C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.

Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.
Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.
Sa première apparition en France
Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville. Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »
En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».
Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.
L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».
Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».

Scandales et batailles d’Hernani
Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.
« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »
Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue.
Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »
Sous le signe de l’eau
« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.
Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».
Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».
Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».
La Parisienne
Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».
Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.
La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.
« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».
Retour à Paris
Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».
Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.
« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »
Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.
Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.
The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15
Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.




