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Un prince de la chronique

"Une certaine vision du monde - Cinquante livres que j’ai lus et aimés" et "Le nouveau Barnum", Alessandro Baricco (Gallimard)

Un prince de la chronique
L'écrivain italien Alessandro Baricco © C. Hélie Gallimard

Si comme le disait Raquel Welch (apocryphe ?), «l’intelligence est une zone érogène», alors Une certaine vision du monde (2015) et Le nouveau Barnum (2021) d’Alessandro Baricco sont deux livres pornographiques – tant il est rare de rencontrer une telle intelligence, une telle pertinence, une telle drôlerie, un tel regard décalé et érudit sur les livres.


Dans Une certaine vision du monde, Baricco regroupe cinquante chroniques données en 2011 et 2012, chaque semaine, au quotidien La Repubblica. Cela va des « mémoires » d’Agassi à Brautigan, de Hadot sur la philosophie antique à Lampedusa, de Faulkner à Cercas, de Coetzee à Malaparte, de Kawabata à Descartes, de Capote (Tiffany’s) aux frères Goncourt ou de Fumaroli à Christa Wolf.

Aucun genre n’est privilégié, l’occasion (de la lecture) est précisée, l’achat du livre sur les quais, un conseil d’ami, une vieille libraire. Baricco cite, et cite bien : il donne envie. Est-il question du Dictionnaire du Diable, d’Ambrose Bierce ? Voici les mots les plus drôles, les plus spirituels de Bierce. Exemple ? « Aider » selon Bierce ? « Donner le jour à un ingrat » (là, vous réfléchissez, vous faites le tour des dernières semaines de votre vie – et vous prenez acte du réel biercien). « Applaudissement » ? « Echo d’une banalité. » « Nihiliste » ? « Russe qui nie l’existence de tout, sauf de Tolstoï. Le chef de cette mouvance est Tolstoï » « Authentique » ? « Vrai, réel. Par exemple : contrefaçon authentique, hypocrisie authentique, etc. »

Ou alors, lorsque Baricco évoque les circonstances de sa découverte de Bolano dont il cite 2066, cela commence ainsi : « Je me rappelle très bien le message qu’un ami (qui est aussi un magnifique écrivain) m’a envoyé quelques semaines après que je l’eus sommé de lire 2066. Il disait : “Lu Bolano. Changé de métier”. » Ou lorsqu’il cite ce livre inconnu de nous (pas le film) : Princess Bride, de William Goldman : dentelle de l’évocation.

A lire aussi, du même auteur: Pour saluer Roberto Bolaño

Ou encore, à propos de ce livre non traduit en français, mais qu’il nous donne tant envie de découvrir : « L’idée de départ est fascinante : l’Histoire nous enseigne qu’à l’issue d’une guerre les vaincus font preuve d’une vitalité et d’une énergie créatrice dont les vainqueurs sont tout à fait dépourvus. » Cela s’appelle La Culture des vaincus, de Wolfgang Schivelbusch (que Baricco évoque à nouveau dans Le nouveau Barnum).

À chaque fois, on est stupéfait, édifié par la portée et l’intensité de la critique de créateur de Baricco. Précisons pour ceux qui seraient sceptiques : on connaît mal le romancier Bariccco (on va se rattraper) – mais ces deux livres, pour un lecteur, disons un « bon » lecteur, un lecteur qui lit un peu, sont une divine surprise. C’est peu dire que Baricco a une « vision » – sinon du monde, de ce qu’est la littérature. Avec ces ébouriffants « travaux pratiques », il rappelle quelque chose de très simple, et de fondamental : ce n’est pas le livre qu’on lit qui importe (Agassi ou la biographie de Suzanne Lenglen), c’est le regard de qui lit (Baricco). Le sien est d’une fécondité et d’une richesse outrageuses : généreux, ouvert, de mauvaise foi si nécessaire, génial quand c’est plus fort que lui. Ces deux livres sont des cadeaux. Première BA du printemps : vous en parler. Première résolution pour vous : les lire.

Coda à propos du nouveau Barnum – recueil de tous les autres articles écrits en Italie entre 1990 et 2016, qui complète et confirme précisément l’impression donnée par le recueil de 2015. C’est toujours aussi intelligent, drôle, décalé. Seuls les sujets changent : Houellebecq (Soumission), la musique classique, Umberto Eco, le football, Vargas Llosa, Carver (et Gordon Lish), Orhan Pamuk, Cormac McCarthy, la corrida, Michael Jordan, les bibliothèques à Mumbai, la mort de Jean-Paul II, Vivian Maier, Las Vegas, la télévision, l’opéra, Walter Benjamin, etc. À un tel niveau de « chroniqueur », on ne voit que Martin Amis. Ce qui n’est pas peu dire – puisque c’est sans doute le plus grand (vivant).

D’Alessandro Baricco – traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éditions Gallimard 

Une certaine vision du monde – Cinquante livres que j’ai lus et aimés (2002-2012).

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Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)"

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