Au moment où Boris Johnson multiplie les déclarations de soutien à l’Ukraine dans la tourmente, un nouveau scandale vient entacher la réputation de son gouvernement : une entreprise privée, à laquelle le ministère de l’Intérieur a sous-traité la gestion des visas, chercherait à exploiter les réfugiés en leur proposant des services accélérés payants [1].
Aux heures sombres de la matinée, Marioupol en flammes ressemblait à l’enfer sans couvercle. Des photos aériennes ont montré une ville pulvérisée au point d’être méconnaissable. Victime gémissante et ensanglantée, la pauvre Marioupol subit de plein fouet la furie brutale de la Russie, alors qu’elle s’apprête à entrer dans sa troisième semaine de bombardements.
À Kiev, la moitié des 3,5 millions d’habitants est portée disparue, sur le long chemin vers une autre vie. Les Ukrainiens s’attendent au pire, tandis que les soldats russes cherchent à atteindre les objectifs fixés par leur président, en dépit des nombreux problèmes techniques et logistiques rencontrés sur le terrain.
Dans le sud, des chiens sauvages errent parmi des cadavres éparpillés dans le centre de Mykolaiv, alors que la bataille pour la mer Noire s’engage. Partout, les gens fuient, laissant principalement leurs hommes pour lutter contre le despotisme. Plus de dix millions d’Ukrainiens sont désormais des réfugiés, à l’intérieur du pays ou à l’étranger.
Business as usual: les affaires sont les affaires
Pendant ce temps, à Londres, le ministère de l’Intérieur fait appel à une société privée pour traiter les demandes de visa. TLSContact, filiale du groupe français Teleperformance, ferait payer les réfugiés pour ses services. Cette société a obtenu un contrat de 100 millions de livres sterling pour gérer les centres de visas en Europe. Elle demande 38 euros pour photocopier des documents et 80 euros pour obtenir un rendez-vous en dehors des heures d’ouverture. En outre, le ministère de l’Intérieur semble proposer ses propres services payants, qui comprennent un forfait de 712.80 euros pour accélérer une demande.
Il y a également des « frais de rendez-vous » si tous les membres de la famille souhaitent être vus ensemble. La ministre de l’Intérieur, Priti Patel, doit maintenant répondre aux questions de la Commission des affaires intérieures sur les révélations du site OpenDemocracy. OpenDemocracy, une plateforme médiatique indépendante basée au Royaume-Uni qui cherche à « défier le pouvoir et à encourager le débat démocratique » dans le monde entier, dispose de preuves tangibles que la société a soutiré de l’argent aux personnes démunies et que la ministre de l’Intérieur a été avertie de ses méthodes.
Il a été affirmé au Parlement britannique que le centre de visa de TLSContact à Rzeszow, en Pologne, avait refusé des demandeurs qui avaient fait la queue pendant des heures dans des températures glaciales, en disant qu’il n’avait pas de créneaux disponibles avant la fin d’avril. « La secrétaire d’État peut-elle me dire pourquoi cette société est autorisée à profiter de la souffrance et de la misère des Ukrainiens en leur offrant la possibilité, s’ils effectuent des paiements supplémentaires, de voir leur dossier accéléré, et d’obtenir des rendez-vous plus rapidement ? » a demandé la députée travailliste, Diana Johnson, qui est la présidente de la Commission des affaires intérieures.
La ministre de l’intérieur du Royaume-Uni face aux preuves qui s’accumulent
Mme Patel a nié que les Ukrainiens aient été invités à payer, répondant : « En ce qui concerne les individus ukrainiens, les ressortissants familiaux, les ressortissants ukrainiens qui viennent au Royaume-Uni pour être réunis avec leur famille, c’est un service gratuit. Il n’y a aucun frais d’aucune sorte. » Mais OpenDemocracy prétend pouvoir prouver que certaines personnes qui ont demandé des rendez-vous pour des visas au nom de leur famille ou de leurs amis ukrainiens par le biais de TLSContact au cours de la semaine dernière se sont effectivement vu proposer des services payants.
« Priti Patel ne raconte que des conneries » témoigne Helen Howard-Betts, qui a essayé d’obtenir un rendez-vous dans un centre de visa à Bucarest pour son ami ukrainien, qui est actuellement près de Lviv. Elle n’a pas pu prendre le moindre rendez-vous sur le site Internet et lorsqu’elle a essayé de contacter le ministère de l’Intérieur pour obtenir de l’aide, on lui a dit qu’elle devrait payer £2,74 pour envoyer un e-mail à l’équipe d’assistance. Un autre Britannique, Wes Gleeson, qui a fui Kiev avec sa famille a déclaré à OpenDemocracy que l’expérience de la demande de visa via le site web de TLSContact pour sa femme et sa belle-sœur ukrainiennes ressemblait à « essayer de réserver un vol avec une compagnie aérienne à bas prix […] Ils nous ont dit : « Voulez-vous dépenser 200 livres de plus ? »
Après des jours de critiques croissantes sur la politique de visas du gouvernement pour les Ukrainiens, y compris de la part de ses propres députés, la ministre de l’Intérieur a finalement annoncé, dans une déclaration à la Chambre des communes le 10 mars, que certaines exigences seraient assouplies.
La ministre de l’Intérieur, Priti Patel, prend la parole à la Chambre des Communes, le 10 mars 2022.
« Une autre voie destinée aux Ukrainiens qui n’ont pas de famille au Royaume-Uni n’a pas encore été établie. Certains Ukrainiens qui ont fui le pays et n’ont pas de famille au Royaume-Uni ont été contraints de payer près de 400€ pour un visa de visiteur accéléré afin de pouvoir rejoindre des amis déjà au Royaume-Uni », explique OpenDemocracy. La députée travailliste, Diana Johnson, a salué ces changements mais s’est déclarée préoccupée par la possibilité que le sous-traitant privé du ministère de l’Intérieur, TLSContact, puisse continuer à proposer aux réfugiés des services accélérés en échange d’un paiement supplémentaire, cherchant ainsi à profiter de leur vulnérabilité.
Priti Patel est l’enfant de parents indiens gujaratis qui ont fui l’Ouganda pour se réfugier au Royaume-Uni juste avant la décision d’Idi Amin de déporter tous les Asiatiques. Mme Patel est très admirative de Margaret Thatcher comme son père, Sushil, qui a créé une chaîne de maisons de la presse et qui a représenté l’Ukip lors des élections municipales. Connue pour son image de femme dure, Priti Patel voit ses compétences de plus en plus mises en cause aujourd’hui. Ceux qui en font les frais sont les réfugiés qui émergent des décombres de l’Ukraine.
[1] « Une première version de ce texte a paru en anglais sur le site de l’Association of European Journalists »
La frénésie dépensière du gouvernement tombe à pic pour Emmanuel Macron, en pleine campagne présidentielle!
« Nous sommes en guerre », avait déclaré et répété plusieurs fois Emmanuel Macron devant 20 millions de téléspectateurs le 20 mars 2020, en pleine crise du Covid. 454 milliards d’euros et 730 jours plus tard, en mars 2022, la dette de la France approche dangereusement les 3 000 milliards, ce qui n’a pas l’air de ralentir la distribution des milliards. Après 25 à 26 milliards d’aides diverses, chèque énergie, chèque inflation, remise carburants, « bouclier tarifaire » contre la hausse des prix du gaz et de l’électricité, voici maintenant un plan de 15 milliards d’euros pour la police, plus un plan de « résilience » de 3 à 4 milliards – on ne sait pas exactement, et de toute façon on n’est pas à 1 milliard près –, à quoi il faut ajouter un « dégel » du point d’indice des fonctionnaires pour un minimum de 2 milliards par an.
Nous venons de vivre deux quinquennats sous le joug de deux énarques socialistes et étatistes, obsédés de redistribution et démagogues au plus haut degré
Sur ce dernier point, Emmanuel Macron ne fait que copier son prédécesseur, François Hollande, qui avait augmenté cet indice à deux reprises, en 2016 et en 2017, espérant encore candidater à sa réélection. Le point d’indice avait été « gelé » ensuite, ce qui n’empêchait aucunement d’ailleurs des hausses catégorielles de traitement pour la plupart des fonctionnaires. Pauvre Amélie de Montchalin. Pas de chance pour la ministre qui se vantait de ne pas « céder à la démagogie » électorale, « contrairement à tous les gouvernements en fin de mandat », la hausse du point d’indice étant évidemment soutenue à l’unanimité des neuf fédérations syndicales de l’administration représentant ses 5,7 millions de fonctionnaires-électeurs ! Notre pauvre Amélie qui est officiellement « ministre de la Transformation et de la Fonction publiques » a dû avaler son chapeau à fleurs : elle a été finalement contrainte d’annoncer dans une interview au Parisien, que ce fameux point d’indice serait « dégelé » avant l’été.
Définition du mot « démagogie » par le Larousse : « Aptitude consistant à flatter les aspirations à la facilité ou les préjugés du plus grand nombre pour accroître sa popularité, obtenir ou conserver le pouvoir. » Nous y sommes. Notre pays étant dirigé depuis longtemps par des démagogues qui en sont arrivés à le ruiner – nous y sommes également –, c’est tout de même la première fois, à notre connaissance, qu’un ministre de la Fonction publique de plein exercice prononce le mot de « démagogie » pour s’y opposer d’abord et pour s’y soumettre ensuite !
Une phénoménale fièvre de démagogie
Sur l’état réel du pays, sur le désastre économique qui pointe à l’horizon, la Cour des comptes s’est manifestée à sa façon en février dernier dans son traditionnel rapport public annuel, s’inquiétant du « décalage » avec le redressement des comptes publics effectué par nos partenaires européens et classant la France parmi les cancres de la zone euro. L’Institut Montaigne et le cabinet Mazars, de leur côté, viennent de réaliser un baromètre inédit des impôts de production en Europe. Ce qu’ils ont constaté n’est pas beau à voir : ces impôts qui frappent toutes les entreprises avant même qu’elles ne fassent de bénéfices ont avoisiné 100 milliards d’euros en France pendant l’année 2020, soit quatre fois plus qu’en Allemagne. Si l’on enlève la Suède, qui n’a pas les mêmes systèmes de calcul que les autres pays européens, il n’étonnera personne de savoir que, pour ces impôts imbéciles et destructeurs, c’est la France qui est en tête des mauvais élèves européens : ils pèsent chez nous 4,4 % du PIB, loin devant le second du classement, l’Italie, avec 2,5 %, l’Allemagne étant à 0,7 %.
Quant à la dette colossale de notre pays, on a appris qu’elle avait été officiellement établie par l’Insee à 2 834 milliards d’euros au troisième trimestre 2021, contre 2 275 milliards en mai 2017, lors de l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, soit près de 600 milliards supplémentaires ! Et ce sont nos enfants et petits-enfants qui vont devoir prendre en charge tous ces milliards, résultat d’une phénoménale fièvre de démagogie telle qu’on n’en avait pas vu dans l’histoire de France depuis l’empereur Napoléon ou même peut-être depuis Louis XIV.
C’est pure folie de continuer à dépenser comme nous le faisons
Quand on parle de dette publique, inutile de préciser qu’il s’agit d’argent emprunté. Agnès Verdier-Molinié, la directrice de la Fondation iFRAP, pour une tribune publiée sur le site d’Atlantico en février dernier, a fait le calcul que « 2020 restera l’année de tous les records avec 438 milliards empruntés par nos administrations publiques »[1]. Pour 2021 les besoins de financement devraient s’établir d’après elle à 416 milliards et pour 2022 se situer entre 330 et 345 milliards, sachant que ces emprunts doivent couvrir non seulement nos dépenses courantes mais aussi le remboursement de dettes anciennes qui arrivent à échéance (180 milliards en 2023).
Le problème est à terme. C’est celui du taux de remboursement de nos emprunts sur 10 ans qui est actuellement de l’ordre de 1%, mais qui est en train de grimper. S’il monte d’1 point de plus, nous précise Agnès Verdier-Molinié, « c’est un coût supplémentaire de 22 milliards d’euros par an au bout de cinq ans. Mais si jamais ce taux venait à augmenter de 4 points, alors la hausse serait de 88 milliards au bout de cinq ans ». C’est pure folie pour l’Élysée et Matignon de continuer à dépenser et à emprunter comme nous le faisons. On dit que le pouvoir est une drogue dure. Les Français n’ont plus la moindre chance, maintenant que la faillite du pays est avérée, de s’en sortir sans dégâts. La secousse sera terrible. Quand ? On ne sait pas.
Ce que l’on sait en revanche, c’est que nous venons de vivre pendant deux quinquennats sous le joug de deux énarques socialistes et étatistes, obsédés de redistribution et démagogues au plus haut degré, dont l’incompétence pour gérer efficacement un grand pays moderne aura occasionné pour les générations à venir des ravages dépassant l’entendement. Et que le plus jeune des deux soit quasi assuré d’être réélu en avril ne peut qu’ajouter de la peur devant cet avenir terriblement dangereux qu’il risque de laisser en héritage à ses concitoyens. Ajoutons qu’autant de démagogie, autant d’incompétence et d’irresponsabilité économique, alliés à autant de suffisance, ça, on n’avait encore jamais vu !
L’hebdomadaire Valeurs actuelles organisait son grand raout politique hier soir, à Paris. Récit.
L’affiche de la grande soirée organisée hier soir par nos amis de l’hebdomadaire conservateur Valeurs actuelles au Palais des Sports était tout à fait alléchante. Étaient attendus Marlène Schiappa pour soutenir le président sortant, Marion Maréchal en soutien d’Eric Zemmour, Eric Ciotti pour Valérie Pécresse et Jordan Bardella pour Marine Le Pen.
Et surtout, deux candidats à la présidence de la République avaient fait le déplacement : les poids lourds Eric Zemmour et Valérie Pécresse.
Une campagne 2022 sans débats ?
Malheureusement, aucun débat entre toutes ces figures politiques françaises de premier plan n’était prévu. C’est donc le plus souvent le public de la salle – majoritairement favorable au candidat de « Reconquête » – qui, par ses encouragements ou ses cris de réprobation, semblait mener le débat avec toutes les sommités présentes. Les journalistes de Valeurs, à commencer par les stars du magazine Geoffroy Lejeune ou Charlotte d’Ornellas (très applaudie), n’ont toutefois pas démérité. Et de toute façon, c’est le président Macron qui semble avoir décidé que les débats entre candidats ne seraient pas le fort de cette campagne présidentielle 2022 !
Outre nos estimables confrères, c’est l’association versaillaise des frères Sévillia Les Eveilleurs, née dans le sillage de la Manif pour Tous, et le réseau social Gettr (que nous présentait ici dernièrement Jeremy Stubbs) qui étaient à l’initiative de cet évènement important pour la droite dans la campagne, alors que le centriste Macron est archi favori. La soirée était réussie, la vaste salle pleine, et, outre certains enchainements et un programme peut-être un peu longuets, l’ambiance est restée sympathique et les échanges globalement intéressants. Dans la salle, on a pu apercevoir la présidente du Mouvement conservateur Laurence Trochu (qui a promis à nos lecteurs une nouvelle tribune rapidement), l’essayiste canadien Mathieu Bock-Côté, Valérie Boyer, Nadine Morano, Valérie Debord, Antoine Diers… Et beaucoup d’autres.
Gaspard Proust dans son élément
C’est le trumpiste Jason Miller, le fondateur de Gettr, aidé de Thomas Morel pour la traduction, qui entre le premier en scène. Ensuite, l’humoriste Gaspard Proust électrise complètement l’ambiance avec son humour noir. Le comique a d’abord feint la gêne, en avouant qu’il ne pouvait pas ne pas participer à ce qui avait tout du « congrès de Nuremberg » étant donné le montant de son cachet. Puis, il a finalement assumé sa participation, estimant que Vladimir Poutine pouvait de toute façon appuyer à tout moment sur le bouton rouge et nous administrer à tous une 4e dose fatale. « D’ici deux semaines, un petit chauve botoxé va mettre un sérieux coup de boost au réchauffement climatique », alors on n’est plus à ça près. Surtout, il a provoqué l’hilarité générale en imitant Philippe de Villiers.
Viennent ensuite les politiques. Le boss de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune, demande à la salle de ne pas huer ceux qui n’ont pas sa préférence, et annonce la venue de Marlène Schiappa. Vu l’ambiance, il craint en réalité que la candidate LR prévue plus tard ne subisse une bronca. Mais c’est la progressiste Marlène Schiappa qui a donc la lourde tache de passer en premier. Et malgré les appels répétés de Lejeune à respecter ceux qui ont le courage de venir échanger avec une salle défavorable, elle ne peut empêcher des rires railleurs d’une bonne partie de l’assistance, notamment quand elle évoque la pandémie de Covid-19 comme explication au faible taux de reconduites effectives aux frontières de l’exécutif… Ensuite, toute la salle se lève lorsqu’entre en scène Marion Maréchal, qui est interrogée par Raphaël Stainville. Le candidat qu’elle soutient évoque depuis quelques jours la création d’un ministère de la « remigration » ? L’ancienne députée du Vaucluse ne voit pas où est le problème : pourquoi les Français aiment-ils tant la polémique ? Elle tape d’ailleurs fort sur l’immigration, reprochant à Emmanuel Macron d’avoir constitué un stock record de 3,5 millions de visas sous son mandat. Elle estime donc qu’on peut bien parler de ministère de la « remigration » quand on entend bouter hors de France un million d’étrangers en situation irrégulière lors d’un hypothétique mandat Zemmour. Très à l’aise sur tous les sujets évoqués, la revenante reproche au président Macron de « dépolitiser » la politique. Selon elle, le président sortant est un technocrate qui contourne la vie politique française traditionnelle. Elle en veut pour preuve le scandale McKinsey, ce cabinet de conseil en stratégie appelé à la rescousse par l’exécutif pour gérer la vaccination ou organiser le grand débat avec les gilets jaunes. Comme l’entreprise est dirigée par le fils du président du Conseil constitutionnel, lequel n’a pas levé le petit doigt contre les mesures sanitaires, il y a même « un parfum de scandale d’Etat » estiment Maréchal et Stainville.
Pécresse trouve trois points d’accord avec les lecteurs de Valeurs actuelles
A 21h55, c’est au tour de Valérie Pécresse. La candidate LR a bien du mérite, car la salle lui est très défavorable, même si ses soutiens plutôt réunis à droite de l’espace réservé à la presse l’encouragent. Quand elle dit qu’elle propose un « programme de rupture » avec Emmanuel Macron, la salle s’esclaffe. Quand on lui demande si elle appellera à voter pour le président sortant si elle n’est pas présente au second tour, elle refuse de répondre. Elle tente à un moment de rediriger l’hostilité de la salle contre Eric Woerth, déserteur qui a rejoint Macron. « Moi j’ai été pour lui [pour son élection] à Senlis, lui n’est pas là pour moi » se lamente-t-elle. A deux reprises, elle dit « chut » à la salle, mais ne se laisse pas intimider et poursuit son argumentation. Elle demande à l’assistance querelleuse si la courtoisie fait bien partie de ses « valeurs » comme elle le pensait. Et affirme finalement qu’elle a au moins trois points d’accord avec ces détracteurs qui ne voteront pas pour elle : comme la salle elle estime qu’Emmanuel Macron doit partir, comme la salle elle estime que la situation actuelle de la France n’est pas tenable, et comme la salle elle ne croit pas aux sondages actuels…
À 22h25, Eric Zemmour arrive telle une rock star sur une chanson des Rolling Stones, son groupe favori. Il n’a pas le temps d’entamer une réponse concernant la fameuse « remigration » qu’une Femen tente de s’approcher de lui. Elle est écartée par la sécurité, sécurité qui semble d’ailleurs particulièrement sur le qui-vive pendant toute l’intervention du journaliste du Figaro et de CNews, qui est questionné par Geoffroy Lejeune. L’équipe de campagne du candidat a demandé à ce dernier un entretien « intimiste ». Le public sera servi : Eric Zemmour confiera son souvenir le plus marquant de cette folle campagne entamée en septembre (c’est les Français qui dans ses meetings l’implorent de « les sauver ») et évoquera ensuite longuement son rapport au christianisme. La religion catholique a selon lui fait la France, et il révèle avoir pleuré à 14 ans à la lecture de Blaise Pascal. Pas forcément inintéressant, mais reconnaissons que les questions n’étaient pas non plus trop compliquées pour le candidat de « Reconquête ».
Le Pen grand remplacée par Zemmour: ce n’est pas dit
Eric Ciotti puis Jordan Bardella termineront la soirée, face au journaliste Tugdual Denis. Le premier a de nouveau récité toutes ses bonnes recettes qui lui avaient permis de finir en première position au premier tour du Congrès des LR. Et invoqué une longue filiation politique pour justifier son soutien à la candidate LR.
Le second, qui prend la parole à 23h15 dans une salle clairsemée – sur ma gauche les zemmouriens sont partis, sur ma droite une bonne partie des soutiens de Pécresse également – refuse comme Marine Le Pen de se livrer à cette vaine bataille de à qui sera le plus conservateur. Voiture-balai de fin de soirée, le président par intérim du RN rappelle que peu de choses séparent les lepénistes des zemmouriens, et a même des mots sympathiques pour les pécressistes encore présents. Et si en renommant le Front National en Rassemblement national, les lepénistes avaient vraiment voulu rassembler, finalement ? Bardella sait en tout cas que Schiappa exceptée, de tous les participants, c’est sa candidate qui demeure actuellement la mieux placée dans les sondages. Et comme ce n’était pas lui la star de la soirée, cela doit tout de même être bien réconfortant.
«Tropique de la violence», film de Manuel Shapira, adapté du roman à succès de Nathacha Appanah, dresse un portrait de notre 101ème département.
Moïse élevé par Marie : si les prénoms ont un sens, ici pas la peine d’appuyer le trait. Un garçon Mahorais (c’est ainsi qu’on appelle les habitants de Mayotte), enfant abandonné, voué à la clandestinité, a été élevé avec amour par une femme blanche (Céline Sallette).
Mais Marie fait un AVC et se fracasse le crâne en tombant sur le carrelage. Paniqué à l’idée qu’on l’accuse d’assassinat, Moïse s’enfuit. Au cœur du bidonville où il a trouvé refuge, il devient enfant-esclave d’une bande de voyous qui, sous la coupe de Bruce, un jeune chef de clan névrosé, ne vit que de larcins et d’agressions. Entre eux, ces garçons ne parlent que le dialecte Shimaoré. D’ailleurs, dixit le dossier de presse, c’est Fazal, un local analphabète qui, endossant en acteur occasionnel le rôle de Bruce, aura appris grâce à ce tournage à lire et à écrire le français.
Sur un scénario co-écrit avec l’autrice et réalisatrice Delphine de Vigan à partir du roman éponyme de la Mauricienne paru en 2016 chez Gallimard, le film du comédien et cinéaste Manuel Shapira n’a, d’une fiction, que les apparences. De fait, nous sommes à Mayotte, 374 km2, devenu comme l’on sait le 31 mars 2011 notre 101ème département. Ile-de-France mise à part, l’archipel est le plus dense de… l’Hexagone. Et le plus pauvre, de loin : en comparaison, la Seine Saint-Denis est un Eden. En dix ans, la population de Mayotte est passée de 200 000 à 300 000 habitants recensés – chiffre probablement sous-évalué compte-tenu du nombre d’immigrants qui peuplent les deux îles principales, Mahoré (dite Grande-Terre) et Pamanzi (dite Petite-Terre), la plupart venus des Comores voisines : 30% de la population y est clandestine ! Et Kaweni peut s’enorgueillir de constituer le plus vaste bidonville de notre pays !
Sommes-nous bien en France ? Il semblerait. Marine Le Pen, en décembre dernier, y a fait un saut. Elle y a sans doute vu la misère. Mais sûrement pas le régime de terreur qui y sévit. A cet égard, « Tropique de la violence » ne donne pas dans l’édulcoration, c’est le moins qu’on puisse dire. Hébété, notre petit Moïse sera finalement recueilli par Stéphane, un éducateur, à la tête d’une secourable ONG baptisée « Les enfants de Mayotte » à l’effigie de laquelle le photogénique comédien Dali Benssalah arbore de seyants tee-shirt bleu marine. Mal lui en prend. Poursuivis par la horde, le mouflet et son protecteur n’ont pas franchement leur destin en main : l’épilogue le laissera très cruellement pressentir. Mayotte, territoire oublié de la République…
(c) Tandem Films
Tropique de la violence. Film de Manuel Schapira. France, couleur, 2021. Durée : 1h32. En salles le 23 mars.
« Un visiteur inattendu » d’Agatha Christie mis en scène par Frédérique Lazarini trouble l’Artistic Théâtre de la rue Richard Lenoir
Le cinéma est-il toujours cet art du divertissement ? Le transport vers une évasion garantie ? Le carburant nécessaire à notre imaginaire à la peine ? On s’y ennuie souvent pour répondre favorablement à cette triple interrogation. Que de voyages en deuxième classe, assommants et vains, avons-nous été obligés de supporter dans les fauteuils rouges des salles obscures, ces derniers mois ! Parfois, le public sort exténué de ces ballotages incessants, entre la pauvreté du dialogue et la frénésie d’action, entre la pesanteur du propos et l’absence de justesse ; le ridicule des gestes apprêtés et le détestable entre-soi sonnent aujourd’hui terriblement faux.
Dans sa volonté démonstrative, le cinéma a perdu depuis longtemps la bataille de l’émotion sincère. Nous sommes las de ces mascarades et de ces injonctions. Il faut être généreux et insatisfait de soi-même pour toucher la vérité d’un personnage, sinon on le trahit indubitablement. Le cinéma est trop enfiévré par sa puissance pour incarner sans grossir le trait, pour extraire le spectateur de son quotidien sans faire usage d’artifices indignes. Et notre époque n’est guère aimable avec son prochain, elle est bavarde et sentencieuse. Comme si le septième art était devenu incapable de percer les mystères de l’âme humaine, du moins s’en approcher à pas feutrés.
Fausses pistes et galerie de mauvaises pensées
En ces temps de crise, le spectateur aspire donc à fuir l’actualité, à s’autoriser une échappatoire, prendre un chemin vicinal et oublier durant une heure et demie le fracas du monde. Ne plus penser à la pandémie, à la guerre et aux candidats, partir ailleurs, goûter une autre atmosphère, humer une terre nouvelle, par exemple, celle de la campagne anglaise balayée par des vents violents, une nuit opaque quand un inconnu vient toquer à la porte de votre bâtisse. Le crime peut alors commencer à dérouler son intrigue, ses fausses pistes et sa galerie de mauvaises pensées. Le théâtre, avec sa vieille pelisse rapiécée de toutes parts, réussit encore cet exploit-là : feindre la réalité pour mieux la saisir, perturber le spectateur et l’amuser, le faire monter dans le grand huit des sentiments contradictoires. Qui a tué le détestable Mr Warwick ? La reine du trouble intérieur et du meurtre ménager vient encore de frapper, cette fois-ci, dans le XIème arrondissement. Elle est pourtant morte depuis 1976. Agatha Christie nous donne rendez-vous à l’Artistic Théâtre de la rue Richard Lenoir dans une pièce mise en scène par Frédérique Lazarini et scénographiée par François Cabanat. « Un visiteur inattendu », œuvre de la prolixe romancière anglaise, a été écrite en 1958. Elle n’a rien perdu de son humeur assassine et de son romantisme ébréché.
Lazarini a construit cette adaptation en s’appuyant sur la version française de Sylvie Perez et Gérald Sibleyras, les Smith & Wesson de l’écriture policière. Ces deux-là sont bien plus que des traducteurs, ils sont passés maîtres dans la tension dramatique. Ce sont d’admirables diffuseurs d’ambiance équivoque. À dire vrai, je me rendais ce soir-là au théâtre, avec l’entrain d’un futur électeur à la présidentielle. Après avoir effectué trois changements de métro, je marchais sur le trottoir, il pleuvait mollement sur la capitale, même les sirènes des voitures de Police traversant la Place de la République manquaient de vocalises. Je n’étais vraiment pas au meilleur de ma forme psychologique. Je pensais déjà aux lointaines vacances d’été et aux tarifs démesurément bas de mes piges.
Marion Duhamel
Atmosphère poisseuse
Je me suis installé, comme à mon habitude, au fond et sur le côté droit, en bête traquée. Et j’ai oublié ma léthargie ambiante au premier coup de feu. D’abord, il y a cette lumière pesante et immédiatement après cette atmosphère poisseuse qui s’installe dans la salle, s’infiltre en vous, par des bruits extérieurs et un ton délicieusement vintage. Le crime peut alors tisser sa toile d’araignée. La réussite de cette pièce qui est prolongée jusqu’au 30 avril tient à son mouvement de balancier perpétuel qui met à mal chaque certitude acquise. Agatha nous immerge dans une riche famille dysfonctionnelle qui a la haine en héritage. Tout le monde est coupable à un moment ou un autre.
Cette virtuosité-là, haletante et rieuse, déchirante tout en conservant une sobriété dans les éclats, nous est transmise par une troupe de professionnels attentifs. D’excellents comédiens qui jouent leur partition sans dériver, sans pervertir le texte, sans le boursoufler. Dans ce thriller à tiroirs, Pablo Cherrey-Iturralde (Jean Warwick) est saisissant de versatilité, Cédric Colas (Michael Stocker) est un bon samaritain inquiétant, Antoine Courtray (Henry Gove) incarne un infirmier torve semblant sortir d’un épisode du Prisonnier, Stéphane Fiévet (L’inspecteur Thomas) se prend pour un commissaire Bourrel à la sauce Worcestershire, Emmanuelle Galabru (Mlle Bennett) sait mieux que personne filtrer une douceur légèrement amère derrière une apparente froideur, Françoise Pavy (Mme Warwick) est une mère époustouflante par sa présence scénique et Robert Plagnol (Julian Farrar) donne à cet homme politique fat une rigueur déboussolée. Et puis, il y a Sarah Biasini (Laura Warwick), la veuve désirable et perdue, dont chaque mot prononcé vient réveiller notre torpeur.
Tous les partis sont frappés par la démagogie communautaire, même le RN, mais c’est indiscutablement à gauche que les dérives islamophiles sont les plus graves.
Municipales de 2020, stupéfaction à Vénissieux (Rhône). Yves Blein, candidat LREM à la mairie, ancien député PS, ex-patron de la très laïque Fédération Léo-Lagrange, noue entre les deux tours une alliance totalement contre nature avec la liste emmenée par un certain Yalcin Ayvali. Ce dernier était candidat aux législatives 2017 sous l’étiquette du Parti Égalité Justice, ouvertement pro-Erdogan, partisan d’un moratoire sur la laïcité… Yves Blein voulait prendre la ville aux communistes, il était prêt à s’allier à des islamistes pour y arriver. Il a finalement perdu face à la maire sortante, Michèle Picard. Quant à Yalcin Ayvali, au bout de quelques mois, il a quitté un groupe d’opposition de centre gauche avec lequel il n’avait aucune affinité réelle, pour siéger en indépendant. Fin de l’histoire.
Fait assez rare pour être souligné, Yves Blein a assumé le caractère opportuniste de son alliance. D’ordinaire, les élus ont le communautarisme discret, en particulier lorsqu’ils sont au Rassemblement national. « Stéphane Ravier est devenu maire du 7e arrondissement de Marseille en soignant l’électorat comorien des quartiers nord, explique un haut fonctionnaire des Bouches-du-Rhône. À sa décharge, c’était une posture défensive. Le PS local, à commencer par Samia Ghali, joue sans retenue la carte du vote maghrébin. Ravier en a tiré les conséquences. Il a exploité dans sa circonscription le ressentiment que se vouent les Maghrébins et les Comoriens. »
Idem à Perpignan. Le RN a conquis en 2020 sa première ville de plus de 100 000 habitants sur fond de vote communautaire quasiment institutionnalisé. La Fondation Jean-Jaurès a procédé à un examen minutieux des votes à Perpignan, bureau par bureau, dans une étude publiée en 2014[1]. Les Gitans, facilement identifiables sur les listes électorales par leurs noms de famille, se mobilisent peu pour la présidentielle ou les législatives (sans parler des européennes), mais beaucoup pour les municipales. Pragmatiques, ils ont la réputation de voter pour le mieux-disant en termes de promesses de logements et d’emplois. En 2020, le quartier gitan Saint-Jacques a voté Louis Aliot. Cela n’a pas été le seul déterminant de la victoire du candidat RN. De l’avis même de ses opposants, il a fait une bonne campagne et il a rassuré l’électorat modéré. Néanmoins, dans un contexte de faible participation (52,7 % d’abstention), quelques centaines de voix gitanes ont compté.
M’hammed Henniche
D’une manière générale, il est rare de trouver des communes où le vote communautaire est assez massif pour garantir la victoire. Les musulmans, puisqu’il s’agit d’eux dans la majorité écrasante des cas, ne votent pas forcément beaucoup (34 % de participation seulement au premier tour des municipales de Trappes en 2020). Par ailleurs, ils ne votent pas forcément non plus comme un seul homme. En résumé, dans la plupart des cas, ils constituent plutôt une force d’appoint. Ou plus exactement, des « entrepreneurs identitaires » les présentent ainsi, en s’arrogeant une représentativité et un pouvoir de mobilisation difficilement vérifiable. Longtemps dirigeants de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis (UAM), M’hammed Henniche et Hassen Farsadou étaient passés maîtres dans l’art de jouer les faiseurs de rois. Farsadou se vantait de faire et défaire les maires d’Aulnay-sous-Bois. À l’écouter, le PS Gérard Ségura et l’UMP-LR Bruno Beschizza auraient été élus grâce à lui, respectivement en 2008 et 2014. Difficile à vérifier. En revanche, il ne fait aucun doute que les municipales de 2008 ont été favorables à la gauche sur l’ensemble du territoire, et celles de 2014, très favorables à la droite. L’alternance à Aulnay s’inscrivait dans une tendance nationale, peut-être amplifiée par le soutien du leader communautaire.
Qui manipule qui ?
La ville de Denain, dans le Nord, offre une illustration plus convaincante de l’efficacité réelle du clientélisme. En 2020, la maire PS Anne-Lise Dufour-Tonini a été réélue dès le premier tour. Elle bénéficiait du soutien appuyé du clan Iquioussen, emmené par l’iman frériste Hassan Iquioussen, installé dans le secteur. Son fils Soufiane, qui travaillait pour le centre communal d’action sociale de Denain, a fait campagne activement pour Anne-Lise Dufour-Tonini. Un indice suggère qu’il a été efficace. Entre 2014 et 2020, le nombre d’inscrits sur les listes électorales à Denain a augmenté de 668 électeurs, alors que dans le même temps, la population de la ville diminuait à peu près dans des proportions identiques, passant de 20 500 à 19 900 habitants. Moins d’habitants et plus d’électeurs, c’est inhabituel… Soufiane Iquioussen et ses amis seraient allés chercher les non-inscrits un par un, selon différents observateurs locaux. En échange, Soufiane se voyait déjà directeur de cabinet, avec comme premier adjoint à la mairie son fidèle ami Youssouf Feddal.
C’est à ce stade que l’histoire devient particulièrement savoureuse : en définitive, les deux jeunes gens n’ont rien obtenu. Après les élections, la maire les a écartés sans ménagement. Soufiane a quitté le centre communal d’action sociale, plus ou moins de son plein gré, et Youssouf s’est vu retirer sa délégation, en octobre 2021. Qui a instrumentalisé l’autre, en définitive ? Hassan Iquioussen, dans la droite ligne des Frères musulmans, a théorisé dans un prêche disponible en ligne[2] la nécessité de s’engager dans des partis, peu importe lesquels, pour faire triompher l’islam. Il a peut-être sous-estimé le niveau des élus de notre vieille République. Les islamistes qui tentent de monnayer leur influence réelle ou présumée descendent dans une arène où les promesses non tenues, les retournements d’alliance et les doubles discours sont la règle.
En matière de double discours, le député de l’Ain et président du groupe LR à l’Assemblée, Damien Abad, est un cas d’école. À l’échelle nationale, il ne manque jamais une occasion de tonner contre l’islamisme. « Assez de renoncement, assez de résignation et de capitulations coupables ! lançait-il à Jean Castex dans l’hémicycle, juste après la mort de Samuel Paty. La République coupable, c’est la République qui abdique et qui, au final, laisse passer les islamistes. » À l’échelon local, c’est différent, en particulier vis-à-vis de Millî Görüs. Le mouvement turc ne décapite pas les enseignants. Il est pacifique, mais il est aussi porteur d’une vision très conservatrice de l’islam, ce qui ne semble pas du tout gêner Damien Abad dans sa circonscription. Le député fait partie de ceux qui préfèrent « calmer le jeu » lorsque Millî Görüs est attaquée, écrivait La Voix de l’Ain dans un article du 18 mars 2021. L’hebdomadaire régional pointait les inquiétudes suscitées par la montée en puissance de l’organisation dans le département, où vit une importante communauté turque. Électoraliste, Damien Abad ? Sans aucun doute. Aucun élu n’a vocation à insulter ses électeurs. Reste à savoir si le député est sincère lorsqu’il dénonce l’islamisme en général ou minore celui de Millî Görüs en particulier.
L’énigme Mélenchon
La question de la sincérité se pose avec une acuité toute particulière pour Jean-Luc Mélenchon. Quelles sont ses convictions profondes ? Franc-maçon et laïc revendiqué jusqu’en 2017, on le retrouve deux ans plus tard, le 11 novembre 2019, à la marche « Stop à l’islamophobie », organisée, entre autres, par le Collectif contre l’islamophobie en France, qui sera dissous par le ministère de l’Intérieur pour propagande islamiste. Le député des Bouches-du-Rhône se trouve mêlé ce jour-là à des participants qui scandent « Allahou akbar ». Lors d’un débat en ligne le 29 novembre 2021 sur le réseau social Twitch, le leader de la France insoumise a été qualifié de « butin de guerre » par Houria Bouteldja, militante du Parti des indigènes de la République (PIR). « Laïcard de dingue » il y a quelques années, Jean-Luc Mélenchon fait désormais figure, selon elle, d’allié de l’islam politique. Ce n’est pas un mystère, La France insoumise cultive les voix des cités, elle drague les « quartiers » depuis 2017. Éric Coquerel et Danièle Obono ont persuadé leur chef que les 600 000 voix qui lui ont manqué pour atteindre le second tour de la dernière présidentielle se trouvent dans des bureaux de vote à majorité ou à forte minorité musulmane.
Trouver les mots pour leur parler reste néanmoins un exercice délicat, car le risque est grand de perdre chez les laïcs les voix que l’on gagne chez les croyants. Au sein de LFI, la surenchère islamophile n’a jamais fait consensus. Très proche de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou « ne peut pas saquer » les indigénistes, explique un cadre LFI. Conseiller de Jean-Luc Mélenchon pour les questions internationales, Georges Kuzmanovic a pris ses distances avec le parti en 2018 pour divergence de vues sur les questions européennes et sur le communautarisme. À l’échelon local, des militants ont également renâclé. À Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), les Insoumis étaient plutôt du côté de la probité républicaine, face au maire PCF Philippe Bouyssou, prêt à d’étranges alliances pour garder sa commune. Son adjoint au commerce et à l’économie se nomme Atef Rhouma. Tête de file du groupuscule Convergence citoyenne ivryenne (CCI), ce dernier est l’auteur d’une intervention d’anthologie en conseil municipal, cinq jours après les attentats du 13 novembre 2015. Il avait déclaré que « Daech n’attaque pas nos valeurs, notre culture ou notre goût de la fête », mais « attaque la France parce que la France l’attaque et participe à la mort de centaines de milliers de civils ». Philippe Bouyssou ne lui a jamais retiré sa confiance, considérant que Rhouma est un bon relais chez les électeurs musulmans.
EELV, prochain maillon faible?
Même schéma à Roubaix, où la section locale des Insoumis a fait exploser une union laborieusement négociée avec EELV pour les départementales de 2020. Motif, Ali Rahni, le candidat unique choisi par les Verts était, à leurs yeux, trop amical avec des islamistes. Il ne cachait pas son admiration pour Tariq Ramadan, qu’il avait d’ailleurs invité dans une radio associative locale, où il était animateur bénévole.
Le clientélisme de LFI est souvent moqué, mais il n’est pas du tout impossible que ce soit EELV qui devienne dans les mois ou les années qui viennent le courtisan le plus assidu du vote musulman. Fait révélateur, fin février, le maire de Grenoble, Éric Piolle, s’est déclaré en faveur des Hijabeuses. Il est pourtant mieux placé que personne pour savoir qu’elles sont groupusculaires, animées par des arrière-pensées de propagande. Le collectif à l’origine de l’opération hijab dans le foot se nomme Alliance citoyenne. Il était déjà derrière les opérations burkini dans les piscines grenobloises en 2019 et 2021. Pendant deux ans, Éric Piolle a décliné leur demande de modification du règlement des piscines municipales. La masse des électeurs ne semble pas lui en avoir tenu rigueur. Il a été confortablement réélu en 2020.
Burkini ou hijab, dans les deux cas, la demande spontanée est très faible. Des dizaines de milliers de musulmanes se baignent et font du sport en tenue standard chaque jour en France. Le problème qui se pose aux élus de gauche et d’extrême gauche est que des sujets objectivement dérisoires comme le burkini sont devenus des marqueurs idéologiques dans la sphère militante. Ils en sont arrivés à un stade où le clientélisme ne vise plus à séduire des électeurs, mais des associations qui les aideront, espèrent-ils, à séduire les électeurs ! C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le soutien très appuyé de Sandrine Rousseau à la fondatrice du Front des mères. « Je veux que Fatima Ouassak soit à l’Assemblée », déclarait en novembre 2021 la présidente du conseil politique du candidat écologiste Yannick Jadot. L’association autoproclamée de défense des parents d’élèves « racisés » de Fatima Ouassak n’a jamais réussi la moindre mobilisation de masse mais localement, à Bagnolet ou à Rennes, le soutien du Front des mères peut peser. Sur fond d’abstention croissante et d’érosion de la base électorale, le moindre réservoir de voix compte pour prendre le dessus à gauche, ce qui ouvre un boulevard au clientélisme.
[1] « Perpignan, une ville avant le Front national », 2014.
[2] « L’islam et la politique », janvier 2014, sur YouTube.
Madrid sort de sa neutralité autour du Sahara occidental, au risque de se fâcher avec l’Algérie dont l’Occident jalouse le gaz. Analyses.
Le 18 mars, le gouvernement espagnol a accompli un acte inattendu en déclarant que le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental était « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » qui oppose Rabat à Alger depuis 1976. Désireux de mettre un terme à la crise qui opposait les deux pays depuis avril 2021, l’ancien colonisateur rejoint la France et l’Allemagne dans le camp des soutiens à la solution marocaine.
L’Algérie isolée diplomatiquement
Cette décision, qui fâche Alger et qui risque d’ouvrir une crise énergétique entre les deux pays (l’Algérie fournit un quart du gaz consommé par l’Espagne), est un jalon dans la course au leadership régional que se livrent les deux « frères ennemis » maghrébins. Elle donne un nouvel avantage au Maroc après la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par les États-Unis dans les derniers jours du mandat de Donald Trump… et que Jo Biden s’est gardé de remettre en cause. Et elle contribue à isoler encore un peu plus l’Algérie, dont les relations sont rugueuses, chaotiques ou difficiles avec beaucoup de pays occidentaux (à commencer par la France) mais qui ne peut non plus rallier franchement le camp anti-occidental si elle veut se poser en alternative au gaz russe dans les mois et les années à venir. Coincé entre le risque de froisser Moscou et le besoin de profiter de l’aubaine pour accroître sa rente énergétique, Alger dispose d’une marge de manœuvre des plus étroites.
Mais si la décision espagnole a d’indéniables effets sur le rapport de force régional, elle nous donne à réfléchir à nous autres Occidentaux, de manière plus large et plus profonde, par sa contemporanéité même avec le conflit ukrainien. Car l’agression russe donne une importance renouvelée à la question des alliances : non seulement dans le présent immédiat, avec l’OTAN qui a retrouvé sa valeur et son sens aux yeux de beaucoup qui s’interrogeaient (y compris à ceux de celui qui la disait naguère en état de « mort cérébrale »…), mais pour l’avenir, tant on constate que la multipolarité vantée par les mêmes ces dernières années signifie au vrai désordre et fragmentation du monde, sur fond d’affrontement de blocs. Si, bel et bien, c’est une nouvelle « guerre froide » qui prend forme dans les combats en Ukraine, chacun sera sommé de choisir son camp et les systèmes d’alliances redeviendront cruciaux.
Le Maroc, une vigie précieuse sur des mondes en ébullition
Et il convient d’y réfléchir sérieusement car l’Occident a besoin d’alliés. De l’Indopacifique à la Méditerranée, en passant par le Moyen-Orient, une « internationale des bonnes volontés » doit s’élever contre l’alliance, informelle mais réelle, des puissances agressives et revanchardes. Des initiatives existent déjà. C’est le cas du Quad dans la région indopacifique, alliance entre quatre pays (Japon, États-Unis, Australie et Inde) qui devient un acteur incontournable face à la Chine. C’est le sens des accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis et prolongé par l’annonce en décembre de la même année d’un accord de normalisation diplomatique entre Israël et le Maroc.
Sur notre flanc sud, le Maroc justement devra tenir une place singulière. C’est ce que fait l’Espagne à travers la décision qu’elle a prise sur le Sahara occidental. Seul pays stable du Maghreb et des rivages de l’immense océan sahélo-saharien, il constitue une vigie incontournable sur des mondes en ébullition, traversés de tensions et de menaces, et dont nous sommes en cours d’évincement. Une vigie et un bastion, car le pays voit converger vers lui plusieurs arcs de crise. A l’Est de la Méditerranée, le Moyen-Orient reste une poudrière et son éventuelle déflagration aurait d’importants effets au Maghreb et dans le bassin occidental de la Méditerranée. Déjà, la Libye est devenue un condominium russo-turc aux portes de l’Europe et la Tunisie s’enfonce dans la crise politique. Quant à l’Algérie, l’immobilisme ne saurait occulter l’usure du système politique. Sur ses frontières méridionales, le Maroc est confronté aux risques et aux menaces de la zone sahélo-saharienne, zone de tous les dangers où aucune solution politique ni locale, ni régionale n’émerge face au terrorisme islamique et à la décomposition politique.
Renforçons notre entente avec le Maroc
Dans la profondeur du continent africain, la forte croissance démographique, la fragilité des structures étatiques et l’impéritie de bien des dirigeants se conjuguent pour alimenter une immigration grandissante vers le Maghreb, avant de franchir la Méditerranée et de gagner la Vieille Europe. Bien sûr, la question migratoire peut être sujet de différends et même de vives tensions, comme on l’a vu entre l’Espagne et le Maroc au printemps 2021. Il convient de tenir un langage ferme et clair sur ce point (les pays du sud savent qu’il s’agit là de l’une de nos grandes fragilités). Mais il faut voir aussi comment la monarchie chérifienne, vaille que vaille, s’emploie à renforcer ses frontières, freinant ainsi la remontée vers le nord des migrants subsahariens.
Ce rapide tour d’horizon montre un fait nouveau pour nous autres Européens : l’accession du Maroc au rang de première puissance régionale. Cela change notre manière d’appréhender le pays. Dans un système d’alliances occidentales à rebâtir et à raffermir, cela multiplie les potentialités d’une entente renforcée avec lui.
De nos jours, de nombreuses comédiennes déversent des torrents de larmes sur les réseaux sociaux, surtout dans le sillage du mouvement #MeToo. Ce genre lacrymal vient de recevoir un nouveau souffle grâce à l’actrice Thandiwe Newton.
Dans une interview à l’agence Associated Press, début février, elle fond en larmes en s’excusant d’avoir « volé » des rôles à des actrices dont la peau était plus noire que la sienne. D’un père anglais et d’une mère zimbabwéenne, Newton regrette de ne pas être « assez noire ». L’occasion de cette effusion est la promotion de son dernier film, God’s Country, où elle endosse le rôle d’une jeune femme « racisée » faisant face à deux chasseurs blancs qui pénètrent sans permission sur sa propriété. Le film ne manque pas de vertu « inclusive », puisqu’il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle de James Lee Burke où le personnage que joue Newton est un homme blanc âgé.
Non contente de s’excuser d’avoir usurpé des rôles à de vraies Noires, elle se lance dans une tirade où elle s’accuse de leur avoir volé « leur travail », « leur vérité » et « leurs hommes ». La référence aux hommes est particulièrement curieuse, étant donné que Newton, 48 ans, est mariée depuis 26 ans avec Ol Parker, un metteur en scène parfaitement blanc. Thandiwe Newton, qui se faisait appeler Thandie avant d’imposer la version plus africaine de son prénom, n’est pas à son coup d’essai. Dans une interview au magazine Vulture, en 2018, elle a déjà éclaté en sanglots en s’excusant d’avoir présenté une image trop caricaturale des Noires dans ses rôles précédents. Sa nouvelle crise de pleurs n’a suscité que des réactions consternées de la part des internautes qui l’ont trouvée honteusement insincère et condescendante.
Désormais, Hollywood devra mesurer le taux de pigmentation des actrices pour l’ajuster aux rôles qu’on leur propose. Ce sera la seule façon d’assécher ce torrent de larmes de crocodile.
Alors que la présidentielle française devrait voir s’affronter progressistes et conservateurs dans quelques jours, Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard publient leur Dictionnaire du progressisme, réjouissant recueil d’idées politiques sur ce courant politique impitoyable qui pourrait noyer l’ancien monde.
Un carré rouge, des titres blancs et de la somptueuse police : les éditions du Cerf nous offrent avec le Dictionnaire du progressisme un nouveau catalogue de concepts.
Troisième et dernier opus d’une série, il suit le Dictionnaire du populisme et le Dictionnairedu conservatisme, déjà dirigés par les universitaires Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard. On retrouve des noms connus comme Remi Brague, Stéphane Courtois, Michel Maffesoli, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff ou Arnaud Teyssier. Plusieurs dizaines de contributeurs et plusieurs centaines d’entrées nous sont offertes, pour une variété de thèmes politiques, juridiques, philosophiques, littéraires, patrimoniaux et parfois même badins par lesquels les initiateurs du projet ont voulu donner un peu de chair à leur histoire des idées politiques.
Un phénomène difficile à appréhender
Le progressisme est un phénomène polymorphe et donc difficile à appréhender. Pour en saisir l’unité et la diversité, 1232 pages et 260 notices ne sont pas de trop : des penseurs, des concepts, quelques lieux où souffle l’esprit progressiste comme la Californie ou les fermes des mille-vaches.
Le progressisme se niche aussi où on ne l’attend pas forcément : dans les romans, dans des « fêtes » ou même chez les sorcières. On comprend, en lisant ce dictionnaire, que les progressistes sont de tous les partis, de toutes les coteries, de tous les pays. Qu’ont-ils de commun ? Souvent une ambition partagée : faire de la croissance économique un aspect central de leur projet politique. Et aussi la ferme conviction que cette croissance économique sera accompagnée d’un perfectionnement moral des sociétés et de l’humain.
Le progrès est polysémique. Nos représentations l’associent souvent aux perspectives d’abondance liées à la civilisation industrielle, alors que d’Aristote à Rousseau, la ressource avait jusqu’alors été pensée comme rare. A partir du XVIIIe, l’Europe prend du ventre. Gavés, les humains se mettent à espérer : ils cherchent à perfectionner leur cadre de vie, modifier leur environnement, maitriser les phénomènes naturels et même sociaux. Ils font des plans, écrivent des méthodes, lancent des promesses à la mer, dans la lignée de Saint-Juste qui définissait le bonheur « comme une idée neuve en Europe ».
Les Pangloss et les cassandres
Il y a ceux qui croient au progrès, et puis il y a ceux qui n’y croient pas. Il y a ceux qui comme le président de la République pensent « à la France de leurs enfants » et ceux qui regrettent la France de leur enfance. Ceux qui rêvent d’un futur nécessaire, désirable, enchanteur, plein de promesses et ceux qui invoquent l’empire des réalités ou répondent simplement aux rêveurs béats : « attention… ». Les Pangloss et les cassandres. Les progressistes et les conservateurs.
Ce duo structure déjà la vie politique américaine depuis les années 1960 – où les démocrates représentent une gauche fort peu socialiste qui cartonne surtout auprès de la classe supérieure des grandes métropoles, sièges de l’aristocratie financière. Par contagion culturelle, ce progressisme américain est devenu le nôtre. Le président de la République pourrait bien avoir inauguré en France ce nouveau clivage depuis 2017 – dépassant l’opposition droite et gauche dont les auteurs du dictionnaire constatent la désuétude. Avec l’entrée Macron, rédigée par Frédéric Rouvillois, le lecteur découvrira qu’il existe en réalité bien une pensée marconiste, notamment inspirée par les idées libérales et saint-simoniennes.
Le progressisme nous vient cependant de bien plus loin. Déjà au XVIIIe, l’abbé de Saint-Pierre imaginait un projet de paix perpétuelle. Il y a aussi des cosmogonies géopolitiques chez Emmanuel Kant : les hommes seraient assez adultes pour gérer leurs conflits avec raison et assurer les conditions d’une belle harmonie. Les hommes observaient déjà en outre certains progrès matériels : dans les méthodes de production, dans l’organisation, l’ingénierie… et pensaient alors que ce progrès conduirait mécaniquement au progrès moral et intellectuel des sociétés.
Les prophéties sont dangereuses pour les prophètes. Chez les progressistes, la raison n’est pas toujours raisonnable. Elle est très imaginative et travaille même un peu du chapeau. Frédéric Rouvillois revient sur la notion d’utopie dont il est le spécialiste. « Identité de genre », « gnose »… Avec une infinie palette de couleurs, le progressisme affiche une volonté de substituer un monde imaginaire au monde réel.
Progresser à la vitesse des Lumières
Si le progressisme doit beaucoup au XVIIIe, en sciences politiques, la vitesse des lumières n’est pas toujours la plus rapide. Les héritiers de Voltaire et de Rousseau se trouvent aujourd’hui dépassés. L’emploi des mots de « république », de « démocratie », de « laïcité » et d’ « universalisme » est déjà jugé conservateur voire réactionnaire pour une nouvelle gauche venue d’outre-Atlantique. Le progressisme se renforce en s’épurant ! Technophilie oblige, il y a des progressistes rapides et des progressistes lents, des dantonistes et des robespierristes, des bolcheviks et des mencheviks.
Certains progressistes aimeraient aujourd’hui éteindre les Lumières. L’entrée « islamo-gauchiste » de Pierre-André Taguieff décrit les contours d’une nouvelle coalition entre la gauche ultra et l’islamisme et refait la petite histoire du syntagme dont il est lui-même le créateur. L’islamo-gauchisme s’est trouvé l’Occident comme ennemi fédérateur. Il est impie pour les islamistes, oppresseur ou patriarcal pour l’extrême-gauche ; et colonialiste pour tous deux. Il faut en tout cas l’abattre. Le progressiste n’est pas un animal tolérant. Il a toujours besoin d’ennemis. Il s’en trouve de bien inattendus. Les progressistes étendent constamment le domaine de la lutte : à la langue quand elle est sexiste, à la connaissance quand elle est coloniale, au sexe quand il est oppressé ou quand il est oppresseur… Avec son Manifeste du futurisme à la main, on apprend par exemple que Marinetti est parti croisade contre les pâtes. Le progressisme va donc jusqu’à la haine des traditions culinaires italiennes. L’entrée « Jean Fourastié » nous révèle l’itinéraire intellectuel d’un économiste du XXe enthousiaste devant la civilisation industrielle, à qui l’on doit l’expression de Trente glorieuses, finalement désabusé de voir que le formidable progrès matériel de l’après-guerre n’a pas forcément entrainé les progrès moraux attendus. On songe aussi à Tocqueville : la démocratie, en émancipant le peuple, nourrit inéluctablement une passion égalitaire moralement régressive. Tout progrès entraine un regret.
Les auteurs du dictionnaire, un brin désabusés eux aussi, viennent pour la plupart des courants conservateurs. Ils semblent faire la constatation qu’embarqués dans leur croisade contre l’essentialisme, certains progressistes semblent finalement avoir oublié d’être eux-mêmes. Aussi, les progressistes régressent. On les voit pris de peurs irrationnelles comme en l’an 1000 : un jour l’apocalypse climatique, le lendemain le cataclysme sanitaire. Dans le même temps, ce sont désormais les libéraux qui veulent tout interdire : la libre parole, le moteur diésel… jusqu’à la liberté d’aller et venir lors de la récente crise sanitaire. Laquelle a révélé un progressisme dans sa pureté de cristal : obsédé par le plan, le contrôle, la compréhension et la maitrise de tout phénomène, cherchant même à interdire la maladie et la mort. Nihil novo sub sole : le progressisme semble soumis à l’immortelle loi des cycles à laquelle il espérait échapper.
D’émancipateur, optimiste et contestataire, il est devenu en fin de course superstitieux, angoissé, répressif et, à sa façon, … conservateur !
L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.
L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.
À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.
14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999
L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.
Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.
Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».
L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.
De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».
Des Russes fréquemment provocateurs
Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.
En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…
Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.
Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.
La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN
Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?
Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).
La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.
Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.
Trois défis
La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées« en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »).Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.
Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.
Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.
L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.
Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.
Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.
Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.
[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.
[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.
Au moment où Boris Johnson multiplie les déclarations de soutien à l’Ukraine dans la tourmente, un nouveau scandale vient entacher la réputation de son gouvernement : une entreprise privée, à laquelle le ministère de l’Intérieur a sous-traité la gestion des visas, chercherait à exploiter les réfugiés en leur proposant des services accélérés payants [1].
Aux heures sombres de la matinée, Marioupol en flammes ressemblait à l’enfer sans couvercle. Des photos aériennes ont montré une ville pulvérisée au point d’être méconnaissable. Victime gémissante et ensanglantée, la pauvre Marioupol subit de plein fouet la furie brutale de la Russie, alors qu’elle s’apprête à entrer dans sa troisième semaine de bombardements.
À Kiev, la moitié des 3,5 millions d’habitants est portée disparue, sur le long chemin vers une autre vie. Les Ukrainiens s’attendent au pire, tandis que les soldats russes cherchent à atteindre les objectifs fixés par leur président, en dépit des nombreux problèmes techniques et logistiques rencontrés sur le terrain.
Dans le sud, des chiens sauvages errent parmi des cadavres éparpillés dans le centre de Mykolaiv, alors que la bataille pour la mer Noire s’engage. Partout, les gens fuient, laissant principalement leurs hommes pour lutter contre le despotisme. Plus de dix millions d’Ukrainiens sont désormais des réfugiés, à l’intérieur du pays ou à l’étranger.
Business as usual: les affaires sont les affaires
Pendant ce temps, à Londres, le ministère de l’Intérieur fait appel à une société privée pour traiter les demandes de visa. TLSContact, filiale du groupe français Teleperformance, ferait payer les réfugiés pour ses services. Cette société a obtenu un contrat de 100 millions de livres sterling pour gérer les centres de visas en Europe. Elle demande 38 euros pour photocopier des documents et 80 euros pour obtenir un rendez-vous en dehors des heures d’ouverture. En outre, le ministère de l’Intérieur semble proposer ses propres services payants, qui comprennent un forfait de 712.80 euros pour accélérer une demande.
Il y a également des « frais de rendez-vous » si tous les membres de la famille souhaitent être vus ensemble. La ministre de l’Intérieur, Priti Patel, doit maintenant répondre aux questions de la Commission des affaires intérieures sur les révélations du site OpenDemocracy. OpenDemocracy, une plateforme médiatique indépendante basée au Royaume-Uni qui cherche à « défier le pouvoir et à encourager le débat démocratique » dans le monde entier, dispose de preuves tangibles que la société a soutiré de l’argent aux personnes démunies et que la ministre de l’Intérieur a été avertie de ses méthodes.
Il a été affirmé au Parlement britannique que le centre de visa de TLSContact à Rzeszow, en Pologne, avait refusé des demandeurs qui avaient fait la queue pendant des heures dans des températures glaciales, en disant qu’il n’avait pas de créneaux disponibles avant la fin d’avril. « La secrétaire d’État peut-elle me dire pourquoi cette société est autorisée à profiter de la souffrance et de la misère des Ukrainiens en leur offrant la possibilité, s’ils effectuent des paiements supplémentaires, de voir leur dossier accéléré, et d’obtenir des rendez-vous plus rapidement ? » a demandé la députée travailliste, Diana Johnson, qui est la présidente de la Commission des affaires intérieures.
La ministre de l’intérieur du Royaume-Uni face aux preuves qui s’accumulent
Mme Patel a nié que les Ukrainiens aient été invités à payer, répondant : « En ce qui concerne les individus ukrainiens, les ressortissants familiaux, les ressortissants ukrainiens qui viennent au Royaume-Uni pour être réunis avec leur famille, c’est un service gratuit. Il n’y a aucun frais d’aucune sorte. » Mais OpenDemocracy prétend pouvoir prouver que certaines personnes qui ont demandé des rendez-vous pour des visas au nom de leur famille ou de leurs amis ukrainiens par le biais de TLSContact au cours de la semaine dernière se sont effectivement vu proposer des services payants.
« Priti Patel ne raconte que des conneries » témoigne Helen Howard-Betts, qui a essayé d’obtenir un rendez-vous dans un centre de visa à Bucarest pour son ami ukrainien, qui est actuellement près de Lviv. Elle n’a pas pu prendre le moindre rendez-vous sur le site Internet et lorsqu’elle a essayé de contacter le ministère de l’Intérieur pour obtenir de l’aide, on lui a dit qu’elle devrait payer £2,74 pour envoyer un e-mail à l’équipe d’assistance. Un autre Britannique, Wes Gleeson, qui a fui Kiev avec sa famille a déclaré à OpenDemocracy que l’expérience de la demande de visa via le site web de TLSContact pour sa femme et sa belle-sœur ukrainiennes ressemblait à « essayer de réserver un vol avec une compagnie aérienne à bas prix […] Ils nous ont dit : « Voulez-vous dépenser 200 livres de plus ? »
Après des jours de critiques croissantes sur la politique de visas du gouvernement pour les Ukrainiens, y compris de la part de ses propres députés, la ministre de l’Intérieur a finalement annoncé, dans une déclaration à la Chambre des communes le 10 mars, que certaines exigences seraient assouplies.
La ministre de l’Intérieur, Priti Patel, prend la parole à la Chambre des Communes, le 10 mars 2022.
« Une autre voie destinée aux Ukrainiens qui n’ont pas de famille au Royaume-Uni n’a pas encore été établie. Certains Ukrainiens qui ont fui le pays et n’ont pas de famille au Royaume-Uni ont été contraints de payer près de 400€ pour un visa de visiteur accéléré afin de pouvoir rejoindre des amis déjà au Royaume-Uni », explique OpenDemocracy. La députée travailliste, Diana Johnson, a salué ces changements mais s’est déclarée préoccupée par la possibilité que le sous-traitant privé du ministère de l’Intérieur, TLSContact, puisse continuer à proposer aux réfugiés des services accélérés en échange d’un paiement supplémentaire, cherchant ainsi à profiter de leur vulnérabilité.
Priti Patel est l’enfant de parents indiens gujaratis qui ont fui l’Ouganda pour se réfugier au Royaume-Uni juste avant la décision d’Idi Amin de déporter tous les Asiatiques. Mme Patel est très admirative de Margaret Thatcher comme son père, Sushil, qui a créé une chaîne de maisons de la presse et qui a représenté l’Ukip lors des élections municipales. Connue pour son image de femme dure, Priti Patel voit ses compétences de plus en plus mises en cause aujourd’hui. Ceux qui en font les frais sont les réfugiés qui émergent des décombres de l’Ukraine.
[1] « Une première version de ce texte a paru en anglais sur le site de l’Association of European Journalists »
La frénésie dépensière du gouvernement tombe à pic pour Emmanuel Macron, en pleine campagne présidentielle!
« Nous sommes en guerre », avait déclaré et répété plusieurs fois Emmanuel Macron devant 20 millions de téléspectateurs le 20 mars 2020, en pleine crise du Covid. 454 milliards d’euros et 730 jours plus tard, en mars 2022, la dette de la France approche dangereusement les 3 000 milliards, ce qui n’a pas l’air de ralentir la distribution des milliards. Après 25 à 26 milliards d’aides diverses, chèque énergie, chèque inflation, remise carburants, « bouclier tarifaire » contre la hausse des prix du gaz et de l’électricité, voici maintenant un plan de 15 milliards d’euros pour la police, plus un plan de « résilience » de 3 à 4 milliards – on ne sait pas exactement, et de toute façon on n’est pas à 1 milliard près –, à quoi il faut ajouter un « dégel » du point d’indice des fonctionnaires pour un minimum de 2 milliards par an.
Nous venons de vivre deux quinquennats sous le joug de deux énarques socialistes et étatistes, obsédés de redistribution et démagogues au plus haut degré
Sur ce dernier point, Emmanuel Macron ne fait que copier son prédécesseur, François Hollande, qui avait augmenté cet indice à deux reprises, en 2016 et en 2017, espérant encore candidater à sa réélection. Le point d’indice avait été « gelé » ensuite, ce qui n’empêchait aucunement d’ailleurs des hausses catégorielles de traitement pour la plupart des fonctionnaires. Pauvre Amélie de Montchalin. Pas de chance pour la ministre qui se vantait de ne pas « céder à la démagogie » électorale, « contrairement à tous les gouvernements en fin de mandat », la hausse du point d’indice étant évidemment soutenue à l’unanimité des neuf fédérations syndicales de l’administration représentant ses 5,7 millions de fonctionnaires-électeurs ! Notre pauvre Amélie qui est officiellement « ministre de la Transformation et de la Fonction publiques » a dû avaler son chapeau à fleurs : elle a été finalement contrainte d’annoncer dans une interview au Parisien, que ce fameux point d’indice serait « dégelé » avant l’été.
Définition du mot « démagogie » par le Larousse : « Aptitude consistant à flatter les aspirations à la facilité ou les préjugés du plus grand nombre pour accroître sa popularité, obtenir ou conserver le pouvoir. » Nous y sommes. Notre pays étant dirigé depuis longtemps par des démagogues qui en sont arrivés à le ruiner – nous y sommes également –, c’est tout de même la première fois, à notre connaissance, qu’un ministre de la Fonction publique de plein exercice prononce le mot de « démagogie » pour s’y opposer d’abord et pour s’y soumettre ensuite !
Une phénoménale fièvre de démagogie
Sur l’état réel du pays, sur le désastre économique qui pointe à l’horizon, la Cour des comptes s’est manifestée à sa façon en février dernier dans son traditionnel rapport public annuel, s’inquiétant du « décalage » avec le redressement des comptes publics effectué par nos partenaires européens et classant la France parmi les cancres de la zone euro. L’Institut Montaigne et le cabinet Mazars, de leur côté, viennent de réaliser un baromètre inédit des impôts de production en Europe. Ce qu’ils ont constaté n’est pas beau à voir : ces impôts qui frappent toutes les entreprises avant même qu’elles ne fassent de bénéfices ont avoisiné 100 milliards d’euros en France pendant l’année 2020, soit quatre fois plus qu’en Allemagne. Si l’on enlève la Suède, qui n’a pas les mêmes systèmes de calcul que les autres pays européens, il n’étonnera personne de savoir que, pour ces impôts imbéciles et destructeurs, c’est la France qui est en tête des mauvais élèves européens : ils pèsent chez nous 4,4 % du PIB, loin devant le second du classement, l’Italie, avec 2,5 %, l’Allemagne étant à 0,7 %.
Quant à la dette colossale de notre pays, on a appris qu’elle avait été officiellement établie par l’Insee à 2 834 milliards d’euros au troisième trimestre 2021, contre 2 275 milliards en mai 2017, lors de l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, soit près de 600 milliards supplémentaires ! Et ce sont nos enfants et petits-enfants qui vont devoir prendre en charge tous ces milliards, résultat d’une phénoménale fièvre de démagogie telle qu’on n’en avait pas vu dans l’histoire de France depuis l’empereur Napoléon ou même peut-être depuis Louis XIV.
C’est pure folie de continuer à dépenser comme nous le faisons
Quand on parle de dette publique, inutile de préciser qu’il s’agit d’argent emprunté. Agnès Verdier-Molinié, la directrice de la Fondation iFRAP, pour une tribune publiée sur le site d’Atlantico en février dernier, a fait le calcul que « 2020 restera l’année de tous les records avec 438 milliards empruntés par nos administrations publiques »[1]. Pour 2021 les besoins de financement devraient s’établir d’après elle à 416 milliards et pour 2022 se situer entre 330 et 345 milliards, sachant que ces emprunts doivent couvrir non seulement nos dépenses courantes mais aussi le remboursement de dettes anciennes qui arrivent à échéance (180 milliards en 2023).
Le problème est à terme. C’est celui du taux de remboursement de nos emprunts sur 10 ans qui est actuellement de l’ordre de 1%, mais qui est en train de grimper. S’il monte d’1 point de plus, nous précise Agnès Verdier-Molinié, « c’est un coût supplémentaire de 22 milliards d’euros par an au bout de cinq ans. Mais si jamais ce taux venait à augmenter de 4 points, alors la hausse serait de 88 milliards au bout de cinq ans ». C’est pure folie pour l’Élysée et Matignon de continuer à dépenser et à emprunter comme nous le faisons. On dit que le pouvoir est une drogue dure. Les Français n’ont plus la moindre chance, maintenant que la faillite du pays est avérée, de s’en sortir sans dégâts. La secousse sera terrible. Quand ? On ne sait pas.
Ce que l’on sait en revanche, c’est que nous venons de vivre pendant deux quinquennats sous le joug de deux énarques socialistes et étatistes, obsédés de redistribution et démagogues au plus haut degré, dont l’incompétence pour gérer efficacement un grand pays moderne aura occasionné pour les générations à venir des ravages dépassant l’entendement. Et que le plus jeune des deux soit quasi assuré d’être réélu en avril ne peut qu’ajouter de la peur devant cet avenir terriblement dangereux qu’il risque de laisser en héritage à ses concitoyens. Ajoutons qu’autant de démagogie, autant d’incompétence et d’irresponsabilité économique, alliés à autant de suffisance, ça, on n’avait encore jamais vu !
L’hebdomadaire Valeurs actuelles organisait son grand raout politique hier soir, à Paris. Récit.
L’affiche de la grande soirée organisée hier soir par nos amis de l’hebdomadaire conservateur Valeurs actuelles au Palais des Sports était tout à fait alléchante. Étaient attendus Marlène Schiappa pour soutenir le président sortant, Marion Maréchal en soutien d’Eric Zemmour, Eric Ciotti pour Valérie Pécresse et Jordan Bardella pour Marine Le Pen.
Et surtout, deux candidats à la présidence de la République avaient fait le déplacement : les poids lourds Eric Zemmour et Valérie Pécresse.
Une campagne 2022 sans débats ?
Malheureusement, aucun débat entre toutes ces figures politiques françaises de premier plan n’était prévu. C’est donc le plus souvent le public de la salle – majoritairement favorable au candidat de « Reconquête » – qui, par ses encouragements ou ses cris de réprobation, semblait mener le débat avec toutes les sommités présentes. Les journalistes de Valeurs, à commencer par les stars du magazine Geoffroy Lejeune ou Charlotte d’Ornellas (très applaudie), n’ont toutefois pas démérité. Et de toute façon, c’est le président Macron qui semble avoir décidé que les débats entre candidats ne seraient pas le fort de cette campagne présidentielle 2022 !
Outre nos estimables confrères, c’est l’association versaillaise des frères Sévillia Les Eveilleurs, née dans le sillage de la Manif pour Tous, et le réseau social Gettr (que nous présentait ici dernièrement Jeremy Stubbs) qui étaient à l’initiative de cet évènement important pour la droite dans la campagne, alors que le centriste Macron est archi favori. La soirée était réussie, la vaste salle pleine, et, outre certains enchainements et un programme peut-être un peu longuets, l’ambiance est restée sympathique et les échanges globalement intéressants. Dans la salle, on a pu apercevoir la présidente du Mouvement conservateur Laurence Trochu (qui a promis à nos lecteurs une nouvelle tribune rapidement), l’essayiste canadien Mathieu Bock-Côté, Valérie Boyer, Nadine Morano, Valérie Debord, Antoine Diers… Et beaucoup d’autres.
Gaspard Proust dans son élément
C’est le trumpiste Jason Miller, le fondateur de Gettr, aidé de Thomas Morel pour la traduction, qui entre le premier en scène. Ensuite, l’humoriste Gaspard Proust électrise complètement l’ambiance avec son humour noir. Le comique a d’abord feint la gêne, en avouant qu’il ne pouvait pas ne pas participer à ce qui avait tout du « congrès de Nuremberg » étant donné le montant de son cachet. Puis, il a finalement assumé sa participation, estimant que Vladimir Poutine pouvait de toute façon appuyer à tout moment sur le bouton rouge et nous administrer à tous une 4e dose fatale. « D’ici deux semaines, un petit chauve botoxé va mettre un sérieux coup de boost au réchauffement climatique », alors on n’est plus à ça près. Surtout, il a provoqué l’hilarité générale en imitant Philippe de Villiers.
Viennent ensuite les politiques. Le boss de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune, demande à la salle de ne pas huer ceux qui n’ont pas sa préférence, et annonce la venue de Marlène Schiappa. Vu l’ambiance, il craint en réalité que la candidate LR prévue plus tard ne subisse une bronca. Mais c’est la progressiste Marlène Schiappa qui a donc la lourde tache de passer en premier. Et malgré les appels répétés de Lejeune à respecter ceux qui ont le courage de venir échanger avec une salle défavorable, elle ne peut empêcher des rires railleurs d’une bonne partie de l’assistance, notamment quand elle évoque la pandémie de Covid-19 comme explication au faible taux de reconduites effectives aux frontières de l’exécutif… Ensuite, toute la salle se lève lorsqu’entre en scène Marion Maréchal, qui est interrogée par Raphaël Stainville. Le candidat qu’elle soutient évoque depuis quelques jours la création d’un ministère de la « remigration » ? L’ancienne députée du Vaucluse ne voit pas où est le problème : pourquoi les Français aiment-ils tant la polémique ? Elle tape d’ailleurs fort sur l’immigration, reprochant à Emmanuel Macron d’avoir constitué un stock record de 3,5 millions de visas sous son mandat. Elle estime donc qu’on peut bien parler de ministère de la « remigration » quand on entend bouter hors de France un million d’étrangers en situation irrégulière lors d’un hypothétique mandat Zemmour. Très à l’aise sur tous les sujets évoqués, la revenante reproche au président Macron de « dépolitiser » la politique. Selon elle, le président sortant est un technocrate qui contourne la vie politique française traditionnelle. Elle en veut pour preuve le scandale McKinsey, ce cabinet de conseil en stratégie appelé à la rescousse par l’exécutif pour gérer la vaccination ou organiser le grand débat avec les gilets jaunes. Comme l’entreprise est dirigée par le fils du président du Conseil constitutionnel, lequel n’a pas levé le petit doigt contre les mesures sanitaires, il y a même « un parfum de scandale d’Etat » estiment Maréchal et Stainville.
Pécresse trouve trois points d’accord avec les lecteurs de Valeurs actuelles
A 21h55, c’est au tour de Valérie Pécresse. La candidate LR a bien du mérite, car la salle lui est très défavorable, même si ses soutiens plutôt réunis à droite de l’espace réservé à la presse l’encouragent. Quand elle dit qu’elle propose un « programme de rupture » avec Emmanuel Macron, la salle s’esclaffe. Quand on lui demande si elle appellera à voter pour le président sortant si elle n’est pas présente au second tour, elle refuse de répondre. Elle tente à un moment de rediriger l’hostilité de la salle contre Eric Woerth, déserteur qui a rejoint Macron. « Moi j’ai été pour lui [pour son élection] à Senlis, lui n’est pas là pour moi » se lamente-t-elle. A deux reprises, elle dit « chut » à la salle, mais ne se laisse pas intimider et poursuit son argumentation. Elle demande à l’assistance querelleuse si la courtoisie fait bien partie de ses « valeurs » comme elle le pensait. Et affirme finalement qu’elle a au moins trois points d’accord avec ces détracteurs qui ne voteront pas pour elle : comme la salle elle estime qu’Emmanuel Macron doit partir, comme la salle elle estime que la situation actuelle de la France n’est pas tenable, et comme la salle elle ne croit pas aux sondages actuels…
À 22h25, Eric Zemmour arrive telle une rock star sur une chanson des Rolling Stones, son groupe favori. Il n’a pas le temps d’entamer une réponse concernant la fameuse « remigration » qu’une Femen tente de s’approcher de lui. Elle est écartée par la sécurité, sécurité qui semble d’ailleurs particulièrement sur le qui-vive pendant toute l’intervention du journaliste du Figaro et de CNews, qui est questionné par Geoffroy Lejeune. L’équipe de campagne du candidat a demandé à ce dernier un entretien « intimiste ». Le public sera servi : Eric Zemmour confiera son souvenir le plus marquant de cette folle campagne entamée en septembre (c’est les Français qui dans ses meetings l’implorent de « les sauver ») et évoquera ensuite longuement son rapport au christianisme. La religion catholique a selon lui fait la France, et il révèle avoir pleuré à 14 ans à la lecture de Blaise Pascal. Pas forcément inintéressant, mais reconnaissons que les questions n’étaient pas non plus trop compliquées pour le candidat de « Reconquête ».
Le Pen grand remplacée par Zemmour: ce n’est pas dit
Eric Ciotti puis Jordan Bardella termineront la soirée, face au journaliste Tugdual Denis. Le premier a de nouveau récité toutes ses bonnes recettes qui lui avaient permis de finir en première position au premier tour du Congrès des LR. Et invoqué une longue filiation politique pour justifier son soutien à la candidate LR.
Le second, qui prend la parole à 23h15 dans une salle clairsemée – sur ma gauche les zemmouriens sont partis, sur ma droite une bonne partie des soutiens de Pécresse également – refuse comme Marine Le Pen de se livrer à cette vaine bataille de à qui sera le plus conservateur. Voiture-balai de fin de soirée, le président par intérim du RN rappelle que peu de choses séparent les lepénistes des zemmouriens, et a même des mots sympathiques pour les pécressistes encore présents. Et si en renommant le Front National en Rassemblement national, les lepénistes avaient vraiment voulu rassembler, finalement ? Bardella sait en tout cas que Schiappa exceptée, de tous les participants, c’est sa candidate qui demeure actuellement la mieux placée dans les sondages. Et comme ce n’était pas lui la star de la soirée, cela doit tout de même être bien réconfortant.
«Tropique de la violence», film de Manuel Shapira, adapté du roman à succès de Nathacha Appanah, dresse un portrait de notre 101ème département.
Moïse élevé par Marie : si les prénoms ont un sens, ici pas la peine d’appuyer le trait. Un garçon Mahorais (c’est ainsi qu’on appelle les habitants de Mayotte), enfant abandonné, voué à la clandestinité, a été élevé avec amour par une femme blanche (Céline Sallette).
Mais Marie fait un AVC et se fracasse le crâne en tombant sur le carrelage. Paniqué à l’idée qu’on l’accuse d’assassinat, Moïse s’enfuit. Au cœur du bidonville où il a trouvé refuge, il devient enfant-esclave d’une bande de voyous qui, sous la coupe de Bruce, un jeune chef de clan névrosé, ne vit que de larcins et d’agressions. Entre eux, ces garçons ne parlent que le dialecte Shimaoré. D’ailleurs, dixit le dossier de presse, c’est Fazal, un local analphabète qui, endossant en acteur occasionnel le rôle de Bruce, aura appris grâce à ce tournage à lire et à écrire le français.
Sur un scénario co-écrit avec l’autrice et réalisatrice Delphine de Vigan à partir du roman éponyme de la Mauricienne paru en 2016 chez Gallimard, le film du comédien et cinéaste Manuel Shapira n’a, d’une fiction, que les apparences. De fait, nous sommes à Mayotte, 374 km2, devenu comme l’on sait le 31 mars 2011 notre 101ème département. Ile-de-France mise à part, l’archipel est le plus dense de… l’Hexagone. Et le plus pauvre, de loin : en comparaison, la Seine Saint-Denis est un Eden. En dix ans, la population de Mayotte est passée de 200 000 à 300 000 habitants recensés – chiffre probablement sous-évalué compte-tenu du nombre d’immigrants qui peuplent les deux îles principales, Mahoré (dite Grande-Terre) et Pamanzi (dite Petite-Terre), la plupart venus des Comores voisines : 30% de la population y est clandestine ! Et Kaweni peut s’enorgueillir de constituer le plus vaste bidonville de notre pays !
Sommes-nous bien en France ? Il semblerait. Marine Le Pen, en décembre dernier, y a fait un saut. Elle y a sans doute vu la misère. Mais sûrement pas le régime de terreur qui y sévit. A cet égard, « Tropique de la violence » ne donne pas dans l’édulcoration, c’est le moins qu’on puisse dire. Hébété, notre petit Moïse sera finalement recueilli par Stéphane, un éducateur, à la tête d’une secourable ONG baptisée « Les enfants de Mayotte » à l’effigie de laquelle le photogénique comédien Dali Benssalah arbore de seyants tee-shirt bleu marine. Mal lui en prend. Poursuivis par la horde, le mouflet et son protecteur n’ont pas franchement leur destin en main : l’épilogue le laissera très cruellement pressentir. Mayotte, territoire oublié de la République…
(c) Tandem Films
Tropique de la violence. Film de Manuel Schapira. France, couleur, 2021. Durée : 1h32. En salles le 23 mars.
« Un visiteur inattendu » d’Agatha Christie mis en scène par Frédérique Lazarini trouble l’Artistic Théâtre de la rue Richard Lenoir
Le cinéma est-il toujours cet art du divertissement ? Le transport vers une évasion garantie ? Le carburant nécessaire à notre imaginaire à la peine ? On s’y ennuie souvent pour répondre favorablement à cette triple interrogation. Que de voyages en deuxième classe, assommants et vains, avons-nous été obligés de supporter dans les fauteuils rouges des salles obscures, ces derniers mois ! Parfois, le public sort exténué de ces ballotages incessants, entre la pauvreté du dialogue et la frénésie d’action, entre la pesanteur du propos et l’absence de justesse ; le ridicule des gestes apprêtés et le détestable entre-soi sonnent aujourd’hui terriblement faux.
Dans sa volonté démonstrative, le cinéma a perdu depuis longtemps la bataille de l’émotion sincère. Nous sommes las de ces mascarades et de ces injonctions. Il faut être généreux et insatisfait de soi-même pour toucher la vérité d’un personnage, sinon on le trahit indubitablement. Le cinéma est trop enfiévré par sa puissance pour incarner sans grossir le trait, pour extraire le spectateur de son quotidien sans faire usage d’artifices indignes. Et notre époque n’est guère aimable avec son prochain, elle est bavarde et sentencieuse. Comme si le septième art était devenu incapable de percer les mystères de l’âme humaine, du moins s’en approcher à pas feutrés.
Fausses pistes et galerie de mauvaises pensées
En ces temps de crise, le spectateur aspire donc à fuir l’actualité, à s’autoriser une échappatoire, prendre un chemin vicinal et oublier durant une heure et demie le fracas du monde. Ne plus penser à la pandémie, à la guerre et aux candidats, partir ailleurs, goûter une autre atmosphère, humer une terre nouvelle, par exemple, celle de la campagne anglaise balayée par des vents violents, une nuit opaque quand un inconnu vient toquer à la porte de votre bâtisse. Le crime peut alors commencer à dérouler son intrigue, ses fausses pistes et sa galerie de mauvaises pensées. Le théâtre, avec sa vieille pelisse rapiécée de toutes parts, réussit encore cet exploit-là : feindre la réalité pour mieux la saisir, perturber le spectateur et l’amuser, le faire monter dans le grand huit des sentiments contradictoires. Qui a tué le détestable Mr Warwick ? La reine du trouble intérieur et du meurtre ménager vient encore de frapper, cette fois-ci, dans le XIème arrondissement. Elle est pourtant morte depuis 1976. Agatha Christie nous donne rendez-vous à l’Artistic Théâtre de la rue Richard Lenoir dans une pièce mise en scène par Frédérique Lazarini et scénographiée par François Cabanat. « Un visiteur inattendu », œuvre de la prolixe romancière anglaise, a été écrite en 1958. Elle n’a rien perdu de son humeur assassine et de son romantisme ébréché.
Lazarini a construit cette adaptation en s’appuyant sur la version française de Sylvie Perez et Gérald Sibleyras, les Smith & Wesson de l’écriture policière. Ces deux-là sont bien plus que des traducteurs, ils sont passés maîtres dans la tension dramatique. Ce sont d’admirables diffuseurs d’ambiance équivoque. À dire vrai, je me rendais ce soir-là au théâtre, avec l’entrain d’un futur électeur à la présidentielle. Après avoir effectué trois changements de métro, je marchais sur le trottoir, il pleuvait mollement sur la capitale, même les sirènes des voitures de Police traversant la Place de la République manquaient de vocalises. Je n’étais vraiment pas au meilleur de ma forme psychologique. Je pensais déjà aux lointaines vacances d’été et aux tarifs démesurément bas de mes piges.
Marion Duhamel
Atmosphère poisseuse
Je me suis installé, comme à mon habitude, au fond et sur le côté droit, en bête traquée. Et j’ai oublié ma léthargie ambiante au premier coup de feu. D’abord, il y a cette lumière pesante et immédiatement après cette atmosphère poisseuse qui s’installe dans la salle, s’infiltre en vous, par des bruits extérieurs et un ton délicieusement vintage. Le crime peut alors tisser sa toile d’araignée. La réussite de cette pièce qui est prolongée jusqu’au 30 avril tient à son mouvement de balancier perpétuel qui met à mal chaque certitude acquise. Agatha nous immerge dans une riche famille dysfonctionnelle qui a la haine en héritage. Tout le monde est coupable à un moment ou un autre.
Cette virtuosité-là, haletante et rieuse, déchirante tout en conservant une sobriété dans les éclats, nous est transmise par une troupe de professionnels attentifs. D’excellents comédiens qui jouent leur partition sans dériver, sans pervertir le texte, sans le boursoufler. Dans ce thriller à tiroirs, Pablo Cherrey-Iturralde (Jean Warwick) est saisissant de versatilité, Cédric Colas (Michael Stocker) est un bon samaritain inquiétant, Antoine Courtray (Henry Gove) incarne un infirmier torve semblant sortir d’un épisode du Prisonnier, Stéphane Fiévet (L’inspecteur Thomas) se prend pour un commissaire Bourrel à la sauce Worcestershire, Emmanuelle Galabru (Mlle Bennett) sait mieux que personne filtrer une douceur légèrement amère derrière une apparente froideur, Françoise Pavy (Mme Warwick) est une mère époustouflante par sa présence scénique et Robert Plagnol (Julian Farrar) donne à cet homme politique fat une rigueur déboussolée. Et puis, il y a Sarah Biasini (Laura Warwick), la veuve désirable et perdue, dont chaque mot prononcé vient réveiller notre torpeur.
Tous les partis sont frappés par la démagogie communautaire, même le RN, mais c’est indiscutablement à gauche que les dérives islamophiles sont les plus graves.
Municipales de 2020, stupéfaction à Vénissieux (Rhône). Yves Blein, candidat LREM à la mairie, ancien député PS, ex-patron de la très laïque Fédération Léo-Lagrange, noue entre les deux tours une alliance totalement contre nature avec la liste emmenée par un certain Yalcin Ayvali. Ce dernier était candidat aux législatives 2017 sous l’étiquette du Parti Égalité Justice, ouvertement pro-Erdogan, partisan d’un moratoire sur la laïcité… Yves Blein voulait prendre la ville aux communistes, il était prêt à s’allier à des islamistes pour y arriver. Il a finalement perdu face à la maire sortante, Michèle Picard. Quant à Yalcin Ayvali, au bout de quelques mois, il a quitté un groupe d’opposition de centre gauche avec lequel il n’avait aucune affinité réelle, pour siéger en indépendant. Fin de l’histoire.
Fait assez rare pour être souligné, Yves Blein a assumé le caractère opportuniste de son alliance. D’ordinaire, les élus ont le communautarisme discret, en particulier lorsqu’ils sont au Rassemblement national. « Stéphane Ravier est devenu maire du 7e arrondissement de Marseille en soignant l’électorat comorien des quartiers nord, explique un haut fonctionnaire des Bouches-du-Rhône. À sa décharge, c’était une posture défensive. Le PS local, à commencer par Samia Ghali, joue sans retenue la carte du vote maghrébin. Ravier en a tiré les conséquences. Il a exploité dans sa circonscription le ressentiment que se vouent les Maghrébins et les Comoriens. »
Idem à Perpignan. Le RN a conquis en 2020 sa première ville de plus de 100 000 habitants sur fond de vote communautaire quasiment institutionnalisé. La Fondation Jean-Jaurès a procédé à un examen minutieux des votes à Perpignan, bureau par bureau, dans une étude publiée en 2014[1]. Les Gitans, facilement identifiables sur les listes électorales par leurs noms de famille, se mobilisent peu pour la présidentielle ou les législatives (sans parler des européennes), mais beaucoup pour les municipales. Pragmatiques, ils ont la réputation de voter pour le mieux-disant en termes de promesses de logements et d’emplois. En 2020, le quartier gitan Saint-Jacques a voté Louis Aliot. Cela n’a pas été le seul déterminant de la victoire du candidat RN. De l’avis même de ses opposants, il a fait une bonne campagne et il a rassuré l’électorat modéré. Néanmoins, dans un contexte de faible participation (52,7 % d’abstention), quelques centaines de voix gitanes ont compté.
M’hammed Henniche
D’une manière générale, il est rare de trouver des communes où le vote communautaire est assez massif pour garantir la victoire. Les musulmans, puisqu’il s’agit d’eux dans la majorité écrasante des cas, ne votent pas forcément beaucoup (34 % de participation seulement au premier tour des municipales de Trappes en 2020). Par ailleurs, ils ne votent pas forcément non plus comme un seul homme. En résumé, dans la plupart des cas, ils constituent plutôt une force d’appoint. Ou plus exactement, des « entrepreneurs identitaires » les présentent ainsi, en s’arrogeant une représentativité et un pouvoir de mobilisation difficilement vérifiable. Longtemps dirigeants de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis (UAM), M’hammed Henniche et Hassen Farsadou étaient passés maîtres dans l’art de jouer les faiseurs de rois. Farsadou se vantait de faire et défaire les maires d’Aulnay-sous-Bois. À l’écouter, le PS Gérard Ségura et l’UMP-LR Bruno Beschizza auraient été élus grâce à lui, respectivement en 2008 et 2014. Difficile à vérifier. En revanche, il ne fait aucun doute que les municipales de 2008 ont été favorables à la gauche sur l’ensemble du territoire, et celles de 2014, très favorables à la droite. L’alternance à Aulnay s’inscrivait dans une tendance nationale, peut-être amplifiée par le soutien du leader communautaire.
Qui manipule qui ?
La ville de Denain, dans le Nord, offre une illustration plus convaincante de l’efficacité réelle du clientélisme. En 2020, la maire PS Anne-Lise Dufour-Tonini a été réélue dès le premier tour. Elle bénéficiait du soutien appuyé du clan Iquioussen, emmené par l’iman frériste Hassan Iquioussen, installé dans le secteur. Son fils Soufiane, qui travaillait pour le centre communal d’action sociale de Denain, a fait campagne activement pour Anne-Lise Dufour-Tonini. Un indice suggère qu’il a été efficace. Entre 2014 et 2020, le nombre d’inscrits sur les listes électorales à Denain a augmenté de 668 électeurs, alors que dans le même temps, la population de la ville diminuait à peu près dans des proportions identiques, passant de 20 500 à 19 900 habitants. Moins d’habitants et plus d’électeurs, c’est inhabituel… Soufiane Iquioussen et ses amis seraient allés chercher les non-inscrits un par un, selon différents observateurs locaux. En échange, Soufiane se voyait déjà directeur de cabinet, avec comme premier adjoint à la mairie son fidèle ami Youssouf Feddal.
C’est à ce stade que l’histoire devient particulièrement savoureuse : en définitive, les deux jeunes gens n’ont rien obtenu. Après les élections, la maire les a écartés sans ménagement. Soufiane a quitté le centre communal d’action sociale, plus ou moins de son plein gré, et Youssouf s’est vu retirer sa délégation, en octobre 2021. Qui a instrumentalisé l’autre, en définitive ? Hassan Iquioussen, dans la droite ligne des Frères musulmans, a théorisé dans un prêche disponible en ligne[2] la nécessité de s’engager dans des partis, peu importe lesquels, pour faire triompher l’islam. Il a peut-être sous-estimé le niveau des élus de notre vieille République. Les islamistes qui tentent de monnayer leur influence réelle ou présumée descendent dans une arène où les promesses non tenues, les retournements d’alliance et les doubles discours sont la règle.
En matière de double discours, le député de l’Ain et président du groupe LR à l’Assemblée, Damien Abad, est un cas d’école. À l’échelle nationale, il ne manque jamais une occasion de tonner contre l’islamisme. « Assez de renoncement, assez de résignation et de capitulations coupables ! lançait-il à Jean Castex dans l’hémicycle, juste après la mort de Samuel Paty. La République coupable, c’est la République qui abdique et qui, au final, laisse passer les islamistes. » À l’échelon local, c’est différent, en particulier vis-à-vis de Millî Görüs. Le mouvement turc ne décapite pas les enseignants. Il est pacifique, mais il est aussi porteur d’une vision très conservatrice de l’islam, ce qui ne semble pas du tout gêner Damien Abad dans sa circonscription. Le député fait partie de ceux qui préfèrent « calmer le jeu » lorsque Millî Görüs est attaquée, écrivait La Voix de l’Ain dans un article du 18 mars 2021. L’hebdomadaire régional pointait les inquiétudes suscitées par la montée en puissance de l’organisation dans le département, où vit une importante communauté turque. Électoraliste, Damien Abad ? Sans aucun doute. Aucun élu n’a vocation à insulter ses électeurs. Reste à savoir si le député est sincère lorsqu’il dénonce l’islamisme en général ou minore celui de Millî Görüs en particulier.
L’énigme Mélenchon
La question de la sincérité se pose avec une acuité toute particulière pour Jean-Luc Mélenchon. Quelles sont ses convictions profondes ? Franc-maçon et laïc revendiqué jusqu’en 2017, on le retrouve deux ans plus tard, le 11 novembre 2019, à la marche « Stop à l’islamophobie », organisée, entre autres, par le Collectif contre l’islamophobie en France, qui sera dissous par le ministère de l’Intérieur pour propagande islamiste. Le député des Bouches-du-Rhône se trouve mêlé ce jour-là à des participants qui scandent « Allahou akbar ». Lors d’un débat en ligne le 29 novembre 2021 sur le réseau social Twitch, le leader de la France insoumise a été qualifié de « butin de guerre » par Houria Bouteldja, militante du Parti des indigènes de la République (PIR). « Laïcard de dingue » il y a quelques années, Jean-Luc Mélenchon fait désormais figure, selon elle, d’allié de l’islam politique. Ce n’est pas un mystère, La France insoumise cultive les voix des cités, elle drague les « quartiers » depuis 2017. Éric Coquerel et Danièle Obono ont persuadé leur chef que les 600 000 voix qui lui ont manqué pour atteindre le second tour de la dernière présidentielle se trouvent dans des bureaux de vote à majorité ou à forte minorité musulmane.
Trouver les mots pour leur parler reste néanmoins un exercice délicat, car le risque est grand de perdre chez les laïcs les voix que l’on gagne chez les croyants. Au sein de LFI, la surenchère islamophile n’a jamais fait consensus. Très proche de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou « ne peut pas saquer » les indigénistes, explique un cadre LFI. Conseiller de Jean-Luc Mélenchon pour les questions internationales, Georges Kuzmanovic a pris ses distances avec le parti en 2018 pour divergence de vues sur les questions européennes et sur le communautarisme. À l’échelon local, des militants ont également renâclé. À Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), les Insoumis étaient plutôt du côté de la probité républicaine, face au maire PCF Philippe Bouyssou, prêt à d’étranges alliances pour garder sa commune. Son adjoint au commerce et à l’économie se nomme Atef Rhouma. Tête de file du groupuscule Convergence citoyenne ivryenne (CCI), ce dernier est l’auteur d’une intervention d’anthologie en conseil municipal, cinq jours après les attentats du 13 novembre 2015. Il avait déclaré que « Daech n’attaque pas nos valeurs, notre culture ou notre goût de la fête », mais « attaque la France parce que la France l’attaque et participe à la mort de centaines de milliers de civils ». Philippe Bouyssou ne lui a jamais retiré sa confiance, considérant que Rhouma est un bon relais chez les électeurs musulmans.
EELV, prochain maillon faible?
Même schéma à Roubaix, où la section locale des Insoumis a fait exploser une union laborieusement négociée avec EELV pour les départementales de 2020. Motif, Ali Rahni, le candidat unique choisi par les Verts était, à leurs yeux, trop amical avec des islamistes. Il ne cachait pas son admiration pour Tariq Ramadan, qu’il avait d’ailleurs invité dans une radio associative locale, où il était animateur bénévole.
Le clientélisme de LFI est souvent moqué, mais il n’est pas du tout impossible que ce soit EELV qui devienne dans les mois ou les années qui viennent le courtisan le plus assidu du vote musulman. Fait révélateur, fin février, le maire de Grenoble, Éric Piolle, s’est déclaré en faveur des Hijabeuses. Il est pourtant mieux placé que personne pour savoir qu’elles sont groupusculaires, animées par des arrière-pensées de propagande. Le collectif à l’origine de l’opération hijab dans le foot se nomme Alliance citoyenne. Il était déjà derrière les opérations burkini dans les piscines grenobloises en 2019 et 2021. Pendant deux ans, Éric Piolle a décliné leur demande de modification du règlement des piscines municipales. La masse des électeurs ne semble pas lui en avoir tenu rigueur. Il a été confortablement réélu en 2020.
Burkini ou hijab, dans les deux cas, la demande spontanée est très faible. Des dizaines de milliers de musulmanes se baignent et font du sport en tenue standard chaque jour en France. Le problème qui se pose aux élus de gauche et d’extrême gauche est que des sujets objectivement dérisoires comme le burkini sont devenus des marqueurs idéologiques dans la sphère militante. Ils en sont arrivés à un stade où le clientélisme ne vise plus à séduire des électeurs, mais des associations qui les aideront, espèrent-ils, à séduire les électeurs ! C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le soutien très appuyé de Sandrine Rousseau à la fondatrice du Front des mères. « Je veux que Fatima Ouassak soit à l’Assemblée », déclarait en novembre 2021 la présidente du conseil politique du candidat écologiste Yannick Jadot. L’association autoproclamée de défense des parents d’élèves « racisés » de Fatima Ouassak n’a jamais réussi la moindre mobilisation de masse mais localement, à Bagnolet ou à Rennes, le soutien du Front des mères peut peser. Sur fond d’abstention croissante et d’érosion de la base électorale, le moindre réservoir de voix compte pour prendre le dessus à gauche, ce qui ouvre un boulevard au clientélisme.
[1] « Perpignan, une ville avant le Front national », 2014.
[2] « L’islam et la politique », janvier 2014, sur YouTube.
Madrid sort de sa neutralité autour du Sahara occidental, au risque de se fâcher avec l’Algérie dont l’Occident jalouse le gaz. Analyses.
Le 18 mars, le gouvernement espagnol a accompli un acte inattendu en déclarant que le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental était « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » qui oppose Rabat à Alger depuis 1976. Désireux de mettre un terme à la crise qui opposait les deux pays depuis avril 2021, l’ancien colonisateur rejoint la France et l’Allemagne dans le camp des soutiens à la solution marocaine.
L’Algérie isolée diplomatiquement
Cette décision, qui fâche Alger et qui risque d’ouvrir une crise énergétique entre les deux pays (l’Algérie fournit un quart du gaz consommé par l’Espagne), est un jalon dans la course au leadership régional que se livrent les deux « frères ennemis » maghrébins. Elle donne un nouvel avantage au Maroc après la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par les États-Unis dans les derniers jours du mandat de Donald Trump… et que Jo Biden s’est gardé de remettre en cause. Et elle contribue à isoler encore un peu plus l’Algérie, dont les relations sont rugueuses, chaotiques ou difficiles avec beaucoup de pays occidentaux (à commencer par la France) mais qui ne peut non plus rallier franchement le camp anti-occidental si elle veut se poser en alternative au gaz russe dans les mois et les années à venir. Coincé entre le risque de froisser Moscou et le besoin de profiter de l’aubaine pour accroître sa rente énergétique, Alger dispose d’une marge de manœuvre des plus étroites.
Mais si la décision espagnole a d’indéniables effets sur le rapport de force régional, elle nous donne à réfléchir à nous autres Occidentaux, de manière plus large et plus profonde, par sa contemporanéité même avec le conflit ukrainien. Car l’agression russe donne une importance renouvelée à la question des alliances : non seulement dans le présent immédiat, avec l’OTAN qui a retrouvé sa valeur et son sens aux yeux de beaucoup qui s’interrogeaient (y compris à ceux de celui qui la disait naguère en état de « mort cérébrale »…), mais pour l’avenir, tant on constate que la multipolarité vantée par les mêmes ces dernières années signifie au vrai désordre et fragmentation du monde, sur fond d’affrontement de blocs. Si, bel et bien, c’est une nouvelle « guerre froide » qui prend forme dans les combats en Ukraine, chacun sera sommé de choisir son camp et les systèmes d’alliances redeviendront cruciaux.
Le Maroc, une vigie précieuse sur des mondes en ébullition
Et il convient d’y réfléchir sérieusement car l’Occident a besoin d’alliés. De l’Indopacifique à la Méditerranée, en passant par le Moyen-Orient, une « internationale des bonnes volontés » doit s’élever contre l’alliance, informelle mais réelle, des puissances agressives et revanchardes. Des initiatives existent déjà. C’est le cas du Quad dans la région indopacifique, alliance entre quatre pays (Japon, États-Unis, Australie et Inde) qui devient un acteur incontournable face à la Chine. C’est le sens des accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis et prolongé par l’annonce en décembre de la même année d’un accord de normalisation diplomatique entre Israël et le Maroc.
Sur notre flanc sud, le Maroc justement devra tenir une place singulière. C’est ce que fait l’Espagne à travers la décision qu’elle a prise sur le Sahara occidental. Seul pays stable du Maghreb et des rivages de l’immense océan sahélo-saharien, il constitue une vigie incontournable sur des mondes en ébullition, traversés de tensions et de menaces, et dont nous sommes en cours d’évincement. Une vigie et un bastion, car le pays voit converger vers lui plusieurs arcs de crise. A l’Est de la Méditerranée, le Moyen-Orient reste une poudrière et son éventuelle déflagration aurait d’importants effets au Maghreb et dans le bassin occidental de la Méditerranée. Déjà, la Libye est devenue un condominium russo-turc aux portes de l’Europe et la Tunisie s’enfonce dans la crise politique. Quant à l’Algérie, l’immobilisme ne saurait occulter l’usure du système politique. Sur ses frontières méridionales, le Maroc est confronté aux risques et aux menaces de la zone sahélo-saharienne, zone de tous les dangers où aucune solution politique ni locale, ni régionale n’émerge face au terrorisme islamique et à la décomposition politique.
Renforçons notre entente avec le Maroc
Dans la profondeur du continent africain, la forte croissance démographique, la fragilité des structures étatiques et l’impéritie de bien des dirigeants se conjuguent pour alimenter une immigration grandissante vers le Maghreb, avant de franchir la Méditerranée et de gagner la Vieille Europe. Bien sûr, la question migratoire peut être sujet de différends et même de vives tensions, comme on l’a vu entre l’Espagne et le Maroc au printemps 2021. Il convient de tenir un langage ferme et clair sur ce point (les pays du sud savent qu’il s’agit là de l’une de nos grandes fragilités). Mais il faut voir aussi comment la monarchie chérifienne, vaille que vaille, s’emploie à renforcer ses frontières, freinant ainsi la remontée vers le nord des migrants subsahariens.
Ce rapide tour d’horizon montre un fait nouveau pour nous autres Européens : l’accession du Maroc au rang de première puissance régionale. Cela change notre manière d’appréhender le pays. Dans un système d’alliances occidentales à rebâtir et à raffermir, cela multiplie les potentialités d’une entente renforcée avec lui.
De nos jours, de nombreuses comédiennes déversent des torrents de larmes sur les réseaux sociaux, surtout dans le sillage du mouvement #MeToo. Ce genre lacrymal vient de recevoir un nouveau souffle grâce à l’actrice Thandiwe Newton.
Dans une interview à l’agence Associated Press, début février, elle fond en larmes en s’excusant d’avoir « volé » des rôles à des actrices dont la peau était plus noire que la sienne. D’un père anglais et d’une mère zimbabwéenne, Newton regrette de ne pas être « assez noire ». L’occasion de cette effusion est la promotion de son dernier film, God’s Country, où elle endosse le rôle d’une jeune femme « racisée » faisant face à deux chasseurs blancs qui pénètrent sans permission sur sa propriété. Le film ne manque pas de vertu « inclusive », puisqu’il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle de James Lee Burke où le personnage que joue Newton est un homme blanc âgé.
Non contente de s’excuser d’avoir usurpé des rôles à de vraies Noires, elle se lance dans une tirade où elle s’accuse de leur avoir volé « leur travail », « leur vérité » et « leurs hommes ». La référence aux hommes est particulièrement curieuse, étant donné que Newton, 48 ans, est mariée depuis 26 ans avec Ol Parker, un metteur en scène parfaitement blanc. Thandiwe Newton, qui se faisait appeler Thandie avant d’imposer la version plus africaine de son prénom, n’est pas à son coup d’essai. Dans une interview au magazine Vulture, en 2018, elle a déjà éclaté en sanglots en s’excusant d’avoir présenté une image trop caricaturale des Noires dans ses rôles précédents. Sa nouvelle crise de pleurs n’a suscité que des réactions consternées de la part des internautes qui l’ont trouvée honteusement insincère et condescendante.
Désormais, Hollywood devra mesurer le taux de pigmentation des actrices pour l’ajuster aux rôles qu’on leur propose. Ce sera la seule façon d’assécher ce torrent de larmes de crocodile.
Alors que la présidentielle française devrait voir s’affronter progressistes et conservateurs dans quelques jours, Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard publient leur Dictionnaire du progressisme, réjouissant recueil d’idées politiques sur ce courant politique impitoyable qui pourrait noyer l’ancien monde.
Un carré rouge, des titres blancs et de la somptueuse police : les éditions du Cerf nous offrent avec le Dictionnaire du progressisme un nouveau catalogue de concepts.
Troisième et dernier opus d’une série, il suit le Dictionnaire du populisme et le Dictionnairedu conservatisme, déjà dirigés par les universitaires Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois et Olivier Dard. On retrouve des noms connus comme Remi Brague, Stéphane Courtois, Michel Maffesoli, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff ou Arnaud Teyssier. Plusieurs dizaines de contributeurs et plusieurs centaines d’entrées nous sont offertes, pour une variété de thèmes politiques, juridiques, philosophiques, littéraires, patrimoniaux et parfois même badins par lesquels les initiateurs du projet ont voulu donner un peu de chair à leur histoire des idées politiques.
Un phénomène difficile à appréhender
Le progressisme est un phénomène polymorphe et donc difficile à appréhender. Pour en saisir l’unité et la diversité, 1232 pages et 260 notices ne sont pas de trop : des penseurs, des concepts, quelques lieux où souffle l’esprit progressiste comme la Californie ou les fermes des mille-vaches.
Le progressisme se niche aussi où on ne l’attend pas forcément : dans les romans, dans des « fêtes » ou même chez les sorcières. On comprend, en lisant ce dictionnaire, que les progressistes sont de tous les partis, de toutes les coteries, de tous les pays. Qu’ont-ils de commun ? Souvent une ambition partagée : faire de la croissance économique un aspect central de leur projet politique. Et aussi la ferme conviction que cette croissance économique sera accompagnée d’un perfectionnement moral des sociétés et de l’humain.
Le progrès est polysémique. Nos représentations l’associent souvent aux perspectives d’abondance liées à la civilisation industrielle, alors que d’Aristote à Rousseau, la ressource avait jusqu’alors été pensée comme rare. A partir du XVIIIe, l’Europe prend du ventre. Gavés, les humains se mettent à espérer : ils cherchent à perfectionner leur cadre de vie, modifier leur environnement, maitriser les phénomènes naturels et même sociaux. Ils font des plans, écrivent des méthodes, lancent des promesses à la mer, dans la lignée de Saint-Juste qui définissait le bonheur « comme une idée neuve en Europe ».
Les Pangloss et les cassandres
Il y a ceux qui croient au progrès, et puis il y a ceux qui n’y croient pas. Il y a ceux qui comme le président de la République pensent « à la France de leurs enfants » et ceux qui regrettent la France de leur enfance. Ceux qui rêvent d’un futur nécessaire, désirable, enchanteur, plein de promesses et ceux qui invoquent l’empire des réalités ou répondent simplement aux rêveurs béats : « attention… ». Les Pangloss et les cassandres. Les progressistes et les conservateurs.
Ce duo structure déjà la vie politique américaine depuis les années 1960 – où les démocrates représentent une gauche fort peu socialiste qui cartonne surtout auprès de la classe supérieure des grandes métropoles, sièges de l’aristocratie financière. Par contagion culturelle, ce progressisme américain est devenu le nôtre. Le président de la République pourrait bien avoir inauguré en France ce nouveau clivage depuis 2017 – dépassant l’opposition droite et gauche dont les auteurs du dictionnaire constatent la désuétude. Avec l’entrée Macron, rédigée par Frédéric Rouvillois, le lecteur découvrira qu’il existe en réalité bien une pensée marconiste, notamment inspirée par les idées libérales et saint-simoniennes.
Le progressisme nous vient cependant de bien plus loin. Déjà au XVIIIe, l’abbé de Saint-Pierre imaginait un projet de paix perpétuelle. Il y a aussi des cosmogonies géopolitiques chez Emmanuel Kant : les hommes seraient assez adultes pour gérer leurs conflits avec raison et assurer les conditions d’une belle harmonie. Les hommes observaient déjà en outre certains progrès matériels : dans les méthodes de production, dans l’organisation, l’ingénierie… et pensaient alors que ce progrès conduirait mécaniquement au progrès moral et intellectuel des sociétés.
Les prophéties sont dangereuses pour les prophètes. Chez les progressistes, la raison n’est pas toujours raisonnable. Elle est très imaginative et travaille même un peu du chapeau. Frédéric Rouvillois revient sur la notion d’utopie dont il est le spécialiste. « Identité de genre », « gnose »… Avec une infinie palette de couleurs, le progressisme affiche une volonté de substituer un monde imaginaire au monde réel.
Progresser à la vitesse des Lumières
Si le progressisme doit beaucoup au XVIIIe, en sciences politiques, la vitesse des lumières n’est pas toujours la plus rapide. Les héritiers de Voltaire et de Rousseau se trouvent aujourd’hui dépassés. L’emploi des mots de « république », de « démocratie », de « laïcité » et d’ « universalisme » est déjà jugé conservateur voire réactionnaire pour une nouvelle gauche venue d’outre-Atlantique. Le progressisme se renforce en s’épurant ! Technophilie oblige, il y a des progressistes rapides et des progressistes lents, des dantonistes et des robespierristes, des bolcheviks et des mencheviks.
Certains progressistes aimeraient aujourd’hui éteindre les Lumières. L’entrée « islamo-gauchiste » de Pierre-André Taguieff décrit les contours d’une nouvelle coalition entre la gauche ultra et l’islamisme et refait la petite histoire du syntagme dont il est lui-même le créateur. L’islamo-gauchisme s’est trouvé l’Occident comme ennemi fédérateur. Il est impie pour les islamistes, oppresseur ou patriarcal pour l’extrême-gauche ; et colonialiste pour tous deux. Il faut en tout cas l’abattre. Le progressiste n’est pas un animal tolérant. Il a toujours besoin d’ennemis. Il s’en trouve de bien inattendus. Les progressistes étendent constamment le domaine de la lutte : à la langue quand elle est sexiste, à la connaissance quand elle est coloniale, au sexe quand il est oppressé ou quand il est oppresseur… Avec son Manifeste du futurisme à la main, on apprend par exemple que Marinetti est parti croisade contre les pâtes. Le progressisme va donc jusqu’à la haine des traditions culinaires italiennes. L’entrée « Jean Fourastié » nous révèle l’itinéraire intellectuel d’un économiste du XXe enthousiaste devant la civilisation industrielle, à qui l’on doit l’expression de Trente glorieuses, finalement désabusé de voir que le formidable progrès matériel de l’après-guerre n’a pas forcément entrainé les progrès moraux attendus. On songe aussi à Tocqueville : la démocratie, en émancipant le peuple, nourrit inéluctablement une passion égalitaire moralement régressive. Tout progrès entraine un regret.
Les auteurs du dictionnaire, un brin désabusés eux aussi, viennent pour la plupart des courants conservateurs. Ils semblent faire la constatation qu’embarqués dans leur croisade contre l’essentialisme, certains progressistes semblent finalement avoir oublié d’être eux-mêmes. Aussi, les progressistes régressent. On les voit pris de peurs irrationnelles comme en l’an 1000 : un jour l’apocalypse climatique, le lendemain le cataclysme sanitaire. Dans le même temps, ce sont désormais les libéraux qui veulent tout interdire : la libre parole, le moteur diésel… jusqu’à la liberté d’aller et venir lors de la récente crise sanitaire. Laquelle a révélé un progressisme dans sa pureté de cristal : obsédé par le plan, le contrôle, la compréhension et la maitrise de tout phénomène, cherchant même à interdire la maladie et la mort. Nihil novo sub sole : le progressisme semble soumis à l’immortelle loi des cycles à laquelle il espérait échapper.
D’émancipateur, optimiste et contestataire, il est devenu en fin de course superstitieux, angoissé, répressif et, à sa façon, … conservateur !
L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.
L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.
À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.
14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999
L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.
Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.
Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».
L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.
De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».
Des Russes fréquemment provocateurs
Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.
En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…
Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.
Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.
La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN
Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?
Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).
La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.
Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.
Trois défis
La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées« en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »).Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.
Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.
Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.
L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.
Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.
Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.
Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.
[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.
[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.