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Marine Le Pen: en route vers d’autres victoires?

Après sa lourde défaite au second tour, Marine Le Pen se la joue comme Ségolène Royal en 2007. En France, les perdants ne se décident jamais à quitter la politique.


Pour la huitième fois en un demi-siècle, le nom Le Pen est associé à une nouvelle défaite. Certes, avec douze millions de voix, on est loin des 0,74% inauguraux de Jean-Marie Le Pen en 1974. Mais malgré des sondages engageants avant le premier tour (elle frôlait les 49% dans certains sondages le 8 avril), malgré un quinquennat marqué par des crises en tout genre, malgré un renfort de voix venu des outre-mers, Marine Le Pen s’est une nouvelle fois retrouvée confrontée à son habituel plafond de verre, qu’elle a aussi lourdement contribué à maintenir grâce à un nouveau débat presque aussi catastrophique que celui d’il y a cinq ans. Pourtant, quand démarrait cette quinzaine d’entre-deux-tours, l’hypothèse d’une victoire arrachée sur le fil ne semblait pas plus invraisemblable que la victoire du Brexit ou de Trump, en 2016, une semaine avant le scrutin.

Marine Le Pen, c’est pas Lionel Jospin

Au pavillon d’Armenonville, alors que le réseau wifi vient de sauter, Marine Le Pen entame son discours à 20h12. Un discours lunaire. Les férus d’histoire de la Vème République se souviennent d’une Ségolène Royal, au soir de sa défaite de 2007, déclarer : « Mon engagement et ma vigilance seront sans faille au service de l’idéal qui nous a rassemblés et nous rassemble, et qui va, j’en suis sûre, nous rassembler demain pour d’autres victoires ». L’art de transformer une défaite en victoire, Marine Le Pen le maîtrise presque aussi bien : « En dépit de deux semaines de méthodes déloyales et choquantes ; les idées que nous représentons sont portées au sommet : le résultat de ce soir représente en lui-même une éclatante victoire ». Au sein d’une certaine droite, on a pris l’habitude de citer Orwell depuis quelques années : « La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Avec Marine Le Pen, on n’est pas très loin de ce degré d’anticatastase. Heureux monde où les victoires sont des victoires, et où les défaites, même à cinq point des sondages les plus optimistes, sont également des victoires. Bien décidée à mener avec Jordan Bardella la bataille des législatives (lequel espérait sur TF1 que son parti se dégagerait comme la principale force d’opposition du pays, n’essayant même pas d’imiter le cirque de Jean-Luc Mélenchon et sa volonté d’imposer une cohabitation au président réélu), rien n’annonce dans son discours un retrait à venir de la vie politique. N’est pas Lionel Jospin qui veut.

Dans n’importe quelle démocratie à peu près équilibrée, un candidat qui aurait perdu une élection majeure et aurait humilié son propre camp par un débat complètement raté se serait retiré dans le Vermont, dans le Montana, et pêcherait le saumon jusqu’à la fin de ses jours. En France, la droite nationale – peut-être à cause du mal qu’elle a fait, des Templiers sacrifiés à Vichy en passant par Clément Méric – semble condamnée à être sempiternellement représentée par la même candidate, la même famille. Le diagnostic d’Eric Zemmour, certes incapable d’attirer à lui le vote populaire, reste juste. Les partisans du Rassemblement national rétorqueront qu’un club de rugby qui aurait perdu huit ou 10 finales de Top 14 (au hasard, Clermont) ne se déciderait pas à s’auto-dissoudre pour autant et repartirait au charbon la saison suivante. Alors pourquoi en demander autant à Marine Le Pen ?

Indéboulonnable RN…

Intervenant peu après la candidate battue, Eric Zemmour, un peu piquant à l’égard de sa rivale défaite, proposait néanmoins une alliance entre son parti, le Rassemblement national, Debout la France et l’aile droite des Républicains en vue des législatives. Mais ce scrutin, troisième et quatrième tours d’une année électorale qui a déjà lassé les Français, confirmera sans nul doute la victoire du candidat sortant. La droite hors-les-murs vivra cinq nouvelles années d’opposition, en écoutant CNews, en lisant Valeurs actuelles (et Causeur) et en essayant de se greffer à tout mouvement contestataire encore inimaginable aujourd’hui, comme les gilets jaunes et les antivax naguère.

Une formation parviendra-t-elle à arracher le socle populaire au parti de Marine Le Pen ? Zemmour réussira-t-il là où ont échoué les Mégret, Villiers, Pasqua, Dupont-Aignan, alors que l’aura magique de la marque RN et de la marque Le Pen fonctionne encore bien ?

Rien n’est certain. Pour Elements, François Bousquet a proposé une excellente analyse, distinguant un électorat zemmouriste, bourgeois, prêt à faire deux cents kilomètres pour aller au Trocadéro, d’un électorat des périphéries, des pavillons, désidéologisé, dépolitisé, assez détaché de toute considération esthétique. Réunir tout ce petit monde un beau jour, pourquoi pas. Atteindre les 50% + 1, ça sera une autre histoire.

La FSU tentée par le «en même temps»

Le principal syndicat enseignant, la FSU, dont on connaît particulièrement la branche du primaire, le SNUIPP, qui syndique 80% des « professeurs des écoles », ou celle du secondaire, le SNES, se félicite d’avoir appelé à voter Macron… et rend le libéralisme responsable de la montée de l’extrême-droite. On lui dit que Macron est un ultra-libéral ?


Cocorico ! « La FSU se félicite que le danger immédiat d’une accession au pouvoir de l’extrême droite à l’occasion de l’élection présidentielle, soit écarté. » [1] Et de rappeler que « la FSU avait appelé à la battre politiquement, le résultat de ce soir est une étape qui va dans ce sens. » Bon. Pourquoi pas ? Je connais un peu Marine Le Pen, je sais qu’elle n’est pas d’extrême-droite (elle est globalement centriste, ni raciste ni homophobe ni antisémite), mais tout le monde peut se tromper. La FSU en sait manifestement plus que moi.

Mais chez les marxistes (ou ceux qui se croient tels, parce que de Marx à Benoît Teste, le secrétaire général de la FSU, il y a un gouffre, on peut être professeur d’Histoire-Géographie et nul en dialectique), la contradiction réside au sein même de l’affirmation. « Le danger continue bien d’être présent et l’extrême droite de se renforcer, élection après élection ». Et de préciser : « Ce sont les politiques libérales, leur captation de toutes les richesses produites et leur lot d’individualisation et de dégradation des conditions de vie qui favorisent cette progression. » Ciel ! Mais ce que la FSU décrit là, c’est la politique de celui qu’elle a appuyé au second tour !

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Peu lui chaut : « C’est aussi le rejet du bilan d’Emmanuel Macron, des politiques inégalitaires, liberticides et répressives qu’il a mises en œuvre durant cinq ans qui ont poussé nombre d’électeurs et électrices à faire un tel choix. Or Emmanuel Macron a présenté un projet électoral qui entend bien accélérer ces politiques produisant ressentiment et désespérance sociale, aggravant les inégalités, divisant la société. L’intention affirmée par Emmanuel Macron pendant la campagne de continuer sa politique de casse des solidarités en remettant en cause les retraites et les services publics, en prévoyant d’accélérer la fragilisation du service public d’éducation et du statut de ses personnels, en liant l’obtention du RSA à du travail gratuit sont inacceptables. »

Franchement, j’aurais un candidat aussi révulsant, j’éviterais de voter pour lui. J’aurais sans doute au premier tour voté Mélenchon, l’homme de l’intersectionnalité des luttes et de la laïcité à géométrie variable (ça, Jean-Luc, c’est un péché mortel que tu traîneras au paradis des athées — mais tes copains de l’UOIF savent-ils que tu ne crois en rien, sinon en ton destin ?). Mais je me serais abstenu au second. On se rappelle peut-être ce que disait le PCF au second tour de l’élection présidentielle de 1969, qui opposa Pompidou à Poher : « Blanc bonnet bonnet blanc », ricana Jacques Duclos — qui avait réuni sur sa tête plus de 21% des voix au premier tour, un score comparable à celui de Mélenchon aujourd’hui. Et les communistes laissèrent gaullistes et centristes s’étriper comme ils pouvaient.

J’attendais une attitude identique de la part de Mélenchon, et de tous ceux qui avaient voté pour lui — à commencer par les troupes vives de la FSU, qui se sont bien gardées de voter Hidalgo. La FSU, qui n’est pas à une contradiction près (la dialectique, camarade, ne casse pas de briques) évoque d’ailleurs un « choix intenable de second tour ». Dans ce cas-là, on va à la pêche.

Mais Mélenchon rêve d’une cohabitation qui lui donnerait le pouvoir, et il a fait une bonne manière à Macron — qui du coup a fait un score énorme (plus de 85%) à Paris et dans la proche banlieue, où les Insoumis avaient bien figuré au premier tour : les reports de voix islamo-gauchistes sur Macron se sont bien effectués. En fait de pêche, c’était la pêche aux voix.

Ah, mais c’était juste un « vote contre »… N’empêche : vous avez aidé à élire le représentant du libéralisme que vous dénoncez, chers collègues. C’est schizoïde comme attitude.

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La chute (du communiqué) est donc attendue et inattendue « en même temps » : « Forte de sa légitimité à s’exprimer et à revendiquer, la FSU entend donc poursuivre et amplifier les mobilisations pour imposer dès maintenant d’autres politiques économiques, sociales et environnementales. »

Il ne fallait pas voter Macron, mes amis. Le Pen élue, vous aviez un boulevard devant vous pour manifester colère et revendications. Mais quelle est votre légitimité de vous opposer demain à un homme que vous avez puissamment contribué à re-porter au pouvoir ? Vous avez manifesté votre mauvaise humeur dans toutes les réunions organisées au ministère de l’Education depuis cinq ans. Et vous allez remettre ça ? Vous n’en avez pas marre d’être inefficaces, d’animer toutes les deux semaines des grèves d’une journée qui désorganisent la vie de classe et amusent le ministre, et de demander « des postes, des postes, des postes » — alors même que vous savez que le vivier d’enseignants est à sec ?

Au passage, voici quinze ans que vous m’attaquez — pour rien, sinon pour défendre ceux d’entre vous qui ne se contentent pas d’être de médiocres syndicalistes et de piètres enseignants (heureusement déchargés de presque toute présence en classe), mais guignent aussi un poste d’Inspecteur Pédagogique ou une promotion sur tapis vert. Cela finit par m’amuser : je m’en voudrais d’être approuvé par des petits esprits qui se croient de gauche et ne parviennent qu’à intriguer pour que leurs enfants — pas ceux des autres — soient dans les « bons » lycées, les « bonnes » formations — quitte à les mettre dans le privé. Mais bon, quand on est schizophrènes, n’est-ce pas…

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[1] https://fsu.fr/lextreme-droite-battue-continuons-nos-combats-pour-consolider-la-democratie-et-agir-pour-le-progres-social-des-le-1er-mai-mobilisons-nous-pour-les-salaires-les-emplois-les-conditions-de-travail/

Très chic “nauséabond-ance”

Dans un bureau de vote parisien, la vie d’un assesseur de « Reconquête » n’est pas toujours facile.


« Nauséabond » : adjectif mâchonné comme du chewing-gum dans des bouches en cul-de-poule durant la récente campagne présidentielle.

Ce mot utile est habituellement convoqué dans les milieux autorisés quand on ne sait que dire mais que l’on veut dire bien. Petit raccourci cinglant à souhait, qui claque comme une bulle et que l’on balance à l’envi pour meurtrir et condamner d’emblée tout ce qui s’apparenterait à la vilaine « extrêeeeeme » droite.

Il suffit de le prononcer, de le murmurer, de le chuchoter, de s’en délecter (au micro de la matinale du service public, mais pas que) et l’on acquiert aussitôt de la hauteur, de la prestance, du panache. On s’inscrit comme par magie du bon côté, celui de la bienveillance, de l’intelligence, de la subtilité. Petit mot aux effets généreux, tel une petite pilule, qui soulage lorsqu’on le prononce et qui procure autosatisfaction immédiate et confort rassurant : le monde devient alors tellement plus simple ! Il y a nous d’un côté et eux, là-bas, les nauséabonds,  les méchants, les mal pensants. Petit mot salutaire qui dispense de penser et justifie la dérobade; comme le mot d’excuse écrit par les parents et qui dispense l’élève paresseux le jour d’un contrôle. Petit mantra qui dédouane et réhabilite à peu de frais.

En somme, le mot « nauséabond » vient d’acquérir ses titres de noblesses dans les milieux autorisés. Ce n’est plus l’effluve toxique qui est ainsi désignée mais, par ricoché, la satisfaction jubilatoire que tire celui qui prononce le mot. 

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Et quoi de mieux qu’un bureau de vote, le jour d’une élection, comme mise en scène théâtrale de cette très distinguée nausésabond-ance ?

En ce 10 avril 2022, à 7h45 du matin, je me présente en tant qu’assesseur au bureau de vote n°37 de mon quartier, munie de mon attestation délivrée par « Reconquête » (premier parti de France, il est utile de le rappeler). La présidente, Mme X, me toise des pieds à la tête sans mot dire, puis adresse un signe discret à ses collègues. Tous les regards se braquent sur moi et je comprends que tout ce petit monde attendait avec impatience de voir la tête de la bête immonde et nauséabonde, dont la venue avait été officialisée à l’avance par « Reconquête ».

Mme X m’indique sèchement le bureau derrière lequel je dois m’asseoir pour tenir le registre des signatures et ne m’adressera plus la parole de la journée. J’obtempère et décide qu’à partir de maintenant je ne serai que sourires mielleux à son égard, histoire de l’agacer autant que je peux.

Mme X déclare alors solennellement le bureau ouvert et les électeurs affluent. Mme X se tient debout à ma droite, garante de la précieuse urne transparente. Les heures passent et sont rythmées par ses tonitruants « A voté ! ». N’est pas présidente qui veut, et Mme X tient à faire savoir à l’assemblée que c’est elle la patronne du temple de la République. Et pour parfaire sa position, Mme X se sent investie d’un devoir de logorrhée aux accents lyriques et ridicules. Elle ouvre grand sa bouche pincée, articule lentement, avec une laborieuse précision, le nom et prénom de chaque électeur, assène au passage quelques commentaires qui se veulent flatteurs sur l’origine ou l’âge des votants, et s’esclaffe de ses propres blagounettes.

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Quand le flux d’électeurs ralentit, Mme X lance à la volée des bribes de sous-entendus à l’attention de ses collègues-collabos, et j’entends, par dessus mon épaule, leurs rires gras et complices. C’est l’heure du café et des croissants, mais la cheftaine ne m’en propose pas. Elle tient à bien me faire comprendre que je suis l’exclue, la paria, la « nauséabonde » et qu’on va me faire regretter mon outrecuidance d’être présente.

La journée fut longue, très longue ! Je suis partie ce soir-là en me disant avec amusement que j’avais assisté malgré moi à une scène de carnaval, unique moment de gloire et de consolation des petits qui se font grands et gras, des rejetons auto-proclamés rois et reines, des imbéciles qui se délectent en président d’un jour, des nullards déguisés en savants. Mme X est maintenant déchue, bien qu’elle rêve, j’en suis sûre, de son prochain couronnement éphémère qui ne saurait tarder, mais cette fois ce sera sans moi. Ce goût pour la très chic « nauséabond-ance », forte de ses fervents « followers », précieux ridicules qui se pincent le nez en signe de ralliement, aurait, je pense, en un autre temps, ravi Messieurs de Molière et de La Bruyère.

Au lecteur joyeux

On peut encore trouver de la malice, de l’érudition, de l’humour et de la fantaisie dans la littérature française. Preuve en est avec les derniers romans de Bernard Quiriny et de Jean-Luc Coatalem.


Les temps sont tristes, et même un peu angoissants. Nous ne savons plus où nous en sommes : on sort à peine d’une pandémie que nous voilà déjà dans une guerre. Il paraît même qu’il y aurait une élection présidentielle bientôt. Surtout, ce qui devient pesant, c’est le bruit de fond des commentaires incessants. Les mots se dévaluent et leur sens est détourné. Les connotations confuses et imprécises excluent tout second degré, toute poésie, tout humour. On a l’impression de baigner dans une langue morte. Il faut donc d’urgence retrouver le plaisir du texte, c’est-à-dire d’une littérature qui ne s’inspire pas trop du réel mais qui joue avec lui, le détourne, le subvertit, le décale. Nous avons besoin, plus que jamais, de l’humour d’un Marcel Aymé ou d’un Raymond Queneau, nous avons besoin de fables insolentes et gratuites qui n’ont aucune démonstration à nous vendre, aucune morale à nous imposer, aucun catéchisme à nous faire répéter.

Consolation : il est possible de la retrouver assez vite, cette littérature. Il y a des écrivains qui persistent avec une obstination digne d’éloges à parler d’autre chose, à se livrer à des tours de magie, à inventer des paysages comme on invente des trésors. Des écrivains qui savent encore jouer, comme les enfants. Ils n’ont pas forcément grande presse : la gaieté n’est pas de saison.

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Prenez, par exemple, Bernard Quiriny. En voilà un qui ne se contente pas d’écrire un français très pur, il invente aussi des histoires que l’on pourrait qualifier de fantastiques, mais dont le fantastique est aimable et cruel, comme celui de Marcel Aymé, justement. Quiriny a déjà raconté, dans Le Village évanoui, comment on peut se retrouver soudain, dans un chef-lieu de canton des plus banals, englouti dans une faille spatio-temporelle, ce qui est toujours ennuyeux quand on a prévu de partir en vacances. Dans L’Affaire Mayerling, les habitants d’une nouvelle résidence sécurisée, dans une petite ville de province, sont pris en grippe par un immeuble tueur qui n’hésite pas à se débarrasser d’eux. Là encore, l’ombre de Marcel Aymé, celui de Maison basse, plane, fantôme au sourire impénétrable.

Retour vers le passé

Son dernier roman nous invite à faire connaissance d’un excentrique aussi plaisant qu’amoral. Dans Portrait du baron d’Handrax, un narrateur appelé Bernard, comme l’auteur, s’est entiché d’un peintre qu’il qualifie lui-même de mineur, Henri Mouquin d’Handrax (1896-1960). Handrax, comme vous ne l’ignorez pas, est une petite ville de l’Allier et dispose d’un musée dédié à son grand homme. Bernard se fait engager comme gardien du musée et fait bientôt la connaissance du descendant de l’artiste, le baron Archibald. Ils deviennent amis, sans doute parce que Bernard ne s’étonne de rien. Il faut dire que le baron Archibald est un homme que l’on pourrait qualifier de déroutant. Il dispose d’une grande fortune qui lui permet de vivre sans rien faire dans un château et d’entretenir un certain nombre de propriétés dans les bourgs voisins. Particularité : elles ont toutes gardé leur décor des années 1960. Le baron Archibald y veille. Une bonne partie de sa fortune passe d’ailleurs dans l’entretien de cette immobilité.

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Le lecteur finit par comprendre, dans ce roman composé de tableaux qui ont cette précision hallucinée du rêve, que la seule question sérieuse pour le baron d’Handrax, c’est le temps. Il a du mal à supporter le nôtre. Quand il se promène dans la campagne, il évite soigneusement tout ce qui pourrait lui rappeler le présent : lignes à haute tension et défigurations architecturales dont s’entichent les municipalités rurales qui veulent vivre avec leur siècle. Cela suppose des itinéraires compliqués pour cette âme simple qui, de temps à autre, est acceptée dans des internats de la région où elle peut retrouver, en compagnie de collégiens, l’atmosphère des dortoirs. Sa nombreuse progéniture, issue de sa femme légitime et d’une domestique qui vivent en parfaite entente, reçoit une éducation de premier ordre. Tous leurs sens sont éveillés : on va renifler les morts récents dans les cimetières et l’on apprend, dans une pièce obscure, toutes les vertus du toucher. Quand il s’ennuie, le baron d’Handrax donne des « dîners de têtes » avec des célébrités. L’Allier est apparemment un département riche en sosies : on trouve des Proust charcutiers, des Chesterton fossoyeurs et des Descartes plombiers.

Pour ceux qui douteraient encore de l’existence du personnage, Bernard Quiriny accompagne son Portrait du baron d’Handrax d’un recueil d’aphorismes de l’aristocrate bourbonnais. Les Carnets secrets d’Archibald d’Handrax sont un vrai bréviaire de l’antimoderne, c’est-à-dire drôle, un poil réac et avec ce qu’il faut de poésie et d’ironie coquine. Ainsi, dans la rubrique « monde à l’envers », on lira : « Faisant l’amour avec une très jolie femme, il pensait intensément à sa masturbation de la semaine dernière. »

Le plus illustre des peintres de l’École de Pont-Aven

Il est aussi question d’une peinture, dans Le Grand Jabadao de Jean-Luc Coatalem, celle d’une éventuelle variation sur L’Origine du monde, mais peinte par Gauguin. Coatalem lui a d’ailleurs naguère consacré un bel essai, Je suis dans les mers du Sud. L’œuvre de Coatalem passe avec une élégance certaine d’un registre à un autre. On peut trouver avec lui son bonheur dans de bouleversants récits comme La Part du fils, enquête fouillée et intime, menée sur son grand-père Poal, combattant de 1914, officier en Indochine jusqu’en 1930, réserviste à nouveau mobilisé en 1939 comme lieutenant et mort en déportation, le tout dans un lourd silence familial qui cache peut-être des secrets inavouables. Mais il y a aussi le Coatalem aux récits de voyage pince-sans-rire, par exemple Nouilles froides à Pyongyang où l’on finissait par tout comprendre d’un pays ubuesque où le seul moyen de tenir est une ivresse institutionnalisée.

Le Grand Jabadao appartient, de fait, à la veine joyeuse de Coatalem qui retrouve pour l’occasion son éditeur historique, Le Dilettante. Le « jabadao », en breton, c’est une danse traditionnelle qui dégénère vite en sarabande et le mot est devenu synonyme de désordre incontrôlable. Un titre parfait pour ce roman où s’enchaînent les péripéties.

Jean-Luc Coatalem © Julien Falsimagne / Editions Stock

Le premier narrateur est un galeriste parisien qui a connu son heure de gloire, mais qui est au bout du rouleau. Il s’appelle Bastien Scorff, il est breton. Il n’aurait peut-être pas, sans cela, répondu à l’offre étrange d’Abraham Kervern qui vit avec son frère jumeau Zac sur un îlot finistérien où est gardé dans un congélateur le soi-disant Gauguin. Les Kervern en demandent 300 000 euros. C’est cher pour une arnaque, mais c’est une aubaine si le tableau est vrai. Son origine est convaincante : Gauguin et quelques autres peintres ont bien séjourné dans l’auberge de Marie Poupée, accorte et libre jeune femme du Pouldu qui aurait très bien pu servir de modèle pour cette toile quasi pornographique, simplement authentifiée par la signature « Pgo ». Évidemment, 300 000 euros, ça ne se trouve pas comme ça, mais Bastien Scorff a pour assistant Donato Braga Pereira, lié à la Banque du même nom qui a pour clients privilégiés les Émirats riches en pétrole. Tout cela ne peut que mal tourner, évidemment. En laissant successivement la parole à chacun des protagonistes pour faire progresser son récit, Coatalem achève de déstabiliser un lecteur ravi. On vole la toile, on trouve sur son chemin un ancien officier de marine chilien devenu collectionneur et qui contemple ses Marie Laurencin dans une villa avec vue sur le Rio de la Plata, un détective privé, une Serbe à la beauté de femme fatale et même une nièce, serveuse dans un KFC de la banlieue de Brest, qui se révèle beaucoup plus maligne que prévu.

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Parmi tout cela, restent sous la plume de Coatalem de belles déclarations d’amour à la Bretagne et à la peinture de Gauguin. Cela achève de donner une saveur iodée bien particulière à ce Grand Jabadao, où plane un tableau qui, si l’on en croit l’auteur, vaut bien qu’on s’agite pour l’acquérir, le voler et le récupérer : « Au milieu, deux cuisses ouvertes sur un aplat bleu, un bleu cobalt, pareil à un ciel saturé qui se serait posé sur la couverture de lit aux bords frangés, ou plutôt qui serait devenu la couverture elle-même, et cette fleur de chair affichant sa luisance nacrée, la toison en une mousse fauve, le doigt au milieu. »

Pour le reste, dans cet hommage drolatique au roman noir des années 1950 – ce n’est pas un hasard si l’on trouve chez les frères Kervern une bibliothèque composée entièrement de Série noire –, il n’est pas interdit de voir dans Le Grand Jabadao une réflexion implicite et plutôt intelligente sur la frontière de plus en plus ténue qui sépare désormais le vrai du faux, en peinture comme dans nos vies.

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Stéphanie des Horts, la reine de la « high-society » revient en librairie avec le portrait d’une aventurière britannique au sang chaud


La liberté n’est plus à la mode. Elle ne fait plus recette en terre de France depuis le tournant de la rigueur en 1983. On la commente abondamment dans des colloques guindés, mais l’expérimente peu dans nos vies quotidiennes. C’est un slogan périmé pour des candidats qui n’ont qu’une seule idée en tête : nous contenir ! Surtout ne pas réveiller la bête immonde qui sommeille en nous. Suivre les règles et mourir d’ennui, voilà le dessein qui attend aujourd’hui les peuples sans sève et sans passion.

Joliment picaresque

Stéphanie des Horts est une féministe pétroleuse pour qui la liberté chérie d’écrire est une façon de relever la tête et de snober la mort. Permis de coucher ! nous dit-elle, en substance, au fil d’une œuvre délicieusement irrespectueuse. Cette année, elle vient d’entrer au jury du Prix des Hussards sous les hourras des mâles estomaqués par son esprit blagueur et son talent d’écrivain. Toutes les héroïnes de cette romancière, valeur sûre d’Albin Michel, ont un point commun : le refus des convenances et la chair éruptive. Stéphanie des Horts raconte les tourbillons d’insaisissables oisives qui répugnent à bosser 35 heures par semaine derrière un hygiaphone et à traverser la foule en anonyme. Chez ces femmes du monde, putains non-dépravées et filles de boutiquiers à l’ambition tragique, s’allonger n’est pas faire acte d’allégeance à un mari ou à une quelconque tutelle financière, c’est prendre le pouvoir à l’horizontale. C’est répondre à l’appel des corps.

Jouir de l’autre n’est pas tromper dans la haute-société britannique d’avant-guerre. Toutes ces aventurières qui chassent le milliardaire du caoutchouc ou le vicomte balourd, le professeur de tennis hâlé ou l’homme politique neurasthénique ne supportent pas qu’une autorité supérieure régente l’empire de leurs sens. La frivolité est leur domaine réservé. Elles n’ont pas à rougir des pulsions lancinantes qui les assaillent, à la nuit venue. La nature ne demande qu’à exulter pour le bien commun de tous. Stéphanie des Horts est la gardienne de leurs alcôves. Quel merveilleux message de liberté d’aimer, sans entrave, sans tabou, à l’heure où la fesse est criminalisée et qu’on défaille à la vue d’un sein dardant d’émoi. De vertueux procureurs pourraient déceler dans les récits de la romancière un dangereux alanguissement des mœurs et une forme de luxure suave qui n’est pas compatible avec la raideur de nos sociétés désormais glaçantes. Sous sa plume chaude et joliment picaresque, le téton est libéré et les chevauchées nocturnes prolongent de quelques heures une fin certaine. Quand les peaux s’aimantent, l’orgasme est un don du ciel qu’il serait discourtois de vouloir cacher. Stéphanie des Horts lève, avec grâce et piquant, le voile sur les pudeurs assassines du temps passé. Elle régale ses lectrices par des destins hors-norme où toutes les valeurs sont brouillées.

Humour et noirceur

Elle rendrait la débauche presque aimable et délectable. Cette moraliste en combinaison de cuir, Emma Peel du portrait sur mesure, s’interdit de juger toutes ces amazones. Elle leur construit, à chaque livre, une stèle en n’abusant surtout pas de réflexions bien-pensantes. On aime les livres de Stéphanie parce qu’ils ne dégoulinent pas de moraline et de sérénades pour nunuches progressistes. Elle pratique une littérature décorsetée qui met sur un pied d’égalité les hommes et les femmes sans nier leurs intimes différences. C’est culotté et salutaire, plein d’humour et de noirceur, d’élan et de tendresse masquée. Chez Stéphanie, les filles modèles sont une invention du démon, seules les garces nous poussent à la rédemption. Dans son dernier récit Doris, le secret de Churchill, l’auteur fraye à nouveau avec le gotha des Années folles et rend grâce au parcours scandaleux d’une amoureuse sans limite. On reconnaît la patte de l’écrivain, dès les premières lignes. Doris Delevingne est une sensuelle qui n’a pas vocation à contrôler son désir. C’est son principal atout. « J’aime le sexe et le sexe m’aime » avoue-t-elle, après un assaut mouvementé. « Doris était belle, elle devient pire. Une fleur du mal, dépourvue de tout sens moral, une amazone, une scandaleuse. Magnétique et frivole […] Sa sensualité déstabilise les hommes et son nom est bientôt synonyme d’allégresse et de volupté » nous précise l’auteur, l’eau à la bouche. Personne ne lui résistera dans ces tempétueuses années 1930. Elle s’offre un capitaine gaillard sur le divan du breakfast, ne fait qu’une bouchée de Valentine Castlerosse, vicomte à la corpulence d’ogre qu’elle épouse de force, vampirise Cecil Beaton et s’attache l’affection du fils de Churchill sur un crissement de bas. Stéphanie n’a pas choisi Doris au hasard. Il suffit de voir la photo qui illustre la couverture : blondeur équivoque à la garçonne, moue circonspecte d’avidité, jambes qui n’en finissent pas et collier de perles sur une blancheur d’albâtre. Cet objet de désir est une arme fatale. Winston Churchill y succombera en la peignant. Sa beauté était abyssale. « Doris est une femme perdue, marquée par la fatalité, et cela, Winston le sait et l’en aime d’autant plus » écrit-elle. Les femmes lestées de bijoux Cartier qui fument des cigarettes égyptiennes à l’arrière des Rolls sur Regent Street sont des êtres sauvages et indisciplinés. Ne vous y trompez pas ! Stéphanie est l’historienne que nous aurions aimé croiser sur les bancs du lycée. S’appuyant sur une documentation solide, jamais ennuyeuse, toujours alerte, elle passe de la chambre à coucher à l’Intelligence Service, avec une virtuosité fascinante.

Doris, le secret de Churchill de Stéphanie des Horts – Albin Michel

“Musée animal”, roman de l’abîme déroutant

L’écrivain Carlos Fonseca, qui nous vient du Costa Rica et est salué par Enrique Vila-Matas, mérite d’être découvert.


« Avec Musée animal, Carlos Fonseca, écrivain des archives, des masques et des ruines c’est-à-dire un écrivain capable de créer de nouvelles façons de penser, un explorateur ingénieux et obstiné de l’abîme s’est imposé comme l’un de mes préférés. » En quelques mots, et avec le talent de critique qu’on lui connaît, Vila-Matas aura attisé ma curiosité.

Carlos Fonseca est un jeune auteur, né en 1987 au Costa Rica. L’histoire de Musée animal se passe, du moins au départ, dans les milieux branchés de la mode et de l’art. Le narrateur, dont nous ne saurons pas grand-chose, est un conservateur de musée du New Jersey qui, dans une longue nuit d’insomnie, se rappelle la relation qu’il a eue, sept ans plus tôt, avec une mystérieuse styliste, Giovanna Luxembourg. Petit à petit, grâce à des documents qu’elle lui a fait parvenir, juste avant de mourir, il reconstitue la vie hors du commun de cette femme, en commençant par celles de ses parents, le père photographe de mode d’origine israélienne, et la mère top model internationale, aux identités multiples.

Il faut parler ici du style de Carlos Fonseca. Musée animal est une œuvre qui rappelle souvent de grands auteurs comme Joyce, Jerzy Kosinski, ou encore Lovecraft. Les références abondent. On y retrouve les thèmes de la solitude, de l’insomnie, de la disparition dans l’anonymat, avec des digressions fréquentes et étonnantes qui dénotent chez l’auteur le goût du détail et des histoires alambiquées. Les êtres humains sont décrits comme s’ils étaient observés par un entomologiste plein d’impassibilité. 

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Ce roman est entre autres une réflexion sur l’art moderne, à travers en particulier un procès, relaté dans la troisième partie, qui reprend la trame d’histoires connues, comme celle du sculpteur Brancusi avec la douane de New York dans les années 1920. Mais c’est en outre une réflexion sur l’écriture elle-même, comme chez Borges ou Georges Perec. Un personnage prononce ainsi, de manière significative, l’axiome suivant : « Le geste artistique contemporain n’était donc pas d’écrire davantage de textes mais d’apprendre à composer avec la monumentale quantité de ceux qui existaient déjà. »

Fin des temps et superficialité

Musée animal développe une atmosphère de fin du monde, d’apocalypse. C’est un roman pessimiste, hanté par la mort et la superficialité de la société. Le désœuvrement y est roi. « Nous attendions la fin des temps, dit un protagoniste, et nous n’eûmes droit qu’à la gueule de bois d’une bacchanale superflue. » Carlos Fonseca aime, à travers la personnalité de son directeur de musée, faire la rétrospective de ce qu’a été jadis notre culture, en récapitulant par exemple, à plusieurs reprises, la liste des grands auteurs de la littérature, connus ou, surtout, inconnus. Les grands peintres aussi, comme Hopper qui inspire beaucoup le narrateur.

Un roman de l’abîme

La place du narrateur, à ce propos, est assez étrange, dans Musée animal. On a affaire, de fait, à un narrateur assez transparent mais omniscient, concentrant vers lui toute l’action, même la plus éloignée de son champ d’action, et devenant par ailleurs l’interprète de tous les personnages. Tout ceci donne au roman une sorte d’équilibre éclaté et assez fascinant. Une impression de malaise en découle, et, parfois, de folie. Certains passages, qui mêlent adroitement plusieurs niveaux, m’ont ainsi fait penser, brièvement, à Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon (1965) ‒ mais sans néanmoins y retrouver, dois-je préciser, tout l’humour déjanté de ce petit chef-d’œuvre du postmoderne. 

Pour apprécier Musée animal, il faut ressentir la tristesse et l’ennui du monde, et nourrir, en conséquence, une nostalgie infinie pour les époques révolues. Carlos Fonseca a écrit certes un roman d’aujourd’hui, mais en insistant d’un bout à l’autre sur une dimension de perte et de disparition irréversibles. Bref, un roman de l’« abîme », comme l’a très bien vu Vila-Matas. 

Carlos Fonseca, Musée animal. Traduit de l’espagnol (Costa-Rica) par André Gabastou. Éd. Christian Bourgois.

La joyeuse insolence de Raymond Queneau

Le poème du dimanche.


Il est évident que ce dimanche électoral va faire beaucoup d’insatisfaits car si j’ai bien compris beaucoup de gens vont voter contre et très peu pour, ce qui est toujours source d’insatisfaction. Raymond Queneau, qu’on ne présente plus, est l’inoubliable inventeur de Zazie, la petite fille qui voulait prendre le métro et ponctuait ses désillusions et ses doutes sur la condition humaine d’un très philosophique « Mon cul », parfaite maxime du scepticisme absolu.

Il n’empêche que chez Queneau, le bonheur réclame une certaine forme de sagesse, une acceptation heureuse des aléas de l’existence, sinon, on se retrouve bien malheureux. C’est que le bonheur, comme le reste et comme le prouve cette complainte, est d’abord une question d’intelligence du monde.

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Par ailleurs, on peut se demander si une des sources de l’excellente chanson Requiem pour un con de Gainsbourg n’est pas à chercher dans cette Complainte de Queneau, ce qui n’aurait rien d’étonnant étant donné la culture du bonhomme.


  Complainte.    

J’connaitrai jamais le bonheur sur terre

je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère

pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc’ va trop mal finir

toujours pour les cons
Tout plaisir s’efface — après c’est bien pire

du moins pour les cons
L’angoisse m’étreint m’étrangle et j’empire

de plus en plus con
Je ne sais que faire ou pleurer ou rire

comme font les cons
Quelquefois c’est bleu puis c’est noir de suie

la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie

qui arroz’ les cons
On veut espérer mais surgit l’ennui

qui teinte les cons
On voudrait danser — le sol est de boue

pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue

nous sommes des cons
L’amour se balade en un autogyre

au-dessus des cons
Qui lèvent le nez ‘vec un doux sourire

sourire de cons
Attendant encor la belle aventure

illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul’nature

nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune

c’est pas pou’ les cons
Les cons ils y croient mais c’est pour des prunes

aliment de cons.

Chansons d'Avant l'Oulipo

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Les derniers jours des fauves

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Service littéraire

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Moix reprend du service. Son dernier roman, Verdun (Grasset), raconte un service militaire dans une génération où on le faisait encore…


Ce qui est bien avec un écrivain, c’est que tout devient littéraire. Yann Moix nous parle de son service militaire et il devient littéraire. Une prouesse, car ceux qui l’ont fait, j’en suis, ont tendance à rapidement passer sur cette période inutile ou à ne garder que des souvenirs de journées de gags gras à cloper. Il n’y a rien de pire que la guerre sans la faire.

Après Orléans et Reims, Verdun

Après Orléans, qui racontait l’enfance martyrisée du romancier, puis Reims où l’on suivait son parcours pitoyable en école de commerce, dans l’ombre angoissante de Georges Bataille, voici Verdun, troisième ouvrage de sa tétralogie « Au pays de l’enfance immobile », sorte d’éducation sentimentale dévastée avant le soleil noir de Paris.

Ça commence à Angers, où le bidasse fait ses classes. L’atmosphère est lourde, l’ennui vrille le ventre, le béret bleu marine orné du macaron du 6e régiment du génie gratte. Moix chante la Madelon après un petit-dej dégueulasse (il ne parle pas du bromure dans le café pour éviter d’intempestives masturbations nocturnes), il reçoit une arme, un fusil d’assaut Mas 5,56, modèle F1. « C’était la première fois que je tenais entre mes mains un objet spécialement conçu pour tuer un homme », confie le narrateur. Rien à voir cependant avec l’apprentissage du maniement d’une kalachnikov dans un quartier de Beyrouth en flammes, par exemple. On apprend plus vite quand la mort frappe à tout moment.

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Moix raconte les humiliations des gradés qui n’ont plus que ça dans leur vie. Il devient « Couille-de-loup », puis « branle-téton », puis « mademoiselle Moix ». Mais le futur écrivain résiste. Il y trouve même du plaisir. C’est son côté maso, qu’on retrouve dans ses livres ou ses attitudes provocatrices. « Je commençais à m’inventer du plaisir à être là, écrit-il, otage d’un vocabulaire imagé, prisonnier des registres obscènes et des outrancières saillies. »

L’artilleur obsolète

Il rejoint l’École d’application de l’artillerie à Draguignan, puis se retrouve muté au troisième régiment d’artillerie de marine à Verdun. Verdun avec une arme obsolète. L’oxymore qui tue. Moix raconte ce qui vaut témoignage puisque le service militaire a été supprimé en 2001 par Jacques Chirac, président de droite.

 Les brimades donc, mais aussi les grandes manœuvres, les marches de nuit, les tirs au Famas, les lits au carré, le salut au drapeau. Et toujours l’ennui qui s’étire comme de la gomme à mâcher. À la fin du livre, Moix avoue : « J’avais été un homme heureux, ou presque. » Tout le mal-être de l’écrivain se terre dans ce presque.

Mémoire de Péguy

Le style ne faiblit pas d’intensité. Peut-être même que le récit tient, comme on tient une colline ou un pont, par lui. Parce que, je le répète, sans tir à balle réelle par un ennemi déterminé, les histoires de bidasses sont dérisoires. Il est conseillé en revanche de lire Idiotie de Pierre Guyotat pour prendre conscience de l’infamie des batailles.

Et puis il y a l’hommage aux écrivains morts à la guerre, ou revenus mutilés, notamment cette page consacrée à Charles Péguy, tombé le 5 septembre 1914, à Villeroy, dans un champ de betteraves. « Un soldat ennemi avait fini par tirer, écrit Moix, cinématographique, libérant Péguy de son grand secret, ce chagrin d’amour superposé à tous les autres chagrins, qui l’avait fait marcher seul – en larmes – vers Notre-Dame de Chartres. Les yeux vides, crispant les mains dans l’air chaud, il s’affaissa sur les mottes ; lorsqu’on le fouilla, on retrouva sur son cœur un poème inachevé et une photo de la femme qui l’avait fait souffrir. » Et Moix de conclure, comme fantasmant sa propre destinée : « Il avait vécu excessif ; il mourrait sacrifié. »

Yann Moix, Verdun, Grasset.

« Adieu, grammaire ! »

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Dans l’Obs du 07 février, Jérôme Garcin évoquait au détour d’une critique du livre de Fabrice Gaignault La vie la plus douce, son humeur mélancolique à l’égard de ces chers disparus si injustement oubliés du monde littéraire. Parmi eux, figurait Serge Koster. Entre parenthèses, remercions le carnet du jour du Figaro qui permit à la famille du défunt de rappeler ses qualités de critique littéraire et grammairien (Le Figaro du 20/01/2022). A cet égard, l’Adieu, grammaire !, qu’il fit paraître aux Puf en 2001, dans la collection « Perspectives critiques » (Prix de la critique de l’Académie française en 2002) n’est, hélas, toujours pas réédité. Rendons grâce à l’heureux marché du livre d’occasion qui offre, à peu de frais, une renaissance posthume aux œuvres des malheureux vaincus de la postérité littéraire. Fichtre ! En aura t-elle fait des victimes celle-ci.

Sans céder aux passions tristes, l’agrégé de grammaire qu’il fut – espèce en voie de disparition, s’il en est – sortit bien essoré de cette vingtaine d’années d’enseignement quand vint l’heure de sa retraite en 2001. Retraite bien méritée, si l’on en croit son ton désabusé, face à l’état des esprits de ces lycéens gagnés à l’avance par le bruit du monde et les mirages télévisuels. Depuis, l’accès universel au numérique n’a semble t-il fait qu’empirer le mal en rendant ces deux mondes encore plus poreux.

Pauvre profiteor ! Ils ne sont plus si nombreux sur le radeau à s’incliner comme lui devant cette plante ancienne aux parfums délicats nommée grammaire. Feu M. Koster, devait, à bien le lire, considérer cette école de pensée comme un presque Paradis perdu. Et c’est proprement une gageure que d’avoir voulu l’enseigner à des classes d’emblée peu enclines à son étude jugée trop aride, élitiste et donc inutile. Voire. Ces élèves rejoignaient, sans doute sans le savoir, l’avis d’Alexandre Vialatte qui voyait en la grammaire morphologique l’amie du désespoir.

Garcin nous révèle aussi que cet honnête homme vécut les affres de l’indifférence et du pilon. Ses livres sont pourtant du plus vif intérêt. En témoigne, cet Adieu, grammaire !, avec ses dix têtes de chapitre représentées chacune par une figure de style servant de base de lancement à ses réflexions puisées directement aux sources scolaires. Certes, le fond de sauce reste désabusé, mais il laisse surnager quelques anecdotes et remarques du meilleur cru. N’étant pas avare de confidences, l’auteur reconnaissait volontiers d’éclatantes et réitérées remontrances fuser en pleine classe, notamment quand celle-ci s’adonnait à son sport favori : la lente et grégaire exploration des abysses de la médiocrité. Enfin, professeur dévoué corps et âme à sa matière, ami de Michel Tournier, il fut aussi l’auteur du beau récit Je ne mourrai pas tout entier, paru chez Leo Scheer en 2012. Parmi foison de souvenirs, il y évoquait son sort d’enfant juif d’origine polonaise, né en 1940, recueilli et caché par des paysans sarthois sous l’occupation allemande. Par les temps qui courent, il serait pour le moins salutaire de voir l’œuvre de ce lettré à l’ancienne, figure parfaite de l’intégration à la française, rééditée. Au reste, braver comme il le fit les vents contraires formés par la sainte toise égalitaire, demeure une gymnastique toujours indiquée par les bons manuels.

Adieu grammaire !

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Cause toujours!

C’est pas pour me vanter, comme dit l’ami Basile, mais nous sommes toujours là.


Cent numéros, cela fait quelque chose comme 9,09 années et le site a déjà 13 ans ! Ce centenaire nous invite à revisiter ce passé proche et déjà si lointain. Nous ne pouvions imaginer, en 2013, qu’il nous faudrait batailler contre des réunions interdites aux hommes ou aux Blancs ; que l’écriture inclusive serait la règle dans nos plus prestigieux établissements d’enseignement supérieur ; qu’un barbu pourrait lancer à l’animateur d’une émission « Qu’est-ce qui vous permet de dire que je suis un homme ? » ; que d’éminents hellénistes dénonceraient leur discipline coupable de sexisme et de racisme (ils n’ont pas osé aller jusqu’à l’homophobie ce qui aurait été rigolo) ; qu’une jeune femme balancerait son porc pour cause de drague lourdingue et qu’elle serait applaudie ; que Paris serait détruite à coups de pistes cyclables, de plots en béton et d’idées fumeuses ; que des footballeuses obtiendraient le droit de jouer en hidjab ; que les journalistes de Charlie et des dizaines d’autres personnes seraient assassinées par des islamistes (encore que ça, on pouvait le pressentir). Peut-être aurions-nous pu anticiper tout cela et bien d’autres billevesées si nous avions été de meilleurs lecteurs de Muray, puisque tout ou presque est dit dans son œuvre. Nous voilà contraints, en son absence, d’explorer à tâtons cette époque baroque.

A lire aussi : Philippe Muray contre le reste du monde

Ce quasi-centenaire est l’occasion de payer nos dettes. À Philippe Muray, donc, notre imam caché, mort bien avant que Causeur voie le jour et dont je me plais à croire qu’il en aurait été un contributeur régulier – j’imagine les savons homériques qu’il me passerait pour le temps arraché à son œuvre.

Alain Finkielkraut, Basile de Koch et Elisabeth Lévy © Hannah Assouline

C’est aussi l’occasion de rendre hommage à ceux qui nous ont quittés et nous manquent cruellement : Philippe Cohen, son bouillonnement d’idées et son expérience tout-terrain du journalisme, dont il était en même temps l’un des critiques les plus vachards, à qui nous devons une de mes « unes » préférées, celle sur Edwy Plenel [1]; Olivier Prévôt, arrivé à Causeur par hasard avec sa connaissance encyclopédique du cinéma et une curiosité insatiable ; Luc Rosenzweig, dont l’immense culture, la bonté et la drôlerie étaient si précieuses – on aimerait tant le lire sur l’invasion de l’Ukraine et l’évolution de l’Allemagne ; Roland Jaccard, son élégance de plume et de pensée, son ironie, son désespoir habillé d’humour et son immense gentillesse.

Beaucoup d’autres sont venus et repartis vers de nouvelles aventures, preuve que Causeur mène à tout, même quand on en sort. Faute de pouvoir les citer tous, une mention spéciale à ma chère Eugénie Bastié, devenue la brillante intello-journaliste batailleuse que l’on sait, Erwan Seznec, étonnant alliage breton de malice et de rigueur qu’on lira désormais dans Le Point, Basile de Koch, le maître du nonsense, Daoud Boughezala, expert en humour vache et en auteurs oubliés, Aymeric Dutheil, ex-directeur artistique qui fait aujourd’hui son apprentissage de charpentier [2].

Qu’on tienne aussi longtemps, ce n’était pas gagné. Et à vrai dire, ça ne l’est toujours pas, malgré le soutien de nos chers actionnaires, que je remercie ici, malgré l’endurance de la rédaction et du service commercial qui triment dans la bonne humeur pour des salaires misérables (et ma reconnaissance éternelle), malgré l’inventivité de Gil Mihaely, fondateur, comme il le dit drôlement, du premier groupuscule de presse[3], et surtout, malgré votre fidélité, chers lecteurs et abonnés – car vous n’êtes toujours pas assez nombreux. Nous avons souvent été sur le point de mettre la clef sous la porte, nous le serons encore. Aucun gouvernement ne nous sauvera comme on a sauvé Libé et L’Huma, aucun patron du CAC 40, aucune entreprise publique ne nous achètera des pages de pub. L’indépendance, ce n’est pas tous les jours facile… C’est que, paraît-il – je l’ai souvent entendu –, financer Causeur, c’est risqué en termes d’image. Ah bon ? Aurions-nous manifesté des sympathies nazies, des tendances racistes, des pulsions homophobes ? Avons-nous approuvé dans le passé, l’un des plus meurtriers totalitarismes ? Rien de tout cela.

A lire aussi: Sur Olivier Duhamel, “le Parisien” verse dans le journalisme de caniveau

Peu importe, pour nombre de nos aimables confrères, qui ne se sont jamais donné la peine de le lire, Causeur, c’est un journal de fachos. Il est vrai que nous nous piquons de voir ce que nous voyons, que nous refusons de ripoliner le réel à coups de bonne conscience et de grands sentiments, raison pour laquelle, par exemple, nous savons que le grand remplacement n’est pas un fantasme raciste mais une réalité à l’œuvre en maints endroits de notre cher et vieux pays. Voilà qui, pour quelques esprits mesquins, jamais lassés de se voir si vertueux dans le miroir qu’ils se tendent à eux-mêmes, suffit à nous cataloguer, faute de pouvoir nous faire taire. Le problème, avec la calomnie, c’est qu’elle aboutit souvent à ses fins. Beaucoup de gens croient les horreurs que l’on dit sur nous : nous devons les convaincre de juger sur pièces. En général, nous essayer, c’est nous adopter. Alors faites lire Causeur à vos amis – et même à vos ennemis !

Reste à répondre à une question vertigineuse : qui sommes-nous ? Si nous sommes attachés à l’identité française, sans pour autant la croire ni la vouloir immuable, nous peinons à définir la nôtre. Ulcérés et offensés par le wokisme, la bonne conscience, la haine du passé, le tout-culturel – c’est-à-dire la mort de l’art –, nous ne cochons aucune des cases qui feraient de nous un journal-de-gauche. Cela ne signifie évidemment pas qu’aucun de nous ne vote à gauche. Faut-il le préciser, nul n’a à montrer patte blanche idéologique pour écrire dans Causeur, le talent, l’humour, l’amour de l’écrit et la capacité à penser par soi-même suffisent ! Mais alors, sommes-nous de droite ? Au moment du vote, sans doute pour pas mal d’entre nous, cependant « conservateur » est un terme plus adapté. Au-delà de nos divergences et différences, nous sommes en effet coupables du même crime, penser que beaucoup de choses « étaient mieux avant » : la langue française, l’amour, la guerre des sexes, la séduction, l’art, la politique, l’école, l’antiracisme, l’humour et même la gauche ! Nous ne sommes pas idiots ni même réactionnaires et nous ne prétendons pas de l’avenir faire table rase. Mais aujourd’hui, la nostalgie est un droit peut-être même un devoir. Oui, il y a encore dans ce monde de l’intelligence et de la beauté qui nous conjurent de les sauver.

Peut-être qu’au bout du compte, ce qui nous définit le mieux, c’est le pluralisme, l’envie de frotter nos cervelles contre celle des autres, le goût pour les idées que nous ne partageons pas. En un mot, la liberté. Voilà pourquoi nous continuerons, inlassablement à faire du désaccord notre étendard. Chers lecteurs, avec vous, pour vous et grâce à vous, l’aventure continue !

Les Rien-pensants

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L'après littérature

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[1] « Plenel président ! » – avec l’absence d’humour qui est sa marque de fabrique, le patron de Mediapart l’avait prise au premier degré et répliqué qu’on ne comprenait rien car il abhorre le présidentialisme…

[2] D’autres, heureusement, sont restés ou arrivés : Martin Pimentel, Jeremy Stubbs, Jonathan Siksou, Laurent Carré, Alexandre Denef, Hannah Assouline, Cécile Michel, Frédéric Baquet. Sans eux et d’autres encore, vous ne tiendriez pas ce journal entre vos mains.

[3] Avec le rachat de Conflits et de Transitions & Énergies.

Marine Le Pen: en route vers d’autres victoires?

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Marine Le Pen à Paris, 24 avril 2022 © Francois Mori/AP/SIPA

Après sa lourde défaite au second tour, Marine Le Pen se la joue comme Ségolène Royal en 2007. En France, les perdants ne se décident jamais à quitter la politique.


Pour la huitième fois en un demi-siècle, le nom Le Pen est associé à une nouvelle défaite. Certes, avec douze millions de voix, on est loin des 0,74% inauguraux de Jean-Marie Le Pen en 1974. Mais malgré des sondages engageants avant le premier tour (elle frôlait les 49% dans certains sondages le 8 avril), malgré un quinquennat marqué par des crises en tout genre, malgré un renfort de voix venu des outre-mers, Marine Le Pen s’est une nouvelle fois retrouvée confrontée à son habituel plafond de verre, qu’elle a aussi lourdement contribué à maintenir grâce à un nouveau débat presque aussi catastrophique que celui d’il y a cinq ans. Pourtant, quand démarrait cette quinzaine d’entre-deux-tours, l’hypothèse d’une victoire arrachée sur le fil ne semblait pas plus invraisemblable que la victoire du Brexit ou de Trump, en 2016, une semaine avant le scrutin.

Marine Le Pen, c’est pas Lionel Jospin

Au pavillon d’Armenonville, alors que le réseau wifi vient de sauter, Marine Le Pen entame son discours à 20h12. Un discours lunaire. Les férus d’histoire de la Vème République se souviennent d’une Ségolène Royal, au soir de sa défaite de 2007, déclarer : « Mon engagement et ma vigilance seront sans faille au service de l’idéal qui nous a rassemblés et nous rassemble, et qui va, j’en suis sûre, nous rassembler demain pour d’autres victoires ». L’art de transformer une défaite en victoire, Marine Le Pen le maîtrise presque aussi bien : « En dépit de deux semaines de méthodes déloyales et choquantes ; les idées que nous représentons sont portées au sommet : le résultat de ce soir représente en lui-même une éclatante victoire ». Au sein d’une certaine droite, on a pris l’habitude de citer Orwell depuis quelques années : « La guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Avec Marine Le Pen, on n’est pas très loin de ce degré d’anticatastase. Heureux monde où les victoires sont des victoires, et où les défaites, même à cinq point des sondages les plus optimistes, sont également des victoires. Bien décidée à mener avec Jordan Bardella la bataille des législatives (lequel espérait sur TF1 que son parti se dégagerait comme la principale force d’opposition du pays, n’essayant même pas d’imiter le cirque de Jean-Luc Mélenchon et sa volonté d’imposer une cohabitation au président réélu), rien n’annonce dans son discours un retrait à venir de la vie politique. N’est pas Lionel Jospin qui veut.

Dans n’importe quelle démocratie à peu près équilibrée, un candidat qui aurait perdu une élection majeure et aurait humilié son propre camp par un débat complètement raté se serait retiré dans le Vermont, dans le Montana, et pêcherait le saumon jusqu’à la fin de ses jours. En France, la droite nationale – peut-être à cause du mal qu’elle a fait, des Templiers sacrifiés à Vichy en passant par Clément Méric – semble condamnée à être sempiternellement représentée par la même candidate, la même famille. Le diagnostic d’Eric Zemmour, certes incapable d’attirer à lui le vote populaire, reste juste. Les partisans du Rassemblement national rétorqueront qu’un club de rugby qui aurait perdu huit ou 10 finales de Top 14 (au hasard, Clermont) ne se déciderait pas à s’auto-dissoudre pour autant et repartirait au charbon la saison suivante. Alors pourquoi en demander autant à Marine Le Pen ?

Indéboulonnable RN…

Intervenant peu après la candidate battue, Eric Zemmour, un peu piquant à l’égard de sa rivale défaite, proposait néanmoins une alliance entre son parti, le Rassemblement national, Debout la France et l’aile droite des Républicains en vue des législatives. Mais ce scrutin, troisième et quatrième tours d’une année électorale qui a déjà lassé les Français, confirmera sans nul doute la victoire du candidat sortant. La droite hors-les-murs vivra cinq nouvelles années d’opposition, en écoutant CNews, en lisant Valeurs actuelles (et Causeur) et en essayant de se greffer à tout mouvement contestataire encore inimaginable aujourd’hui, comme les gilets jaunes et les antivax naguère.

Une formation parviendra-t-elle à arracher le socle populaire au parti de Marine Le Pen ? Zemmour réussira-t-il là où ont échoué les Mégret, Villiers, Pasqua, Dupont-Aignan, alors que l’aura magique de la marque RN et de la marque Le Pen fonctionne encore bien ?

Rien n’est certain. Pour Elements, François Bousquet a proposé une excellente analyse, distinguant un électorat zemmouriste, bourgeois, prêt à faire deux cents kilomètres pour aller au Trocadéro, d’un électorat des périphéries, des pavillons, désidéologisé, dépolitisé, assez détaché de toute considération esthétique. Réunir tout ce petit monde un beau jour, pourquoi pas. Atteindre les 50% + 1, ça sera une autre histoire.

La FSU tentée par le «en même temps»

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© ROMAIN DOUCELIN / SIPA/SIPA

Le principal syndicat enseignant, la FSU, dont on connaît particulièrement la branche du primaire, le SNUIPP, qui syndique 80% des « professeurs des écoles », ou celle du secondaire, le SNES, se félicite d’avoir appelé à voter Macron… et rend le libéralisme responsable de la montée de l’extrême-droite. On lui dit que Macron est un ultra-libéral ?


Cocorico ! « La FSU se félicite que le danger immédiat d’une accession au pouvoir de l’extrême droite à l’occasion de l’élection présidentielle, soit écarté. » [1] Et de rappeler que « la FSU avait appelé à la battre politiquement, le résultat de ce soir est une étape qui va dans ce sens. » Bon. Pourquoi pas ? Je connais un peu Marine Le Pen, je sais qu’elle n’est pas d’extrême-droite (elle est globalement centriste, ni raciste ni homophobe ni antisémite), mais tout le monde peut se tromper. La FSU en sait manifestement plus que moi.

Mais chez les marxistes (ou ceux qui se croient tels, parce que de Marx à Benoît Teste, le secrétaire général de la FSU, il y a un gouffre, on peut être professeur d’Histoire-Géographie et nul en dialectique), la contradiction réside au sein même de l’affirmation. « Le danger continue bien d’être présent et l’extrême droite de se renforcer, élection après élection ». Et de préciser : « Ce sont les politiques libérales, leur captation de toutes les richesses produites et leur lot d’individualisation et de dégradation des conditions de vie qui favorisent cette progression. » Ciel ! Mais ce que la FSU décrit là, c’est la politique de celui qu’elle a appuyé au second tour !

À lire aussi, Patrick Mandon: Nazie-soit-elle!

Peu lui chaut : « C’est aussi le rejet du bilan d’Emmanuel Macron, des politiques inégalitaires, liberticides et répressives qu’il a mises en œuvre durant cinq ans qui ont poussé nombre d’électeurs et électrices à faire un tel choix. Or Emmanuel Macron a présenté un projet électoral qui entend bien accélérer ces politiques produisant ressentiment et désespérance sociale, aggravant les inégalités, divisant la société. L’intention affirmée par Emmanuel Macron pendant la campagne de continuer sa politique de casse des solidarités en remettant en cause les retraites et les services publics, en prévoyant d’accélérer la fragilisation du service public d’éducation et du statut de ses personnels, en liant l’obtention du RSA à du travail gratuit sont inacceptables. »

Franchement, j’aurais un candidat aussi révulsant, j’éviterais de voter pour lui. J’aurais sans doute au premier tour voté Mélenchon, l’homme de l’intersectionnalité des luttes et de la laïcité à géométrie variable (ça, Jean-Luc, c’est un péché mortel que tu traîneras au paradis des athées — mais tes copains de l’UOIF savent-ils que tu ne crois en rien, sinon en ton destin ?). Mais je me serais abstenu au second. On se rappelle peut-être ce que disait le PCF au second tour de l’élection présidentielle de 1969, qui opposa Pompidou à Poher : « Blanc bonnet bonnet blanc », ricana Jacques Duclos — qui avait réuni sur sa tête plus de 21% des voix au premier tour, un score comparable à celui de Mélenchon aujourd’hui. Et les communistes laissèrent gaullistes et centristes s’étriper comme ils pouvaient.

J’attendais une attitude identique de la part de Mélenchon, et de tous ceux qui avaient voté pour lui — à commencer par les troupes vives de la FSU, qui se sont bien gardées de voter Hidalgo. La FSU, qui n’est pas à une contradiction près (la dialectique, camarade, ne casse pas de briques) évoque d’ailleurs un « choix intenable de second tour ». Dans ce cas-là, on va à la pêche.

Mais Mélenchon rêve d’une cohabitation qui lui donnerait le pouvoir, et il a fait une bonne manière à Macron — qui du coup a fait un score énorme (plus de 85%) à Paris et dans la proche banlieue, où les Insoumis avaient bien figuré au premier tour : les reports de voix islamo-gauchistes sur Macron se sont bien effectués. En fait de pêche, c’était la pêche aux voix.

Ah, mais c’était juste un « vote contre »… N’empêche : vous avez aidé à élire le représentant du libéralisme que vous dénoncez, chers collègues. C’est schizoïde comme attitude.

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La chute (du communiqué) est donc attendue et inattendue « en même temps » : « Forte de sa légitimité à s’exprimer et à revendiquer, la FSU entend donc poursuivre et amplifier les mobilisations pour imposer dès maintenant d’autres politiques économiques, sociales et environnementales. »

Il ne fallait pas voter Macron, mes amis. Le Pen élue, vous aviez un boulevard devant vous pour manifester colère et revendications. Mais quelle est votre légitimité de vous opposer demain à un homme que vous avez puissamment contribué à re-porter au pouvoir ? Vous avez manifesté votre mauvaise humeur dans toutes les réunions organisées au ministère de l’Education depuis cinq ans. Et vous allez remettre ça ? Vous n’en avez pas marre d’être inefficaces, d’animer toutes les deux semaines des grèves d’une journée qui désorganisent la vie de classe et amusent le ministre, et de demander « des postes, des postes, des postes » — alors même que vous savez que le vivier d’enseignants est à sec ?

Au passage, voici quinze ans que vous m’attaquez — pour rien, sinon pour défendre ceux d’entre vous qui ne se contentent pas d’être de médiocres syndicalistes et de piètres enseignants (heureusement déchargés de presque toute présence en classe), mais guignent aussi un poste d’Inspecteur Pédagogique ou une promotion sur tapis vert. Cela finit par m’amuser : je m’en voudrais d’être approuvé par des petits esprits qui se croient de gauche et ne parviennent qu’à intriguer pour que leurs enfants — pas ceux des autres — soient dans les « bons » lycées, les « bonnes » formations — quitte à les mettre dans le privé. Mais bon, quand on est schizophrènes, n’est-ce pas…

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[1] https://fsu.fr/lextreme-droite-battue-continuons-nos-combats-pour-consolider-la-democratie-et-agir-pour-le-progres-social-des-le-1er-mai-mobilisons-nous-pour-les-salaires-les-emplois-les-conditions-de-travail/

Très chic “nauséabond-ance”

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Image d'illustration Unsplash

Dans un bureau de vote parisien, la vie d’un assesseur de « Reconquête » n’est pas toujours facile.


« Nauséabond » : adjectif mâchonné comme du chewing-gum dans des bouches en cul-de-poule durant la récente campagne présidentielle.

Ce mot utile est habituellement convoqué dans les milieux autorisés quand on ne sait que dire mais que l’on veut dire bien. Petit raccourci cinglant à souhait, qui claque comme une bulle et que l’on balance à l’envi pour meurtrir et condamner d’emblée tout ce qui s’apparenterait à la vilaine « extrêeeeeme » droite.

Il suffit de le prononcer, de le murmurer, de le chuchoter, de s’en délecter (au micro de la matinale du service public, mais pas que) et l’on acquiert aussitôt de la hauteur, de la prestance, du panache. On s’inscrit comme par magie du bon côté, celui de la bienveillance, de l’intelligence, de la subtilité. Petit mot aux effets généreux, tel une petite pilule, qui soulage lorsqu’on le prononce et qui procure autosatisfaction immédiate et confort rassurant : le monde devient alors tellement plus simple ! Il y a nous d’un côté et eux, là-bas, les nauséabonds,  les méchants, les mal pensants. Petit mot salutaire qui dispense de penser et justifie la dérobade; comme le mot d’excuse écrit par les parents et qui dispense l’élève paresseux le jour d’un contrôle. Petit mantra qui dédouane et réhabilite à peu de frais.

En somme, le mot « nauséabond » vient d’acquérir ses titres de noblesses dans les milieux autorisés. Ce n’est plus l’effluve toxique qui est ainsi désignée mais, par ricoché, la satisfaction jubilatoire que tire celui qui prononce le mot. 

À lire aussi, du même auteur: Le voile et le bonbon

Et quoi de mieux qu’un bureau de vote, le jour d’une élection, comme mise en scène théâtrale de cette très distinguée nausésabond-ance ?

En ce 10 avril 2022, à 7h45 du matin, je me présente en tant qu’assesseur au bureau de vote n°37 de mon quartier, munie de mon attestation délivrée par « Reconquête » (premier parti de France, il est utile de le rappeler). La présidente, Mme X, me toise des pieds à la tête sans mot dire, puis adresse un signe discret à ses collègues. Tous les regards se braquent sur moi et je comprends que tout ce petit monde attendait avec impatience de voir la tête de la bête immonde et nauséabonde, dont la venue avait été officialisée à l’avance par « Reconquête ».

Mme X m’indique sèchement le bureau derrière lequel je dois m’asseoir pour tenir le registre des signatures et ne m’adressera plus la parole de la journée. J’obtempère et décide qu’à partir de maintenant je ne serai que sourires mielleux à son égard, histoire de l’agacer autant que je peux.

Mme X déclare alors solennellement le bureau ouvert et les électeurs affluent. Mme X se tient debout à ma droite, garante de la précieuse urne transparente. Les heures passent et sont rythmées par ses tonitruants « A voté ! ». N’est pas présidente qui veut, et Mme X tient à faire savoir à l’assemblée que c’est elle la patronne du temple de la République. Et pour parfaire sa position, Mme X se sent investie d’un devoir de logorrhée aux accents lyriques et ridicules. Elle ouvre grand sa bouche pincée, articule lentement, avec une laborieuse précision, le nom et prénom de chaque électeur, assène au passage quelques commentaires qui se veulent flatteurs sur l’origine ou l’âge des votants, et s’esclaffe de ses propres blagounettes.

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Quand le flux d’électeurs ralentit, Mme X lance à la volée des bribes de sous-entendus à l’attention de ses collègues-collabos, et j’entends, par dessus mon épaule, leurs rires gras et complices. C’est l’heure du café et des croissants, mais la cheftaine ne m’en propose pas. Elle tient à bien me faire comprendre que je suis l’exclue, la paria, la « nauséabonde » et qu’on va me faire regretter mon outrecuidance d’être présente.

La journée fut longue, très longue ! Je suis partie ce soir-là en me disant avec amusement que j’avais assisté malgré moi à une scène de carnaval, unique moment de gloire et de consolation des petits qui se font grands et gras, des rejetons auto-proclamés rois et reines, des imbéciles qui se délectent en président d’un jour, des nullards déguisés en savants. Mme X est maintenant déchue, bien qu’elle rêve, j’en suis sûre, de son prochain couronnement éphémère qui ne saurait tarder, mais cette fois ce sera sans moi. Ce goût pour la très chic « nauséabond-ance », forte de ses fervents « followers », précieux ridicules qui se pincent le nez en signe de ralliement, aurait, je pense, en un autre temps, ravi Messieurs de Molière et de La Bruyère.

Au lecteur joyeux

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Julien Faure / Leextra / Editions Rivages

On peut encore trouver de la malice, de l’érudition, de l’humour et de la fantaisie dans la littérature française. Preuve en est avec les derniers romans de Bernard Quiriny et de Jean-Luc Coatalem.


Les temps sont tristes, et même un peu angoissants. Nous ne savons plus où nous en sommes : on sort à peine d’une pandémie que nous voilà déjà dans une guerre. Il paraît même qu’il y aurait une élection présidentielle bientôt. Surtout, ce qui devient pesant, c’est le bruit de fond des commentaires incessants. Les mots se dévaluent et leur sens est détourné. Les connotations confuses et imprécises excluent tout second degré, toute poésie, tout humour. On a l’impression de baigner dans une langue morte. Il faut donc d’urgence retrouver le plaisir du texte, c’est-à-dire d’une littérature qui ne s’inspire pas trop du réel mais qui joue avec lui, le détourne, le subvertit, le décale. Nous avons besoin, plus que jamais, de l’humour d’un Marcel Aymé ou d’un Raymond Queneau, nous avons besoin de fables insolentes et gratuites qui n’ont aucune démonstration à nous vendre, aucune morale à nous imposer, aucun catéchisme à nous faire répéter.

Consolation : il est possible de la retrouver assez vite, cette littérature. Il y a des écrivains qui persistent avec une obstination digne d’éloges à parler d’autre chose, à se livrer à des tours de magie, à inventer des paysages comme on invente des trésors. Des écrivains qui savent encore jouer, comme les enfants. Ils n’ont pas forcément grande presse : la gaieté n’est pas de saison.

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Prenez, par exemple, Bernard Quiriny. En voilà un qui ne se contente pas d’écrire un français très pur, il invente aussi des histoires que l’on pourrait qualifier de fantastiques, mais dont le fantastique est aimable et cruel, comme celui de Marcel Aymé, justement. Quiriny a déjà raconté, dans Le Village évanoui, comment on peut se retrouver soudain, dans un chef-lieu de canton des plus banals, englouti dans une faille spatio-temporelle, ce qui est toujours ennuyeux quand on a prévu de partir en vacances. Dans L’Affaire Mayerling, les habitants d’une nouvelle résidence sécurisée, dans une petite ville de province, sont pris en grippe par un immeuble tueur qui n’hésite pas à se débarrasser d’eux. Là encore, l’ombre de Marcel Aymé, celui de Maison basse, plane, fantôme au sourire impénétrable.

Retour vers le passé

Son dernier roman nous invite à faire connaissance d’un excentrique aussi plaisant qu’amoral. Dans Portrait du baron d’Handrax, un narrateur appelé Bernard, comme l’auteur, s’est entiché d’un peintre qu’il qualifie lui-même de mineur, Henri Mouquin d’Handrax (1896-1960). Handrax, comme vous ne l’ignorez pas, est une petite ville de l’Allier et dispose d’un musée dédié à son grand homme. Bernard se fait engager comme gardien du musée et fait bientôt la connaissance du descendant de l’artiste, le baron Archibald. Ils deviennent amis, sans doute parce que Bernard ne s’étonne de rien. Il faut dire que le baron Archibald est un homme que l’on pourrait qualifier de déroutant. Il dispose d’une grande fortune qui lui permet de vivre sans rien faire dans un château et d’entretenir un certain nombre de propriétés dans les bourgs voisins. Particularité : elles ont toutes gardé leur décor des années 1960. Le baron Archibald y veille. Une bonne partie de sa fortune passe d’ailleurs dans l’entretien de cette immobilité.

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Le lecteur finit par comprendre, dans ce roman composé de tableaux qui ont cette précision hallucinée du rêve, que la seule question sérieuse pour le baron d’Handrax, c’est le temps. Il a du mal à supporter le nôtre. Quand il se promène dans la campagne, il évite soigneusement tout ce qui pourrait lui rappeler le présent : lignes à haute tension et défigurations architecturales dont s’entichent les municipalités rurales qui veulent vivre avec leur siècle. Cela suppose des itinéraires compliqués pour cette âme simple qui, de temps à autre, est acceptée dans des internats de la région où elle peut retrouver, en compagnie de collégiens, l’atmosphère des dortoirs. Sa nombreuse progéniture, issue de sa femme légitime et d’une domestique qui vivent en parfaite entente, reçoit une éducation de premier ordre. Tous leurs sens sont éveillés : on va renifler les morts récents dans les cimetières et l’on apprend, dans une pièce obscure, toutes les vertus du toucher. Quand il s’ennuie, le baron d’Handrax donne des « dîners de têtes » avec des célébrités. L’Allier est apparemment un département riche en sosies : on trouve des Proust charcutiers, des Chesterton fossoyeurs et des Descartes plombiers.

Pour ceux qui douteraient encore de l’existence du personnage, Bernard Quiriny accompagne son Portrait du baron d’Handrax d’un recueil d’aphorismes de l’aristocrate bourbonnais. Les Carnets secrets d’Archibald d’Handrax sont un vrai bréviaire de l’antimoderne, c’est-à-dire drôle, un poil réac et avec ce qu’il faut de poésie et d’ironie coquine. Ainsi, dans la rubrique « monde à l’envers », on lira : « Faisant l’amour avec une très jolie femme, il pensait intensément à sa masturbation de la semaine dernière. »

Le plus illustre des peintres de l’École de Pont-Aven

Il est aussi question d’une peinture, dans Le Grand Jabadao de Jean-Luc Coatalem, celle d’une éventuelle variation sur L’Origine du monde, mais peinte par Gauguin. Coatalem lui a d’ailleurs naguère consacré un bel essai, Je suis dans les mers du Sud. L’œuvre de Coatalem passe avec une élégance certaine d’un registre à un autre. On peut trouver avec lui son bonheur dans de bouleversants récits comme La Part du fils, enquête fouillée et intime, menée sur son grand-père Poal, combattant de 1914, officier en Indochine jusqu’en 1930, réserviste à nouveau mobilisé en 1939 comme lieutenant et mort en déportation, le tout dans un lourd silence familial qui cache peut-être des secrets inavouables. Mais il y a aussi le Coatalem aux récits de voyage pince-sans-rire, par exemple Nouilles froides à Pyongyang où l’on finissait par tout comprendre d’un pays ubuesque où le seul moyen de tenir est une ivresse institutionnalisée.

Le Grand Jabadao appartient, de fait, à la veine joyeuse de Coatalem qui retrouve pour l’occasion son éditeur historique, Le Dilettante. Le « jabadao », en breton, c’est une danse traditionnelle qui dégénère vite en sarabande et le mot est devenu synonyme de désordre incontrôlable. Un titre parfait pour ce roman où s’enchaînent les péripéties.

Jean-Luc Coatalem © Julien Falsimagne / Editions Stock

Le premier narrateur est un galeriste parisien qui a connu son heure de gloire, mais qui est au bout du rouleau. Il s’appelle Bastien Scorff, il est breton. Il n’aurait peut-être pas, sans cela, répondu à l’offre étrange d’Abraham Kervern qui vit avec son frère jumeau Zac sur un îlot finistérien où est gardé dans un congélateur le soi-disant Gauguin. Les Kervern en demandent 300 000 euros. C’est cher pour une arnaque, mais c’est une aubaine si le tableau est vrai. Son origine est convaincante : Gauguin et quelques autres peintres ont bien séjourné dans l’auberge de Marie Poupée, accorte et libre jeune femme du Pouldu qui aurait très bien pu servir de modèle pour cette toile quasi pornographique, simplement authentifiée par la signature « Pgo ». Évidemment, 300 000 euros, ça ne se trouve pas comme ça, mais Bastien Scorff a pour assistant Donato Braga Pereira, lié à la Banque du même nom qui a pour clients privilégiés les Émirats riches en pétrole. Tout cela ne peut que mal tourner, évidemment. En laissant successivement la parole à chacun des protagonistes pour faire progresser son récit, Coatalem achève de déstabiliser un lecteur ravi. On vole la toile, on trouve sur son chemin un ancien officier de marine chilien devenu collectionneur et qui contemple ses Marie Laurencin dans une villa avec vue sur le Rio de la Plata, un détective privé, une Serbe à la beauté de femme fatale et même une nièce, serveuse dans un KFC de la banlieue de Brest, qui se révèle beaucoup plus maligne que prévu.

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Parmi tout cela, restent sous la plume de Coatalem de belles déclarations d’amour à la Bretagne et à la peinture de Gauguin. Cela achève de donner une saveur iodée bien particulière à ce Grand Jabadao, où plane un tableau qui, si l’on en croit l’auteur, vaut bien qu’on s’agite pour l’acquérir, le voler et le récupérer : « Au milieu, deux cuisses ouvertes sur un aplat bleu, un bleu cobalt, pareil à un ciel saturé qui se serait posé sur la couverture de lit aux bords frangés, ou plutôt qui serait devenu la couverture elle-même, et cette fleur de chair affichant sa luisance nacrée, la toison en une mousse fauve, le doigt au milieu. »

Pour le reste, dans cet hommage drolatique au roman noir des années 1950 – ce n’est pas un hasard si l’on trouve chez les frères Kervern une bibliothèque composée entièrement de Série noire –, il n’est pas interdit de voir dans Le Grand Jabadao une réflexion implicite et plutôt intelligente sur la frontière de plus en plus ténue qui sépare désormais le vrai du faux, en peinture comme dans nos vies.

Carnets secrets

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Le Grand Jabadao

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Doris, insoumise lady

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Stephanie des Horts © BALTEL/SIPA

Stéphanie des Horts, la reine de la « high-society » revient en librairie avec le portrait d’une aventurière britannique au sang chaud


La liberté n’est plus à la mode. Elle ne fait plus recette en terre de France depuis le tournant de la rigueur en 1983. On la commente abondamment dans des colloques guindés, mais l’expérimente peu dans nos vies quotidiennes. C’est un slogan périmé pour des candidats qui n’ont qu’une seule idée en tête : nous contenir ! Surtout ne pas réveiller la bête immonde qui sommeille en nous. Suivre les règles et mourir d’ennui, voilà le dessein qui attend aujourd’hui les peuples sans sève et sans passion.

Joliment picaresque

Stéphanie des Horts est une féministe pétroleuse pour qui la liberté chérie d’écrire est une façon de relever la tête et de snober la mort. Permis de coucher ! nous dit-elle, en substance, au fil d’une œuvre délicieusement irrespectueuse. Cette année, elle vient d’entrer au jury du Prix des Hussards sous les hourras des mâles estomaqués par son esprit blagueur et son talent d’écrivain. Toutes les héroïnes de cette romancière, valeur sûre d’Albin Michel, ont un point commun : le refus des convenances et la chair éruptive. Stéphanie des Horts raconte les tourbillons d’insaisissables oisives qui répugnent à bosser 35 heures par semaine derrière un hygiaphone et à traverser la foule en anonyme. Chez ces femmes du monde, putains non-dépravées et filles de boutiquiers à l’ambition tragique, s’allonger n’est pas faire acte d’allégeance à un mari ou à une quelconque tutelle financière, c’est prendre le pouvoir à l’horizontale. C’est répondre à l’appel des corps.

Jouir de l’autre n’est pas tromper dans la haute-société britannique d’avant-guerre. Toutes ces aventurières qui chassent le milliardaire du caoutchouc ou le vicomte balourd, le professeur de tennis hâlé ou l’homme politique neurasthénique ne supportent pas qu’une autorité supérieure régente l’empire de leurs sens. La frivolité est leur domaine réservé. Elles n’ont pas à rougir des pulsions lancinantes qui les assaillent, à la nuit venue. La nature ne demande qu’à exulter pour le bien commun de tous. Stéphanie des Horts est la gardienne de leurs alcôves. Quel merveilleux message de liberté d’aimer, sans entrave, sans tabou, à l’heure où la fesse est criminalisée et qu’on défaille à la vue d’un sein dardant d’émoi. De vertueux procureurs pourraient déceler dans les récits de la romancière un dangereux alanguissement des mœurs et une forme de luxure suave qui n’est pas compatible avec la raideur de nos sociétés désormais glaçantes. Sous sa plume chaude et joliment picaresque, le téton est libéré et les chevauchées nocturnes prolongent de quelques heures une fin certaine. Quand les peaux s’aimantent, l’orgasme est un don du ciel qu’il serait discourtois de vouloir cacher. Stéphanie des Horts lève, avec grâce et piquant, le voile sur les pudeurs assassines du temps passé. Elle régale ses lectrices par des destins hors-norme où toutes les valeurs sont brouillées.

Humour et noirceur

Elle rendrait la débauche presque aimable et délectable. Cette moraliste en combinaison de cuir, Emma Peel du portrait sur mesure, s’interdit de juger toutes ces amazones. Elle leur construit, à chaque livre, une stèle en n’abusant surtout pas de réflexions bien-pensantes. On aime les livres de Stéphanie parce qu’ils ne dégoulinent pas de moraline et de sérénades pour nunuches progressistes. Elle pratique une littérature décorsetée qui met sur un pied d’égalité les hommes et les femmes sans nier leurs intimes différences. C’est culotté et salutaire, plein d’humour et de noirceur, d’élan et de tendresse masquée. Chez Stéphanie, les filles modèles sont une invention du démon, seules les garces nous poussent à la rédemption. Dans son dernier récit Doris, le secret de Churchill, l’auteur fraye à nouveau avec le gotha des Années folles et rend grâce au parcours scandaleux d’une amoureuse sans limite. On reconnaît la patte de l’écrivain, dès les premières lignes. Doris Delevingne est une sensuelle qui n’a pas vocation à contrôler son désir. C’est son principal atout. « J’aime le sexe et le sexe m’aime » avoue-t-elle, après un assaut mouvementé. « Doris était belle, elle devient pire. Une fleur du mal, dépourvue de tout sens moral, une amazone, une scandaleuse. Magnétique et frivole […] Sa sensualité déstabilise les hommes et son nom est bientôt synonyme d’allégresse et de volupté » nous précise l’auteur, l’eau à la bouche. Personne ne lui résistera dans ces tempétueuses années 1930. Elle s’offre un capitaine gaillard sur le divan du breakfast, ne fait qu’une bouchée de Valentine Castlerosse, vicomte à la corpulence d’ogre qu’elle épouse de force, vampirise Cecil Beaton et s’attache l’affection du fils de Churchill sur un crissement de bas. Stéphanie n’a pas choisi Doris au hasard. Il suffit de voir la photo qui illustre la couverture : blondeur équivoque à la garçonne, moue circonspecte d’avidité, jambes qui n’en finissent pas et collier de perles sur une blancheur d’albâtre. Cet objet de désir est une arme fatale. Winston Churchill y succombera en la peignant. Sa beauté était abyssale. « Doris est une femme perdue, marquée par la fatalité, et cela, Winston le sait et l’en aime d’autant plus » écrit-elle. Les femmes lestées de bijoux Cartier qui fument des cigarettes égyptiennes à l’arrière des Rolls sur Regent Street sont des êtres sauvages et indisciplinés. Ne vous y trompez pas ! Stéphanie est l’historienne que nous aurions aimé croiser sur les bancs du lycée. S’appuyant sur une documentation solide, jamais ennuyeuse, toujours alerte, elle passe de la chambre à coucher à l’Intelligence Service, avec une virtuosité fascinante.

Doris, le secret de Churchill de Stéphanie des Horts – Albin Michel

“Musée animal”, roman de l’abîme déroutant

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L'écrivain Carlos Fonseca. Image: capture d'écran YouTube.

L’écrivain Carlos Fonseca, qui nous vient du Costa Rica et est salué par Enrique Vila-Matas, mérite d’être découvert.


« Avec Musée animal, Carlos Fonseca, écrivain des archives, des masques et des ruines c’est-à-dire un écrivain capable de créer de nouvelles façons de penser, un explorateur ingénieux et obstiné de l’abîme s’est imposé comme l’un de mes préférés. » En quelques mots, et avec le talent de critique qu’on lui connaît, Vila-Matas aura attisé ma curiosité.

Carlos Fonseca est un jeune auteur, né en 1987 au Costa Rica. L’histoire de Musée animal se passe, du moins au départ, dans les milieux branchés de la mode et de l’art. Le narrateur, dont nous ne saurons pas grand-chose, est un conservateur de musée du New Jersey qui, dans une longue nuit d’insomnie, se rappelle la relation qu’il a eue, sept ans plus tôt, avec une mystérieuse styliste, Giovanna Luxembourg. Petit à petit, grâce à des documents qu’elle lui a fait parvenir, juste avant de mourir, il reconstitue la vie hors du commun de cette femme, en commençant par celles de ses parents, le père photographe de mode d’origine israélienne, et la mère top model internationale, aux identités multiples.

Il faut parler ici du style de Carlos Fonseca. Musée animal est une œuvre qui rappelle souvent de grands auteurs comme Joyce, Jerzy Kosinski, ou encore Lovecraft. Les références abondent. On y retrouve les thèmes de la solitude, de l’insomnie, de la disparition dans l’anonymat, avec des digressions fréquentes et étonnantes qui dénotent chez l’auteur le goût du détail et des histoires alambiquées. Les êtres humains sont décrits comme s’ils étaient observés par un entomologiste plein d’impassibilité. 

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Ce roman est entre autres une réflexion sur l’art moderne, à travers en particulier un procès, relaté dans la troisième partie, qui reprend la trame d’histoires connues, comme celle du sculpteur Brancusi avec la douane de New York dans les années 1920. Mais c’est en outre une réflexion sur l’écriture elle-même, comme chez Borges ou Georges Perec. Un personnage prononce ainsi, de manière significative, l’axiome suivant : « Le geste artistique contemporain n’était donc pas d’écrire davantage de textes mais d’apprendre à composer avec la monumentale quantité de ceux qui existaient déjà. »

Fin des temps et superficialité

Musée animal développe une atmosphère de fin du monde, d’apocalypse. C’est un roman pessimiste, hanté par la mort et la superficialité de la société. Le désœuvrement y est roi. « Nous attendions la fin des temps, dit un protagoniste, et nous n’eûmes droit qu’à la gueule de bois d’une bacchanale superflue. » Carlos Fonseca aime, à travers la personnalité de son directeur de musée, faire la rétrospective de ce qu’a été jadis notre culture, en récapitulant par exemple, à plusieurs reprises, la liste des grands auteurs de la littérature, connus ou, surtout, inconnus. Les grands peintres aussi, comme Hopper qui inspire beaucoup le narrateur.

Un roman de l’abîme

La place du narrateur, à ce propos, est assez étrange, dans Musée animal. On a affaire, de fait, à un narrateur assez transparent mais omniscient, concentrant vers lui toute l’action, même la plus éloignée de son champ d’action, et devenant par ailleurs l’interprète de tous les personnages. Tout ceci donne au roman une sorte d’équilibre éclaté et assez fascinant. Une impression de malaise en découle, et, parfois, de folie. Certains passages, qui mêlent adroitement plusieurs niveaux, m’ont ainsi fait penser, brièvement, à Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon (1965) ‒ mais sans néanmoins y retrouver, dois-je préciser, tout l’humour déjanté de ce petit chef-d’œuvre du postmoderne. 

Pour apprécier Musée animal, il faut ressentir la tristesse et l’ennui du monde, et nourrir, en conséquence, une nostalgie infinie pour les époques révolues. Carlos Fonseca a écrit certes un roman d’aujourd’hui, mais en insistant d’un bout à l’autre sur une dimension de perte et de disparition irréversibles. Bref, un roman de l’« abîme », comme l’a très bien vu Vila-Matas. 

Carlos Fonseca, Musée animal. Traduit de l’espagnol (Costa-Rica) par André Gabastou. Éd. Christian Bourgois.

Musée animal

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Vente à la criée du lot 49

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La joyeuse insolence de Raymond Queneau

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Raymond Queneau et Maurice Genevoix lors du cinquième Festival de Cannes en mai 1952 © LIDO/SIPA

Le poème du dimanche.


Il est évident que ce dimanche électoral va faire beaucoup d’insatisfaits car si j’ai bien compris beaucoup de gens vont voter contre et très peu pour, ce qui est toujours source d’insatisfaction. Raymond Queneau, qu’on ne présente plus, est l’inoubliable inventeur de Zazie, la petite fille qui voulait prendre le métro et ponctuait ses désillusions et ses doutes sur la condition humaine d’un très philosophique « Mon cul », parfaite maxime du scepticisme absolu.

Il n’empêche que chez Queneau, le bonheur réclame une certaine forme de sagesse, une acceptation heureuse des aléas de l’existence, sinon, on se retrouve bien malheureux. C’est que le bonheur, comme le reste et comme le prouve cette complainte, est d’abord une question d’intelligence du monde.

A lire aussi : Louis Calaferte le géant souterrain

Par ailleurs, on peut se demander si une des sources de l’excellente chanson Requiem pour un con de Gainsbourg n’est pas à chercher dans cette Complainte de Queneau, ce qui n’aurait rien d’étonnant étant donné la culture du bonhomme.


  Complainte.    

J’connaitrai jamais le bonheur sur terre

je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère

pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc’ va trop mal finir

toujours pour les cons
Tout plaisir s’efface — après c’est bien pire

du moins pour les cons
L’angoisse m’étreint m’étrangle et j’empire

de plus en plus con
Je ne sais que faire ou pleurer ou rire

comme font les cons
Quelquefois c’est bleu puis c’est noir de suie

la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie

qui arroz’ les cons
On veut espérer mais surgit l’ennui

qui teinte les cons
On voudrait danser — le sol est de boue

pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue

nous sommes des cons
L’amour se balade en un autogyre

au-dessus des cons
Qui lèvent le nez ‘vec un doux sourire

sourire de cons
Attendant encor la belle aventure

illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul’nature

nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune

c’est pas pou’ les cons
Les cons ils y croient mais c’est pour des prunes

aliment de cons.

Chansons d'Avant l'Oulipo

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Les derniers jours des fauves

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Service littéraire

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Yann Moix Arnaud Meyer / Leextra / Editions Grasset.

Moix reprend du service. Son dernier roman, Verdun (Grasset), raconte un service militaire dans une génération où on le faisait encore…


Ce qui est bien avec un écrivain, c’est que tout devient littéraire. Yann Moix nous parle de son service militaire et il devient littéraire. Une prouesse, car ceux qui l’ont fait, j’en suis, ont tendance à rapidement passer sur cette période inutile ou à ne garder que des souvenirs de journées de gags gras à cloper. Il n’y a rien de pire que la guerre sans la faire.

Après Orléans et Reims, Verdun

Après Orléans, qui racontait l’enfance martyrisée du romancier, puis Reims où l’on suivait son parcours pitoyable en école de commerce, dans l’ombre angoissante de Georges Bataille, voici Verdun, troisième ouvrage de sa tétralogie « Au pays de l’enfance immobile », sorte d’éducation sentimentale dévastée avant le soleil noir de Paris.

Ça commence à Angers, où le bidasse fait ses classes. L’atmosphère est lourde, l’ennui vrille le ventre, le béret bleu marine orné du macaron du 6e régiment du génie gratte. Moix chante la Madelon après un petit-dej dégueulasse (il ne parle pas du bromure dans le café pour éviter d’intempestives masturbations nocturnes), il reçoit une arme, un fusil d’assaut Mas 5,56, modèle F1. « C’était la première fois que je tenais entre mes mains un objet spécialement conçu pour tuer un homme », confie le narrateur. Rien à voir cependant avec l’apprentissage du maniement d’une kalachnikov dans un quartier de Beyrouth en flammes, par exemple. On apprend plus vite quand la mort frappe à tout moment.

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Moix raconte les humiliations des gradés qui n’ont plus que ça dans leur vie. Il devient « Couille-de-loup », puis « branle-téton », puis « mademoiselle Moix ». Mais le futur écrivain résiste. Il y trouve même du plaisir. C’est son côté maso, qu’on retrouve dans ses livres ou ses attitudes provocatrices. « Je commençais à m’inventer du plaisir à être là, écrit-il, otage d’un vocabulaire imagé, prisonnier des registres obscènes et des outrancières saillies. »

L’artilleur obsolète

Il rejoint l’École d’application de l’artillerie à Draguignan, puis se retrouve muté au troisième régiment d’artillerie de marine à Verdun. Verdun avec une arme obsolète. L’oxymore qui tue. Moix raconte ce qui vaut témoignage puisque le service militaire a été supprimé en 2001 par Jacques Chirac, président de droite.

 Les brimades donc, mais aussi les grandes manœuvres, les marches de nuit, les tirs au Famas, les lits au carré, le salut au drapeau. Et toujours l’ennui qui s’étire comme de la gomme à mâcher. À la fin du livre, Moix avoue : « J’avais été un homme heureux, ou presque. » Tout le mal-être de l’écrivain se terre dans ce presque.

Mémoire de Péguy

Le style ne faiblit pas d’intensité. Peut-être même que le récit tient, comme on tient une colline ou un pont, par lui. Parce que, je le répète, sans tir à balle réelle par un ennemi déterminé, les histoires de bidasses sont dérisoires. Il est conseillé en revanche de lire Idiotie de Pierre Guyotat pour prendre conscience de l’infamie des batailles.

Et puis il y a l’hommage aux écrivains morts à la guerre, ou revenus mutilés, notamment cette page consacrée à Charles Péguy, tombé le 5 septembre 1914, à Villeroy, dans un champ de betteraves. « Un soldat ennemi avait fini par tirer, écrit Moix, cinématographique, libérant Péguy de son grand secret, ce chagrin d’amour superposé à tous les autres chagrins, qui l’avait fait marcher seul – en larmes – vers Notre-Dame de Chartres. Les yeux vides, crispant les mains dans l’air chaud, il s’affaissa sur les mottes ; lorsqu’on le fouilla, on retrouva sur son cœur un poème inachevé et une photo de la femme qui l’avait fait souffrir. » Et Moix de conclure, comme fantasmant sa propre destinée : « Il avait vécu excessif ; il mourrait sacrifié. »

Yann Moix, Verdun, Grasset.

« Adieu, grammaire ! »

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L'écrivain Serge Koster photographié en 1994 © ANDERSEN ULF/SIPA

Dans l’Obs du 07 février, Jérôme Garcin évoquait au détour d’une critique du livre de Fabrice Gaignault La vie la plus douce, son humeur mélancolique à l’égard de ces chers disparus si injustement oubliés du monde littéraire. Parmi eux, figurait Serge Koster. Entre parenthèses, remercions le carnet du jour du Figaro qui permit à la famille du défunt de rappeler ses qualités de critique littéraire et grammairien (Le Figaro du 20/01/2022). A cet égard, l’Adieu, grammaire !, qu’il fit paraître aux Puf en 2001, dans la collection « Perspectives critiques » (Prix de la critique de l’Académie française en 2002) n’est, hélas, toujours pas réédité. Rendons grâce à l’heureux marché du livre d’occasion qui offre, à peu de frais, une renaissance posthume aux œuvres des malheureux vaincus de la postérité littéraire. Fichtre ! En aura t-elle fait des victimes celle-ci.

Sans céder aux passions tristes, l’agrégé de grammaire qu’il fut – espèce en voie de disparition, s’il en est – sortit bien essoré de cette vingtaine d’années d’enseignement quand vint l’heure de sa retraite en 2001. Retraite bien méritée, si l’on en croit son ton désabusé, face à l’état des esprits de ces lycéens gagnés à l’avance par le bruit du monde et les mirages télévisuels. Depuis, l’accès universel au numérique n’a semble t-il fait qu’empirer le mal en rendant ces deux mondes encore plus poreux.

Pauvre profiteor ! Ils ne sont plus si nombreux sur le radeau à s’incliner comme lui devant cette plante ancienne aux parfums délicats nommée grammaire. Feu M. Koster, devait, à bien le lire, considérer cette école de pensée comme un presque Paradis perdu. Et c’est proprement une gageure que d’avoir voulu l’enseigner à des classes d’emblée peu enclines à son étude jugée trop aride, élitiste et donc inutile. Voire. Ces élèves rejoignaient, sans doute sans le savoir, l’avis d’Alexandre Vialatte qui voyait en la grammaire morphologique l’amie du désespoir.

Garcin nous révèle aussi que cet honnête homme vécut les affres de l’indifférence et du pilon. Ses livres sont pourtant du plus vif intérêt. En témoigne, cet Adieu, grammaire !, avec ses dix têtes de chapitre représentées chacune par une figure de style servant de base de lancement à ses réflexions puisées directement aux sources scolaires. Certes, le fond de sauce reste désabusé, mais il laisse surnager quelques anecdotes et remarques du meilleur cru. N’étant pas avare de confidences, l’auteur reconnaissait volontiers d’éclatantes et réitérées remontrances fuser en pleine classe, notamment quand celle-ci s’adonnait à son sport favori : la lente et grégaire exploration des abysses de la médiocrité. Enfin, professeur dévoué corps et âme à sa matière, ami de Michel Tournier, il fut aussi l’auteur du beau récit Je ne mourrai pas tout entier, paru chez Leo Scheer en 2012. Parmi foison de souvenirs, il y évoquait son sort d’enfant juif d’origine polonaise, né en 1940, recueilli et caché par des paysans sarthois sous l’occupation allemande. Par les temps qui courent, il serait pour le moins salutaire de voir l’œuvre de ce lettré à l’ancienne, figure parfaite de l’intégration à la française, rééditée. Au reste, braver comme il le fit les vents contraires formés par la sainte toise égalitaire, demeure une gymnastique toujours indiquée par les bons manuels.

Adieu grammaire !

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Cause toujours!

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La journaliste Elisabeth Lévy © Photo : Pierre Olivier

C’est pas pour me vanter, comme dit l’ami Basile, mais nous sommes toujours là.


Cent numéros, cela fait quelque chose comme 9,09 années et le site a déjà 13 ans ! Ce centenaire nous invite à revisiter ce passé proche et déjà si lointain. Nous ne pouvions imaginer, en 2013, qu’il nous faudrait batailler contre des réunions interdites aux hommes ou aux Blancs ; que l’écriture inclusive serait la règle dans nos plus prestigieux établissements d’enseignement supérieur ; qu’un barbu pourrait lancer à l’animateur d’une émission « Qu’est-ce qui vous permet de dire que je suis un homme ? » ; que d’éminents hellénistes dénonceraient leur discipline coupable de sexisme et de racisme (ils n’ont pas osé aller jusqu’à l’homophobie ce qui aurait été rigolo) ; qu’une jeune femme balancerait son porc pour cause de drague lourdingue et qu’elle serait applaudie ; que Paris serait détruite à coups de pistes cyclables, de plots en béton et d’idées fumeuses ; que des footballeuses obtiendraient le droit de jouer en hidjab ; que les journalistes de Charlie et des dizaines d’autres personnes seraient assassinées par des islamistes (encore que ça, on pouvait le pressentir). Peut-être aurions-nous pu anticiper tout cela et bien d’autres billevesées si nous avions été de meilleurs lecteurs de Muray, puisque tout ou presque est dit dans son œuvre. Nous voilà contraints, en son absence, d’explorer à tâtons cette époque baroque.

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Ce quasi-centenaire est l’occasion de payer nos dettes. À Philippe Muray, donc, notre imam caché, mort bien avant que Causeur voie le jour et dont je me plais à croire qu’il en aurait été un contributeur régulier – j’imagine les savons homériques qu’il me passerait pour le temps arraché à son œuvre.

Alain Finkielkraut, Basile de Koch et Elisabeth Lévy © Hannah Assouline

C’est aussi l’occasion de rendre hommage à ceux qui nous ont quittés et nous manquent cruellement : Philippe Cohen, son bouillonnement d’idées et son expérience tout-terrain du journalisme, dont il était en même temps l’un des critiques les plus vachards, à qui nous devons une de mes « unes » préférées, celle sur Edwy Plenel [1]; Olivier Prévôt, arrivé à Causeur par hasard avec sa connaissance encyclopédique du cinéma et une curiosité insatiable ; Luc Rosenzweig, dont l’immense culture, la bonté et la drôlerie étaient si précieuses – on aimerait tant le lire sur l’invasion de l’Ukraine et l’évolution de l’Allemagne ; Roland Jaccard, son élégance de plume et de pensée, son ironie, son désespoir habillé d’humour et son immense gentillesse.

Beaucoup d’autres sont venus et repartis vers de nouvelles aventures, preuve que Causeur mène à tout, même quand on en sort. Faute de pouvoir les citer tous, une mention spéciale à ma chère Eugénie Bastié, devenue la brillante intello-journaliste batailleuse que l’on sait, Erwan Seznec, étonnant alliage breton de malice et de rigueur qu’on lira désormais dans Le Point, Basile de Koch, le maître du nonsense, Daoud Boughezala, expert en humour vache et en auteurs oubliés, Aymeric Dutheil, ex-directeur artistique qui fait aujourd’hui son apprentissage de charpentier [2].

Qu’on tienne aussi longtemps, ce n’était pas gagné. Et à vrai dire, ça ne l’est toujours pas, malgré le soutien de nos chers actionnaires, que je remercie ici, malgré l’endurance de la rédaction et du service commercial qui triment dans la bonne humeur pour des salaires misérables (et ma reconnaissance éternelle), malgré l’inventivité de Gil Mihaely, fondateur, comme il le dit drôlement, du premier groupuscule de presse[3], et surtout, malgré votre fidélité, chers lecteurs et abonnés – car vous n’êtes toujours pas assez nombreux. Nous avons souvent été sur le point de mettre la clef sous la porte, nous le serons encore. Aucun gouvernement ne nous sauvera comme on a sauvé Libé et L’Huma, aucun patron du CAC 40, aucune entreprise publique ne nous achètera des pages de pub. L’indépendance, ce n’est pas tous les jours facile… C’est que, paraît-il – je l’ai souvent entendu –, financer Causeur, c’est risqué en termes d’image. Ah bon ? Aurions-nous manifesté des sympathies nazies, des tendances racistes, des pulsions homophobes ? Avons-nous approuvé dans le passé, l’un des plus meurtriers totalitarismes ? Rien de tout cela.

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Peu importe, pour nombre de nos aimables confrères, qui ne se sont jamais donné la peine de le lire, Causeur, c’est un journal de fachos. Il est vrai que nous nous piquons de voir ce que nous voyons, que nous refusons de ripoliner le réel à coups de bonne conscience et de grands sentiments, raison pour laquelle, par exemple, nous savons que le grand remplacement n’est pas un fantasme raciste mais une réalité à l’œuvre en maints endroits de notre cher et vieux pays. Voilà qui, pour quelques esprits mesquins, jamais lassés de se voir si vertueux dans le miroir qu’ils se tendent à eux-mêmes, suffit à nous cataloguer, faute de pouvoir nous faire taire. Le problème, avec la calomnie, c’est qu’elle aboutit souvent à ses fins. Beaucoup de gens croient les horreurs que l’on dit sur nous : nous devons les convaincre de juger sur pièces. En général, nous essayer, c’est nous adopter. Alors faites lire Causeur à vos amis – et même à vos ennemis !

Reste à répondre à une question vertigineuse : qui sommes-nous ? Si nous sommes attachés à l’identité française, sans pour autant la croire ni la vouloir immuable, nous peinons à définir la nôtre. Ulcérés et offensés par le wokisme, la bonne conscience, la haine du passé, le tout-culturel – c’est-à-dire la mort de l’art –, nous ne cochons aucune des cases qui feraient de nous un journal-de-gauche. Cela ne signifie évidemment pas qu’aucun de nous ne vote à gauche. Faut-il le préciser, nul n’a à montrer patte blanche idéologique pour écrire dans Causeur, le talent, l’humour, l’amour de l’écrit et la capacité à penser par soi-même suffisent ! Mais alors, sommes-nous de droite ? Au moment du vote, sans doute pour pas mal d’entre nous, cependant « conservateur » est un terme plus adapté. Au-delà de nos divergences et différences, nous sommes en effet coupables du même crime, penser que beaucoup de choses « étaient mieux avant » : la langue française, l’amour, la guerre des sexes, la séduction, l’art, la politique, l’école, l’antiracisme, l’humour et même la gauche ! Nous ne sommes pas idiots ni même réactionnaires et nous ne prétendons pas de l’avenir faire table rase. Mais aujourd’hui, la nostalgie est un droit peut-être même un devoir. Oui, il y a encore dans ce monde de l’intelligence et de la beauté qui nous conjurent de les sauver.

Peut-être qu’au bout du compte, ce qui nous définit le mieux, c’est le pluralisme, l’envie de frotter nos cervelles contre celle des autres, le goût pour les idées que nous ne partageons pas. En un mot, la liberté. Voilà pourquoi nous continuerons, inlassablement à faire du désaccord notre étendard. Chers lecteurs, avec vous, pour vous et grâce à vous, l’aventure continue !

Les Rien-pensants

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[1] « Plenel président ! » – avec l’absence d’humour qui est sa marque de fabrique, le patron de Mediapart l’avait prise au premier degré et répliqué qu’on ne comprenait rien car il abhorre le présidentialisme…

[2] D’autres, heureusement, sont restés ou arrivés : Martin Pimentel, Jeremy Stubbs, Jonathan Siksou, Laurent Carré, Alexandre Denef, Hannah Assouline, Cécile Michel, Frédéric Baquet. Sans eux et d’autres encore, vous ne tiendriez pas ce journal entre vos mains.

[3] Avec le rachat de Conflits et de Transitions & Énergies.