L’Occident a vu surgir ces dernières décennies une faune improbable composée d’êtres hybrides issus de croisements incertains résultant d’expériences idéologiques débridées. L’Europe compte sur son sol les spécimens les plus représentatifs de cette mutation.

Plusieurs espèces sont apparues en France, qui vivent principalement dans les aires médiatiques, universitaires ou artistiques. Bruno Lafourcade, écrivain et zoologiste à ses moments perdus, consacre son dernier ouvrage à la classification et à la description de ces nouvelles créatures tout à la fois fragiles et disgracieuses, empotées et envahissantes, arriérées, vaniteuses et désarmantes. Pour les désigner et dépeindre le plus précisément possible leurs mœurs et leurs manières de se reproduire et d’envahir l’espace public, l’auteur a inventé de nouveaux noms caractérisant l’espèce primitive et les sous-espèces auxquelles elles appartiennent. Ainsi, le titre de son remarquable bestiaire, Les Hyaines, comporte-t-il un néologisme mêlant les mots haine et hyène. Un chapitre est par ailleurs consacré aux indigénisses, un autre aux rhinocérats, un autre encore aux rastaqueers, etc. Ces créatures monstrueuses existent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la télévision publique, d’écouter France Inter, de lire les pages culturelles de Télérama, de compulser les œuvres de Virginie Despentes, d’Annie Ernaux ou de Mona Chollet, de visiter certains hauts lieux de l’art contemporain ou d’avoir vu la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, par exemple. Ces hideux personnages présentant de nombreuses tares prêtant à sourire, Bruno Lafourcade ne pouvait manquer de les relever et, usant de tout son art, d’ajouter son grain de sel et quelques piments littéraires déclenchant régulièrement chez le lecteur des éclats de rire revigorants. Les Hyaines sont par conséquent un ouvrage zoologique mais également thérapeutique, voire même prophylactique, absolument indispensable au moment où débute une année qui n’annonce rien de bon, et en tout cas pas l’extinction rapide de ces engeances post-humaines.
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Difformités
Sans jamais se départir d’une ironie cinglante et salutaire, Lafourcade dépeint méticuleusement ces êtres difformes, fruits de copulations idéologiques consanguines. Entre autres choses, il excelle dans l’art de parodier leur idiolecte, une langue dépourvue de charme et souvent de sens, pauvre en vocabulaire, à la syntaxe délabrée, dérivée du globish, du rap, de l’arabe, de la novlangue woke ou de la prose indigente des stars de l’après littérature. Toutefois, suivant les recommandations de Philippe Muray qui considérait que « ce que l’époque dit d’elle-même à chaque instant est indicible autrement que dans sa langue » et préconisait par conséquent de « la laisser en parler, de lui ouvrir sans cesse des guillemets, dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait », Lafourcade cite également, sans en changer un mot, les gargouillis et les gribouillages des plus éminents représentants des différentes espèces analysées. L’alternance est redoutable ; il arrive qu’on ne sache plus si l’on a affaire à un pastiche ou non. Au début du chapitre intitulé L’âme bâtée, en revanche, aucun doute n’est possible : « On dirait que le monde se bat pour qu’il n’y ait plus aucun cœur. C’est peut-être ce que j’ai voulu faire en écrivant : sauver une noisette, un sourire, une feuille d’arbre. En fait : sauver le monde. » Rien ne peut surpasser cette inimitable fadaise, cette incomparable niaiserie, cette purge bobinesque qui fait se pâmer d’admiration tout le petit monde de la rue de Valois et ses satellites culculturels. Cette prose énurétique fut pissotée par celui que d’aucuns appelèrent le barde creusotin et derrière lequel on aura reconnu feu le bedeau Christian Bobin. Malicieux, Bruno Lafourcade feint de rendre hommage à cette miction littéraire et à son auteur. Confronté à un supposé cousin imperméable à la pompe bobinienne, il défend bec et ongles « le meilleur d’entre nous », celui qui n’écrivait pas que des « choses jolies » mais disait aussi:« J’aime profondément les gens ». Lafourcade étrille en revanche sans détour « la princesse des huées glissant sur les gouffres amers », l’albatroce Christiane Taubira, alias Mémé Césaire – quelques lignes extraites des parpaings littéraires de cette dernière confirmeront ce que nous savions déjà : plus proche du pélican que de l’aigle, l’albatroce guyanaise ne connaît de cimes que celles du clapotis des marécages médiatiques et des bourbiers politiques. En un mot, ça ne vole pas haut !
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Trois chapitres ravageurs sont consacrés aux cultueuses de toutes sortes:les âmes artistiques et néo-rurales qui massacrent les villages à coups de « spectacles vivants » censés valoriser la « mixité intergénérationnelle » ; ou Nolwenne, la directrice asexuelle de la polythèque de Gonade-les-Bruyères, et Alain.e, son assistante polythécaire transitionnelle ; ou les libraires militantes et incultes qui tentent de vous refourguer de « belles lectures », entre autres un recueil de nouvelles gélifiées au profit des Restos du cœur, mais peinent à retrouver les livres que vous avez commandés, surtout si les auteurs de ces livres s’appellent Patrice Jean ou… Bruno Lafourcade.
Indignés professionnels
Quelques savoureux chapitres règlent son sort au saltimbank, ce « riche improductif qui joue au miséreux, à l’acteur et à l’indigné ». Il y en a une caisse et un petit fût, des saltimbanks. Ils sont interchangeables, « l’insignifiance d’un Mathieu Demy ne faisant pas d’ombre à la platitude de Vincent Macaigne ».Léa Seydoux, rappelle Lafourcade, tente maladroitement de dissimuler qu’elle l’est de naissance : « C’est la rue qui m’a éduquée », ose affirmer cette actrice qui réussit le prodige d’afficher toujours la même bouille ahurie, quel que soit son rôle, et même lorsqu’elle n’en joue aucun. Ça s’indigne pas mal, chez les saltimbanks, au sujet des sans-papiers et de l’empreinte carbone, entre autres panurgeries. Lafourcade tire à vue et n’oublie personne, ni Juliette Binoche, ni Corinne Masiero, cette « anticonformiste » adoubée par « le bulletin paroissial Téléramen ». Le système médiatico-culturel se félicite d’avoir pu enrôler cette mauvaise actrice, cette féministe pro-voile qui humilie les prolos en laissant croire qu’ils sont à son image. Télérama, le ministère de la Culture et les organisateurs de la cérémonie des César savent pouvoir compter sur cette fausse rebelle qui fait mine de critiquer un système dont « elle est à la fois l’employée et le contremaître » – Mme Masiero joue en effet dans de mauvais téléfilms promouvant, l’air de rien, l’immigration incontrôlée, l’antiracisme racialiste et toutes les âneries wokes. « Cette obscène croit sincèrement à son anticonformisme, écrit Bruno Lafourcade, elle pense vraiment être “quelqu’un qui n’est pas dans la norme de ce qu’on attend à la télé, au cinéma ou au théâtre, d’une gonzesse – enfin d’une personne de sexe féminin, qu’elle soit cis-genre ou pas, d’ailleurs”. On conseillera à Mme Masiero de regarder les films, les séries, les publicités et les émissions de ses patrons ; elle saura qu’elle est la norme – y compris, bien entendu, dans sa façon d’ajouter “cis-genre ou pas”. »
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Après avoir tiré le portrait, avec l’humour qui le caractérise, de l’altérophile, des succubes volantes, du géniart et du comique tripier, et avant un dernier chapitre consacré aux rézoos,cette« ménagerie de vers »où grouillent des asticots anonymes névrosés, narcissiques ou haineux, Lafourcade se livre à un numéro désabusé d’autodérision en évoquant un écrivain qui « rêvait d’être lu par ceux qu’il croyait mépriser », un « martyr d’opérette », un « prophète de cave » déversant sa bile littéraire dans le vide, tirant sur des ombres pour le plaisir du bruit, un bruit tout mesuré dont l’écho, immédiatement absorbé par ce monde qui l’ignore, est imperceptible. En décrivant, avec beaucoup d’ironie et un zeste de méchanceté, un monde invivable où plus personne ne peut prétendre échapper à la sinistre attraction de ce trou noir et comique qu’est devenue notre époque, Lafourcade ne favorise sans doute pas le recrutement de lecteurs plutôt accoutumés aux œuvres léthargiques sponsorisées par les médias publics et Télérama. À ceux qui ont su éviter les prospectus littéraires estampillés Trapenard and Co mais qui ne connaissent pas encore les livres de Lafourcade, nous ne saurions trop recommander son dernier. Pour commencer.
224 pages
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