Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une. Pas moins de trois fois en un mois. Et on a aussi eu les honneurs du Monde, de L’Obs et de pas mal d’autres, qui contribuent grandement à notre omniprésence médiatique en la dénonçant. C’est qu’à en croire la presse convenable, nous occupons l’espace public – jusque dans les journaux de l’adversaire –, nous colonisons les esprits, nous vampirisons le débat. « Leur savoir est faible, leurs propos faux pour l’essentiel, et leurs intentions putrides », proclame l’historien Nicolas Offenstadt, l’un des intellectuels dont Libération nous annonce que « face aux réacs, ils résistent ». Putrides, rien que ça. On notera que ces résistants à l’odorat délicat sont représentés à la Une de Libé (et de Causeur) en train de lapider Zemmour à la télé – après tout, si eux-mêmes se voient comme des vandales, il n’y a pas de raison de ne pas les montrer comme tels. En tout cas, message reçu : ils veulent bien débattre. À coups de pavés.

Pour comprendre de quoi on parle, il faudrait savoir de qui on parle. Qui est ce « nous » ? Quelle est cette cohorte malfaisante qui conspire à la droitisation de la France ? Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses…» –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. L’appellation varie en fonction de l’auteur et de l’humeur du moment, mais la plus générique, passée dans le langage courant, reste « réacs » – ça ne veut rien dire mais tout le monde comprend. On peut aussi dire « intellectuels de droite »« conservateurs » – quand on est poli, ce qui est rare –, « alliés objectifs du Front national », « ennemis de l’avenir » (celle-là, elle est de Lolo Joffrin et c’est ma préférée), ou encore « dangereux prophètes du pire », quand on fait dans le grand genre comme Danièle Sallenave. Saluons la sobriété de Mediapart qui publie une intéressante (et contestable) « Enquête sur les néo-républicains », qui a au moins la vertu de ne pas être un tissu d’insultes. J’ai par ailleurs la faiblesse de prendre pour un compliment l’étiquette de « pythie médiatique de la réaction droitière » dont me gratifient les deux auteurs. Pythie, ça fait chipie…

Bien entendu, ce bloc très rouge-brun, quoiqu’un peu blanc-royco-catho sur les bords, n’existe que dans les fantasmes de certains « intellectuels de gauche » – c’est ainsi que les journaux les présentent pour souligner que l’espèce n’a pas complètement disparu. Parce que, de Régis Debray à Nadine Morano, l’hydre réac que dépeignent mes confrères effarés finit par avoir tellement de têtes qu’on ne voit pas ce qu’elle pourrait dire. Comme l’observe Pascal Bories, les pourfendeurs d’amalgames ne font pas dans le détail. Pour eux, tout ça c’est la même engeance, identitaire et compagnie. Peu importe, en réalité, ce que disent et écrivent vraiment ceux qu’ils dénoncent, la gauche olfactive reconnaît les mauvaises idées à leur odeur – nauséabonde, rance, moisie, on a l’embarras du choix. Le fait notable, dans la période récente, est qu’aux indémodables (Zemmour, Finkielkraut et quelques autres dont, je l’espère, votre servante) se sont ajoutés un grand nombre de « noms de gauche », comme Jacques Sapir, Régis Debray ou Michel Onfray. Cette traque de plus en plus frénétique de l’ennemi intérieur est peut-être un signe supplémentaire que la chute est proche.

Dans ces conditions, autant avouer notre crime. Oui, vous avez raison : nous sommes partout ! Sur vos écrans, dans vos journaux et, dirait-on, dans vos cauchemars. « Il n’est désormais plus possible d’ignorer l’omniprésence envahissante des intellectuels de droite, avec leurs fantasmes identitaires, sécuritaires, leur obsession du déclin et leur goût apeuré de la « catastrophe » annoncée. Ils envahissent l’espace public. On ne voit qu’eux », se désole Marc Crépon, l’un des hérauts de la contre-réaction (on notera au passage la présence insistante du thème de l’invasion, tiens tiens…). En réalité, ils nous entendent même quand nous nous taisons (oui, il m’arrive de me taire, vous n’allez pas vous y mettre ?). Regardez ce malheureux Laurent Joffrin, le patron de Libé qui murmure à l’oreille du président. Il n’en peut plus, sa vie est un enfer : « Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! » S’il vivait dans le monde réel, Joffrin aurait pu se soigner en écoutant Nicolas Domenach (tous les jours sur RTL le matin, Canal + à midi, sans compter les extras), Alain Duhamel, Anne-Sophie Lapix, Audrey Pulvar et tant d’autres qu’on entend et voit d’abondance, d’ailleurs, nous on ne s’en plaint pas ; dans le camp du mal, en général, on aime bien la diversité des points de vue.

Seulement, Joffrin et ses semblables ont quitté le réel depuis longtemps : comment expliquer autrement qu’ils prennent Finkielkraut pour Pétain et Booba pour Voltaire ? Qu’ils condamnent l’antisémitisme et excusent les antisémites ? Qu’ils dénoncent nos « obsessions racialistes » et passent leur temps à compter les Noirs et les Arabes sur nos écrans et ailleurs ? Est-il possible, surtout, qu’ils n’aient pas compris que les attentats de l’hiver dernier avaient changé la donne, en profondeur, et que leur prêchi-prêcha multiculturel, totalement déconnecté de l’existence concrète, n’était plus de mise ? Oui, c’est possible. « Il n’y a pas de territoires perdus », a décidé le président de la République. Voire. Mais même les progressistes les plus déterminés sont perméables au doute, voire au désenchantement, qui perce par exemple chez Nicolas Truong, responsable des pages Débats du Monde, quand il se demande d’où vient le malaise : «  De l’impression d’avoir perdu la partie face aux néoconservateurs et à leur hégémonie. De la crainte de certains intellectuels multiculturalistes d’aborder les questions qui fâchent – par souci de ne pas « stigmatiser » les minorités –, qui a contribué à renforcer l’idée que les intellectuels de gauche pratiqueraient un « déni de réalité ». D’un déficit d’aura parfois. D’un sentiment que le clivage droite-gauche est dépassé face aux enjeux culturels et civilisationnels. » Bel effort, même si mon estimable confrère ne va pas jusqu’à tirer les conséquences de ses constats empreints de lucidité.

En attendant, si je comprends bien, on a gagné. C’est marqué dans tous les journaux. Comme le disait l’ami Brice Couturier un matin sur France Culture, « c’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des néo-réacs. » Rien de très neuf, en vérité : depuis une bonne quinzaine d’années, dès qu’elle ne sait plus quoi dire sur le monde et sur l’époque ou qu’elle a besoin de refaire son unité, c’est-à-dire tout le temps, la gauche brandit la menace réac. N’empêche, cette fois, ça a l’air grave. Je ne sais pas si c’est l’hommage de la vertu au vice, mais on dirait bien que les puissants, désormais, c’est nous. D’ailleurs, on a eu une promotion, maintenant on nous appelle le « bloc réactionnaire » et on est l’ennemi principal du Parti socialiste. « Bloc réactionnaire », ça fait riche. Ou peur. On les comprend, les pauvrets. Quand eux n’ont que des samizdats comme Le Monde, Libération ou Mediapart, petits quotidiens en crise, nous, nous avons la puissance de feu de Causeur. Et parfois, sur un plateau de télé, ils ne sont que cinq ou six contre Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Le combat est inégal.

Reconnaissons que nos aimables contradicteurs ont au moins raison sur un point : ils sont devenus parfaitement inaudibles. Et si ça se trouve, c’est parce qu’ils n’ont rien à dire. Revenant sur le débat suscité par les prises de position d’Onfray sur les migrants, Nicolas Truong déplore « le vide abyssal d’une gauche intellectuelle qui semblait à nouveau timorée, recluse ou silencieuse. » Si on entend les réacs même quand ils se taisent, pour les intellectuels de gauche, c’est exactement le contraire : on ne les entend pas même quand ils parlent. On comprend qu’ils en perdent les pédales, allant jusqu’à attaquer sur l’âge comme cette journaliste de Libé qui s’en prend aux « croisés en préretraite » Debray et Finkielkraut. « À qui s’adresse un Finkielkraut, proclamé un « Français libre«  par Le Figaro, qui décline ad libitum son amour perdu pour les blouses grises et sa hantise de l’immigration massive ? », écrit-elle. On lui fera remarquer que les lecteurs d’Alain Finkielkraut sont bien plus nombreux (et sans doute bien plus jeunes) que ceux de Libération. D’accord, c’est un peu mesquin, mais ça fait du bien.

Reste que, sauf à confondre visibilité et hégémonie, la prétendue hégémonie du camp réactionnaire est évidemment une entourloupe. Tout comme  l’affirmation sans cesse répétée qu’il y aurait désormais deux pensées uniques. Deux pensées uniques, c’est un oxymore, bourricots ! Ce qui enrage la pensée unique, c’est qu’elle n’est plus unique et qu’elle doit désormais, quoi qu’elle en ait, tolérer l’altérité. En clair, le camp progressiste a beau diffamer, tempêter, dénoncer, il ne peut plus réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme lui. La victoire des prétendus réactionnaires, si victoire il y a, c’est d’avoir gagné le droit de parler, à égalité avec leurs adversaires. Pour certains, c’est intolérable. Pour tous ceux qui aiment les idées, même celles des autres, c’est une bonne nouvelle.

On ne prétendra pas pour autant que rien n’a changé. Les lignes bougent. On peut appeler ça « droitisation », si on a envie, mais ce qui est certain c’est que les sermons n’ont plus de prise. Les oukazes non plus. Alors, peut-être est-il temps d’avoir un véritable affrontement, argument contre argument, au lieu d’essayer de clore toute discussion par des hoquets de gens bien élevés. La première condition d’un débat intellectuel digne de ce nom, c’est qu’aucune question ne soit écartée d’emblée. Or, l’obsession de la gauche, c’est précisément d’empêcher que l’on parle de certains sujets. « Identité nationale, islam, immigration, tant que les enjeux seront culturels, il n’y aura pas de renouvellement à gauche », décrète dans Libération le philosophe Michaël Foessel, successeur d’Alain Finkielkraut à Polytechnique. L’important, comme chacun sait, c’est la question sociale.

Encore faudrait-il montrer en quoi les questions identitaires et culturelles qui taraudent nos contemporains sont si méprisables. Observateur attentif et engagé de la tectonique des plaques idéologiques, le chercheur Gaël Brustier estime que la question de l’islam et des banlieues a fait basculer beaucoup de gens de gauche dans le camp des « néoconservateurs ». « Pour eux, le danger n’est plus l’extrême droite, mais l’islamisme, dit-il à Mediapart. C’est ce qui va donner Causeur », précise-t-il. Ce diagnostic n’est que partiellement faux : si on ne voit vraiment pas ce que viennent faire les néoconservateurs dans notre sympathique galère, il est indéniable que l’évolution de l’islam et les inquiétudes qu’elle suscite ont accéléré un certain nombre de reclassements idéologiques. Là encore, on aimerait que Brustier explique en quoi ces inquiétudes sont fautives ou même infondées. La France aurait-elle subi des attentats d’extrême droite ? Croit-on vraiment que la situation de nos banlieues, et, au-delà, la progression d’un islam qui s’oppose frontalement aux mœurs libérales de l’Occident n’inquiètent que quelques réactionnaires aveuglés par la nostalgie ?

Qu’on ne se méprenne pas pour autant. L’opposition entre le multiculturalisme qu’ils défendent et le néo-républicanisme que, selon eux, nous incarnons, n’est ni factice, ni méprisable.  Nous ne cherchons ni à faire taire nos adversaires, ni à délégitimer leur point de vue. La seule chose que nous demandons,  et même que nous exigeons, c’est un débat à la loyale, dans lequel on ne réduise pas la pensée de l’adversaire à une indigeste et coupable bouillie. Dans le fond, c’est peut-être la seule chose qui distingue leur morale et la nôtre.

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°29.

 

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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