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Au service de « Ta Majesté »

25 épisodes qui constituent un traité de philosophie à l’usage des mauvais coucheurs.

Au service de « Ta Majesté »
Tony Curtis et Roger Moore, principaux acteurs du feuilleton "Amicalement Vôtre"./UNIVERSAL PHOTO/SIPA/ 00517368_000004

Le meilleur remède contre le wokisme ambiant s’appelle Amicalement vôtre.


Ils n’ont pas réussi à l’interdire. C’est une question d’années, voire de mois. Croyez-moi, ces gens-là combattront le moindre espace de liberté. Ils nettoieront à sec la moindre rigole d’insouciance badine. Ils veulent tuer « nos plus belles années » à coups de sit-ins sauvages et d’outrances verbales. Ils voient des machistes suprémacistes un peu partout, d’affreux virilistes à la piscine du « Palm Beach », des prédateurs carbonés sur l’autoroute des vacances et des viandards au « room service ». Ils ne supportent pas cette décontraction azuréenne assumée, cette déconne débonnaire et ce cortège de dépenses forcément somptuaires qui furent longtemps la marque des civilisations les plus avancées. La farce les dépasse, la fesse les oppresse, l’humour les agresse. Ils voudront bientôt nous faire ravaler jusqu’à nos menus plaisirs télévisuels. Ils traqueront et judiciariseront nos programmes préférés comme ils épurent déjà nos bibliothèques.

Vous pensez, deux grands dadais aux répliques boulevardières portant chemises à jabot et fréquentant les bars des palaces, draguant ouvertement et ne prenant rien au sérieux, sont considérés aujourd’hui comme de dangereux idéologues. Des activistes d’un art de vivre décadent à bannir ! Á jeter dans les fosses de l’Histoire ! Comment les jeunes générations pourraient-elles se reconnaître dans des hommes aussi puérils et superficiels ? Á trop les fréquenter, elles pourraient même avoir envie de leur ressembler. Ces faux vertueux n’aiment ni les playboys d’opérette, ni les voitures de sport, encore moins la prolifération du bikini sur les plages de France. Ils ont peur des cocktails alcoolisés, des peaux qui se collent au contact du sable chaud, des blagues sous la ceinture et de ce dilettantisme souverain que l’on devrait enseigner dans les écoles de la haute fonction publique. Nos comptes seraient mieux gérés et nos dirigeants auraient meilleure allure. Ces puritains-là sont plus sérieux que nos anciens calotins. La honte doit désormais changer de camp. Comment y parvenir ? Comment refluer ce mouvement qui ne comprend rien au second degré et à la beauté du vagabondage amoureux. Une solution existe : revoir les vingt-quatre épisodes de la série Amicalement vôtre. Revenir à la source du mâle. Entrons chèr-e-s ami-e-s en résistance et prenons ces vingt-quatre feuilletons comme un traité de philosophie à l’usage des mauvais coucheurs. Un remède contre les temps sombres qui s’annoncent. Un bras d’honneur à tous les rigoristes verbeux qui encombrent les écrans. Je ne connais pas vadémécum plus limpide et inspirant que Danny Wilde (Tony Curtis) et Lord Brett Sinclair (Roger Moore) se chamaillant sur la composition du « Créole crème ». Faut-il y adjoindre une ou deux olives ? Mystère. Les mixologues n’ont pas tranché la question.

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Avec ces deux-là, le cabotinage entre Cannes et Brighton était la règle, la distance avec la réalité prenait une forme d’élévation spirituelle. Ils furent essentiels à notre éducation. Je dois admettre qu’ils surclassaient mes professeurs d’alors dans de nombreux domaines, notamment le choix des vins, le port de la chemise en soie sauvage ou l’emphase comique. Le fait qu’ils roulent en Dino 246 GT et Aston Martin DBS les rendaient encore plus crédibles à mes yeux. Chacun, ses faiblesses. Leur humanisme dénué de toute prétention nous a permis d’aborder les années 1980 avec des valeurs fortes et le sens des priorités. Grâce à leur travail de sape, nous avons été insensibles aux discours victimaires, aux injonctions alimentaires et aux crises identitaires.  Le générique orchestré par John Barry devrait suffire à calmer toutes les polémiques et à convaincre les plus réticents d’entre vous. Sa puissance évocatrice est un bain de jouvence dont l’onde nostalgique n’a pas fini de nous bercer. Au début des années 1970, juste avant les crises pétrolières et la chasse au gaspi, on savait vivre et on savait surtout rire. L’humour était un bien largement partagé dans toutes les couches de la société. On ne partait pas en guerre au premier string ficelle aperçu et on ne s’offusquait pas d’une accélération vigoureuse mais néanmoins mélodieuse sur une route de l’arrière-pays niçois. Les téléspectateurs s’amusaient des joutes oratoires (upgradées par les deux génies du doublage qu’étaient Michel Roux et Claude Bertrand) et des codes esthétiques en vigueur. Le laid n’avait pas sa place dans cette série. Toutes les situations prêtaient à la dérision. Dès le premier épisode, le juge Fulton avait reproché à Brett Sinclair de parler neuf langues qui ne lui servaient seulement qu’à commander à boire au restaurant. Et quand Danny descendit de l’avion, il lança, s’adressant aux jolies hôtesses de l’air, cette formule mémorable : « N’abusez pas trop de votre physique ! ». On ne criait pas à la phallocratie triomphante mais à la répartie brillante. Question d’époque ! 

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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