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Appel à voter Macron: tous les artistes ont signé. Même Luchini? Même Luchini

Déception: l’acteur rigolo rejoint la cohorte des artistes disruptifs pro-Macron

Appel à voter Macron: tous les artistes ont signé. Même Luchini? Même Luchini
Juliette Binoche, Fabrice Luchini et Valeria Bruni Tedeschi, Cannes, 2016 © SIMON DECLEVES/SIPA

Ils sont venus, ils sont tous là… Tous ? Oui: tous.


Ils sont, disent-ils, « conscients de [leur] devoir citoyen ». Qui sont-ils, ces « ils » qui ne se distinguent plus individuellement ? Les artistes, bien sûr. Les vrais, les faux, les intermittents, les fils de, les filles de, les rebelles, les belles âmes, les torturés, les célèbres, les maudits, les reconnus, les professionnels de la profession, tous réunis en troupeau et signant d’une même papatte la tribune appelant à voter Macron pour « faire barrage » à Marine le Pen.

Un troupeau bêlant qui vit grâce à nos subsides

Ces artistes sont délicieusement ridicules : alors qu’ils participent régulièrement à l’opération mondiale d’abrutissement médiatique, ils se prennent pour « le monde de la culture ». Ils confondent bien entendu le monde de la culture qui était élitiste et l’empire du culturel qui est destiné à hébéter la masse. Globalement, les œuvres d’art ont été remplacées par des produits culturels à consommer avant la date de péremption, souvent rapide. On vend ces produits dans des émissions culturelles où l’écrivain, le comédien et les critiques parlent la même langue de commerçant. La Grande Librairie télévisuelle et les petites librairies de quartier sont ainsi pleines des mêmes livres écrits et calibrés pour être retenus par le jury d’un des mille cinq cents prix littéraires que compte notre pays.

Luchini a rejoint le comité des ménestrels vigilants, des saltimbanques citoyens, des troubadours républicains et des baladins délateurs dont il se moquait hier…

Et le monde de la « culture musicale » ? La musique la plus écoutée aujourd’hui est un bruit appelé rap – le « Pass Culture » gouvernemental a surtout permis aux 15-18 ans d’enrichir les dynamiteurs de tympans et de neurones que sont Booba & Co. No comment. Quant au cinéma, le CNC fait tout ce qu’il peut pour que nulle originalité ne jaillisse sur le grand écran en privilégiant les scénarios bâclés portant sur des sujets sociétaux, sur la banlieue et ses « quartiers sensibles », sur le racisme, ou ceux tirés des œuvres lénifiantes de David Foenkinos (qui a signé la tribune) ou d’Annie Ernaux (qui n’a pas signé cette tribune – Ernaux préfère les pétitions policières avec résultats tangibles et définitifs, renvoi et mort sociale d’un véritable écrivain, par exemple).

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Près de cinq cents « artistes » – humanistes du théâtre, altruistes du cinéma, tolérants de la littérature, philanthropes de la musique – ont donc signé cette fameuse tribune. « Demain, nous n’osons imaginer ce que deviendrait la culture au sein de notre pays si c’était elle que le suffrage désignait », écrit le troupeau bêlant dont la moitié au moins vit grâce aux subsides de l’État. Leur modèle reste l’idolâtre des musiques décérébrantes, l’inventeur de la sinistre Fête de la Musique, Jack Lang. Cet effrayant Pécuchet des Arts et des Lettres souhaitait créer en 1988 un Ministère de… la Beauté et de l’Intelligence – François Mitterand fit capoter ce projet et empêcha que le gros melon de Jack Bouvard ridiculisât à jamais la France. Depuis, toutefois, nombre d’artistes français croient œuvrer pour l’une (la beauté) et/ou l’autre (l’intelligence), alors que ce qui caractérise le plus souvent les travaux de ces créateurs subversifs subventionnés, c’est le conformisme bien-pensant et la rébellion aux ordres. « Nous n’osons imaginer ce que deviendrait la culture », gémissent ces gentils animateurs du parc culturel en se gargarisant d’un mot qu’ils ne comprennent pas et qu’ils mettent à toutes les sauces.

Pas franchement une tribune surprise, mais…

On lit les noms des signataires. C’est sans surprise. Ils se réclament presque tous de la gauche. Parmi eux se trouvent d’excellents comédiens et musiciens qui ne se contentent malheureusement pas de se distinguer dans leur domaine – ils donnent en plus aux Français des leçons de morale en clapissant avec leurs collègues les moins doués. Ils n’évitent bien sûr ni les outrances langagières ni les sujets à la mode, signes de reconnaissance des vrais progressistes – le racisme, le détestable repli sur soi, le redoutable populisme, l’urgence climatique, etc. Ils écrivent : « Nous ne pouvons imaginer que la France, pays des lumières et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, porte au pouvoir une présidente dont les amitiés revendiquées avec les pires dictateurs en exercice seraient notre honte et notre déshonneur. » Raison pour laquelle certains d’entre eux ont voté Jean-Luc Mélenchon, l’admirateur des régimes cubains et vénézuéliens réputés pour la liberté généreuse qu’ils octroient aux opposants politiques et aux artistes non officiels de leur pays respectif.

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On relit la liste des signataires. Pas de surprise, vraiment ? Si, une, qui est aussi une déception. Fabrice Luchini n’a pas su échapper à l’élan moutonnier. L’admirateur de Céline et de La Fontaine, le lecteur de Philippe Muray a sauté la clôture et quitté son enclos solitaire pour rejoindre les Mutins de Panurge. Le trublion retourne dans le magma de la culture officielle ; il rentre dans le rang. Celui qui avait compris en lisant Muray que « derrière l’Empire du Bien, un désir d’ordre apparaît », bêle aujourd’hui les mêmes formules débilitantes que ses congénères – celles-là mêmes qu’il aurait pu lire sur scène pour, à la façon de Muray, en montrer tout le comique involontaire. J’imagine Luchini sur la scène du Théâtre de l’Atelier ; il lit lentement, pour la briser de son rire contenu, la phrase suivante, tirée de cette tribune : « Rien dans le programme de Marine Le Pen ne nous rapproche de l’histoire de la France résistante, humaniste, généreuse et ouverte sur le monde. Rien ne relie Marine Le Pen à la France de Villon, de Beaumarchais, de Voltaire, de Hugo ou de Camus. » Suit une longue tirade sur la morale programmée de la Vertu et de la Culture, sur ces résistants côté cour et ces humanistes côté jardin qui aiment tant les Français qu’ils veulent les sauver en les laissant patauger sur la nouvelle scène du théâtre du monde ouvert, multiculturaliste, fluide et inclusif.

Malheureusement, cette mise en scène drolatique n’aura pas lieu. Luchini a rejoint le comité des ménestrels vigilants, des saltimbanques citoyens, des troubadours républicains et des baladins délateurs dont il se moquait hier. Ironie du sort, le voilà enrôlé aux côtés des artistes officiels de l’Empire du Bien, des adeptes de la pensée conformiste et des partisans du moindre effort intellectuel que dénonçait justement Muray.


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Amateur de livres et de musique. Auteur de Lettre sur les chauves (éditions Ovadia, juin 2021) et de Les Gobeurs (éditions Ovadia, juin 2021).

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