correspondance et sur catalogue avec des cousines de Veronika Rajek. Des Ukrainiennes qui nous donnent envie de rappeler à Zemmour que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais qu’elle doit en prendre sa part. Des Ukrainiennes qui nous font oublier qu’avant la guerre, le soir sur BFM, on avait Alice Coffin.
Ces satanés Russes ne respectant pas les «standards de la communauté» internationale, les Occidentaux entendent les vaincre un lampion à la fois. La guerre en Ukraine ouvre un nouveau «temps des rituels», qu’analyse ici Jérôme Blanchet-Gravel.
Il est fascinant d’observer comment l’écologisme et le sanitarisme influencent notre manière de réagir à l’offensive russe. « Chaque petit geste compte », aime-t-on rappeler. Chaque concert d’un musicien russe annulé, chaque millilitre de pétrole russe non consommé, chaque centime retiré de l’économie russe nous rapprocheraient de la victoire sur le Mal, comme chaque goutte de gel désinfectant nous rapprochait de la fin de l’épidémie, et comme chaque milligramme de plastique recyclé nous réconcilierait comme humanité pécheresse avec la nature.
C’est le temps des rituels : l’Occident combat son extinction un lampion à la fois. Nous sommes convaincus de pouvoir agir sur le monde comme sur une poupée vaudou où planter et retirer des aiguilles.
Activisme à domicile
Ce monde est incroyablement superficiel. Nous sommes passés de la bien-pensance à la bien-monstrance, les réseaux sociaux ayant fait de leurs utilisateurs des relais uniformes de la bonne parole. Nous nous imaginons que le filtre d’une photo de profil fait de nous des héros, pendant que des populations vivent sous les bombes et dans la misère. En bonne missionnaire, la gauche humanitaire avait encore le mérite de se rendre sur le terrain pour constater les dégâts de l’aventure humaine : aujourd’hui, la révolution numérique a inventé l’activisme à domicile.
Cette nouvelle effusion de vertu aux couleurs d’une Ukraine qui n’intéressait presque personne avant l’invasion russe est à la fois rassurante et inquiétante.
Rassurante, car elle freine malgré tout les ardeurs des va-t-en-guerre prêts à déclencher un nouveau conflit mondial, et dont plusieurs craignaient pourtant il y a quelques mois la compagnie de non-vaccinés. Heureusement que le ridicule ne tue pas ! Au Québec, il faut voir tous ces chroniqueurs se jeter désespérément sur la cause de l’Ukraine pour faire oublier à quel point ils ont abîmé le tissu social durant la crise sanitaire [1].
Inquiétante, car cette nouvelle vague de vertu ostentatoire s’accompagne de tous les outils de censure et d’encadrement de la pensée qui ont vu le jour dans l’univers woke, et qui ont été déployés et renforcés durant la pandémie. Le fait que l’offensive russe soit illégitime ne devrait pas nous empêcher de voir comment les GAFAM entendent modeler l’opinion en fonction de leurs propres partis pris.
Fin de l’histoire : la parenthèse n’est pas encore refermée
On dit de la guerre en Ukraine qu’elle marque le retour de l’histoire dans un Occident qui avait cru à sa fin avec Francis Fukuyama. Nous serions subitement sortis de notre confort abrutissant pour embrasser à nouveau les grandes valeurs de liberté qui ont fait le succès de notre civilisation. Après des décennies de doux déclin, nous aurions envie de nous battre, ressentant un appétit soudain pour l’adversité. L’arrivée de combattants occidentaux en Ukraine témoignerait de cette parenthèse qui se referme.
Qu’on me permette de douter de notre volonté à retourner dans l’action à l’heure où l’on souhaiterait canceller un régime aussi facilement qu’on suspend le compte Facebook d’un utilisateur n’ayant pas respecté « les standards de la communauté ». Pour l’instant, rien ne dit que des populations prêtes à sacrifier une partie de leurs droits fondamentaux sur l’autel de la santé publique retrouveront aussi vite le goût de la lutte. Les dizaines d’articles faisant état de l’anxiété provoquée par les images de la guerre chez des Occidentaux déjà fortement ébranlés par la pandémie n’annoncent rien de très viril.
L’Occident oscille entre émotion et facebookisation. Nos États livrent des armes, mais au fond de nous, nous voudrions que les conflits armés se règlent en appuyant sur une touche de notre ordinateur, ou en remplaçant Kiev par Kyiv, comme si les sanctions économiques et le bris de chaînes d’approvisionnement pouvaient vaincre des motivations guerrières enracinées dans des siècles d’histoire. Comme si la machine et les prières qu’on lui adresse pouvaient enfin débarrasser le monde de tous ses malheurs.
[1] A ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs page 28 du magazine Causeur en kiosques« Canada, le confort à tout prix », Jérôme Blanchet-Gravel.
Le traître et le néant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, paru en novembre 2021 aux éditions Fayard, avait pour dessein d’expliquer l’idéologie qui avait façonné le président, afin de mieux comprendre son action. Les deux grands reporters du Monde, en questionnant 110 personnes sur le chef de l’État, cherchèrent à « démasquer Emmanuel Macron ». Avec La nuit tombe deux fois, paru en février chez le même éditeur, les journalistes Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet ont pris le parti de raconter Emmanuel Macron confronté au défi de l’autorité, de la sécurité, du régalien…
La nuit tombe deux fois. Un titre étrange pour un quinquennat qui l’a été tout autant.
Pourquoi ce titre ? Pour nous autres, la nuit correspond à ces quelques heures entre le crépuscule et l’aube. Une nuit pour nous, deux pour Emmanuel Macron. En effet, le chef de l’État voit l’obscurité s’abattre à deux reprises : la première fois avec le coucher du soleil, puis dans un second temps, lorsque « tous les soirs, le président reçoit une longue note confidentielle qui dit les drames, les dangers et les dérives de la société française. On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Le poids de la responsabilité vous tombe dessus. “Vous avez le singe sur l’épaule”, dit Emmanuel Macron ». Ces informations viennent de la DGSI, du service central du Renseignement territorial, de la préfecture de Police de Paris, de la Division du renseignement de la gendarmerie nationale. « Si ces notes étaient publiées dans la presse…» s’inquiète, auprès des journalistes, l’un de ceux qui a eu accès à toutes les notes.
Ces dizaines de pages « disent tout de la noirceur humaine » : une grand-mère violée par des migrants, des Tchétchènes règlent leurs comptes avec l’aide d’un imam, la mafia nigériane s’implante sur la Côte d’Azur… Il y a pléthore de révélations comme celles-ci dans l’ouvrage de Corinne Lhaïk et d’Eric Mandonnet. La première (notre photo) est journaliste à l’Opinion et déjà auteur de la biographie à succès d’Emmanuel Macron, Président Cambrioleur, publiée en 2020. Tandis que le second est rédacteur en chef du service politique de l’Express et l’auteur, avec Ludovic Vigogne, de Ça m’emmerde, ce truc, récit de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.
Quand Macron découvre qu’il va devoir se préoccuper du régalien
Comme nous le savons tous, Emmanuel Macron ne s’est pas fait élire sur la sécurité.
Le candidat Macron en 2017, tenant de la start-up nation, était à l’aise quand il s’agissait d’Europe ou d’économie, mais il évitait soigneusement de s’aventurer sur des sujets de société tous plus clivants les uns que les autres. Pour répondre à l’angoisse de nombreux Français sur ces thèmes, il fit preuve, par prudence ou par conviction, du plus grand conformisme. On se rappelle de son discours du 1er avril 2017 à Marseille, où il ne voyait pas des Français mais « des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Comoriens, des Maliens, des Sénégalais et des Ivoiriens ». De même que de son discours lyonnais du 5 février de la même année où il nous avait appris « qu’il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse ».
Ce jeune homme, passé par l’ENA, l’Inspection des finances et Rothschild n’a pas la culture du régalien : « la sécurité, l’armée, l’immigration – clandestine ou pas-, la violence et les délinquances sont terra incognita. Conseiller dans la campagne de François Hollande, puis Secrétaire général adjoint à la présidence de la République, il n’a pas à connaître ces sujets ». Cependant, une fois arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron change. Il prend brutalement conscience d’une réalité qu’il méconnaissait. On apprend qu’il ne s’est « présidentialisé » qu’en février-mars 2017, lorsqu’il a commencé à travailler intensément le régalien à l’aide de fiches techniques composées par son équipe, en participant à des séminaires de formation, en s’entretenant avec des magistrats, des experts en sécurité et des policiers.
Le président sortant s’est donc tourné vers l’ordre et l’autorité par nécessité. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet confirment ce que nous savions déjà concernant le chef de l’État, à savoir qu’il n’aime pas le désordre social, qu’il adhère à une société méritocratique, qu’il pense que l’immigration n’est pas un problème en soi, qu’elle est soluble dans l’économie, c’est ce qu’il appelle l’intégration. En revanche, les auteurs nous présentent aussi un président vite obsédé par l’insécurité pour sa réélection, qui a conscience qu’elle ne se lit pas uniquement dans les statistiques, et qui pense que 2022 se jouera sur le régalien : « avec le pouvoir, Emmanuel Macron découvre que l’immigration est un sujet important et qu’il ne va pas se régler facilement ». Il redoute davantage la droite que la gauche, lui qui « a cherché [un] chemin entre surinvestissement de droite et déni de gauche ».Les auteurs le présentent comme « une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française », quelqu’un qui veut concilier les contraires. Seulement, le « en même temps » est loin d’être toujours efficient.
« En matière de sécurité, on est cow-boy ou indien, on ne peut pas porter un chapeau à larges bords et une couronne de plumes ». Seulement, comme pour le reste, Macron essaie de concilier les contraires. Il annonce un jour 15 000 places de prison en plus, et « en même temps » il supprime les peines inférieures à un mois. Il en va de même dans la relation qu’il a entretenue avec son ancien ministre de l’Intérieur Gérard Colomb, qui, comme ce dernier le confie aux auteurs, a cherché le soutien du président sur les questions d’immigration et de sécurité… en vain. Ce ministre, qui voulait « mettre du bleu partout », qui s’inquiétait du dévoiement du droit d’asile, n’a pas été soutenu dans son action. Ce qui explique qu’il préféra démissionner en octobre 2018, lançant un avertissement plus que préoccupant avant de quitter son poste : « Aujourd’hui on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face ». Suite au discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 où est évoquée pour la première fois la lutte contre « les séparatismes », l’ancien maire de Lyon envoie un SMS amer au président : « je réclame des droits d’auteur ».
Concernant le fait migratoire, Emmanuel Macron n’aime pas qu’on parle d’appel d’air, il ne souhaite pas toucher aux conditions du regroupement familial, car en plus d’être contraires à ses principes, les règles européennes protègent ce dernier.
« La question de l’immigration, omniprésente dans la tête d’Emmanuel Macron, a du mal à passer la rampe de l’action » analysent Lhaïk et Mandonnet. Un chiffre illustre bien cela : le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). De nombreux pays refusent de reprendre leurs ressortissants, mais le président a attendu le printemps 2021 pour utiliser l’arme des visas. L’exécution des OQTF « n’a jamais dépassé les 13%. Le pouvoir dit régalien ne l’est pas. Pour expulser les clandestins ou les déboutés du droit d’asile, le roi est nu » expliquent les auteurs. Pourtant, en octobre 2019, Macron confiait aux journalistes de Valeurs Actuelles « qu’il souhaitait que 100 % des OQTF soient exécutés d’ici la fin de son mandat ». Un échec cuisant.
Sidéré par l’”hydre islamiste«
Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le terrorisme islamiste a frappé à de multiples reprises : Arnaud Beltrame, préfecture de police de Paris, Samuel Paty, attentat de la basilique de Nice… Le président évoqua « l’hydre islamiste » lors des deux premiers attentats, puis « un moment de sidération» suite à la décapitation du professeur d’histoire-géographie. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet nous apprennent que « l’influence de l’islam politique dans certains de nos quartiers constitue un choc pour Macron ». Il se donne alors pour objectif de combattre les extrêmes sans braquer les modérés. Malheureusement, pour lui comme pour nous, « par culture ou sensibilité, ce sont des questions que ses proches maîtrisent mal. Dans son entourage comme au gouvernement, elles sont souvent des impensés ».
L’économie ne suffit plus. La sécurité est un des sujets les plus importants pour les Français, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron a échoué en la matière. Le « en même temps » a montré ses limites à tant de reprises. La présence de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti dans le même gouvernement en est l’illustration la plus éclatante. Cette situation ubuesque est résumée par l’ancien directeur général de la Police nationale et vice-président (LR) de la région Île-de-France Frédéric Péchenard, page 125: « On ne peut pas avoir dans la voiture le ministre de la Justice qui appuie sur le frein et le ministre de l’Intérieur qui appuie sur l’accélérateur ».
De la possible participation d’Emmanuel Macron à la marche en l’honneur de George Floyd à la peur d’une fraternisation entre gilets jaunes et policiers, la lecture de La nuit tombe deux fois est conseillée tant elle nous replonge dans les moments forts du quinquennat. « Les Français veulent moins d’impôts et moins d’arabes » lâche même Darmanin à un visiteur, alors qu’Eric Zemmour est désormais très haut dans les sondages. Et pourtant, malgré tous les échecs de son chef sur le régalien, tout porte à croire qu’il s’apprête à être réélu dans quelques semaines.
Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.
Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».
Les accusations en misogynie balayées
Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…
Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…
Souvent peuple varie
Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.
Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.
Un candidat torpillé sans relâche par la presse
Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».
C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.
À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.
Madrid sort de sa neutralité autour du Sahara occidental, au risque de se fâcher avec l’Algérie dont l’Occident jalouse le gaz. Analyses.
Le 18 mars, le gouvernement espagnol a accompli un acte inattendu en déclarant que le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental était « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » qui oppose Rabat à Alger depuis 1976. Désireux de mettre un terme à la crise qui opposait les deux pays depuis avril 2021, l’ancien colonisateur rejoint la France et l’Allemagne dans le camp des soutiens à la solution marocaine.
L’Algérie isolée diplomatiquement
Cette décision, qui fâche Alger et qui risque d’ouvrir une crise énergétique entre les deux pays (l’Algérie fournit un quart du gaz consommé par l’Espagne), est un jalon dans la course au leadership régional que se livrent les deux « frères ennemis » maghrébins. Elle donne un nouvel avantage au Maroc après la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par les États-Unis dans les derniers jours du mandat de Donald Trump… et que Jo Biden s’est gardé de remettre en cause. Et elle contribue à isoler encore un peu plus l’Algérie, dont les relations sont rugueuses, chaotiques ou difficiles avec beaucoup de pays occidentaux (à commencer par la France) mais qui ne peut non plus rallier franchement le camp anti-occidental si elle veut se poser en alternative au gaz russe dans les mois et les années à venir. Coincé entre le risque de froisser Moscou et le besoin de profiter de l’aubaine pour accroître sa rente énergétique, Alger dispose d’une marge de manœuvre des plus étroites.
Mais si la décision espagnole a d’indéniables effets sur le rapport de force régional, elle nous donne à réfléchir à nous autres Occidentaux, de manière plus large et plus profonde, par sa contemporanéité même avec le conflit ukrainien. Car l’agression russe donne une importance renouvelée à la question des alliances : non seulement dans le présent immédiat, avec l’OTAN qui a retrouvé sa valeur et son sens aux yeux de beaucoup qui s’interrogeaient (y compris à ceux de celui qui la disait naguère en état de « mort cérébrale »…), mais pour l’avenir, tant on constate que la multipolarité vantée par les mêmes ces dernières années signifie au vrai désordre et fragmentation du monde, sur fond d’affrontement de blocs. Si, bel et bien, c’est une nouvelle « guerre froide » qui prend forme dans les combats en Ukraine, chacun sera sommé de choisir son camp et les systèmes d’alliances redeviendront cruciaux.
Le Maroc, une vigie précieuse sur des mondes en ébullition
Et il convient d’y réfléchir sérieusement car l’Occident a besoin d’alliés. De l’Indopacifique à la Méditerranée, en passant par le Moyen-Orient, une « internationale des bonnes volontés » doit s’élever contre l’alliance, informelle mais réelle, des puissances agressives et revanchardes. Des initiatives existent déjà. C’est le cas du Quad dans la région indopacifique, alliance entre quatre pays (Japon, États-Unis, Australie et Inde) qui devient un acteur incontournable face à la Chine. C’est le sens des accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis et prolongé par l’annonce en décembre de la même année d’un accord de normalisation diplomatique entre Israël et le Maroc.
Sur notre flanc sud, le Maroc justement devra tenir une place singulière. C’est ce que fait l’Espagne à travers la décision qu’elle a prise sur le Sahara occidental. Seul pays stable du Maghreb et des rivages de l’immense océan sahélo-saharien, il constitue une vigie incontournable sur des mondes en ébullition, traversés de tensions et de menaces, et dont nous sommes en cours d’évincement. Une vigie et un bastion, car le pays voit converger vers lui plusieurs arcs de crise. A l’Est de la Méditerranée, le Moyen-Orient reste une poudrière et son éventuelle déflagration aurait d’importants effets au Maghreb et dans le bassin occidental de la Méditerranée. Déjà, la Libye est devenue un condominium russo-turc aux portes de l’Europe et la Tunisie s’enfonce dans la crise politique. Quant à l’Algérie, l’immobilisme ne saurait occulter l’usure du système politique. Sur ses frontières méridionales, le Maroc est confronté aux risques et aux menaces de la zone sahélo-saharienne, zone de tous les dangers où aucune solution politique ni locale, ni régionale n’émerge face au terrorisme islamique et à la décomposition politique.
Renforçons notre entente avec le Maroc
Dans la profondeur du continent africain, la forte croissance démographique, la fragilité des structures étatiques et l’impéritie de bien des dirigeants se conjuguent pour alimenter une immigration grandissante vers le Maghreb, avant de franchir la Méditerranée et de gagner la Vieille Europe. Bien sûr, la question migratoire peut être sujet de différends et même de vives tensions, comme on l’a vu entre l’Espagne et le Maroc au printemps 2021. Il convient de tenir un langage ferme et clair sur ce point (les pays du sud savent qu’il s’agit là de l’une de nos grandes fragilités). Mais il faut voir aussi comment la monarchie chérifienne, vaille que vaille, s’emploie à renforcer ses frontières, freinant ainsi la remontée vers le nord des migrants subsahariens.
Ce rapide tour d’horizon montre un fait nouveau pour nous autres Européens : l’accession du Maroc au rang de première puissance régionale. Cela change notre manière d’appréhender le pays. Dans un système d’alliances occidentales à rebâtir et à raffermir, cela multiplie les potentialités d’une entente renforcée avec lui.
De nos jours, de nombreuses comédiennes déversent des torrents de larmes sur les réseaux sociaux, surtout dans le sillage du mouvement #MeToo. Ce genre lacrymal vient de recevoir un nouveau souffle grâce à l’actrice Thandiwe Newton.
Dans une interview à l’agence Associated Press, début février, elle fond en larmes en s’excusant d’avoir « volé » des rôles à des actrices dont la peau était plus noire que la sienne. D’un père anglais et d’une mère zimbabwéenne, Newton regrette de ne pas être « assez noire ». L’occasion de cette effusion est la promotion de son dernier film, God’s Country, où elle endosse le rôle d’une jeune femme « racisée » faisant face à deux chasseurs blancs qui pénètrent sans permission sur sa propriété. Le film ne manque pas de vertu « inclusive », puisqu’il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle de James Lee Burke où le personnage que joue Newton est un homme blanc âgé.
Non contente de s’excuser d’avoir usurpé des rôles à de vraies Noires, elle se lance dans une tirade où elle s’accuse de leur avoir volé « leur travail », « leur vérité » et « leurs hommes ». La référence aux hommes est particulièrement curieuse, étant donné que Newton, 48 ans, est mariée depuis 26 ans avec Ol Parker, un metteur en scène parfaitement blanc. Thandiwe Newton, qui se faisait appeler Thandie avant d’imposer la version plus africaine de son prénom, n’est pas à son coup d’essai. Dans une interview au magazine Vulture, en 2018, elle a déjà éclaté en sanglots en s’excusant d’avoir présenté une image trop caricaturale des Noires dans ses rôles précédents. Sa nouvelle crise de pleurs n’a suscité que des réactions consternées de la part des internautes qui l’ont trouvée honteusement insincère et condescendante.
Désormais, Hollywood devra mesurer le taux de pigmentation des actrices pour l’ajuster aux rôles qu’on leur propose. Ce sera la seule façon d’assécher ce torrent de larmes de crocodile.
Alors que la présidentielle française devrait voir s’affronter progressistes et conservateurs dans quelques jours, Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard publient leur Dictionnaire du progressisme, réjouissant recueil d’idées politiques sur ce courant politique impitoyable qui pourrait noyer l’ancien monde.
Un carré rouge, des titres blancs et de la somptueuse police : les éditions du Cerf nous offrent avec le Dictionnaire du progressisme un nouveau catalogue de concepts.
Troisième et dernier opus d’une série, il suit le Dictionnaire du populisme et le Dictionnairedu conservatisme, déjà dirigés par les universitaires Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard. On retrouve des noms connus comme Remi Brague, Stéphane Courtois, Michel Maffesoli, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff ou Arnaud Teyssier. Plusieurs dizaines de contributeurs et plusieurs centaines d’entrées nous sont offertes, pour une variété de thèmes politiques, juridiques, philosophiques, littéraires, patrimoniaux et parfois même badins par lesquels les initiateurs du projet ont voulu donner un peu de chair à leur histoire des idées politiques.
Un phénomène difficile à appréhender
Le progressisme est un phénomène polymorphe et donc difficile à appréhender. Pour en saisir l’unité et la diversité, 1232 pages et 260 notices ne sont pas de trop : des penseurs, des concepts, quelques lieux où souffle l’esprit progressiste comme la Californie ou les fermes des mille-vaches.
Le progressisme se niche aussi où on ne l’attend pas forcément : dans les romans, dans des « fêtes » ou même chez les sorcières. On comprend, en lisant ce dictionnaire, que les progressistes sont de tous les partis, de toutes les coteries, de tous les pays. Qu’ont-ils de commun ? Souvent une ambition partagée : faire de la croissance économique un aspect central de leur projet politique. Et aussi la ferme conviction que cette croissance économique sera accompagnée d’un perfectionnement moral des sociétés et de l’humain.
Le progrès est polysémique. Nos représentations l’associent souvent aux perspectives d’abondance liées à la civilisation industrielle, alors que d’Aristote à Rousseau, la ressource avait jusqu’alors été pensée comme rare. A partir du XVIIIe, l’Europe prend du ventre. Gavés, les humains se mettent à espérer : ils cherchent à perfectionner leur cadre de vie, modifier leur environnement, maitriser les phénomènes naturels et même sociaux. Ils font des plans, écrivent des méthodes, lancent des promesses à la mer, dans la lignée de Saint-Juste qui définissait le bonheur « comme une idée neuve en Europe ».
Les Pangloss et les cassandres
Il y a ceux qui croient au progrès, et puis il y a ceux qui n’y croient pas. Il y a ceux qui comme le président de la République pensent « à la France de leurs enfants » et ceux qui regrettent la France de leur enfance. Ceux qui rêvent d’un futur nécessaire, désirable, enchanteur, plein de promesses et ceux qui invoquent l’empire des réalités ou répondent simplement aux rêveurs béats : « attention… ». Les Pangloss et les cassandres. Les progressistes et les conservateurs.
Ce duo structure déjà la vie politique américaine depuis les années 1960 – où les démocrates représentent une gauche fort peu socialiste qui cartonne surtout auprès de la classe supérieure des grandes métropoles, sièges de l’aristocratie financière. Par contagion culturelle, ce progressisme américain est devenu le nôtre. Le président de la République pourrait bien avoir inauguré en France ce nouveau clivage depuis 2017 – dépassant l’opposition droite et gauche dont les auteurs du dictionnaire constatent la désuétude. Avec l’entrée Macron, rédigée par Frédéric Rouvillois, le lecteur découvrira qu’il existe en réalité bien une pensée marconiste, notamment inspirée par les idées libérales et saint-simoniennes.
Le progressisme nous vient cependant de bien plus loin. Déjà au XVIIIe, l’abbé de Saint-Pierre imaginait un projet de paix perpétuelle. Il y a aussi des cosmogonies géopolitiques chez Emmanuel Kant : les hommes seraient assez adultes pour gérer leurs conflits avec raison et assurer les conditions d’une belle harmonie. Les hommes observaient déjà en outre certains progrès matériels : dans les méthodes de production, dans l’organisation, l’ingénierie… et pensaient alors que ce progrès conduirait mécaniquement au progrès moral et intellectuel des sociétés.
Les prophéties sont dangereuses pour les prophètes. Chez les progressistes, la raison n’est pas toujours raisonnable. Elle est très imaginative et travaille même un peu du chapeau. Frédéric Rouvillois revient sur la notion d’utopie dont il est le spécialiste. « Identité de genre », « gnose »… Avec une infinie palette de couleurs, le progressisme affiche une volonté de substituer un monde imaginaire au monde réel.
Progresser à la vitesse des Lumières
Si le progressisme doit beaucoup au XVIIIe, en sciences politiques, la vitesse des lumières n’est pas toujours la plus rapide. Les héritiers de Voltaire et de Rousseau se trouvent aujourd’hui dépassés. L’emploi des mots de « république », de « démocratie », de « laïcité » et d’ « universalisme » est déjà jugé conservateur voire réactionnaire pour une nouvelle gauche venue d’outre-Atlantique. Le progressisme se renforce en s’épurant ! Technophilie oblige, il y a des progressistes rapides et des progressistes lents, des dantonistes et des robespierristes, des bolcheviks et des mencheviks.
Certains progressistes aimeraient aujourd’hui éteindre les Lumières. L’entrée « islamo-gauchiste » de Pierre-André Taguieff décrit les contours d’une nouvelle coalition entre la gauche ultra et l’islamisme et refait la petite histoire du syntagme dont il est lui-même le créateur. L’islamo-gauchisme s’est trouvé l’Occident comme ennemi fédérateur. Il est impie pour les islamistes, oppresseur ou patriarcal pour l’extrême-gauche ; et colonialiste pour tous deux. Il faut en tout cas l’abattre. Le progressiste n’est pas un animal tolérant. Il a toujours besoin d’ennemis. Il s’en trouve de bien inattendus. Les progressistes étendent constamment le domaine de la lutte : à la langue quand elle est sexiste, à la connaissance quand elle est coloniale, au sexe quand il est oppressé ou quand il est oppresseur… Avec son Manifeste du futurisme à la main, on apprend par exemple que Marinetti est parti croisade contre les pâtes. Le progressisme va donc jusqu’à la haine des traditions culinaires italiennes. L’entrée « Jean Fourastié » nous révèle l’itinéraire intellectuel d’un économiste du XXe enthousiaste devant la civilisation industrielle, à qui l’on doit l’expression de Trente glorieuses, finalement désabusé de voir que le formidable progrès matériel de l’après-guerre n’a pas forcément entrainé les progrès moraux attendus. On songe aussi à Tocqueville : la démocratie, en émancipant le peuple, nourrit inéluctablement une passion égalitaire moralement régressive. Tout progrès entraine un regret.
Les auteurs du dictionnaire, un brin désabusés eux aussi, viennent pour la plupart des courants conservateurs. Ils semblent faire la constatation qu’embarqués dans leur croisade contre l’essentialisme, certains progressistes semblent finalement avoir oublié d’être eux-mêmes. Aussi, les progressistes régressent. On les voit pris de peurs irrationnelles comme en l’an 1000 : un jour l’apocalypse climatique, le lendemain le cataclysme sanitaire. Dans le même temps, ce sont désormais les libéraux qui veulent tout interdire : la libre parole, le moteur diésel… jusqu’à la liberté d’aller et venir lors de la récente crise sanitaire. Laquelle a révélé un progressisme dans sa pureté de cristal : obsédé par le plan, le contrôle, la compréhension et la maitrise de tout phénomène, cherchant même à interdire la maladie et la mort. Nihil novo sub sole : le progressisme semble soumis à l’immortelle loi des cycles à laquelle il espérait échapper.
D’émancipateur, optimiste et contestataire, il est devenu en fin de course superstitieux, angoissé, répressif et, à sa façon, … conservateur !
L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.
L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.
À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.
14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999
L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.
Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.
Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».
L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.
De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».
Des Russes fréquemment provocateurs
Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.
En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…
Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.
Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.
La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN
Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?
Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).
La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.
Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.
Trois défis
La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées« en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »).Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.
Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.
Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.
L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.
Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.
Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.
Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.
[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.
[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.
L’Ukraine a été raccordée en urgence au réseau électrique européen le 16 mars – une prouesse technique et politique. Pour éviter qu’il s’effondre, l’Union européenne a en effet accompli un tour de force en connectant en quelques jours le réseau électrique ukrainien au sien. À défaut de rejoindre l’Union européenne, l’Ukraine rejoint l’union énergétique européenne…
Le réseau électrique ukrainien a été raccordé la semaine dernière au réseau européen. Cela doit lui permettre d’être plus stable et moins fragile malgré la guerre, ont annoncé l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine était synchronisée avec le réseau électrique russe jusqu’à son invasion le 24 février et avait ensuite fonctionné de manière autonome.
Le rapprochement était à l’étude depuis 2017 et a été mis en place en quelques jours à la demande de Kiev.
« L’Ukraine est devenue membre de l’union énergétique européenne », s’est félicité le président ukrainien Volodomyr Zelensky. Le réseau électrique moldave a été aussi connecté par la même occasion au réseau européen.
Un moyen d’éviter un effondrement du réseau électrique ukrainien
L’Ukraine risquait un effondrement de son réseau électrique en cas de pertes de moyens de production ou d’arrêt des centrales tombées aux mains de l’armée russe. Désormais, un tel aléa sera plus facilement surmonté.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a salué « des valeurs communes, une électricité commune » entre l’Europe, l’Ukraine et la Moldavie. « Nous allons continuer à travailler pour stabiliser leurs systèmes électriques », a-t-elle indiqué. « Nous nous y étions engagés, c’est chose faite: le réseau électrique ukrainien qui fonctionnait depuis le début de la guerre en mode isolé, est connecté depuis ce matin au réseau européen », a surenchéri Barbara Pompili, la ministre française de la Transition écologique. « Cela aidera l’Ukraine à conserver la stabilité de son système électrique, à chauffer les maisons et à garder les lumières allumées dans cette période sombre », a enfin souligné la commissaire européenne à l’Energie, Kadri Simson.
Entso-E, l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens, a mis en avant le « succès » de la synchronisation de la Moldavie et de l’Ukraine avec l’Europe continentale. La zone couverte par l’Entso-E dépasse les frontières de l’UE et inclut quelque 35 pays de l’Islande à Chypre. « Aujourd’hui, de Lisbonne à Kiev, toutes les machines de production fonctionnent au même rythme… ont la même pulsation », a expliqué Jean-Paul Roubin, directeur de l’exploitation de RTE, le gestionnaire du réseau français, l’un des artisans de ce rapprochement. « Ça permet de la solidarité: lorsqu’il y a un événement dans l’un des pays de la zone, toutes les machines de production de la zone vont venir compenser individuellement cet événement », a-t-il détaillé.
La performance «extraordinaire» des techniciens ukrainiens qui ont travaillé sous les bombes
Laurent Rosseel, cadre de RTE et de l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens (Entso-E), a salué la…
Samedi 19 mars, le collectif « Bretagne contre les fermes usines » a mené une action de blocage d’un train pour dénoncer l’agro-industrie. Le train, qui transportait des céréales destinées au bétail, a été immobilisé puis une partie de sa cargaison de blé déversée sur la voie, près de Pontivy dans le Morbihan. L’action de ces militants qui prétendent alerter sur les problèmes liés au « système d’élevage hors-sol » a été condamnée par la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles et la chambre régionale d’agriculture en raison du gaspillage alimentaire et du lourd préjudice financier que cela représente. Plusieurs plaintes ont été déposées et le parquet de Lorient a ouvert une enquête.
Au nom de la protection de la planète, de plus en plus d’écologistes radicaux gâchent le bon grain pour l’ivresse de la violence. C’est labourages et pâturages qui trinquent et la paysannerie qui disparaît. Causeur a déjà évoqué les néo-ruraux qui pestent en justice parce que les bruits et les odeurs des animaux les insupportent [1]. Une autre catégorie d’insupportables leur dispute la palme de l’égocentrisme : ce sont les militants hors sol qui s’en prennent à l’agriculture.
En Bretagne, quelques-uns se sont agglomérés dans un collectif appelé « Bretagne contre les fermes usines ». Pour faire mettre la clef sous la porte aux fermiers et les obliger à aller travailler en usine ?
La méthode du trainjacking
Dernier avatar de ces ravis de la dèche, le transfert de technologie du carjacking au transport ferroviaire. Le carjacking, c’est un vol de véhicule par des malfaiteurs qui usent de violence et/ou de menaces.
Pour leur trainjacking, les éco-militants ont barré la voie ferrée avec un muret en parpaings. Une fois le convoi immobilisé, ils ont déversé sa cargaison de céréales sur la voie et ont pris la fuite.
Un contexte international qui aggrave déjà la situation
On peut difficilement envisager pire timing, ce 19 mars 2022, alors que «l’ONU redoute un ouragan de famines et des émeutes de la faim, conséquences du conflit russo-ukrainien [2]».
Il y a quand même un aspect cocasse dans l’activisme de ces pieds-nickelés : leur attaque céréalo-raciste s’est trompée d’ennemi. Ils ont pris pour du soja 1500 tonnes de blé qu’ils ont répandues à grand renfort de ratiocinations écolo-dogmatiques.
Il y en a pour pas mal de blé, justement : deux millions d’euros. Mais quand on a la haine, on ne compte pas. « Nous nous battrons pour qu’éclose une véritable agriculture nourricière, joyeuse et vivante », ont écrit les émeutiers, dévoilant ainsi leur motivation première : un plaisir infantile.
Cet épisode ridicule en dit long sur le dysfonctionnement de notre société. Il dépasse le vide narcissique des jeunes bourgeois des villes et des dogmatiques exaltés des champs. Se dire écolo et s’avérer incapable de distinguer le blé du soja, cela questionne sur l’orientation professionnelle des militants. Car militant est devenu une profession et les ONG sont des entreprises comme les autres, soumises à la loi du marché et à la rivalité avec de multiples bienfaisances concurrentes.
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, mais l’énoncé du fonds de commerce spécifique de « Bretagne contre les fermes usines », est tout sauf clair. Ce collectif cultive le flou entre l’action « Le système d’élevage hors-sol va droit dans le mur, nous devons mettre l’agro-industrie à terre » et le symbolisme du « lien au sol à recréer dans notre agriculture. » Les céréales dont il a débarrassé le convoi étaient destinées à fabriquer de la nourriture animale. Si ces écolos-là subissent des représailles d’anti-spécistes, lesquels seront choisis comme bourreaux par le narratif médiatique, et lesquels seront les victimes ?
Par ailleurs, avant de la disperser dans la nature, les symbolisto-activistes ont-ils vérifié que cette variété était garantie sans OGM ? Une ONG écolo qui balance des OGM pour lutter contre l’agro-industrie, ça ferait désordre et ça lui vaudrait l’inimitié des ONG anti-OGM, qui sont légion. Intéressante perspective.
Quand ils ont compris que le blé était une victime collatérale tombée au champ de leur déshonneur, les Bretons anti-fermes usines sont restés droits dans leurs Birkenstock et ont foncé dans le mur de la justification. Ils ont légitimé, a posteriori, leur mauvaise action avec hauteur : « Qu’importe, on a décidé de frapper fort pour dénoncer l’agro-industrie, un système qui piège les agriculteurs et pollue la planète. » Tant pis pour les agriculteurs qu’ils ont piégés, tant pis pour la nature qu’ils ont gaspillée, tant pis pour notre QI qu’ils ont pollué : ils se sont bien amusés.
[2] Communiqué de la FRSEA (Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles), la chambre régionale d’agriculture, le Crédit Agricole et Groupama – www.ouest-france.fr/bretagne/centre-bretagne-des-activistes-bloquent-et-vident-un-train-de-cereales-pres-d-une-usine-sanders-4956d89e-a767-11ec-95bd-846f9f6707ea
Cyril Bennasar prend la plume pour rappeler à Eric Zemmour qu’il n’y a pas que Victor Orban d’intéressant en Europe de l’Est. Refuser l’asile à des milliers d’Ukrainiennes serait de la folie.
Depuis son AVC, ma mère est paralysée du côté gauche, elle ne ressemble pas à la baronne de la tronche en biais et elle a toute sa tête, mais elle est clouée au lit. Pour les élections, j’ai une procuration mais je n’aimerais pas être obligé de lui mentir quand je voterai deux fois Zemmour à chaque tour, alors je m’emploie à la convaincre de choisir le bon candidat.
J’y arrive plus ou moins mais chaque semaine, une déclaration très claire mais pas très « care » du candidat vient ruiner mes efforts. Contre les déformations médiatiques, je dois ferrailler pour redresser les opinions tordues de ma mère.
Récemment, c’est en répondant que non, la France n’accueillerait pas de réfugiés ukrainiens s’il était président que Zemmour a rendu de nouveau ma mère macroniste, même s’il a proposé d’aider la Pologne à les recevoir. Ils l’ont dit à la télé, il a encore péché par manque d’humanité. Alors va faire comprendre à une mère juive que, comme dit Zemmour citant Napoléon, « le cœur d’un homme d’État est dans sa tête ».
Zemmour doit-il être un Père de la nation juste et sévère ou une mère qui cède aux opinions sensibles de ses enfants ? Doit-il faire comme Merkel et son million de réfugiés syriens dont l’un confiait à ses hôtes son admiration pour les Allemands « qui ont réussi à se débarrasser de leurs juifs » ? Un futur président qui avant même d’avoir imposé la règle, admettrait une exception ? On nous aurait promis des frontières, et on aurait Kouchner ?
Dans son serment de Villepinte, Zemmour s’engageait à ne pas trahir sa promesse d’arrêter toutes les immigrations. L’intransigeance peut être une qualité à une époque où on transige sur tout. Pour make la France France again, il faudra faire des sacrifices et tenir quand le braillomètre s’affolera. En restant ferme, Zemmour prouve qu’il est taillé pour le job, loin de toute démagogie accueilliste, quitte à perdre en voix ce qu’il gagne en stature de chef d’État.
Mais ça tombe mal. Toutes les immigrations ne se valent pas et un peu de discernement ne nuit pas. L’arrivée d’Ukrainiennes avec enfants dans le besoin pourrait être tolérée, et sûrement plus appréciée qu’un flot de réfugiés climatiques ou de mineurs isolés en bande réorganisées.
Ces hommes rudes au courage légendaire venus de l’Est pourraient nous être d’une aide précieuse pour régler notre problème d’insécurité venu du Sud. Et puis, il y a les femmes. Depuis le début de la guerre, on a vu apparaître sur les plateaux de BFM Olga ou Tatiana, écrivaine ou traductrice ukrainiennes au maintien voluptueusement slave, toutes en cheveux dorés ou noisette, diaphanes aux lèvres rouge vif ou rose tendre et aux yeux bleus, verts ou gris doucement cernés, comme après une nuit d’amour dans un grenier à blé, avec un accent qui me rappelle les heures les plus sombres de mon adolescence, dans le noir d’une salle de cinéma où on était entré par derrière pour ne pas payer, et d’où on sortait en se disant bordel, quand on voit ce qu’on voit et qu’on voit ce qu’on baise !
Des Ukrainiennes qui nous rendent plus indulgents pour ces Français gourmands qui se marient par correspondance et sur catalogue avec des cousines de Veronika Rajek. Des Ukrainiennes qui nous donnent envie de rappeler à Zemmour que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais qu’elle doit en prendre sa part. Des Ukrainiennes qui nous font oublier qu’avant la guerre, le soir sur BFM, on avait Alice Coffin.
Ces satanés Russes ne respectant pas les «standards de la communauté» internationale, les Occidentaux entendent les vaincre un lampion à la fois. La guerre en Ukraine ouvre un nouveau «temps des rituels», qu’analyse ici Jérôme Blanchet-Gravel.
Il est fascinant d’observer comment l’écologisme et le sanitarisme influencent notre manière de réagir à l’offensive russe. « Chaque petit geste compte », aime-t-on rappeler. Chaque concert d’un musicien russe annulé, chaque millilitre de pétrole russe non consommé, chaque centime retiré de l’économie russe nous rapprocheraient de la victoire sur le Mal, comme chaque goutte de gel désinfectant nous rapprochait de la fin de l’épidémie, et comme chaque milligramme de plastique recyclé nous réconcilierait comme humanité pécheresse avec la nature.
C’est le temps des rituels : l’Occident combat son extinction un lampion à la fois. Nous sommes convaincus de pouvoir agir sur le monde comme sur une poupée vaudou où planter et retirer des aiguilles.
Activisme à domicile
Ce monde est incroyablement superficiel. Nous sommes passés de la bien-pensance à la bien-monstrance, les réseaux sociaux ayant fait de leurs utilisateurs des relais uniformes de la bonne parole. Nous nous imaginons que le filtre d’une photo de profil fait de nous des héros, pendant que des populations vivent sous les bombes et dans la misère. En bonne missionnaire, la gauche humanitaire avait encore le mérite de se rendre sur le terrain pour constater les dégâts de l’aventure humaine : aujourd’hui, la révolution numérique a inventé l’activisme à domicile.
Cette nouvelle effusion de vertu aux couleurs d’une Ukraine qui n’intéressait presque personne avant l’invasion russe est à la fois rassurante et inquiétante.
Rassurante, car elle freine malgré tout les ardeurs des va-t-en-guerre prêts à déclencher un nouveau conflit mondial, et dont plusieurs craignaient pourtant il y a quelques mois la compagnie de non-vaccinés. Heureusement que le ridicule ne tue pas ! Au Québec, il faut voir tous ces chroniqueurs se jeter désespérément sur la cause de l’Ukraine pour faire oublier à quel point ils ont abîmé le tissu social durant la crise sanitaire [1].
Inquiétante, car cette nouvelle vague de vertu ostentatoire s’accompagne de tous les outils de censure et d’encadrement de la pensée qui ont vu le jour dans l’univers woke, et qui ont été déployés et renforcés durant la pandémie. Le fait que l’offensive russe soit illégitime ne devrait pas nous empêcher de voir comment les GAFAM entendent modeler l’opinion en fonction de leurs propres partis pris.
Fin de l’histoire : la parenthèse n’est pas encore refermée
On dit de la guerre en Ukraine qu’elle marque le retour de l’histoire dans un Occident qui avait cru à sa fin avec Francis Fukuyama. Nous serions subitement sortis de notre confort abrutissant pour embrasser à nouveau les grandes valeurs de liberté qui ont fait le succès de notre civilisation. Après des décennies de doux déclin, nous aurions envie de nous battre, ressentant un appétit soudain pour l’adversité. L’arrivée de combattants occidentaux en Ukraine témoignerait de cette parenthèse qui se referme.
Qu’on me permette de douter de notre volonté à retourner dans l’action à l’heure où l’on souhaiterait canceller un régime aussi facilement qu’on suspend le compte Facebook d’un utilisateur n’ayant pas respecté « les standards de la communauté ». Pour l’instant, rien ne dit que des populations prêtes à sacrifier une partie de leurs droits fondamentaux sur l’autel de la santé publique retrouveront aussi vite le goût de la lutte. Les dizaines d’articles faisant état de l’anxiété provoquée par les images de la guerre chez des Occidentaux déjà fortement ébranlés par la pandémie n’annoncent rien de très viril.
L’Occident oscille entre émotion et facebookisation. Nos États livrent des armes, mais au fond de nous, nous voudrions que les conflits armés se règlent en appuyant sur une touche de notre ordinateur, ou en remplaçant Kiev par Kyiv, comme si les sanctions économiques et le bris de chaînes d’approvisionnement pouvaient vaincre des motivations guerrières enracinées dans des siècles d’histoire. Comme si la machine et les prières qu’on lui adresse pouvaient enfin débarrasser le monde de tous ses malheurs.
[1] A ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs page 28 du magazine Causeur en kiosques« Canada, le confort à tout prix », Jérôme Blanchet-Gravel.
Le traître et le néant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, paru en novembre 2021 aux éditions Fayard, avait pour dessein d’expliquer l’idéologie qui avait façonné le président, afin de mieux comprendre son action. Les deux grands reporters du Monde, en questionnant 110 personnes sur le chef de l’État, cherchèrent à « démasquer Emmanuel Macron ». Avec La nuit tombe deux fois, paru en février chez le même éditeur, les journalistes Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet ont pris le parti de raconter Emmanuel Macron confronté au défi de l’autorité, de la sécurité, du régalien…
La nuit tombe deux fois. Un titre étrange pour un quinquennat qui l’a été tout autant.
Pourquoi ce titre ? Pour nous autres, la nuit correspond à ces quelques heures entre le crépuscule et l’aube. Une nuit pour nous, deux pour Emmanuel Macron. En effet, le chef de l’État voit l’obscurité s’abattre à deux reprises : la première fois avec le coucher du soleil, puis dans un second temps, lorsque « tous les soirs, le président reçoit une longue note confidentielle qui dit les drames, les dangers et les dérives de la société française. On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Le poids de la responsabilité vous tombe dessus. “Vous avez le singe sur l’épaule”, dit Emmanuel Macron ». Ces informations viennent de la DGSI, du service central du Renseignement territorial, de la préfecture de Police de Paris, de la Division du renseignement de la gendarmerie nationale. « Si ces notes étaient publiées dans la presse…» s’inquiète, auprès des journalistes, l’un de ceux qui a eu accès à toutes les notes.
Ces dizaines de pages « disent tout de la noirceur humaine » : une grand-mère violée par des migrants, des Tchétchènes règlent leurs comptes avec l’aide d’un imam, la mafia nigériane s’implante sur la Côte d’Azur… Il y a pléthore de révélations comme celles-ci dans l’ouvrage de Corinne Lhaïk et d’Eric Mandonnet. La première (notre photo) est journaliste à l’Opinion et déjà auteur de la biographie à succès d’Emmanuel Macron, Président Cambrioleur, publiée en 2020. Tandis que le second est rédacteur en chef du service politique de l’Express et l’auteur, avec Ludovic Vigogne, de Ça m’emmerde, ce truc, récit de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.
Quand Macron découvre qu’il va devoir se préoccuper du régalien
Comme nous le savons tous, Emmanuel Macron ne s’est pas fait élire sur la sécurité.
Le candidat Macron en 2017, tenant de la start-up nation, était à l’aise quand il s’agissait d’Europe ou d’économie, mais il évitait soigneusement de s’aventurer sur des sujets de société tous plus clivants les uns que les autres. Pour répondre à l’angoisse de nombreux Français sur ces thèmes, il fit preuve, par prudence ou par conviction, du plus grand conformisme. On se rappelle de son discours du 1er avril 2017 à Marseille, où il ne voyait pas des Français mais « des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Comoriens, des Maliens, des Sénégalais et des Ivoiriens ». De même que de son discours lyonnais du 5 février de la même année où il nous avait appris « qu’il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse ».
Ce jeune homme, passé par l’ENA, l’Inspection des finances et Rothschild n’a pas la culture du régalien : « la sécurité, l’armée, l’immigration – clandestine ou pas-, la violence et les délinquances sont terra incognita. Conseiller dans la campagne de François Hollande, puis Secrétaire général adjoint à la présidence de la République, il n’a pas à connaître ces sujets ». Cependant, une fois arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron change. Il prend brutalement conscience d’une réalité qu’il méconnaissait. On apprend qu’il ne s’est « présidentialisé » qu’en février-mars 2017, lorsqu’il a commencé à travailler intensément le régalien à l’aide de fiches techniques composées par son équipe, en participant à des séminaires de formation, en s’entretenant avec des magistrats, des experts en sécurité et des policiers.
Le président sortant s’est donc tourné vers l’ordre et l’autorité par nécessité. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet confirment ce que nous savions déjà concernant le chef de l’État, à savoir qu’il n’aime pas le désordre social, qu’il adhère à une société méritocratique, qu’il pense que l’immigration n’est pas un problème en soi, qu’elle est soluble dans l’économie, c’est ce qu’il appelle l’intégration. En revanche, les auteurs nous présentent aussi un président vite obsédé par l’insécurité pour sa réélection, qui a conscience qu’elle ne se lit pas uniquement dans les statistiques, et qui pense que 2022 se jouera sur le régalien : « avec le pouvoir, Emmanuel Macron découvre que l’immigration est un sujet important et qu’il ne va pas se régler facilement ». Il redoute davantage la droite que la gauche, lui qui « a cherché [un] chemin entre surinvestissement de droite et déni de gauche ».Les auteurs le présentent comme « une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française », quelqu’un qui veut concilier les contraires. Seulement, le « en même temps » est loin d’être toujours efficient.
« En matière de sécurité, on est cow-boy ou indien, on ne peut pas porter un chapeau à larges bords et une couronne de plumes ». Seulement, comme pour le reste, Macron essaie de concilier les contraires. Il annonce un jour 15 000 places de prison en plus, et « en même temps » il supprime les peines inférieures à un mois. Il en va de même dans la relation qu’il a entretenue avec son ancien ministre de l’Intérieur Gérard Colomb, qui, comme ce dernier le confie aux auteurs, a cherché le soutien du président sur les questions d’immigration et de sécurité… en vain. Ce ministre, qui voulait « mettre du bleu partout », qui s’inquiétait du dévoiement du droit d’asile, n’a pas été soutenu dans son action. Ce qui explique qu’il préféra démissionner en octobre 2018, lançant un avertissement plus que préoccupant avant de quitter son poste : « Aujourd’hui on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face ». Suite au discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 où est évoquée pour la première fois la lutte contre « les séparatismes », l’ancien maire de Lyon envoie un SMS amer au président : « je réclame des droits d’auteur ».
Concernant le fait migratoire, Emmanuel Macron n’aime pas qu’on parle d’appel d’air, il ne souhaite pas toucher aux conditions du regroupement familial, car en plus d’être contraires à ses principes, les règles européennes protègent ce dernier.
« La question de l’immigration, omniprésente dans la tête d’Emmanuel Macron, a du mal à passer la rampe de l’action » analysent Lhaïk et Mandonnet. Un chiffre illustre bien cela : le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). De nombreux pays refusent de reprendre leurs ressortissants, mais le président a attendu le printemps 2021 pour utiliser l’arme des visas. L’exécution des OQTF « n’a jamais dépassé les 13%. Le pouvoir dit régalien ne l’est pas. Pour expulser les clandestins ou les déboutés du droit d’asile, le roi est nu » expliquent les auteurs. Pourtant, en octobre 2019, Macron confiait aux journalistes de Valeurs Actuelles « qu’il souhaitait que 100 % des OQTF soient exécutés d’ici la fin de son mandat ». Un échec cuisant.
Sidéré par l’”hydre islamiste«
Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le terrorisme islamiste a frappé à de multiples reprises : Arnaud Beltrame, préfecture de police de Paris, Samuel Paty, attentat de la basilique de Nice… Le président évoqua « l’hydre islamiste » lors des deux premiers attentats, puis « un moment de sidération» suite à la décapitation du professeur d’histoire-géographie. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet nous apprennent que « l’influence de l’islam politique dans certains de nos quartiers constitue un choc pour Macron ». Il se donne alors pour objectif de combattre les extrêmes sans braquer les modérés. Malheureusement, pour lui comme pour nous, « par culture ou sensibilité, ce sont des questions que ses proches maîtrisent mal. Dans son entourage comme au gouvernement, elles sont souvent des impensés ».
L’économie ne suffit plus. La sécurité est un des sujets les plus importants pour les Français, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron a échoué en la matière. Le « en même temps » a montré ses limites à tant de reprises. La présence de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti dans le même gouvernement en est l’illustration la plus éclatante. Cette situation ubuesque est résumée par l’ancien directeur général de la Police nationale et vice-président (LR) de la région Île-de-France Frédéric Péchenard, page 125: « On ne peut pas avoir dans la voiture le ministre de la Justice qui appuie sur le frein et le ministre de l’Intérieur qui appuie sur l’accélérateur ».
De la possible participation d’Emmanuel Macron à la marche en l’honneur de George Floyd à la peur d’une fraternisation entre gilets jaunes et policiers, la lecture de La nuit tombe deux fois est conseillée tant elle nous replonge dans les moments forts du quinquennat. « Les Français veulent moins d’impôts et moins d’arabes » lâche même Darmanin à un visiteur, alors qu’Eric Zemmour est désormais très haut dans les sondages. Et pourtant, malgré tous les échecs de son chef sur le régalien, tout porte à croire qu’il s’apprête à être réélu dans quelques semaines.
Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.
Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».
Les accusations en misogynie balayées
Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…
Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…
Souvent peuple varie
Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.
Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.
Un candidat torpillé sans relâche par la presse
Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».
C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.
À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.