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Tartuffe réélu: «Cachez cette France que je ne saurais voir»

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En Bourgeois gentilhomme, il serait aussi excellent


Quand nous eûmes connaissance des résultats sans surprise d’une élection présidentielle qui plaça bon nombre d’entre nous face à un choix cornélien, confrontés à deux candidats dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c’est Rabelais qui me réconforta. Je songeais à son aphorisme, dans l’avis proposé aux lecteurs de Gargantua :

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,
   Pour ce que rire est le propre de l’homme. »

Ensuite, toujours dans l’esprit d’en rire et pour faire passer une pilule, pour le moins amère, je me suis tournée vers Molière. Il eût été du reste follement inspiré par notre époque et c’est en faux dévot moliéresque que notre jeune acteur présidentiel brûle définitivement les planches. Je me suis donc plongée dans Le tartuffe ou l’imposteur  et vous livre dans la foulée ma réflexion à propos de ces derniers jours.

Ouvrons la pièce à la scène 2 de l’Acte I.

Nous sommes encore dans le précédent quinquennat de notre amateur de « carabistouilles » (le mot est lui) et de poudre de perlimpinpin. Restituons alors une conversation entre le porte-parole d’une France qui souffre sous le joug de notre royal imposteur (représentée par la Dorine de la comédie de Molière) et les sectateurs de notre Tartuffe de jeune Prince, incarnés en Orgon, le père de famille dupé par le princier charlatan. 

                  Orgon (partie de la France envoûtée par Emmanuel Macron)

Qu’est ce qu’on fait céans ? Comme est-ce qu’on s’y porte ?

                  Dorine (porte-drapeau d’une autre partie de la France martyrisée par Tartuffe)

Madame (La France) eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

Et pour cause, nombreux Jacques, à savoir une foule de sans-dents en colère, des gueux appelés Gilets-jaunes occupaient les ronds-points et les centres de nos villes, manifestant leur désespoir de ne pouvoir vivre de leurs maigres émoluments. Mais, poursuivons :

                   Orgon

Et Tartuffe ?

                  Dorine

Tartuffe ! Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille

                Orgon

Le pauvre homme !

Ben tiens ! On ne comptait plus les coups de matraque infligés aux gueux, ni les yeux arrachés : dommages collatéraux subis par les manants lors de la répression des jacqueries ordonnée par Emmanuel Macron. Et le dialogue de se poursuivre : il fut ensuite question des soignants renvoyés de leurs emplois parce qu’ils refusaient un vaccin imposé par Tartuffe flanqué de son inénarrable « Conseil médical ».

              Orgon

Et Tartuffe ?

             Dorine

Pressé d’un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où sans troubles, il dormit jusques au lendemain.

             Orgon

Le pauvre homme !

Nous eûmes ensuite, avant le couronnement du 24 avril, la première manche d’un tournoi opposant douze chevaliers qui tourna très vite à la pantalonnade. Emmanuel Macron refusa d’en découdre avec ceux qu’il considérait comme de pauvres hères. Seuls restèrent en lice notre monarque et son adversaire préférée, la présidente de la Fédération Féline Française (l’amour de Marine Le Pen pour les chats est bien connu.) Le président s’obstina judicieusement à nommer le parti de celle-ci : « Front national », soucieux de cantonner sa rivale et ledit parti dans un passé à jamais maudit. C’est alors que débuta le second tour. Durant une quinzaine de jours fut sonné, à grand son de trompe, l’appel à un front républicain, orchestré de main de maître par notre président-candidat à sa propre succession. Celui-ci, plutôt que d’évoquer son triste bilan et un programme pour le moins léger, battit le rappel de tout ce que la France comptait d’artistes, de sportifs et de médias tout à sa cause acquis. On se mobilisa pour éviter le retour du fascisme en France. Il s’agissait de neutraliser les remugles qui commençaient à chatouiller désagréablement la narine de Tartuffe et de sauver la Liberté gravement menacée par la dame aux chats.

Eut ensuite lieu le débat institutionnel d’entre les deux tours, sans grande saveur. Notre Tartuffe y surjoua son personnage, d’étonnement, Gilles Bouleau fut métamorphosé en ficus et Léa Salamé en statue de sel. Face à une Marine Le Pen tout aussi médusée et soucieuse d’arborer un calme que ses conseils en communication avaient dû la sommer d’afficher contre vents et marées, l’insolent assomma les téléspectateurs et son adversaire de carabistouilles technocratiques. Les chiffres voltigeaient, dans un nuage de poudre jetée aux yeux. Souvent, les mains de notre prestidigitateur, disciple de Gérard Majax, s’agitaient frénétiquement pour sortir sans vergogne quelques couleuvres de son chapeau. Son adversaire les avalait sans broncher, assommée par les gesticulations méprisantes et condescendantes de l’histrion. Celui-ci lui coupait grossièrement la parole, tel un chien hargneux face à une interlocutrice qui aurait oublié d’être chat.

Gardons bien en mémoires certaines des saillies de notre bateleur face auxquelles Marine Le Pen resta coite. Alors qu’elle affirmait vouloir supprimer le voile de l’espace public, Tartuffe osa répondre, insultant une partie des Français et sous-entendant par là même qu’ils seraient incapables de respecter la loi : « Vous allez créer la guerre civile, si vous faites ça, je vous le dis en toute sincérité. » Quand elle tenta de se référer à Charles de Gaulle, notre pédant et condescendant personnage, grand bradeur de l’Histoire de la France, éructa : « Oh Madame Le Pen, venant d’où vous venez, vous ne devriez pas parler du Général de Gaulle. » Il lui assena enfin un uppercut en mentionnant le prêt qu’elle avait contracté en Russie pour financer sa campagne. À peine osa-t-elle rappeler pour riposter les accointances du tout petit Prince avec McKinsey.

Si Marine Le Pen ne broncha pas plus que Raminagrobis assoupi près d’une cheminée et digérant un bon rôt, c’est que notre fourbe Kaa l’avait hypnotisé. Bien sûr, après coup, il fut facile pour nous tous de convenir qu’elle eût dû être plus offensive. Il lui aurait suffi d’attaquer le président sur son bilan, sur l’insécurité et sur l’immigration. Mais tout se déroula ainsi parce que c’était elle et surtout parce que c’était lui.

On eut droit enfin, avant ce dimanche soir, marqué (à jamais) par la réélection de Foutriquet, à deux jours de récit des pérégrinations hexagonales épiques de nos deux candidats. J’en retins la formidable hypocrisie de notre Tartuffe qui vacillait à droite puis à gauche tel le Bateau ivre. On se souviendra de Figeac comme Clovis se souvint, en son temps, de Soisson. Notre recalé du Conservatoire n’y alla pas de main morte : « Rien n’est encore joué ! Vous l’avez compris : rien n’est encore joué ! » vociféra-t-il avec une impudeur déconcertante alors que nous savions tous que l’affaire était pliée. Pour ceux qui ignoreraient encore qui est notre comédien-président réelu, je ne peux m’empêcher, pour conclure, de rappeler le portrait qu’en fait Orgon à son beau-frère Cléante, toujours dans Tartuffe ou l’imposteur. Comme celui-ci ne peut comprendre la ferveur suscitée par le faux dévot, Orgon s’adresse à lui ainsi (scène 5 de l’acte I) :

               Orgon à Cléante

Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre à son entretien ;
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m’en soucierai autant que de cela.

Courage, mes amis, soyons avare de notre mépris et ne devenons pas misanthropes pour si peu.
Contentons-nous, en bons Gaulois réfractaires, de réserver quelques fourberies à notre bon Tartuffe.

Foutriquet

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Wimbledon, ou la bonne conscience à peu de frais

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Les directions des tournois de tennis anglais ont donc décidé d’exclure a priori les tennismen et tenniswomen russes et biélorusses — et cela fait du monde, et du beau. Ou comment s’offrir à peu de frais une bonne conscience et les applaudissements du camp du Bien.


On a commencé par les athlètes handicapés — nous avions évoqué ce scandale en son temps. Vous êtes aveugle et russe ? Viré. Vous êtes unijambiste et russe ? Exclu. Des sanctions qui ne frappaient que ceux qui en étaient les dindons.

Rebelote avec le tennis. Pas de Wimbledon (ni d’autres tournois anglais, le Queen’s par exemple) pour Medvedev (numéro 2 mondial), Andrey Rublev (n°8) ou Aryana Sabalenka (n°4 chez les dames). L’All England Lawn Tennis Club soutient l’Ukraine… « Dans les circonstances d’une agression militaire injustifiée et sans précédent, il serait inacceptable que le régime russe tire le moindre bénéfice de la participation de joueurs russes ou bélarusses », affirme cette bande d’hypocrites. « Nous avons par conséquent l’intention, avec un profond regret, de rejeter l’inscription de joueurs russes et bélarusses à Wimbledon. »

« With deep regret » ? Is my backside chicken, comme on dit en français ?

Novak Djokovic, autre grand réprouvé (il est Serbe, et la Serbie, c’est mal, a décidé l’OTAN il y a plus de vingt ans, la Croatie et la Bosnie, c’est bien) a jugé cette décision « folle » — tout en condamnant la guerre, qu’il a vu de près, « étant lui-même un enfant de la guerre », ce que ne sont pas les Saint-Jean-Bouche-d’or qui hantent nos plateaux télé et se prononcent allègrement en faveur d’une troisième guerre mondiale qu’ils ne feront jamais, ils ont assez d’argent et d’entregent pour la passer à la Barbade ou à Sainte-Marie. Les organisations de joueurs, ATP et WTP, regrettent cette décision unilatérale : « La discrimination basée sur la nationalité constitue également une violation de nos accords avec Wimbledon aux termes desquels la participation d’un joueur n’est basée que sur son classement. »

Comme le souligne Marie Moussié dans Ouest-France, « aucun événement sportif majeur n’avait, jusque-là, exclu individuellement des joueurs d’une compétition ». Passe encore de sanctionner des pays : les Russes ont été exclus de la Coupe Davis, parce que les tennismen n’y jouent pas en leur nom, mais représentent leur pays. Admettons. Mais des individus…

À noter que les joueurs ukrainiens ont explicitement demandé cette ségrégation. Elina Svitolina, l’épouse de Gaël Monfils, voulait imposer aux Russes une condamnation explicite de la guerre : soutiens l’Ukraine ou disparais. Un moyen pour elle de récupérer quelques places au classement mondial…

Evidemment, cela pouvait mettre en danger les familles des athlètes, restées en Russie. Alors le gouvernement britannique a fait pression sur les instances tennistiques pour opérer un tri individuel. Les bons et les méchants. Etant entendu que les Anglais sont naturellement dans le camp du Bien. Ils l’ont toujours été.

Du gâteau pour le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a dénoncé la prise d’otages opérée par les Anglais.
C’est d’ailleurs dans la droite ligne des sanctions décrétées depuis un mois : elles frappent d’abord les pays qui les prennent. C’est d’une intelligence remarquable. Que ne faut-il pas faire pour faire plaisir au grand frère américain ? Plus de gaz ? On s’éclairera à la bougie — ou, comme les Allemands, on remettra en marche des centrales au charbon ou au lignite, pas polluantes du tout.

Et on se bat déjà pour acheter de l’huile de tournesol… Avant même que la récolte ait eu lieu. Il y en a qui profitent de la guerre pour augmenter leurs marges.

Il y a eu des précédents. En 1946, les Britanniques ont exclu les tennismen allemands (et japonais, mais il y en avait peu à l’époque), parce que leur pays s’était rendu coupable d’avoir bombardé Wimbledon. Tit for tat.

Mais ils n’ont jamais ostracisé les joueurs sud-africains, et ne leur ont jamais demandé de condamner l’apartheid. C’est qu’il fallait préserver les bonnes relations avec un régime raciste qui fournissait la City en diamants… Vous ne voudriez pas contrarier le cours de la De Beers au London Stock Exchange ?

Pour le moment les Anglais sont tout seuls à s’offrir une bonne conscience. Ni les Américains ni les Français (Roland-Garros débute dans un mois) ne se sont prononcés sur la question. Le manque à gagner de tournois privés de tant de vedettes est important — et la sanction est aberrante. Mais je ne doute pas, si le conflit s’enlise — et tout un chacun fait de son mieux pour que ça dure — que la vertu triomphera et que d’autres interdictions suivront.

PS. Non, je n’ai pas envie de commenter le résultat des élections. Emmanuel Macron a été élu par 58% de 74% de votants, dont 9% ont voté blanc ou nul. Il a reçu 20 743 128 voix, Marine Le Pen 10 638 475, et la somme cumulée des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls atteint près de 17 millions. Bonne chance pour gouverner la France et éviter les émeutes… Il lui reste les législatives pour se composer une seconde majorité aussi introuvable que celle de 2017. Le système le lui permet. Il va pousser jusqu’au bout la Vème République, et opérer sa liquidation.

Proust: retour vers le futur

Proust est mort en 1922, à l’âge de 51 ans, en ayant quasiment achevé son œuvre. Mais que se serait-il passé s’il avait guéri de la maladie pulmonaire qui l’emporta ? Jérôme Bastianelli l’imagine dans un livre captivant.


Alors que l’année 2022 marque le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, Jérôme Bastianelli a sorti il y a quelques semaines aux Sorbonne Université Presses un petit livre original, Les années retrouvées de Marcel Proust. Cet essai de biographie, presque une uchronie, essaie de s’imaginer ce que serait devenu le monde si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, s’il avait échappé à une bronchite mal soignée, le 18 novembre 1922, à l’âge de cinquante-et-un ans. On observe Marcel Proust profiter de ces vingt années de temps additionnel pour terminer A la recherche du temps perdu, corriger quelques erreurs (« Heureusement que je ne suis pas mort l’année dernière, dit-il un jour à sa gouvernante, car personne n’aurait rien compris à ce texte : voilà que, comme un idiot, je fais mourir le docteur Cottard page 354 pour le faire réapparaître dans un dîner page 493 ! ») et mourir finalement à New York en novembre 1942, en tournant les pages de François le Champi.

Marcel Proust parcourant les années 20 et les années 30, c’est l’histoire d’un vieux monsieur à la petite santé entrant dans un monde où tout s’accélère. Le moindre déplacement de l’auteur à Nice, à Illiers, les secousses du train, de l’automobile lui valent plusieurs jours d’alitement, histoire de se remettre de ses émotions. En contraste, Marcel Proust ne boude pas les joies du vol aérien, quand Antoine de Saint-Exupéry lui propose de survoler la Picardie et la cathédrale d’Amiens : « Devant toutes ces dimensions singulièrement réduites, je me demandais si, dans l’aspiration qui pousse l’Homme à voler, il n’entre pas un peu de la joie d’éprouver avec la réalité le rapport de l’enfant avec ses jouets, avec les châteaux de bois qu’il enjambe et les soldats de plomb qu’il domine », écrit-il dans les colonnes du Figaro une semaine plus tard. A l’instar de Georges Vinteuil, « bourgeois timide et très conservateur, mais compositeur moderne et audacieux », Marcel Proust parvient globalement à saisir la marche du monde, non sans quelques petites incompréhensions aux encablures.

Des inventions crédibles

Trois choses ont été principalement retenues par l’auteur : Marcel Proust face aux bouleversements esthétiques ; la place de Marcel Proust dans le monde des lettres ; Marcel Proust et l’évolution politique du monde. En élève sérieux, Jérôme Bastianelli justifie à la fin du livre ses audaces biographiques, et nous permet de comprendre que si tel épisode n’a pas eu lieu, en tout cas il aurait été crédible.

Face aux nouveautés esthétiques, Marcel Proust entre avec prudence. Pas très convaincu par le cinéma, il accepte malgré tout que l’on fasse une adaptation de la Recherche, qui se prête mieux au cinéma qu’au théâtre. Face aux surréalistes, il se sent dépassé. L’art de Salvador Dali, fait de sexes masculins ailés et de bustes de femme coiffés d’une baguette de pain, lui échappe complètement. « Il savait pourtant mieux que quiconque, car il en avait longuement parlé dans la Recherche, en prenant notamment l’exemple des derniers quatuors de Beethoven, qu’un art radicalement nouveau met du temps à être apprécié, mais là, il lui semblait qu’un siècle aurait pu s’écouler sans qu’il saisisse la finalité de ces bricolages artistiques. Il en imputa la faute à son âge et regretta de ne plus avoir la fraîcheur d’esprit qui l’avait conduit, pendant les cinquante premières années de sa vie, à préférer Debussy à Massenet et Whistler à Bouguereau ». Comme le chante Sheila: papa t’es plus dans l’coup !

Dans le monde des lettres, Marcel Proust est élu à l’Académie française au prix d’une intense campagne et de visites épuisantes chez ses futurs collègues. Il revêt pour la première fois l’habit vert le 10 juin 1926. Il y a un saisissant décalage entre la crainte de l’écrivain de faire mauvaise impression lors de sa réception, avec sa petite mine, sa veste à la fois trop large et trop étroite, son épée qui pendouille, se murmurant à lui-même : « pourvu que tout se passe bien » et le retentissement de son éloge funèbre à Pierre Loti, relayé par la TSF et qui inspira même Claude Lévi-Strauss quand il fallut donner un titre à Tristes tropiques. L’inspiration s’essouffle cependant. Marcel Proust voit surtout arriver la nouvelle génération d’écrivains : Raymond Radiguet, emporté par une fièvre typhoïde à l’âge de vingt ans (Jérôme Bastianelli a décalé pour les soins de l’ouvrage un décès de vingt ans, pas deux) ; André Malraux, pour lequel il refuse de signer la pétition de soutien quand celui-ci se fait prendre en train de scier des statues du Xème siècle dans la forêt tropicale du Cambodge ; Louis-Ferdinand Céline, qui reçut de la part de Léon Daudet en 1932 pour Voyage au bout de la nuit le même soutien véhément qu’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans la course pour le Goncourt, mais cette fois avec moins de succès. Face à l’OVNI Céline, Marcel Proust voit un successeur, le Voyage peignant le chaos qui résultait de la Grande Guerre tandis que la Recherche décrivait la décomposition de ce monde d’avant 1914. Malgré les pages jugées vulgaires et agressives, Proust semble avoir apprécié cette plume crue. Quelques années plus tard, la fureur antisémite de Bagatelles pour un massacre lui tomba en revanche des mains.

L’avertissement de Stefan Zweig

Dans le monde politique aussi, alors que la situation se tend aux quatre coins de l’Europe, Marcel Proust est partagé entre moments d’extra-lucidité et naïveté. Extra-lucide, quand assistant au Trocadéro à l’Exposition internationale de 1937 et apercevant le pavillon de l’Allemagne nazie, « surmonté de l’aigle doré », et celui de l’URSS « au sommet duquel s’élançait une gigantesque sculpture représentant un ouvrier et une paysanne brandissant le marteau et la faucille », il sentait la guerre inévitable (ah, si seulement on l’avait écouté…) et que bientôt, peut-être Staline, plus sûrement Hitler, viendrait parader sur cette même esplanade. Naïf, quand il essaie de dissuader Abel Bonnard d’adresser les félicitations au Maréchal au nom de l’Académie française, alors que celui-ci s’apprête à devenir un ministre zélé de la collaboration. Avant la première guerre, Léon Blum, critique littéraire juif et dreyfusiste, pouvait être un proche ami de Maurice Barrès, écrivain qui n’avait pas masqué la part antisémite de son antidreyfusisme. Après la première guerre, les passions politiques divisent davantage. Peu à peu, Marcel Proust est obligé de prendre ses distances avec Léon Daudet, un peu trop fasciné par les montées des fascismes ici et là en Europe ; tout en conservant un intérêt littéraire pour Charles Maurras et son journal, il soutint – en vain – la campagne de François Mauriac pour empêcher celui-ci à son tour quai Conti. Malgré l’avertissement de son ami Stefan Zweig passé par Paris et qui lui dépeint l’évolution infernale en quelques jours d’une Vienne envahie par l’Allemagne, Marcel Proust met du temps à réaliser le risque à trop traîné à Paris (compte tenu aussi de ses ascendances juives) et tarde à prendre ses cliques et ses claques. Il faut tout le tact du Sonderführer chargé de la politique littéraire en France pour le convaincre de déguerpir bien vite. Finalement, si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, la marche du monde n’aurait pas été très différente – et on s’en serait un peu douté.

Une victoire sans joie

La victoire de dimanche du président sortant, nette dans les urnes, conclut une campagne présidentielle atone et décevante après un premier quinquennat intranquille. Elle contraint Emmanuel Macron à l’humilité. Le nouveau mandat commence ainsi dans une étrange atmosphère, selon notre chroniqueur.


Emmanuel Macron, président nettement réélu face à une Marine Le Pen qui a cependant augmenté son score de 2017, serait rentré dans « sa phase huître ». On le comprend, tant le tableau global qui résulte de ce second tour sur les plans social et politique est complexe et donc appellera de sa part une réflexion fine et sophistiquée. D’abord, sans doute, la satisfaction sans triomphalisme de cette victoire, la première acquise ainsi hors cohabitation. La conscience, aussi, d’une France hétérogène qui s’est voulue en passivité, en retrait ou en rupture par l’abstention, les votes blancs ou les bulletins nuls, avec 16,7 millions de citoyens qui ont préféré ne pas jouer le jeu de la démocratie classique.

PS et LR achevés

L’heureuse confirmation de sa lucidité de 2017 qui a offert en 2022 ses conclusions extrêmes avec l’achèvement des deux partis phares de la vie nationale durant si longtemps : le parti socialiste et la droite républicaine.

Le premier va tenter de noyer son désastre en s’intégrant tant bien que mal dans le camp de Jean-Luc Mélenchon et de son Union populaire, qui espère, au mois de juin, contraindre le président à choisir comme Premier ministre Jean-Luc Mélenchon, dernier espoir, aujourd’hui, d’une gauche et d’une extrême gauche pour lesquelles il a été longtemps un repoussoir brillant mais non maîtrisable.

Quant à la seconde – cette droite républicaine en si mauvais état à cause de son absence totale de clairvoyance politique et de la déroute de Valérie Pécresse -, elle ne pourra plus faire l’économie d’une révision déchirante. Entre ceux, sincères ou non, opportunistes ou convaincus, qui rejoindront le parti macronien attrape et étouffe-tout, et le noyau dur d’une minorité fidèle à ses principes et à ses valeurs, continuant à regretter qu’à aucun moment on n’ait su faire passer le message de son identité dans le paysage politique national et international. Pour réaliser ce retour aux sources de la droite fière de ce qu’elle est et originale dans sa substance, on ne devra plus compter sur le personnel ancien. Il a failli ou pire, il a trahi. On ne peut plus garder les mêmes qui n’ont jamais cru à la force et à la singularité de ce qu’ils étaient censés instiller dans l’esprit public.

Après le nouveau monde, la nouvelle ère

Pour sauver ce qui reste d’une authentique droite républicaine, au-delà d’une inconcevable union des droites, il conviendra à la fois de ne pas se dissocier du RN pour leur conception peu ou prou commune de la sécurité et de la Justice, mais de se distinguer du programme d’Emmanuel Macron. Nul doute que ce dernier portera à son comble une entreprise d’absorption qui sera d’autant plus préjudiciable que le président réélu n’est pas univoque, il y a de la gauche qui demeure en lui.

Quelles qu’aient été nos options partisanes, rendons grâce à la reconnaissance par Emmanuel Macron, dans un discours moins royal qu’en 2017 et pour une fois assez court, empli d’empathie et d’esprit critique, du caractère clivé, déchiré, éclaté de la France d’aujourd’hui. En 2017, il avait pour ambition de rassembler parce que le pays lui semblait à portée d’unité. En 2022, il prend acte d’une dislocation et paradoxalement on peut espérer un grand progrès de cette absence d’illusion. L’annonce plausible d’une « ère nouvelle » a remplacé le « nouveau monde » disparu aussi vite qu’évoqué en 2017.

D’abord, espérons que les promesses sur un pouvoir prêt à s’inventer et sur une nouvelle manière de présider plus proche des Français, moins autarcique, moins arrogante, moins ostensiblement solitaire (avec quelques « élus » favoris), ne demeureront pas lettre morte. Il serait inconcevable de répéter la même posture décevante d’un quinquennat à l’autre. Le président lui-même ne saurait s’y résoudre. Cette obligation va lui imposer, comme il l’avait laissé entendre il y a quelques semaines, de modifier sinon le fond de sa politique, du moins sa forme. Il changera en grande partie l’équipe gouvernementale avec un Premier ministre qui s’entourera de ministres sélectionnés moins pour leurs éructations anti-RN (une extrême droite, avec un tel pourcentage, est bien plus que l’extrême droite !) que pour leur compétence et leur souci constant des Français.

Étrange atmosphère

On perçoit alors pourquoi ce 24 avril, à la fois sans équivoque mais lourd d’orages, de tempêtes sociales, de frustrations par rapport à une campagne irritante, atypique et violente, a suscité une étrange atmosphère toute tendue vers le mois de juin, sans véritable allégresse. Comme si les perdants étaient impatients de se placer pour le troisième tour et que le gagnant mesurait l’immensité de ce qui lui incombait et « l’obligeait ». Au seuil de ce nouveau quinquennat, il ne peut plus se permettre d’appréhender avec la même pratique et le même esprit la multitude de défis à relever. D’abord celui du régalien : on ne saurait se contenter des rattrapages opportunistes qui n’ont pas fait oublier que la faiblesse insigne du macronisme résidait là, dans cette indifférence ou cette impuissance.

Cette victoire sans joie est comme le signe d’une France pour laquelle la République n’est plus un acquis mais un trésor menacé à préserver au quotidien.

[Vos années Causeur] Italienne d’origine, Française d’adoption, lectrice et admiratrice de Causeur: un parcours sans faute

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À l’occasion de notre numéro 100, Olga Olivi vous parle de ses années Causeur…


À vous, chers amis de Causeur, des remerciements pour m’avoir ouvert les yeux, amusée, énervée, intéressée et le plus souvent passionnée. Si je me suis abonnée, je l’avoue, c’est en raison de la belle personnalité de Madame Lévy que j’ai toujours admirée pour son franc-parler et sa parole juste et honnête. Je suis de nationalité italienne et définitivement francophile. Votre pays est celui du savoir, de la bonne gastronomie, du meilleur vin et des râleurs qui ne se laissent pas faire. C’est très important de ne pas être un mouton de Panurge. Ainsi, Causeur est, pour moi, un journal pour tous les Français et ceux qui s’intéressent à ce pays.

A lire aussi : Gastronomie: la botte secrète de l’Italie

Tous vos articles sont bien écrits, c’est aussi très important. J’ajouterais que vous êtes souvent des précurseurs et que vos idées arrivent avant celles des autres ! Rien ne vous échappe et le panel des articles prouve non seulement votre éclectisme mais aussi votre honnêteté journalistique. Je voulais encore vous remercier de m’avoir fait connaître tant de journalistes que je ne connaissais pas et que je lis parfois ailleurs, dans d’autres journaux et magazines.

Et pour finir j’espère que vous continuerez à écrire ce que vous pensez, à dénoncer les injustices, à relater et analyser les mouvements de foules, à commenter ou critiquer les œuvres littéraires et artistiques intéressantes (ou pas), à dire la vérité, qui, comme disait Musset, est essentielle…


Notre numéro 100 vous attend dans les kiosques

[Vos années Causeur] Causeur est le seul magazine lu par des non-voyants

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À l’occasion de notre numéro 100, François Jonquet vous parle de ses années Causeur…


À l’appel formulé par la rédaction de Causeur, je me propose de livrer mon humble témoignage sur mes années passées à lire le magazine Causeur. En préambule, je tiens à signaler que je suis aveugle. Dans la terminologie politiquement correcte, on parle de non-voyant. Par conséquent, je fais partie, théoriquement, des minorités que la gauche se targue de défendre à longueur de journée. Ma découverte de Causeur date de l’année 2016, année de mes 20 ans. À cette époque, Hollande était président et la France subissait une vague d’attentats islamistes inédite.

Ainsi, le samedi 14 mai 2016, je découvre le site Causeur complètement par hasard. En effet, Eric Zemmour avait mentionné le magazine lors d’une interview accordée à l’émission C à vous. Une fois parvenu sur le site, je découvre des articles qui me confortent dans ma prise de conscience d’une France en déclin, d’une gauche ayant perdu tous ses repères moraux pour s’adonner au communautarisme et à la moraline.

A lire aussi : “Quotidien” poursuit son travail de sape(ajou)

L’un de mes premiers articles lu est celui d’Elisabeth Levy datant de novembre 2015 et intitulé « nous sommes partout ». Il dénonçait déjà ce politiquement correct avec un ton mâtiné d’humour et de dérision qui caractérise à merveille l’esprit français. Il relatait également les attaques dont Causeur faisait l’objet et s’amusait de la perte d’influence intellectuelle de la gauche devenue peu à peu inaudible. À partir de cet instant, je suis un lecteur régulier du site même si je ne m’abonne guère à l’époque.

Toutefois, il m’arrive de consulter le magazine lors d’événements particuliers. Ainsi, le magazine d’octobre 2016 intitulé « Zemmour le gaulois » est mon premier magazine Causeur acheté. Ce numéro a engendré une grosse polémique, car l’écrivain avait déclaré « respecter ceux qui sont prêts à mourir pour leur foi, ce dont nous ne sommes plus capables ». La presse de gauche avait fait ses choux gras de cette phrase sortie de son contexte. Je me suis décidé à prendre un abonnement numérique en novembre 2020. Depuis lors, je lis les articles du magazine chaque mois. En 2021, le numéro consacré à Napoléon m’a particulièrement plu en raison de la diversité des intervenants. De même, il est intéressant d’observer l’esprit de contradiction du magazine qui n’hésite pas à accueillir des détracteurs dans ses colonnes.

Pour conclure, je tiens à adresser ce message à la rédaction et en particulier à Elisabeth Lévy. Gardez cet esprit de sérieux, d’humour et de dérision qui caractérise votre journal. En effet, à notre triste époque qui ne tolère plus le second degré, l’humour est le meilleur vecteur d’intégration pour sauvegarder une société vivable. Je suis d’ailleurs affecté de constater à quel point le politiquement correct à gangréné les esprits même au sujet du handicap. Les personnes dites valides n’osent plus s’adresser à un handicapé, de peur de froisser sa susceptibilité. Il en va de même pour toutes les autres minorités. Cet état d’esprit, si nous n’y prenons garde, peut irrémédiablement détruire l’universalisme républicain et forger un communautarisme désastreux.

À lire aussi, Patrick Mandon: Nazie-soit-elle!

Il faut donc, plus que jamais, garder cet esprit si français fait d’intelligence, d’humour et d’autodérision, pour que la nation perdure, et pour que le vivre ensemble ne soit pas cette expression vide de sens sans cesse employée par une gauche qui a renoncé à la patrie, à l’éducation, à l’autorité et à l’assimilation. Pour toutes ces raisons, je souhaite le meilleur avenir possible à Causeur : vive la liberté d’expression, vive l’humour, vive la République et surtout, surtout, vive Causeur.

Et maintenant?

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Au lendemain des espérances déchues…


Il y a les somnambules, chers à Herman Broch, et il y a les exaltés. Les deux pouvant aisément se retrouver dans le même homme, tel que cela se cristallise chez le maniaco-dépressif, en son genre matriotique.

Aujourd’hui, c’est à toutes « les sorcières modernistes », chères à Philippe Muray, que je pense. Les sorcières modernistes, de l’un et l’autre sexe cela va sans dire. En lieu et place du Père, elles nous proposent la Femme à majuscule, Europa la Hors sexe, la Bonne Mère des fils déguisés en père. Transfert direct, sans retour ni médiation.

La guerre, le retour du tragique ainsi qu’il est rabâché – comme si ce tragique nous avait jamais quitté ! Ce qui nous a quitté, c’est la faculté à l’habiter, en revenant au cours ordinaire de l’humanité, celui de notre condition de mortel – est l’occasion pour les sorcières modernistes d’affûter les nouveaux sortilèges ! Elles usent de tout, sous toutes sortes de références glorieuses et impériales, à la Démocratie universelle et à la Science, pour « enthousiasmer les populations, obtenir leur obéissance, et même leur participation et les conduire, sans trop de problèmes, vers un avenir abominable. » (quatrième de couverture, Le XIXe siècle à travers les âges, de Ph. Muray).

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Nombreux se réjouissent de la fabrique en cours d’une humanité occidentale qui, s’estimant libérée et supérieure, croit pouvoir vivre au-delà du mur du langage (= de la loi généalogique), même si d’autres, dans les familles comme dans la société, doivent pour eux en payer le prix.

D’avoir dès la fin de la décennie 70 légitimé, sous la pression européistes des lobbies lgbtistes, le transsexualisme, puis d’avoir fait de l’homosexualité, position subjective quant au sexe, un état normatif de la personne, les législateurs français ont cédé sur l’essentiel : sur la fonction « paternelle » hautement symbolique de l’État. La dé-Raison inhérente à la logique du fantasme a pris force de loi. La « nouvelle anthropologie », juridiquement verrouillée, s’est banalisée. Le monde intellectuel, jusqu’aux psychanalystes, s’aveugle, refusant de considérer la régression identificatoire qui est constitutive des symptômes de la dé-civilisation en cours.

Nouvelle doxa

Les idéaux du moi, autrement dit, tels que Freud en fit résonner l’articulation, les idéaux culturels, juridiquement noués, qui bien en amont des familles régissent symboliquement l’ordre de l’identification des sujets – via la mise en scène des figures parentales Mère et Père soutenues par le couple homme / femme – ont été irradiés par l’idéologie lgbtiste. Les idéaux du moi culturels, supports de l’identification des jeunes générations, ont été juridiquement mis au pli du mythe subjectif confusionnel homo-parental, celui des « parents combinés », sexuellement indifférenciés. Dans ce mythe subjectif parental, d’avant la différence des sexes (en jargon de psychanalyse, préœdipien), le père, subverti comme tel, comme tiers œdipien, ne peut se trouver requis que comme une sorte de mère-bis. Dès lors la scène familiale, de plus en plus dé-triangulée, fonctionnant sur le mode imaginaire, duel, de la séduction/rejet, ne peut plus opérer comme espace tiers, lieu premier de la métabolisation de la haine et du ressentiment originaires inhérents à l’animal parlant… L’amour se trouve confondu aux séductions narcissiques, incestueuses…

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Alors, ma conclusion ? Eh bien c’est que pour ne pas s’opposer, comme il y conviendrait, en rigueur et mesure, à la nouvelle normativité trans/homosexualiste, nous ne préparons guère les garçons et les jeunes hommes à devenir des pères, j’entends là des pères en capacité, avec l’aide des mères, de reconnaître et de déjouer la haine, la rivalité œdipienne des fils (de l’un et l’autre sexe). Y a-t-il encore des parents, parents institutionnels compris, suffisamment dégagés du narcissisme social ambiant, de l’idéologie individualiste du sujet-Roi, le sujet auto-fondé dans son fantasme, pour soutenir en fermeté et en tempérance, bien que de façon toujours plus ou moins boiteuse, le conflit structurant avec les adolescents d’aujourd’hui ? Y a-t-il encore des parents en capacité de contrarier, le temps qu’il faut, et cela bien sûr sans les rejeter pour autant, les chéris de l’un et l’autre sexe ?

Lana Wachowski, la réalisatrice des films « Matrix », San Francisco, décembre 2021 © Noah Berger/AP/SIPA

Comment dès lors pourrait-on s’étonner et se plaindre que notre société fabrique des violents et des immatures en série ?

L’idéologie trans, venue dès la décennie 70 des USA, et plus précisément encore, des milieux féministes (comme Sollers le releva parmi les premiers, repérant le lien profond existant entre l’hystérie et la promotion culturelle de l’inversion), a ouvert la boîte de Pandore, celle du règne du fantasme, avec sa double dimension, incestueuse et meurtrière. Au nom de la tolérance nous croyons pouvoir vivre impunément au-delà de la Loi commune, comme une espèce d’humanité supérieure. Mais à ne pas vouloir nous rendre à la condition ordinaire, au sort commun, à croire pouvoir vivre ainsi au-dessus de nos moyens psychiques, nous ne faisons qu’alimenter la dé-civilisation des liens familiaux et sociaux, aussi déguisée en Progrès ou Nouveau monde soit-elle. D’aucuns, bons chrétiens œcuménistes, appellent cela  » l’émancipation européenne« , atlantiste of course. Mais le grand Orgueil occidental, réveillant les volcans éteints, rencontre de plus en plus un os, le mur de ceux qui ne sont pas nous… Qui ne sont pas nous, mais tout aussi capables du pire que l’Occident de haute culture l’a été…

Si Sollers s’égare peut-être parfois dans sa critique de « la France moisie » – critique dont on ne peut négliger toutefois les diverses résonances –, il demeure, tel un René Char, un de ces très rares qui très tôt a vu venir la nouvelle dévastation, repérant les sources féministes de ce qu’on isole aujourd’hui sous les traits les plus rebutants du wokisme. Dévastation dont il devient dès lors possible de continuer à négliger les causes historiales et culturelles les plus profondes, et l’étendue des dégâts. ..

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Dans son dernier ouvrage (Graal), ne cédant rien à la doxa du « contorsium LGBT« , Sollers rappelle la prophétie du philosophe maudit, le maudit Heidegger : « Comme l’a dit, dès 1941, le seul penseur de l’époque, l’homme moderne, celui des  » Temps nouveaux « , est sur le point de se faire l’esclave de la dévastation. »

Et maintenant, Pasolini (dans une lettre écrite la veille de son assassinat):

« Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre.
L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ? Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. » 

Alors oui, à méconnaître le meurtrier en l’homme, le meurtrier chez l’autre, chez les autres, comme en nous, comme le Mr Hyde en nous, et plus encore, à s’aveugler, tel que le promeut une anthropologie sociale sinistrée, sur les conditions logiques, structurales, de la civilisation du meurtrier en l’homme, nous sommes en danger. Et ce n’est pas en demeurant dans les modes d’analyse du siècle passé, en mettant en avant la seule question économique, gestionnaire, ou la seule question sociale, au détriment de la question généalogique, qu’on pourra y surseoir !

Prisonniers de leurs propres affects anti-généalogiques, de plus en plus nombreux sont ceux, de tous bords, qui ne veulent et ne peuvent plus mettre en cause l’habillage moderniste et les prédications progressistes sous lesquels opère la déconstruction en cours des digues du droit civil. De la dé-civilisation occidentale ils chérissent les causes. Et quant à l’inestimable objet de la transmission (P. Legendre), ils se battent les flancs. Au fond, pour eux, la sacralité, la transcendance, la foi, paraissent d’un autre temps, elles sont d’autres territoires. Ces territoires auxquels la Mission doit apporter Lumières…

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Et maintenant?

La France continuera de suivre « le mouvement général de l’Occident en proie à l’idéologie d’un individualisme multiforme et radical que n’arrête aucune antinomie. Mais, on ne peut mettre à sac le principe de non-contradiction, autant dire défier la Raison à l’échelle politique et sociale sans produire sur le long terme des effets de violence inattendus.
Et alors, comment conclure? « En attendant les Barbares », serais-je tenté de dire, en prenant au pied de la lettre le titre du fameux poème grec de Constantin Cavafis
. » (Pierre Legendre, dans Majesté des images, Revue politique et parlementaire, janvier-mars 2022).

Notez bien la formule : « un individualisme multiforme et radical que n’arrête aucune antinomie »…


EN ATTENDANT LES BARBARES

« Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.
Pourquoi cette léthargie, au Sénat?

Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?
Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.

À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.
Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?
Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.
Pourquoi ce trouble, cette subite inquiétude
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution. »

Traduction du grec: Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras

L’islam, la violence et le sacré: une question occultée

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L’observateur attentif de l’actualité, en France, en Israël ou ailleurs, n’aura pas manqué de constater que le mois du Ramadan, mois le plus sacré du calendrier musulman, est aussi celui qui est marqué chaque année par une vague de violences. Ce “secret” est évidemment bien gardé par la plupart des médias et des hommes politiques occidentaux, qui préfèrent s’afficher lors de repas de l’Iftar et faire des déclarations d’amitié et de “dialogue interreligieux”. Mais ce n’est pas sur la question de cette attitude – marquée par l’hypocrisie ou par la condescendance – que je voudrais m’interroger ici.

Emeutiers palestiniens en chaussures à l’intérieur de la mosquée Al-Aqsa

Une question plus essentielle encore est en effet de savoir comment s’explique ce lien entre violence et sacré. Est-il intrinsèque à l’islam et peut-il dans ce cas être modifié ? Les images d’émeutiers lançant des projectiles incendiaires depuis la mosquée Al-Aqsa sur le Mont du Temple, et même à l’intérieur de la mosquée, auraient dû soulever l’étonnement des médias français, si seulement ils les avaient diffusées. Comment comprendre que des musulmans puissent eux-mêmes profaner l’endroit qu’ils disent considérer comme sacré, au nom de leur opposition irréductible à l’État d’Israël ?

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La première réponse possible est qu’il ne s’agit pas de l’islam tout entier, mais d’une branche bien particulière de l’islam – à savoir, l’islam politique des Frères musulmans, dont sont issues les principaux mouvements islamistes (du Hamas à Al-Qaïda), comme je l’ai montré dans mon livre Le sabre et le Coran. Effectivement, la plupart des attentats terroristes à notre époque émanent de mouvements radicaux qui partagent tous une vision particulière de la religion musulmane, mobilisée au service d’objectifs politiques et dans laquelle le Djihad a été érigé en “sixième pilier”’ de l’islam. Quoique juste, cette réponse est loin d’épuiser le sujet.

Une autre réponse est donnée par Marie-Thérèse Urvoy dans un livre récent. Le Coran lui-même, explique-t-elle, est marqué par une “ambiguïté initiale » et par une “tension interne entre visée spirituelle et ambition d’emprise sur le monde”. La vie même du Prophète permet de comprendre cette dualité. En effet, dans sa période mecquoise, celui-ci est persécuté et se considère comme victime, ce qui l’amène à prêcher la patience et le pardon des offenses. Plus tard, devenu un chef de guerre victorieux, il appelle au djihad contre les mécréants, proclamés ennemis de l’islam. L’orientation guerrière du texte coranique apparaît ainsi dans la fameuse Sourate 9, qui appelle au “combat dans le Sentier de Dieu”, expression promise à un brillant (et sanglant) avenir.

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La troisième réponse tient à ce que René Girard appelle – dans son livre La violence et le sacré – le “désir mimétique”, qui engendre la violence dans les sociétés primitives. À de nombreux égards, l’islam n’a pas réussi à dépasser cette étape de l’histoire commune aux grandes religions, et reste jusqu’à ce jour empêtré dans une vision binaire du monde, où la violence demeure la clé d’appréhension et de résolution des conflits. Comment l’islam, auquel la notion même d’histoire est largement étrangère, pourra-t-il évoluer et faire son aggiornamento? La réponse appartient aux musulmans eux-mêmes. Quant à l’Occident, il devrait soutenir toutes les forces progressistes et réformistes authentiques au sein du monde musulman, au lieu de chercher des alliances contre nature avec les Frères musulmans et leurs épigones.

[Nos années Causeur] Mon safe space à moi

Témoignage d’une stagiaire de Causeur qui n’est jamais vraiment repartie.


Trois pièces en enfilade, au parquet Versailles décati et à la déco rouge et blanche comme la charte graphique de votre magazine bien-aimé. D’abord, le domaine de l’administration : casiers à factures et téléphone qui sonne. Ensuite, la salle de rédac : série d’ordinateurs plus ou moins antiques, piles de numéros anciens, grande table blanche autour de laquelle on se rassemble – lieu des interviews solennelles aussi bien que des bombances pré-bouclage. Enfin, l’antre de nos autorités : le bureau de Gil et Élisabeth.

À ne pas manquer, notre numéro 100

Sous ses dehors d’appartement haussmannien reconverti en open space de start-up dynamique, c’est un endroit peu commun que le bureau de Causeur. En plus de la grande réunion mensuelle où débarque l’assemblage d’intellos hétéroclites qui constitue la rédaction, c’est le refuge des jeunes écrivains dépressifs et des vieux soixante-huitards devenus réacs malgré eux, qui passent de temps en temps échanger des nouvelles et quelques traits d’humour. On ne vous y juge pas selon le nombre de vos années, comme j’ai pu en faire l’expérience, mais selon la dextérité de votre plume. Et dans ce lieu béni par l’esprit de contradiction, rien de ce que vous dites ne sera retenu contre vous (à moins que ce soit vraiment très stupide, auquel cas vous vous serez déconsidéré tout seul).

Un vrai espace de liberté.

Nazie-soit-elle!

« Non, ne sifflez personne ! » implore Emmanuel Macron, hier soir, devant la foule rassemblée au Champ de Mars, alors qu’il vient d’évoquer les électeurs de Marine Le Pen. Le président réélu espérait célébrer sa victoire dans une ambiance apaisée, après 15 jours de comédie sur une menace fasciste soi-disant à nos portes…


Dimanche 17 avril, à Marseille, devant un panorama méditerranéen de toute beauté, sous l’œil attendri de son professeur de maintien et d’art dramatique qui est également son épouse, le jeune président-directeur-général de la société France, avait réuni tous les éléments de sa force de vente, augmentés des membres de leur famille et de quelques thuriféraires locaux. Il a présenté les nouveaux « process » qu’il leur faudra suivre, pour la bonne marche de l’entreprise. « Inclusif », « territoire », « process », le vocabulaire de la macronie ministérielle est l’arme de destruction massive de la mémoire et de la culture de ce pays.

Derrière Emmanuel M., avance la petite armée de ceux qui le soutiennent et espèrent tirer un profit ou un emploi de sa victoire, véritables singes de leur maître (très semblables en cela, d’ailleurs, aux employés de M. Mélenchon, ces derniers sur un mode moins policé). L’Europe est l’ultime recours de M. Macron, qui veut désencombrer l’univers numérique de son héritage français énorme et jugé malfaisant. Mais il s’agit d’une vision européenne très particulière, très étroite, qui refuse le legs éblouissant de cette partie du monde, et rend le beau projet d’union détestable aux yeux de nombreux, sincères et estimables partisans de sa réussite sous une autre forme.

Dans sa tentative, il aura le concours de l’impayable Charles Michel, président du Conseil européen, auquel Ursula von der Leyen, son ennemie intime, dut sa relégation humiliante sur un sofa turc lors d’une visite au Sultan. Au reste, la présidente de la Commission européenne déploie un zèle linguistique considérable pour précipiter l’« intégration » des peuples d’Europe au « monde global ». Si sa langue natale est l’allemand, elle ne prononce ses discours officiels qu’en anglais ! Voudrait-elle signifier aux anglophones que non seulement elle ne les oublie pas, mais que, par surcroît, elle les veut pour principaux interlocuteurs ? Tiendrait-elle le teuton pour un idiome secondaire, alors que la langue de Shakespeare n’est parlée, à Bruxelles comme à Strasbourg, que par une vingtaine de députés (maltais et irlandais) ? On notera que l’Angleterre, à qui l’on prédisait la ruine après sa brexiterie, s’éloigne sans crainte de notre continent et a signé un accord de libre-échange avec l’Australie…

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Pour ces gens, l’Europe, la France, l’univers visible et invisible ont un seul ennemi : l’extrême-droite fascistoïde, le nazisme, sous l’apparence d’une ménagère de plus de cinquante ans qui voulait qu’on la prît pour la petite mère du peuple.

Heureusement, la bonne presse et les beaux esprits veillaient…

Nazimutés

Pour cinq cents artistes du cinéma et de la scène, Marine Le Pen représentait le pire danger pour la République, immédiatement après la peste bubonique, le corps musculeux de Stanislas Rigault, et la clé à molette (à côté de laquelle le marteau de Thor paraît un outil de couturière) brandie par Eugène dans ses (fréquents) accès de colère (1).

Cette courageuse mise en garde par l’élite de l’écran subventionné (qu’allait donc faire Fabrice Lucchini dans cette galère ?) a laissé indifférente la population. Il n’empêche, ces grandes gentilles vedettes avaient jeté un cri d’alarme, dont l’écho retentirait plus tard, si, par malheur, la  candidate de l’« extrême-droite » entrait à l’Élysée par la porte de service. Il serait trop tard ! Des trains de déportés rouleraient déjà vers les Marches de l’Est, et, la nuit, dans les caves de la Préfecture de police, à Paris, des tortionnaires se livreraient à tous les excès de la rage et de la revanche sur les malheureux, que la rafle du jour leur aurait livrés. Ivres de leur pouvoir tout neuf, les gars de la Marine reprendraient avec zèle la sale besogne des voyous de la rue Lauriston.

Marine, manière de goule à carrure de viking, peut toujours prétendre incarner la « douce France », les esprits les plus éclairés de ce pays de lanternes ne furent pas dupes : « Plus que de l’inquiétude, je ressens de l’effroi […] On n’essaie pas Marine Le Pen! On n’essaie pas le fascisme. » (Ariane Mnouchkine, site Télérama, 14/04).

Peu importe que les bulletins populaires soient non seulement la protestation des Français délaissés, abandonnés à leurs ressentiments et, chez quelques-uns, à leurs passions troubles, mais encore un vote de classe, l’affirmation d’une colère contre ceux qui gouvernent dans le seul intérêt des « possédants ». Peu importe que, par ce moyen, des citoyens parfaitement honorables lancent une imprécation contre l’administration sourde, qui les dépossède de leur seule richesse : une patrie, une mémoire, un passé brillant dont ils reconnaissent volontiers qu’il fut compliqué.

Nacht und nébuleux

De l’avis unanime d’Alice Coffin, penseuse municipale (2) la victoire de Marine Le Pen à la première élection présidentielle post-nationale allait donner le signal d’une manière de Saint-Barthélemy des féministes (programmée, selon des sources sûres, le 22 août 2022) : dès lundi à l’aube, l’infortunée Sandrine Rousseau, que la rumeur publique surnomme « la tache ménagère » (3), serait conduite à l’échafaud des rires et des moqueries (4) dans un char tiré par Alice-la-débonnaire et Caroline De Haas (qui conjugue tous les verbes au présent du vindicatif). De cette redoutée commissaire aux bonnes mœurs, les mauvaises langues rapportent qu’elle aurait fait breveter un modèle de slip masculin destiné aux entreprises, fabriqué dans une matière spéciale contenant du bronze afin de sonner en cas d’érection inopinée sur le passage d’une jeune femme, dénonçant ainsi le mâle concupiscent et le désignant à la vindicte, au procès, à la réclusion.

Ce cortège funèbre circulerait dans les rues de Paris, sous les cris d’une foule hilare, composée de créatures pulpeuses et de grands garçons athlétiques à la mâchoire carrée et à la nuque raide. Il serait trop tard pour se lamenter. Sandrine verserait-elle ce qu’elle croira être ses larmes dernières devant la multitude énervée, déjà gagnée par une sorte de fièvre érotique ? Après celle de Sandrine, la tête factice d’Alice roulerait-t-elle sur le trottoir, réalisant ainsi sa prédiction terrible ? Entendrait-t-on, repris en chœur par la populace enfiévrée, ce couplet lugubre, bien digne des hordes arborant sur leurs casque d’acier une tête de mort :

Te v’la le nez par terre,
Pas d’la faute à Voltaire,
Le cou dans le ruisseau,
C’est d’la faute à Rousseau
Les woke sont en deuil
De l’Alice Cercueil (5)

Nazimineure

Le fascisme se dissimule : il se révèlerait si la malédiction d’une victoire « marinière » s’abattait sur cet infortuné pays ! Nazi-fasciste, elle le fut dès le berceau, elle est condamnée à le rester. France-info, sur son site, examinait les thèmes du projet politique du RN : Présidentielle 2022 : pourquoi le programme de Marine Le Pen reste ancré à l’extrême droite, malgré la dédiabolisation, par Elise Lambert et Thibaud Le Meneec. Ces deux vigilants censeurs de la pensée républicaine correcte écrivaient : « Si Marine Le Pen se défend de présenter un projet d’extrême droite, l’essentiel de son programme est pourtant consacré aux thématiques traditionnelles de cette famille politique. La candidate du RN entend entre autres réviser la Constitution, refonder les droits des étrangers, renforcer le pouvoir des forces de l’ordre, affaiblir les contre-pouvoirs et « éradiquer l’islamisme » ». La presse est libre, tout au moins tant que la synthèse parfaite de Benitier Musso et d’Adolf Litière n’a pas pris le pouvoir ; mais depuis quand la volonté d’éradication de l’islamisme fonde-t-il l’appartenance à l’extrême-droite ?

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Nazis-soient-ils

Libération (qui fut jadis un passionnant quotidien pour adolescents migraineux et délicieusement sectaires), L’Obs, hebdomadaire de la gauche coton éthique et café équitable, adoptèrent la plus belle des postures moralisatrices. Il fallait couler la Marine ! Drapées dans de soyeuses toges griffées Yves Saint Laurent, leurs grandes signatures mirent solennellement les lecteurs en garde : la menace fasciste est à nos portes !

Pour brocarder ce fatras d’effroi parfois sincère et souvent feint, où se mêlent la bêtise de Science-Po aujourd’hui et la veulerie opportuniste des résistants de 1946, il faudrait tout l’esprit viennois « fin de siècle » de notre très cher Roland Jaccard couronné de sa parure éclatante de chef indien. Vous vous contenterez de ma plume.


Notes

1) « Breum #5. Ça va bien s’passer », chez Magnus éditeur : dans ses plus récentes aventures, Eugène, l’homme aux pectoraux blindés, ne laisse aucune chance à ceux que lui désigne son courroux (dans ses plus anciennes non plus, d’ailleurs!). C’est encore du brutal et c’est exquis !

2) Alice Coffin est conseillère musicale à Paris (élue)

3) Déclaration de Sandrine Rousseau : « Je voudrais qu’il y ait même une possibilité de délit de non-partage des tâches domestiques, parce que je pense que le privé est politique et que tant qu’on ne donne pas les moyens aux femmes de véritablement obtenir l’égalité sur le partage, on n’y arrivera pas ! » (entretien sur Twitch avec Mademoizelle).

4) L’échafaud des rires et des moqueries est un amusement proche de Guignol. Sur une estrade où se dresse un échafaud en carton-pâte, on soumet le condamné à une parodie de décollation. C’est une tête remplie de son, figurant le visage de la suppliciée, qui se voit séparée du corps par la chute d’un couteau factice.

5) Jeux de mots navrant sur l’équivalent anglais de Coffin

Tartuffe réélu: «Cachez cette France que je ne saurais voir»

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24 avril 2022 © LAURENT VU/SIPA

En Bourgeois gentilhomme, il serait aussi excellent


Quand nous eûmes connaissance des résultats sans surprise d’une élection présidentielle qui plaça bon nombre d’entre nous face à un choix cornélien, confrontés à deux candidats dans lesquels nous ne nous reconnaissions pas, c’est Rabelais qui me réconforta. Je songeais à son aphorisme, dans l’avis proposé aux lecteurs de Gargantua :

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,
   Pour ce que rire est le propre de l’homme. »

Ensuite, toujours dans l’esprit d’en rire et pour faire passer une pilule, pour le moins amère, je me suis tournée vers Molière. Il eût été du reste follement inspiré par notre époque et c’est en faux dévot moliéresque que notre jeune acteur présidentiel brûle définitivement les planches. Je me suis donc plongée dans Le tartuffe ou l’imposteur  et vous livre dans la foulée ma réflexion à propos de ces derniers jours.

Ouvrons la pièce à la scène 2 de l’Acte I.

Nous sommes encore dans le précédent quinquennat de notre amateur de « carabistouilles » (le mot est lui) et de poudre de perlimpinpin. Restituons alors une conversation entre le porte-parole d’une France qui souffre sous le joug de notre royal imposteur (représentée par la Dorine de la comédie de Molière) et les sectateurs de notre Tartuffe de jeune Prince, incarnés en Orgon, le père de famille dupé par le princier charlatan. 

                  Orgon (partie de la France envoûtée par Emmanuel Macron)

Qu’est ce qu’on fait céans ? Comme est-ce qu’on s’y porte ?

                  Dorine (porte-drapeau d’une autre partie de la France martyrisée par Tartuffe)

Madame (La France) eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

Et pour cause, nombreux Jacques, à savoir une foule de sans-dents en colère, des gueux appelés Gilets-jaunes occupaient les ronds-points et les centres de nos villes, manifestant leur désespoir de ne pouvoir vivre de leurs maigres émoluments. Mais, poursuivons :

                   Orgon

Et Tartuffe ?

                  Dorine

Tartuffe ! Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille

                Orgon

Le pauvre homme !

Ben tiens ! On ne comptait plus les coups de matraque infligés aux gueux, ni les yeux arrachés : dommages collatéraux subis par les manants lors de la répression des jacqueries ordonnée par Emmanuel Macron. Et le dialogue de se poursuivre : il fut ensuite question des soignants renvoyés de leurs emplois parce qu’ils refusaient un vaccin imposé par Tartuffe flanqué de son inénarrable « Conseil médical ».

              Orgon

Et Tartuffe ?

             Dorine

Pressé d’un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où sans troubles, il dormit jusques au lendemain.

             Orgon

Le pauvre homme !

Nous eûmes ensuite, avant le couronnement du 24 avril, la première manche d’un tournoi opposant douze chevaliers qui tourna très vite à la pantalonnade. Emmanuel Macron refusa d’en découdre avec ceux qu’il considérait comme de pauvres hères. Seuls restèrent en lice notre monarque et son adversaire préférée, la présidente de la Fédération Féline Française (l’amour de Marine Le Pen pour les chats est bien connu.) Le président s’obstina judicieusement à nommer le parti de celle-ci : « Front national », soucieux de cantonner sa rivale et ledit parti dans un passé à jamais maudit. C’est alors que débuta le second tour. Durant une quinzaine de jours fut sonné, à grand son de trompe, l’appel à un front républicain, orchestré de main de maître par notre président-candidat à sa propre succession. Celui-ci, plutôt que d’évoquer son triste bilan et un programme pour le moins léger, battit le rappel de tout ce que la France comptait d’artistes, de sportifs et de médias tout à sa cause acquis. On se mobilisa pour éviter le retour du fascisme en France. Il s’agissait de neutraliser les remugles qui commençaient à chatouiller désagréablement la narine de Tartuffe et de sauver la Liberté gravement menacée par la dame aux chats.

Eut ensuite lieu le débat institutionnel d’entre les deux tours, sans grande saveur. Notre Tartuffe y surjoua son personnage, d’étonnement, Gilles Bouleau fut métamorphosé en ficus et Léa Salamé en statue de sel. Face à une Marine Le Pen tout aussi médusée et soucieuse d’arborer un calme que ses conseils en communication avaient dû la sommer d’afficher contre vents et marées, l’insolent assomma les téléspectateurs et son adversaire de carabistouilles technocratiques. Les chiffres voltigeaient, dans un nuage de poudre jetée aux yeux. Souvent, les mains de notre prestidigitateur, disciple de Gérard Majax, s’agitaient frénétiquement pour sortir sans vergogne quelques couleuvres de son chapeau. Son adversaire les avalait sans broncher, assommée par les gesticulations méprisantes et condescendantes de l’histrion. Celui-ci lui coupait grossièrement la parole, tel un chien hargneux face à une interlocutrice qui aurait oublié d’être chat.

Gardons bien en mémoires certaines des saillies de notre bateleur face auxquelles Marine Le Pen resta coite. Alors qu’elle affirmait vouloir supprimer le voile de l’espace public, Tartuffe osa répondre, insultant une partie des Français et sous-entendant par là même qu’ils seraient incapables de respecter la loi : « Vous allez créer la guerre civile, si vous faites ça, je vous le dis en toute sincérité. » Quand elle tenta de se référer à Charles de Gaulle, notre pédant et condescendant personnage, grand bradeur de l’Histoire de la France, éructa : « Oh Madame Le Pen, venant d’où vous venez, vous ne devriez pas parler du Général de Gaulle. » Il lui assena enfin un uppercut en mentionnant le prêt qu’elle avait contracté en Russie pour financer sa campagne. À peine osa-t-elle rappeler pour riposter les accointances du tout petit Prince avec McKinsey.

Si Marine Le Pen ne broncha pas plus que Raminagrobis assoupi près d’une cheminée et digérant un bon rôt, c’est que notre fourbe Kaa l’avait hypnotisé. Bien sûr, après coup, il fut facile pour nous tous de convenir qu’elle eût dû être plus offensive. Il lui aurait suffi d’attaquer le président sur son bilan, sur l’insécurité et sur l’immigration. Mais tout se déroula ainsi parce que c’était elle et surtout parce que c’était lui.

On eut droit enfin, avant ce dimanche soir, marqué (à jamais) par la réélection de Foutriquet, à deux jours de récit des pérégrinations hexagonales épiques de nos deux candidats. J’en retins la formidable hypocrisie de notre Tartuffe qui vacillait à droite puis à gauche tel le Bateau ivre. On se souviendra de Figeac comme Clovis se souvint, en son temps, de Soisson. Notre recalé du Conservatoire n’y alla pas de main morte : « Rien n’est encore joué ! Vous l’avez compris : rien n’est encore joué ! » vociféra-t-il avec une impudeur déconcertante alors que nous savions tous que l’affaire était pliée. Pour ceux qui ignoreraient encore qui est notre comédien-président réelu, je ne peux m’empêcher, pour conclure, de rappeler le portrait qu’en fait Orgon à son beau-frère Cléante, toujours dans Tartuffe ou l’imposteur. Comme celui-ci ne peut comprendre la ferveur suscitée par le faux dévot, Orgon s’adresse à lui ainsi (scène 5 de l’acte I) :

               Orgon à Cléante

Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre à son entretien ;
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m’en soucierai autant que de cela.

Courage, mes amis, soyons avare de notre mépris et ne devenons pas misanthropes pour si peu.
Contentons-nous, en bons Gaulois réfractaires, de réserver quelques fourberies à notre bon Tartuffe.

Foutriquet

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Wimbledon, ou la bonne conscience à peu de frais

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Le joueur russe Daniil Medvedev à Miami, 31 mars 2022 © Karla Kinne/Cal Sport Media/Sipa/SIPA

Les directions des tournois de tennis anglais ont donc décidé d’exclure a priori les tennismen et tenniswomen russes et biélorusses — et cela fait du monde, et du beau. Ou comment s’offrir à peu de frais une bonne conscience et les applaudissements du camp du Bien.


On a commencé par les athlètes handicapés — nous avions évoqué ce scandale en son temps. Vous êtes aveugle et russe ? Viré. Vous êtes unijambiste et russe ? Exclu. Des sanctions qui ne frappaient que ceux qui en étaient les dindons.

Rebelote avec le tennis. Pas de Wimbledon (ni d’autres tournois anglais, le Queen’s par exemple) pour Medvedev (numéro 2 mondial), Andrey Rublev (n°8) ou Aryana Sabalenka (n°4 chez les dames). L’All England Lawn Tennis Club soutient l’Ukraine… « Dans les circonstances d’une agression militaire injustifiée et sans précédent, il serait inacceptable que le régime russe tire le moindre bénéfice de la participation de joueurs russes ou bélarusses », affirme cette bande d’hypocrites. « Nous avons par conséquent l’intention, avec un profond regret, de rejeter l’inscription de joueurs russes et bélarusses à Wimbledon. »

« With deep regret » ? Is my backside chicken, comme on dit en français ?

Novak Djokovic, autre grand réprouvé (il est Serbe, et la Serbie, c’est mal, a décidé l’OTAN il y a plus de vingt ans, la Croatie et la Bosnie, c’est bien) a jugé cette décision « folle » — tout en condamnant la guerre, qu’il a vu de près, « étant lui-même un enfant de la guerre », ce que ne sont pas les Saint-Jean-Bouche-d’or qui hantent nos plateaux télé et se prononcent allègrement en faveur d’une troisième guerre mondiale qu’ils ne feront jamais, ils ont assez d’argent et d’entregent pour la passer à la Barbade ou à Sainte-Marie. Les organisations de joueurs, ATP et WTP, regrettent cette décision unilatérale : « La discrimination basée sur la nationalité constitue également une violation de nos accords avec Wimbledon aux termes desquels la participation d’un joueur n’est basée que sur son classement. »

Comme le souligne Marie Moussié dans Ouest-France, « aucun événement sportif majeur n’avait, jusque-là, exclu individuellement des joueurs d’une compétition ». Passe encore de sanctionner des pays : les Russes ont été exclus de la Coupe Davis, parce que les tennismen n’y jouent pas en leur nom, mais représentent leur pays. Admettons. Mais des individus…

À noter que les joueurs ukrainiens ont explicitement demandé cette ségrégation. Elina Svitolina, l’épouse de Gaël Monfils, voulait imposer aux Russes une condamnation explicite de la guerre : soutiens l’Ukraine ou disparais. Un moyen pour elle de récupérer quelques places au classement mondial…

Evidemment, cela pouvait mettre en danger les familles des athlètes, restées en Russie. Alors le gouvernement britannique a fait pression sur les instances tennistiques pour opérer un tri individuel. Les bons et les méchants. Etant entendu que les Anglais sont naturellement dans le camp du Bien. Ils l’ont toujours été.

Du gâteau pour le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a dénoncé la prise d’otages opérée par les Anglais.
C’est d’ailleurs dans la droite ligne des sanctions décrétées depuis un mois : elles frappent d’abord les pays qui les prennent. C’est d’une intelligence remarquable. Que ne faut-il pas faire pour faire plaisir au grand frère américain ? Plus de gaz ? On s’éclairera à la bougie — ou, comme les Allemands, on remettra en marche des centrales au charbon ou au lignite, pas polluantes du tout.

Et on se bat déjà pour acheter de l’huile de tournesol… Avant même que la récolte ait eu lieu. Il y en a qui profitent de la guerre pour augmenter leurs marges.

Il y a eu des précédents. En 1946, les Britanniques ont exclu les tennismen allemands (et japonais, mais il y en avait peu à l’époque), parce que leur pays s’était rendu coupable d’avoir bombardé Wimbledon. Tit for tat.

Mais ils n’ont jamais ostracisé les joueurs sud-africains, et ne leur ont jamais demandé de condamner l’apartheid. C’est qu’il fallait préserver les bonnes relations avec un régime raciste qui fournissait la City en diamants… Vous ne voudriez pas contrarier le cours de la De Beers au London Stock Exchange ?

Pour le moment les Anglais sont tout seuls à s’offrir une bonne conscience. Ni les Américains ni les Français (Roland-Garros débute dans un mois) ne se sont prononcés sur la question. Le manque à gagner de tournois privés de tant de vedettes est important — et la sanction est aberrante. Mais je ne doute pas, si le conflit s’enlise — et tout un chacun fait de son mieux pour que ça dure — que la vertu triomphera et que d’autres interdictions suivront.

PS. Non, je n’ai pas envie de commenter le résultat des élections. Emmanuel Macron a été élu par 58% de 74% de votants, dont 9% ont voté blanc ou nul. Il a reçu 20 743 128 voix, Marine Le Pen 10 638 475, et la somme cumulée des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls atteint près de 17 millions. Bonne chance pour gouverner la France et éviter les émeutes… Il lui reste les législatives pour se composer une seconde majorité aussi introuvable que celle de 2017. Le système le lui permet. Il va pousser jusqu’au bout la Vème République, et opérer sa liquidation.

Proust: retour vers le futur

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Jérôme Bastianelli © Thibaut Chapotot/musée du quai Branly

Proust est mort en 1922, à l’âge de 51 ans, en ayant quasiment achevé son œuvre. Mais que se serait-il passé s’il avait guéri de la maladie pulmonaire qui l’emporta ? Jérôme Bastianelli l’imagine dans un livre captivant.


Alors que l’année 2022 marque le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, Jérôme Bastianelli a sorti il y a quelques semaines aux Sorbonne Université Presses un petit livre original, Les années retrouvées de Marcel Proust. Cet essai de biographie, presque une uchronie, essaie de s’imaginer ce que serait devenu le monde si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, s’il avait échappé à une bronchite mal soignée, le 18 novembre 1922, à l’âge de cinquante-et-un ans. On observe Marcel Proust profiter de ces vingt années de temps additionnel pour terminer A la recherche du temps perdu, corriger quelques erreurs (« Heureusement que je ne suis pas mort l’année dernière, dit-il un jour à sa gouvernante, car personne n’aurait rien compris à ce texte : voilà que, comme un idiot, je fais mourir le docteur Cottard page 354 pour le faire réapparaître dans un dîner page 493 ! ») et mourir finalement à New York en novembre 1942, en tournant les pages de François le Champi.

Marcel Proust parcourant les années 20 et les années 30, c’est l’histoire d’un vieux monsieur à la petite santé entrant dans un monde où tout s’accélère. Le moindre déplacement de l’auteur à Nice, à Illiers, les secousses du train, de l’automobile lui valent plusieurs jours d’alitement, histoire de se remettre de ses émotions. En contraste, Marcel Proust ne boude pas les joies du vol aérien, quand Antoine de Saint-Exupéry lui propose de survoler la Picardie et la cathédrale d’Amiens : « Devant toutes ces dimensions singulièrement réduites, je me demandais si, dans l’aspiration qui pousse l’Homme à voler, il n’entre pas un peu de la joie d’éprouver avec la réalité le rapport de l’enfant avec ses jouets, avec les châteaux de bois qu’il enjambe et les soldats de plomb qu’il domine », écrit-il dans les colonnes du Figaro une semaine plus tard. A l’instar de Georges Vinteuil, « bourgeois timide et très conservateur, mais compositeur moderne et audacieux », Marcel Proust parvient globalement à saisir la marche du monde, non sans quelques petites incompréhensions aux encablures.

Des inventions crédibles

Trois choses ont été principalement retenues par l’auteur : Marcel Proust face aux bouleversements esthétiques ; la place de Marcel Proust dans le monde des lettres ; Marcel Proust et l’évolution politique du monde. En élève sérieux, Jérôme Bastianelli justifie à la fin du livre ses audaces biographiques, et nous permet de comprendre que si tel épisode n’a pas eu lieu, en tout cas il aurait été crédible.

Face aux nouveautés esthétiques, Marcel Proust entre avec prudence. Pas très convaincu par le cinéma, il accepte malgré tout que l’on fasse une adaptation de la Recherche, qui se prête mieux au cinéma qu’au théâtre. Face aux surréalistes, il se sent dépassé. L’art de Salvador Dali, fait de sexes masculins ailés et de bustes de femme coiffés d’une baguette de pain, lui échappe complètement. « Il savait pourtant mieux que quiconque, car il en avait longuement parlé dans la Recherche, en prenant notamment l’exemple des derniers quatuors de Beethoven, qu’un art radicalement nouveau met du temps à être apprécié, mais là, il lui semblait qu’un siècle aurait pu s’écouler sans qu’il saisisse la finalité de ces bricolages artistiques. Il en imputa la faute à son âge et regretta de ne plus avoir la fraîcheur d’esprit qui l’avait conduit, pendant les cinquante premières années de sa vie, à préférer Debussy à Massenet et Whistler à Bouguereau ». Comme le chante Sheila: papa t’es plus dans l’coup !

Dans le monde des lettres, Marcel Proust est élu à l’Académie française au prix d’une intense campagne et de visites épuisantes chez ses futurs collègues. Il revêt pour la première fois l’habit vert le 10 juin 1926. Il y a un saisissant décalage entre la crainte de l’écrivain de faire mauvaise impression lors de sa réception, avec sa petite mine, sa veste à la fois trop large et trop étroite, son épée qui pendouille, se murmurant à lui-même : « pourvu que tout se passe bien » et le retentissement de son éloge funèbre à Pierre Loti, relayé par la TSF et qui inspira même Claude Lévi-Strauss quand il fallut donner un titre à Tristes tropiques. L’inspiration s’essouffle cependant. Marcel Proust voit surtout arriver la nouvelle génération d’écrivains : Raymond Radiguet, emporté par une fièvre typhoïde à l’âge de vingt ans (Jérôme Bastianelli a décalé pour les soins de l’ouvrage un décès de vingt ans, pas deux) ; André Malraux, pour lequel il refuse de signer la pétition de soutien quand celui-ci se fait prendre en train de scier des statues du Xème siècle dans la forêt tropicale du Cambodge ; Louis-Ferdinand Céline, qui reçut de la part de Léon Daudet en 1932 pour Voyage au bout de la nuit le même soutien véhément qu’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans la course pour le Goncourt, mais cette fois avec moins de succès. Face à l’OVNI Céline, Marcel Proust voit un successeur, le Voyage peignant le chaos qui résultait de la Grande Guerre tandis que la Recherche décrivait la décomposition de ce monde d’avant 1914. Malgré les pages jugées vulgaires et agressives, Proust semble avoir apprécié cette plume crue. Quelques années plus tard, la fureur antisémite de Bagatelles pour un massacre lui tomba en revanche des mains.

L’avertissement de Stefan Zweig

Dans le monde politique aussi, alors que la situation se tend aux quatre coins de l’Europe, Marcel Proust est partagé entre moments d’extra-lucidité et naïveté. Extra-lucide, quand assistant au Trocadéro à l’Exposition internationale de 1937 et apercevant le pavillon de l’Allemagne nazie, « surmonté de l’aigle doré », et celui de l’URSS « au sommet duquel s’élançait une gigantesque sculpture représentant un ouvrier et une paysanne brandissant le marteau et la faucille », il sentait la guerre inévitable (ah, si seulement on l’avait écouté…) et que bientôt, peut-être Staline, plus sûrement Hitler, viendrait parader sur cette même esplanade. Naïf, quand il essaie de dissuader Abel Bonnard d’adresser les félicitations au Maréchal au nom de l’Académie française, alors que celui-ci s’apprête à devenir un ministre zélé de la collaboration. Avant la première guerre, Léon Blum, critique littéraire juif et dreyfusiste, pouvait être un proche ami de Maurice Barrès, écrivain qui n’avait pas masqué la part antisémite de son antidreyfusisme. Après la première guerre, les passions politiques divisent davantage. Peu à peu, Marcel Proust est obligé de prendre ses distances avec Léon Daudet, un peu trop fasciné par les montées des fascismes ici et là en Europe ; tout en conservant un intérêt littéraire pour Charles Maurras et son journal, il soutint – en vain – la campagne de François Mauriac pour empêcher celui-ci à son tour quai Conti. Malgré l’avertissement de son ami Stefan Zweig passé par Paris et qui lui dépeint l’évolution infernale en quelques jours d’une Vienne envahie par l’Allemagne, Marcel Proust met du temps à réaliser le risque à trop traîné à Paris (compte tenu aussi de ses ascendances juives) et tarde à prendre ses cliques et ses claques. Il faut tout le tact du Sonderführer chargé de la politique littéraire en France pour le convaincre de déguerpir bien vite. Finalement, si Marcel Proust avait vécu vingt ans de plus, la marche du monde n’aurait pas été très différente – et on s’en serait un peu douté.

Une victoire sans joie

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Le président Macron au Touquet, 24 avril 2022 © Jacques Witt/SIPA

La victoire de dimanche du président sortant, nette dans les urnes, conclut une campagne présidentielle atone et décevante après un premier quinquennat intranquille. Elle contraint Emmanuel Macron à l’humilité. Le nouveau mandat commence ainsi dans une étrange atmosphère, selon notre chroniqueur.


Emmanuel Macron, président nettement réélu face à une Marine Le Pen qui a cependant augmenté son score de 2017, serait rentré dans « sa phase huître ». On le comprend, tant le tableau global qui résulte de ce second tour sur les plans social et politique est complexe et donc appellera de sa part une réflexion fine et sophistiquée. D’abord, sans doute, la satisfaction sans triomphalisme de cette victoire, la première acquise ainsi hors cohabitation. La conscience, aussi, d’une France hétérogène qui s’est voulue en passivité, en retrait ou en rupture par l’abstention, les votes blancs ou les bulletins nuls, avec 16,7 millions de citoyens qui ont préféré ne pas jouer le jeu de la démocratie classique.

PS et LR achevés

L’heureuse confirmation de sa lucidité de 2017 qui a offert en 2022 ses conclusions extrêmes avec l’achèvement des deux partis phares de la vie nationale durant si longtemps : le parti socialiste et la droite républicaine.

Le premier va tenter de noyer son désastre en s’intégrant tant bien que mal dans le camp de Jean-Luc Mélenchon et de son Union populaire, qui espère, au mois de juin, contraindre le président à choisir comme Premier ministre Jean-Luc Mélenchon, dernier espoir, aujourd’hui, d’une gauche et d’une extrême gauche pour lesquelles il a été longtemps un repoussoir brillant mais non maîtrisable.

Quant à la seconde – cette droite républicaine en si mauvais état à cause de son absence totale de clairvoyance politique et de la déroute de Valérie Pécresse -, elle ne pourra plus faire l’économie d’une révision déchirante. Entre ceux, sincères ou non, opportunistes ou convaincus, qui rejoindront le parti macronien attrape et étouffe-tout, et le noyau dur d’une minorité fidèle à ses principes et à ses valeurs, continuant à regretter qu’à aucun moment on n’ait su faire passer le message de son identité dans le paysage politique national et international. Pour réaliser ce retour aux sources de la droite fière de ce qu’elle est et originale dans sa substance, on ne devra plus compter sur le personnel ancien. Il a failli ou pire, il a trahi. On ne peut plus garder les mêmes qui n’ont jamais cru à la force et à la singularité de ce qu’ils étaient censés instiller dans l’esprit public.

Après le nouveau monde, la nouvelle ère

Pour sauver ce qui reste d’une authentique droite républicaine, au-delà d’une inconcevable union des droites, il conviendra à la fois de ne pas se dissocier du RN pour leur conception peu ou prou commune de la sécurité et de la Justice, mais de se distinguer du programme d’Emmanuel Macron. Nul doute que ce dernier portera à son comble une entreprise d’absorption qui sera d’autant plus préjudiciable que le président réélu n’est pas univoque, il y a de la gauche qui demeure en lui.

Quelles qu’aient été nos options partisanes, rendons grâce à la reconnaissance par Emmanuel Macron, dans un discours moins royal qu’en 2017 et pour une fois assez court, empli d’empathie et d’esprit critique, du caractère clivé, déchiré, éclaté de la France d’aujourd’hui. En 2017, il avait pour ambition de rassembler parce que le pays lui semblait à portée d’unité. En 2022, il prend acte d’une dislocation et paradoxalement on peut espérer un grand progrès de cette absence d’illusion. L’annonce plausible d’une « ère nouvelle » a remplacé le « nouveau monde » disparu aussi vite qu’évoqué en 2017.

D’abord, espérons que les promesses sur un pouvoir prêt à s’inventer et sur une nouvelle manière de présider plus proche des Français, moins autarcique, moins arrogante, moins ostensiblement solitaire (avec quelques « élus » favoris), ne demeureront pas lettre morte. Il serait inconcevable de répéter la même posture décevante d’un quinquennat à l’autre. Le président lui-même ne saurait s’y résoudre. Cette obligation va lui imposer, comme il l’avait laissé entendre il y a quelques semaines, de modifier sinon le fond de sa politique, du moins sa forme. Il changera en grande partie l’équipe gouvernementale avec un Premier ministre qui s’entourera de ministres sélectionnés moins pour leurs éructations anti-RN (une extrême droite, avec un tel pourcentage, est bien plus que l’extrême droite !) que pour leur compétence et leur souci constant des Français.

Étrange atmosphère

On perçoit alors pourquoi ce 24 avril, à la fois sans équivoque mais lourd d’orages, de tempêtes sociales, de frustrations par rapport à une campagne irritante, atypique et violente, a suscité une étrange atmosphère toute tendue vers le mois de juin, sans véritable allégresse. Comme si les perdants étaient impatients de se placer pour le troisième tour et que le gagnant mesurait l’immensité de ce qui lui incombait et « l’obligeait ». Au seuil de ce nouveau quinquennat, il ne peut plus se permettre d’appréhender avec la même pratique et le même esprit la multitude de défis à relever. D’abord celui du régalien : on ne saurait se contenter des rattrapages opportunistes qui n’ont pas fait oublier que la faiblesse insigne du macronisme résidait là, dans cette indifférence ou cette impuissance.

Cette victoire sans joie est comme le signe d’une France pour laquelle la République n’est plus un acquis mais un trésor menacé à préserver au quotidien.

[Vos années Causeur] Italienne d’origine, Française d’adoption, lectrice et admiratrice de Causeur: un parcours sans faute

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© Causeur

À l’occasion de notre numéro 100, Olga Olivi vous parle de ses années Causeur…


À vous, chers amis de Causeur, des remerciements pour m’avoir ouvert les yeux, amusée, énervée, intéressée et le plus souvent passionnée. Si je me suis abonnée, je l’avoue, c’est en raison de la belle personnalité de Madame Lévy que j’ai toujours admirée pour son franc-parler et sa parole juste et honnête. Je suis de nationalité italienne et définitivement francophile. Votre pays est celui du savoir, de la bonne gastronomie, du meilleur vin et des râleurs qui ne se laissent pas faire. C’est très important de ne pas être un mouton de Panurge. Ainsi, Causeur est, pour moi, un journal pour tous les Français et ceux qui s’intéressent à ce pays.

A lire aussi : Gastronomie: la botte secrète de l’Italie

Tous vos articles sont bien écrits, c’est aussi très important. J’ajouterais que vous êtes souvent des précurseurs et que vos idées arrivent avant celles des autres ! Rien ne vous échappe et le panel des articles prouve non seulement votre éclectisme mais aussi votre honnêteté journalistique. Je voulais encore vous remercier de m’avoir fait connaître tant de journalistes que je ne connaissais pas et que je lis parfois ailleurs, dans d’autres journaux et magazines.

Et pour finir j’espère que vous continuerez à écrire ce que vous pensez, à dénoncer les injustices, à relater et analyser les mouvements de foules, à commenter ou critiquer les œuvres littéraires et artistiques intéressantes (ou pas), à dire la vérité, qui, comme disait Musset, est essentielle…


Notre numéro 100 vous attend dans les kiosques

[Vos années Causeur] Causeur est le seul magazine lu par des non-voyants

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© Causeur

À l’occasion de notre numéro 100, François Jonquet vous parle de ses années Causeur…


À l’appel formulé par la rédaction de Causeur, je me propose de livrer mon humble témoignage sur mes années passées à lire le magazine Causeur. En préambule, je tiens à signaler que je suis aveugle. Dans la terminologie politiquement correcte, on parle de non-voyant. Par conséquent, je fais partie, théoriquement, des minorités que la gauche se targue de défendre à longueur de journée. Ma découverte de Causeur date de l’année 2016, année de mes 20 ans. À cette époque, Hollande était président et la France subissait une vague d’attentats islamistes inédite.

Ainsi, le samedi 14 mai 2016, je découvre le site Causeur complètement par hasard. En effet, Eric Zemmour avait mentionné le magazine lors d’une interview accordée à l’émission C à vous. Une fois parvenu sur le site, je découvre des articles qui me confortent dans ma prise de conscience d’une France en déclin, d’une gauche ayant perdu tous ses repères moraux pour s’adonner au communautarisme et à la moraline.

A lire aussi : “Quotidien” poursuit son travail de sape(ajou)

L’un de mes premiers articles lu est celui d’Elisabeth Levy datant de novembre 2015 et intitulé « nous sommes partout ». Il dénonçait déjà ce politiquement correct avec un ton mâtiné d’humour et de dérision qui caractérise à merveille l’esprit français. Il relatait également les attaques dont Causeur faisait l’objet et s’amusait de la perte d’influence intellectuelle de la gauche devenue peu à peu inaudible. À partir de cet instant, je suis un lecteur régulier du site même si je ne m’abonne guère à l’époque.

Toutefois, il m’arrive de consulter le magazine lors d’événements particuliers. Ainsi, le magazine d’octobre 2016 intitulé « Zemmour le gaulois » est mon premier magazine Causeur acheté. Ce numéro a engendré une grosse polémique, car l’écrivain avait déclaré « respecter ceux qui sont prêts à mourir pour leur foi, ce dont nous ne sommes plus capables ». La presse de gauche avait fait ses choux gras de cette phrase sortie de son contexte. Je me suis décidé à prendre un abonnement numérique en novembre 2020. Depuis lors, je lis les articles du magazine chaque mois. En 2021, le numéro consacré à Napoléon m’a particulièrement plu en raison de la diversité des intervenants. De même, il est intéressant d’observer l’esprit de contradiction du magazine qui n’hésite pas à accueillir des détracteurs dans ses colonnes.

Pour conclure, je tiens à adresser ce message à la rédaction et en particulier à Elisabeth Lévy. Gardez cet esprit de sérieux, d’humour et de dérision qui caractérise votre journal. En effet, à notre triste époque qui ne tolère plus le second degré, l’humour est le meilleur vecteur d’intégration pour sauvegarder une société vivable. Je suis d’ailleurs affecté de constater à quel point le politiquement correct à gangréné les esprits même au sujet du handicap. Les personnes dites valides n’osent plus s’adresser à un handicapé, de peur de froisser sa susceptibilité. Il en va de même pour toutes les autres minorités. Cet état d’esprit, si nous n’y prenons garde, peut irrémédiablement détruire l’universalisme républicain et forger un communautarisme désastreux.

À lire aussi, Patrick Mandon: Nazie-soit-elle!

Il faut donc, plus que jamais, garder cet esprit si français fait d’intelligence, d’humour et d’autodérision, pour que la nation perdure, et pour que le vivre ensemble ne soit pas cette expression vide de sens sans cesse employée par une gauche qui a renoncé à la patrie, à l’éducation, à l’autorité et à l’assimilation. Pour toutes ces raisons, je souhaite le meilleur avenir possible à Causeur : vive la liberté d’expression, vive l’humour, vive la République et surtout, surtout, vive Causeur.

Et maintenant?

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Image d'illustration Pixabay

Au lendemain des espérances déchues…


Il y a les somnambules, chers à Herman Broch, et il y a les exaltés. Les deux pouvant aisément se retrouver dans le même homme, tel que cela se cristallise chez le maniaco-dépressif, en son genre matriotique.

Aujourd’hui, c’est à toutes « les sorcières modernistes », chères à Philippe Muray, que je pense. Les sorcières modernistes, de l’un et l’autre sexe cela va sans dire. En lieu et place du Père, elles nous proposent la Femme à majuscule, Europa la Hors sexe, la Bonne Mère des fils déguisés en père. Transfert direct, sans retour ni médiation.

La guerre, le retour du tragique ainsi qu’il est rabâché – comme si ce tragique nous avait jamais quitté ! Ce qui nous a quitté, c’est la faculté à l’habiter, en revenant au cours ordinaire de l’humanité, celui de notre condition de mortel – est l’occasion pour les sorcières modernistes d’affûter les nouveaux sortilèges ! Elles usent de tout, sous toutes sortes de références glorieuses et impériales, à la Démocratie universelle et à la Science, pour « enthousiasmer les populations, obtenir leur obéissance, et même leur participation et les conduire, sans trop de problèmes, vers un avenir abominable. » (quatrième de couverture, Le XIXe siècle à travers les âges, de Ph. Muray).

A lire aussi: Eric Zemmour ne doit pas prendre d’engagement contre la PMA et la GPA… pour des raisons zemmouriennes!

Nombreux se réjouissent de la fabrique en cours d’une humanité occidentale qui, s’estimant libérée et supérieure, croit pouvoir vivre au-delà du mur du langage (= de la loi généalogique), même si d’autres, dans les familles comme dans la société, doivent pour eux en payer le prix.

D’avoir dès la fin de la décennie 70 légitimé, sous la pression européistes des lobbies lgbtistes, le transsexualisme, puis d’avoir fait de l’homosexualité, position subjective quant au sexe, un état normatif de la personne, les législateurs français ont cédé sur l’essentiel : sur la fonction « paternelle » hautement symbolique de l’État. La dé-Raison inhérente à la logique du fantasme a pris force de loi. La « nouvelle anthropologie », juridiquement verrouillée, s’est banalisée. Le monde intellectuel, jusqu’aux psychanalystes, s’aveugle, refusant de considérer la régression identificatoire qui est constitutive des symptômes de la dé-civilisation en cours.

Nouvelle doxa

Les idéaux du moi, autrement dit, tels que Freud en fit résonner l’articulation, les idéaux culturels, juridiquement noués, qui bien en amont des familles régissent symboliquement l’ordre de l’identification des sujets – via la mise en scène des figures parentales Mère et Père soutenues par le couple homme / femme – ont été irradiés par l’idéologie lgbtiste. Les idéaux du moi culturels, supports de l’identification des jeunes générations, ont été juridiquement mis au pli du mythe subjectif confusionnel homo-parental, celui des « parents combinés », sexuellement indifférenciés. Dans ce mythe subjectif parental, d’avant la différence des sexes (en jargon de psychanalyse, préœdipien), le père, subverti comme tel, comme tiers œdipien, ne peut se trouver requis que comme une sorte de mère-bis. Dès lors la scène familiale, de plus en plus dé-triangulée, fonctionnant sur le mode imaginaire, duel, de la séduction/rejet, ne peut plus opérer comme espace tiers, lieu premier de la métabolisation de la haine et du ressentiment originaires inhérents à l’animal parlant… L’amour se trouve confondu aux séductions narcissiques, incestueuses…

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Alors, ma conclusion ? Eh bien c’est que pour ne pas s’opposer, comme il y conviendrait, en rigueur et mesure, à la nouvelle normativité trans/homosexualiste, nous ne préparons guère les garçons et les jeunes hommes à devenir des pères, j’entends là des pères en capacité, avec l’aide des mères, de reconnaître et de déjouer la haine, la rivalité œdipienne des fils (de l’un et l’autre sexe). Y a-t-il encore des parents, parents institutionnels compris, suffisamment dégagés du narcissisme social ambiant, de l’idéologie individualiste du sujet-Roi, le sujet auto-fondé dans son fantasme, pour soutenir en fermeté et en tempérance, bien que de façon toujours plus ou moins boiteuse, le conflit structurant avec les adolescents d’aujourd’hui ? Y a-t-il encore des parents en capacité de contrarier, le temps qu’il faut, et cela bien sûr sans les rejeter pour autant, les chéris de l’un et l’autre sexe ?

Lana Wachowski, la réalisatrice des films « Matrix », San Francisco, décembre 2021 © Noah Berger/AP/SIPA

Comment dès lors pourrait-on s’étonner et se plaindre que notre société fabrique des violents et des immatures en série ?

L’idéologie trans, venue dès la décennie 70 des USA, et plus précisément encore, des milieux féministes (comme Sollers le releva parmi les premiers, repérant le lien profond existant entre l’hystérie et la promotion culturelle de l’inversion), a ouvert la boîte de Pandore, celle du règne du fantasme, avec sa double dimension, incestueuse et meurtrière. Au nom de la tolérance nous croyons pouvoir vivre impunément au-delà de la Loi commune, comme une espèce d’humanité supérieure. Mais à ne pas vouloir nous rendre à la condition ordinaire, au sort commun, à croire pouvoir vivre ainsi au-dessus de nos moyens psychiques, nous ne faisons qu’alimenter la dé-civilisation des liens familiaux et sociaux, aussi déguisée en Progrès ou Nouveau monde soit-elle. D’aucuns, bons chrétiens œcuménistes, appellent cela  » l’émancipation européenne« , atlantiste of course. Mais le grand Orgueil occidental, réveillant les volcans éteints, rencontre de plus en plus un os, le mur de ceux qui ne sont pas nous… Qui ne sont pas nous, mais tout aussi capables du pire que l’Occident de haute culture l’a été…

Si Sollers s’égare peut-être parfois dans sa critique de « la France moisie » – critique dont on ne peut négliger toutefois les diverses résonances –, il demeure, tel un René Char, un de ces très rares qui très tôt a vu venir la nouvelle dévastation, repérant les sources féministes de ce qu’on isole aujourd’hui sous les traits les plus rebutants du wokisme. Dévastation dont il devient dès lors possible de continuer à négliger les causes historiales et culturelles les plus profondes, et l’étendue des dégâts. ..

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Dans son dernier ouvrage (Graal), ne cédant rien à la doxa du « contorsium LGBT« , Sollers rappelle la prophétie du philosophe maudit, le maudit Heidegger : « Comme l’a dit, dès 1941, le seul penseur de l’époque, l’homme moderne, celui des  » Temps nouveaux « , est sur le point de se faire l’esclave de la dévastation. »

Et maintenant, Pasolini (dans une lettre écrite la veille de son assassinat):

« Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre.
L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ? Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. » 

Alors oui, à méconnaître le meurtrier en l’homme, le meurtrier chez l’autre, chez les autres, comme en nous, comme le Mr Hyde en nous, et plus encore, à s’aveugler, tel que le promeut une anthropologie sociale sinistrée, sur les conditions logiques, structurales, de la civilisation du meurtrier en l’homme, nous sommes en danger. Et ce n’est pas en demeurant dans les modes d’analyse du siècle passé, en mettant en avant la seule question économique, gestionnaire, ou la seule question sociale, au détriment de la question généalogique, qu’on pourra y surseoir !

Prisonniers de leurs propres affects anti-généalogiques, de plus en plus nombreux sont ceux, de tous bords, qui ne veulent et ne peuvent plus mettre en cause l’habillage moderniste et les prédications progressistes sous lesquels opère la déconstruction en cours des digues du droit civil. De la dé-civilisation occidentale ils chérissent les causes. Et quant à l’inestimable objet de la transmission (P. Legendre), ils se battent les flancs. Au fond, pour eux, la sacralité, la transcendance, la foi, paraissent d’un autre temps, elles sont d’autres territoires. Ces territoires auxquels la Mission doit apporter Lumières…

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Et maintenant?

La France continuera de suivre « le mouvement général de l’Occident en proie à l’idéologie d’un individualisme multiforme et radical que n’arrête aucune antinomie. Mais, on ne peut mettre à sac le principe de non-contradiction, autant dire défier la Raison à l’échelle politique et sociale sans produire sur le long terme des effets de violence inattendus.
Et alors, comment conclure? « En attendant les Barbares », serais-je tenté de dire, en prenant au pied de la lettre le titre du fameux poème grec de Constantin Cavafis
. » (Pierre Legendre, dans Majesté des images, Revue politique et parlementaire, janvier-mars 2022).

Notez bien la formule : « un individualisme multiforme et radical que n’arrête aucune antinomie »…


EN ATTENDANT LES BARBARES

« Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.
Pourquoi cette léthargie, au Sénat?

Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?
Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.

À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.
Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?
Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.
Pourquoi ce trouble, cette subite inquiétude
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution. »

Traduction du grec: Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras

L’islam, la violence et le sacré: une question occultée

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Pixabay / hosny_salah

L’observateur attentif de l’actualité, en France, en Israël ou ailleurs, n’aura pas manqué de constater que le mois du Ramadan, mois le plus sacré du calendrier musulman, est aussi celui qui est marqué chaque année par une vague de violences. Ce “secret” est évidemment bien gardé par la plupart des médias et des hommes politiques occidentaux, qui préfèrent s’afficher lors de repas de l’Iftar et faire des déclarations d’amitié et de “dialogue interreligieux”. Mais ce n’est pas sur la question de cette attitude – marquée par l’hypocrisie ou par la condescendance – que je voudrais m’interroger ici.

Emeutiers palestiniens en chaussures à l’intérieur de la mosquée Al-Aqsa

Une question plus essentielle encore est en effet de savoir comment s’explique ce lien entre violence et sacré. Est-il intrinsèque à l’islam et peut-il dans ce cas être modifié ? Les images d’émeutiers lançant des projectiles incendiaires depuis la mosquée Al-Aqsa sur le Mont du Temple, et même à l’intérieur de la mosquée, auraient dû soulever l’étonnement des médias français, si seulement ils les avaient diffusées. Comment comprendre que des musulmans puissent eux-mêmes profaner l’endroit qu’ils disent considérer comme sacré, au nom de leur opposition irréductible à l’État d’Israël ?

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La première réponse possible est qu’il ne s’agit pas de l’islam tout entier, mais d’une branche bien particulière de l’islam – à savoir, l’islam politique des Frères musulmans, dont sont issues les principaux mouvements islamistes (du Hamas à Al-Qaïda), comme je l’ai montré dans mon livre Le sabre et le Coran. Effectivement, la plupart des attentats terroristes à notre époque émanent de mouvements radicaux qui partagent tous une vision particulière de la religion musulmane, mobilisée au service d’objectifs politiques et dans laquelle le Djihad a été érigé en “sixième pilier”’ de l’islam. Quoique juste, cette réponse est loin d’épuiser le sujet.

Une autre réponse est donnée par Marie-Thérèse Urvoy dans un livre récent. Le Coran lui-même, explique-t-elle, est marqué par une “ambiguïté initiale » et par une “tension interne entre visée spirituelle et ambition d’emprise sur le monde”. La vie même du Prophète permet de comprendre cette dualité. En effet, dans sa période mecquoise, celui-ci est persécuté et se considère comme victime, ce qui l’amène à prêcher la patience et le pardon des offenses. Plus tard, devenu un chef de guerre victorieux, il appelle au djihad contre les mécréants, proclamés ennemis de l’islam. L’orientation guerrière du texte coranique apparaît ainsi dans la fameuse Sourate 9, qui appelle au “combat dans le Sentier de Dieu”, expression promise à un brillant (et sanglant) avenir.

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La troisième réponse tient à ce que René Girard appelle – dans son livre La violence et le sacré – le “désir mimétique”, qui engendre la violence dans les sociétés primitives. À de nombreux égards, l’islam n’a pas réussi à dépasser cette étape de l’histoire commune aux grandes religions, et reste jusqu’à ce jour empêtré dans une vision binaire du monde, où la violence demeure la clé d’appréhension et de résolution des conflits. Comment l’islam, auquel la notion même d’histoire est largement étrangère, pourra-t-il évoluer et faire son aggiornamento? La réponse appartient aux musulmans eux-mêmes. Quant à l’Occident, il devrait soutenir toutes les forces progressistes et réformistes authentiques au sein du monde musulman, au lieu de chercher des alliances contre nature avec les Frères musulmans et leurs épigones.

[Nos années Causeur] Mon safe space à moi

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" Grande table blanche autour de laquelle on se rassemble – lieu des interviews solennelles aussi bien que des bombances pré-bouclage © Hannah Assouline

Témoignage d’une stagiaire de Causeur qui n’est jamais vraiment repartie.


Trois pièces en enfilade, au parquet Versailles décati et à la déco rouge et blanche comme la charte graphique de votre magazine bien-aimé. D’abord, le domaine de l’administration : casiers à factures et téléphone qui sonne. Ensuite, la salle de rédac : série d’ordinateurs plus ou moins antiques, piles de numéros anciens, grande table blanche autour de laquelle on se rassemble – lieu des interviews solennelles aussi bien que des bombances pré-bouclage. Enfin, l’antre de nos autorités : le bureau de Gil et Élisabeth.

À ne pas manquer, notre numéro 100

Sous ses dehors d’appartement haussmannien reconverti en open space de start-up dynamique, c’est un endroit peu commun que le bureau de Causeur. En plus de la grande réunion mensuelle où débarque l’assemblage d’intellos hétéroclites qui constitue la rédaction, c’est le refuge des jeunes écrivains dépressifs et des vieux soixante-huitards devenus réacs malgré eux, qui passent de temps en temps échanger des nouvelles et quelques traits d’humour. On ne vous y juge pas selon le nombre de vos années, comme j’ai pu en faire l’expérience, mais selon la dextérité de votre plume. Et dans ce lieu béni par l’esprit de contradiction, rien de ce que vous dites ne sera retenu contre vous (à moins que ce soit vraiment très stupide, auquel cas vous vous serez déconsidéré tout seul).

Un vrai espace de liberté.

Nazie-soit-elle!

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Emmanuel Macron au Champ de Mars, 24 avril 2022 © Christophe Ena/AP/SIPA

« Non, ne sifflez personne ! » implore Emmanuel Macron, hier soir, devant la foule rassemblée au Champ de Mars, alors qu’il vient d’évoquer les électeurs de Marine Le Pen. Le président réélu espérait célébrer sa victoire dans une ambiance apaisée, après 15 jours de comédie sur une menace fasciste soi-disant à nos portes…


Dimanche 17 avril, à Marseille, devant un panorama méditerranéen de toute beauté, sous l’œil attendri de son professeur de maintien et d’art dramatique qui est également son épouse, le jeune président-directeur-général de la société France, avait réuni tous les éléments de sa force de vente, augmentés des membres de leur famille et de quelques thuriféraires locaux. Il a présenté les nouveaux « process » qu’il leur faudra suivre, pour la bonne marche de l’entreprise. « Inclusif », « territoire », « process », le vocabulaire de la macronie ministérielle est l’arme de destruction massive de la mémoire et de la culture de ce pays.

Derrière Emmanuel M., avance la petite armée de ceux qui le soutiennent et espèrent tirer un profit ou un emploi de sa victoire, véritables singes de leur maître (très semblables en cela, d’ailleurs, aux employés de M. Mélenchon, ces derniers sur un mode moins policé). L’Europe est l’ultime recours de M. Macron, qui veut désencombrer l’univers numérique de son héritage français énorme et jugé malfaisant. Mais il s’agit d’une vision européenne très particulière, très étroite, qui refuse le legs éblouissant de cette partie du monde, et rend le beau projet d’union détestable aux yeux de nombreux, sincères et estimables partisans de sa réussite sous une autre forme.

Dans sa tentative, il aura le concours de l’impayable Charles Michel, président du Conseil européen, auquel Ursula von der Leyen, son ennemie intime, dut sa relégation humiliante sur un sofa turc lors d’une visite au Sultan. Au reste, la présidente de la Commission européenne déploie un zèle linguistique considérable pour précipiter l’« intégration » des peuples d’Europe au « monde global ». Si sa langue natale est l’allemand, elle ne prononce ses discours officiels qu’en anglais ! Voudrait-elle signifier aux anglophones que non seulement elle ne les oublie pas, mais que, par surcroît, elle les veut pour principaux interlocuteurs ? Tiendrait-elle le teuton pour un idiome secondaire, alors que la langue de Shakespeare n’est parlée, à Bruxelles comme à Strasbourg, que par une vingtaine de députés (maltais et irlandais) ? On notera que l’Angleterre, à qui l’on prédisait la ruine après sa brexiterie, s’éloigne sans crainte de notre continent et a signé un accord de libre-échange avec l’Australie…

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Pour ces gens, l’Europe, la France, l’univers visible et invisible ont un seul ennemi : l’extrême-droite fascistoïde, le nazisme, sous l’apparence d’une ménagère de plus de cinquante ans qui voulait qu’on la prît pour la petite mère du peuple.

Heureusement, la bonne presse et les beaux esprits veillaient…

Nazimutés

Pour cinq cents artistes du cinéma et de la scène, Marine Le Pen représentait le pire danger pour la République, immédiatement après la peste bubonique, le corps musculeux de Stanislas Rigault, et la clé à molette (à côté de laquelle le marteau de Thor paraît un outil de couturière) brandie par Eugène dans ses (fréquents) accès de colère (1).

Cette courageuse mise en garde par l’élite de l’écran subventionné (qu’allait donc faire Fabrice Lucchini dans cette galère ?) a laissé indifférente la population. Il n’empêche, ces grandes gentilles vedettes avaient jeté un cri d’alarme, dont l’écho retentirait plus tard, si, par malheur, la  candidate de l’« extrême-droite » entrait à l’Élysée par la porte de service. Il serait trop tard ! Des trains de déportés rouleraient déjà vers les Marches de l’Est, et, la nuit, dans les caves de la Préfecture de police, à Paris, des tortionnaires se livreraient à tous les excès de la rage et de la revanche sur les malheureux, que la rafle du jour leur aurait livrés. Ivres de leur pouvoir tout neuf, les gars de la Marine reprendraient avec zèle la sale besogne des voyous de la rue Lauriston.

Marine, manière de goule à carrure de viking, peut toujours prétendre incarner la « douce France », les esprits les plus éclairés de ce pays de lanternes ne furent pas dupes : « Plus que de l’inquiétude, je ressens de l’effroi […] On n’essaie pas Marine Le Pen! On n’essaie pas le fascisme. » (Ariane Mnouchkine, site Télérama, 14/04).

Peu importe que les bulletins populaires soient non seulement la protestation des Français délaissés, abandonnés à leurs ressentiments et, chez quelques-uns, à leurs passions troubles, mais encore un vote de classe, l’affirmation d’une colère contre ceux qui gouvernent dans le seul intérêt des « possédants ». Peu importe que, par ce moyen, des citoyens parfaitement honorables lancent une imprécation contre l’administration sourde, qui les dépossède de leur seule richesse : une patrie, une mémoire, un passé brillant dont ils reconnaissent volontiers qu’il fut compliqué.

Nacht und nébuleux

De l’avis unanime d’Alice Coffin, penseuse municipale (2) la victoire de Marine Le Pen à la première élection présidentielle post-nationale allait donner le signal d’une manière de Saint-Barthélemy des féministes (programmée, selon des sources sûres, le 22 août 2022) : dès lundi à l’aube, l’infortunée Sandrine Rousseau, que la rumeur publique surnomme « la tache ménagère » (3), serait conduite à l’échafaud des rires et des moqueries (4) dans un char tiré par Alice-la-débonnaire et Caroline De Haas (qui conjugue tous les verbes au présent du vindicatif). De cette redoutée commissaire aux bonnes mœurs, les mauvaises langues rapportent qu’elle aurait fait breveter un modèle de slip masculin destiné aux entreprises, fabriqué dans une matière spéciale contenant du bronze afin de sonner en cas d’érection inopinée sur le passage d’une jeune femme, dénonçant ainsi le mâle concupiscent et le désignant à la vindicte, au procès, à la réclusion.

Ce cortège funèbre circulerait dans les rues de Paris, sous les cris d’une foule hilare, composée de créatures pulpeuses et de grands garçons athlétiques à la mâchoire carrée et à la nuque raide. Il serait trop tard pour se lamenter. Sandrine verserait-elle ce qu’elle croira être ses larmes dernières devant la multitude énervée, déjà gagnée par une sorte de fièvre érotique ? Après celle de Sandrine, la tête factice d’Alice roulerait-t-elle sur le trottoir, réalisant ainsi sa prédiction terrible ? Entendrait-t-on, repris en chœur par la populace enfiévrée, ce couplet lugubre, bien digne des hordes arborant sur leurs casque d’acier une tête de mort :

Te v’la le nez par terre,
Pas d’la faute à Voltaire,
Le cou dans le ruisseau,
C’est d’la faute à Rousseau
Les woke sont en deuil
De l’Alice Cercueil (5)

Nazimineure

Le fascisme se dissimule : il se révèlerait si la malédiction d’une victoire « marinière » s’abattait sur cet infortuné pays ! Nazi-fasciste, elle le fut dès le berceau, elle est condamnée à le rester. France-info, sur son site, examinait les thèmes du projet politique du RN : Présidentielle 2022 : pourquoi le programme de Marine Le Pen reste ancré à l’extrême droite, malgré la dédiabolisation, par Elise Lambert et Thibaud Le Meneec. Ces deux vigilants censeurs de la pensée républicaine correcte écrivaient : « Si Marine Le Pen se défend de présenter un projet d’extrême droite, l’essentiel de son programme est pourtant consacré aux thématiques traditionnelles de cette famille politique. La candidate du RN entend entre autres réviser la Constitution, refonder les droits des étrangers, renforcer le pouvoir des forces de l’ordre, affaiblir les contre-pouvoirs et « éradiquer l’islamisme » ». La presse est libre, tout au moins tant que la synthèse parfaite de Benitier Musso et d’Adolf Litière n’a pas pris le pouvoir ; mais depuis quand la volonté d’éradication de l’islamisme fonde-t-il l’appartenance à l’extrême-droite ?

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Nazis-soient-ils

Libération (qui fut jadis un passionnant quotidien pour adolescents migraineux et délicieusement sectaires), L’Obs, hebdomadaire de la gauche coton éthique et café équitable, adoptèrent la plus belle des postures moralisatrices. Il fallait couler la Marine ! Drapées dans de soyeuses toges griffées Yves Saint Laurent, leurs grandes signatures mirent solennellement les lecteurs en garde : la menace fasciste est à nos portes !

Pour brocarder ce fatras d’effroi parfois sincère et souvent feint, où se mêlent la bêtise de Science-Po aujourd’hui et la veulerie opportuniste des résistants de 1946, il faudrait tout l’esprit viennois « fin de siècle » de notre très cher Roland Jaccard couronné de sa parure éclatante de chef indien. Vous vous contenterez de ma plume.


Notes

1) « Breum #5. Ça va bien s’passer », chez Magnus éditeur : dans ses plus récentes aventures, Eugène, l’homme aux pectoraux blindés, ne laisse aucune chance à ceux que lui désigne son courroux (dans ses plus anciennes non plus, d’ailleurs!). C’est encore du brutal et c’est exquis !

2) Alice Coffin est conseillère musicale à Paris (élue)

3) Déclaration de Sandrine Rousseau : « Je voudrais qu’il y ait même une possibilité de délit de non-partage des tâches domestiques, parce que je pense que le privé est politique et que tant qu’on ne donne pas les moyens aux femmes de véritablement obtenir l’égalité sur le partage, on n’y arrivera pas ! » (entretien sur Twitch avec Mademoizelle).

4) L’échafaud des rires et des moqueries est un amusement proche de Guignol. Sur une estrade où se dresse un échafaud en carton-pâte, on soumet le condamné à une parodie de décollation. C’est une tête remplie de son, figurant le visage de la suppliciée, qui se voit séparée du corps par la chute d’un couteau factice.

5) Jeux de mots navrant sur l’équivalent anglais de Coffin