Selon le journaliste et essayiste Éric Revel, le bilan économique du « Mozart de la Finance » est une suite de fiascos et de renoncements.
Causeur. Les (rares) défenseurs d’Emmanuel Macron soulignent qu’il a abrogé l’ISF, instauré la « flat tax », attiré des investisseurs étrangers, relancé le nucléaire et initié le plan de réindustrialisation « France 2030 », doté de 54 milliards d’euros sur cinq ans. Ce n’est pas rien !
Éric Revel. Emmanuel Macron a fait tout et son contraire ! Avec le nouveau budget, une forme d’impôt sur la fortune risque de voir le jour. La relance du nucléaire vient après la décision, au début du premier quinquennat, de fermer une dizaine de réacteurs au profit de l’énergie renouvelable. Et je pourrais multiplier les exemples d’erreurs engendrées par ses zigzags politiques. Il avait promis un chômage structurel de 5 % à la fin de ses mandats, le chômage est reparti à la hausse et dépasse aujourd’hui 7 % de la population active. La réindustrialisation est un leurre. La contribution de l’industrie à notre PIB national est inférieure en proportion à celle de la Grèce ! Sans parler de l’endettement du pays : un milliard par jour ouvré depuis le début de son premier quinquennat, comme le dit François Fillon. Un désastre !
Le président est-il encore populaire parmi les grands patrons ?
Macron a été choyé, poussé, encensé par le patronat qui voyait en lui le père de la « start-up nation ». Macron avait juré de réformer la dépense publique et de réaliser 60 milliards d’économies budgétaires par an. Les grands capitaines d’industrie l’ont soutenu à travers leurs médias et il les a plantés : le pays a créé près de 200 000 postes de fonctionnaires. L’économie française est au bord de la récession. Les patrons français ne cachent plus leur agacement en privé. Ils essaient d’y voir clair pour 2027. Sans enthousiasme.
Emmanuel Macron est-il responsable de la totémisation de la réduction du temps de travail en France ? Ne devrait-on pas plutôt désespérer de nos compatriotes ?
Les 35 heures sont une invention socialiste, comme la retraite à 60 ans. Nos dépenses sociales sont hors de contrôle et le mur de la dette se rapproche : sans efforts, le pire est devant nous. Macron a tenté d’acheter ce qu’il reste de paix sociale en signant à tour de bras des chèques dont les Français, c’est vrai, sont si friands. L’argent magique n’existe pas. Les Français doivent se réveiller : notre modèle social est infinançable !
Malgré un double quinquennat marqué par la dérive budgétaire, le déclin démographique, le creusement des déficits commerciaux et les fermetures d’usines, l’État continue de se financer sans problèmes sur les marchés financiers. Comment cela s’explique-t-il ?
Sans problème, dites-vous ? Les taux d’intérêt auxquels Bercy emprunte sont de plus en plus élevés. Notre situation est masquée par les difficultés économiques allemandes qui permettent à l’écart de taux d’emprunt entre les deux pays de ne pas trop s’aggraver. Mais dans deux ou trois ans le service de notre dette atteindra 100 milliards d’euros ! Bien plus que le budget de l’Éducation nationale. C’est un autre fiasco financier du « Mozart de la finance ».
Le successeur d’Emmanuel Macron ne sera-t-il pas obligé de se conformer aux attentes de Bruxelles ?
Les candidats qui se bousculent sur la ligne de départ ne semblent pas avoir conscience des difficultés qui attendent le « malheureux » élu. Il faudra renégocier notre contribution à Bruxelles et réorienter cette Europe vers plus de souveraineté nationale et moins de fédéralisme. L’Europe est un marché, mais ce n’est pas une puissance. Si elle ne se ressaisit pas, elle sera effacée de l’Histoire.
Des séances de cinéma gay prévues le mardi 13 janvier et le mardi 27 janvier ont été annulées. A la Cité Audacieuse, il semble qu’on veut mettre des batons dans les roues à quiconque aurait par ailleurs un avis divergent sur la théorie du genre…
Chère Anne-Cécile Mailfert,
Des militants gays et lesbiennes avaient obtenu la possibilité d’organiser un ciné-club convivial, avec des films gays et lesbiens à la Cité audacieuse, un lieu parisien financé par le public pour le public.
Le premier film surprise prévu était « The Incredible Adventures of Two Girls in Love » (ou « L’incroyable aventure de deux filles amoureuses »), un film grand public des années 90, qui ne coûtait pas grand-chose en termes de droits d’auteur. L’objectif du ciné-club est de projeter des films grand public gays et lesbiens, souvent hollywoodiens (qui coûtent moins cher que des films d’auteurs en termes de copyright, etc.) et de faire financer ces projections par des cagnottes ou des dons.
Au dernier moment, une des responsables de cet endroit a décidé de sa propre initiative, d’annuler l’événement parce que l’un des militants gays était connu comme étant critique de la transition de genre des mineurs et allié gay des féministes critiques du genre. Ce militant ne cache pas ses opinions, y compris sur ses réseaux sociaux.
Mais l’événement ne parlait pas de cela. Ce n’était pas le sujet du ciné-club : le sujet était de voir des films funs, conviviaux, sur le désir homosexuel, sur des gens de même sexe qui s’aiment.
Nous n’avons même pas été autorisés à accueillir des gens qui viendraient sans savoir que l’événement était annulé et certaines personnes sont venues et ont trouvé porte close.
Ceci révèle comment les féministes, les gays, et les lesbiennes, sont sommés d’embrasser tout ce qui est « identité de genre », ce qui renvoie certains d’entre nous à une sorte de rééducation homophobe, voire une thérapie de conversion, sous peine de mort sociale.
Nous, gays et lesbiennes, ne sommes plus des citoyens qui ont le droit de partager des espaces où parler de ce que nous vivons. Nous sommes littéralement effacés par l’identité de genre car tout désaccord vaut bannissement des espaces LGBTQIAP+ (dans la vie réelle et virtuelle) et interdiction d’en créer d’autres. C’est encore plus problématique pour les lesbiennes que pour les gays. En effet, la plupart des soirées lesbiennes sont dites “FLINTA”. “FLINTA” est un acronyme signifiant « Femmes, Lesbiennes, Intersexes, Non-binaires, Trans, et Autres ». Or, les personnes intersexes n’ont aucun rapport avec la transidentité et sont juste instrumentalisées.
Quant au T pour « Trans », rappelons qu’il n’y a ni condition, ni démarche médicale, ni condition vestimentaire pour définir ce “T”. La seule condition pour être une “femme trans” est d’être né « assigné homme à la naissance » pour reprendre leur terminologie. Cela est d’autant plus problématique que les féministes adoptant le dogme de l’identité de genre défendaient autrefois les droits de femmes fondés sur le sexe. Ce que nous revendiquons.
La salariée qui a décidé d’annuler l’événement a bien dit par téléphone qu’elle ne voulait pas se retrouver dans des débats clivants, alors même que nous étions prêts à ne pas évoquer la question dite du « genre ».
Rappelons que la Cité audacieuse est financée par des dons et des subventions publiques. Imagine-t-on cette attitude sur des sujets comme le combat des Iraniennes ou des Afghanes ? Les donateurs, et surtout donatrices privées, devraient être informés de l’utilisation de leurs dons. Vos donateurs et donatrices s’opposeraient-elles à la projection d’un film qui raconte l’histoire de deux jeunes filles amoureuses ?
Nous pensons que la pluralité des lieux comme la Cité audacieuse devrait être une règle d’or. Si rien n’est fait, nous ne serons pas les derniers, et ces attaques au débat démocratique finiront forcément par être instrumentalisées par des forces obscurantistes.
L’Occident a vu surgir ces dernières décennies une faune improbable composée d’êtres hybrides issus de croisements incertains résultant d’expériences idéologiques débridées. L’Europe compte sur son sol les spécimens les plus représentatifs de cette mutation.
Plusieurs espèces sont apparues en France, qui vivent principalement dans les aires médiatiques, universitaires ou artistiques. Bruno Lafourcade, écrivain et zoologiste à ses moments perdus, consacre son dernier ouvrage à la classification et à la description de ces nouvelles créatures tout à la fois fragiles et disgracieuses, empotées et envahissantes, arriérées, vaniteuses et désarmantes. Pour les désigner et dépeindre le plus précisément possible leurs mœurs et leurs manières de se reproduire et d’envahir l’espace public, l’auteur a inventé de nouveaux noms caractérisant l’espèce primitive et les sous-espèces auxquelles elles appartiennent. Ainsi, le titre de son remarquable bestiaire, LesHyaines, comporte-t-il un néologisme mêlant les mots haine et hyène. Un chapitre est par ailleurs consacré aux indigénisses, un autre aux rhinocérats, un autre encore aux rastaqueers, etc. Ces créatures monstrueuses existent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la télévision publique, d’écouter France Inter, de lire les pages culturelles de Télérama, de compulser les œuvres de Virginie Despentes, d’Annie Ernaux ou de Mona Chollet, de visiter certains hauts lieux de l’art contemporain ou d’avoir vu la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, par exemple. Ces hideux personnages présentant de nombreuses tares prêtant à sourire, Bruno Lafourcade ne pouvait manquer de les relever et, usant de tout son art, d’ajouter son grain de sel et quelques piments littéraires déclenchant régulièrement chez le lecteur des éclats de rire revigorants. LesHyaines sont par conséquent un ouvrage zoologique mais également thérapeutique, voire même prophylactique, absolument indispensable au moment où débute une année qui n’annonce rien de bon, et en tout cas pas l’extinction rapide de ces engeances post-humaines.
Sans jamais se départir d’une ironie cinglante et salutaire, Lafourcade dépeint méticuleusement ces êtres difformes, fruits de copulations idéologiques consanguines. Entre autres choses, il excelle dans l’art de parodier leur idiolecte, une langue dépourvue de charme et souvent de sens, pauvre en vocabulaire, à la syntaxe délabrée, dérivée du globish, du rap, de l’arabe, de la novlangue woke ou de la prose indigente des stars de l’après littérature. Toutefois, suivant les recommandations de Philippe Muray qui considérait que « ce que l’époque dit d’elle-même à chaque instant est indicible autrement que dans sa langue » et préconisait par conséquent de « la laisser en parler, de lui ouvrir sans cesse des guillemets, dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait », Lafourcade cite également, sans en changer un mot, les gargouillis et les gribouillages des plus éminents représentants des différentes espèces analysées. L’alternance est redoutable ; il arrive qu’on ne sache plus si l’on a affaire à un pastiche ou non. Au début du chapitre intitulé L’âme bâtée, en revanche, aucun doute n’est possible : « On dirait que le monde se bat pour qu’il n’y ait plus aucun cœur. C’est peut-être ce que j’ai voulu faire en écrivant : sauver une noisette, un sourire, une feuille d’arbre. En fait : sauver le monde. » Rien ne peut surpasser cette inimitable fadaise, cette incomparable niaiserie, cette purge bobinesque qui fait se pâmer d’admiration tout le petit monde de la rue de Valois et ses satellites culculturels. Cette prose énurétique fut pissotée par celui que d’aucuns appelèrent le barde creusotin et derrière lequel on aura reconnu feu le bedeau Christian Bobin. Malicieux, Bruno Lafourcade feint de rendre hommage à cette miction littéraire et à son auteur. Confronté à un supposé cousin imperméable à la pompe bobinienne, il défend bec et ongles « le meilleur d’entre nous », celui qui n’écrivait pas que des « choses jolies » mais disait aussi:« J’aime profondément les gens ». Lafourcade étrille en revanche sans détour « la princesse des huées glissant sur les gouffres amers », l’albatroce Christiane Taubira, alias Mémé Césaire – quelques lignes extraites des parpaings littéraires de cette dernière confirmeront ce que nous savions déjà : plus proche du pélican que de l’aigle, l’albatroce guyanaise ne connaît de cimes que celles du clapotis des marécages médiatiques et des bourbiers politiques. En un mot, ça ne vole pas haut !
Trois chapitres ravageurs sont consacrés aux cultueuses de toutes sortes:les âmes artistiques et néo-rurales qui massacrent les villages à coups de « spectacles vivants » censés valoriser la « mixité intergénérationnelle » ; ou Nolwenne, la directrice asexuelle de la polythèque de Gonade-les-Bruyères, et Alain.e, son assistante polythécaire transitionnelle ; ou les libraires militantes et incultes qui tentent de vous refourguer de « belles lectures », entre autres un recueil de nouvelles gélifiées au profit des Restos du cœur, mais peinent à retrouver les livres que vous avez commandés, surtout si les auteurs de ces livres s’appellent Patrice Jean ou… Bruno Lafourcade.
Indignés professionnels
Quelques savoureux chapitres règlent son sort au saltimbank, ce « riche improductif qui joue au miséreux, à l’acteur et à l’indigné ». Il y en a une caisse et un petit fût, des saltimbanks. Ils sont interchangeables, « l’insignifiance d’un Mathieu Demy ne faisant pas d’ombre à la platitude de Vincent Macaigne ».Léa Seydoux, rappelle Lafourcade, tente maladroitement de dissimuler qu’elle l’est de naissance : « C’est la rue qui m’a éduquée », ose affirmer cette actrice qui réussit le prodige d’afficher toujours la même bouille ahurie, quel que soit son rôle, et même lorsqu’elle n’en joue aucun. Ça s’indigne pas mal, chez les saltimbanks, au sujet des sans-papiers et de l’empreinte carbone, entre autres panurgeries. Lafourcade tire à vue et n’oublie personne, ni Juliette Binoche, ni Corinne Masiero, cette « anticonformiste » adoubée par « le bulletin paroissial Téléramen ». Le système médiatico-culturel se félicite d’avoir pu enrôler cette mauvaise actrice, cette féministe pro-voile qui humilie les prolos en laissant croire qu’ils sont à son image. Télérama, le ministère de la Culture et les organisateurs de la cérémonie des César savent pouvoir compter sur cette fausse rebelle qui fait mine de critiquer un système dont « elle est à la fois l’employée et le contremaître » – Mme Masiero joue en effet dans de mauvais téléfilms promouvant, l’air de rien, l’immigration incontrôlée, l’antiracisme racialiste et toutes les âneries wokes. « Cette obscène croit sincèrement à son anticonformisme, écrit Bruno Lafourcade, elle pense vraiment être “quelqu’un qui n’est pas dans la norme de ce qu’on attend à la télé, au cinéma ou au théâtre, d’une gonzesse – enfin d’une personne de sexe féminin, qu’elle soit cis-genre ou pas, d’ailleurs”. On conseillera à Mme Masiero de regarder les films, les séries, les publicités et les émissions de ses patrons ; elle saura qu’elle est la norme – y compris, bien entendu, dans sa façon d’ajouter “cis-genre ou pas”. »
Après avoir tiré le portrait, avec l’humour qui le caractérise, de l’altérophile, des succubes volantes, du géniart et du comique tripier, et avant un dernier chapitre consacré aux rézoos,cette« ménagerie de vers »où grouillent des asticots anonymes névrosés, narcissiques ou haineux, Lafourcade se livre à un numéro désabusé d’autodérision en évoquant un écrivain qui « rêvait d’être lu par ceux qu’il croyait mépriser », un « martyr d’opérette », un « prophète de cave » déversant sa bile littéraire dans le vide, tirant sur des ombres pour le plaisir du bruit, un bruit tout mesuré dont l’écho, immédiatement absorbé par ce monde qui l’ignore, est imperceptible. En décrivant, avec beaucoup d’ironie et un zeste de méchanceté, un monde invivable où plus personne ne peut prétendre échapper à la sinistre attraction de ce trou noir et comique qu’est devenue notre époque, Lafourcade ne favorise sans doute pas le recrutement de lecteurs plutôt accoutumés aux œuvres léthargiques sponsorisées par les médias publics et Télérama. À ceux qui ont su éviter les prospectus littéraires estampillés Trapenard and Co mais qui ne connaissent pas encore les livres de Lafourcade, nous ne saurions trop recommander son dernier. Pour commencer.
Il ne vous reste plus que neuf chances d’assister à la lecture de Moby Dick de Herman Melville – traduction de Henriette Guex-Rolle – par Brigitte Fossey (tous les lundis à 19 h jusqu’au 30 mars au Théâtre de Poche). Il y a l’histoire de cette pêche à la baleine, la poursuite du grand animal blanc, l’occasion de se frotter à ce roman ponton de la littérature américaine et aussi de voir une grande comédienne dans sa large palette de chasseresse à ingénue, du drame des abysses à la comédie maritime.
Disons-le, tout de go ! Sans ambages. Bien sûr, nous allons au théâtre ce soir pour affronter le cachalot fripé des mers huileuses du Sud et apercevoir la jambe en bois de ce possédé, ce buté de capitaine Achab, sentir le souffle de Melville et ses baleiniers en meute, comprendre la folie d’un seul homme, approcher l’œuvre de Dieu, suivre la route de Melville le Shakespearien ; ce ne sont là, à vrai dire, que des prétextes, du vernis littéraire, une argutie de critique et une fausse piste. Soyons honnête, sincère, nous allons au Théâtre de Poche pour sa présence, pour flirter avec cette comédienne, une star que nous aimons tendrement.
Quelle lecture !
Même la Reine Élisabeth II ne résista pas à son minois de fillette. Bien sûr, le texte de Melville n’est pas une mince affaire, il sédimente la mise en scène, il immerge cette salle du bas, recroquevillée comme un coquillage, attentive au moindre harpon, Moby Dick, cette lecture de jeunesse ne s’oublie pas innocemment sur une table de chevet, ce roman creuse son sillon durablement. « Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche » écrit Brigitte Fossey dans ses intentions. Mais c’est bien pour elle que le public se déplace, en masse, en bloc, toutes générations confondues ; ce soir-là, il y avait un Académicien ancienne plume de François Mitterrand, un reporter d’enquêtes exclusives et des scolaires. Ce public veut encore la voir, se baigner encore une fois dans sa voix chaude, tantôt distante à la manière de ces bourgeoises bien élevées, tantôt drôle quand elle prend des accents cannibales. Le public est fébrile, suspendu à ses premiers mots. La tension des premiers instants est la montée des escaliers pour les amoureux. Sera-t-elle la même, confusément Yvonne de Galais et la mère de Vic, Henriette Caillaux ou la passagère agressée dans un train par deux marlous ? Le public est rassuré, la voix de Brigitte, souvent rieuse, détachée, presque souveraine, contrebalancée dans la seconde par une veine plus piquante, presque boulevardière, à courant alternatif, va se libérer.
Au fil du spectacle, la comédienne pleine de hardiesse et de malice, vogue à sa manière, jamais figée, libre dans ses échappées, libre dans son interprétation comme elle le fut tout au long de sa carrière au cinéma et à la télévision, jamais là où sa blondeur et son élégance naturelle pouvaient la cantonner. Elle sera, tour à tour, Ismaël, Starbuck, Queequeg, le Pequod et le cachalot. Il y a toutes les Brigitte dans ce Moby Dick « ramassé » en une heure pour exister sur les planches. Une large palette se déploie, elle chante, elle combat, elle philosophe, elle apostrophe, elle incarne tous les personnages avec une sorte de joie intérieure et de conviction. Alors, le public s’abandonne à elle, il croit en elle. La comédienne a maintenant vingt ans, elle rayonne. Elle va jouer avec ce public fidèle qui accepte tout d’elle parce qu’il est en confiance. L’actrice à la carrière commencée si tôt, faite de succès populaires, transporte, ce soir-là, ses bagages ; elle possède avec elle la mémoire de tous ses autres rôles. C’est un privilège. Qu’on le veuille ou non, la comédienne n’arrive pas seule. Brigitte s’avance vers nous, avec son monde, tout un imaginaire construit patiemment. Chaque film, chaque pièce, chaque téléfilm venant apporter une couleur différente, une émotion particulière, une audace ou une blessure à sa densité. Quand Brigitte lit, nous voyons toutes les héroïnes du passé danser devant nos yeux, des paysages se soulèvent ; là, une brume berrichonne du temps du Grand Meaulnes, là, une image de carte postale des années 1980, une illustratrice en salopette de jean conduisant une Matra Rancho derrière le Panthéon. Brigitte, c’est tout ça et encore plus. Il ne vous reste plus que neuf dates pour ressentir cette vague.
C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.
La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.
Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.
Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.
Sa première apparition en France
Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville.Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »
En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».
Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.
L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».
Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».
Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.
« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »
Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue.
Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »
Sous le signe de l’eau
« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.
Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».
Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».
Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».
La Parisienne
Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».
Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.
La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.
« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».
Retour à Paris
Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».
Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.
« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »
Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.
Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.
The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15
Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.
Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.
Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.
Je suis réservée
Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.
Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.
Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…
Ce n’est pas ce que disent les études
On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.
Avant que les affaires de harcèlement ne viennent de nouveau accaparer son emploi du temps, notamment à la suite du décès de Camélia (17 ans), qui s’est jetée sous un train en gare de Villeparisis–Mitry-le-Neuf, le ministre de l’Éducation nationale avait présenté ses vœux à la « communauté éducative » dans un lycée hôtelier du 17e arrondissement de Paris. Souhaitant redorer le blason des enseignants, il avait affirmé que l’autorité à l’école n’est pas « un gros mot ». Des vœux pieux, selon l’enseignante, chroniqueuse et membre de l’IREF1, Lisa Hirsig, dans cette analyse.
Lors des vœux qu’il a présentés aux enseignants jeudi dernier, Edouard Geffray, ministre de l’Education nationale, a tenu à rappeler que « l’autorité n’est pas un gros mot mais la condition d’accès à l’autonomie par l’hétéronomie. » Il a cru bon d’ajouter, prenant ainsi ses auditeurs pour des hilotes : « Pour que je puisse un jour me fixer mes propres règles, je dois avoir appris enfant à respecter celles des autres. » Nième tentative de redorer le blason d’un métier qui ne fait plus rêver.
Crise climatique
Il est vrai que les professeurs se plaignent de voir leurs décisions contestées, de subir l’ire des parents dès qu’ils sanctionnent les élèves, d’être contraints de justifier les moindres de leurs choix, d’être même parfois confrontés aux accès de violence des élèves ou de leurs parents. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : la dernière étude PISA dont les résultats ont été publiés en 2022 fait état d’une aggravation sensible du « climat de discipline scolaire » dans les établissements français : 29 % des élèves déclarent ne pas pouvoir bien travailler pendant les cours de mathématiques (moyenne OCDE : 23 % des élèves). Dans la même veine, 42 % des élèves déclarent en 2022 que leurs camarades n’écoutent pas ce que dit le professeur (moyenne OCDE : 30 % des élèves) et 39 % que le temps d’apprentissage est réduit car l’enseignant doit attendre le calme longtemps après le début du cours (moyenne OCDE : 25 %). Enfin, un élève sur deux déclare qu’il y a du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours (moyenne OCDE : 30 %). Par ailleurs, il faudrait être aveugle ou de très mauvaise foi pour ne pas noter la multiplication des incidents graves et l’irruption de la violence dans les établissements scolaires.
Toutefois, l’énoncé du ministre n’a rien de performatif, et il faut s’en féliciter : en effet, les individus que nous sommes, même jeunes, ne sont pas naturellement obéissants. Ils acceptent de reconnaître l’autorité d’un tiers si elle est légitime et justifiée. Lorsqu’il affirme qu’à l’école, il faut apprendre aux enfants à respecter les règles des autres, il se trompe : personne ne veut que ses enfants obéissent aux règles « des autres », mais bien qu’ils reconnaissent les règles nécessaires à leur instruction, à leur épanouissement intellectuel. Ces règles doivent être posées avec bienveillance afin de transmettre un patrimoine, une civilisation, des connaissances, pourquoi pas un métier… Cette éducation au respect des règles et des enseignants incombe évidemment en premier lieu aux parents mais elle doit trouver son prolongement à l’école. Les enfants ont besoin de cohérence.
Jeu de dupes
Or que propose l’école aujourd’hui ? Elle impose des enseignants inamovibles quelle que soit la qualité ou la médiocrité de leur travail et dont l’évolution professionnelle ne doit rien au mérite mais tout à l’ancienneté et au conformisme. Elle ne les a pas formés, ou plutôt elle les a déformés lors de longues séances de déconstruction intellectuelle dans lesquelles ils sont invités à renoncer à tout bon sens et à embrasser les théories pédagogiques les plus folles, du moment qu’elles paraissent innovantes et aptes à « lutter contre les inégalités ». Les élèves ne sont pas dupes et comprennent bien qu’ils ont souvent face à eux des marionnettes qui s’échinent à décliner les nouveaux programmes avec le plus de conviction possible même si ceux-ci sont parfaitement contradictoires avec les précédents. L’abandon par Edouard Geffray lui-même de la mise en œuvre des groupes de niveaux, pourtant présentés comme salutaires – donc obligatoires – par l’administration qu’il dirigeait déjà[1], la récente et virulente critique des écrans alors même qu’ils avaient été imposés dans toutes les classes il y a une dizaine d’années, la passion soudaine pour les uniformes immédiatement reniée, ne sont que quelques exemples des nombreuses errances de l’Education nationale.
Condamnés à être mal formés par une institution à laquelle ils se soumettent petit à petit, les professeurs se retrouvent ainsi face à des élèves auxquels ils n’ont souvent pas grand-chose à proposer : partager des poèmes qu’ils ont composés en binômes, faire des recherches sur Internet tout en se renseignant sur « les dangers d’Internet », préparer un exposé sur les jardins citoyens, ou le développement durable…
Destin grec
Les professeurs doivent consacrer des réunions entières à la mise en œuvre des « instructions officielles » dont le contenu est plus idéologique que jamais : l’écologie, le féminisme, l’éducation sexuelle précoce, la lutte contre les privilèges de classe ayant remplacé l’enseignement des disciplines fondamentales. Ils sont tenus de suivre des tutoriels avant de remplir longuement des LSU[2] auxquels ils ne comprennent rien et qui ne leur permettent pas de dire la vérité sur le niveau de leurs élèves. Ils redoutent tant les inspecteurs qu’ils chamboulent toute leur organisation le jour de leur passage. C’est ainsi que des élèves qui travaillent habituellement de façon individuelle se retrouvent à travailler par groupes pour satisfaire l’inspecteur. La classe, l’école jouent ce jour-là une ridicule comédie ayant pour unique objectif d’être tranquille alors que l’inspecteur sait bien que tout est potemkinisé pour son passage.
Prétendre aiguiser l’esprit critique et susciter le respect des élèves tout en faisant preuve de servilité est pour le moins contradictoire. C’est pourtant ce que demande l’Education nationale à ses professeurs.
Dans La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, Chantal Delsol écrit : « Lorsque le mérite ne compte pas, la dégradation du travail est une sorte de destin grec. » Il ne suffira donc pas de taper du poing sur la table pour « remettre de l’autorité à l’école ». Il faudra accepter de reconsidérer le statut et la formation des enseignants afin que leur exemple soit enviable : leur rendre une véritable liberté pédagogique et l’assortir d’un contrôle objectif. Pourquoi ne pas imaginer que les classes passent des tests en début d’année et d’autres en fin d’année afin de mesurer les progrès réalisés avec tel ou tel enseignant, dans telle ou telle matière ? Il faudra aussi expurger les programmes de leurs nombreux contenus idéologiques et chasser de l’administration de l’Education nationale les responsables de cette dénaturation.
Pour être respectée, l’école se doit d’instruire les élèves et leur apprendre comment penser plutôt que ce qu’ils doivent penser.
Chers professeurs,
Je me permets de m’adresser directement à vous, à l’occasion de la nouvelle année et à quelques heures de la journée internationale de l’éducation.
Au-delà des circulaires et des actualités, il est en effet des moments où nous devons nous prendre le temps de… pic.twitter.com/EeZ5gE5XvR
L’IREF est un institut libéral-conservateur indépendant qui publie des notes et des articles approfondis sur les politiques publiques grâce à une équipe de chercheurs venant de tous horizons. ↩︎
Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.
Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.
Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !
Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut de lui, parce qu’il sera bientôt sans mandat. »
Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.
Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».
Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.
Tous sadiques
Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.
J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.
Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.
C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.
Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.
Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.
Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.
L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.
Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).
Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?
Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.
N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?
D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».
N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?
Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.
Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…
Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.
Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.
Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !
Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.
Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?
Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.
Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?
Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.
Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?
Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.
Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…
Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !
C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !
Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.
On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !
Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.
Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA
Comment avez-vous gagné sa confiance ?
En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».
C’est ce qu’il promettait, non ?
Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.
Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».
Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.
Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.
Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…
Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.
Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?
Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…
Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?
Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.
Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?
Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.
Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.
Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.
Mauvaise direction
Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.
Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.
Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.
Monsieur Bardella, faites un effort intellectuel. Essayez de bien comprendre la langue française. Tâchez de suivre les phrases dans un raisonnement. Le grand remplacement dont je parle est celui des générations. Exemple : Jean-Marie Le Pen était un "Français de souche". Pas vous.… https://t.co/srsDgMDgCu
Selon le journaliste et essayiste Éric Revel, le bilan économique du « Mozart de la Finance » est une suite de fiascos et de renoncements.
Causeur. Les (rares) défenseurs d’Emmanuel Macron soulignent qu’il a abrogé l’ISF, instauré la « flat tax », attiré des investisseurs étrangers, relancé le nucléaire et initié le plan de réindustrialisation « France 2030 », doté de 54 milliards d’euros sur cinq ans. Ce n’est pas rien !
Éric Revel. Emmanuel Macron a fait tout et son contraire ! Avec le nouveau budget, une forme d’impôt sur la fortune risque de voir le jour. La relance du nucléaire vient après la décision, au début du premier quinquennat, de fermer une dizaine de réacteurs au profit de l’énergie renouvelable. Et je pourrais multiplier les exemples d’erreurs engendrées par ses zigzags politiques. Il avait promis un chômage structurel de 5 % à la fin de ses mandats, le chômage est reparti à la hausse et dépasse aujourd’hui 7 % de la population active. La réindustrialisation est un leurre. La contribution de l’industrie à notre PIB national est inférieure en proportion à celle de la Grèce ! Sans parler de l’endettement du pays : un milliard par jour ouvré depuis le début de son premier quinquennat, comme le dit François Fillon. Un désastre !
Le président est-il encore populaire parmi les grands patrons ?
Macron a été choyé, poussé, encensé par le patronat qui voyait en lui le père de la « start-up nation ». Macron avait juré de réformer la dépense publique et de réaliser 60 milliards d’économies budgétaires par an. Les grands capitaines d’industrie l’ont soutenu à travers leurs médias et il les a plantés : le pays a créé près de 200 000 postes de fonctionnaires. L’économie française est au bord de la récession. Les patrons français ne cachent plus leur agacement en privé. Ils essaient d’y voir clair pour 2027. Sans enthousiasme.
Emmanuel Macron est-il responsable de la totémisation de la réduction du temps de travail en France ? Ne devrait-on pas plutôt désespérer de nos compatriotes ?
Les 35 heures sont une invention socialiste, comme la retraite à 60 ans. Nos dépenses sociales sont hors de contrôle et le mur de la dette se rapproche : sans efforts, le pire est devant nous. Macron a tenté d’acheter ce qu’il reste de paix sociale en signant à tour de bras des chèques dont les Français, c’est vrai, sont si friands. L’argent magique n’existe pas. Les Français doivent se réveiller : notre modèle social est infinançable !
Malgré un double quinquennat marqué par la dérive budgétaire, le déclin démographique, le creusement des déficits commerciaux et les fermetures d’usines, l’État continue de se financer sans problèmes sur les marchés financiers. Comment cela s’explique-t-il ?
Sans problème, dites-vous ? Les taux d’intérêt auxquels Bercy emprunte sont de plus en plus élevés. Notre situation est masquée par les difficultés économiques allemandes qui permettent à l’écart de taux d’emprunt entre les deux pays de ne pas trop s’aggraver. Mais dans deux ou trois ans le service de notre dette atteindra 100 milliards d’euros ! Bien plus que le budget de l’Éducation nationale. C’est un autre fiasco financier du « Mozart de la finance ».
Le successeur d’Emmanuel Macron ne sera-t-il pas obligé de se conformer aux attentes de Bruxelles ?
Les candidats qui se bousculent sur la ligne de départ ne semblent pas avoir conscience des difficultés qui attendent le « malheureux » élu. Il faudra renégocier notre contribution à Bruxelles et réorienter cette Europe vers plus de souveraineté nationale et moins de fédéralisme. L’Europe est un marché, mais ce n’est pas une puissance. Si elle ne se ressaisit pas, elle sera effacée de l’Histoire.
Des séances de cinéma gay prévues le mardi 13 janvier et le mardi 27 janvier ont été annulées. A la Cité Audacieuse, il semble qu’on veut mettre des batons dans les roues à quiconque aurait par ailleurs un avis divergent sur la théorie du genre…
Chère Anne-Cécile Mailfert,
Des militants gays et lesbiennes avaient obtenu la possibilité d’organiser un ciné-club convivial, avec des films gays et lesbiens à la Cité audacieuse, un lieu parisien financé par le public pour le public.
Le premier film surprise prévu était « The Incredible Adventures of Two Girls in Love » (ou « L’incroyable aventure de deux filles amoureuses »), un film grand public des années 90, qui ne coûtait pas grand-chose en termes de droits d’auteur. L’objectif du ciné-club est de projeter des films grand public gays et lesbiens, souvent hollywoodiens (qui coûtent moins cher que des films d’auteurs en termes de copyright, etc.) et de faire financer ces projections par des cagnottes ou des dons.
Au dernier moment, une des responsables de cet endroit a décidé de sa propre initiative, d’annuler l’événement parce que l’un des militants gays était connu comme étant critique de la transition de genre des mineurs et allié gay des féministes critiques du genre. Ce militant ne cache pas ses opinions, y compris sur ses réseaux sociaux.
Mais l’événement ne parlait pas de cela. Ce n’était pas le sujet du ciné-club : le sujet était de voir des films funs, conviviaux, sur le désir homosexuel, sur des gens de même sexe qui s’aiment.
Nous n’avons même pas été autorisés à accueillir des gens qui viendraient sans savoir que l’événement était annulé et certaines personnes sont venues et ont trouvé porte close.
Ceci révèle comment les féministes, les gays, et les lesbiennes, sont sommés d’embrasser tout ce qui est « identité de genre », ce qui renvoie certains d’entre nous à une sorte de rééducation homophobe, voire une thérapie de conversion, sous peine de mort sociale.
Nous, gays et lesbiennes, ne sommes plus des citoyens qui ont le droit de partager des espaces où parler de ce que nous vivons. Nous sommes littéralement effacés par l’identité de genre car tout désaccord vaut bannissement des espaces LGBTQIAP+ (dans la vie réelle et virtuelle) et interdiction d’en créer d’autres. C’est encore plus problématique pour les lesbiennes que pour les gays. En effet, la plupart des soirées lesbiennes sont dites “FLINTA”. “FLINTA” est un acronyme signifiant « Femmes, Lesbiennes, Intersexes, Non-binaires, Trans, et Autres ». Or, les personnes intersexes n’ont aucun rapport avec la transidentité et sont juste instrumentalisées.
Quant au T pour « Trans », rappelons qu’il n’y a ni condition, ni démarche médicale, ni condition vestimentaire pour définir ce “T”. La seule condition pour être une “femme trans” est d’être né « assigné homme à la naissance » pour reprendre leur terminologie. Cela est d’autant plus problématique que les féministes adoptant le dogme de l’identité de genre défendaient autrefois les droits de femmes fondés sur le sexe. Ce que nous revendiquons.
La salariée qui a décidé d’annuler l’événement a bien dit par téléphone qu’elle ne voulait pas se retrouver dans des débats clivants, alors même que nous étions prêts à ne pas évoquer la question dite du « genre ».
Rappelons que la Cité audacieuse est financée par des dons et des subventions publiques. Imagine-t-on cette attitude sur des sujets comme le combat des Iraniennes ou des Afghanes ? Les donateurs, et surtout donatrices privées, devraient être informés de l’utilisation de leurs dons. Vos donateurs et donatrices s’opposeraient-elles à la projection d’un film qui raconte l’histoire de deux jeunes filles amoureuses ?
Nous pensons que la pluralité des lieux comme la Cité audacieuse devrait être une règle d’or. Si rien n’est fait, nous ne serons pas les derniers, et ces attaques au débat démocratique finiront forcément par être instrumentalisées par des forces obscurantistes.
L’Occident a vu surgir ces dernières décennies une faune improbable composée d’êtres hybrides issus de croisements incertains résultant d’expériences idéologiques débridées. L’Europe compte sur son sol les spécimens les plus représentatifs de cette mutation.
Plusieurs espèces sont apparues en France, qui vivent principalement dans les aires médiatiques, universitaires ou artistiques. Bruno Lafourcade, écrivain et zoologiste à ses moments perdus, consacre son dernier ouvrage à la classification et à la description de ces nouvelles créatures tout à la fois fragiles et disgracieuses, empotées et envahissantes, arriérées, vaniteuses et désarmantes. Pour les désigner et dépeindre le plus précisément possible leurs mœurs et leurs manières de se reproduire et d’envahir l’espace public, l’auteur a inventé de nouveaux noms caractérisant l’espèce primitive et les sous-espèces auxquelles elles appartiennent. Ainsi, le titre de son remarquable bestiaire, LesHyaines, comporte-t-il un néologisme mêlant les mots haine et hyène. Un chapitre est par ailleurs consacré aux indigénisses, un autre aux rhinocérats, un autre encore aux rastaqueers, etc. Ces créatures monstrueuses existent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la télévision publique, d’écouter France Inter, de lire les pages culturelles de Télérama, de compulser les œuvres de Virginie Despentes, d’Annie Ernaux ou de Mona Chollet, de visiter certains hauts lieux de l’art contemporain ou d’avoir vu la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, par exemple. Ces hideux personnages présentant de nombreuses tares prêtant à sourire, Bruno Lafourcade ne pouvait manquer de les relever et, usant de tout son art, d’ajouter son grain de sel et quelques piments littéraires déclenchant régulièrement chez le lecteur des éclats de rire revigorants. LesHyaines sont par conséquent un ouvrage zoologique mais également thérapeutique, voire même prophylactique, absolument indispensable au moment où débute une année qui n’annonce rien de bon, et en tout cas pas l’extinction rapide de ces engeances post-humaines.
Sans jamais se départir d’une ironie cinglante et salutaire, Lafourcade dépeint méticuleusement ces êtres difformes, fruits de copulations idéologiques consanguines. Entre autres choses, il excelle dans l’art de parodier leur idiolecte, une langue dépourvue de charme et souvent de sens, pauvre en vocabulaire, à la syntaxe délabrée, dérivée du globish, du rap, de l’arabe, de la novlangue woke ou de la prose indigente des stars de l’après littérature. Toutefois, suivant les recommandations de Philippe Muray qui considérait que « ce que l’époque dit d’elle-même à chaque instant est indicible autrement que dans sa langue » et préconisait par conséquent de « la laisser en parler, de lui ouvrir sans cesse des guillemets, dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait », Lafourcade cite également, sans en changer un mot, les gargouillis et les gribouillages des plus éminents représentants des différentes espèces analysées. L’alternance est redoutable ; il arrive qu’on ne sache plus si l’on a affaire à un pastiche ou non. Au début du chapitre intitulé L’âme bâtée, en revanche, aucun doute n’est possible : « On dirait que le monde se bat pour qu’il n’y ait plus aucun cœur. C’est peut-être ce que j’ai voulu faire en écrivant : sauver une noisette, un sourire, une feuille d’arbre. En fait : sauver le monde. » Rien ne peut surpasser cette inimitable fadaise, cette incomparable niaiserie, cette purge bobinesque qui fait se pâmer d’admiration tout le petit monde de la rue de Valois et ses satellites culculturels. Cette prose énurétique fut pissotée par celui que d’aucuns appelèrent le barde creusotin et derrière lequel on aura reconnu feu le bedeau Christian Bobin. Malicieux, Bruno Lafourcade feint de rendre hommage à cette miction littéraire et à son auteur. Confronté à un supposé cousin imperméable à la pompe bobinienne, il défend bec et ongles « le meilleur d’entre nous », celui qui n’écrivait pas que des « choses jolies » mais disait aussi:« J’aime profondément les gens ». Lafourcade étrille en revanche sans détour « la princesse des huées glissant sur les gouffres amers », l’albatroce Christiane Taubira, alias Mémé Césaire – quelques lignes extraites des parpaings littéraires de cette dernière confirmeront ce que nous savions déjà : plus proche du pélican que de l’aigle, l’albatroce guyanaise ne connaît de cimes que celles du clapotis des marécages médiatiques et des bourbiers politiques. En un mot, ça ne vole pas haut !
Trois chapitres ravageurs sont consacrés aux cultueuses de toutes sortes:les âmes artistiques et néo-rurales qui massacrent les villages à coups de « spectacles vivants » censés valoriser la « mixité intergénérationnelle » ; ou Nolwenne, la directrice asexuelle de la polythèque de Gonade-les-Bruyères, et Alain.e, son assistante polythécaire transitionnelle ; ou les libraires militantes et incultes qui tentent de vous refourguer de « belles lectures », entre autres un recueil de nouvelles gélifiées au profit des Restos du cœur, mais peinent à retrouver les livres que vous avez commandés, surtout si les auteurs de ces livres s’appellent Patrice Jean ou… Bruno Lafourcade.
Indignés professionnels
Quelques savoureux chapitres règlent son sort au saltimbank, ce « riche improductif qui joue au miséreux, à l’acteur et à l’indigné ». Il y en a une caisse et un petit fût, des saltimbanks. Ils sont interchangeables, « l’insignifiance d’un Mathieu Demy ne faisant pas d’ombre à la platitude de Vincent Macaigne ».Léa Seydoux, rappelle Lafourcade, tente maladroitement de dissimuler qu’elle l’est de naissance : « C’est la rue qui m’a éduquée », ose affirmer cette actrice qui réussit le prodige d’afficher toujours la même bouille ahurie, quel que soit son rôle, et même lorsqu’elle n’en joue aucun. Ça s’indigne pas mal, chez les saltimbanks, au sujet des sans-papiers et de l’empreinte carbone, entre autres panurgeries. Lafourcade tire à vue et n’oublie personne, ni Juliette Binoche, ni Corinne Masiero, cette « anticonformiste » adoubée par « le bulletin paroissial Téléramen ». Le système médiatico-culturel se félicite d’avoir pu enrôler cette mauvaise actrice, cette féministe pro-voile qui humilie les prolos en laissant croire qu’ils sont à son image. Télérama, le ministère de la Culture et les organisateurs de la cérémonie des César savent pouvoir compter sur cette fausse rebelle qui fait mine de critiquer un système dont « elle est à la fois l’employée et le contremaître » – Mme Masiero joue en effet dans de mauvais téléfilms promouvant, l’air de rien, l’immigration incontrôlée, l’antiracisme racialiste et toutes les âneries wokes. « Cette obscène croit sincèrement à son anticonformisme, écrit Bruno Lafourcade, elle pense vraiment être “quelqu’un qui n’est pas dans la norme de ce qu’on attend à la télé, au cinéma ou au théâtre, d’une gonzesse – enfin d’une personne de sexe féminin, qu’elle soit cis-genre ou pas, d’ailleurs”. On conseillera à Mme Masiero de regarder les films, les séries, les publicités et les émissions de ses patrons ; elle saura qu’elle est la norme – y compris, bien entendu, dans sa façon d’ajouter “cis-genre ou pas”. »
Après avoir tiré le portrait, avec l’humour qui le caractérise, de l’altérophile, des succubes volantes, du géniart et du comique tripier, et avant un dernier chapitre consacré aux rézoos,cette« ménagerie de vers »où grouillent des asticots anonymes névrosés, narcissiques ou haineux, Lafourcade se livre à un numéro désabusé d’autodérision en évoquant un écrivain qui « rêvait d’être lu par ceux qu’il croyait mépriser », un « martyr d’opérette », un « prophète de cave » déversant sa bile littéraire dans le vide, tirant sur des ombres pour le plaisir du bruit, un bruit tout mesuré dont l’écho, immédiatement absorbé par ce monde qui l’ignore, est imperceptible. En décrivant, avec beaucoup d’ironie et un zeste de méchanceté, un monde invivable où plus personne ne peut prétendre échapper à la sinistre attraction de ce trou noir et comique qu’est devenue notre époque, Lafourcade ne favorise sans doute pas le recrutement de lecteurs plutôt accoutumés aux œuvres léthargiques sponsorisées par les médias publics et Télérama. À ceux qui ont su éviter les prospectus littéraires estampillés Trapenard and Co mais qui ne connaissent pas encore les livres de Lafourcade, nous ne saurions trop recommander son dernier. Pour commencer.
Il ne vous reste plus que neuf chances d’assister à la lecture de Moby Dick de Herman Melville – traduction de Henriette Guex-Rolle – par Brigitte Fossey (tous les lundis à 19 h jusqu’au 30 mars au Théâtre de Poche). Il y a l’histoire de cette pêche à la baleine, la poursuite du grand animal blanc, l’occasion de se frotter à ce roman ponton de la littérature américaine et aussi de voir une grande comédienne dans sa large palette de chasseresse à ingénue, du drame des abysses à la comédie maritime.
Disons-le, tout de go ! Sans ambages. Bien sûr, nous allons au théâtre ce soir pour affronter le cachalot fripé des mers huileuses du Sud et apercevoir la jambe en bois de ce possédé, ce buté de capitaine Achab, sentir le souffle de Melville et ses baleiniers en meute, comprendre la folie d’un seul homme, approcher l’œuvre de Dieu, suivre la route de Melville le Shakespearien ; ce ne sont là, à vrai dire, que des prétextes, du vernis littéraire, une argutie de critique et une fausse piste. Soyons honnête, sincère, nous allons au Théâtre de Poche pour sa présence, pour flirter avec cette comédienne, une star que nous aimons tendrement.
Quelle lecture !
Même la Reine Élisabeth II ne résista pas à son minois de fillette. Bien sûr, le texte de Melville n’est pas une mince affaire, il sédimente la mise en scène, il immerge cette salle du bas, recroquevillée comme un coquillage, attentive au moindre harpon, Moby Dick, cette lecture de jeunesse ne s’oublie pas innocemment sur une table de chevet, ce roman creuse son sillon durablement. « Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche » écrit Brigitte Fossey dans ses intentions. Mais c’est bien pour elle que le public se déplace, en masse, en bloc, toutes générations confondues ; ce soir-là, il y avait un Académicien ancienne plume de François Mitterrand, un reporter d’enquêtes exclusives et des scolaires. Ce public veut encore la voir, se baigner encore une fois dans sa voix chaude, tantôt distante à la manière de ces bourgeoises bien élevées, tantôt drôle quand elle prend des accents cannibales. Le public est fébrile, suspendu à ses premiers mots. La tension des premiers instants est la montée des escaliers pour les amoureux. Sera-t-elle la même, confusément Yvonne de Galais et la mère de Vic, Henriette Caillaux ou la passagère agressée dans un train par deux marlous ? Le public est rassuré, la voix de Brigitte, souvent rieuse, détachée, presque souveraine, contrebalancée dans la seconde par une veine plus piquante, presque boulevardière, à courant alternatif, va se libérer.
Au fil du spectacle, la comédienne pleine de hardiesse et de malice, vogue à sa manière, jamais figée, libre dans ses échappées, libre dans son interprétation comme elle le fut tout au long de sa carrière au cinéma et à la télévision, jamais là où sa blondeur et son élégance naturelle pouvaient la cantonner. Elle sera, tour à tour, Ismaël, Starbuck, Queequeg, le Pequod et le cachalot. Il y a toutes les Brigitte dans ce Moby Dick « ramassé » en une heure pour exister sur les planches. Une large palette se déploie, elle chante, elle combat, elle philosophe, elle apostrophe, elle incarne tous les personnages avec une sorte de joie intérieure et de conviction. Alors, le public s’abandonne à elle, il croit en elle. La comédienne a maintenant vingt ans, elle rayonne. Elle va jouer avec ce public fidèle qui accepte tout d’elle parce qu’il est en confiance. L’actrice à la carrière commencée si tôt, faite de succès populaires, transporte, ce soir-là, ses bagages ; elle possède avec elle la mémoire de tous ses autres rôles. C’est un privilège. Qu’on le veuille ou non, la comédienne n’arrive pas seule. Brigitte s’avance vers nous, avec son monde, tout un imaginaire construit patiemment. Chaque film, chaque pièce, chaque téléfilm venant apporter une couleur différente, une émotion particulière, une audace ou une blessure à sa densité. Quand Brigitte lit, nous voyons toutes les héroïnes du passé danser devant nos yeux, des paysages se soulèvent ; là, une brume berrichonne du temps du Grand Meaulnes, là, une image de carte postale des années 1980, une illustratrice en salopette de jean conduisant une Matra Rancho derrière le Panthéon. Brigitte, c’est tout ça et encore plus. Il ne vous reste plus que neuf dates pour ressentir cette vague.
C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.
La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.
Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.
Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.
Sa première apparition en France
Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville.Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »
En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».
Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.
L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».
Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».
Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.
« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »
Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue.
Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »
Sous le signe de l’eau
« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.
Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».
Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».
Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».
La Parisienne
Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».
Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.
La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.
« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».
Retour à Paris
Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».
Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.
« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »
Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.
Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.
The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15
Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.
Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.
Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.
Je suis réservée
Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.
Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.
Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…
Ce n’est pas ce que disent les études
On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.
Avant que les affaires de harcèlement ne viennent de nouveau accaparer son emploi du temps, notamment à la suite du décès de Camélia (17 ans), qui s’est jetée sous un train en gare de Villeparisis–Mitry-le-Neuf, le ministre de l’Éducation nationale avait présenté ses vœux à la « communauté éducative » dans un lycée hôtelier du 17e arrondissement de Paris. Souhaitant redorer le blason des enseignants, il avait affirmé que l’autorité à l’école n’est pas « un gros mot ». Des vœux pieux, selon l’enseignante, chroniqueuse et membre de l’IREF1, Lisa Hirsig, dans cette analyse.
Lors des vœux qu’il a présentés aux enseignants jeudi dernier, Edouard Geffray, ministre de l’Education nationale, a tenu à rappeler que « l’autorité n’est pas un gros mot mais la condition d’accès à l’autonomie par l’hétéronomie. » Il a cru bon d’ajouter, prenant ainsi ses auditeurs pour des hilotes : « Pour que je puisse un jour me fixer mes propres règles, je dois avoir appris enfant à respecter celles des autres. » Nième tentative de redorer le blason d’un métier qui ne fait plus rêver.
Crise climatique
Il est vrai que les professeurs se plaignent de voir leurs décisions contestées, de subir l’ire des parents dès qu’ils sanctionnent les élèves, d’être contraints de justifier les moindres de leurs choix, d’être même parfois confrontés aux accès de violence des élèves ou de leurs parents. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : la dernière étude PISA dont les résultats ont été publiés en 2022 fait état d’une aggravation sensible du « climat de discipline scolaire » dans les établissements français : 29 % des élèves déclarent ne pas pouvoir bien travailler pendant les cours de mathématiques (moyenne OCDE : 23 % des élèves). Dans la même veine, 42 % des élèves déclarent en 2022 que leurs camarades n’écoutent pas ce que dit le professeur (moyenne OCDE : 30 % des élèves) et 39 % que le temps d’apprentissage est réduit car l’enseignant doit attendre le calme longtemps après le début du cours (moyenne OCDE : 25 %). Enfin, un élève sur deux déclare qu’il y a du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours (moyenne OCDE : 30 %). Par ailleurs, il faudrait être aveugle ou de très mauvaise foi pour ne pas noter la multiplication des incidents graves et l’irruption de la violence dans les établissements scolaires.
Toutefois, l’énoncé du ministre n’a rien de performatif, et il faut s’en féliciter : en effet, les individus que nous sommes, même jeunes, ne sont pas naturellement obéissants. Ils acceptent de reconnaître l’autorité d’un tiers si elle est légitime et justifiée. Lorsqu’il affirme qu’à l’école, il faut apprendre aux enfants à respecter les règles des autres, il se trompe : personne ne veut que ses enfants obéissent aux règles « des autres », mais bien qu’ils reconnaissent les règles nécessaires à leur instruction, à leur épanouissement intellectuel. Ces règles doivent être posées avec bienveillance afin de transmettre un patrimoine, une civilisation, des connaissances, pourquoi pas un métier… Cette éducation au respect des règles et des enseignants incombe évidemment en premier lieu aux parents mais elle doit trouver son prolongement à l’école. Les enfants ont besoin de cohérence.
Jeu de dupes
Or que propose l’école aujourd’hui ? Elle impose des enseignants inamovibles quelle que soit la qualité ou la médiocrité de leur travail et dont l’évolution professionnelle ne doit rien au mérite mais tout à l’ancienneté et au conformisme. Elle ne les a pas formés, ou plutôt elle les a déformés lors de longues séances de déconstruction intellectuelle dans lesquelles ils sont invités à renoncer à tout bon sens et à embrasser les théories pédagogiques les plus folles, du moment qu’elles paraissent innovantes et aptes à « lutter contre les inégalités ». Les élèves ne sont pas dupes et comprennent bien qu’ils ont souvent face à eux des marionnettes qui s’échinent à décliner les nouveaux programmes avec le plus de conviction possible même si ceux-ci sont parfaitement contradictoires avec les précédents. L’abandon par Edouard Geffray lui-même de la mise en œuvre des groupes de niveaux, pourtant présentés comme salutaires – donc obligatoires – par l’administration qu’il dirigeait déjà[1], la récente et virulente critique des écrans alors même qu’ils avaient été imposés dans toutes les classes il y a une dizaine d’années, la passion soudaine pour les uniformes immédiatement reniée, ne sont que quelques exemples des nombreuses errances de l’Education nationale.
Condamnés à être mal formés par une institution à laquelle ils se soumettent petit à petit, les professeurs se retrouvent ainsi face à des élèves auxquels ils n’ont souvent pas grand-chose à proposer : partager des poèmes qu’ils ont composés en binômes, faire des recherches sur Internet tout en se renseignant sur « les dangers d’Internet », préparer un exposé sur les jardins citoyens, ou le développement durable…
Destin grec
Les professeurs doivent consacrer des réunions entières à la mise en œuvre des « instructions officielles » dont le contenu est plus idéologique que jamais : l’écologie, le féminisme, l’éducation sexuelle précoce, la lutte contre les privilèges de classe ayant remplacé l’enseignement des disciplines fondamentales. Ils sont tenus de suivre des tutoriels avant de remplir longuement des LSU[2] auxquels ils ne comprennent rien et qui ne leur permettent pas de dire la vérité sur le niveau de leurs élèves. Ils redoutent tant les inspecteurs qu’ils chamboulent toute leur organisation le jour de leur passage. C’est ainsi que des élèves qui travaillent habituellement de façon individuelle se retrouvent à travailler par groupes pour satisfaire l’inspecteur. La classe, l’école jouent ce jour-là une ridicule comédie ayant pour unique objectif d’être tranquille alors que l’inspecteur sait bien que tout est potemkinisé pour son passage.
Prétendre aiguiser l’esprit critique et susciter le respect des élèves tout en faisant preuve de servilité est pour le moins contradictoire. C’est pourtant ce que demande l’Education nationale à ses professeurs.
Dans La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, Chantal Delsol écrit : « Lorsque le mérite ne compte pas, la dégradation du travail est une sorte de destin grec. » Il ne suffira donc pas de taper du poing sur la table pour « remettre de l’autorité à l’école ». Il faudra accepter de reconsidérer le statut et la formation des enseignants afin que leur exemple soit enviable : leur rendre une véritable liberté pédagogique et l’assortir d’un contrôle objectif. Pourquoi ne pas imaginer que les classes passent des tests en début d’année et d’autres en fin d’année afin de mesurer les progrès réalisés avec tel ou tel enseignant, dans telle ou telle matière ? Il faudra aussi expurger les programmes de leurs nombreux contenus idéologiques et chasser de l’administration de l’Education nationale les responsables de cette dénaturation.
Pour être respectée, l’école se doit d’instruire les élèves et leur apprendre comment penser plutôt que ce qu’ils doivent penser.
Chers professeurs,
Je me permets de m’adresser directement à vous, à l’occasion de la nouvelle année et à quelques heures de la journée internationale de l’éducation.
Au-delà des circulaires et des actualités, il est en effet des moments où nous devons nous prendre le temps de… pic.twitter.com/EeZ5gE5XvR
L’IREF est un institut libéral-conservateur indépendant qui publie des notes et des articles approfondis sur les politiques publiques grâce à une équipe de chercheurs venant de tous horizons. ↩︎
Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.
Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.
Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !
Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut de lui, parce qu’il sera bientôt sans mandat. »
Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.
Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».
Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.
Tous sadiques
Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.
J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.
Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.
C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.
Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.
Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.
Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.
L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.
Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).
Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?
Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.
N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?
D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».
N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?
Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.
Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…
Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.
Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.
Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !
Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.
Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?
Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.
Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?
Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.
Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?
Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.
Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…
Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !
C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !
Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.
On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !
Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.
Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA
Comment avez-vous gagné sa confiance ?
En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».
C’est ce qu’il promettait, non ?
Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.
Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».
Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.
Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.
Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…
Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.
Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?
Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…
Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?
Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.
Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?
Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.
Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.
Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.
Mauvaise direction
Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.
Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.
Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.
Monsieur Bardella, faites un effort intellectuel. Essayez de bien comprendre la langue française. Tâchez de suivre les phrases dans un raisonnement. Le grand remplacement dont je parle est celui des générations. Exemple : Jean-Marie Le Pen était un "Français de souche". Pas vous.… https://t.co/srsDgMDgCu