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La langue française menacée d’écroulement

Sacré français !

La langue française menacée d’écroulement
Emmanuel Macron et son épouse Brigitte visitent les travaux de rénovation du château de Villers-Cotterets, 17 juin 2021 © ELIOT BLONDET-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01024416_000096

Molière speaking? La langue française n’est pas uniquement menacée par la globalisation. Elle est rongée ici, de l’intérieur, par une novlangue que chérissent publicités, médias et administrations… Quant à l’État, il oscille entre défense molle et laisser-faire.


En mars 2022, au terme d’un retard dû à la pandémie de Covid, doit ouvrir la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts. C’est le grand chantier du quinquennat d’Emmanuel Macron, voulu et porté par lui, doté d’un budget d’environ 185 millions d’euros. Cette petite cité de l’Aisne a été ornée en 1535 d’un château magnifique, remanié ensuite par le grand Philibert Delorme, mais laissé à l’abandon durant des décennies. C’est là, en août 1539, que François Ier a rendu sa fameuse « ordonnance royale » en moyen français, le plus ancien texte juridique dans notre langue, laquelle remplaçait désormais le latin dans tous les actes officiels. Depuis 1992, il est inscrit dans notre Constitution, à l’article 2 : « La langue de la République est le français. » On ne saurait être plus clair. Et le symbole choisi par le président est puissant.

La langue française est un chef-d’œuvre en péril

En théorie, on ne peut que se réjouir de cette initiative, même si nous inquiète un tantinet la définition de la mission de ladite Cité : « Stimuler la recherche et le débat d’idées sur la langue française. » On craint encore une de ces usines à gaz technocratiques dont la France a le secret. Quant au « débat d’idées » actuel sur la langue, on en connaît les composantes : postcolonial et gender studies

Choose France

Stimuler c’est bien, illustrer notre langue à travers le monde (à travers la fameuse « francophonie », souvent synonyme de cacophonie), c’est encore mieux. Mais il faudrait commencer par la défendre. Faute de quoi, le Château de Villers-Cotterêts demeurera un chef-d’œuvre en péril, et la Cité pourrait ressembler à un Ehpad.

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Jamais le français n’a été aussi menacé dans son existence même. D’abord, et depuis des décennies, par un sabir anglo-saxon qui n’est même plus le sympathique « franglais », mais le dégénéré et globalisé « amerloque ». Un seul exemple : on n’estime plus nécessaire aujourd’hui de traduire les titres de films américains, de doubler les publicités, écrites et audiovisuelles, même en tout petit et dans un coin. Rappelons à nos pouvoirs publics l’existence de la loi 94-665 du 4 août 1994, dite « loi Toubon », laquelle rend « l’usage obligatoire du français dans la présentation des biens publics, les produits et services, les publicités, les inscriptions dans les lieux publics, le droit du travail, les colloques, l’audiovisuel ». Qu’attend-on pour la remettre en vigueur ? De même que celle sur les quotas de chanson française à la radio et à la télé. C’est elle qui a sauvé notre variété nationale, alors que tant d’artistes ailleurs renoncent de plus en plus à chanter dans leur propre langue : voir le calamiteux concours de l’Eurovision, qui touche tout de même des dizaines de millions de téléspectateurs européens.

Mais notre langue est également attaquée de l’intérieur. D’abord par les zélateurs du bilinguisme tout anglais : grandes écoles, enseignement, et même nos futures cartes d’identité. Dans les instances européennes, nos ministres discutent en anglais avec leurs collègues, alors que le français est la langue officielle de l’UE, au même titre que l’anglais, devenu d’ailleurs très minoritaire depuis le Brexit. Alors pourquoi ne pas ajouter l’allemand, parlé également en Autriche, au Luxembourg, dans une partie de la Belgique et pas mal en Europe de l’Est ? C’est une question de pur bon sens, de rappel aux règles et de volonté politique. Et, sur ce point, le président lui-même oscille : bravo pour promouvoir le « fait en France » (et non le « made in »), mais haro sur « Choose France » et autre « soft power » à destination des investisseurs étrangers. Ils achètent aussi notre culture, notre spécificité, notre fameuse « exception ».

Un devoir

C’est également une question de patriotisme. Rappelons-nous l’article 2 de la Constitution. Or, il y a quelques mois, plus d’une centaine de députés de la République ont tenté de faire passer une réforme communautariste de cet article, plaçant sur un pied d’égalité la langue officielle du pays et ses diverses langues régionales, et exigeant le bilinguisme dans l’enseignement. Le basque, l’alsacien, le catalan, le breton et les autres langues font partie de notre culture, de notre patrimoine commun, elles n’ont pas vocation à diviser, ni à imposer aux générations à venir des diktats réducteurs. Rien n’empêche des spécialisations, mais le cœur doit demeurer français. Là aussi, politique oblige (2022, annus electilis), la position du locataire de l’Élysée a paru fluctuante et ses déclarations parfois contradictoires. Le « en même temps » ne marche pas à tous les coups.

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Dans le même registre de la « déconstruction », on relèvera la navrante langue « inclusive », pénible à l’œil et illisible à haute voix – or, la langue écrite est aussi orale. Quant à la novlangue techno, son envahissement n’a d’égal que son ridicule. Non, une décision n’est pas « actée », mais adoptée, approuvée, prise, appliquée. Non, nous ne sommes pas « impactés » par toutes ces sottises, mais touchés, concernés, ciblés, voire choqués, victimes. Notre langue est précise, son vocabulaire d’une richesse inégalée, et l’on n’utilise qu’une infime partie de ses ressources.

Enfin, rappelons un point fondamental : comme notre terre, notre langue ne nous appartient pas. Chacun d’entre nous n’en est que le dépositaire provisoire, qui devra transmettre et rendre des comptes à ses successeurs. Le français n’appartient pas non plus aux seuls Français, mais à tous ceux qui, selon la belle formule de l’académicien Maurice Druon, « l’ont en partage ». Des millions, partout dans le monde, en Afrique surtout. Nous n’avons pas le droit de l’abîmer, de le faire souffrir, de le négliger. Mais le devoir de le servir de notre mieux et de le développer. Avec 185 millions d’euros, combien paierait-on de professeurs détachés dans les alliances françaises, les instituts français, de pavillons dans les salons du livre du monde entier ? Cependant, cela ne nous empêchera pas d’aller en pèlerinage à Villers-Cotterêts.

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Ecrivain et journaliste. Dernier ouvrage paru : Le Goût de Jules César, Mercure de France, 2021.

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