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L’universel fait de la résistance

Notre monde sommé de se mettre au pas de l’hystérie néo-racialiste et de s’enfoncer dans le nombrilisme woke laisse encore un peu de place à la civilisation de l’Universel, si chère à Léopold Sédar Senghor. Tout n’est pas perdu. Plusieurs expositions le prouvent, d’Amsterdam à Madrid en passant par Paris.


« Senghor et les arts : réinventer l’universel ». Dans un contexte culturel de balkanisation de la pensée et de la création, systématisées en un kaléidoscope d’identités douloureuses et d’altérités délabrantes, le thème de l’exposition en cours (jusqu’au 19 novembre 2023) au musée du Quai Branly-Jacques Chirac a de quoi détonner. Francophile, amoureux d’une culture occidentale qui a nourri sa propre vision du monde, notamment à travers le modèle de la Grèce antique, et d’une culture africaine chevillée au corps qu’il a pensée comme un humanisme fécond, Léopold Sédar Senghor (1906-2001) est une figure aux antipodes de l’hystérie néo-racialiste actuelle et de son revanchisme cacophonique. Agrégé de grammaire française, académicien, président du Sénégal et poète, Senghor a assumé une double paternité : celle du concept de négritude et celle de la francophonie. Il est de ceux qui ont cru à « la greffe de la raison intuitive sur la raison discursive », autrement dit à la synthèse des valeurs culturelles négro-africaines et de l’Occident, capables de converger, s’enrichissant de leurs différences, vers cette civilisation de l’Universel qu’il appelait de ses vœux, accessible par la sculpture, la peinture, la musique, la danse, le théâtre, l’artisanat. Et, par-dessus tout, par la poésie, cet art dont il pensait qu’il était l’espoir du monde, ce « pont de douceur » capable de relier l’émotion à la raison. Le thème de l’exposition renoue donc avec le beau concept d’Universel remplacé aujourd’hui par les grandeurs toutes relatives de l’origine et de l’identité, qui ne sont universelles que par la quantité des monologues qu’elles produisent et par le maigre usage collectif que l’on est prié d’en faire. Il y aurait néanmoins beaucoup à dire sur le parcours proposé par l’exposition. Quoique Senghor ait lui-même distingué « civilisation universelle » (prétention occidentale, selon lui) et « civilisation de l’Universel » (« convergence pan-humaine des vérités complémentaires de chaque nation, de chaque race, de chaque continent »), il aurait été judicieux que cette « obsession de l’Homme » qui était, de fait, la sienne et cette défiance de la « négritude ghetto » qui, de fait également, a caractérisé sa pensée et son action soient mises à l’honneur au même titre que ses écrits doloristes (« nous n’avons pas été seulement regardés de loin de derrière des frontières d’indifférence, mais de haut : des gratte-ciel de la civilisation occidentale », 1967). Mais Senghor, comme les autres, a bien droit à la « relecture de ses questionnements à l’aune des enjeux culturels contemporains », grâce à ce que la direction du musée nomme encore avec enthousiasme « la vitalité des questionnements qui animent les chercheurs, les artistes et les citoyens désireux de concourir à l’avènement d’un “nouvel ordre culturel mondial” ». Une vitalité des questionnements à saluer bien entendu si l’idée est, en présentant Senghor et sa « négritude, truelle à la main », de réhabiliter auprès d’une opinion parfois sceptique une figure tutélaire accusée à tort de néocolonialisme.

Le Géographe, Johannes Vermeer, 1668-1669. © Wikimedia

« L’orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble », écrivait Senghor. C’est bien à ce bonheur d’être ensemble que n’invite pas Faith Ringgold (née à New York, 1930), qui se définit comme une « femme noire artiste » et dont les œuvres, actuellement au musée Picasso-Paris (jusqu’au 2 juillet), poussent bien loin « l’orgueil d’être différent ». Important la question raciale nord-américaine – question très spécifique à cette région, mais récupérée avec l’empressement fébrile que l’on sait par les chantres des minorités identitaires pour qui l’histoire du monde n’est que l’histoire de l’esclavage dans le monde –, Faith Ringgold se dit fière d’avoir pu pénétrer la scène artistique, d’avoir montré « qu’il y avait des Noirs quand Picasso, Monet et Matisse faisaient de l’art » et d’avoir « décidé » de devenir artiste « sans sacrifier un iota de [sa] noirceur, de [sa] féminité ou de [son] humanité ». Fierté que l’on partagerait avec elle, dans le bonheur d’être ensemble senghorien, si son œuvre parlait ne serait-ce que d’un « iota » de cette précieuse humanité, autrement dit de l’Homme, ses passions, ses grandeurs, ses craintes, ses faiblesses, ses contradictions, bref de tout ce que nous avons en partage, mais qui intéresse apparemment moins Ringgold que la-place-de-la-femme-noire-artiste-sur-la-scène-artistique. Cette obsession de soi et du regard sur soi prend, chez cette militante de causes croisées, la forme de l’autofiction dont la série de huit « quilts paintings » The French Collection (1991-1997) est un exemple abouti. Cette série retrace l’histoire d’une Africaine-Américaine (sic) répondant au nom de Willia Marie Simone qui, se rêvant artiste peintre, promène son existence au milieu des œuvres des grands maîtres de la peinture européenne dont elle tente d’obtenir des réponses pour elle-même. Dans ce qu’il est convenu, désormais, d’appeler un « dialogue » avec les œuvres du patrimoine universel, Willia Marie Simone est représentée par Ringgold peignant Picasso nu entouré des amies féministes (vêtues, elles) de l’artiste, dans une scène qui mêle Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet et les Nymphéas de Claude Monet : Picasso at Giverny. Amusée, comme elle le dit elle-même, d’avoir représenté ce « coureur de jupons » en tenue d’Adam, Faith Ringgold conçoit l’art non comme le dévoilement du monde ou la mise à nu de l’âme humaine, mais comme la réponse à la seule question légitime que chacune de ses œuvres pose inlassablement : « Une femme de ma couleur peut-elle parvenir à ce niveau de reconnaissance ? » On est loin, très loin, de la poésie de Léopold Sédar Senghor : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est la vie, de ta forme qui est la beauté / J’ai grandi à ton ombre » (Chants d’ombre, 1948). 

Faith Ringgold, The French Collection Part I, #4: Sunflower Quilting Bee at Arles, 1991. © Wikimedia

Le bonheur d’être ensemble – un peu trop ensemble peut-être – sera en revanche celui des 450 000 visiteurs attendus à la rétrospective Vermeer (1632-1675) du Rijksmuseum d’Amsterdam (jusqu’au 4 juin). Cette exposition inédite, que certains n’hésitent pas à qualifier d’exposition du siècle, rassemble 28 des 37 chefs-d’œuvre du grand maître flamand. La réunion d’un si grand nombre de chefs-d’œuvre n’est pas l’occasion de nous interroger sur l’intérêt (ou non) des grandes révélations que la science, à travers la systématisation des radiographies et des coupes stratigraphiques, semble tenir à nous faire sur des tableaux dont nous n’attendons pas tant les biopsies que l’autopsie en miroir des sentiments et des sensations qu’ils font naître en nous. Mais plutôt l’occasion de regarder la lumière et d’écouter le silence d’un xviie siècle qui nous parvient encore. Pourquoi Vermeer est-il un grand maître ? Pourquoi tant de gens du monde entier vont-ils venir s’entasser dans le cadre étroit de ces demeures proprettes d’une bourgeoisie commerçante heureuse de son existence ? Sans doute parce que les scènes d’intérieur que Vermeer a peintes ont encore à voir avec notre vie intérieure, enrichie du quotidien magnifié ou épuré que les siècles passés nous font parvenir à travers la peinture. Tout, pourtant, éloigne notre époque des scènes de genre de Vermeer. Son Géographe (1669), compas à la main, rêve du monde que sillonnent les vaisseaux de la bourgeoisie commerçante flamande, et la lumière du dehors, pleine des promesses de l’entreprise humaine, baigne de sa clarté engageante la riche étoffe et la carte au-dessus de laquelle s’immobilise un instant la main de l’homme. Sa Laitière (1658-1659) verse délicatement le lait qui coule en un mince filet du pichet poli par l’usage domestique et le soin porté aux choses, au milieu des croustillances dorées des pains et des brioches. Chez Vermeer, les visages se parlent, s’écoutent, éclairés par le plaisir de voir et d’écouter. La jeune fille est heureuse, assise auprès de l’officier (1657-1658). De quoi rit-elle ? Lui a l’air sérieux, tout de sombre vêtu, le visage caché en partie par son grand chapeau noir. Mais la jeune fille rit, heureuse de cette présence dont elle a peut-être rêvé, pensive, une lettre entre les mains, debout devant une fenêtre ouverte sur l’attente. À l’époque de l’empreinte carbone, du commerce équitable, des voyages incessants et des distances dérisoires, de la désuétude du courrier postal, de l’obsolescence programmée des objets, des sentiments et de la pensée, Vermeer nous rappelle à ce qui nous unit encore et fait résonner dans le silence paisible de cette intimité quotidienne les grands bonheurs que sont les joies simples. On est près, tout près de la poésie de Senghor : « Ta lettre sur le drap, sous ma lampe odorante / Bleue comme la chemise neuve que lisse le jeune homme » (Lettres d’hivernage, 1973) ; « Tout l’hiver devant ma fenêtre, qui s’en va […] Du monde je ne vois qu’un rectangle bleu » (Poèmes perdus, 1990). 

Les expositions en cours renouent avec l’Universel. À l’heure où l’on nobélise ceux qui écrivent pour venger leur race, elles sont une belle façon de venger la grâce du discours sur l’Homme. De Madrid à Amsterdam, en passant par Lyon (Poussin) ou Paris (Monet), les grands maîtres de la peinture européenne sont à l’honneur, eux qui n’ont pas fait de leurs « misérables rhapsodies » (Théophile Gautier) égotiques ni de leurs « monotones masturbations » (Mario Vargas Llosa) le sens ultime de leur œuvre. Fernando Zóbel (1924-1984), au musée du Prado (jusqu’au 3 mai), mêle l’abstraction à la grande tradition occidentale en nommant ses œuvres « conversations » avec Rembrandt, Velázquez, Degas et tant d’autres. Peintre abstrait, il dit et peint son désir de « conserver », de « maintenir » les œuvres du passé face à « la stupidité de la destruction » (1959). Joaquín Sorolla (1863-1923), à qui l’Espagne rend hommage en cette année anniversaire, père du luminisme, peintre des corps baignés de lumière et des vêtements trempés de soleil en bord de mer, continua toute sa vie durant à vénérer dans ses œuvres les grands maîtres espagnols – Greco, Velázquez, Goya –, eux qu’il avait appris à copier dans sa jeunesse. Cette programmation a donc de quoi réjouir. Est-elle une simple coïncidence ? Ou ne sommes-nous pas en train de nous lasser, collectivement, des artistes qui ne parlent plus de nous ? Allons écouter le rire de la jeune fille de Vermeer, imaginer en silence les lettres qui se sont écrites et lues à la clarté d’un jour qui n’est plus le nôtre mais filtre la même lumière, saisir l’éclat des perles – blanc, gris, nacré, argenté –, toucher des yeux les tentures, les étoffes et les rideaux, et, surtout, nous approcher un peu plus de ces fenêtres ouvertes sur ce monde dont nous avons hérité. Relisons également quelques poèmes de Léopold Sédar Senghor et tissons, sans qu’on décide pour nous quels « dialogues » et quelles correspondances sont à établir, la trame d’une conversation avec les autres – y compris ceux qui nous ont précédés.

« Faith Ringgold. Black is beautiful « , jusqu’au 2 juillet 2023 au Musée Picasso, Paris.

« Senghor et les arts. Réinventer l’universel », jusqu’au 19 novembre 2023 au Musée Quai-Branly-Jacques Chirac, Paris.

« Zóbel, le futur du passé », jusqu’au 3 mai 2023 mai au musée du prado, Madrid.

« Vermeer » jusqu’au 4 juin 2023 au Rijksmuseum, Amsterdam.

Pas très catholique

Le Canada de Trudeau est de plus en plus la terre d’élection du wokisme. Un jeune qui y maintenait qu’il n’y avait que deux genres, vient d’être sanctionné par son lycée, pourtant catholique.


Josh Alexander est un adolescent rebelle. Jusqu’en novembre 2022, ce Canadien de 16 ans était scolarisé dans un lycée catholique de Renfrew, ville de l’Ontario. En classe, alors qu’un débat s’engage sur le sujet de la transition de genre, Josh juge bon de rappeler qu’il n’y a que deux sexes, que l’on naît homme ou femme. « Le genre ne l’emporte pas sur la biologie », avance-t-il, une déclaration marquée du coin du bon sens mais qui lui vaut d’être renvoyé de son établissement.

Pas très catholique comme motif d’expulsion. Imaginez la réaction de l’établissement s’il avait déclaré qu’il n’y a qu’un Dieu ! Il faut dire que le jeune homme est un habitué des coups d’éclat. En effet, dans ce lycée, plusieurs adolescents pensent être des adolescentes et fréquentent le vestiaire féminin. Irrité par cette situation, Josh a organisé une grève pour que ses camarades féminines puissent accéder à leur vestiaire sans avoir à le partager avec des garçons qui se prennent pour des filles. L’insolence de l’adolescent ne s’arrête pas là puisqu’il a osé expliquer que son opinion sur le sujet était fondée sur la Bible. Selon ce livre très ancien, et par conséquent caduc aux yeux de notre postmodernité, l’humanité se diviserait en deux sexes, probablement car le Créateur de ces derniers n’était pas assez progressiste pour en imaginer un troisième.

Le lycée a émis plusieurs conditions au retour du jeune homme, en particulier qu’il accepte de ne pas assister à certains cours suivis par deux étudiants transgenres qui désapprouvent ses croyances religieuses. Josh a alors invité ces derniers à « réfléchir au fait qu’ils fréquentent une école catholique » et à en tirer les conclusions en trouvant un autre lycée. Après tout, bien que leur lycée actuel n’ait de catholique que le nom, s’il est possible de changer de genre aussi facilement, changer d’établissement devrait être un jeu d’enfant.

Vincent Desportes: Préparons-nous à la guerre « à l’ancienne »

Après la chute de l’URSS, nous avons cru à la fin de la guerre et avons créé une armée de maintien de la paix facile à déployer en opérations ponctuelles extérieures. Il faut maintenant reconstruire une armée capable de nous protéger sur notre sol, dans l’éventualité d’une guerre longue et de haute intensité.


Vincent Desportes, général de division de la 2ᵉ section de l’armée de terre française © IBO/SIPA

Causeur. Au début des années 1990, la chute de l’URSS et la dissolution du pacte de Varsovie ont radicalement changé l’environnement géostratégique de la France. Certains parlaient même de la fin de l’Histoire, des conflits, voire des armées… Quelle stratégie de défense les élites politiques et militaires de l’époque ont-elles décidé de construire à ce moment-là ?

Vincent Desportes. La perception d’un bouleversement profond du monde, mal pris en compte par ailleurs, commence dès 1990, pendant la crise qui a mené à la première guerre du Golfe, à laquelle la France a participé. L’armée française est alors une armée d’appelés, mais le président Mitterrand, reprenant une vieille tradition française, a décidé de ne pas les envoyer se battre à l’extérieur du territoire national. L’armée a donc été obligée de constituer une division avec les soldats professionnels. On tire de cet événement une conclusion forte : notre armée de 300 000 hommes n’est plus adaptée à une situation où nos frontières ne sont plus menacées directement. C’est donc Mitterrand qui casse le modèle. Chirac entérine sa décision et transforme l’armée en armée professionnelle. On perd de vue le fait qu’il puisse y avoir une guerre sur le territoire national. On part d’une vision selon laquelle la guerre « à l’ancienne » n’existe plus et on concentre les efforts sur la construction de l’armée expéditionnaire, capable de conduire de petites opérations ponctuelles à l’extérieur contre le terrorisme ou pour le maintien de la paix, sachant qu’une petite armée comme la française ne sait faire qu’un métier à la fois, surtout quand les budgets de la Défense s’écroulent. On a en conséquence beaucoup de mal à défendre nos chars que tout le monde veut abandonner, car on les juge inadaptés à des opérations à l’extérieur. 

Justement, vous avez réussi à conserver les chars : c’est sans doute que tout le monde n’était pas de cet avis.

Bien évidemment. Nous n’avons pas complètement basculé dans l’idée que la guerre à nos frontières ne reviendrait plus. On a conservé un noyau, moins pour l’utiliser que pour ne pas perdre des savoir-faire. C’est grâce à cela que nous possédons aujourd’hui quelque 200 chars, 75 canons, etc. Cependant, certains des métiers de l’armée ont disparu. En réalité, l’armée française est complètement détruite depuis les mandats Sarkozy et Hollande ; on n’a plus de matériel, plus de munitions.

Le cas du Danemark est anecdotique mais intéressant: la population refuse d’abandonner un jour férié pour augmenter son budget de défense. La faiblesse de nos populations, c’est qu’elles considèrent que cette guerre en Ukraine n’est pas vraiment la leur

Vous avez dirigé l’École de guerre. La formation était-elle très différente de celle que vous aviez suivie vingt-cinq ans plus tôt ?

Oui. J’ai terminé l’École de guerre en 1990 quand tout le monde se préparait à la phase chaude de la guerre froide contre l’ennemi soviétique. En 2008, quand je commande l’école, on apprend autre chose à nos officiers. Nous n’avons pas complètement abandonné l’apprentissage de l’engagement dans de grandes batailles, mais ce n’est plus le cœur de la formation. On abandonne les exercices en terrain libre au début des années 2000, au profit d’autres qui correspondent davantage aux guerres expéditionnaires : petits volumes, temps courts et espaces réduits.

Vos partenaires de l’OTAN étaient-ils dans le même état d’esprit ?

Pas exactement, car nos intérêts stratégiques sont différents. La Pologne s’équipe de chars, mais pas nous. Nos soldats ne sont pas formés de la même manière. C’est pour cela qu’aujourd’hui, l’armée française est la seule en Europe capable d’intervenir véritablement à l’extérieur de ses frontières, alors que les autres sont surtout tournées vers la défense du territoire national. Le cas de l’armée allemande est intéressant : elle n’est capable ni de mener une bataille lourde ni de se projeter. Heureusement qu’après la fin de la guerre froide, la France avait changé de modèle pour combattre le djihadisme au Sahel ! Personne ne l’aurait fait à notre place.

Est-ce la guerre en Ukraine qui a changé la donne et sonné la fin de l’« après-guerre froide » ?

Non. L’armée essaie de penser le temps long. Des militaires avaient développé depuis longtemps dans des revues stratégiques l’idée qu’il existait de nouvelles menaces.

En somme, on voit réapparaître l’idée de la guerre de haute intensité. Depuis quand ?

Trois ou quatre ans. Celui qui la porte est le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées (CEMA). En tant que chef d’état-major de l’armée de terre, il a déjà théorisé cette idée de guerre de haute intensité. Il s’agit de tout faire pour que cette guerre n’arrive pas, mais si elle arrive, il faut qu’on la gagne. Et pour que la guerre n’arrive pas, il faut faire peur, dissuader. C’est cette ambition qui a présidé à la conception d’un grand exercice de l’armée française (Orion) qui aura lieu en 2023 et 2024. Il nous permettra de nous préparer à nous battre contre un ennemi équipé d’armes lourdes.

Quel a été le déclencheur de cette révision stratégique ?

Le militaire réfléchit, analyse et imagine des scénarios possibles. Depuis que les États-Unis ont lancé la reconquête de leur espace stratégique en Europe, les tensions avec la Russie n’ont cessé de s’aggraver. Le ressort s’est tendu et la Russie a multiplié les sommations : la guerre en Géorgie, la guerre au Donbass… Forcément, la probabilité pour que se produise ce qui s’est produit en février 2022 augmentait. Ceux qui pensaient qu’on pouvait mépriser les Russes n’ont jamais imaginé une invasion de l’Ukraine. Au sein de l’armée on observe, on analyse et on tire les conséquences.

Fin janvier, Emmanuel Macron a annoncé une hausse importante des ressources allouées à la défense nationale. Au-delà de la dimension comptable, c’est un acte symbolique fort. Faut-il en conclure qu’il a pris conscience de l’existence d’une nouvelle donne géostratégique ?

Le 24 février 2022 a fait tomber tous les idéalistes de leur chaise. Tous les pays européens ont augmenté leur budget défense pour les années à venir, la France n’a pas été en reste. Mais Macron avait compris dès 2018 qu’il fallait agir. Cette prise de conscience tenait moins à une réévaluation de la menace qu’à la détérioration profonde de l’armée française. Macron savait déjà qu’il fallait réparer l’armée en urgence et la transformer pour l’adapter à un monde où la guerre redevient possible.

Avec ces 400 milliards d’euros sur sept ans, quelle armée allons-nous avoir ?

D’abord, le scénario de référence n’est plus la menace terroriste. Désormais, on se prépare à une guerre conventionnelle. Cependant, le dernier recours, le pilier central de la défense française, reste l’arme nucléaire. Si nous n’avons que 200 chars, c’est aussi parce que nous avons l’arme nucléaire. Nous n’aurons pas une armée conventionnelle aussi forte que l’armée allemande, qui ne dispose pas de l’arme nucléaire. Nous allons donc moderniser l’arme nucléaire.

Cette guerre russo-ukrainienne nous a aussi rappelé l’importance de la dimension immatérielle, du champ des perceptions. D’où la nouvelle fonction stratégique, l’influence. Celle-ci doit précéder l’action militaire. En outre, on a compris que le cyber est très important, donc il faut augmenter nos capacités de défense en la matière, mais aussi d’attaque.

Ensuite cette guerre nous rappelle l’importance vitale du renseignement. L’un des piliers de la supériorité ukrainienne est le renseignement américain. Si la France veut jouir de son autonomie stratégique, elle a besoin de renseignement, de satellites, de moyens technologiques et humains. Sinon, comme pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, les Américains vont nous mener par le bout du nez.

On découvre également une nouvelle dimension, l’ultra-profond. L’autonomie stratégique de la France, et d’ailleurs de tous les pays, se joue sous la mer, à travers les câbles de communication et d’électricité, et les pipelines pour le gaz et le pétrole. Or, les Russes nous menacent d’un tsunami provoqué par des bombes atomiques sous-marines. Nous devons également renforcer notre marine. La France possède la deuxième zone maritime du monde, mais elle n’est plus capable de la protéger par manque de bateaux.

Enfin, il faut renforcer les capacités conventionnelles. On ne peut plus être une « armée de flux ». Il faut redevenir une armée de stock : systèmes, munitions, pièces de rechange. Cela implique une réorganisation de l’appareil industriel de défense. Les chaînes de production du char Leclerc sont arrêtées depuis 2008. La France a compris que les choses changeaient, et à défaut d’inonder la Défense d’argent, on est en train de monter en puissance, pour combler les trous dans la raquette, comme dans le domaine des drones, par exemple.

Faudrait-il revenir à la conscription ?

Cette guerre peut nous amener à poser la question, mais nous n’en sommes pas là. On a bien compris qu’on était une armée réduite, donc que nous avons besoin de réservistes pour pouvoir regonfler nos effectifs rapidement. Le président a décidé d’élargir le service national universel de manière à ce qu’il constitue un vivier de recrutement. Cependant, dans le cas où la Russie gagne cette guerre (ce qui semble improbable), et qu’un nouveau rideau de fer tombe à l’ouest de Lviv, on rétablira la conscription parce qu’on basculera sûrement dans une nouvelle guerre froide.

Et si la Russie ne gagne pas ?

Si la guerre se termine par l’implosion de la Russie – très mauvais résultat –, cela nous amènera trente ans de guerre en Europe ! N’oublions pas les démarches impériales ottomanes d’un côté, chinoises de l’autre… Nous devrons donc, quoi qu’il en soit, retrouver une capacité importante de défense nationale. La question essentielle est la suivante : la France peut-elle consentir aux efforts qui seront demandés ?

Et la réponse ?

Le cas du Danemark est anecdotique mais intéressant : la population refuse d’abandonner un jour férié pour augmenter son budget de défense. La faiblesse de nos populations, c’est qu’elles considèrent que cette guerre en Ukraine n’est pas vraiment la leur. Je pense que le gouvernement est capable de faire un effort, mais la menace et le risque doivent être mieux pris en compte par les citoyens. Quand on voit les gens descendre dans la rue pour tout et n’importe quoi, on sent bien qu’ils ne sont pas prêts à voir leur salaire diminuer de 25 % pour rebâtir une défense.

Quel est le rôle de l’OTAN dans tout cela ? Existe-t-il une alternative crédible à l’alliance avec les États-Unis ?

Je fais partie de ceux qui ont longtemps pensé qu’après la fin de la guerre froide, l’OTAN était un danger. C’est à cause de l’OTAN que les pays européens se sont désarmés. Ils pensaient que l’Oncle Sam allait les protéger. Même si les Américains aident l’Ukraine, ils n’ont pas envie d’envoyer leurs soldats y mourir. La question que posait de Gaulle en 1958 n’a pas changé : l’OTAN donne un faux sentiment de sécurité, qui vous met en réalité en danger, car cela nous détourne de l’idée que la guerre peut arriver. En revanche, je crois qu’entre 1949 et 1989, l’OTAN avait toute sa place. Mais ensuite, l’Europe a raté l’opportunité de devenir un acteur géostratégique, ce qui aurait empêché cette guerre. Nous en sommes arrivés là par faiblesse, parce qu’on se croyait protégés par les États-Unis et par l’OTAN. 

Qu’aurions-nous dû faire ?

La faute a eu lieu en 1991. Il fallait prendre notre autonomie à ce moment-là. Nous n’avions plus vraiment besoin de l’OTAN, puisque la Russie était par terre. On aurait pu reconstruire quelque chose de différent. Maintenant la question ne se pose plus : l’OTAN existe, l’OTAN est utile – à condition qu’il y ait, en son sein, un pilier européen capable de porter les intérêts de l’Europe, y compris en se désolidarisant des États-Unis si la politique européenne ne correspond plus à la politique américaine. Si l’objectif de l’OTAN, c’est de nous préparer à la guerre contre la Chine, nous autres Européens n’y avons aucun intérêt !

Sous les poubelles, la plage


Jupiter est dans la sauce. Fini les illusions estivales sur le retour à la bonne vieille IVe République, au dialogue et au compromis. Les retraites, le 49-3, les feux de poubelles réchauffent de vilaines querelles, un 6 février d’extrême gauche… No PasaranLion peureux et en même temps Homme de fer-blanc, le Magicien d’Oz (pas grand-chose) de l’Elysée n’aime plus les profits de dingue, ne cherche pas à être réélu, choisit l’intérêt général, endosse l’impopularité. Il a demandé à Élisabeth Borne – E.T. du Palais Bourbon – d’élargir la majorité, « d’avoir des textes plus courts, plus clairs, pour aussi changer les choses pour nos compatriotes de manière plus tangible ». Tout va bien. Comme Pinochet il y a 50 ans, va-t-il, réquisitionner le Parc des Princes pour liquider les teigneux tagueurs de Tolbiac ? « Sans la police tout le monde tuerait tout le monde et il n’y aurait plus de guerre » (Jeanson).

La tacatacatac tactique du gendarme de St Tropez

À gauche comme Mr Bean, à droite comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, Emmanuel Macron est le maître des horloges molles, façon Dali. Après le 18 Brumeux 2017 et 18 mois d’État de grâce jupitérien, Houdini, sur la défensive, se réinvente tous les six mois : plumitif de cahiers de doléances participatives, Clemenceau artificiel des respirateurs, Tigrou de la Culture covidée, Titeuf chez les Soviets, Embrassadeur de France… Naïvetés, arrogances, sous-estimation de l’adversaire et Diên Biên Phu aux législatives en juin. Le château est encerclé par les Tupamaros, les Chouans, les croquants, à cause d’une réforme annoncée depuis dix ans ! Chi si ferma è perduto…

La France irréelle (Berl), les politiques schizophrènes, l’affaiblissement progressif du sens du réel et des comptes publics, les guerres civiles et crises de nerfs ne datent pas d’hier. Elles sont notre marque de fabrique : du sempiternel Catch à quatre, en Eurovision. Victorieux de Cruella d’Hénin-Beaumont lors des grandes finales de 2017 et 2022, le Petit Prince du Palais Brongniart s’est étranglé tout seul. Dans les cordes, il est compté. Sa cour de Mormons a perdu l’éponge magique. A l’affut, Le Bourreau trotskyste masqué de la Canebière aimerait sauter sur le ring et achever Jupi.à.terre à pieds joints.

La gauche fait tourner les tables, implore son cortège de fantômes : 71, 36, 68, 81, 95. Mère Courrèges, Passionaria fashion des éboueurs et Ratatouille, Vestale en Dior de la Mairie de Paris, Anne Hidalgo est solidaire. Scotché comme un bulot à la façade mauro-high tech de l’IMA depuis 2013, Jack Lang préfère Smalto. L’Elysée a réussi une exceptionnelle union sacrée, convergence des buts, regroupant les syndicats, un tiers des Républicains, le Rassemblement national, la Nupes, sans oublier les pyromanes, «… des lazzaroni, pickpockets, joueurs de bonneteau, maquereaux, chiffonniers, rémouleurs, littérateurs, la masse indéterminée, dissolue, ballotée et flottante, que les Français appellent la ’bohème’ » (Marx). Dans l’attente du grand soir, sur la Brecht, les agrégé.es de Lettres ouvertes, Hussarde sur le toit sponsorisée par Lancôme, font pleurer sur l’imminente dignité des pauvres. Kolkhoze toujours… Ne secouons pas trop les cultureux ; ils sont pleins de drames.

A lire aussi, Jean-Philippe Delsol: Euthanasie, avortement… Quand le droit perd ses limites

Filles-du-Calvaire, Malesherbes ou Saint-Martin, la comédie politique française c’est du Boulevard doublé, pour les petits malins, d’une course aux maroquins et fromages. Au théâtre ce soir, tous les cinq ans les mouches changent d’âne. En 2017, avant de se mettre En Marche, droit dans sa botte, en verve, Gerald Moralelastix Darmanin faisait le procès du bobopulisme. « Comme le caméléon, Emmanuel Macron change, se transforme sous nos yeux… : Emmanuel Macron n’aura pas de majorité, ou alors de circonstances, et cela durera ce que dure les amours de vacances. Loin d’être le remède d’un pays malade, il sera au contraire son poison définitif. Son élection, ce qu’au diable ne plaise, précipiterait la France dans l’instabilité institutionnelle et conduira à l’éclatement de notre vie politique ». Le disque politique est rayé depuis belle lurette : les postures, impostures et symphonies du Nouveau Monde n’adoucissent plus les mœurs.

Nous ne nous sommes jamais beaucoup aimés

En 1974, Scola et Sautet, mélancoliques, filmaient lenaufragedes idéalismes, des amitiés qui tanguent, une découpe de gigot dominical qui tourne au vinaigre. Francois, Vincent, Paul et les autres, Torreton, Depardieu, boudin noir, boudin blanc, nous déclinons les zizanies depuis des lustres : Armagnacs-Bourguignons ; Catholiques-Protestants ; Chouans-Républicains ; Communards-Versaillais… et aujourd’hui les nouvelles guérillas wokistes : Femme-Homme ; Racisés-Blancs ; Kouffar-Fidèles ; Cisgenres-LGBTQ+++ etc… Des guerres civiles, de tranchées, de religions, de sécessions, de 100 ans, de verbes souvent haineux… « Ainsi le traître, par la combinaison de la félonie et de la ruse, a accumulé devant lui les difficultés insolubles. Quoi qu’il advienne, il est perdu. Il finira dans l’impuissance et le mépris. C’est en vain que l’hôte de l’Élysée s’emploie à badigeonner le sépulcre ; le sépulcre blanchit exhalera toujours une odeur de conscience morte » (Jaurès à propos de Briand en 1910).Cioran disait qu’une civilisation entame sa décadence « lorsque les individus commencent à prendre conscience ; lorsqu’ils ne veulent plus être victimes des idéaux, des croyances, de la collectivité… Le drame de l’homme lucide devient le drame d’une nation » (De la France).

Peu importe le théâtre, les régimes, emblèmes, drapeau, hymnes : si l’on excepte de rares moments fugaces, victoires militaires ou sportives, historiquement, politiquement, culturellement, symboliquement la Fraternité, l’affectio societatis, la Fédération n’ont jamais été à la fête en France. Notre credo, c’est le chant des courtisans, la jalousie, les lettres anonymes, le bien commun en ordre et désordre serrés et en tranchant tout ce qui dépasse. « Chassez un chien du fauteuil du roi, il grimpe à la chaise du prédicateur » (La Bruyère).

Aujourd’hui l’assignat républicain est démonétisé. A l’étranger, le « modèle français » est un repoussoir. Nos images d’Épinal, Sainte-Geneviève, Jeanne d’Arc, Bayard, Richelieu, d’Artagnan, Danton, Clémenceau n’ont plus cours. Le pays, qui depuis Philippe-Auguste joue la carte de l’État-nation (et depuis 1789 l’assimilation, la laïcité, l’universalisme), est désemparé dans un monde en reféodalisation ; étourdi par les retours de manivelle, du religieux, du communautarisme, le tsunami libéral-libertaire-victimaire qui triomphe à l’Ouest. « Les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid » (La Tour du Pin).

Jupiter, Idionysos, Éminerve, ont besoin de slogans : du passif, faisons table rase ! Plus juste, la France sera moins injuste ! Nous vaincrons, parce que nous sommes les plus faibles ! Remettons l’huma(in) au cœur de la politique ! Le changement, c’est marrant ! En Marche, au trot, au galop !

« Il arrive souvent dans un grand peuple qu’une sédition éclate et que l’ignoble plèbe entre en fureur. Déjà les torches volent et les pierres ; la folie fait arme de tout. Mais alors, si un homme paraît que ses services et sa piété rendent vénérable, les furieux s’arrêtent, se taisent, dressent l’oreille : sa parole maîtrise les esprits et adoucit les cœurs » (Virgile, L’Énéide).

Easy listening


Au risque de passer pour cuistre, rappelons que le titre du dernier Letourneur (cf. Enorme, en 2019, Les Coquillettes en 2012) est un clin d’œil blagueur, évidemment, au Viaggio in Italia du grand Rossellini, immortel chef d’œuvre millésimé 1954, avec Ingrid Bergman et George Sanders. Voyage (sans s) en Italie mettait en scène un couple de bourgeois anglais qu’un périple du côté du Vésuve mène au délitement. Beaucoup moins lyrico-tellurique, quoiqu’assez spirituel dans son genre, est ce Voyages en Italie (avec s), cinquième long métrage de l’actrice et cinéaste, co-écrit, celui-ci, avec Laetitia Goffi, et dont le mode décalé est la marque de fabrique.

Soit Sophie et Jean-Fi, un ménage bobo parisien avec enfant qui, pour échapper à la routine, cherche le point de chute où s’évader quatre jours pour pas trop cher, au soleil si possible, en laissant leur mioche à garder.  Madrid ? Rome ? Guide du Routard en poche, les voilà parti pour la Sicile, vol direct Orly-Syracuse par le low cost Transavia. Lui, gras du bide, chauve et velu de l’échine à la cheville – dans le rôle, le pape du easy-listening devenu star de cinéma, Philippe Katerine; et la Letourneur elle-même dans celui de Sophie, à qui elle prête et son prénom, et son accorte physionomie.  


L’existence est-elle vraiment aussi triviale, contingente, basique ? L’autodérision sera quoiqu’il en soit le carburant comique d’un film plus subtilement fignolé qu’il n’y paraît, exploitant le degré zéro du quotidien comme vecteur d’analyse psychosociale : jalousie éruptive du mari quand l’épouse se fait aider par un beau transalpin dans l’ascension du Stromboli; menstrues malvenues au cœur de l’escapade conjugale; soudaine entorse qui obligera le mari à porter tout du long une attelle au mollet; conciliabules improbables sur la Fiat de location, ou encore sur les désavantages d’un top-case dans le dos du passager d’un scooter; considérations sur la différence entre une paire de grolles taille 39 et une autre taille 39/5; poncifs de Monsieur, déblatérant au sujet des effets du mitage pavillonnaire sur l’écologie, et des mérites de la densification urbaine; rappel mutuel que si, si, si, le volcan « a-une-éruption-toutes-les-vingt-minutes »; célébration duelle du matelas de marque Seely pour ses qualités de confort; vannes idiotes ( « il y a un crash sur Zizijet »)… Et j’en passe.  

La platitude délibérée de ces échanges abrite naturellement un « sous-texte » gentiment caustique sur les névroses du temps long sous le même toit, les intermittences du sexe et les éventuelles vertus du changement d’air. Voilà qui ne manque pas d’esprit. Il n’en reste pas moins que Sophie Letourneur renvoie, de l’humaine condition, une image qui n’élève jamais celle-ci deux millimètres au-dessus des pâquerettes. Pour la métaphysique, on repassera.

Voyages en Italie. Film de Sophie Letourneur. Avec Sophie Letourneur et Philippe Katerine. France, 2022. Durée : 1h32. En salles le 29 mars 2023.

L’automate à la caisse


Toujours la même rengaine. Travailler deux ans de plus, sinon le système s’effondre. On connaît la chanson. On nous l’a serinée tant et tant de fois. Interdire le travail des gamins dans les mines, et le système s’écroule. Octroyer 12 jours de congés payés par an et c’est la Bérézina économique, la tiers-mondisation assurée. Réduire la journée de travail à dix ou neuf heures, faire du samedi un jour sans turbin, et le pays entier sombre dans une misère à la Zola. On a tellement entendu cette antienne, entonnée par les mêmes bouches de génération en génération, que seuls ceux qui la chantent peuvent encore faire semblant d’y croire. La chansonnette d’aujourd’hui tient en quelques mots: vous vivez plus longtemps, donc vous devez travailler plus longtemps, sinon le système des retraites capote. Ok, on vit plus longtemps qu’avant, mais pour chaque heure travaillée aujourd’hui, nous produisons aussi beaucoup plus de richesses que naguère. Combien d’heures d’usine pour sortir une auto voilà 30 ans, et combien aujourd’hui ? 

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En vérité, le libéralisme que prêchent les économistes de plateaux TV et des ministères est une hérésie, un libéralisme dévoyé, perverti d’un cynisme purement odieux. La finalité du libéralisme vrai, c’est-à-dire fondé sur une éthique, est l’homme. L’homme et sa liberté, l’homme et sa dignité notamment par la satisfaction de ses cinq besoins fondamentaux : se nourrir, se loger, se soigner, s’instruire, travailler. Tout autre chose donc que la croissance exponentielle du dividende… 

Pour ce libéralisme de la raison, ce libéralisme éclairé, ce libéralisme des Lumières, la fameuse répartition devrait se faire sur le fondement de la richesse générée et non uniquement sur le dos de celui qui la génère. Dès lors, une solution se profile, toute simple, trop simple sans doute : faire passer l’automate à la caisse. Chaque fois qu’un emploi salarié est remplacé par un automate, un logiciel, un robot, taxer – si peu que ce soit – la machine au profit des retraites. La prospérité du système serait assurée ad vitam, et accessoirement celle de ses bénéficiaires. Mieux encore, il n’est pas certain que, au bout du compte, le capital et son culte obsessionnel du dividende soient perdants. Tout au contraire : un retraité encore vaillant, pour ne pas dire jeune, financièrement mieux armé, consommerait plus longtemps puisque comme on nous le rabâche, il vit plus longtemps. (Cela soit dit en passant : c’est tout juste si nous ne devrions pas culpabiliser de ne pas avoir la bonté de crever à peine sorti du boulot, suivant en cela le douteux exemple de nos aïeux.)  En effet, l’économie de marché elle-même sortirait probablement requinquée de ce qui serait pour le coup une vraie réforme, surgie, elle, d’un authentique effort d’imagination. Une réforme de progrès, et non pas juste un aménagement d’âge. Oui, il se peut bien que finalement le capital aussi soit gagnant. Comme toujours, au fond.

Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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Bret Easton Ellis l’éclatant

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L’enfant terrible de la littérature américaine revient avec Les Eclats (Robert Laffont). Un retour gagnant, une autofiction polyphonique.


L’auteur du best-seller American Psycho avait pourtant affirmé qu’il avait fait le tour du roman ! L’un des écrivains majeurs de sa génération, né à Los Angeles, en 1964, s’était d’emblée fait remarquer avec son premier ouvrage, Moins que zéro, publié en 1985. Treize ans après Suite(s) impériale(s), version contemporaine de Sunset Boulevard, mais en plus parano et déjanté, Bret Easton Ellis signe Les Éclats, un roman de 600 pages à vous couper le souffle. Pour un retour au roman, c’est un retour gagnant. Le cocktail est détonnant. Tous les ingrédients y sont savamment dosés. 

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Rasades de phrases sèches

Brouillage de piste avec partie autobiographique et partie fictionnelle. Une bonne dose de suspense. Une grosse pincée de sexe. On saupoudre de drogue, de benzodiazépine. Encore une fine pincée de dramaturgie avec scènes nocturnes psychédéliques. On ne sirote pas, on boit des rasades de phrases sèches, on en redemande, on saute parfois la fin de la page, on veut savoir la suite, c’est un style addictif, le temps n’existe plus, le brouhaha de l’actualité ne nous parvient plus. Le gris de la ville s’est transformé en un ciel multicolore où le mauve domine. 


On est à Venice Beach, dans le Los Angeles du début des années 80. Les Américaines chromées vrombissent dans les rues bordées de palmiers géants, on rôde au bord des piscines, la nuit est voltaïque, les filles en short et débardeur boivent trop et échangent leur verre avec facilité; c’est la vie revisitée par un Nietzsche amerloque et défoncé. Bret Easton Ellis est vraiment au mieux de sa forme. Le Je schizophrène ploie, mais jamais ne rompt. Du grand art. Rien à voir avec le petit roman familial féministe et névrotique que la production française nous sert jusqu’à la gerbe… 

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Dès l’incipit, Bret Easton Ellis nous embarque. Aveu : « Je me suis rendu compte, il y a bien des années, qu’un livre, un roman, est un rêve qui exige d’être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux : il devient impossible de lui résister, vous ne pouvez rien y faire, vous finissez par céder et succomber, même si votre instinct vous somme de lui tourner le dos et de filer, car ce pourrait être, au bout du compte, un jeu dangereux – quelqu’un pourrait être blessé. » L’amour et l’écriture sont de même nature. Ça te prend, il faut y aller, tu n’as pas le choix. 

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans

L’histoire se déroule en 1981, Bret a 17 ans, il écrit Moins que zéro, et entre en terminale. Il y a Thom, Susan, Debbie, sa petite amie, et les autres. Ce sont des gosses de riches. De très riches. Ils roulent sans permis, expérimentent tout ce que leur corps permet d’expérimenter, ils n’ont aucune limite. Les censeurs du wokisme – dont se fout Bret, on le sait bien – deviendraient dingues au milieu de ces bacchanales juvéniles ininterrompues ! Arrive un nouvel élève, rayonnant comme Apollon, Robert Mallory. 

Bret Easton Ellis, sur une photo de l’annuaire de 1982 de la Buckley School de Sherman Oaks © D.R

Et là, le dysfonctionnement devient maléfique. Il pourrait être lié à un tueur en série qui terrorise Los Angeles, « The Trawler » (« Le Chalutier »). Le criminel est un psychopathe de première. Ce n’est qu’en 2020, alors qu’il est lassé d’écrire des scénarios pour le cinéma qui sont refusés, même s’ils sont grassement rémunérés, que Bret Easton Ellis comprend que l’histoire des Éclats – le titre s’est imposé à lui dès 1982 – ne pouvait être racontée que par l’homme de la pleine maturité. Il lui manquait cette capacité à décrire « cette qualité de torpeur ». « Comment aurais-je pu, écrit Bret Easton Ellis, expliquer ce sentiment amorphe à quelqu’un ? » Comment expliquer cette terrible solitude qui le raclait de l’intérieur, comme « The Trawler » raclait ses jeunes victimes ?

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Bret Easton Ellis dédie ce livre « Pour personne ». Naturellement puisque ce génial roman est dicté par l’amour de la littérature. Allez, barmaid, encore une vodka pamplemousse. Avec très peu de pamplemousse.

Bret Easton Ellis, Les Éclats, Robert Laffont, 616 pages

Les Éclats

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« Un village français »: chef-d’œuvre presque jusqu’au bout…

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À peine ai-je écrit ce titre que je le regrette, comme si la moindre réserve pour cette exceptionnelle série qu’a été « Un village français » était choquante…


Alors qu’à la réflexion, la septième et dernière saison, surprenante, infiniment sombre, apparemment déconnectée des précédentes, est cependant d’une implacable logique par rapport à la psychologie des personnages principaux ; la déception qu’elle peut immédiatement susciter est vite battue en brèche et corrigée.

J’ai eu du retard, je le concède. Pourtant, souvent, j’ai entendu des amis, des parents, des connaissances, me vanter cette série française, mais je nourrissais un léger doute sur la capacité de nos scénaristes à réussir la chronique d’une sous-préfecture sous l’occupation. Les premiers épisodes ont été tournés à l’automne 2008 et le dernier des 72 épisodes a été diffusé le 30 novembre 2017.

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Quand en février-mars, je me suis enfin décidé à regarder « Un village français », je suis tombé délicieusement sous le joug d’une véritable addiction. J’étais la proie d’une nécessité intérieure qui m’interdisait de brûler les étapes et m’imposait au contraire de parvenir à bride abattue jusqu’à la fin.

Une empathie fictionnelle

Les scénaristes et dialoguistes sont exceptionnels. Frédéric Krivine, auteur principal et directeur d’écriture, ayant eu le rôle moteur. Je n’aurais jamais pu imaginer que, sur une période aussi trouble, aussi tragique, aussi contrastée dans les comportements humains et professionnels, si diverse dans la gamme allant des héros aux salauds en passant par la passivité, l’attente ou l’espérance des citoyens ordinaires, une telle intelligence puisse se déployer, avec une profondeur et une empathie fictionnelles donnant leur dû à chaque protagoniste, leur vérité et leur sincérité à chaque personnage.

Audrey Fleurot © Etienne Chognard

Résistants, collaborateurs, miliciens, maires, chefs d’entreprise, communistes, fascistes, représentants de l’État, tous sont mis sur le devant de la scène quotidienne et à la fois historique au fil des saisons, avec leurs évolutions, mêlant admirablement leur destin singulier à celui de la France occupée puis se libérant, avec l’infinité des grandeurs et des petitesses, des lâchetés, des prudences, des revirements, des trahisons et des héroïsmes, charriés dans cette sous-préfecture du Jura, le pays en réduction.

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La parfaite intégrité du récit est admirable, au point que personne n’est univoque, que des parcours personnels commençant dans le pire se terminent avec courage et émotion face à la mort, qu’elle soit odieusement imposée, subie à la suite d’une justice expéditive ou magnifiquement assumée. Ou l’inverse. Chacun, d’une certaine manière, dans cette histoire collective de fureur, de violence, d’arbitrages constants à opérer, de terrifiants choix à valider ou non, bénéficie de la formidable honnêteté des dialoguistes. Jamais ils ne s’abandonnent à la facilité, ils offrent à chacun une argumentation, une défense, des convictions, des raisons aux antipodes du « tout d’une pièce », n’hésitant pas à faire parler les pires, le nazi cynique et violent, le policier sans scrupules mais amoureux d’une juive, le collabo frénétique et arriviste, sur un mode qui n’en fait pas des caricatures.

Finesse et pudeur

Les miliciens ne sont pas flattés, mais décrits dans leur diversité. Comme les résistants. Les communistes sont à la fois honorés, avec un intègre et héroïque militant fusillé, et montrés sous un jour déplaisant quand le parti justifie tout et que la fin légitime les moyens les plus honteux. Le maire, longtemps, de cette sous-préfecture, Daniel Larcher (joué par Robin Renucci, formidable comme tous les acteurs de la série), personnage central, est superbement présenté : médecin dévoué, élu écartelé, époux patient, humain ayant tenté tout au long de faire le moins de mal possible.

© ANGELA ROSSI / TETRAMEDIA / FTV

Face à des résistantes courageuses, dont une qui est la fierté des hommes qui l’accompagnent et lui obéissent, deux autres femmes seront follement amoureuses d’un ennemi, l’une du chef de la police allemande et l’autre d’un jeune soldat doux et musicien dont le souvenir ne s’effacera jamais en elle.

Cette prodigieuse intelligence qui irrigue tous les épisodes n’est absolument pas contradictoire avec la finesse et la pudeur, qui ne sont elles-mêmes pas contradictoires avec la terreur que l’on éprouve devant la chasse aux juifs du village, avec des allusions à Drancy et à Birkenau…

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Cette série est un antidote exemplaire à tous les simplismes rétrospectifs et à tous les audacieux en chambre.

Je conçois qu’il y a quelque chose de naïf à découvrir ainsi si tardivement une série dont on a tellement parlé à l’époque. Mais peu importe. Je pourrais continuer ainsi à justifier mon enthousiasme qui est d’autant plus intense que je n’ai jamais été conduit à le dilapider en général pour les fictions françaises.

Je ne souhaite pas narrer dans le détail le fil de ces séquences ayant empli ces 72 épisodes, ne voulant pas les déflorer mais je voudrais tout de même rendre hommage à cette humanité implacable, sombre ou glorieuse, étriquée ou épique, courageuse, exaltée ou responsable, ordinaire ou engagée, qui m’a accompagné durant des semaines et que j’ai suivie pas à pas.

Daniel, Marcel, Suzanne, Jean, Hortense, Heinrich, Kurt, Antoine, Marie, Anselme, Lucienne, Jules, Raymond, Gustave, Edmond, Henri, Jeannine, Marguerite… et quelques autres… Je ne vous oublierai pas.

En replay sur Salto.

La gauche totalitaire

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À y regarder de près, ces manifestations n’ont presque rien à voir, désormais, avec la réforme des retraites: elles ne sont plus que des actions contre – émaillées d’une brutalité de «fachos». Analyse.


« Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses », écrivait La Rochefoucauld. Qu’eût-il pensé des manifestations actuelles, où la folie générale, inoculée par une extrême-gauche qui fait penser, au mieux, à la Commune de Paris de 1789, au pire, au fascisme italien – mais l’un et l’autre ont peut-être moins d’antinomie qu’on ne l’admet communément –, semble s’être emparée de l’esprit de beaucoup de contestataires ?

À voir, depuis maintenant plusieurs jours et presque chaque soir, les images apocalyptiques des rues de Paris, où, entre deux monceaux d’ordures, des militants radicalisés agressent des policiers cependant que leurs amis casseurs s’en prennent gratuitement au mobilier urbain, on se dit qu’il est loin le temps de la Manif Pour Tous, où près d’un million de personnes défilaient pacifiquement dans la capitale pour faire entendre leurs voix à un président dur d’oreille. L’opposition qui a l’esprit démocratique, celle qui n’est pas totalitaire, celle qui réfléchit parce qu’elle a lu des livres, et qui se veut force de propositions, est devenue marginale: elle a été remplacée par cet extrémisme de comptoir que l’on retrouve d’habitude aux marges, porté par des individus violents à la pensée violente, qui, par frustration d’enfant gâté à qui l’on n’a jamais rien refusé, ne rêvent que de la dictature du parti unique. Loin de vouloir débattre et discuter – ignorants –, ils préfèrent tout détruire pour tout obtenir.

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« Lorsque notre haine est trop vive, écrivait encore La Rochefoucauld dans ses Maximes, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. » L’extrême-gauche qui inspire les manifestations en cours, et n’agit que par haine, ferait presque passer le président de la République pour un garant de l’ordre, sage et modéré – alors même que les chiffres de la délinquance et de la criminalité pour l’année 2022 sont ceux d’un pays en guerre civile.

La violence est l’échec du langage

À y regarder de près, ces manifestations n’ont presque rien à voir, désormais, avec la réforme des retraites : elles ne sont plus que des actions contre –émaillées d’une brutalité de fachos, de cette brutalité vulgaire qui, sans nuances, menace de mort tous ceux dont la pensée diffère, de cette brutalité malsaine et indigne, qui ne s’en prend plus aux idées, mais aux individus. Honte aux députés de la France Insoumise qui se livrent à toutes les outrances verbales et physiques, qui se moquent des permanences dégradées des élus Républicains, ou qui justifient les coupures d’électricité ciblées contre des locaux des représentants de la nation ! Qu’eussent-ils pensé, si ces mêmes actions avaient été menées par des groupuscules d’extrême-droite ? – exactement ce qu’il faut en penser, n’en doutons pas : que ce sont des méthodes de fascistes.

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Cette gauche qui se dit populaire, pleine d’accointances avec les mouvements antifas, et qui a quelque chose de totalitaire, a toujours existé : c’est déjà en 1789 la Commune de Paris, scellée par le sang des décapitations du 14 juillet, cet organe monstrueux où siègent les grands démocrates Marat et Robespierre, dévoué à la sans-culotterie la plus violente, et qui sera à l’origine non seulement du Tribunal révolutionnaire, mais encore de toutes les grandes journées insurrectionnelles, pour ne pas dire criminelles – le 10 août 1792, les massacres de Septembre, ou l’arrestation honteuse des députés Girondins (31 mai – 2 juin 1793). Faire taire l’opposition est moins pénible que d’avoir à l’écouter : la violence est l’échec du langage – c’est bien pourquoi l’extrême-gauche actuelle, prétendument républicaine, est aussi celle qui célèbre bien plus volontiers l’histoire des communes que celle des assemblées.

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Cette gauche-là, celle héritée de Marat, de Robespierre et de Danton, n’a pas peur du sang : et elle n’aime pas tellement l’opposition. C’est qu’elle a la « Raison » pour elle : et qui va contre la « Raison » conspire, à ses yeux paranoïaques, contre le Beau, le Vrai, le Bien – et mérite par conséquent la guillotine. Cette gauche-là, aujourd’hui, c’est celle qui s’en prend verbalement et physiquement à une police qui, loin d’être « SS » comme elle le crie sans relâche et sans recul depuis 1968, est au contraire pieds et poings liés à force d’être victime de sa propre hiérarchie dès qu’elle procède à la moindre arrestation violente – mais c’est un pléonasme ! ; c’est celle qui profite des cortèges de manifestants pour lyncher des coupables, et tout détruire, quand elle ne tague pas des injures sur les monuments publics, par un reste de haine un peu vaine, de cette haine de désœuvré qui n’a que des rancœurs, parce qu’elle n’a pas d’esprit ; c’est celle qui brise les vitrines des restaurants où les candidats républicains – ne leur en déplaisent –, qui ne pensent pas comme eux, s’arrêtent pour déjeuner pendant une campagne présidentielle ; c’est celle qui commet allègrement des violences contre les partis dits d’extrême-droite, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher les meetings, et briser la parole – agressions de militants, chantages, menaces, intimidations, comme au rassemblement de Villepinte lors de la dernière campagne, où c’est pourtant le candidat Zemmour qui est passé, dans le cirque médiatique, pour un agitateur de violences ! En bref, cette gauche-là, c’est celle qui déploie un véritable arsenal d’idéologie totalitaire pour mener son combat politique.

Une dernière citation du moraliste, pour conclure : « le ridicule déshonore plus que le déshonneur ». À force de se ridiculiser en chantant de concert avec les factieux, la gauche française se déshonore – elle qui ne plaçait déjà pas bien haut le sens de l’honneur. Sa haine des prétendus fascistes, qui n’existent que dans l’histoire et dans son imagination, est bien basse, et tient du désir mimétique : car n’est-elle pas, de plus en plus, en concurrence avec les idéologies totalitaires ? Chacun jugera.

Centre de formatage

L’école n’est plus un temple clos dédié à l’instruction. C’est même tout l’inverse. Ouverte aux quatre vents de la propagande woke, islamique, immigrationniste et pédagogiste, elle se contente de formater les cervelles des futurs citoyens. On peut résister, mais ce n’est pas simple.


Ministère de la Rééducation nationale. C’est ainsi qu’on devrait baptiser désormais l’institution chargée des jeunes esprits. Le glissement de l’Instruction publique à l’Éducation nationale était déjà suspect : instruire ne suffirait pas, il faudrait donc éduquer – tâche normalement dévolue aux parents. On peut considérer bien sûr qu’une instruction solide fait partie de toute éducation digne de ce nom, mais l’éducation déborde ce cadre de l’instruction dans la mesure où elle suppose des choix, des orientations. Toutes les familles n’éduquent pas de la même façon et ne transmettent pas les mêmes principes et valeurs. Que les écoles se mêlent d’éducation semble contrevenir à l’objectivité que garantit globalement la stricte transmission du savoir. Cette mission première n’échappe pas, évidemment, à la définition de priorités dans les programmes – qu’est-ce qui mérite d’être enseigné ? – ni à la possible partialité de tel ou tel professeur dans son approche, mais enfin, sur le papier, instruire devrait prémunir contre la tentation éducative.

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Qu’en est-il aujourd’hui des finalités de l’école ? Il semble bien que l’instruction soit oubliée au profit de la seule éducation, entendue comme un dressage idéologique depuis les plus petites classes. Qui oserait prétendre que les savoirs sont encore transmis, au vu du massacre de la langue perpétré par la plupart des élèves, de la méconnaissance quasi totale de l’histoire de leur propre pays, de leur inaptitude dans les opérations mathématiques les plus simples et le calcul mental ? La priorité n’est plus là, même si les programmes peuvent faire illusion : en ce qui concerne les lettres, l’étude des textes demeure, mais comment pénétrer les subtilités d’une langue littéraire lorsqu’on est incapable d’identifier un subjonctif ou de distinguer entre futur et conditionnel ? L’exercice de la dissertation perdure, mais comment développer une pensée quand on ne maîtrise ni le lexique ni la syntaxe ? On continue de faire croire que les exigences sont là alors même que le niveau général les rend de facto hors de portée.

Inclusion plutôt que révision

On sacrifie l’instruction depuis des décennies, et peu de gens, hormis quelques naïfs, y compris parmi les enseignants, sont dupes de ce qu’est devenue l’école : une sphère soumise à l’idéologie, c’est-à-dire à la doxa autoproclamée progressiste des élites politiques et médiatiques, bien loin de sa vocation première de transmission du savoir. S’il y a pourtant un lieu qui doit résister à l’air du temps, c’est bien l’école : on devrait n’y entrer qu’en se déchargeant d’un présent parasitaire et cesser dès le seuil de la classe d’être un individu pour devenir un élève. C’est même précisément ce délestage qui laissera le champ libre à la formation d’une culture et d’une pensée, seule condition d’un réel accès au monde et à soi-même. Les élèves subissent un matraquage permanent et entendent plus souvent parler de parité entre hommes et femmes, de gestes éco-responsables et d’antiracisme que de l’accord du participe passé. L’idéologie n’avance même pas masquée, l’orientation « morale et civique » est clairement affichée dans des cours dédiés, qui amènent les élèves à faire des recherches et à intervenir oralement sur ces sujets de société ; ce qui est beaucoup plus insidieux, c’est que cette même idéologie – paritaire, diversitaire, antiraciste et climatique, pour faire bref – infuse un peu partout. On la retrouve dans les manuels de littérature où on insiste sur les femmes écrivains (oups, écrivaines) et le peu de place que les hommes leur ont laissé, dans la sélection des œuvres en classe de Première, où l’on impose des textes parfois médiocres, mais écrits par des femmes (Colette est légitime ici, c’est une belle plume, mais que vient faire dans le programme 2024 la poésie bas de gamme de la Québécoise Hélène Dorion ?). Les livres d’anglais ne sont pas en reste : plutôt que de proposer de grands textes du patrimoine, ils font la part belle à une vision de l’actualité sans nuance. En histoire, on pointe le passé peu glorieux d’une France principalement réduite à ses pages esclavagistes ou colonialistes, et on inculque l’idée que le pays, de toute éternité, est une terre d’immigration enrichie par la diversité. Ben voyons. Les sciences dures échappent plus facilement à l’emprise idéologique, par la nature même des contenus, mais on a déjà vu l’enseignement mathématique contesté outre-Atlantique comme étant l’expression d’une suprématie blanche…

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Certains professeurs sont parfaitement en phase avec ces orientations et cette absence de neutralité ; leur discours sur la France, le sort qu’elle réserve aux femmes, les discriminations qu’elle érige en système, ferait passer l’Afghanistan pour un pays où il fait bon vivre. Un collègue professeur d’histoire a soutenu devant une classe que le racisme anti-blanc n’existe pas, puisque dans sa logique, seul le « racisé » peut être une victime. Il faut baigner dans l’idéologie pour à ce point ne pas voir le réel.

La mort du pluralisme

Un petit tour au CDI de mon lycée (les bibliothèques sont devenues depuis la mort de la littérature des centres de documentation et d’information) me semble édifiant : on a le sentiment de pénétrer dans l’antre du wokisme, tant sont nombreux les ouvrages exposés sur des présentoirs qui, essais, romans ou bandes dessinées, prônent la théorie du genre et la fluidité sexuelle, ou encore un féminisme de combat qui prétend déconstruire un patriarcat largement fantasmé. Les classiques, il faut aller les chercher sur des rayons où ils croupissent à l’abri des regards. On voit où sont les priorités. Sur le mur consacré aux périodiques, on trouve des journaux et magazines à l’orientation univoque. Libé, L’Obs, Télérama, Le Monde figurent en bonne place. Aucune publication suspecte et nauséabonde dans cette officine de propagande. La gauche parle à la gauche, et les vaches progressistes sont bien gardées. C’est le pluralisme tel qu’il est vu par France Inter ou Rima Abdul-Malak. On ne prend pas le risque de laisser s’insinuer dans les esprits le germe d’une vision discordante. Le camp du Bien les prend en charge sans possibilité de déviance, parce qu’il croit incarner la seule vérité admissible.

La propagande est partout. En témoigne cet épisode en début d’année scolaire : lors de la remise des manuels aux élèves, il m’ a été demandé de leur distribuer une plaquette sur le consentement intitulée « Violentomètre », censée permettre aux garçons d’évaluer sur une échelle graduée, du compliment à la torgnole, la nature potentiellement problématique de leur comportement avec les filles, et aux filles de ne pas tout accepter des garçons. Sous-texte : seuls les hommes sont violents ou pervers. Cette plaquette, déjà aperçue un jour dans la rue sur un stand militant, est conjointement financée par la Ville de Paris, la région Auvergne-Rhône-Alpes, des associations subventionnées comme En avant toute(s) ou Solidarité Femmes, autrement dit par nos impôts. J’ai refusé de distribuer la chose, je ne m’appelle pas Caroline de Haas.

Élevage intensif d’une génération islamo-bobo-gaucho

Comment les élèves reçoivent-ils un tel matraquage ? Les miens, pour la plupart issus de la classe moyenne et de la périphérie urbaine, résistent un peu au formatage ; ils me paraissent moins contaminés que les enfants bobos du centre-ville, soucieux de paraître ouverts et cools jusque dans l’affichage de leurs convictions. Mes élèves ont, me semble-t-il, une certaine conscience de la manipulation dont ils sont l’objet, mais cette école les a justement privés des moyens intellectuels qui leur permettraient de verbaliser et de formaliser leurs doutes et le début d’une résistance ; ils sont pour la plupart résignés, ils subissent. Malgré tout, la propagande laisse des traces. Quelques exemples récents : alors que je rappelle que les fondements de notre civilisation sont gréco-romains et chrétiens, que nous devons nos façons d’être et de penser à ces trois cultures, un élève rajoute « aux Arabes aussi ». Je lui explique qu’il y a toujours eu des interactions entre civilisations, surtout par le commerce et la conquête, mais que l’essence de la culture européenne n’est ni arabe ni islamique (malgré l’expérience Al-Andalus sur le sol espagnol). Son intervention est le signe d’un catéchisme bien appris, révisionniste et relativiste, qui amène à considérer l’immigration musulmane en Europe comme allant de soi. Un autre jour, je demande à mes élèves quels sont les principaux combats de Victor Hugo, j’ai massivement droit à la « lutte-contre-le-racisme-et-la-xénophobie ». Bah oui, comme ils ont vaguement conscience qu’il est du côté des gentils, il a bien dû dénoncer les discriminations, et au diable les anachronismes. En classe de Première, dans un devoir sur le théâtre au XVIIème siècle, je découvre que le respect des bienséances impose de ne tenir aucun propos haineux ou incitant à la haine (sic). La soupe antiraciste actuelle a été tellement ingérée qu’elle est recrachée à tout propos.

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La nomination de Pap Ndiaye à la tête du ministère s’inscrit dans la ligne de ce que Bock-Côté appelle justement « le parti diversitaire », dont les obsessions dévoient le sens de l’institution scolaire : il est avant tout soucieux, malgré quelques molles déclarations sur les apprentissages fondamentaux, de promouvoir dans les programmes la lutte contre le racisme, poursuivant en cela le profond travail d’ignorance et de décérébrage dont l’école – ô paradoxe – est devenue le centre.

L’instruction n’est plus le cœur du réacteur. Et si l’on ajoute à l’emprise progressiste, qui remplace l’apprentissage par le formatage, les délires pédagogistes instituant l’élève en architecte de son propre « savoir », la mainmise de l’informatique, dont l’extension ludo-éducative supprime jusqu’à l’idée d’effort et de concentration, ainsi que l’idéologie islamiste qui conteste certains contenus d’enseignement, on se dit que la figure du professeur et la transmission sont décidément mal barrées.

L’universel fait de la résistance

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Léopold Sédar Senghor, 1982 © SIPA

Notre monde sommé de se mettre au pas de l’hystérie néo-racialiste et de s’enfoncer dans le nombrilisme woke laisse encore un peu de place à la civilisation de l’Universel, si chère à Léopold Sédar Senghor. Tout n’est pas perdu. Plusieurs expositions le prouvent, d’Amsterdam à Madrid en passant par Paris.


« Senghor et les arts : réinventer l’universel ». Dans un contexte culturel de balkanisation de la pensée et de la création, systématisées en un kaléidoscope d’identités douloureuses et d’altérités délabrantes, le thème de l’exposition en cours (jusqu’au 19 novembre 2023) au musée du Quai Branly-Jacques Chirac a de quoi détonner. Francophile, amoureux d’une culture occidentale qui a nourri sa propre vision du monde, notamment à travers le modèle de la Grèce antique, et d’une culture africaine chevillée au corps qu’il a pensée comme un humanisme fécond, Léopold Sédar Senghor (1906-2001) est une figure aux antipodes de l’hystérie néo-racialiste actuelle et de son revanchisme cacophonique. Agrégé de grammaire française, académicien, président du Sénégal et poète, Senghor a assumé une double paternité : celle du concept de négritude et celle de la francophonie. Il est de ceux qui ont cru à « la greffe de la raison intuitive sur la raison discursive », autrement dit à la synthèse des valeurs culturelles négro-africaines et de l’Occident, capables de converger, s’enrichissant de leurs différences, vers cette civilisation de l’Universel qu’il appelait de ses vœux, accessible par la sculpture, la peinture, la musique, la danse, le théâtre, l’artisanat. Et, par-dessus tout, par la poésie, cet art dont il pensait qu’il était l’espoir du monde, ce « pont de douceur » capable de relier l’émotion à la raison. Le thème de l’exposition renoue donc avec le beau concept d’Universel remplacé aujourd’hui par les grandeurs toutes relatives de l’origine et de l’identité, qui ne sont universelles que par la quantité des monologues qu’elles produisent et par le maigre usage collectif que l’on est prié d’en faire. Il y aurait néanmoins beaucoup à dire sur le parcours proposé par l’exposition. Quoique Senghor ait lui-même distingué « civilisation universelle » (prétention occidentale, selon lui) et « civilisation de l’Universel » (« convergence pan-humaine des vérités complémentaires de chaque nation, de chaque race, de chaque continent »), il aurait été judicieux que cette « obsession de l’Homme » qui était, de fait, la sienne et cette défiance de la « négritude ghetto » qui, de fait également, a caractérisé sa pensée et son action soient mises à l’honneur au même titre que ses écrits doloristes (« nous n’avons pas été seulement regardés de loin de derrière des frontières d’indifférence, mais de haut : des gratte-ciel de la civilisation occidentale », 1967). Mais Senghor, comme les autres, a bien droit à la « relecture de ses questionnements à l’aune des enjeux culturels contemporains », grâce à ce que la direction du musée nomme encore avec enthousiasme « la vitalité des questionnements qui animent les chercheurs, les artistes et les citoyens désireux de concourir à l’avènement d’un “nouvel ordre culturel mondial” ». Une vitalité des questionnements à saluer bien entendu si l’idée est, en présentant Senghor et sa « négritude, truelle à la main », de réhabiliter auprès d’une opinion parfois sceptique une figure tutélaire accusée à tort de néocolonialisme.

Le Géographe, Johannes Vermeer, 1668-1669. © Wikimedia

« L’orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble », écrivait Senghor. C’est bien à ce bonheur d’être ensemble que n’invite pas Faith Ringgold (née à New York, 1930), qui se définit comme une « femme noire artiste » et dont les œuvres, actuellement au musée Picasso-Paris (jusqu’au 2 juillet), poussent bien loin « l’orgueil d’être différent ». Important la question raciale nord-américaine – question très spécifique à cette région, mais récupérée avec l’empressement fébrile que l’on sait par les chantres des minorités identitaires pour qui l’histoire du monde n’est que l’histoire de l’esclavage dans le monde –, Faith Ringgold se dit fière d’avoir pu pénétrer la scène artistique, d’avoir montré « qu’il y avait des Noirs quand Picasso, Monet et Matisse faisaient de l’art » et d’avoir « décidé » de devenir artiste « sans sacrifier un iota de [sa] noirceur, de [sa] féminité ou de [son] humanité ». Fierté que l’on partagerait avec elle, dans le bonheur d’être ensemble senghorien, si son œuvre parlait ne serait-ce que d’un « iota » de cette précieuse humanité, autrement dit de l’Homme, ses passions, ses grandeurs, ses craintes, ses faiblesses, ses contradictions, bref de tout ce que nous avons en partage, mais qui intéresse apparemment moins Ringgold que la-place-de-la-femme-noire-artiste-sur-la-scène-artistique. Cette obsession de soi et du regard sur soi prend, chez cette militante de causes croisées, la forme de l’autofiction dont la série de huit « quilts paintings » The French Collection (1991-1997) est un exemple abouti. Cette série retrace l’histoire d’une Africaine-Américaine (sic) répondant au nom de Willia Marie Simone qui, se rêvant artiste peintre, promène son existence au milieu des œuvres des grands maîtres de la peinture européenne dont elle tente d’obtenir des réponses pour elle-même. Dans ce qu’il est convenu, désormais, d’appeler un « dialogue » avec les œuvres du patrimoine universel, Willia Marie Simone est représentée par Ringgold peignant Picasso nu entouré des amies féministes (vêtues, elles) de l’artiste, dans une scène qui mêle Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet et les Nymphéas de Claude Monet : Picasso at Giverny. Amusée, comme elle le dit elle-même, d’avoir représenté ce « coureur de jupons » en tenue d’Adam, Faith Ringgold conçoit l’art non comme le dévoilement du monde ou la mise à nu de l’âme humaine, mais comme la réponse à la seule question légitime que chacune de ses œuvres pose inlassablement : « Une femme de ma couleur peut-elle parvenir à ce niveau de reconnaissance ? » On est loin, très loin, de la poésie de Léopold Sédar Senghor : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est la vie, de ta forme qui est la beauté / J’ai grandi à ton ombre » (Chants d’ombre, 1948). 

Faith Ringgold, The French Collection Part I, #4: Sunflower Quilting Bee at Arles, 1991. © Wikimedia

Le bonheur d’être ensemble – un peu trop ensemble peut-être – sera en revanche celui des 450 000 visiteurs attendus à la rétrospective Vermeer (1632-1675) du Rijksmuseum d’Amsterdam (jusqu’au 4 juin). Cette exposition inédite, que certains n’hésitent pas à qualifier d’exposition du siècle, rassemble 28 des 37 chefs-d’œuvre du grand maître flamand. La réunion d’un si grand nombre de chefs-d’œuvre n’est pas l’occasion de nous interroger sur l’intérêt (ou non) des grandes révélations que la science, à travers la systématisation des radiographies et des coupes stratigraphiques, semble tenir à nous faire sur des tableaux dont nous n’attendons pas tant les biopsies que l’autopsie en miroir des sentiments et des sensations qu’ils font naître en nous. Mais plutôt l’occasion de regarder la lumière et d’écouter le silence d’un xviie siècle qui nous parvient encore. Pourquoi Vermeer est-il un grand maître ? Pourquoi tant de gens du monde entier vont-ils venir s’entasser dans le cadre étroit de ces demeures proprettes d’une bourgeoisie commerçante heureuse de son existence ? Sans doute parce que les scènes d’intérieur que Vermeer a peintes ont encore à voir avec notre vie intérieure, enrichie du quotidien magnifié ou épuré que les siècles passés nous font parvenir à travers la peinture. Tout, pourtant, éloigne notre époque des scènes de genre de Vermeer. Son Géographe (1669), compas à la main, rêve du monde que sillonnent les vaisseaux de la bourgeoisie commerçante flamande, et la lumière du dehors, pleine des promesses de l’entreprise humaine, baigne de sa clarté engageante la riche étoffe et la carte au-dessus de laquelle s’immobilise un instant la main de l’homme. Sa Laitière (1658-1659) verse délicatement le lait qui coule en un mince filet du pichet poli par l’usage domestique et le soin porté aux choses, au milieu des croustillances dorées des pains et des brioches. Chez Vermeer, les visages se parlent, s’écoutent, éclairés par le plaisir de voir et d’écouter. La jeune fille est heureuse, assise auprès de l’officier (1657-1658). De quoi rit-elle ? Lui a l’air sérieux, tout de sombre vêtu, le visage caché en partie par son grand chapeau noir. Mais la jeune fille rit, heureuse de cette présence dont elle a peut-être rêvé, pensive, une lettre entre les mains, debout devant une fenêtre ouverte sur l’attente. À l’époque de l’empreinte carbone, du commerce équitable, des voyages incessants et des distances dérisoires, de la désuétude du courrier postal, de l’obsolescence programmée des objets, des sentiments et de la pensée, Vermeer nous rappelle à ce qui nous unit encore et fait résonner dans le silence paisible de cette intimité quotidienne les grands bonheurs que sont les joies simples. On est près, tout près de la poésie de Senghor : « Ta lettre sur le drap, sous ma lampe odorante / Bleue comme la chemise neuve que lisse le jeune homme » (Lettres d’hivernage, 1973) ; « Tout l’hiver devant ma fenêtre, qui s’en va […] Du monde je ne vois qu’un rectangle bleu » (Poèmes perdus, 1990). 

Les expositions en cours renouent avec l’Universel. À l’heure où l’on nobélise ceux qui écrivent pour venger leur race, elles sont une belle façon de venger la grâce du discours sur l’Homme. De Madrid à Amsterdam, en passant par Lyon (Poussin) ou Paris (Monet), les grands maîtres de la peinture européenne sont à l’honneur, eux qui n’ont pas fait de leurs « misérables rhapsodies » (Théophile Gautier) égotiques ni de leurs « monotones masturbations » (Mario Vargas Llosa) le sens ultime de leur œuvre. Fernando Zóbel (1924-1984), au musée du Prado (jusqu’au 3 mai), mêle l’abstraction à la grande tradition occidentale en nommant ses œuvres « conversations » avec Rembrandt, Velázquez, Degas et tant d’autres. Peintre abstrait, il dit et peint son désir de « conserver », de « maintenir » les œuvres du passé face à « la stupidité de la destruction » (1959). Joaquín Sorolla (1863-1923), à qui l’Espagne rend hommage en cette année anniversaire, père du luminisme, peintre des corps baignés de lumière et des vêtements trempés de soleil en bord de mer, continua toute sa vie durant à vénérer dans ses œuvres les grands maîtres espagnols – Greco, Velázquez, Goya –, eux qu’il avait appris à copier dans sa jeunesse. Cette programmation a donc de quoi réjouir. Est-elle une simple coïncidence ? Ou ne sommes-nous pas en train de nous lasser, collectivement, des artistes qui ne parlent plus de nous ? Allons écouter le rire de la jeune fille de Vermeer, imaginer en silence les lettres qui se sont écrites et lues à la clarté d’un jour qui n’est plus le nôtre mais filtre la même lumière, saisir l’éclat des perles – blanc, gris, nacré, argenté –, toucher des yeux les tentures, les étoffes et les rideaux, et, surtout, nous approcher un peu plus de ces fenêtres ouvertes sur ce monde dont nous avons hérité. Relisons également quelques poèmes de Léopold Sédar Senghor et tissons, sans qu’on décide pour nous quels « dialogues » et quelles correspondances sont à établir, la trame d’une conversation avec les autres – y compris ceux qui nous ont précédés.

« Faith Ringgold. Black is beautiful « , jusqu’au 2 juillet 2023 au Musée Picasso, Paris.

« Senghor et les arts. Réinventer l’universel », jusqu’au 19 novembre 2023 au Musée Quai-Branly-Jacques Chirac, Paris.

« Zóbel, le futur du passé », jusqu’au 3 mai 2023 mai au musée du prado, Madrid.

« Vermeer » jusqu’au 4 juin 2023 au Rijksmuseum, Amsterdam.

Pas très catholique

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© D.R.

Le Canada de Trudeau est de plus en plus la terre d’élection du wokisme. Un jeune qui y maintenait qu’il n’y avait que deux genres, vient d’être sanctionné par son lycée, pourtant catholique.


Josh Alexander est un adolescent rebelle. Jusqu’en novembre 2022, ce Canadien de 16 ans était scolarisé dans un lycée catholique de Renfrew, ville de l’Ontario. En classe, alors qu’un débat s’engage sur le sujet de la transition de genre, Josh juge bon de rappeler qu’il n’y a que deux sexes, que l’on naît homme ou femme. « Le genre ne l’emporte pas sur la biologie », avance-t-il, une déclaration marquée du coin du bon sens mais qui lui vaut d’être renvoyé de son établissement.

Pas très catholique comme motif d’expulsion. Imaginez la réaction de l’établissement s’il avait déclaré qu’il n’y a qu’un Dieu ! Il faut dire que le jeune homme est un habitué des coups d’éclat. En effet, dans ce lycée, plusieurs adolescents pensent être des adolescentes et fréquentent le vestiaire féminin. Irrité par cette situation, Josh a organisé une grève pour que ses camarades féminines puissent accéder à leur vestiaire sans avoir à le partager avec des garçons qui se prennent pour des filles. L’insolence de l’adolescent ne s’arrête pas là puisqu’il a osé expliquer que son opinion sur le sujet était fondée sur la Bible. Selon ce livre très ancien, et par conséquent caduc aux yeux de notre postmodernité, l’humanité se diviserait en deux sexes, probablement car le Créateur de ces derniers n’était pas assez progressiste pour en imaginer un troisième.

Le lycée a émis plusieurs conditions au retour du jeune homme, en particulier qu’il accepte de ne pas assister à certains cours suivis par deux étudiants transgenres qui désapprouvent ses croyances religieuses. Josh a alors invité ces derniers à « réfléchir au fait qu’ils fréquentent une école catholique » et à en tirer les conclusions en trouvant un autre lycée. Après tout, bien que leur lycée actuel n’ait de catholique que le nom, s’il est possible de changer de genre aussi facilement, changer d’établissement devrait être un jeu d’enfant.

Vincent Desportes: Préparons-nous à la guerre « à l’ancienne »

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Des soldats français en partance pour Bamako, depuis la base militaire de N'Djamena au Tchad, 11 janvier 2023. "On a concentré les efforts sur la construction de l'armée expéditionnaire capable de conduire de petites opérations ponctuelles à l'extérieur." © AP Photo/ R.Nicolas-Nelson, Ecpad/SIPA

Après la chute de l’URSS, nous avons cru à la fin de la guerre et avons créé une armée de maintien de la paix facile à déployer en opérations ponctuelles extérieures. Il faut maintenant reconstruire une armée capable de nous protéger sur notre sol, dans l’éventualité d’une guerre longue et de haute intensité.


Vincent Desportes, général de division de la 2ᵉ section de l’armée de terre française © IBO/SIPA

Causeur. Au début des années 1990, la chute de l’URSS et la dissolution du pacte de Varsovie ont radicalement changé l’environnement géostratégique de la France. Certains parlaient même de la fin de l’Histoire, des conflits, voire des armées… Quelle stratégie de défense les élites politiques et militaires de l’époque ont-elles décidé de construire à ce moment-là ?

Vincent Desportes. La perception d’un bouleversement profond du monde, mal pris en compte par ailleurs, commence dès 1990, pendant la crise qui a mené à la première guerre du Golfe, à laquelle la France a participé. L’armée française est alors une armée d’appelés, mais le président Mitterrand, reprenant une vieille tradition française, a décidé de ne pas les envoyer se battre à l’extérieur du territoire national. L’armée a donc été obligée de constituer une division avec les soldats professionnels. On tire de cet événement une conclusion forte : notre armée de 300 000 hommes n’est plus adaptée à une situation où nos frontières ne sont plus menacées directement. C’est donc Mitterrand qui casse le modèle. Chirac entérine sa décision et transforme l’armée en armée professionnelle. On perd de vue le fait qu’il puisse y avoir une guerre sur le territoire national. On part d’une vision selon laquelle la guerre « à l’ancienne » n’existe plus et on concentre les efforts sur la construction de l’armée expéditionnaire, capable de conduire de petites opérations ponctuelles à l’extérieur contre le terrorisme ou pour le maintien de la paix, sachant qu’une petite armée comme la française ne sait faire qu’un métier à la fois, surtout quand les budgets de la Défense s’écroulent. On a en conséquence beaucoup de mal à défendre nos chars que tout le monde veut abandonner, car on les juge inadaptés à des opérations à l’extérieur. 

Justement, vous avez réussi à conserver les chars : c’est sans doute que tout le monde n’était pas de cet avis.

Bien évidemment. Nous n’avons pas complètement basculé dans l’idée que la guerre à nos frontières ne reviendrait plus. On a conservé un noyau, moins pour l’utiliser que pour ne pas perdre des savoir-faire. C’est grâce à cela que nous possédons aujourd’hui quelque 200 chars, 75 canons, etc. Cependant, certains des métiers de l’armée ont disparu. En réalité, l’armée française est complètement détruite depuis les mandats Sarkozy et Hollande ; on n’a plus de matériel, plus de munitions.

Le cas du Danemark est anecdotique mais intéressant: la population refuse d’abandonner un jour férié pour augmenter son budget de défense. La faiblesse de nos populations, c’est qu’elles considèrent que cette guerre en Ukraine n’est pas vraiment la leur

Vous avez dirigé l’École de guerre. La formation était-elle très différente de celle que vous aviez suivie vingt-cinq ans plus tôt ?

Oui. J’ai terminé l’École de guerre en 1990 quand tout le monde se préparait à la phase chaude de la guerre froide contre l’ennemi soviétique. En 2008, quand je commande l’école, on apprend autre chose à nos officiers. Nous n’avons pas complètement abandonné l’apprentissage de l’engagement dans de grandes batailles, mais ce n’est plus le cœur de la formation. On abandonne les exercices en terrain libre au début des années 2000, au profit d’autres qui correspondent davantage aux guerres expéditionnaires : petits volumes, temps courts et espaces réduits.

Vos partenaires de l’OTAN étaient-ils dans le même état d’esprit ?

Pas exactement, car nos intérêts stratégiques sont différents. La Pologne s’équipe de chars, mais pas nous. Nos soldats ne sont pas formés de la même manière. C’est pour cela qu’aujourd’hui, l’armée française est la seule en Europe capable d’intervenir véritablement à l’extérieur de ses frontières, alors que les autres sont surtout tournées vers la défense du territoire national. Le cas de l’armée allemande est intéressant : elle n’est capable ni de mener une bataille lourde ni de se projeter. Heureusement qu’après la fin de la guerre froide, la France avait changé de modèle pour combattre le djihadisme au Sahel ! Personne ne l’aurait fait à notre place.

Est-ce la guerre en Ukraine qui a changé la donne et sonné la fin de l’« après-guerre froide » ?

Non. L’armée essaie de penser le temps long. Des militaires avaient développé depuis longtemps dans des revues stratégiques l’idée qu’il existait de nouvelles menaces.

En somme, on voit réapparaître l’idée de la guerre de haute intensité. Depuis quand ?

Trois ou quatre ans. Celui qui la porte est le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées (CEMA). En tant que chef d’état-major de l’armée de terre, il a déjà théorisé cette idée de guerre de haute intensité. Il s’agit de tout faire pour que cette guerre n’arrive pas, mais si elle arrive, il faut qu’on la gagne. Et pour que la guerre n’arrive pas, il faut faire peur, dissuader. C’est cette ambition qui a présidé à la conception d’un grand exercice de l’armée française (Orion) qui aura lieu en 2023 et 2024. Il nous permettra de nous préparer à nous battre contre un ennemi équipé d’armes lourdes.

Quel a été le déclencheur de cette révision stratégique ?

Le militaire réfléchit, analyse et imagine des scénarios possibles. Depuis que les États-Unis ont lancé la reconquête de leur espace stratégique en Europe, les tensions avec la Russie n’ont cessé de s’aggraver. Le ressort s’est tendu et la Russie a multiplié les sommations : la guerre en Géorgie, la guerre au Donbass… Forcément, la probabilité pour que se produise ce qui s’est produit en février 2022 augmentait. Ceux qui pensaient qu’on pouvait mépriser les Russes n’ont jamais imaginé une invasion de l’Ukraine. Au sein de l’armée on observe, on analyse et on tire les conséquences.

Fin janvier, Emmanuel Macron a annoncé une hausse importante des ressources allouées à la défense nationale. Au-delà de la dimension comptable, c’est un acte symbolique fort. Faut-il en conclure qu’il a pris conscience de l’existence d’une nouvelle donne géostratégique ?

Le 24 février 2022 a fait tomber tous les idéalistes de leur chaise. Tous les pays européens ont augmenté leur budget défense pour les années à venir, la France n’a pas été en reste. Mais Macron avait compris dès 2018 qu’il fallait agir. Cette prise de conscience tenait moins à une réévaluation de la menace qu’à la détérioration profonde de l’armée française. Macron savait déjà qu’il fallait réparer l’armée en urgence et la transformer pour l’adapter à un monde où la guerre redevient possible.

Avec ces 400 milliards d’euros sur sept ans, quelle armée allons-nous avoir ?

D’abord, le scénario de référence n’est plus la menace terroriste. Désormais, on se prépare à une guerre conventionnelle. Cependant, le dernier recours, le pilier central de la défense française, reste l’arme nucléaire. Si nous n’avons que 200 chars, c’est aussi parce que nous avons l’arme nucléaire. Nous n’aurons pas une armée conventionnelle aussi forte que l’armée allemande, qui ne dispose pas de l’arme nucléaire. Nous allons donc moderniser l’arme nucléaire.

Cette guerre russo-ukrainienne nous a aussi rappelé l’importance de la dimension immatérielle, du champ des perceptions. D’où la nouvelle fonction stratégique, l’influence. Celle-ci doit précéder l’action militaire. En outre, on a compris que le cyber est très important, donc il faut augmenter nos capacités de défense en la matière, mais aussi d’attaque.

Ensuite cette guerre nous rappelle l’importance vitale du renseignement. L’un des piliers de la supériorité ukrainienne est le renseignement américain. Si la France veut jouir de son autonomie stratégique, elle a besoin de renseignement, de satellites, de moyens technologiques et humains. Sinon, comme pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, les Américains vont nous mener par le bout du nez.

On découvre également une nouvelle dimension, l’ultra-profond. L’autonomie stratégique de la France, et d’ailleurs de tous les pays, se joue sous la mer, à travers les câbles de communication et d’électricité, et les pipelines pour le gaz et le pétrole. Or, les Russes nous menacent d’un tsunami provoqué par des bombes atomiques sous-marines. Nous devons également renforcer notre marine. La France possède la deuxième zone maritime du monde, mais elle n’est plus capable de la protéger par manque de bateaux.

Enfin, il faut renforcer les capacités conventionnelles. On ne peut plus être une « armée de flux ». Il faut redevenir une armée de stock : systèmes, munitions, pièces de rechange. Cela implique une réorganisation de l’appareil industriel de défense. Les chaînes de production du char Leclerc sont arrêtées depuis 2008. La France a compris que les choses changeaient, et à défaut d’inonder la Défense d’argent, on est en train de monter en puissance, pour combler les trous dans la raquette, comme dans le domaine des drones, par exemple.

Faudrait-il revenir à la conscription ?

Cette guerre peut nous amener à poser la question, mais nous n’en sommes pas là. On a bien compris qu’on était une armée réduite, donc que nous avons besoin de réservistes pour pouvoir regonfler nos effectifs rapidement. Le président a décidé d’élargir le service national universel de manière à ce qu’il constitue un vivier de recrutement. Cependant, dans le cas où la Russie gagne cette guerre (ce qui semble improbable), et qu’un nouveau rideau de fer tombe à l’ouest de Lviv, on rétablira la conscription parce qu’on basculera sûrement dans une nouvelle guerre froide.

Et si la Russie ne gagne pas ?

Si la guerre se termine par l’implosion de la Russie – très mauvais résultat –, cela nous amènera trente ans de guerre en Europe ! N’oublions pas les démarches impériales ottomanes d’un côté, chinoises de l’autre… Nous devrons donc, quoi qu’il en soit, retrouver une capacité importante de défense nationale. La question essentielle est la suivante : la France peut-elle consentir aux efforts qui seront demandés ?

Et la réponse ?

Le cas du Danemark est anecdotique mais intéressant : la population refuse d’abandonner un jour férié pour augmenter son budget de défense. La faiblesse de nos populations, c’est qu’elles considèrent que cette guerre en Ukraine n’est pas vraiment la leur. Je pense que le gouvernement est capable de faire un effort, mais la menace et le risque doivent être mieux pris en compte par les citoyens. Quand on voit les gens descendre dans la rue pour tout et n’importe quoi, on sent bien qu’ils ne sont pas prêts à voir leur salaire diminuer de 25 % pour rebâtir une défense.

Quel est le rôle de l’OTAN dans tout cela ? Existe-t-il une alternative crédible à l’alliance avec les États-Unis ?

Je fais partie de ceux qui ont longtemps pensé qu’après la fin de la guerre froide, l’OTAN était un danger. C’est à cause de l’OTAN que les pays européens se sont désarmés. Ils pensaient que l’Oncle Sam allait les protéger. Même si les Américains aident l’Ukraine, ils n’ont pas envie d’envoyer leurs soldats y mourir. La question que posait de Gaulle en 1958 n’a pas changé : l’OTAN donne un faux sentiment de sécurité, qui vous met en réalité en danger, car cela nous détourne de l’idée que la guerre peut arriver. En revanche, je crois qu’entre 1949 et 1989, l’OTAN avait toute sa place. Mais ensuite, l’Europe a raté l’opportunité de devenir un acteur géostratégique, ce qui aurait empêché cette guerre. Nous en sommes arrivés là par faiblesse, parce qu’on se croyait protégés par les États-Unis et par l’OTAN. 

Qu’aurions-nous dû faire ?

La faute a eu lieu en 1991. Il fallait prendre notre autonomie à ce moment-là. Nous n’avions plus vraiment besoin de l’OTAN, puisque la Russie était par terre. On aurait pu reconstruire quelque chose de différent. Maintenant la question ne se pose plus : l’OTAN existe, l’OTAN est utile – à condition qu’il y ait, en son sein, un pilier européen capable de porter les intérêts de l’Europe, y compris en se désolidarisant des États-Unis si la politique européenne ne correspond plus à la politique américaine. Si l’objectif de l’OTAN, c’est de nous préparer à la guerre contre la Chine, nous autres Européens n’y avons aucun intérêt !

Sous les poubelles, la plage

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Le président Macron à la télévision, 22 mars 2023 © Jacques Witt/SIPA

Jupiter est dans la sauce. Fini les illusions estivales sur le retour à la bonne vieille IVe République, au dialogue et au compromis. Les retraites, le 49-3, les feux de poubelles réchauffent de vilaines querelles, un 6 février d’extrême gauche… No PasaranLion peureux et en même temps Homme de fer-blanc, le Magicien d’Oz (pas grand-chose) de l’Elysée n’aime plus les profits de dingue, ne cherche pas à être réélu, choisit l’intérêt général, endosse l’impopularité. Il a demandé à Élisabeth Borne – E.T. du Palais Bourbon – d’élargir la majorité, « d’avoir des textes plus courts, plus clairs, pour aussi changer les choses pour nos compatriotes de manière plus tangible ». Tout va bien. Comme Pinochet il y a 50 ans, va-t-il, réquisitionner le Parc des Princes pour liquider les teigneux tagueurs de Tolbiac ? « Sans la police tout le monde tuerait tout le monde et il n’y aurait plus de guerre » (Jeanson).

La tacatacatac tactique du gendarme de St Tropez

À gauche comme Mr Bean, à droite comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, Emmanuel Macron est le maître des horloges molles, façon Dali. Après le 18 Brumeux 2017 et 18 mois d’État de grâce jupitérien, Houdini, sur la défensive, se réinvente tous les six mois : plumitif de cahiers de doléances participatives, Clemenceau artificiel des respirateurs, Tigrou de la Culture covidée, Titeuf chez les Soviets, Embrassadeur de France… Naïvetés, arrogances, sous-estimation de l’adversaire et Diên Biên Phu aux législatives en juin. Le château est encerclé par les Tupamaros, les Chouans, les croquants, à cause d’une réforme annoncée depuis dix ans ! Chi si ferma è perduto…

La France irréelle (Berl), les politiques schizophrènes, l’affaiblissement progressif du sens du réel et des comptes publics, les guerres civiles et crises de nerfs ne datent pas d’hier. Elles sont notre marque de fabrique : du sempiternel Catch à quatre, en Eurovision. Victorieux de Cruella d’Hénin-Beaumont lors des grandes finales de 2017 et 2022, le Petit Prince du Palais Brongniart s’est étranglé tout seul. Dans les cordes, il est compté. Sa cour de Mormons a perdu l’éponge magique. A l’affut, Le Bourreau trotskyste masqué de la Canebière aimerait sauter sur le ring et achever Jupi.à.terre à pieds joints.

La gauche fait tourner les tables, implore son cortège de fantômes : 71, 36, 68, 81, 95. Mère Courrèges, Passionaria fashion des éboueurs et Ratatouille, Vestale en Dior de la Mairie de Paris, Anne Hidalgo est solidaire. Scotché comme un bulot à la façade mauro-high tech de l’IMA depuis 2013, Jack Lang préfère Smalto. L’Elysée a réussi une exceptionnelle union sacrée, convergence des buts, regroupant les syndicats, un tiers des Républicains, le Rassemblement national, la Nupes, sans oublier les pyromanes, «… des lazzaroni, pickpockets, joueurs de bonneteau, maquereaux, chiffonniers, rémouleurs, littérateurs, la masse indéterminée, dissolue, ballotée et flottante, que les Français appellent la ’bohème’ » (Marx). Dans l’attente du grand soir, sur la Brecht, les agrégé.es de Lettres ouvertes, Hussarde sur le toit sponsorisée par Lancôme, font pleurer sur l’imminente dignité des pauvres. Kolkhoze toujours… Ne secouons pas trop les cultureux ; ils sont pleins de drames.

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Filles-du-Calvaire, Malesherbes ou Saint-Martin, la comédie politique française c’est du Boulevard doublé, pour les petits malins, d’une course aux maroquins et fromages. Au théâtre ce soir, tous les cinq ans les mouches changent d’âne. En 2017, avant de se mettre En Marche, droit dans sa botte, en verve, Gerald Moralelastix Darmanin faisait le procès du bobopulisme. « Comme le caméléon, Emmanuel Macron change, se transforme sous nos yeux… : Emmanuel Macron n’aura pas de majorité, ou alors de circonstances, et cela durera ce que dure les amours de vacances. Loin d’être le remède d’un pays malade, il sera au contraire son poison définitif. Son élection, ce qu’au diable ne plaise, précipiterait la France dans l’instabilité institutionnelle et conduira à l’éclatement de notre vie politique ». Le disque politique est rayé depuis belle lurette : les postures, impostures et symphonies du Nouveau Monde n’adoucissent plus les mœurs.

Nous ne nous sommes jamais beaucoup aimés

En 1974, Scola et Sautet, mélancoliques, filmaient lenaufragedes idéalismes, des amitiés qui tanguent, une découpe de gigot dominical qui tourne au vinaigre. Francois, Vincent, Paul et les autres, Torreton, Depardieu, boudin noir, boudin blanc, nous déclinons les zizanies depuis des lustres : Armagnacs-Bourguignons ; Catholiques-Protestants ; Chouans-Républicains ; Communards-Versaillais… et aujourd’hui les nouvelles guérillas wokistes : Femme-Homme ; Racisés-Blancs ; Kouffar-Fidèles ; Cisgenres-LGBTQ+++ etc… Des guerres civiles, de tranchées, de religions, de sécessions, de 100 ans, de verbes souvent haineux… « Ainsi le traître, par la combinaison de la félonie et de la ruse, a accumulé devant lui les difficultés insolubles. Quoi qu’il advienne, il est perdu. Il finira dans l’impuissance et le mépris. C’est en vain que l’hôte de l’Élysée s’emploie à badigeonner le sépulcre ; le sépulcre blanchit exhalera toujours une odeur de conscience morte » (Jaurès à propos de Briand en 1910).Cioran disait qu’une civilisation entame sa décadence « lorsque les individus commencent à prendre conscience ; lorsqu’ils ne veulent plus être victimes des idéaux, des croyances, de la collectivité… Le drame de l’homme lucide devient le drame d’une nation » (De la France).

Peu importe le théâtre, les régimes, emblèmes, drapeau, hymnes : si l’on excepte de rares moments fugaces, victoires militaires ou sportives, historiquement, politiquement, culturellement, symboliquement la Fraternité, l’affectio societatis, la Fédération n’ont jamais été à la fête en France. Notre credo, c’est le chant des courtisans, la jalousie, les lettres anonymes, le bien commun en ordre et désordre serrés et en tranchant tout ce qui dépasse. « Chassez un chien du fauteuil du roi, il grimpe à la chaise du prédicateur » (La Bruyère).

Aujourd’hui l’assignat républicain est démonétisé. A l’étranger, le « modèle français » est un repoussoir. Nos images d’Épinal, Sainte-Geneviève, Jeanne d’Arc, Bayard, Richelieu, d’Artagnan, Danton, Clémenceau n’ont plus cours. Le pays, qui depuis Philippe-Auguste joue la carte de l’État-nation (et depuis 1789 l’assimilation, la laïcité, l’universalisme), est désemparé dans un monde en reféodalisation ; étourdi par les retours de manivelle, du religieux, du communautarisme, le tsunami libéral-libertaire-victimaire qui triomphe à l’Ouest. « Les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid » (La Tour du Pin).

Jupiter, Idionysos, Éminerve, ont besoin de slogans : du passif, faisons table rase ! Plus juste, la France sera moins injuste ! Nous vaincrons, parce que nous sommes les plus faibles ! Remettons l’huma(in) au cœur de la politique ! Le changement, c’est marrant ! En Marche, au trot, au galop !

« Il arrive souvent dans un grand peuple qu’une sédition éclate et que l’ignoble plèbe entre en fureur. Déjà les torches volent et les pierres ; la folie fait arme de tout. Mais alors, si un homme paraît que ses services et sa piété rendent vénérable, les furieux s’arrêtent, se taisent, dressent l’oreille : sa parole maîtrise les esprits et adoucit les cœurs » (Virgile, L’Énéide).

Easy listening

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Philippe Katerine et Sophie Letourneur © Météore Films

Au risque de passer pour cuistre, rappelons que le titre du dernier Letourneur (cf. Enorme, en 2019, Les Coquillettes en 2012) est un clin d’œil blagueur, évidemment, au Viaggio in Italia du grand Rossellini, immortel chef d’œuvre millésimé 1954, avec Ingrid Bergman et George Sanders. Voyage (sans s) en Italie mettait en scène un couple de bourgeois anglais qu’un périple du côté du Vésuve mène au délitement. Beaucoup moins lyrico-tellurique, quoiqu’assez spirituel dans son genre, est ce Voyages en Italie (avec s), cinquième long métrage de l’actrice et cinéaste, co-écrit, celui-ci, avec Laetitia Goffi, et dont le mode décalé est la marque de fabrique.

Soit Sophie et Jean-Fi, un ménage bobo parisien avec enfant qui, pour échapper à la routine, cherche le point de chute où s’évader quatre jours pour pas trop cher, au soleil si possible, en laissant leur mioche à garder.  Madrid ? Rome ? Guide du Routard en poche, les voilà parti pour la Sicile, vol direct Orly-Syracuse par le low cost Transavia. Lui, gras du bide, chauve et velu de l’échine à la cheville – dans le rôle, le pape du easy-listening devenu star de cinéma, Philippe Katerine; et la Letourneur elle-même dans celui de Sophie, à qui elle prête et son prénom, et son accorte physionomie.  


L’existence est-elle vraiment aussi triviale, contingente, basique ? L’autodérision sera quoiqu’il en soit le carburant comique d’un film plus subtilement fignolé qu’il n’y paraît, exploitant le degré zéro du quotidien comme vecteur d’analyse psychosociale : jalousie éruptive du mari quand l’épouse se fait aider par un beau transalpin dans l’ascension du Stromboli; menstrues malvenues au cœur de l’escapade conjugale; soudaine entorse qui obligera le mari à porter tout du long une attelle au mollet; conciliabules improbables sur la Fiat de location, ou encore sur les désavantages d’un top-case dans le dos du passager d’un scooter; considérations sur la différence entre une paire de grolles taille 39 et une autre taille 39/5; poncifs de Monsieur, déblatérant au sujet des effets du mitage pavillonnaire sur l’écologie, et des mérites de la densification urbaine; rappel mutuel que si, si, si, le volcan « a-une-éruption-toutes-les-vingt-minutes »; célébration duelle du matelas de marque Seely pour ses qualités de confort; vannes idiotes ( « il y a un crash sur Zizijet »)… Et j’en passe.  

La platitude délibérée de ces échanges abrite naturellement un « sous-texte » gentiment caustique sur les névroses du temps long sous le même toit, les intermittences du sexe et les éventuelles vertus du changement d’air. Voilà qui ne manque pas d’esprit. Il n’en reste pas moins que Sophie Letourneur renvoie, de l’humaine condition, une image qui n’élève jamais celle-ci deux millimètres au-dessus des pâquerettes. Pour la métaphysique, on repassera.

Voyages en Italie. Film de Sophie Letourneur. Avec Sophie Letourneur et Philippe Katerine. France, 2022. Durée : 1h32. En salles le 29 mars 2023.

L’automate à la caisse

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© Unsplash

Toujours la même rengaine. Travailler deux ans de plus, sinon le système s’effondre. On connaît la chanson. On nous l’a serinée tant et tant de fois. Interdire le travail des gamins dans les mines, et le système s’écroule. Octroyer 12 jours de congés payés par an et c’est la Bérézina économique, la tiers-mondisation assurée. Réduire la journée de travail à dix ou neuf heures, faire du samedi un jour sans turbin, et le pays entier sombre dans une misère à la Zola. On a tellement entendu cette antienne, entonnée par les mêmes bouches de génération en génération, que seuls ceux qui la chantent peuvent encore faire semblant d’y croire. La chansonnette d’aujourd’hui tient en quelques mots: vous vivez plus longtemps, donc vous devez travailler plus longtemps, sinon le système des retraites capote. Ok, on vit plus longtemps qu’avant, mais pour chaque heure travaillée aujourd’hui, nous produisons aussi beaucoup plus de richesses que naguère. Combien d’heures d’usine pour sortir une auto voilà 30 ans, et combien aujourd’hui ? 

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En vérité, le libéralisme que prêchent les économistes de plateaux TV et des ministères est une hérésie, un libéralisme dévoyé, perverti d’un cynisme purement odieux. La finalité du libéralisme vrai, c’est-à-dire fondé sur une éthique, est l’homme. L’homme et sa liberté, l’homme et sa dignité notamment par la satisfaction de ses cinq besoins fondamentaux : se nourrir, se loger, se soigner, s’instruire, travailler. Tout autre chose donc que la croissance exponentielle du dividende… 

Pour ce libéralisme de la raison, ce libéralisme éclairé, ce libéralisme des Lumières, la fameuse répartition devrait se faire sur le fondement de la richesse générée et non uniquement sur le dos de celui qui la génère. Dès lors, une solution se profile, toute simple, trop simple sans doute : faire passer l’automate à la caisse. Chaque fois qu’un emploi salarié est remplacé par un automate, un logiciel, un robot, taxer – si peu que ce soit – la machine au profit des retraites. La prospérité du système serait assurée ad vitam, et accessoirement celle de ses bénéficiaires. Mieux encore, il n’est pas certain que, au bout du compte, le capital et son culte obsessionnel du dividende soient perdants. Tout au contraire : un retraité encore vaillant, pour ne pas dire jeune, financièrement mieux armé, consommerait plus longtemps puisque comme on nous le rabâche, il vit plus longtemps. (Cela soit dit en passant : c’est tout juste si nous ne devrions pas culpabiliser de ne pas avoir la bonté de crever à peine sorti du boulot, suivant en cela le douteux exemple de nos aïeux.)  En effet, l’économie de marché elle-même sortirait probablement requinquée de ce qui serait pour le coup une vraie réforme, surgie, elle, d’un authentique effort d’imagination. Une réforme de progrès, et non pas juste un aménagement d’âge. Oui, il se peut bien que finalement le capital aussi soit gagnant. Comme toujours, au fond.

Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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Bret Easton Ellis l’éclatant

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Bret Easton Ellis © Casey Nelson

L’enfant terrible de la littérature américaine revient avec Les Eclats (Robert Laffont). Un retour gagnant, une autofiction polyphonique.


L’auteur du best-seller American Psycho avait pourtant affirmé qu’il avait fait le tour du roman ! L’un des écrivains majeurs de sa génération, né à Los Angeles, en 1964, s’était d’emblée fait remarquer avec son premier ouvrage, Moins que zéro, publié en 1985. Treize ans après Suite(s) impériale(s), version contemporaine de Sunset Boulevard, mais en plus parano et déjanté, Bret Easton Ellis signe Les Éclats, un roman de 600 pages à vous couper le souffle. Pour un retour au roman, c’est un retour gagnant. Le cocktail est détonnant. Tous les ingrédients y sont savamment dosés. 

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Rasades de phrases sèches

Brouillage de piste avec partie autobiographique et partie fictionnelle. Une bonne dose de suspense. Une grosse pincée de sexe. On saupoudre de drogue, de benzodiazépine. Encore une fine pincée de dramaturgie avec scènes nocturnes psychédéliques. On ne sirote pas, on boit des rasades de phrases sèches, on en redemande, on saute parfois la fin de la page, on veut savoir la suite, c’est un style addictif, le temps n’existe plus, le brouhaha de l’actualité ne nous parvient plus. Le gris de la ville s’est transformé en un ciel multicolore où le mauve domine. 


On est à Venice Beach, dans le Los Angeles du début des années 80. Les Américaines chromées vrombissent dans les rues bordées de palmiers géants, on rôde au bord des piscines, la nuit est voltaïque, les filles en short et débardeur boivent trop et échangent leur verre avec facilité; c’est la vie revisitée par un Nietzsche amerloque et défoncé. Bret Easton Ellis est vraiment au mieux de sa forme. Le Je schizophrène ploie, mais jamais ne rompt. Du grand art. Rien à voir avec le petit roman familial féministe et névrotique que la production française nous sert jusqu’à la gerbe… 

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Dès l’incipit, Bret Easton Ellis nous embarque. Aveu : « Je me suis rendu compte, il y a bien des années, qu’un livre, un roman, est un rêve qui exige d’être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux : il devient impossible de lui résister, vous ne pouvez rien y faire, vous finissez par céder et succomber, même si votre instinct vous somme de lui tourner le dos et de filer, car ce pourrait être, au bout du compte, un jeu dangereux – quelqu’un pourrait être blessé. » L’amour et l’écriture sont de même nature. Ça te prend, il faut y aller, tu n’as pas le choix. 

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans

L’histoire se déroule en 1981, Bret a 17 ans, il écrit Moins que zéro, et entre en terminale. Il y a Thom, Susan, Debbie, sa petite amie, et les autres. Ce sont des gosses de riches. De très riches. Ils roulent sans permis, expérimentent tout ce que leur corps permet d’expérimenter, ils n’ont aucune limite. Les censeurs du wokisme – dont se fout Bret, on le sait bien – deviendraient dingues au milieu de ces bacchanales juvéniles ininterrompues ! Arrive un nouvel élève, rayonnant comme Apollon, Robert Mallory. 

Bret Easton Ellis, sur une photo de l’annuaire de 1982 de la Buckley School de Sherman Oaks © D.R

Et là, le dysfonctionnement devient maléfique. Il pourrait être lié à un tueur en série qui terrorise Los Angeles, « The Trawler » (« Le Chalutier »). Le criminel est un psychopathe de première. Ce n’est qu’en 2020, alors qu’il est lassé d’écrire des scénarios pour le cinéma qui sont refusés, même s’ils sont grassement rémunérés, que Bret Easton Ellis comprend que l’histoire des Éclats – le titre s’est imposé à lui dès 1982 – ne pouvait être racontée que par l’homme de la pleine maturité. Il lui manquait cette capacité à décrire « cette qualité de torpeur ». « Comment aurais-je pu, écrit Bret Easton Ellis, expliquer ce sentiment amorphe à quelqu’un ? » Comment expliquer cette terrible solitude qui le raclait de l’intérieur, comme « The Trawler » raclait ses jeunes victimes ?

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Bret Easton Ellis dédie ce livre « Pour personne ». Naturellement puisque ce génial roman est dicté par l’amour de la littérature. Allez, barmaid, encore une vodka pamplemousse. Avec très peu de pamplemousse.

Bret Easton Ellis, Les Éclats, Robert Laffont, 616 pages

Les Éclats

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« Un village français »: chef-d’œuvre presque jusqu’au bout…

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Audrey Fleurot et Robin Renucci © ROSSI/FTV

À peine ai-je écrit ce titre que je le regrette, comme si la moindre réserve pour cette exceptionnelle série qu’a été « Un village français » était choquante…


Alors qu’à la réflexion, la septième et dernière saison, surprenante, infiniment sombre, apparemment déconnectée des précédentes, est cependant d’une implacable logique par rapport à la psychologie des personnages principaux ; la déception qu’elle peut immédiatement susciter est vite battue en brèche et corrigée.

J’ai eu du retard, je le concède. Pourtant, souvent, j’ai entendu des amis, des parents, des connaissances, me vanter cette série française, mais je nourrissais un léger doute sur la capacité de nos scénaristes à réussir la chronique d’une sous-préfecture sous l’occupation. Les premiers épisodes ont été tournés à l’automne 2008 et le dernier des 72 épisodes a été diffusé le 30 novembre 2017.

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Quand en février-mars, je me suis enfin décidé à regarder « Un village français », je suis tombé délicieusement sous le joug d’une véritable addiction. J’étais la proie d’une nécessité intérieure qui m’interdisait de brûler les étapes et m’imposait au contraire de parvenir à bride abattue jusqu’à la fin.

Une empathie fictionnelle

Les scénaristes et dialoguistes sont exceptionnels. Frédéric Krivine, auteur principal et directeur d’écriture, ayant eu le rôle moteur. Je n’aurais jamais pu imaginer que, sur une période aussi trouble, aussi tragique, aussi contrastée dans les comportements humains et professionnels, si diverse dans la gamme allant des héros aux salauds en passant par la passivité, l’attente ou l’espérance des citoyens ordinaires, une telle intelligence puisse se déployer, avec une profondeur et une empathie fictionnelles donnant leur dû à chaque protagoniste, leur vérité et leur sincérité à chaque personnage.

Audrey Fleurot © Etienne Chognard

Résistants, collaborateurs, miliciens, maires, chefs d’entreprise, communistes, fascistes, représentants de l’État, tous sont mis sur le devant de la scène quotidienne et à la fois historique au fil des saisons, avec leurs évolutions, mêlant admirablement leur destin singulier à celui de la France occupée puis se libérant, avec l’infinité des grandeurs et des petitesses, des lâchetés, des prudences, des revirements, des trahisons et des héroïsmes, charriés dans cette sous-préfecture du Jura, le pays en réduction.

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La parfaite intégrité du récit est admirable, au point que personne n’est univoque, que des parcours personnels commençant dans le pire se terminent avec courage et émotion face à la mort, qu’elle soit odieusement imposée, subie à la suite d’une justice expéditive ou magnifiquement assumée. Ou l’inverse. Chacun, d’une certaine manière, dans cette histoire collective de fureur, de violence, d’arbitrages constants à opérer, de terrifiants choix à valider ou non, bénéficie de la formidable honnêteté des dialoguistes. Jamais ils ne s’abandonnent à la facilité, ils offrent à chacun une argumentation, une défense, des convictions, des raisons aux antipodes du « tout d’une pièce », n’hésitant pas à faire parler les pires, le nazi cynique et violent, le policier sans scrupules mais amoureux d’une juive, le collabo frénétique et arriviste, sur un mode qui n’en fait pas des caricatures.

Finesse et pudeur

Les miliciens ne sont pas flattés, mais décrits dans leur diversité. Comme les résistants. Les communistes sont à la fois honorés, avec un intègre et héroïque militant fusillé, et montrés sous un jour déplaisant quand le parti justifie tout et que la fin légitime les moyens les plus honteux. Le maire, longtemps, de cette sous-préfecture, Daniel Larcher (joué par Robin Renucci, formidable comme tous les acteurs de la série), personnage central, est superbement présenté : médecin dévoué, élu écartelé, époux patient, humain ayant tenté tout au long de faire le moins de mal possible.

© ANGELA ROSSI / TETRAMEDIA / FTV

Face à des résistantes courageuses, dont une qui est la fierté des hommes qui l’accompagnent et lui obéissent, deux autres femmes seront follement amoureuses d’un ennemi, l’une du chef de la police allemande et l’autre d’un jeune soldat doux et musicien dont le souvenir ne s’effacera jamais en elle.

Cette prodigieuse intelligence qui irrigue tous les épisodes n’est absolument pas contradictoire avec la finesse et la pudeur, qui ne sont elles-mêmes pas contradictoires avec la terreur que l’on éprouve devant la chasse aux juifs du village, avec des allusions à Drancy et à Birkenau…

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Cette série est un antidote exemplaire à tous les simplismes rétrospectifs et à tous les audacieux en chambre.

Je conçois qu’il y a quelque chose de naïf à découvrir ainsi si tardivement une série dont on a tellement parlé à l’époque. Mais peu importe. Je pourrais continuer ainsi à justifier mon enthousiasme qui est d’autant plus intense que je n’ai jamais été conduit à le dilapider en général pour les fictions françaises.

Je ne souhaite pas narrer dans le détail le fil de ces séquences ayant empli ces 72 épisodes, ne voulant pas les déflorer mais je voudrais tout de même rendre hommage à cette humanité implacable, sombre ou glorieuse, étriquée ou épique, courageuse, exaltée ou responsable, ordinaire ou engagée, qui m’a accompagné durant des semaines et que j’ai suivie pas à pas.

Daniel, Marcel, Suzanne, Jean, Hortense, Heinrich, Kurt, Antoine, Marie, Anselme, Lucienne, Jules, Raymond, Gustave, Edmond, Henri, Jeannine, Marguerite… et quelques autres… Je ne vous oublierai pas.

En replay sur Salto.

La gauche totalitaire

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Des pompiers contrôlant les restes d'une poubelle en feu à Paris, le 24 mars 2023 © Thomas Padilla/AP/SIPA

À y regarder de près, ces manifestations n’ont presque rien à voir, désormais, avec la réforme des retraites: elles ne sont plus que des actions contre – émaillées d’une brutalité de «fachos». Analyse.


« Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses », écrivait La Rochefoucauld. Qu’eût-il pensé des manifestations actuelles, où la folie générale, inoculée par une extrême-gauche qui fait penser, au mieux, à la Commune de Paris de 1789, au pire, au fascisme italien – mais l’un et l’autre ont peut-être moins d’antinomie qu’on ne l’admet communément –, semble s’être emparée de l’esprit de beaucoup de contestataires ?

À voir, depuis maintenant plusieurs jours et presque chaque soir, les images apocalyptiques des rues de Paris, où, entre deux monceaux d’ordures, des militants radicalisés agressent des policiers cependant que leurs amis casseurs s’en prennent gratuitement au mobilier urbain, on se dit qu’il est loin le temps de la Manif Pour Tous, où près d’un million de personnes défilaient pacifiquement dans la capitale pour faire entendre leurs voix à un président dur d’oreille. L’opposition qui a l’esprit démocratique, celle qui n’est pas totalitaire, celle qui réfléchit parce qu’elle a lu des livres, et qui se veut force de propositions, est devenue marginale: elle a été remplacée par cet extrémisme de comptoir que l’on retrouve d’habitude aux marges, porté par des individus violents à la pensée violente, qui, par frustration d’enfant gâté à qui l’on n’a jamais rien refusé, ne rêvent que de la dictature du parti unique. Loin de vouloir débattre et discuter – ignorants –, ils préfèrent tout détruire pour tout obtenir.

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« Lorsque notre haine est trop vive, écrivait encore La Rochefoucauld dans ses Maximes, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. » L’extrême-gauche qui inspire les manifestations en cours, et n’agit que par haine, ferait presque passer le président de la République pour un garant de l’ordre, sage et modéré – alors même que les chiffres de la délinquance et de la criminalité pour l’année 2022 sont ceux d’un pays en guerre civile.

La violence est l’échec du langage

À y regarder de près, ces manifestations n’ont presque rien à voir, désormais, avec la réforme des retraites : elles ne sont plus que des actions contre –émaillées d’une brutalité de fachos, de cette brutalité vulgaire qui, sans nuances, menace de mort tous ceux dont la pensée diffère, de cette brutalité malsaine et indigne, qui ne s’en prend plus aux idées, mais aux individus. Honte aux députés de la France Insoumise qui se livrent à toutes les outrances verbales et physiques, qui se moquent des permanences dégradées des élus Républicains, ou qui justifient les coupures d’électricité ciblées contre des locaux des représentants de la nation ! Qu’eussent-ils pensé, si ces mêmes actions avaient été menées par des groupuscules d’extrême-droite ? – exactement ce qu’il faut en penser, n’en doutons pas : que ce sont des méthodes de fascistes.

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Cette gauche qui se dit populaire, pleine d’accointances avec les mouvements antifas, et qui a quelque chose de totalitaire, a toujours existé : c’est déjà en 1789 la Commune de Paris, scellée par le sang des décapitations du 14 juillet, cet organe monstrueux où siègent les grands démocrates Marat et Robespierre, dévoué à la sans-culotterie la plus violente, et qui sera à l’origine non seulement du Tribunal révolutionnaire, mais encore de toutes les grandes journées insurrectionnelles, pour ne pas dire criminelles – le 10 août 1792, les massacres de Septembre, ou l’arrestation honteuse des députés Girondins (31 mai – 2 juin 1793). Faire taire l’opposition est moins pénible que d’avoir à l’écouter : la violence est l’échec du langage – c’est bien pourquoi l’extrême-gauche actuelle, prétendument républicaine, est aussi celle qui célèbre bien plus volontiers l’histoire des communes que celle des assemblées.

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Cette gauche-là, celle héritée de Marat, de Robespierre et de Danton, n’a pas peur du sang : et elle n’aime pas tellement l’opposition. C’est qu’elle a la « Raison » pour elle : et qui va contre la « Raison » conspire, à ses yeux paranoïaques, contre le Beau, le Vrai, le Bien – et mérite par conséquent la guillotine. Cette gauche-là, aujourd’hui, c’est celle qui s’en prend verbalement et physiquement à une police qui, loin d’être « SS » comme elle le crie sans relâche et sans recul depuis 1968, est au contraire pieds et poings liés à force d’être victime de sa propre hiérarchie dès qu’elle procède à la moindre arrestation violente – mais c’est un pléonasme ! ; c’est celle qui profite des cortèges de manifestants pour lyncher des coupables, et tout détruire, quand elle ne tague pas des injures sur les monuments publics, par un reste de haine un peu vaine, de cette haine de désœuvré qui n’a que des rancœurs, parce qu’elle n’a pas d’esprit ; c’est celle qui brise les vitrines des restaurants où les candidats républicains – ne leur en déplaisent –, qui ne pensent pas comme eux, s’arrêtent pour déjeuner pendant une campagne présidentielle ; c’est celle qui commet allègrement des violences contre les partis dits d’extrême-droite, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher les meetings, et briser la parole – agressions de militants, chantages, menaces, intimidations, comme au rassemblement de Villepinte lors de la dernière campagne, où c’est pourtant le candidat Zemmour qui est passé, dans le cirque médiatique, pour un agitateur de violences ! En bref, cette gauche-là, c’est celle qui déploie un véritable arsenal d’idéologie totalitaire pour mener son combat politique.

Une dernière citation du moraliste, pour conclure : « le ridicule déshonore plus que le déshonneur ». À force de se ridiculiser en chantant de concert avec les factieux, la gauche française se déshonore – elle qui ne plaçait déjà pas bien haut le sens de l’honneur. Sa haine des prétendus fascistes, qui n’existent que dans l’histoire et dans son imagination, est bien basse, et tient du désir mimétique : car n’est-elle pas, de plus en plus, en concurrence avec les idéologies totalitaires ? Chacun jugera.

Centre de formatage

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Rentrée des classes dans une école élémentaire de Bordeaux, 1er septembre 2022 © Ugo Amez/SIPA

L’école n’est plus un temple clos dédié à l’instruction. C’est même tout l’inverse. Ouverte aux quatre vents de la propagande woke, islamique, immigrationniste et pédagogiste, elle se contente de formater les cervelles des futurs citoyens. On peut résister, mais ce n’est pas simple.


Ministère de la Rééducation nationale. C’est ainsi qu’on devrait baptiser désormais l’institution chargée des jeunes esprits. Le glissement de l’Instruction publique à l’Éducation nationale était déjà suspect : instruire ne suffirait pas, il faudrait donc éduquer – tâche normalement dévolue aux parents. On peut considérer bien sûr qu’une instruction solide fait partie de toute éducation digne de ce nom, mais l’éducation déborde ce cadre de l’instruction dans la mesure où elle suppose des choix, des orientations. Toutes les familles n’éduquent pas de la même façon et ne transmettent pas les mêmes principes et valeurs. Que les écoles se mêlent d’éducation semble contrevenir à l’objectivité que garantit globalement la stricte transmission du savoir. Cette mission première n’échappe pas, évidemment, à la définition de priorités dans les programmes – qu’est-ce qui mérite d’être enseigné ? – ni à la possible partialité de tel ou tel professeur dans son approche, mais enfin, sur le papier, instruire devrait prémunir contre la tentation éducative.

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Qu’en est-il aujourd’hui des finalités de l’école ? Il semble bien que l’instruction soit oubliée au profit de la seule éducation, entendue comme un dressage idéologique depuis les plus petites classes. Qui oserait prétendre que les savoirs sont encore transmis, au vu du massacre de la langue perpétré par la plupart des élèves, de la méconnaissance quasi totale de l’histoire de leur propre pays, de leur inaptitude dans les opérations mathématiques les plus simples et le calcul mental ? La priorité n’est plus là, même si les programmes peuvent faire illusion : en ce qui concerne les lettres, l’étude des textes demeure, mais comment pénétrer les subtilités d’une langue littéraire lorsqu’on est incapable d’identifier un subjonctif ou de distinguer entre futur et conditionnel ? L’exercice de la dissertation perdure, mais comment développer une pensée quand on ne maîtrise ni le lexique ni la syntaxe ? On continue de faire croire que les exigences sont là alors même que le niveau général les rend de facto hors de portée.

Inclusion plutôt que révision

On sacrifie l’instruction depuis des décennies, et peu de gens, hormis quelques naïfs, y compris parmi les enseignants, sont dupes de ce qu’est devenue l’école : une sphère soumise à l’idéologie, c’est-à-dire à la doxa autoproclamée progressiste des élites politiques et médiatiques, bien loin de sa vocation première de transmission du savoir. S’il y a pourtant un lieu qui doit résister à l’air du temps, c’est bien l’école : on devrait n’y entrer qu’en se déchargeant d’un présent parasitaire et cesser dès le seuil de la classe d’être un individu pour devenir un élève. C’est même précisément ce délestage qui laissera le champ libre à la formation d’une culture et d’une pensée, seule condition d’un réel accès au monde et à soi-même. Les élèves subissent un matraquage permanent et entendent plus souvent parler de parité entre hommes et femmes, de gestes éco-responsables et d’antiracisme que de l’accord du participe passé. L’idéologie n’avance même pas masquée, l’orientation « morale et civique » est clairement affichée dans des cours dédiés, qui amènent les élèves à faire des recherches et à intervenir oralement sur ces sujets de société ; ce qui est beaucoup plus insidieux, c’est que cette même idéologie – paritaire, diversitaire, antiraciste et climatique, pour faire bref – infuse un peu partout. On la retrouve dans les manuels de littérature où on insiste sur les femmes écrivains (oups, écrivaines) et le peu de place que les hommes leur ont laissé, dans la sélection des œuvres en classe de Première, où l’on impose des textes parfois médiocres, mais écrits par des femmes (Colette est légitime ici, c’est une belle plume, mais que vient faire dans le programme 2024 la poésie bas de gamme de la Québécoise Hélène Dorion ?). Les livres d’anglais ne sont pas en reste : plutôt que de proposer de grands textes du patrimoine, ils font la part belle à une vision de l’actualité sans nuance. En histoire, on pointe le passé peu glorieux d’une France principalement réduite à ses pages esclavagistes ou colonialistes, et on inculque l’idée que le pays, de toute éternité, est une terre d’immigration enrichie par la diversité. Ben voyons. Les sciences dures échappent plus facilement à l’emprise idéologique, par la nature même des contenus, mais on a déjà vu l’enseignement mathématique contesté outre-Atlantique comme étant l’expression d’une suprématie blanche…

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Certains professeurs sont parfaitement en phase avec ces orientations et cette absence de neutralité ; leur discours sur la France, le sort qu’elle réserve aux femmes, les discriminations qu’elle érige en système, ferait passer l’Afghanistan pour un pays où il fait bon vivre. Un collègue professeur d’histoire a soutenu devant une classe que le racisme anti-blanc n’existe pas, puisque dans sa logique, seul le « racisé » peut être une victime. Il faut baigner dans l’idéologie pour à ce point ne pas voir le réel.

La mort du pluralisme

Un petit tour au CDI de mon lycée (les bibliothèques sont devenues depuis la mort de la littérature des centres de documentation et d’information) me semble édifiant : on a le sentiment de pénétrer dans l’antre du wokisme, tant sont nombreux les ouvrages exposés sur des présentoirs qui, essais, romans ou bandes dessinées, prônent la théorie du genre et la fluidité sexuelle, ou encore un féminisme de combat qui prétend déconstruire un patriarcat largement fantasmé. Les classiques, il faut aller les chercher sur des rayons où ils croupissent à l’abri des regards. On voit où sont les priorités. Sur le mur consacré aux périodiques, on trouve des journaux et magazines à l’orientation univoque. Libé, L’Obs, Télérama, Le Monde figurent en bonne place. Aucune publication suspecte et nauséabonde dans cette officine de propagande. La gauche parle à la gauche, et les vaches progressistes sont bien gardées. C’est le pluralisme tel qu’il est vu par France Inter ou Rima Abdul-Malak. On ne prend pas le risque de laisser s’insinuer dans les esprits le germe d’une vision discordante. Le camp du Bien les prend en charge sans possibilité de déviance, parce qu’il croit incarner la seule vérité admissible.

La propagande est partout. En témoigne cet épisode en début d’année scolaire : lors de la remise des manuels aux élèves, il m’ a été demandé de leur distribuer une plaquette sur le consentement intitulée « Violentomètre », censée permettre aux garçons d’évaluer sur une échelle graduée, du compliment à la torgnole, la nature potentiellement problématique de leur comportement avec les filles, et aux filles de ne pas tout accepter des garçons. Sous-texte : seuls les hommes sont violents ou pervers. Cette plaquette, déjà aperçue un jour dans la rue sur un stand militant, est conjointement financée par la Ville de Paris, la région Auvergne-Rhône-Alpes, des associations subventionnées comme En avant toute(s) ou Solidarité Femmes, autrement dit par nos impôts. J’ai refusé de distribuer la chose, je ne m’appelle pas Caroline de Haas.

Élevage intensif d’une génération islamo-bobo-gaucho

Comment les élèves reçoivent-ils un tel matraquage ? Les miens, pour la plupart issus de la classe moyenne et de la périphérie urbaine, résistent un peu au formatage ; ils me paraissent moins contaminés que les enfants bobos du centre-ville, soucieux de paraître ouverts et cools jusque dans l’affichage de leurs convictions. Mes élèves ont, me semble-t-il, une certaine conscience de la manipulation dont ils sont l’objet, mais cette école les a justement privés des moyens intellectuels qui leur permettraient de verbaliser et de formaliser leurs doutes et le début d’une résistance ; ils sont pour la plupart résignés, ils subissent. Malgré tout, la propagande laisse des traces. Quelques exemples récents : alors que je rappelle que les fondements de notre civilisation sont gréco-romains et chrétiens, que nous devons nos façons d’être et de penser à ces trois cultures, un élève rajoute « aux Arabes aussi ». Je lui explique qu’il y a toujours eu des interactions entre civilisations, surtout par le commerce et la conquête, mais que l’essence de la culture européenne n’est ni arabe ni islamique (malgré l’expérience Al-Andalus sur le sol espagnol). Son intervention est le signe d’un catéchisme bien appris, révisionniste et relativiste, qui amène à considérer l’immigration musulmane en Europe comme allant de soi. Un autre jour, je demande à mes élèves quels sont les principaux combats de Victor Hugo, j’ai massivement droit à la « lutte-contre-le-racisme-et-la-xénophobie ». Bah oui, comme ils ont vaguement conscience qu’il est du côté des gentils, il a bien dû dénoncer les discriminations, et au diable les anachronismes. En classe de Première, dans un devoir sur le théâtre au XVIIème siècle, je découvre que le respect des bienséances impose de ne tenir aucun propos haineux ou incitant à la haine (sic). La soupe antiraciste actuelle a été tellement ingérée qu’elle est recrachée à tout propos.

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La nomination de Pap Ndiaye à la tête du ministère s’inscrit dans la ligne de ce que Bock-Côté appelle justement « le parti diversitaire », dont les obsessions dévoient le sens de l’institution scolaire : il est avant tout soucieux, malgré quelques molles déclarations sur les apprentissages fondamentaux, de promouvoir dans les programmes la lutte contre le racisme, poursuivant en cela le profond travail d’ignorance et de décérébrage dont l’école – ô paradoxe – est devenue le centre.

L’instruction n’est plus le cœur du réacteur. Et si l’on ajoute à l’emprise progressiste, qui remplace l’apprentissage par le formatage, les délires pédagogistes instituant l’élève en architecte de son propre « savoir », la mainmise de l’informatique, dont l’extension ludo-éducative supprime jusqu’à l’idée d’effort et de concentration, ainsi que l’idéologie islamiste qui conteste certains contenus d’enseignement, on se dit que la figure du professeur et la transmission sont décidément mal barrées.