L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.
Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).
Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?
Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.
N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?
D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».
N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?
Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.
Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…
Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.
A lire aussi, Nicolas Baverez: «Avant Macron, la France dérivait. Avec lui, elle coule»
Comment vit-il son impopularité ?
Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.
Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !
Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.
Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?
Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.
Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?
Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.
Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?
Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.
Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…
Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !
C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !
Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.
On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !
Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.

Comment avez-vous gagné sa confiance ?
En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».
C’est ce qu’il promettait, non ?
Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.
Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».
Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.
A lire aussi, Bruno Retailleau: «Le macronisme, c’est fini!»
Quelle sera cette legacy à votre avis ?
Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.
Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…
Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.
Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?
Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…
Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?
Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.
Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?
Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.




