Il ne vous reste plus que neuf chances d’assister à la lecture de Moby Dick de Herman Melville – traduction de Henriette Guex-Rolle – par Brigitte Fossey (tous les lundis à 19 h jusqu’au 30 mars au Théâtre de Poche). Il y a l’histoire de cette pêche à la baleine, la poursuite du grand animal blanc, l’occasion de se frotter à ce roman ponton de la littérature américaine et aussi de voir une grande comédienne dans sa large palette de chasseresse à ingénue, du drame des abysses à la comédie maritime.

Disons-le, tout de go ! Sans ambages. Bien sûr, nous allons au théâtre ce soir pour affronter le cachalot fripé des mers huileuses du Sud et apercevoir la jambe en bois de ce possédé, ce buté de capitaine Achab, sentir le souffle de Melville et ses baleiniers en meute, comprendre la folie d’un seul homme, approcher l’œuvre de Dieu, suivre la route de Melville le Shakespearien ; ce ne sont là, à vrai dire, que des prétextes, du vernis littéraire, une argutie de critique et une fausse piste. Soyons honnête, sincère, nous allons au Théâtre de Poche pour sa présence, pour flirter avec cette comédienne, une star que nous aimons tendrement.
Quelle lecture !
Même la Reine Élisabeth II ne résista pas à son minois de fillette. Bien sûr, le texte de Melville n’est pas une mince affaire, il sédimente la mise en scène, il immerge cette salle du bas, recroquevillée comme un coquillage, attentive au moindre harpon, Moby Dick, cette lecture de jeunesse ne s’oublie pas innocemment sur une table de chevet, ce roman creuse son sillon durablement. « Je voulais lire cette histoire à haute voix pour jouer, vivre et faire vivre cette pêche désespérée et passionnante de l’animal blanc et menaçant comme la mort, blanc et menaçant comme le soleil si l’on s’en approche » écrit Brigitte Fossey dans ses intentions. Mais c’est bien pour elle que le public se déplace, en masse, en bloc, toutes générations confondues ; ce soir-là, il y avait un Académicien ancienne plume de François Mitterrand, un reporter d’enquêtes exclusives et des scolaires. Ce public veut encore la voir, se baigner encore une fois dans sa voix chaude, tantôt distante à la manière de ces bourgeoises bien élevées, tantôt drôle quand elle prend des accents cannibales. Le public est fébrile, suspendu à ses premiers mots. La tension des premiers instants est la montée des escaliers pour les amoureux. Sera-t-elle la même, confusément Yvonne de Galais et la mère de Vic, Henriette Caillaux ou la passagère agressée dans un train par deux marlous ? Le public est rassuré, la voix de Brigitte, souvent rieuse, détachée, presque souveraine, contrebalancée dans la seconde par une veine plus piquante, presque boulevardière, à courant alternatif, va se libérer.
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Joie et conviction
Au fil du spectacle, la comédienne pleine de hardiesse et de malice, vogue à sa manière, jamais figée, libre dans ses échappées, libre dans son interprétation comme elle le fut tout au long de sa carrière au cinéma et à la télévision, jamais là où sa blondeur et son élégance naturelle pouvaient la cantonner. Elle sera, tour à tour, Ismaël, Starbuck, Queequeg, le Pequod et le cachalot. Il y a toutes les Brigitte dans ce Moby Dick « ramassé » en une heure pour exister sur les planches. Une large palette se déploie, elle chante, elle combat, elle philosophe, elle apostrophe, elle incarne tous les personnages avec une sorte de joie intérieure et de conviction. Alors, le public s’abandonne à elle, il croit en elle. La comédienne a maintenant vingt ans, elle rayonne. Elle va jouer avec ce public fidèle qui accepte tout d’elle parce qu’il est en confiance. L’actrice à la carrière commencée si tôt, faite de succès populaires, transporte, ce soir-là, ses bagages ; elle possède avec elle la mémoire de tous ses autres rôles. C’est un privilège. Qu’on le veuille ou non, la comédienne n’arrive pas seule. Brigitte s’avance vers nous, avec son monde, tout un imaginaire construit patiemment. Chaque film, chaque pièce, chaque téléfilm venant apporter une couleur différente, une émotion particulière, une audace ou une blessure à sa densité. Quand Brigitte lit, nous voyons toutes les héroïnes du passé danser devant nos yeux, des paysages se soulèvent ; là, une brume berrichonne du temps du Grand Meaulnes, là, une image de carte postale des années 1980, une illustratrice en salopette de jean conduisant une Matra Rancho derrière le Panthéon. Brigitte, c’est tout ça et encore plus. Il ne vous reste plus que neuf dates pour ressentir cette vague.
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