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Les nouveaux monstres

Bruno Lafourcade publie "Les Hyaines"


Les nouveaux monstres
Bruno Lafourcade © Hannah Assouline

Les Hyaines de Bruno Lafourcade est bien plus qu’un recueil de néologismes. C’est une galerie de portraits cruels, désopilants et terriblement justes de nos chers contemporains.


C’est un ouvrage hilarant. Bruno Lafourcade y croque, avec une joyeuse férocité, les néo-monstres engendrés par unmonde qui tourne sur lui-même, comme une toupie. On éclate de rire à chaque page, tant l’auteur a pris du plaisir à épingler comme des papillons les mutants qui sont le fruit d’une hybridation inédite : la Taupe-Modèle, la Bovarhyène, l’Albatroce, le Rastaqueer, l’Âme Bâtée, etc. – chaque chimère bénéficie d’un néologisme, d’un mot-valise, d’un terme hybride lui aussi.

Ce sont en tout quarante-quatre textes, nouvelles et chroniques, où l’on découvre les Nouveaux Monstres, plus effrayants que ceux de Dino Risi ; quarante-quatre textes qui brossent un tableau de l’époque qui n’est pas sans rappeler l’univers de Jérôme Bosch. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : la Hyaine du titre, qui amalgame haine et hyène, c’est l’auteur lui-même qui, dans un autoportrait mélancolique, ne s’exclut pas du zoo global.

Parmi les portraits les plus notables par leur drôlerie ou leur méchanceté : la Mamaggedon, la mère pilotant sa poussette-tank ; l’Albatroce, le poète officiel qui ne sort jamais sans sa principale groupie, « Mémé Césaire » ; le Saltimbank, l’artiste d’État, un « nanti-système », un « riche improductif qui joue à l’indigné » ; les Succubes volant(e)s, ces sorcières de l’écologie, obscurantistes et réactionnaires, qui rêvent d’un « état naturel chimérique », « avant la Faute et la Chute, avant Abel et Babel », « avant les genres et les langues », « avant le Mal et les mâles », où le Végan primordial vivait en paix parmi les lions végétariens.

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On voudrait tout citer, tant Lafourcade, écrivain visuel, portraitiste à la Daumier, a l’art de la formule, du croquis, du raccourci. Ainsi, son Rhinocérat, qui cumule le rhinocéros et le rat, désigne un idéologue qui fonce et qui ronge. C’est par exemple une journaliste qui, alertée par des « auditeurs offusqués », a écouté cent émissions du « Masque et la Plume » pour y traquer du sexisme ; elle en a trouvé, curieusement.

Ainsi également l’Anglobé, qui ouvre le recueil ; ce spécialiste du charabia parle le globish des gestionnaires d’actifs car « comme le corbeau croasse et le chameau blatère, l’Anglobé briefe ». L’Anglobé, dans les couloirs, on ne le croise jamais sans ses écouteurs sans fil : « Ouais, t’as été briefé sur les inputs ? Alors hésite pas à prendre le lead. On prévoit une conf’call ? »

La satire, c’est ce que Lafourcade a trouvé de mieux pour tenir à distance une société qui se perd dans ses ordres contradictoires et sa vertu mensongère, une société où les Nouveaux Monstres ont eu la peau du second degré. Dieu merci, il nous reste encore le rire pour parler du monde. Mais jusqu’à quand ?

Les Hyaines, Bruno Lafourcade, Éditions La Mouette de Minerve, 2025. 224 pages

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Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




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est professeur de Lettres modernes

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