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Beigbeder, l’homme atlantique

Crise de la cinquantaine sur la côte basque

Beigbeder, l’homme atlantique
Frédéric Beigbeder © Hannah Assouline

Après Roman Français, Beigbeder poursuit son autobiographie dans Un barrage contre l’Atlantique.


Frédéric Beigbeder a tourné le dos à son passé de fêtard. Après avoir ouvert la nuit jusqu’à l’aube et même un peu plus, il a décidé de quitter Paris, les cocktails bizarres, les mambos pieds nus sans Bardot, les dépassements de ligne blanche, les filles faciles partagées avec son pote Simon Liberati, les faux chagrins d’amour, les vrais bleus à l’âme, la vie de patachon, comme disait Sagan, que Beigbeder révère, pour vivre à Guéthary, en famille, face à l’Atlantique jamais peinard. Retour aux sources de l’enfance et de l’histoire familiale puisque ses parents se sont mariés à l’église Saint-Nicolas près du cimetière où ses grands-parents sont enterrés. 

De Fitzgerald à Chardonne

Il fut Fitzgerald, il devint Chardonne. Un parcours assez classique, en somme. Après Un roman français, prix Renaudot 2009, l’ancien publicitaire poursuit son récit autobiographique avec Un barrage contre l’Atlantique, détournement d’un titre de Duras. L’époque n’est plus la même et le cap de la cinquantaine a été franchi. Un virus a affolé le monde et ses dirigeants ont confiné les hommes. La donne a changé. Beigbeder constate : « Tout d’abord les millenials ont hérité d’une planète foutue et ensuite on a gâché leur jeunesse pour protéger les boomers d’un virus respiratoire. » Il ajoute, lui qui est né en 1965 : « Ma génération est coincée entre les profiteurs amoraux qui l’ont précédée et les douillets moraux qui lui succèdent. » Beigbeder manie l’art de l’euphémisme.

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Ses souvenirs affluent devant cet océan qui ne cesse de ronger le littoral en attendant un coup de pouce de la fonte des glaciers pour tout recouvrir de façon spectaculaire. Il écrit dans une cabane à la pointe du cap Ferret. Un de ses amis, Benoît Bartherotte, consolide en permanence une digue pour sauvegarder cette langue de sable où il a posé son sac. C’est Sisyphe le girondin. Beigbeder, malgré la situation préoccupante, refuse l’esprit de sérieux. « Depuis Victor Hugo, note-t-il, toute personne qui écrit en regardant l’océan est ridicule. » Plus loin, il reprend à son compte l’ironie voltairienne et se moque de celui qui sombrerait dans le jeunisme : « Une cage thoracique proéminente posée sur deux cannes de flamand rose : sérieusement, qui a envie de ressembler à un Giacometti en maillot de bain ? » Séguéla peut-être.

La forme du début du récit peut dérouter le lecteur. Beigbeder avance par « collage discontinu ». Cela donne des fragments séparés par des blancs, comme pour donner le temps de réfléchir à ses aphorismes jetés à la mer. Ainsi : « Pourquoi n’ai-je pas les mêmes souvenirs à cinquante-cinq ans qu’à quarante-deux ? »

L’écrivain Frédéric Beigbeder © Hannah Assouline

Beigbeder revisite ses flamboyantes années que l’on peut résumer ainsi : « George Orwell s’est trompé : on était libres en 1984. » Il y a de quoi être mélancolique et avoir un peu de réticence à accepter notre basse époque. Le nevermore nous saisit et ce n’est pas forcément la meilleure arme pour affronter les grands bouleversements à venir. 

L’exode viral

La quatrième et dernière partie intitulée « Échec à la solitude » est très émouvante, le style tient comme un barrage contre la médiocrité ambiante. Extrait : « Les feuilles mortes des platanes évoquent un tas de paumes humaines empilées dans le jardin, tournées vers le ciel – des mains de prêtres au moment de la communion. »

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Ce livre annonce les « claquemurés régionaux ». L’exode viral a commencé. Paris est un immense désert gris où frétillent des vélos sans lumière. On cherche à retrouver nos racines, on s’en crée, on se trouve un endroit où construire des murs, des douves, des ponts-levis. Beigbeder affirme : « Que les choses soient claires : ceci est un roman séparatiste. » Il ajoute : « L’avenir est aux enracinés. » On songe, ici, aux Déracinés, de Maurice Barrès. 

L’auteur de Dernier inventaire avant liquidation a succédé à François Nourissier au Fig’ Mag’. Il cite ce grand styliste, concis et cruel, dont les romans sont aujourd’hui peu lus. Il était atteint de la maladie de Parkinson, qu’il nommait « Miss P. », comme le père de Beigbeder, qui apparaît très diminué à la fin du roman. Beigbeder cite Nourissier qui écrivait avec cynisme : « L’avantage avec « Miss P. », c’est qu’on peut dater l’année de sa mort – environ dix ans après les premiers symptômes ». Une façon singulière de rendre hommage à la fois à son géniteur et à l’un de ses pères de substitution.

Frédéric Beigbeder, Un barrage contre l’Atlantique, Grasset.

Un barrage contre l'Atlantique

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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