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Cioran, un portrait


« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » ; « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » ; « A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses ». Emil Cioran est l’auteur de quelques-uns des aphorismes les plus marquants et les plus définitifs de la langue française, faisant de lui un lointain descendant de La Rochefoucauld et de Chamfort, un petit-neveu (ingrat) de Paul Valéry. Dans Cioran ou le gai désespoir, Anca Visdei, qui a elle-même fui la Roumanie de Ceausescu pour Lausanne en 1973 propose le vrai premier portrait de l’archange du désespoir.

De l’inconvénient d’être né roumain

Cioran n’est même pas tout à fait né roumain, mais hongrois, dans les marges d’un empire, en 1911, qui n’en a plus pour très longtemps. Avec la forte conscience d’appartenir à une ethnie qui pour le moment n’a pas accompli grand-chose. « La Roumanie est une apparition éphémère sur la scène de l’Histoire, c’est un pays de roublards et de résignés. Bucarest ? Une « clique de sceptiques dégoûtants » qu’il faut mettre en prison, des « âmes pourries et sales dans lesquelles s’est écoulé ce qu’il y a de plus vil en Orient » » La Roumanie est à Cioran ce que la Belgique est à Baudelaire. A la différence que lui est Roumain ! L’avantage, toutefois, quand les aînés n’ont rien fait de grand, c’est que la jeune garde sait qu’elle a tout à faire. C’est ainsi qu’apparut la Jeune génération roumaine autour de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco, mais aussi Mihail Sebastian, auteur d’un journal qui relate la folle montée de l’antisémitisme en Roumanie dans les années 30 et 40. Un antisémitisme auquel Cioran ne restera pas insensible. Installé quelques temps en Allemagne, il tombe sous le charme du grand délire collectif à l’œuvre, de l’hystérie des meetings nazis où les « effets d’oriflammes, foules fraternelles, hurlements unanimes, montées d’adrénaline » font office de puissant antidépresseur et même d’euphorisant efficace contre son désespoir. Retourné au pays, ses illusions à l’égard de l’Allemagne nazie redescendent. En février 1935, il admet que l’idéologie national-socialiste est bornée, que la littérature hitlérienne est illisible, que le niveau intellectuel de l’Allemagne est bas et que le national-socialisme est un attentat contre la culture. Cela ne l’empêche pas de se compromettre avec l’équivalent roumain des nazis, la Garde de fer, un temps dirigé par le fanatique Codreanu, à qui Cioran rendit un hommage délirant à la radio. Quand les Allemands occupèrent la Roumanie, ils n’eurent pas besoin de se charger du massacre des juifs : les locaux s’en chargèrent eux-mêmes. Pendant la « rébellion » du 21 au 23 janvier 1941, véritable version roumaine de Nuit de cristal, les légionnaires de la Garde exécutent à Bucarest cent vingt-cinq juifs. Matatias Carp, avocat de Bucarest et témoin oculaire, raconta : « Ils ont été tondus au sécateur. Après leur avoir pris argent, documents, stylos, bijoux, alliances comprises, on leur a fait ingurgiter un mélange de sel de magnésie, pétrole, essence et vinaigre. On les a laissés dans une cave sans toilettes alors qu’ils étaient en proie à des vomissements et diarrhées. Ils ont été battus et pendant deux jours et deux nuits, obligés de signer des lettres de suicide ».

Simone, Boué de sauvetage

En juin 1940, Cioran se trouve être à Paris, où il croise de nouveau les Allemands. Il peut s’adonner à sa passion pour le vélo dans une capitale presque déserte : « Pendant l’Occupation, je roulais autour de la place de la Concorde et j’avais l’impression qu’un vélodrome entier était à ma seule disposition, et juste au centre de Paris. Et quel vélodrome ! Je ressentais ce fait comme une ivresse ». A deux doigts d’affirmer que « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Bientôt, il s’installe définitivement en France, se met à la langue française et développe « un amour vache » pour celle-ci. C’est simple : à ses yeux, la Roumanie avait favorisé son hystérie ; la France, en revanche, l’aurait rendu neurasthénique. La culture française manquerait de tripes. Mais la langue française lui va « comme une camisole de force va à un fou ». Il se met en tête d’écrire mieux que les Français eux-mêmes. Tant pis si des aphorismes entiers sont en réalité des citations piochées, sans guillemets, chez la marquise du Deffand. Cioran se sert chez les grands moralistes. En revanche, il évita de multiplier les entretiens filmés, trop complexé par son accent étranger. Dans ses années françaises, un personnage permit à l’écrivain d’organiser son existence chiche sous les combles de Paris. Une véritable femme pot-au-feu, comme on en trouve chez Huysmans, dont les parents, restés au pays, n’entendirent jamais parler. A Paris, Cioran vit longtemps comme un étudiant raté. A quarante ans, il est un jour convoqué par l’université qui lui annonce la fin des tarifs préférentiels au foyer des étudiants, la limite d’âge étant normalement de vingt-sept ans. Un événement vécu comme un cataclysme : « Tous mes projets, tout mon avenir se sont écroulés ce jour-là ».

Cioran n’est pas présenté comme un philanthrope dans la biographie, ce dont on aurait pu se douter. Pas un ami des femmes non plus, ni un Roumain de faible secours pour ses compatriotes restés sous le joug de Ceausescu (même si toute la diaspora défile dans son appartement). Les aphorismes de Cioran auraient-ils été meilleurs s’il avait été un brave type, toujours prêt à aider la voisine ? Le personnage est restitué dans toute sa noirceur, sans le filtre de l’humour, « politesse du désespoir » qui apparaît, si on la cherche bien, dans l’œuvre. La biographie revient sur son mauvais rôle dans l’affaire Matzneff, où Vanessa Springora a rapporté les propos du Valaque : « G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. […] Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. […] Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime ». Est-on obligé de tout croire dans cette scène ? Cioran se serait-il laissé appeler Emil (prénom de garçon coiffeur selon ses dires, qu’il détestait, au point de l’évacuer de ses ouvrages) par une jeune fille de quinze ans ? Ce que l’on sait à la sortie de la lecture de la biographie d’Anca Visdei, on le pressentait avant de l’avoir lue : 397 pages d’un effort de vérification plutôt plaisant, nonobstant quelques piques dispensables.

Un jugement, quatre arrêts, cinq raisons de ne pas croire France 2

Après neuf ans de procès, Philippe Karsenty a été condamné pour diffamation. La justice n’a pas remis en cause son analyse méthodique des images de France 2 mais a appliqué à la lettre le droit de la diffamation. Ses deux avocats reviennent sur un jugement « technique » qui ne sert pas la vérité historique.


Le 22 novembre 2004, Philippe Karsenty publie sur le site Media-Ratings, l’agence de notation des médias qu’il a créée quelques mois plus tôt, un article intitulé « France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement », accusant la chaîne d’avoir diffusé un « faux reportage », une « imposture médiatique » basée sur une « série de scènes jouées ». Il explique que son but, en publiant ce texte, est d’être poursuivi pour lancer le débat, jusqu’alors interdit, sur le reportage contesté. Objectif atteint puisque France 2 et son correspondant à Jérusalem l’attaquent en diffamation.

Pourquoi est-ce Media-Ratings qui est poursuivi et non d’autres médias tels que le Wall Street Journal, le New York Sun ou The Atlantic Monthly, qui ont déjà publié de telles accusations ? Peut-être parce que Karsenty paraît plus faible et moins armé pour se défendre.

Après neuf ans de procès, cassation de l’arrêt précité et décision de la cour d’appel de renvoi, Philippe Karsenty est condamné le 26 juin 2013 pour diffamation… et à payer 10 001 euros aux plaignants. Cette condamnation signifie-t-elle que le reportage de Charles Enderlin était authentique ? L’analyse des décisions de justice liées à cette affaire permet d’en douter. Retraçons-les pas à pas.

Septembre 2006 : procès à la 17e chambre du tribunal de grande instance (TGI) de Paris

Devant les juges, Karsenty présente des preuves et des expertises avant de faire citer des témoins qui ont déjà vu les fameux rushes de France 2 au centre de cette affaire : Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef au Monde, l’historien Richard Landes et le psychanalyste Gérard Huber qui avait publié dès janvier 2003 un livre au titre explicite –Contre-Expertise d’une mise en scène – sans jamais avoir été poursuivi.

Pour sa part, l’avocat de la partie civile répète tout au long de l’audience que « France 2 et Charles Enderlin sont au-dessus de tout soupçon » et que « leurs réputations suffisent à les préserver des critiques ».

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La procureure de la République demande la relaxe de Karsenty, jugeant ses « critiques soigneusement réfléchies et argumentées » et ses accusations étayées par une « offre de preuves convaincante, sans être parfaite » au terme d’une « enquête ni bâclée, ni partiale ». Elle reproche ensuite « à France 2 de ne pas avoir produit les 27 minutes de rushes qui auraient été une pièce maîtresse ». Ses réquisitions s’achèvent ainsi : « C’est sur les parties civiles, à l’origine de la plainte, que pèse la charge de la preuve des allégations avancées. J’éprouve un sentiment de déception, de frustration en raison de la non-présentation des rushes. »

Le 19 octobre 2006, le TGI condamne Philippe Karsenty en diffamation pour avoir « porté des allégations ou imputations de faits portant atteinte à la considération » des plaignants.

Philippe Karsenty interjette appel de cette condamnation.

Septembre 2007-mai 2008 : un appel en trois actes

Le procès en appel commence le 19 septembre 2007, mais s’interrompt lorsque la présidente de la 11e chambre de la cour d’appel de Paris, Laurence Trebucq, demande aux plaignants de fournir les vingt-sept minutes de rushes qui, selon eux, prouvent la véracité de leur reportage.

Un premier arrêt « avant dire droit » est rendu le 3 octobre 2007. Les parties sont convoquées le 14 novembre 2007 pour le visionnage des fameuses images en présence de journalistes du monde entier. Au lieu de présenter les vingt-sept minutes attendues, France 2 n’en produit que dix-huit qui, au demeurant, ne montrent rien qui accrédite la version de Charles Enderlin : nulle séquence d’agonie, mais plutôt une multitude de scènes jouées confirmant les descriptions de tous ceux qui les ont déjà visionnées et décrites.

La dépêche de l’AFP du 14 novembre 2007 se conclut ainsi : « Alors que le reportage se terminait sur une image de l’enfant inerte, laissant à penser qu’il était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, l’enfant relever un bras. C’est un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer qu’il y a eu mise en scène. Contrairement à ce qu’a déclaré Charles Enderlin, les rushes ne contiennent aucune “image insupportable” de “l’agonie de l’enfant”. »

Les plaidoiries se déroulent le 27 février 2008. Au cours d’une audience de plus de sept heures, chaque partie présente ses images, ses arguments et ses pièces.

Le 21 mai 2008, la cour d’appel relaxe Philippe Karsenty. Elle affirme que « Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information ». Or, « l’enquête de Philippe Karsenty fait ressortir deux grands types de critiques à l’encontre du reportage, soit que Charles Enderlin ait présenté à tort les tirs mortels comme délibérés, en provenance des positions israéliennes, soit que les images de la mort du jeune Mohamed al-Durah, fictives, ne correspondent pas à la réalité commentée par le journaliste ». L’arrêt évoque « les réponses contradictoires de Charles Enderlin aux interrogations relatives aux coupures existant dans son montage, comme celles de son cameraman au sujet de l’enchaînement des scènes filmées et des conditions du tournage », puis rappelle « les réticences persistantes de France 2 à laisser visionner les rushes de son cameraman » ainsi que « l’imprudente affirmation, par Charles Enderlin, qu’il aurait coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant ».

France 2 et Charles Enderlin se pourvoient en cassation.

28 février 2012 : la cassation

En novembre 2011, l’avocat général près la Cour de cassation recommande le rejet du pourvoi en cassation.

Trois mois plus tard, l’arrêt du 21 mai 2008 de la cour d’appel de Paris est cassé et les parties, renvoyées vers une nouvelle cour d’appel.

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Selon la Cour de cassation, en vertu des règles très strictes qui gouvernent la loi sur la presse, la cour d’appel de Paris n’était pas juridiquement fondée à ordonner aux plaignants de montrer ses vingt-sept minutes de rushes. En revanche, les éléments juridiques de la bonne foi de Philippe Karsenty – qualité de l’enquête, absence d’animosité personnelle, légitimité du but poursuivi, prudence et mesure dans l’expression – ne sont pas remis en cause.

Il s’agit donc d’une cassation technique, procédurale qui ne remet pas en cause l’analyse des images effectuée par Philippe Karsenty. Lequel réagit ainsi : « L’arrêt de la Cour de cassation démontre toute l’absurdité du système. Je maintiens que le reportage de France 2 constitue l’une des plus grandes supercheries médiatiques de ces dernières années et tout ce que la justice trouve à nous répondre, c’est : cachez ces rushes que je ne saurais voir ! C’est pourtant le visionnage de ces images qui avait emporté la conviction de la cour d’appel de Paris. Aujourd’hui, on voudrait faire comme si personne ne les avait vus et comme s’ils n’existaient pas. »

Janvier-juin 2013 : second procès en appel

La cour d’appel de Paris se réunit pour plus de six heures de débats le 16 janvier 2013.

La décision, annoncée le 3 avril 2013, puis le 22 mai, est rendue seulement le 26 juin.

Philippe Karsenty est condamné pour avoir, selon l’arrêt, publié son article sans détenir – au moment de la publication de son article – les preuves obtenues plus tard.

Or, en 2004, Karsenty avait bien recueilli plusieurs témoignages : ceux de personnes qui, après avoir visionné les rushes, avaient affirmé que le reportage de France 2 était une mise en scène, et celui de la journaliste allemande Esther Schapira qui avait enquêté dès 2001 et lui avait fourni des pièces révélant les incohérences entre les déclarations de Charles Enderlin, du cameraman Tala Abu Rahma et de Jamal al-Durah, le père de Mohamed. Commentant cette défaite, Karsenty se dit « découragé par l’incapacité des juges à voir ce qu’ils voient » et ajoute : « Je préfère accepter ma condamnation en espérant que l’histoire me donnera raison. »

À la lumière de ce qui précède, on peut se demander si la justice est, d’une part légitime et d’autre part compétente, pour authentifier un reportage controversé. À l’arrivée, les contraintes drastiques de la loi sur la diffamation, qui exige de celui qui allègue de faits d’en avoir détenu la preuve préalablement, conduisent le juge à conclure que s’il a eu raison trop tôt, c’est qu’il avait tort. Faut-il en conclure que le formalisme juridique auquel doivent se soumettre les juges peut faire échec à la vérité historique démontrée par d’autres moyens ? Ne devrait-on pas plutôt se tourner vers des analyses d’images, balistiques, médico-légales et biométriques ?

Plus de vingt-cinq ans après la diffusion du reportage et plus de douze ans après la fin de cette épopée judiciaire, il est temps que des experts soient invités à se prononcer sur ces images sans que France Télévisions puisse exciper d’une quelconque autorité de la chose jugée pour les en empêcher.

Avec Jack Lang, tous courageux par procuration…

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Le président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre a rendez-vous au quai d’Orsay demain pour s’expliquer sur ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Il a jusqu’à présent exclu de démissionner.


Ce n’est pas seulement à cause de la polémique liée à l’affaire Epstein et aux liens amicaux que Jack Lang avait noués avec ce milliardaire influent, impliqué dans un système de pédocriminalité, que je souligne qu’en France on est souvent courageux par procuration.

Beaucoup de ceux qui incitent Jack Lang à démissionner, afin de sauvegarder la dignité de sa fonction et celle de l’Institut du monde arabe (IMA) qu’il préside encore au moins jusqu’à dimanche prochain, date à laquelle il rencontrera le ministre Jean-Noël Barrot, ne seraient probablement pas disposés eux-mêmes à assumer leurs responsabilités s’ils avaient échoué ou connu des revers les mettant principalement en cause.

Il est évident, à mon sens, que Jack Lang devrait, sans plus se poser de questions, quitter l’IMA, et je ne doute pas que les pays arabes représentés au sein du conseil d’administration comprendraient ce retrait.

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En réalité, la grossière erreur a été commise en 2024 par le président de la République, lorsqu’il a renouvelé pour la quatrième fois le mandat de Jack Lang – alors âgé de 84 ans – à la tête de l’IMA.

J’entends bien que l’ancien ministre allègue, pour sa défense, qu’il n’était pas informé des horreurs et des turpitudes commises par le personnage dont il appréciait la culture, la séduction et l’entregent. J’ai toutefois du mal à croire que Jack Lang, fort d’une expérience aussi longue que dense, n’ait jamais eu vent de quoi que ce soit.

Il partira, mais que cela serve de leçon, demain, à tous ceux qui s’accrochent sans jamais jeter l’éponge, comme le devoir devrait pourtant leur commander de le faire. Il est clair que le courage est rare et la lâcheté surabondante. On trouve toujours d’excellentes raisons pour demeurer.

La controverse autour de Jack Lang est du pain bénit : que d’intrépides par procuration !

Coup de rouge

À en juger par le débat national, on se dit que l’imaginaire politique est au point mort. Mais au niveau local, des élus proposent des idées innovantes qui améliorent la vie quotidienne des Français. Des exemples à suivre.


Il est peu question du véritable enjeu des prochaines élections municipales. Quand on les évoque, on dépasse rarement la simple présentation des forces en présence, des alliances, des responsables politiques qui pourraient y laisser des plumes, ou pour d’autres, s’envoler. Paris, Marseille, Lyon, Nice… « Faites vos jeux, rien ne va plus. » Mais sur le tapis de ce casino électoral, quand sera-t-il enfin question de l’innovation territoriale ?

J’ai la conviction que des solutions existent d’abord au niveau local. Au plus près. Pour des transformations positives au niveau national, il faudra attendre encore un peu… beaucoup… lamentablement. Qui a tué l’imaginaire politique ? Ce nectar qui permet à un peuple de se projeter, de tisser un lien entre nous tous, plus fort que tout ce qui divise, ce qui irrite. Dans ce vaste Cluedo – dont on connaît les protagonistes, du référendum de 2005 jusqu’à la dissolution de juin 2025 –, l’espoir d’une amélioration concrète des conditions de vie de ceux qui ont le plus à attendre d’un changement politique a été liquidé.

Localement, à l’échelle de nos communes, cœur battant de notre quotidien, des élus locaux, à l’inverse du charivari national, avancent, réalisent et obtiennent des résultats. À Bordeaux, un QR code permet de guider les personnes malvoyantes via leur smartphone dans les transports. Depuis un an, l’office du pouvoir d’achat de Mornant (Rhône) offre une solution simple et peu coûteuse à ses habitants avec des achats groupés, une mutuelle communale qui fait économiser 500 à 1 000 euros par an aux familles adhérentes. À Chenevelles, commune rurale de la Vienne, la municipalité a mis en place « l’ami solidaire », un dispositif innovant pour répondre aux difficultés de mobilité des jeunes : deux véhicules électriques sont mis à leur disposition en échange de quelques heures d’engagement citoyen. À Dijon, le premier quartier à énergie positive de France réduit ses émissions de CO2 de 75 %. Nancy vient de lancer sa « maison des femmes », ouverte 24 h/24, qui réunit hébergement d’urgence, soutien psychologique et juridique. Avec le « S’Cool bus », les enfants de l’agglomération de Seine-Eure pédalent pour aller à l’école chaque jour. Il s’agit d’un « vélo-bus » à assistance électrique, premier du genre dans le pays, capable de transporter un adulte et huit enfants. Aujourd’hui, quinze vélos-bus desservent neuf circuits dans sept communes de l’agglomération, transportant environ 370 enfants et parcourant plus de 13 000 kilomètres à l’année. L’établissement public territorial Est Ensemble enregistre pour sa part une hausse de 30 % des inscriptions dans ses bibliothèques. Des inscriptions qui ont bondi de 125 % chez les enfants nés en 2018 : à la rentrée de septembre 2024, tous les élèves de CP avaient reçu une carte pour découvrir le réseau de ces établissements dans la région.

Bravo à l’équipe du site et de la revue L’Inspiration politique (linspiration-politique.fr) qui donne à voir cette richesse. Pourquoi un trop grand nombre de médias n’abordent-ils jamais cette réalité ? Pourquoi faire toujours le choix des peurs et non celui de l’espérance ?

Affaire Al-Durah: « le plus grand faux antisémite de notre génération »

L’image de Mohamed al-Durah tué dans les bras de son père est devenue une icône de la cause palestinienne, une justification de l’ « antisionisme ». C’est pourtant une mise en scène, comme le montre l’enquête étayée de Philippe Karsenty. Malgré des preuves tangibles, France 2 et ses nombreux soutiens n’ont jamais voulu le reconnaître.


Philippe Karsenty a regroupé les archives vidéo de l’affaire ici sur Vimeo, visionnables par tous.

Causeur. Pourquoi revenir sur l’affaire Al-Durah vingt-cinq ans après ?

Philippe Karsenty. Tout simplement parce que le dossier n’est pas clos. La mise en scène diffusée par France 2 n’est toujours pas reconnue comme telle alors que l’image du « petit Mohamed » est présente dans les esprits. Chaque 30 septembre, jour anniversaire de la diffusion du reportage de France 2, sa photo est republiée, tout comme lorsque la situation se tend au Proche-Orient, notamment après le pogrom du 7 octobre 2023.

Plus récemment, lorsque les corps des enfants Bibas ont été restitués, un journaliste a déclaré : « Ce matin, je suis Kfir Bibas, ce matin, je suis Mohamed al-Durah… »

Cette icône médiatique doit être dénoncée pour ce qu’elle est : le plus grand faux antisémite de notre génération, probablement l’image la plus dévastatrice jamais produite depuis la création de l’État d’Israël.

Des rues et des écoles portent le nom de Mohamed al-Durah. L’image-choc du « petit Mohamed » est reprise à la télévision, sur des monuments, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des T-shirts.

Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl prétendaient venger Mohamed al-Durah.

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le reportage de France 2 était un faux ?

L’observation attentive des images et le simple bon sens auraient dû conduire France 2 à ne pas diffuser ces images.

Commençons par la version des faits décrite par le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, qui n’était pas sur les lieux mais qui n’a fait que monter et commenter les images de son cameraman en poste à Gaza, Talal Abu Rahma.

Selon eux, les soldats israéliens, qui se trouvaient à 80 mètres de leur « cible », auraient tiré sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes sur Mohamed et son père.

Première incohérence : il ne faut pas quarante-cinq minutes de tirs pour abattre une cible de cette taille à 80 mètres de distance. Quelques secondes suffisent.

Deuxième incohérence : le père et l’enfant auraient été touchés par 15 balles d’armes de guerre. Or, il n’y a pas de lésion, pas de sang sur les « victimes », pas plus que sur le mur. Demandez à n’importe quel reporter de guerre, à n’importe quel militaire, ils vous décriront les dégâts que causent les armes de guerre.

Est-il possible que le père et l’enfant aient reçu 15 balles d’armes de guerre et que l’on ne voie rien sur les images ? Certainement pas !

Il existe une bonne dizaine d’incohérences dans le reportage de quarante-huit secondes diffusé par France 2; et plus encore dans les rushes dont est extrait le segment diffusé.

Ainsi, France 2 a affirmé détenir vingt-sept minutes de rushes qui accréditaient sa version des faits.

Lors de mon procès en appel, ces vingt-sept minutes de rushes ont été exigées par les juges. La chaîne publique n’en a produit que dix-huit. Dix-huit minutes toutes plus accablantes les unes que les autres pour France 2.

Des jeunes gens simulaient des blessures, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.

Lors d’une interview parue dans Télérama en octobre 2000, Charles Enderlin a déclaré : « Je n’ai pas voulu montrer l’agonie de l’enfant, c’était insoutenable. » Cette scène d’agonie n’a jamais été produite par France 2 : dans les rushes, sur les images qui suivent la fin du reportage de France 2, on voit l’enfant lever le coude et jeter un regard furtif en direction de la caméra.

Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage. Est-ce parce qu’elle invalidait son récit ?

Que voulez-vous dire? Que le père et l’enfant sont vivants ?

Ils sont vivants au moment où Talal Abu Rahma coupe sa caméra : voilà pourquoi j’affirme que l’intégralité des quarante-huit secondes de son reportage était une mise en scène.

Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils sont vivants, car mon « job » s’arrête au moment où le cameraman arrête de tourner. Pour mémoire, avant que le montage de France 2 soit repris par les médias du monde entier, ses images brutes avaient été proposées à CNN qui les avait refusées et demandé des garanties d’authenticité. Prudence que n’a pas eue Charles Enderlin.

Charles Enderlin à la sortie de la cour d’appel de Paris, après une audience consacrée à l’examen des rushes du reportage de France 2 dans l’affaire Al-Durah, Paris, 14 novembre 2007. (C) EULER/AP/SIPA

Disposez-vous d’autres éléments qui accréditent vos accusations ?

Les images qui ont été filmées le même jour, au même endroit par d’autres cameramen, infirment la version des faits de France 2 et montrent surtout que ce jour-là, c’était jour de tournage de mises en scène à Gaza, ce que l’on appelle maintenant communément « Pallywood ».

Au fil des mois qui ont suivi la diffusion du reportage contesté, toutes les expertises effectuées, tant balistiques que médico-légales ou biométriques, ont confirmé cette accumulation de preuves qui aboutissent toutes à la même conclusion : le reportage de France 2 était une pure mise en scène, une mascarade.

Comment expliquez-vous que cette « mascarade » n’ait pas été découverte immédiatement ?

Lorsque les images de France 2 ont été diffusées, YouTube et les réseaux sociaux, qui auraient immédiatement permis de revoir les images en détail et de découvrir la supercherie, n’existaient pas. Du reste, qui aurait pu imaginer qu’une chaîne comme France 2 diffuserait une mise en scène ?

Est-ce vous qui avez découvert cette mise en scène ?

Absolument pas ! C’est un chercheur israélien, Nahum Shahaf. Ses travaux n’ont pas été pris au sérieux par les autorités israéliennes qui étaient pressées de passer à autre chose, ne comprenant pas l’impact historique et planétaire qu’elles allaient prendre.

D’autres ont poursuivi et prolongé son travail. Pierre Rehov, Stéphane Juffa, le regretté Gérard Huber qui avait publié en janvier 2003 Contre-Expertise d’une mise en scène, Esther Schapira et Georg Hafner qui ont réalisé deux documentaires (en 2002 et en 2009) sur l’affaire qui ont été diffusés par la chaîne publique allemande ARD, partenaire d’Arte qui, elle, ne les a jamais montrés. Ensuite, Denis Jeambar, Daniel Leconte et le regretté Luc Rosenzweig ont repris le flambeau.

Pensez-vous que le correspondant de France 2 était complice de la mise en scène, ou bien a-t-il été trompé ?

Je ne peux répondre à cette question, il est tout à fait possible qu’il ait, dans un premier temps, cru à l’authenticité des images. Par la suite, quand les premiers doutes ont surgi, les équipes de France 2 se sont arcboutées et ont refusé toute contestation. Au lieu d’affronter la réalité, Charles Enderlin s’est érigé une muraille de soutiens destinée à le protéger de toute critique.

Il faut cependant rappeler le contexte. Ce que je peux affirmer, c’est que les cameramen avec lesquels travaillait France 2 à l’époque avaient l’habitude de filmer des mises en scène… que France 2 avait malheureusement aussi coutume de diffuser. Sans doute parce qu’elles validaient son récit idéologique.

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Est-ce que France 2 a collaboré honnêtement à la révélation de la vérité ?

Luc Rosenzweig résumait assez bien l’attitude de la chaîne publique dans les années 2000 : « On peut affirmer qu’à chaque stade de cette affaire, la direction de France 2 a mis tous les moyens en œuvre pour empêcher la vérité de se manifester. Dissimulation des rushes, présentation de “preuves” de blessures de Jamal al-Durah, qui se révéleront ensuite être dues à d’autres causes, diffamation des contradicteurs, qualifiés “d’extrémistes sionistes”, et enfin, sabotage conscient – et organisé ? – d’une commission d’enquête, concédée de mauvaise grâce au président du CRIF, voilà la liste – non exhaustive – des manœuvres de la chaîne publique française pour sauver sa réputation et le soldat Enderlin du déshonneur professionnel qui l’attend. »

En 2008, lorsque vous avez gagné votre procès en appel, Le Nouvel Obs a publié une pétition « Pour Charles Enderlin » signée par des centaines de journalistes, d’intellectuels et de politiques.

Je ne m’attendais pas à voir autant de gens se liguer pour défendre des images qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine d’analyser sérieusement. Par amitié ? Aveuglement idéologique ? Corporatisme ? Voir coalisés dans la même pétition des antisémites patentés, d’autres que je croyais honnêtes et certains qui ont probablement été trompés m’a beaucoup étonné.

Pascal Boniface, Hubert Védrine, Claude Askolovitch, Jean Daniel, Vincent Hugeux, Jean Lacouture, Daniel Mermet, Denis Olivennes, Maurice Szafran, Jacques Attali, Régis Debray, Jack Lang, Erik Orsenna, pour n’en citer que quelques-uns, c’était assez surprenant.

Le 19 juin 2008, Dieudonné mettait en ligne sur son site un article intitulé « Charles Enderlin et Dieudonné, cibles de la même secte sioniste française ».

La boucle était bouclée.

J’ajoute que tous ceux qui se proclamaient propalestiniens auraient dû se réjouir d’apprendre que Mohamed al-Durah n’était en fait pas mort.

Pourtant, étrangement, personne dans leur camp ne s’est réjoui de cette bonne nouvelle. Est-ce parce que la vie des enfants de Gaza leur importe peu ? N’était-ce qu’un outil destiné à diaboliser Israël et les juifs ?

Avez-vous eu de bonnes surprises ?

Oui, la meilleure surprise pour moi fut la prise de position de l’historien et ancien ambassadeur d’Israël classé très à gauche, Elie Barnavi, qui a publié dans Marianne le 7 juin 2008 une tribune intitulée « L’honneur du journalisme ». Par la suite, certains signataires de la pétition du Nouvel Obs sont revenus sur leur position. Confrontés aux images et aux évidences, des gens comme Robert Ménard ou Martine Gozlan se sont rétractés.

Qui sont ceux qui vous ont le plus manqué ?

Je pensais que Daniel Schneidermann, l’un des pionniers de la critique des médias en France, serait le premier à dénoncer la supercherie. Il n’en a rien été. Il n’avait pas un regard critique sur les médias, mais un regard idéologique.

Les organisations juives ont aussi été défaillantes. Ainsi, sauf sous la présidence de Richard Prasquier, le CRIF a fait profil bas. L’UEJF pour sa part s’est placée dès le départ et avec constance, et ce quels que soient ses dirigeants, du côté de France 2.

Des politiques sont-ils intervenus, directement ou non, dans l’affaire ?

Officiellement non, mais au cours de l’été 2009, un an après ma victoire en appel qui constituait pour le moins un camouflet pour Charles Enderlin, ce dernier a été décoré de la Légion d’honneur dans le contingent des médailles remises par le ministère des Affaires étrangères. En revanche, très peu de politiques m’ont défendu publiquement, mais pas mal m’ont dit : « Tu as raison, mais on ne peut pas le dire. »

Avez-vous saisi le CSA, ancêtre de l’Arcom ?

Oui, dès 2003, j’ai demandé au regretté Dominique Baudis – alors président du CSA – de faire la vérité sur cette affaire.

Il m’a alors demandé de le saisir officiellement. Ce que j’ai immédiatement fait.

Les choses ont traîné. N’oublions pas qu’à l’époque, Dominique Baudis avait été la victime d’une campagne infâme de dénigrement à caractère sexuel.

C’est son directeur de cabinet, Camille Pascal, qui a traité le dossier. En fait, qui l’a enterré. M’inquiétant de l’absence de réponse du CSA, je l’ai alors eu au téléphone ; conversation au cours de laquelle il m’a accusé « d’appartenir aux services secrets israéliens ». J’ai alors compris qu’il ne serait d’aucune aide. Par la suite, Camille Pascal a rejoint France Télévisions.

Plus tard, le président du CRIF, Richard Prasquier, a demandé la constitution d’une commission d’enquête indépendante destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. La présidence de France Télévisions avait changé, mais pas l’état d’esprit.

Vous avez aussi été élu. Menez-vous un combat politique ? Aujourd’hui, vous êtes porte-parole du comité Trump France. Les attaques du président américain contre notre pays ne vous gênent pas ?

Effectivement, j’ai été maire-adjoint de Neuilly sous l’étiquette UMP, puis LR.

Trump est le Viagra d’une Europe devenue impuissante et j’assume de défendre sa politique étrangère. Trump ne critique pas la France – son histoire, sa gloire passée, ses valeurs… – mais une France qui ne résiste pas, une France décadente, envahie, à plat ventre devant l’Algérie par exemple. Pour autant, je ne suis pas ravi de voir les accointances entre l’administration Trump, le Qatar et la Turquie. Pour ce qui concerne le Groenland par exemple, je conseille aux politiques français de lire The art of the deal. Trump a obtenu tout ce qu’il voulait sans tirer un coup. Dans le même temps, les Européens estiment avoir gagné la bataille. Tout le monde est donc content… sauf que Trump a atteint ses objectifs.

Risquons-nous des poursuites judiciaires en vous interviewant ?

Vous êtes des gens raisonnables. Si vous le faites, c’est parce que vous avez analysé les images et les éléments de preuve. Après tout, des personnalités bien plus connues et légitimes que moi, comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ont repris les mêmes accusations que moi sans jamais avoir été inquiétées.

Iran: l’impasse d’une économie de pillage

Chaque seuil franchi par le dollar annonce une défaite intérieure. La dollarisation informelle s’étend, le bazar se bloque, et la peur organise les comportements. L’économie iranienne entre dans une logique de survie où l’informel devient une stratégie de sécurité. Grande analyse


Un mois après le massacre des 8 et 9 janvier, l’économie iranienne a basculé. Ce massacre, survenu au cœur de l’hiver, a agi comme un révélateur. En frappant une société déjà exténuée, il a cristallisé ce qui était en gestation depuis des années : une économie de guerre intérieure, une monnaie à l’agonie, un État policier riche se maintenant par la violence contre la volonté d’un peuple qui s’appauvrit, sans horizon d’amélioration. L’Iran d’aujourd’hui est un pays pillé et désorienté. Un pays où la rente continue de circuler, mais où l’économie réelle se délite, et où l’État s’est transformé en machine à ponctionner, puis à réprimer, sans pouvoir gouverner.

Promesses non tenues et désordre monétaire

Le mois de janvier 2026 marque ainsi une étape particulière parce qu’il vient après la grande démonstration de force répressive, mais aussi après l’effondrement simultané de deux promesses centrales du régime. La première était que l’État, malgré ses défauts et ses abus, garantissait une forme de stabilité matérielle et redistributive. La seconde était la prétention à la puissance régionale, justifiant sacrifices et privations au nom de la « résistance ». Or, au début de février, l’une comme l’autre apparaît démenties par l’expérience quotidienne.

Ce qui frappe d’abord, c’est le désordre monétaire. Le toman n’est plus une monnaie nationale. Après la révolution de 1979, la République islamique n’a pas changé de monnaie au sens strict. L’unité officielle est restée le rial et l’État s’est contenté de modifier les billets. En revanche, l’effondrement progressif de la valeur du rial a renforcé une dissociation entre la monnaie officielle et la monnaie réellement utilisée par la société. Dans la vie courante, les Iraniens (comme les Français avec la « brique ») ont continué à compter en toman, une unité plus ancienne, non officielle, équivalant traditionnellement à dix rials, parce qu’elle simplifie les transactions et permet de retirer un zéro mentalement. Cette coexistence est devenue un marqueur de désordre monétaire.

Dans les rues de Téhéran, le prix du dollar affiché sur les panneaux improvisés devient un bulletin météo de la République islamique. Chaque seuil franchi alimente une spirale de peur avec achats anticipés, fuite vers les actifs tangibles, stockage, conversion de l’épargne en or ou en dollar. Le phénomène est visible dans des comportements simples. Dans certains quartiers les commerçants refusent d’afficher les prix de biens importés, ou annoncent des « prix du jour ». Des artisans demandent désormais à être payés en dollars ou en équivalents or. Sur les plateformes de petites annonces, des appartements se négocient implicitement en devises étrangères.

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Cette dollarisation informelle entraîne mécaniquement un transfert de richesse. Ceux qui ont accès au dollar, par les circuits d’import-export, les licences, les fondations ou les réseaux liés aux Gardiens de la révolution, voient leur richesse augmenter. Ceux qui vivent d’un salaire mal indexé sont écrasés. La classe moyenne urbaine est encore visible, mais elle ne pèse plus. C’est l’une des évolutions majeures de ce début 2026. En Iran, le déclassement est la norme. Un professeur, un ingénieur, un infirmier, un fonctionnaire peuvent aujourd’hui se retrouver à pratiquer une activité d’appoint informelle, un commerce de revente, des services de livraison ou des petits travaux, dans une logique de survie qui ronge le prestige social et dissout les hiérarchies de compétence.

Internet HS

Le massacre des 8 et 9 janvier intervient dans cette économie déjà fracturée, mais il y ajoute une dimension décisive en démontrant que le régime assumera, sans retenue, une gestion coercitive de la contestation. Car en coupant Internet pour étouffer les manifestations, le régime a en même temps étouffer l’économie.  Dans un pays où l’inflation a imposé une indexation quasi permanente des prix sur le dollar, la connexion est devenue un outil de survie car elle permet de connaître le taux de change et d’ajuster les prix. Quand le réseau tombe, le marché se fige. À cela s’ajoute un effet plus concret encore. L’économie iranienne s’est largement adaptée aux paiements électroniques, précisément parce que la monnaie se dévalue et que manipuler du cash devient impraticable. Or sans Internet, terminaux bancaires, applications de paiement et transferts s’interrompent et le cash ne prend pas le relais. La coupure ajoute au désordre monétaire une panne logistique, et fait sentir à la population que l’État est capable de paralyser l’économie du quotidien en quelques heures. Autrement dit, Cela change la nature même des choix économiques. Dans un pays où la violence d’État devient prévisible, chacun cherche à se rendre invisible et réduire le risque. C’est ce mécanisme, plus encore que l’inflation, qui fait monter l’informel comme stratégie de sécurité personnelle.

Cette mutation se lit dans les bazars. Ce qui rend le bazar iranien si central, c’est qu’il ne renvoie pas uniquement à un marché, mais à une structure complète de société. En persan, le bāzār désigne certes un lieu, souvent couvert, inséré au cœur des grandes villes, organisé en allées spécialisées, en métiers et en corporations, où se croisent les marchandises, les services, les flux de crédit et les circuits d’approvisionnement. Mais en Iran, le bazar est aussi un milieu, presque une catégorie sociopolitique. Les bazaris ne constituent pas une classe homogène au sens marxiste, car ils vont du petit artisan au grand importateur, du détaillant au grossiste, du commerçant de quartier au notable doté de réseaux. Pourtant, ils partagent une même culture, fondée sur la confiance, la réputation, la solidarité, et l’enracinement dans des liens familiaux, professionnels et religieux. Historiquement, cette configuration a fait du bazar un acteur décisif, souvent en alliance avec le clergé chiite, non seulement parce qu’il concentre des ressources, mais parce qu’il détient une capacité rare dans un régime autoritaire, le pouvoir de bloquer. Il n’est pas rare que des familles de bazaris soient liées à des grands clercs chiites et que les fondations religieuses participent dans les réseaux de crédits pour le commerce. Fermer boutique et interrompre la circulation des biens et des prix, c’est paralyser l’économie du quotidien. Ainsi, lorsque le bazar ferme, il s’agit d’un signal social et politique, indiquant que la confiance a cessé de fonctionner.

Le bazar, épicentre du séisme

Historiquement, le bazar a été, en 1979, l’un des poumons de la révolution, et pendant longtemps l’un des relais de légitimité du régime. Mais au début 2026, le bazar fonctionne comme un sismographe de la rupture. Des fermetures ponctuelles, des journées de grève improvisées, des refus d’ouvrir après des événements répressifs sont autant de signaux. Un commerçant ne formule pas toujours une opposition idéologique mais plutôt un constat brutal d’un cul de sac économique. Lorsque les bazaris cessent de fixer les prix, ou reportent les transactions, ce n’est pas un acte politique mais l’expression d’une désorganisation profonde de l’économie. Pour vivre le commerce exige une monnaie, une confiance et un minimum de sécurité pour le bien et les personnes. Le régime n’arrive plus à assurer ce trio.

L’inflation, dans ce contexte, ce n’est pas seulement « tout augmente ». C’est la destruction de la valeur du travail et l’impossibilité de planifier et investir. La consommation bascule vers l’alimentaire, le logement. L’accès aux traitements médicaux importés ou aux équipements modernes devient erratique. Les familles mobilisent leurs réseaux, sollicitent des proches à l’étranger, recourent au marché noir. Ce point est essentiel dans l’économie iranienne contemporaine. On peut supporter l’idéologie, voire l’humiliation, tant que la vie tient. Mais lorsque l’État ne garantit plus les biens vitaux, il cesse d’être une autorité.

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Pourtant, l’Iran n’est pas un pays sans ressources. L’Iran continue d’exporter du pétrole, même sous sanctions. Il continue de produire, d’importer, de contourner. Il continue d’exister. Mais le problème tient à la structure de la rente. La rente pétrolière, au lieu d’alimenter une industrialisation ou une modernisation, sert à maintenir l’appareil politique. Elle finance la sécurité, les subventions, les clientèles. Elle évite l’effondrement sans offrir un avenir.

Dans ce modèle, les sanctions jouent un rôle paradoxal. Elles affaiblissent la société, mais elles renforcent le régime. Elles détruisent l’économie formelle et enrichissent les intermédiaires. L’importation devient une prérogative politique. La distribution du dollar devient une arme. L’accès aux ressources devient une récompense de loyauté.

On le voit dans des exemples concrets. Un commerçant qui veut importer ne dépend pas seulement de la demande et du prix. Il dépend d’une chaîne opaque de licences, d’intermédiaires, de douanes, de réseaux et parfois de protection sécuritaire. Cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises. Certaines familles ont accès à des circuits privilégiés, parfois via une appartenance aux structures para-étatiques, parfois via des réseaux de Basij ou des fondations. D’autres n’y ont pas accès. Cette asymétrie produit une société double. D’un côté, une minorité qui continue de consommer, d’acheter des voitures importées, d’accéder à des produits étrangers. De l’autre, une majorité enfermée dans une économie de substitution, de basse qualité, et de renoncements.

C’est ici qu’intervient le facteur stratégique, souvent négligé. Pendant longtemps, le régime a justifié la pauvreté par la grandeur. L’« axe de la résistance » était présenté comme la preuve que l’Iran n’était pas un pays comme les autres. Or, en 2024–2025, cette histoire s’est effondrée. Les défaites et les revers militaires, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de la confrontation directe avec Israël, ont produit un effet intérieur. L’argent a été gaspillé. Les sacrifices n’ont pas construit une puissance protectrice mais, au contraire, exposé l’Iran à des attaques directes. Non seulement le pays souffre, mais il souffre pour rien.

Téhéran, 13 juin 2025 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Or, on peut accepter l’austérité au nom d’un projet. Mais lorsque le projet apparaît comme un échec coûteux, la pauvreté devient simple injustice. Et le massacre des 8 et 9 janvier ajoute à ce constat d’échec l’évidence de la violence intérieure. À quoi bon se sacrifier, si l’on est réprimé, humilié et ruiné simultanément ?

L’économie iranienne de début février 2026 est donc une économie fragmentée. D’un côté, l’Iran des insiders. De l’autre, l’Iran de l’informel et de la débrouille dans un contexte de déclassement et appauvrissement. Enfin, l’Iran de la sortie, celui des classes éduquées qui cherchent à partir, et qui, lorsqu’elles ne partent pas, vivent comme si elles devaient partir demain. Les ingénieurs, médecins, entrepreneurs, étudiants de haut niveau ne croient plus à un avenir national même lorsqu’ils restent.

La question centrale, dès lors, n’est pas de savoir si l’économie iranienne va s’effondrer demain. Elle est de savoir si elle peut encore se régénérer. Car le danger majeur pour la République islamique n’est pas un crash spectaculaire mais plutôt l’épuisement lent. L’érosion d’un système qui conserve une armature étatique, mais qui perd sa substance sociale et son capital humain.

Hallucinant

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On connaissait les écrivains piégés par des canulars philosophiques. Il faudra se faire maintenant aux discours truffés de fausses citations générées par l’intelligence artificielle.


C’est dans ce piège qu’est tombée Petra De Sutter, femme transgenre et nouvelle rectrice de l’université de Gand (Belgique) et accessoirement ancienne ministre et sénatrice Groen (écologiste). Les deux citations en cause : « Le dogme est l’ennemi du progrès »« La connaissance décrit et maîtrise la réalité ; la sagesse cherche des réponses à des questions existentielles – elle est liée à la culture et à l’éthique », attribuées respectivement au scientifique Albert Einstein et au professeur de psychologie Paul Verhaeghe.

On appelle ça dans le jargon des « hallucinations » : des moments d’égarement de l’IA, quand celle-ci commence à délivrer avec aplomb des informations fausses. Et voilà donc la rectrice attrapée comme un vulgaire étudiant de première année un peu paresseuse, et jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus. « Je regrette profondément d’être tombée dans ce piège. Je ne peux malheureusement plus revenir en arrière. Cette expérience est pour moi une bonne leçon et va sans aucun doute relancer le débat sur l’utilisation de l’IA ». L’affaire est fâcheuse, puisqu’à cause d’elle l’ancienne ministre et professeur de gynécologie ne recevra pas de doctorat honorifique à l’université d’Amsterdam, distinction qui devait lui revenir pour ses contributions importantes à la science médicale et à son engagement social. Pas suffisamment grave, toutefois, pour remettre en cause sa fonction au sein de l’université flamande.

Bien avant que l’utilisation de l’IA ne se banalise, un minimum de vigilance était nécessaire quand on voulait citer de grands esprits. En son temps déjà, Clemenceau disait : « Il faut se méfier des citations que l’on trouve sur internet ».

Socialisme façon Trump

Le taux moyen des cartes de crédit aux États-Unis est actuellement de 23%. Trump entend les plafonner.


Le nouveau combat de Donald Trump n’a rien d’exotique.

Pas la Chine. Pas l’immigration. Pas l’expansion territoriale, mais… les cartes de crédit. Cœur nucléaire de la consommation américaine, perfusion quotidienne de millions de ménages, la carte de crédit est devenue, selon lui, une machine à tondre les classes moyennes. Et comme souvent avec Trump, la nuance n’est pas invitée à la table. Son diagnostic est simple : les credit card companies « arnaquent » les Américains avec des taux délirants. Et il faut que ça cesse. Maintenant. Pas après étude d’impact. Pas après concertation. Avant les mid-terms. Le taux moyen des cartes de crédit se situe aujourd’hui autour de 23 %. Il peut grimper jusqu’à… 36 % pour les profils jugés « à risque ». Sa solution ? Un plafond légal à 10 % – un taux jamais vu, selon le Wall Street Journal, depuis 1984. Pas une proposition. Une sommation – que les démocrates s’abstiennent de trop critiquer, puisqu’à sa façon, Trump fait du social. Un plafond à 10 % ferait ainsi économiser environ 100 milliards de dollars d’intérêts aux ménages américains. De l’argent qui retournerait dans la consommation. Interrogé sur ce qu’il ferait si les sociétés financières refusaient d’obéir, Trump a répondu avec la délicatesse qu’on lui connaît : « Elles contreviendraient à la loi. » Les banques, elles, hurlent déjà. Risque de défaut plus élevé. Crédit rationné. Explosion de l’endettement des plus fragiles. Bref, elles agitent tous les épouvantails connus. Mais dans l’univers trumpien, il n’y a qu’une issue : un deal. Mais un deal de gauche.

Il nous aura décidément tout fait.

Nova is the new Inter

La radio de Matthieu Pigasse s’est spécialisée dans le recyclage des humoristes débarqués de l’audiovisuel public. Sous couvert de lutte contre l’extrême droite, le milliardaire de gauche leur laisse carte blanche pour dérouler un programme indigéniste, islamo gauchiste, décolonial et antisioniste. Prière de ricaner.


Mercredi 14 janvier, Benjamin Duhamel recevait sur France Inter le banquier gauchiste Matthieu Pigasse. L’occasion pour ce dernier de rappeler, pour la millième fois, qu’il mène « une bataille culturelle contre l’extrême droite et la droite radicale » qui, selon lui, « matraquent de manière obsessionnelle leurs fantasmes » dans les médias Bolloré et mènent de surcroît, actuellement, une « action contre l’audiovisuel public » – rappelons que lui-même qualifiait il n’y a pas si longtemps Radio France de « voix du pouvoir ». Les médias qu’il dirige seraient en revanche totalement indépendants et ne se contenteraient pas de « commenter des thèmes » – l’insécurité, l’islam et l’immigration –, mais délivreraient une véritable information basée sur des faits. « Mes médias ont une ligne », concède toutefois M. Pigasse tout en assurant ne pas interférer dans leurs contenus, contredisant ainsi le même M. Pigasse qui affirmait il y a quelques mois, dans Libération, lutter farouchement contre la « droite radicale » et vouloir « mettre les médias [qu’il] contrôle dans ce combat ». À la question de savoir si, des fois, il ne serait pas un peu le « Vincent Bolloré de gauche », le banquier d’affaires au grand cœur répond avec des arguments à vous arracher des larmes : « Tout nous oppose avec Vincent Bolloré, à commencer par les valeurs, pas besoin de le dire. Moi, j’ai toujours prôné la justice sociale, l’ouverture à l’autre, le partage des richesses » – c’est beau comme du François Hollande. Ou du Xavier Bertrand. Ou du Jean-Luc Mélenchon. Ou du Raphaël Glucksmann. Ou du Olivier Faure. Ou du Fabien Roussel. Ou du Édouard Philippe. Ou du Marine Tondelier. [Liste non exhaustive].

Peser sur 2027…

Matthieu Pigasse regrette encore de s’être fait voler la vedette, il y a bientôt dix ans, par Emmanuel Macron. Énarque, proche du PS, conseiller de Dominique Strauss-Kahn puis de Laurent Fabius au ministère de l’Économie et des Finances, banquier d’affaires et associé-gérant chez Lazard, il ne lui manquait pas grand-chose pour briguer, comme son clone Emmanuel Macron, la présidence de la République en 2017. Au magazine Vanity Fair, il confirmera, quelques mois après les élections, avoir reculé au dernier moment, en accusant « ceux qui ont fait Macron », François Hollande en tête, de l’avoir « bloqué ». Depuis, le banquier a musclé son discours d’ultra-gauche et étoffé son portefeuille médiatique : Mediawan, l’entreprise productrice de contenus achetés par la télévision publique, Le Monde, Télérama et Le Nouvel Obs, excusez du peu. Progressistes, immigrationnistes et woke, ces médias dénoncent régulièrement les « vagues réactionnaires » qui submergeraient notre pays et présagent le retour du fascisme si l’« extrême droite » gagne les prochaines présidentielles. Rien de nouveau, donc, sous le soleil de la bien-pensance centro-socialo-gauchiste, la même qui favorisa, au nom du « front républicain », l’accession au pouvoir du plus néfaste président de la Ve république, j’ai nommé Emmanuel Macron. Face à Benjamin Duhamel, M. Pigasse laisse planer le doute sur sa potentielle candidature, mais assure vouloir « peser le plus possible sur la présidentielle de 2027 ». Pour cela, il compte sur une presse à ses ordres et sur ses… humoristes.

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En effet, l’homme d’affaires est également propriétaire de Radio Nova. Nova, c’est essentiellement des pubs et un programme musical composé de toutes les daubes techno, rappeuses, slameuses et nakamureuses passées ou actuelles. « Éclectique, mais plutôt marqué par la basse que par la guitare », avoue sans détour le directeur de la radio, Frédéric Antelme. Les dealers des cités, les sociologues de Paris 8 et les cadres branchés en raffolent, paraît-il. Côté humour, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret, Juliette Arnaud et Pierre-Emmanuel Barré, transfuges de France Inter, animent chaque dimanche « La Dernière », une émission « transgressive » où tous les thèmes chers aux wokistes élevés en batterie universitaire, aux islamo-gauchistes, aux artistes anticapitalistes subventionnés, aux décoloniaux antisionistes en général et aux insoumis propalestiniens en particulier sont abordés avec un humour de plus en plus lourdingue. « J’ai souhaité créer un espace où on essaie de devenir moins cons », affirme Guillaume Meurice à Télérama. Raté ! Au fil des semaines, le succès aidant, lui et sa bande se sont mis à la hauteur d’un public conquis d’avance et se régalant d’entendre en boucle les mêmes blagues graveleuses débitées sur un ton crasseux. Sur internet, en tapant les mots-clés « bite », « couille », « connard », « merde », « pisse » ou « slibard », l’on est sûr de tomber soit sur un livre de Virginie Despentes, soit sur… une chronique de Pierre-Emmanuel Barré. Celle, par exemple, où avant de traiter le ministre de l’Intérieur de « grosse cuve à pisse », il assène en ricanant : « Dans la police il n’y a pas que des violeurs, il y a aussi des meurtriers. […] En fait, la police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. » Ou celle dans laquelle il se gausse des Français qui se disent patriotes – « Je me régale à regarder ces vieux tas de fromage de bites avec leurs drapeaux bleu-blanc-rouge. […] Les patriotes, c’est vraiment la trace de pneu dans le slibard de Marianne. Ils sont devenus demeurés comme des brosses à chiottes à force de s’informer avec CNews. […] La nationalité française, donnez-la à n’importe quel étranger, avec ou sans métier, qui fait toc-toc à la France. On s’en bat les couilles de la nationalité française » –, avant d’annoncer son programme s’il était au pouvoir : « Pour chaque immigré naturalisé, on dénaturalise un connard français ! » Voilà le niveau ! Niveau qui ne risque pas de s’élever avec Akim Omiri et son émission quotidienne, « La Riposte ». Les obsessions de M. Omiri et de ses acolytes ? Les mêmes que celles de la bande à Guillaume Meurice. Une chroniqueuse de l’émission a récemment déclenché l’hilarité de ses congénères en rapportant les résultats d’un sondage révélant que 30 % des homosexuels se disent prêts à voter Jordan Bardella au premier tour des présidentielles : « C’est pas si étonnant. Ça reste la catégorie de personnes la mieux préparée à se faire enculer. » La blague, quoiqu’éculée, peut à la rigueur faire sourire. Mais je vous laisse imaginer ce qui se passerait si un propos analogue était tenu par un humoriste supposément de droite, sur un média Bolloré, à propos des homosexuels déclarant vouloir voter socialiste aux prochaines élections…

Transfuges

Autre transfuge de France Inter, le dénommé Djamil Le Schlag anime de son côté une émission hebdomadaire intitulée… « Les Grands Remplaçants ». « Le principe de l’émission : un décryptage humoristique de l’extrême droite et du racisme en France, à partir du vécu de personnes racisées », peut-on lire sur un des nombreux médias d’extrême gauche qui en font la publicité. « C’est l’énergie du rap transposé sur un plateau d’humour. On va se marrer. Razzia sur la bande FM et gros ulcères pour les lecteurs de Renaud Camus », assure-t-on sur le site de la radio. Sous couvert d’humour, le militantisme indigéniste est totalement assumé. Les sketches ressemblent à de laborieux tracts politiques diversitaires et décoloniaux. Les humoristes et leurs invités sont très majoritairement « racisés », se revendiquent comme tels et se moquent régulièrement des Français qui renâclent à l’idée de voir leur pays ressembler à la Belgique, pays que Djamil Le Schlag admire pour sa société multiculturelle, une réussite selon lui, et pour le « cordon sanitaire » de ses médias publics qui « mettent au ban de la société les fachos et les racistes » : « En Belgique, si t’es raciste on t’invite pas à la télé, alors qu’en France, sur certaines chaînes, on t’invite que si tu es raciste. » Lui n’est pas raciste, bien sûr. Pourtant, sur le média communautariste Paroles d’honneur, il déclare ne vouloir embaucher pour son émission que « des Arabes et des Noirs ». Il préconise par ailleurs « de ne jamais aller dans les endroits où il n’y a que des Blancs ». À ceux qui en doutaient encore, ces propos prouvent que l’antiracisme racialiste, dont se prévalent les chroniqueurs de Radio Nova, cache – de plus en plus mal, il est vrai – un racisme antiblanc bien réel.

Matthieu Pigasse, propriétaire de Radio Nova, invité de la matinale de France Inter, 14 janvier 2026. Capture d’écran France inter

Matthieu Pigasse est fier de ses recrues. Il adore les entendre éructer des insanités contre les Français qui votent mal, contre les policiers, contre CNews, contre les « islamophobes ». Il jubile de les voir s’acoquiner avec Rima Hassan, Rokhaya Diallo, des activistes immigrationnistes, des militants antisionistes, des écologistes radicaux islamo-compatibles. La logorrhée ordurière de Pierre-Emmanuel Barré le met en joie. Une méchante blague sur Pascal Praud ou Christine Kelly lui fait la journée. Ses bouffons ont carte blanche. « En face, ils n’ont pas de limites, donc je leur ai dit de ne pas en avoir non plus », déclare-t-il à Libération. Message reçu cinq sur cinq. Tous les excès sont admis du moment qu’ils permettent de colporter l’idée que la France est, de toute éternité, un pays raciste, xénophobe et islamophobe. Radio Nova est à l’image de la France souhaitée par M. Pigasse, un conglomérat de communautés ethnoreligieuses, une société intégralement « racialisée » dans laquelle les Blancs sont d’éternels coupables, les « racisés » d’éternelles victimes, et tous ceux qui ne votent pas à gauche d’éternels fascistes.

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France Inter s’est transformée ces dernières années en pépinière d’humoristes-militants d’extrême gauche. Afin d’illustrer, pour le déplorer, cet état de fait, Charles Alloncle, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, a rappelé, lors de l’audition de la présidente du comité d’éthique et de la médiatrice de Radio France, les propos scandaleux d’Aymeric Lompret lors de sa chronique du 15 octobre 2021[1] : « Merci, les gens d’extrême droite, d’avoir payé [vos impôts] pour qu’on dise que vous êtes des gros cons. Si j’étais à votre place, comment je serais dégoûté de me faire insulter toute la journée et, en plus, de devoir payer pour ça. » Repéré par M. Pigasse, Aymeric Lompret a fini chez Radio Nova. Normal. Un autre humoriste francintérien devrait bientôt l’y rejoindre. Merwane Benlazar, qui s’était déjà distingué en débarquant sur le plateau de « C à vous » en livrée salafisteavant qu’on ne découvre ses messages misogynes et procharia sur X[2], a pondu le 7 janvier dernier une chronique qui a exaspéré jusqu’au pourtant toujours très circonspect président de ladite commission, Jérémie Patrier-Leitus. Encouragé par les ricanements de Matthieu Noël, l’animateur de « Zoom Zoom Zen », l’émission dans laquelle il sévit, on l’y entend appeler à une censure politique voisine de celle qui se pratique dans l’audiovisuel public belge. Sa blague du jour : « On a été trop gentils avec l’extrême droite. Mettre un facho au micro, c’est légitimer ses idées. » Bravo, M. Benlazar ! Votre prochain entretien d’embauche pour un poste de rigolo-militant pas drôle sur Radio Nova ne devrait être qu’une formalité…


[1] Voir à ce sujet mon article du 18 octobre 2021, « France Inter a un incroyable talent », causeur.fr.

[2] Voir à ce sujet l’article d’Élisabeth Lévy du 4 février 2025, « Merwane Benlazar : défense de rire », causeur.fr.

La gauche, c’était mieux avant

Groupuscule, de Marco Koskas, retrace la vie heureuse et mouvementée d’une bande de copains dans les années 1970. Un groupe de gentils gauchos comme on n’en fait plus.  


Marco Koskas nous avait habitués à son tropisme israélien, voilà qu’il en s’éloigne et revient en France sur les pas d’une jeunesse romancée des années 70. Un peu hippie et un peu anar, un peu mao-spontex et un peu guévariste, fumeur de chichon le samedi soir et souvent squatteur, tel est le personnage principal de l’histoire, un groupuscule de la banlieue ouest de Paris,

Dans ce groupuscule, on fait aussi du cinéma quand on a de la pellicule, ou quand on est inspiré. Mais comme dans le gauchisme de l’époque, où chacun apportait son trauma personnel, le film sans queue ni tête qu’ils fabriquent va devenir un manifeste de la culture underground et diviser les rêveurs et les opportunistes. 

Entretemps, mille histoires d’amour éclosent de page en page, comme devaient s’épanouir mille roses dans la Chine de Mao.

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Guytou aime Inès qui lui préfère à la fois Jean-Mi et Ben Loulou, lequel raffole de Sophie qui opte d’abord pour Portas puis pour Paco. Jalousie bannie, ils passent outre les chagrins d’amour car ils ne veulent former qu’un être collectif. La liberté sexuelle qui court dans ce roman déclencherait les foudres de MeToo aujourd’hui. Mais chez Koskas elle n’est que tendresse, innocence et bonheur de vivre. 

Dans ce récit drôle et rondement mené, le plus surprenant est l’aspect documentaire inattendu. L’auteur nous montre sans avoir l’air d’y toucher, ce que fut cette extrême gauche-là, loin des horreurs de la mélenchonie actuelle. Ce livre nous raconte une époque joyeuse où les organisations gauchistes étaient peuplées de militants juifs, ashkenazes en majorité qui n’oubliaient pas leur humour. Preuve en est la blague qui courait alors : À La ligue Communiste, on ne parlait pas yiddish parce que Bensaïd, sépharade n’aurait pas compris. Comme tout cela est loin ! Pour ce beau roman, Marco Koskas devrait recevoir le prix de la consolation… 

Groupuscule, Marco Koskas, Éditions Galligrasud, 2026. 212 pages

Cioran, un portrait

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L'écrivain Cioran en 1989 © OZKOK/SIPA Numéro de reportage: 00170537_000003

« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » ; « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » ; « A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses ». Emil Cioran est l’auteur de quelques-uns des aphorismes les plus marquants et les plus définitifs de la langue française, faisant de lui un lointain descendant de La Rochefoucauld et de Chamfort, un petit-neveu (ingrat) de Paul Valéry. Dans Cioran ou le gai désespoir, Anca Visdei, qui a elle-même fui la Roumanie de Ceausescu pour Lausanne en 1973 propose le vrai premier portrait de l’archange du désespoir.

De l’inconvénient d’être né roumain

Cioran n’est même pas tout à fait né roumain, mais hongrois, dans les marges d’un empire, en 1911, qui n’en a plus pour très longtemps. Avec la forte conscience d’appartenir à une ethnie qui pour le moment n’a pas accompli grand-chose. « La Roumanie est une apparition éphémère sur la scène de l’Histoire, c’est un pays de roublards et de résignés. Bucarest ? Une « clique de sceptiques dégoûtants » qu’il faut mettre en prison, des « âmes pourries et sales dans lesquelles s’est écoulé ce qu’il y a de plus vil en Orient » » La Roumanie est à Cioran ce que la Belgique est à Baudelaire. A la différence que lui est Roumain ! L’avantage, toutefois, quand les aînés n’ont rien fait de grand, c’est que la jeune garde sait qu’elle a tout à faire. C’est ainsi qu’apparut la Jeune génération roumaine autour de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco, mais aussi Mihail Sebastian, auteur d’un journal qui relate la folle montée de l’antisémitisme en Roumanie dans les années 30 et 40. Un antisémitisme auquel Cioran ne restera pas insensible. Installé quelques temps en Allemagne, il tombe sous le charme du grand délire collectif à l’œuvre, de l’hystérie des meetings nazis où les « effets d’oriflammes, foules fraternelles, hurlements unanimes, montées d’adrénaline » font office de puissant antidépresseur et même d’euphorisant efficace contre son désespoir. Retourné au pays, ses illusions à l’égard de l’Allemagne nazie redescendent. En février 1935, il admet que l’idéologie national-socialiste est bornée, que la littérature hitlérienne est illisible, que le niveau intellectuel de l’Allemagne est bas et que le national-socialisme est un attentat contre la culture. Cela ne l’empêche pas de se compromettre avec l’équivalent roumain des nazis, la Garde de fer, un temps dirigé par le fanatique Codreanu, à qui Cioran rendit un hommage délirant à la radio. Quand les Allemands occupèrent la Roumanie, ils n’eurent pas besoin de se charger du massacre des juifs : les locaux s’en chargèrent eux-mêmes. Pendant la « rébellion » du 21 au 23 janvier 1941, véritable version roumaine de Nuit de cristal, les légionnaires de la Garde exécutent à Bucarest cent vingt-cinq juifs. Matatias Carp, avocat de Bucarest et témoin oculaire, raconta : « Ils ont été tondus au sécateur. Après leur avoir pris argent, documents, stylos, bijoux, alliances comprises, on leur a fait ingurgiter un mélange de sel de magnésie, pétrole, essence et vinaigre. On les a laissés dans une cave sans toilettes alors qu’ils étaient en proie à des vomissements et diarrhées. Ils ont été battus et pendant deux jours et deux nuits, obligés de signer des lettres de suicide ».

Simone, Boué de sauvetage

En juin 1940, Cioran se trouve être à Paris, où il croise de nouveau les Allemands. Il peut s’adonner à sa passion pour le vélo dans une capitale presque déserte : « Pendant l’Occupation, je roulais autour de la place de la Concorde et j’avais l’impression qu’un vélodrome entier était à ma seule disposition, et juste au centre de Paris. Et quel vélodrome ! Je ressentais ce fait comme une ivresse ». A deux doigts d’affirmer que « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Bientôt, il s’installe définitivement en France, se met à la langue française et développe « un amour vache » pour celle-ci. C’est simple : à ses yeux, la Roumanie avait favorisé son hystérie ; la France, en revanche, l’aurait rendu neurasthénique. La culture française manquerait de tripes. Mais la langue française lui va « comme une camisole de force va à un fou ». Il se met en tête d’écrire mieux que les Français eux-mêmes. Tant pis si des aphorismes entiers sont en réalité des citations piochées, sans guillemets, chez la marquise du Deffand. Cioran se sert chez les grands moralistes. En revanche, il évita de multiplier les entretiens filmés, trop complexé par son accent étranger. Dans ses années françaises, un personnage permit à l’écrivain d’organiser son existence chiche sous les combles de Paris. Une véritable femme pot-au-feu, comme on en trouve chez Huysmans, dont les parents, restés au pays, n’entendirent jamais parler. A Paris, Cioran vit longtemps comme un étudiant raté. A quarante ans, il est un jour convoqué par l’université qui lui annonce la fin des tarifs préférentiels au foyer des étudiants, la limite d’âge étant normalement de vingt-sept ans. Un événement vécu comme un cataclysme : « Tous mes projets, tout mon avenir se sont écroulés ce jour-là ».

Cioran n’est pas présenté comme un philanthrope dans la biographie, ce dont on aurait pu se douter. Pas un ami des femmes non plus, ni un Roumain de faible secours pour ses compatriotes restés sous le joug de Ceausescu (même si toute la diaspora défile dans son appartement). Les aphorismes de Cioran auraient-ils été meilleurs s’il avait été un brave type, toujours prêt à aider la voisine ? Le personnage est restitué dans toute sa noirceur, sans le filtre de l’humour, « politesse du désespoir » qui apparaît, si on la cherche bien, dans l’œuvre. La biographie revient sur son mauvais rôle dans l’affaire Matzneff, où Vanessa Springora a rapporté les propos du Valaque : « G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. […] Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. […] Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime ». Est-on obligé de tout croire dans cette scène ? Cioran se serait-il laissé appeler Emil (prénom de garçon coiffeur selon ses dires, qu’il détestait, au point de l’évacuer de ses ouvrages) par une jeune fille de quinze ans ? Ce que l’on sait à la sortie de la lecture de la biographie d’Anca Visdei, on le pressentait avant de l’avoir lue : 397 pages d’un effort de vérification plutôt plaisant, nonobstant quelques piques dispensables.

Un jugement, quatre arrêts, cinq raisons de ne pas croire France 2

© OpenAi/H.Assouline/Causeur

Après neuf ans de procès, Philippe Karsenty a été condamné pour diffamation. La justice n’a pas remis en cause son analyse méthodique des images de France 2 mais a appliqué à la lettre le droit de la diffamation. Ses deux avocats reviennent sur un jugement « technique » qui ne sert pas la vérité historique.


Le 22 novembre 2004, Philippe Karsenty publie sur le site Media-Ratings, l’agence de notation des médias qu’il a créée quelques mois plus tôt, un article intitulé « France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement », accusant la chaîne d’avoir diffusé un « faux reportage », une « imposture médiatique » basée sur une « série de scènes jouées ». Il explique que son but, en publiant ce texte, est d’être poursuivi pour lancer le débat, jusqu’alors interdit, sur le reportage contesté. Objectif atteint puisque France 2 et son correspondant à Jérusalem l’attaquent en diffamation.

Pourquoi est-ce Media-Ratings qui est poursuivi et non d’autres médias tels que le Wall Street Journal, le New York Sun ou The Atlantic Monthly, qui ont déjà publié de telles accusations ? Peut-être parce que Karsenty paraît plus faible et moins armé pour se défendre.

Après neuf ans de procès, cassation de l’arrêt précité et décision de la cour d’appel de renvoi, Philippe Karsenty est condamné le 26 juin 2013 pour diffamation… et à payer 10 001 euros aux plaignants. Cette condamnation signifie-t-elle que le reportage de Charles Enderlin était authentique ? L’analyse des décisions de justice liées à cette affaire permet d’en douter. Retraçons-les pas à pas.

Septembre 2006 : procès à la 17e chambre du tribunal de grande instance (TGI) de Paris

Devant les juges, Karsenty présente des preuves et des expertises avant de faire citer des témoins qui ont déjà vu les fameux rushes de France 2 au centre de cette affaire : Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef au Monde, l’historien Richard Landes et le psychanalyste Gérard Huber qui avait publié dès janvier 2003 un livre au titre explicite –Contre-Expertise d’une mise en scène – sans jamais avoir été poursuivi.

Pour sa part, l’avocat de la partie civile répète tout au long de l’audience que « France 2 et Charles Enderlin sont au-dessus de tout soupçon » et que « leurs réputations suffisent à les préserver des critiques ».

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La procureure de la République demande la relaxe de Karsenty, jugeant ses « critiques soigneusement réfléchies et argumentées » et ses accusations étayées par une « offre de preuves convaincante, sans être parfaite » au terme d’une « enquête ni bâclée, ni partiale ». Elle reproche ensuite « à France 2 de ne pas avoir produit les 27 minutes de rushes qui auraient été une pièce maîtresse ». Ses réquisitions s’achèvent ainsi : « C’est sur les parties civiles, à l’origine de la plainte, que pèse la charge de la preuve des allégations avancées. J’éprouve un sentiment de déception, de frustration en raison de la non-présentation des rushes. »

Le 19 octobre 2006, le TGI condamne Philippe Karsenty en diffamation pour avoir « porté des allégations ou imputations de faits portant atteinte à la considération » des plaignants.

Philippe Karsenty interjette appel de cette condamnation.

Septembre 2007-mai 2008 : un appel en trois actes

Le procès en appel commence le 19 septembre 2007, mais s’interrompt lorsque la présidente de la 11e chambre de la cour d’appel de Paris, Laurence Trebucq, demande aux plaignants de fournir les vingt-sept minutes de rushes qui, selon eux, prouvent la véracité de leur reportage.

Un premier arrêt « avant dire droit » est rendu le 3 octobre 2007. Les parties sont convoquées le 14 novembre 2007 pour le visionnage des fameuses images en présence de journalistes du monde entier. Au lieu de présenter les vingt-sept minutes attendues, France 2 n’en produit que dix-huit qui, au demeurant, ne montrent rien qui accrédite la version de Charles Enderlin : nulle séquence d’agonie, mais plutôt une multitude de scènes jouées confirmant les descriptions de tous ceux qui les ont déjà visionnées et décrites.

La dépêche de l’AFP du 14 novembre 2007 se conclut ainsi : « Alors que le reportage se terminait sur une image de l’enfant inerte, laissant à penser qu’il était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, l’enfant relever un bras. C’est un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer qu’il y a eu mise en scène. Contrairement à ce qu’a déclaré Charles Enderlin, les rushes ne contiennent aucune “image insupportable” de “l’agonie de l’enfant”. »

Les plaidoiries se déroulent le 27 février 2008. Au cours d’une audience de plus de sept heures, chaque partie présente ses images, ses arguments et ses pièces.

Le 21 mai 2008, la cour d’appel relaxe Philippe Karsenty. Elle affirme que « Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information ». Or, « l’enquête de Philippe Karsenty fait ressortir deux grands types de critiques à l’encontre du reportage, soit que Charles Enderlin ait présenté à tort les tirs mortels comme délibérés, en provenance des positions israéliennes, soit que les images de la mort du jeune Mohamed al-Durah, fictives, ne correspondent pas à la réalité commentée par le journaliste ». L’arrêt évoque « les réponses contradictoires de Charles Enderlin aux interrogations relatives aux coupures existant dans son montage, comme celles de son cameraman au sujet de l’enchaînement des scènes filmées et des conditions du tournage », puis rappelle « les réticences persistantes de France 2 à laisser visionner les rushes de son cameraman » ainsi que « l’imprudente affirmation, par Charles Enderlin, qu’il aurait coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant ».

France 2 et Charles Enderlin se pourvoient en cassation.

28 février 2012 : la cassation

En novembre 2011, l’avocat général près la Cour de cassation recommande le rejet du pourvoi en cassation.

Trois mois plus tard, l’arrêt du 21 mai 2008 de la cour d’appel de Paris est cassé et les parties, renvoyées vers une nouvelle cour d’appel.

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Selon la Cour de cassation, en vertu des règles très strictes qui gouvernent la loi sur la presse, la cour d’appel de Paris n’était pas juridiquement fondée à ordonner aux plaignants de montrer ses vingt-sept minutes de rushes. En revanche, les éléments juridiques de la bonne foi de Philippe Karsenty – qualité de l’enquête, absence d’animosité personnelle, légitimité du but poursuivi, prudence et mesure dans l’expression – ne sont pas remis en cause.

Il s’agit donc d’une cassation technique, procédurale qui ne remet pas en cause l’analyse des images effectuée par Philippe Karsenty. Lequel réagit ainsi : « L’arrêt de la Cour de cassation démontre toute l’absurdité du système. Je maintiens que le reportage de France 2 constitue l’une des plus grandes supercheries médiatiques de ces dernières années et tout ce que la justice trouve à nous répondre, c’est : cachez ces rushes que je ne saurais voir ! C’est pourtant le visionnage de ces images qui avait emporté la conviction de la cour d’appel de Paris. Aujourd’hui, on voudrait faire comme si personne ne les avait vus et comme s’ils n’existaient pas. »

Janvier-juin 2013 : second procès en appel

La cour d’appel de Paris se réunit pour plus de six heures de débats le 16 janvier 2013.

La décision, annoncée le 3 avril 2013, puis le 22 mai, est rendue seulement le 26 juin.

Philippe Karsenty est condamné pour avoir, selon l’arrêt, publié son article sans détenir – au moment de la publication de son article – les preuves obtenues plus tard.

Or, en 2004, Karsenty avait bien recueilli plusieurs témoignages : ceux de personnes qui, après avoir visionné les rushes, avaient affirmé que le reportage de France 2 était une mise en scène, et celui de la journaliste allemande Esther Schapira qui avait enquêté dès 2001 et lui avait fourni des pièces révélant les incohérences entre les déclarations de Charles Enderlin, du cameraman Tala Abu Rahma et de Jamal al-Durah, le père de Mohamed. Commentant cette défaite, Karsenty se dit « découragé par l’incapacité des juges à voir ce qu’ils voient » et ajoute : « Je préfère accepter ma condamnation en espérant que l’histoire me donnera raison. »

À la lumière de ce qui précède, on peut se demander si la justice est, d’une part légitime et d’autre part compétente, pour authentifier un reportage controversé. À l’arrivée, les contraintes drastiques de la loi sur la diffamation, qui exige de celui qui allègue de faits d’en avoir détenu la preuve préalablement, conduisent le juge à conclure que s’il a eu raison trop tôt, c’est qu’il avait tort. Faut-il en conclure que le formalisme juridique auquel doivent se soumettre les juges peut faire échec à la vérité historique démontrée par d’autres moyens ? Ne devrait-on pas plutôt se tourner vers des analyses d’images, balistiques, médico-légales et biométriques ?

Plus de vingt-cinq ans après la diffusion du reportage et plus de douze ans après la fin de cette épopée judiciaire, il est temps que des experts soient invités à se prononcer sur ces images sans que France Télévisions puisse exciper d’une quelconque autorité de la chose jugée pour les en empêcher.

Avec Jack Lang, tous courageux par procuration…

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Jack Lang à Bordeaux photographié le 7 octobre 2023 © UGO AMEZ/SIPA

Le président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre a rendez-vous au quai d’Orsay demain pour s’expliquer sur ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Il a jusqu’à présent exclu de démissionner.


Ce n’est pas seulement à cause de la polémique liée à l’affaire Epstein et aux liens amicaux que Jack Lang avait noués avec ce milliardaire influent, impliqué dans un système de pédocriminalité, que je souligne qu’en France on est souvent courageux par procuration.

Beaucoup de ceux qui incitent Jack Lang à démissionner, afin de sauvegarder la dignité de sa fonction et celle de l’Institut du monde arabe (IMA) qu’il préside encore au moins jusqu’à dimanche prochain, date à laquelle il rencontrera le ministre Jean-Noël Barrot, ne seraient probablement pas disposés eux-mêmes à assumer leurs responsabilités s’ils avaient échoué ou connu des revers les mettant principalement en cause.

Il est évident, à mon sens, que Jack Lang devrait, sans plus se poser de questions, quitter l’IMA, et je ne doute pas que les pays arabes représentés au sein du conseil d’administration comprendraient ce retrait.

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En réalité, la grossière erreur a été commise en 2024 par le président de la République, lorsqu’il a renouvelé pour la quatrième fois le mandat de Jack Lang – alors âgé de 84 ans – à la tête de l’IMA.

J’entends bien que l’ancien ministre allègue, pour sa défense, qu’il n’était pas informé des horreurs et des turpitudes commises par le personnage dont il appréciait la culture, la séduction et l’entregent. J’ai toutefois du mal à croire que Jack Lang, fort d’une expérience aussi longue que dense, n’ait jamais eu vent de quoi que ce soit.

Il partira, mais que cela serve de leçon, demain, à tous ceux qui s’accrochent sans jamais jeter l’éponge, comme le devoir devrait pourtant leur commander de le faire. Il est clair que le courage est rare et la lâcheté surabondante. On trouve toujours d’excellentes raisons pour demeurer.

La controverse autour de Jack Lang est du pain bénit : que d’intrépides par procuration !

Coup de rouge

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Le chroniqueur Olivier Dartigolles © Hannah Assouline

À en juger par le débat national, on se dit que l’imaginaire politique est au point mort. Mais au niveau local, des élus proposent des idées innovantes qui améliorent la vie quotidienne des Français. Des exemples à suivre.


Il est peu question du véritable enjeu des prochaines élections municipales. Quand on les évoque, on dépasse rarement la simple présentation des forces en présence, des alliances, des responsables politiques qui pourraient y laisser des plumes, ou pour d’autres, s’envoler. Paris, Marseille, Lyon, Nice… « Faites vos jeux, rien ne va plus. » Mais sur le tapis de ce casino électoral, quand sera-t-il enfin question de l’innovation territoriale ?

J’ai la conviction que des solutions existent d’abord au niveau local. Au plus près. Pour des transformations positives au niveau national, il faudra attendre encore un peu… beaucoup… lamentablement. Qui a tué l’imaginaire politique ? Ce nectar qui permet à un peuple de se projeter, de tisser un lien entre nous tous, plus fort que tout ce qui divise, ce qui irrite. Dans ce vaste Cluedo – dont on connaît les protagonistes, du référendum de 2005 jusqu’à la dissolution de juin 2025 –, l’espoir d’une amélioration concrète des conditions de vie de ceux qui ont le plus à attendre d’un changement politique a été liquidé.

Localement, à l’échelle de nos communes, cœur battant de notre quotidien, des élus locaux, à l’inverse du charivari national, avancent, réalisent et obtiennent des résultats. À Bordeaux, un QR code permet de guider les personnes malvoyantes via leur smartphone dans les transports. Depuis un an, l’office du pouvoir d’achat de Mornant (Rhône) offre une solution simple et peu coûteuse à ses habitants avec des achats groupés, une mutuelle communale qui fait économiser 500 à 1 000 euros par an aux familles adhérentes. À Chenevelles, commune rurale de la Vienne, la municipalité a mis en place « l’ami solidaire », un dispositif innovant pour répondre aux difficultés de mobilité des jeunes : deux véhicules électriques sont mis à leur disposition en échange de quelques heures d’engagement citoyen. À Dijon, le premier quartier à énergie positive de France réduit ses émissions de CO2 de 75 %. Nancy vient de lancer sa « maison des femmes », ouverte 24 h/24, qui réunit hébergement d’urgence, soutien psychologique et juridique. Avec le « S’Cool bus », les enfants de l’agglomération de Seine-Eure pédalent pour aller à l’école chaque jour. Il s’agit d’un « vélo-bus » à assistance électrique, premier du genre dans le pays, capable de transporter un adulte et huit enfants. Aujourd’hui, quinze vélos-bus desservent neuf circuits dans sept communes de l’agglomération, transportant environ 370 enfants et parcourant plus de 13 000 kilomètres à l’année. L’établissement public territorial Est Ensemble enregistre pour sa part une hausse de 30 % des inscriptions dans ses bibliothèques. Des inscriptions qui ont bondi de 125 % chez les enfants nés en 2018 : à la rentrée de septembre 2024, tous les élèves de CP avaient reçu une carte pour découvrir le réseau de ces établissements dans la région.

Bravo à l’équipe du site et de la revue L’Inspiration politique (linspiration-politique.fr) qui donne à voir cette richesse. Pourquoi un trop grand nombre de médias n’abordent-ils jamais cette réalité ? Pourquoi faire toujours le choix des peurs et non celui de l’espérance ?

Affaire Al-Durah: « le plus grand faux antisémite de notre génération »

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© Sandrine Gluck

L’image de Mohamed al-Durah tué dans les bras de son père est devenue une icône de la cause palestinienne, une justification de l’ « antisionisme ». C’est pourtant une mise en scène, comme le montre l’enquête étayée de Philippe Karsenty. Malgré des preuves tangibles, France 2 et ses nombreux soutiens n’ont jamais voulu le reconnaître.


Philippe Karsenty a regroupé les archives vidéo de l’affaire ici sur Vimeo, visionnables par tous.

Causeur. Pourquoi revenir sur l’affaire Al-Durah vingt-cinq ans après ?

Philippe Karsenty. Tout simplement parce que le dossier n’est pas clos. La mise en scène diffusée par France 2 n’est toujours pas reconnue comme telle alors que l’image du « petit Mohamed » est présente dans les esprits. Chaque 30 septembre, jour anniversaire de la diffusion du reportage de France 2, sa photo est republiée, tout comme lorsque la situation se tend au Proche-Orient, notamment après le pogrom du 7 octobre 2023.

Plus récemment, lorsque les corps des enfants Bibas ont été restitués, un journaliste a déclaré : « Ce matin, je suis Kfir Bibas, ce matin, je suis Mohamed al-Durah… »

Cette icône médiatique doit être dénoncée pour ce qu’elle est : le plus grand faux antisémite de notre génération, probablement l’image la plus dévastatrice jamais produite depuis la création de l’État d’Israël.

Des rues et des écoles portent le nom de Mohamed al-Durah. L’image-choc du « petit Mohamed » est reprise à la télévision, sur des monuments, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des T-shirts.

Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl prétendaient venger Mohamed al-Durah.

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le reportage de France 2 était un faux ?

L’observation attentive des images et le simple bon sens auraient dû conduire France 2 à ne pas diffuser ces images.

Commençons par la version des faits décrite par le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, qui n’était pas sur les lieux mais qui n’a fait que monter et commenter les images de son cameraman en poste à Gaza, Talal Abu Rahma.

Selon eux, les soldats israéliens, qui se trouvaient à 80 mètres de leur « cible », auraient tiré sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes sur Mohamed et son père.

Première incohérence : il ne faut pas quarante-cinq minutes de tirs pour abattre une cible de cette taille à 80 mètres de distance. Quelques secondes suffisent.

Deuxième incohérence : le père et l’enfant auraient été touchés par 15 balles d’armes de guerre. Or, il n’y a pas de lésion, pas de sang sur les « victimes », pas plus que sur le mur. Demandez à n’importe quel reporter de guerre, à n’importe quel militaire, ils vous décriront les dégâts que causent les armes de guerre.

Est-il possible que le père et l’enfant aient reçu 15 balles d’armes de guerre et que l’on ne voie rien sur les images ? Certainement pas !

Il existe une bonne dizaine d’incohérences dans le reportage de quarante-huit secondes diffusé par France 2; et plus encore dans les rushes dont est extrait le segment diffusé.

Ainsi, France 2 a affirmé détenir vingt-sept minutes de rushes qui accréditaient sa version des faits.

Lors de mon procès en appel, ces vingt-sept minutes de rushes ont été exigées par les juges. La chaîne publique n’en a produit que dix-huit. Dix-huit minutes toutes plus accablantes les unes que les autres pour France 2.

Des jeunes gens simulaient des blessures, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.

Lors d’une interview parue dans Télérama en octobre 2000, Charles Enderlin a déclaré : « Je n’ai pas voulu montrer l’agonie de l’enfant, c’était insoutenable. » Cette scène d’agonie n’a jamais été produite par France 2 : dans les rushes, sur les images qui suivent la fin du reportage de France 2, on voit l’enfant lever le coude et jeter un regard furtif en direction de la caméra.

Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage. Est-ce parce qu’elle invalidait son récit ?

Que voulez-vous dire? Que le père et l’enfant sont vivants ?

Ils sont vivants au moment où Talal Abu Rahma coupe sa caméra : voilà pourquoi j’affirme que l’intégralité des quarante-huit secondes de son reportage était une mise en scène.

Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils sont vivants, car mon « job » s’arrête au moment où le cameraman arrête de tourner. Pour mémoire, avant que le montage de France 2 soit repris par les médias du monde entier, ses images brutes avaient été proposées à CNN qui les avait refusées et demandé des garanties d’authenticité. Prudence que n’a pas eue Charles Enderlin.

Charles Enderlin à la sortie de la cour d’appel de Paris, après une audience consacrée à l’examen des rushes du reportage de France 2 dans l’affaire Al-Durah, Paris, 14 novembre 2007. (C) EULER/AP/SIPA

Disposez-vous d’autres éléments qui accréditent vos accusations ?

Les images qui ont été filmées le même jour, au même endroit par d’autres cameramen, infirment la version des faits de France 2 et montrent surtout que ce jour-là, c’était jour de tournage de mises en scène à Gaza, ce que l’on appelle maintenant communément « Pallywood ».

Au fil des mois qui ont suivi la diffusion du reportage contesté, toutes les expertises effectuées, tant balistiques que médico-légales ou biométriques, ont confirmé cette accumulation de preuves qui aboutissent toutes à la même conclusion : le reportage de France 2 était une pure mise en scène, une mascarade.

Comment expliquez-vous que cette « mascarade » n’ait pas été découverte immédiatement ?

Lorsque les images de France 2 ont été diffusées, YouTube et les réseaux sociaux, qui auraient immédiatement permis de revoir les images en détail et de découvrir la supercherie, n’existaient pas. Du reste, qui aurait pu imaginer qu’une chaîne comme France 2 diffuserait une mise en scène ?

Est-ce vous qui avez découvert cette mise en scène ?

Absolument pas ! C’est un chercheur israélien, Nahum Shahaf. Ses travaux n’ont pas été pris au sérieux par les autorités israéliennes qui étaient pressées de passer à autre chose, ne comprenant pas l’impact historique et planétaire qu’elles allaient prendre.

D’autres ont poursuivi et prolongé son travail. Pierre Rehov, Stéphane Juffa, le regretté Gérard Huber qui avait publié en janvier 2003 Contre-Expertise d’une mise en scène, Esther Schapira et Georg Hafner qui ont réalisé deux documentaires (en 2002 et en 2009) sur l’affaire qui ont été diffusés par la chaîne publique allemande ARD, partenaire d’Arte qui, elle, ne les a jamais montrés. Ensuite, Denis Jeambar, Daniel Leconte et le regretté Luc Rosenzweig ont repris le flambeau.

Pensez-vous que le correspondant de France 2 était complice de la mise en scène, ou bien a-t-il été trompé ?

Je ne peux répondre à cette question, il est tout à fait possible qu’il ait, dans un premier temps, cru à l’authenticité des images. Par la suite, quand les premiers doutes ont surgi, les équipes de France 2 se sont arcboutées et ont refusé toute contestation. Au lieu d’affronter la réalité, Charles Enderlin s’est érigé une muraille de soutiens destinée à le protéger de toute critique.

Il faut cependant rappeler le contexte. Ce que je peux affirmer, c’est que les cameramen avec lesquels travaillait France 2 à l’époque avaient l’habitude de filmer des mises en scène… que France 2 avait malheureusement aussi coutume de diffuser. Sans doute parce qu’elles validaient son récit idéologique.

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Est-ce que France 2 a collaboré honnêtement à la révélation de la vérité ?

Luc Rosenzweig résumait assez bien l’attitude de la chaîne publique dans les années 2000 : « On peut affirmer qu’à chaque stade de cette affaire, la direction de France 2 a mis tous les moyens en œuvre pour empêcher la vérité de se manifester. Dissimulation des rushes, présentation de “preuves” de blessures de Jamal al-Durah, qui se révéleront ensuite être dues à d’autres causes, diffamation des contradicteurs, qualifiés “d’extrémistes sionistes”, et enfin, sabotage conscient – et organisé ? – d’une commission d’enquête, concédée de mauvaise grâce au président du CRIF, voilà la liste – non exhaustive – des manœuvres de la chaîne publique française pour sauver sa réputation et le soldat Enderlin du déshonneur professionnel qui l’attend. »

En 2008, lorsque vous avez gagné votre procès en appel, Le Nouvel Obs a publié une pétition « Pour Charles Enderlin » signée par des centaines de journalistes, d’intellectuels et de politiques.

Je ne m’attendais pas à voir autant de gens se liguer pour défendre des images qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine d’analyser sérieusement. Par amitié ? Aveuglement idéologique ? Corporatisme ? Voir coalisés dans la même pétition des antisémites patentés, d’autres que je croyais honnêtes et certains qui ont probablement été trompés m’a beaucoup étonné.

Pascal Boniface, Hubert Védrine, Claude Askolovitch, Jean Daniel, Vincent Hugeux, Jean Lacouture, Daniel Mermet, Denis Olivennes, Maurice Szafran, Jacques Attali, Régis Debray, Jack Lang, Erik Orsenna, pour n’en citer que quelques-uns, c’était assez surprenant.

Le 19 juin 2008, Dieudonné mettait en ligne sur son site un article intitulé « Charles Enderlin et Dieudonné, cibles de la même secte sioniste française ».

La boucle était bouclée.

J’ajoute que tous ceux qui se proclamaient propalestiniens auraient dû se réjouir d’apprendre que Mohamed al-Durah n’était en fait pas mort.

Pourtant, étrangement, personne dans leur camp ne s’est réjoui de cette bonne nouvelle. Est-ce parce que la vie des enfants de Gaza leur importe peu ? N’était-ce qu’un outil destiné à diaboliser Israël et les juifs ?

Avez-vous eu de bonnes surprises ?

Oui, la meilleure surprise pour moi fut la prise de position de l’historien et ancien ambassadeur d’Israël classé très à gauche, Elie Barnavi, qui a publié dans Marianne le 7 juin 2008 une tribune intitulée « L’honneur du journalisme ». Par la suite, certains signataires de la pétition du Nouvel Obs sont revenus sur leur position. Confrontés aux images et aux évidences, des gens comme Robert Ménard ou Martine Gozlan se sont rétractés.

Qui sont ceux qui vous ont le plus manqué ?

Je pensais que Daniel Schneidermann, l’un des pionniers de la critique des médias en France, serait le premier à dénoncer la supercherie. Il n’en a rien été. Il n’avait pas un regard critique sur les médias, mais un regard idéologique.

Les organisations juives ont aussi été défaillantes. Ainsi, sauf sous la présidence de Richard Prasquier, le CRIF a fait profil bas. L’UEJF pour sa part s’est placée dès le départ et avec constance, et ce quels que soient ses dirigeants, du côté de France 2.

Des politiques sont-ils intervenus, directement ou non, dans l’affaire ?

Officiellement non, mais au cours de l’été 2009, un an après ma victoire en appel qui constituait pour le moins un camouflet pour Charles Enderlin, ce dernier a été décoré de la Légion d’honneur dans le contingent des médailles remises par le ministère des Affaires étrangères. En revanche, très peu de politiques m’ont défendu publiquement, mais pas mal m’ont dit : « Tu as raison, mais on ne peut pas le dire. »

Avez-vous saisi le CSA, ancêtre de l’Arcom ?

Oui, dès 2003, j’ai demandé au regretté Dominique Baudis – alors président du CSA – de faire la vérité sur cette affaire.

Il m’a alors demandé de le saisir officiellement. Ce que j’ai immédiatement fait.

Les choses ont traîné. N’oublions pas qu’à l’époque, Dominique Baudis avait été la victime d’une campagne infâme de dénigrement à caractère sexuel.

C’est son directeur de cabinet, Camille Pascal, qui a traité le dossier. En fait, qui l’a enterré. M’inquiétant de l’absence de réponse du CSA, je l’ai alors eu au téléphone ; conversation au cours de laquelle il m’a accusé « d’appartenir aux services secrets israéliens ». J’ai alors compris qu’il ne serait d’aucune aide. Par la suite, Camille Pascal a rejoint France Télévisions.

Plus tard, le président du CRIF, Richard Prasquier, a demandé la constitution d’une commission d’enquête indépendante destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. La présidence de France Télévisions avait changé, mais pas l’état d’esprit.

Vous avez aussi été élu. Menez-vous un combat politique ? Aujourd’hui, vous êtes porte-parole du comité Trump France. Les attaques du président américain contre notre pays ne vous gênent pas ?

Effectivement, j’ai été maire-adjoint de Neuilly sous l’étiquette UMP, puis LR.

Trump est le Viagra d’une Europe devenue impuissante et j’assume de défendre sa politique étrangère. Trump ne critique pas la France – son histoire, sa gloire passée, ses valeurs… – mais une France qui ne résiste pas, une France décadente, envahie, à plat ventre devant l’Algérie par exemple. Pour autant, je ne suis pas ravi de voir les accointances entre l’administration Trump, le Qatar et la Turquie. Pour ce qui concerne le Groenland par exemple, je conseille aux politiques français de lire The art of the deal. Trump a obtenu tout ce qu’il voulait sans tirer un coup. Dans le même temps, les Européens estiment avoir gagné la bataille. Tout le monde est donc content… sauf que Trump a atteint ses objectifs.

Risquons-nous des poursuites judiciaires en vous interviewant ?

Vous êtes des gens raisonnables. Si vous le faites, c’est parce que vous avez analysé les images et les éléments de preuve. Après tout, des personnalités bien plus connues et légitimes que moi, comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ont repris les mêmes accusations que moi sans jamais avoir été inquiétées.

Iran: l’impasse d’une économie de pillage

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Un commerçant attend les clients, bazar de Tajrish, nord de Téhéran, 27 janvier 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Chaque seuil franchi par le dollar annonce une défaite intérieure. La dollarisation informelle s’étend, le bazar se bloque, et la peur organise les comportements. L’économie iranienne entre dans une logique de survie où l’informel devient une stratégie de sécurité. Grande analyse


Un mois après le massacre des 8 et 9 janvier, l’économie iranienne a basculé. Ce massacre, survenu au cœur de l’hiver, a agi comme un révélateur. En frappant une société déjà exténuée, il a cristallisé ce qui était en gestation depuis des années : une économie de guerre intérieure, une monnaie à l’agonie, un État policier riche se maintenant par la violence contre la volonté d’un peuple qui s’appauvrit, sans horizon d’amélioration. L’Iran d’aujourd’hui est un pays pillé et désorienté. Un pays où la rente continue de circuler, mais où l’économie réelle se délite, et où l’État s’est transformé en machine à ponctionner, puis à réprimer, sans pouvoir gouverner.

Promesses non tenues et désordre monétaire

Le mois de janvier 2026 marque ainsi une étape particulière parce qu’il vient après la grande démonstration de force répressive, mais aussi après l’effondrement simultané de deux promesses centrales du régime. La première était que l’État, malgré ses défauts et ses abus, garantissait une forme de stabilité matérielle et redistributive. La seconde était la prétention à la puissance régionale, justifiant sacrifices et privations au nom de la « résistance ». Or, au début de février, l’une comme l’autre apparaît démenties par l’expérience quotidienne.

Ce qui frappe d’abord, c’est le désordre monétaire. Le toman n’est plus une monnaie nationale. Après la révolution de 1979, la République islamique n’a pas changé de monnaie au sens strict. L’unité officielle est restée le rial et l’État s’est contenté de modifier les billets. En revanche, l’effondrement progressif de la valeur du rial a renforcé une dissociation entre la monnaie officielle et la monnaie réellement utilisée par la société. Dans la vie courante, les Iraniens (comme les Français avec la « brique ») ont continué à compter en toman, une unité plus ancienne, non officielle, équivalant traditionnellement à dix rials, parce qu’elle simplifie les transactions et permet de retirer un zéro mentalement. Cette coexistence est devenue un marqueur de désordre monétaire.

Dans les rues de Téhéran, le prix du dollar affiché sur les panneaux improvisés devient un bulletin météo de la République islamique. Chaque seuil franchi alimente une spirale de peur avec achats anticipés, fuite vers les actifs tangibles, stockage, conversion de l’épargne en or ou en dollar. Le phénomène est visible dans des comportements simples. Dans certains quartiers les commerçants refusent d’afficher les prix de biens importés, ou annoncent des « prix du jour ». Des artisans demandent désormais à être payés en dollars ou en équivalents or. Sur les plateformes de petites annonces, des appartements se négocient implicitement en devises étrangères.

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Cette dollarisation informelle entraîne mécaniquement un transfert de richesse. Ceux qui ont accès au dollar, par les circuits d’import-export, les licences, les fondations ou les réseaux liés aux Gardiens de la révolution, voient leur richesse augmenter. Ceux qui vivent d’un salaire mal indexé sont écrasés. La classe moyenne urbaine est encore visible, mais elle ne pèse plus. C’est l’une des évolutions majeures de ce début 2026. En Iran, le déclassement est la norme. Un professeur, un ingénieur, un infirmier, un fonctionnaire peuvent aujourd’hui se retrouver à pratiquer une activité d’appoint informelle, un commerce de revente, des services de livraison ou des petits travaux, dans une logique de survie qui ronge le prestige social et dissout les hiérarchies de compétence.

Internet HS

Le massacre des 8 et 9 janvier intervient dans cette économie déjà fracturée, mais il y ajoute une dimension décisive en démontrant que le régime assumera, sans retenue, une gestion coercitive de la contestation. Car en coupant Internet pour étouffer les manifestations, le régime a en même temps étouffer l’économie.  Dans un pays où l’inflation a imposé une indexation quasi permanente des prix sur le dollar, la connexion est devenue un outil de survie car elle permet de connaître le taux de change et d’ajuster les prix. Quand le réseau tombe, le marché se fige. À cela s’ajoute un effet plus concret encore. L’économie iranienne s’est largement adaptée aux paiements électroniques, précisément parce que la monnaie se dévalue et que manipuler du cash devient impraticable. Or sans Internet, terminaux bancaires, applications de paiement et transferts s’interrompent et le cash ne prend pas le relais. La coupure ajoute au désordre monétaire une panne logistique, et fait sentir à la population que l’État est capable de paralyser l’économie du quotidien en quelques heures. Autrement dit, Cela change la nature même des choix économiques. Dans un pays où la violence d’État devient prévisible, chacun cherche à se rendre invisible et réduire le risque. C’est ce mécanisme, plus encore que l’inflation, qui fait monter l’informel comme stratégie de sécurité personnelle.

Cette mutation se lit dans les bazars. Ce qui rend le bazar iranien si central, c’est qu’il ne renvoie pas uniquement à un marché, mais à une structure complète de société. En persan, le bāzār désigne certes un lieu, souvent couvert, inséré au cœur des grandes villes, organisé en allées spécialisées, en métiers et en corporations, où se croisent les marchandises, les services, les flux de crédit et les circuits d’approvisionnement. Mais en Iran, le bazar est aussi un milieu, presque une catégorie sociopolitique. Les bazaris ne constituent pas une classe homogène au sens marxiste, car ils vont du petit artisan au grand importateur, du détaillant au grossiste, du commerçant de quartier au notable doté de réseaux. Pourtant, ils partagent une même culture, fondée sur la confiance, la réputation, la solidarité, et l’enracinement dans des liens familiaux, professionnels et religieux. Historiquement, cette configuration a fait du bazar un acteur décisif, souvent en alliance avec le clergé chiite, non seulement parce qu’il concentre des ressources, mais parce qu’il détient une capacité rare dans un régime autoritaire, le pouvoir de bloquer. Il n’est pas rare que des familles de bazaris soient liées à des grands clercs chiites et que les fondations religieuses participent dans les réseaux de crédits pour le commerce. Fermer boutique et interrompre la circulation des biens et des prix, c’est paralyser l’économie du quotidien. Ainsi, lorsque le bazar ferme, il s’agit d’un signal social et politique, indiquant que la confiance a cessé de fonctionner.

Le bazar, épicentre du séisme

Historiquement, le bazar a été, en 1979, l’un des poumons de la révolution, et pendant longtemps l’un des relais de légitimité du régime. Mais au début 2026, le bazar fonctionne comme un sismographe de la rupture. Des fermetures ponctuelles, des journées de grève improvisées, des refus d’ouvrir après des événements répressifs sont autant de signaux. Un commerçant ne formule pas toujours une opposition idéologique mais plutôt un constat brutal d’un cul de sac économique. Lorsque les bazaris cessent de fixer les prix, ou reportent les transactions, ce n’est pas un acte politique mais l’expression d’une désorganisation profonde de l’économie. Pour vivre le commerce exige une monnaie, une confiance et un minimum de sécurité pour le bien et les personnes. Le régime n’arrive plus à assurer ce trio.

L’inflation, dans ce contexte, ce n’est pas seulement « tout augmente ». C’est la destruction de la valeur du travail et l’impossibilité de planifier et investir. La consommation bascule vers l’alimentaire, le logement. L’accès aux traitements médicaux importés ou aux équipements modernes devient erratique. Les familles mobilisent leurs réseaux, sollicitent des proches à l’étranger, recourent au marché noir. Ce point est essentiel dans l’économie iranienne contemporaine. On peut supporter l’idéologie, voire l’humiliation, tant que la vie tient. Mais lorsque l’État ne garantit plus les biens vitaux, il cesse d’être une autorité.

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Pourtant, l’Iran n’est pas un pays sans ressources. L’Iran continue d’exporter du pétrole, même sous sanctions. Il continue de produire, d’importer, de contourner. Il continue d’exister. Mais le problème tient à la structure de la rente. La rente pétrolière, au lieu d’alimenter une industrialisation ou une modernisation, sert à maintenir l’appareil politique. Elle finance la sécurité, les subventions, les clientèles. Elle évite l’effondrement sans offrir un avenir.

Dans ce modèle, les sanctions jouent un rôle paradoxal. Elles affaiblissent la société, mais elles renforcent le régime. Elles détruisent l’économie formelle et enrichissent les intermédiaires. L’importation devient une prérogative politique. La distribution du dollar devient une arme. L’accès aux ressources devient une récompense de loyauté.

On le voit dans des exemples concrets. Un commerçant qui veut importer ne dépend pas seulement de la demande et du prix. Il dépend d’une chaîne opaque de licences, d’intermédiaires, de douanes, de réseaux et parfois de protection sécuritaire. Cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises. Certaines familles ont accès à des circuits privilégiés, parfois via une appartenance aux structures para-étatiques, parfois via des réseaux de Basij ou des fondations. D’autres n’y ont pas accès. Cette asymétrie produit une société double. D’un côté, une minorité qui continue de consommer, d’acheter des voitures importées, d’accéder à des produits étrangers. De l’autre, une majorité enfermée dans une économie de substitution, de basse qualité, et de renoncements.

C’est ici qu’intervient le facteur stratégique, souvent négligé. Pendant longtemps, le régime a justifié la pauvreté par la grandeur. L’« axe de la résistance » était présenté comme la preuve que l’Iran n’était pas un pays comme les autres. Or, en 2024–2025, cette histoire s’est effondrée. Les défaites et les revers militaires, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de la confrontation directe avec Israël, ont produit un effet intérieur. L’argent a été gaspillé. Les sacrifices n’ont pas construit une puissance protectrice mais, au contraire, exposé l’Iran à des attaques directes. Non seulement le pays souffre, mais il souffre pour rien.

Téhéran, 13 juin 2025 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Or, on peut accepter l’austérité au nom d’un projet. Mais lorsque le projet apparaît comme un échec coûteux, la pauvreté devient simple injustice. Et le massacre des 8 et 9 janvier ajoute à ce constat d’échec l’évidence de la violence intérieure. À quoi bon se sacrifier, si l’on est réprimé, humilié et ruiné simultanément ?

L’économie iranienne de début février 2026 est donc une économie fragmentée. D’un côté, l’Iran des insiders. De l’autre, l’Iran de l’informel et de la débrouille dans un contexte de déclassement et appauvrissement. Enfin, l’Iran de la sortie, celui des classes éduquées qui cherchent à partir, et qui, lorsqu’elles ne partent pas, vivent comme si elles devaient partir demain. Les ingénieurs, médecins, entrepreneurs, étudiants de haut niveau ne croient plus à un avenir national même lorsqu’ils restent.

La question centrale, dès lors, n’est pas de savoir si l’économie iranienne va s’effondrer demain. Elle est de savoir si elle peut encore se régénérer. Car le danger majeur pour la République islamique n’est pas un crash spectaculaire mais plutôt l’épuisement lent. L’érosion d’un système qui conserve une armature étatique, mais qui perd sa substance sociale et son capital humain.

Hallucinant

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Petra De Sutter © Shutterstock/SIPA

On connaissait les écrivains piégés par des canulars philosophiques. Il faudra se faire maintenant aux discours truffés de fausses citations générées par l’intelligence artificielle.


C’est dans ce piège qu’est tombée Petra De Sutter, femme transgenre et nouvelle rectrice de l’université de Gand (Belgique) et accessoirement ancienne ministre et sénatrice Groen (écologiste). Les deux citations en cause : « Le dogme est l’ennemi du progrès »« La connaissance décrit et maîtrise la réalité ; la sagesse cherche des réponses à des questions existentielles – elle est liée à la culture et à l’éthique », attribuées respectivement au scientifique Albert Einstein et au professeur de psychologie Paul Verhaeghe.

On appelle ça dans le jargon des « hallucinations » : des moments d’égarement de l’IA, quand celle-ci commence à délivrer avec aplomb des informations fausses. Et voilà donc la rectrice attrapée comme un vulgaire étudiant de première année un peu paresseuse, et jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus. « Je regrette profondément d’être tombée dans ce piège. Je ne peux malheureusement plus revenir en arrière. Cette expérience est pour moi une bonne leçon et va sans aucun doute relancer le débat sur l’utilisation de l’IA ». L’affaire est fâcheuse, puisqu’à cause d’elle l’ancienne ministre et professeur de gynécologie ne recevra pas de doctorat honorifique à l’université d’Amsterdam, distinction qui devait lui revenir pour ses contributions importantes à la science médicale et à son engagement social. Pas suffisamment grave, toutefois, pour remettre en cause sa fonction au sein de l’université flamande.

Bien avant que l’utilisation de l’IA ne se banalise, un minimum de vigilance était nécessaire quand on voulait citer de grands esprits. En son temps déjà, Clemenceau disait : « Il faut se méfier des citations que l’on trouve sur internet ».

Socialisme façon Trump

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DR

Le taux moyen des cartes de crédit aux États-Unis est actuellement de 23%. Trump entend les plafonner.


Le nouveau combat de Donald Trump n’a rien d’exotique.

Pas la Chine. Pas l’immigration. Pas l’expansion territoriale, mais… les cartes de crédit. Cœur nucléaire de la consommation américaine, perfusion quotidienne de millions de ménages, la carte de crédit est devenue, selon lui, une machine à tondre les classes moyennes. Et comme souvent avec Trump, la nuance n’est pas invitée à la table. Son diagnostic est simple : les credit card companies « arnaquent » les Américains avec des taux délirants. Et il faut que ça cesse. Maintenant. Pas après étude d’impact. Pas après concertation. Avant les mid-terms. Le taux moyen des cartes de crédit se situe aujourd’hui autour de 23 %. Il peut grimper jusqu’à… 36 % pour les profils jugés « à risque ». Sa solution ? Un plafond légal à 10 % – un taux jamais vu, selon le Wall Street Journal, depuis 1984. Pas une proposition. Une sommation – que les démocrates s’abstiennent de trop critiquer, puisqu’à sa façon, Trump fait du social. Un plafond à 10 % ferait ainsi économiser environ 100 milliards de dollars d’intérêts aux ménages américains. De l’argent qui retournerait dans la consommation. Interrogé sur ce qu’il ferait si les sociétés financières refusaient d’obéir, Trump a répondu avec la délicatesse qu’on lui connaît : « Elles contreviendraient à la loi. » Les banques, elles, hurlent déjà. Risque de défaut plus élevé. Crédit rationné. Explosion de l’endettement des plus fragiles. Bref, elles agitent tous les épouvantails connus. Mais dans l’univers trumpien, il n’y a qu’une issue : un deal. Mais un deal de gauche.

Il nous aura décidément tout fait.

Nova is the new Inter

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Les quatre voix de « La Dernière » sur Radio Nova, transfuges de France Inter : Guillaume Meurice, Juliette Arnaud, Pierre-Emmanuel Barré et Aymeric Lompret. DR.

La radio de Matthieu Pigasse s’est spécialisée dans le recyclage des humoristes débarqués de l’audiovisuel public. Sous couvert de lutte contre l’extrême droite, le milliardaire de gauche leur laisse carte blanche pour dérouler un programme indigéniste, islamo gauchiste, décolonial et antisioniste. Prière de ricaner.


Mercredi 14 janvier, Benjamin Duhamel recevait sur France Inter le banquier gauchiste Matthieu Pigasse. L’occasion pour ce dernier de rappeler, pour la millième fois, qu’il mène « une bataille culturelle contre l’extrême droite et la droite radicale » qui, selon lui, « matraquent de manière obsessionnelle leurs fantasmes » dans les médias Bolloré et mènent de surcroît, actuellement, une « action contre l’audiovisuel public » – rappelons que lui-même qualifiait il n’y a pas si longtemps Radio France de « voix du pouvoir ». Les médias qu’il dirige seraient en revanche totalement indépendants et ne se contenteraient pas de « commenter des thèmes » – l’insécurité, l’islam et l’immigration –, mais délivreraient une véritable information basée sur des faits. « Mes médias ont une ligne », concède toutefois M. Pigasse tout en assurant ne pas interférer dans leurs contenus, contredisant ainsi le même M. Pigasse qui affirmait il y a quelques mois, dans Libération, lutter farouchement contre la « droite radicale » et vouloir « mettre les médias [qu’il] contrôle dans ce combat ». À la question de savoir si, des fois, il ne serait pas un peu le « Vincent Bolloré de gauche », le banquier d’affaires au grand cœur répond avec des arguments à vous arracher des larmes : « Tout nous oppose avec Vincent Bolloré, à commencer par les valeurs, pas besoin de le dire. Moi, j’ai toujours prôné la justice sociale, l’ouverture à l’autre, le partage des richesses » – c’est beau comme du François Hollande. Ou du Xavier Bertrand. Ou du Jean-Luc Mélenchon. Ou du Raphaël Glucksmann. Ou du Olivier Faure. Ou du Fabien Roussel. Ou du Édouard Philippe. Ou du Marine Tondelier. [Liste non exhaustive].

Peser sur 2027…

Matthieu Pigasse regrette encore de s’être fait voler la vedette, il y a bientôt dix ans, par Emmanuel Macron. Énarque, proche du PS, conseiller de Dominique Strauss-Kahn puis de Laurent Fabius au ministère de l’Économie et des Finances, banquier d’affaires et associé-gérant chez Lazard, il ne lui manquait pas grand-chose pour briguer, comme son clone Emmanuel Macron, la présidence de la République en 2017. Au magazine Vanity Fair, il confirmera, quelques mois après les élections, avoir reculé au dernier moment, en accusant « ceux qui ont fait Macron », François Hollande en tête, de l’avoir « bloqué ». Depuis, le banquier a musclé son discours d’ultra-gauche et étoffé son portefeuille médiatique : Mediawan, l’entreprise productrice de contenus achetés par la télévision publique, Le Monde, Télérama et Le Nouvel Obs, excusez du peu. Progressistes, immigrationnistes et woke, ces médias dénoncent régulièrement les « vagues réactionnaires » qui submergeraient notre pays et présagent le retour du fascisme si l’« extrême droite » gagne les prochaines présidentielles. Rien de nouveau, donc, sous le soleil de la bien-pensance centro-socialo-gauchiste, la même qui favorisa, au nom du « front républicain », l’accession au pouvoir du plus néfaste président de la Ve république, j’ai nommé Emmanuel Macron. Face à Benjamin Duhamel, M. Pigasse laisse planer le doute sur sa potentielle candidature, mais assure vouloir « peser le plus possible sur la présidentielle de 2027 ». Pour cela, il compte sur une presse à ses ordres et sur ses… humoristes.

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En effet, l’homme d’affaires est également propriétaire de Radio Nova. Nova, c’est essentiellement des pubs et un programme musical composé de toutes les daubes techno, rappeuses, slameuses et nakamureuses passées ou actuelles. « Éclectique, mais plutôt marqué par la basse que par la guitare », avoue sans détour le directeur de la radio, Frédéric Antelme. Les dealers des cités, les sociologues de Paris 8 et les cadres branchés en raffolent, paraît-il. Côté humour, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret, Juliette Arnaud et Pierre-Emmanuel Barré, transfuges de France Inter, animent chaque dimanche « La Dernière », une émission « transgressive » où tous les thèmes chers aux wokistes élevés en batterie universitaire, aux islamo-gauchistes, aux artistes anticapitalistes subventionnés, aux décoloniaux antisionistes en général et aux insoumis propalestiniens en particulier sont abordés avec un humour de plus en plus lourdingue. « J’ai souhaité créer un espace où on essaie de devenir moins cons », affirme Guillaume Meurice à Télérama. Raté ! Au fil des semaines, le succès aidant, lui et sa bande se sont mis à la hauteur d’un public conquis d’avance et se régalant d’entendre en boucle les mêmes blagues graveleuses débitées sur un ton crasseux. Sur internet, en tapant les mots-clés « bite », « couille », « connard », « merde », « pisse » ou « slibard », l’on est sûr de tomber soit sur un livre de Virginie Despentes, soit sur… une chronique de Pierre-Emmanuel Barré. Celle, par exemple, où avant de traiter le ministre de l’Intérieur de « grosse cuve à pisse », il assène en ricanant : « Dans la police il n’y a pas que des violeurs, il y a aussi des meurtriers. […] En fait, la police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. » Ou celle dans laquelle il se gausse des Français qui se disent patriotes – « Je me régale à regarder ces vieux tas de fromage de bites avec leurs drapeaux bleu-blanc-rouge. […] Les patriotes, c’est vraiment la trace de pneu dans le slibard de Marianne. Ils sont devenus demeurés comme des brosses à chiottes à force de s’informer avec CNews. […] La nationalité française, donnez-la à n’importe quel étranger, avec ou sans métier, qui fait toc-toc à la France. On s’en bat les couilles de la nationalité française » –, avant d’annoncer son programme s’il était au pouvoir : « Pour chaque immigré naturalisé, on dénaturalise un connard français ! » Voilà le niveau ! Niveau qui ne risque pas de s’élever avec Akim Omiri et son émission quotidienne, « La Riposte ». Les obsessions de M. Omiri et de ses acolytes ? Les mêmes que celles de la bande à Guillaume Meurice. Une chroniqueuse de l’émission a récemment déclenché l’hilarité de ses congénères en rapportant les résultats d’un sondage révélant que 30 % des homosexuels se disent prêts à voter Jordan Bardella au premier tour des présidentielles : « C’est pas si étonnant. Ça reste la catégorie de personnes la mieux préparée à se faire enculer. » La blague, quoiqu’éculée, peut à la rigueur faire sourire. Mais je vous laisse imaginer ce qui se passerait si un propos analogue était tenu par un humoriste supposément de droite, sur un média Bolloré, à propos des homosexuels déclarant vouloir voter socialiste aux prochaines élections…

Transfuges

Autre transfuge de France Inter, le dénommé Djamil Le Schlag anime de son côté une émission hebdomadaire intitulée… « Les Grands Remplaçants ». « Le principe de l’émission : un décryptage humoristique de l’extrême droite et du racisme en France, à partir du vécu de personnes racisées », peut-on lire sur un des nombreux médias d’extrême gauche qui en font la publicité. « C’est l’énergie du rap transposé sur un plateau d’humour. On va se marrer. Razzia sur la bande FM et gros ulcères pour les lecteurs de Renaud Camus », assure-t-on sur le site de la radio. Sous couvert d’humour, le militantisme indigéniste est totalement assumé. Les sketches ressemblent à de laborieux tracts politiques diversitaires et décoloniaux. Les humoristes et leurs invités sont très majoritairement « racisés », se revendiquent comme tels et se moquent régulièrement des Français qui renâclent à l’idée de voir leur pays ressembler à la Belgique, pays que Djamil Le Schlag admire pour sa société multiculturelle, une réussite selon lui, et pour le « cordon sanitaire » de ses médias publics qui « mettent au ban de la société les fachos et les racistes » : « En Belgique, si t’es raciste on t’invite pas à la télé, alors qu’en France, sur certaines chaînes, on t’invite que si tu es raciste. » Lui n’est pas raciste, bien sûr. Pourtant, sur le média communautariste Paroles d’honneur, il déclare ne vouloir embaucher pour son émission que « des Arabes et des Noirs ». Il préconise par ailleurs « de ne jamais aller dans les endroits où il n’y a que des Blancs ». À ceux qui en doutaient encore, ces propos prouvent que l’antiracisme racialiste, dont se prévalent les chroniqueurs de Radio Nova, cache – de plus en plus mal, il est vrai – un racisme antiblanc bien réel.

Matthieu Pigasse, propriétaire de Radio Nova, invité de la matinale de France Inter, 14 janvier 2026. Capture d’écran France inter

Matthieu Pigasse est fier de ses recrues. Il adore les entendre éructer des insanités contre les Français qui votent mal, contre les policiers, contre CNews, contre les « islamophobes ». Il jubile de les voir s’acoquiner avec Rima Hassan, Rokhaya Diallo, des activistes immigrationnistes, des militants antisionistes, des écologistes radicaux islamo-compatibles. La logorrhée ordurière de Pierre-Emmanuel Barré le met en joie. Une méchante blague sur Pascal Praud ou Christine Kelly lui fait la journée. Ses bouffons ont carte blanche. « En face, ils n’ont pas de limites, donc je leur ai dit de ne pas en avoir non plus », déclare-t-il à Libération. Message reçu cinq sur cinq. Tous les excès sont admis du moment qu’ils permettent de colporter l’idée que la France est, de toute éternité, un pays raciste, xénophobe et islamophobe. Radio Nova est à l’image de la France souhaitée par M. Pigasse, un conglomérat de communautés ethnoreligieuses, une société intégralement « racialisée » dans laquelle les Blancs sont d’éternels coupables, les « racisés » d’éternelles victimes, et tous ceux qui ne votent pas à gauche d’éternels fascistes.

A lire aussi, du même auteur: Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

France Inter s’est transformée ces dernières années en pépinière d’humoristes-militants d’extrême gauche. Afin d’illustrer, pour le déplorer, cet état de fait, Charles Alloncle, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, a rappelé, lors de l’audition de la présidente du comité d’éthique et de la médiatrice de Radio France, les propos scandaleux d’Aymeric Lompret lors de sa chronique du 15 octobre 2021[1] : « Merci, les gens d’extrême droite, d’avoir payé [vos impôts] pour qu’on dise que vous êtes des gros cons. Si j’étais à votre place, comment je serais dégoûté de me faire insulter toute la journée et, en plus, de devoir payer pour ça. » Repéré par M. Pigasse, Aymeric Lompret a fini chez Radio Nova. Normal. Un autre humoriste francintérien devrait bientôt l’y rejoindre. Merwane Benlazar, qui s’était déjà distingué en débarquant sur le plateau de « C à vous » en livrée salafisteavant qu’on ne découvre ses messages misogynes et procharia sur X[2], a pondu le 7 janvier dernier une chronique qui a exaspéré jusqu’au pourtant toujours très circonspect président de ladite commission, Jérémie Patrier-Leitus. Encouragé par les ricanements de Matthieu Noël, l’animateur de « Zoom Zoom Zen », l’émission dans laquelle il sévit, on l’y entend appeler à une censure politique voisine de celle qui se pratique dans l’audiovisuel public belge. Sa blague du jour : « On a été trop gentils avec l’extrême droite. Mettre un facho au micro, c’est légitimer ses idées. » Bravo, M. Benlazar ! Votre prochain entretien d’embauche pour un poste de rigolo-militant pas drôle sur Radio Nova ne devrait être qu’une formalité…


[1] Voir à ce sujet mon article du 18 octobre 2021, « France Inter a un incroyable talent », causeur.fr.

[2] Voir à ce sujet l’article d’Élisabeth Lévy du 4 février 2025, « Merwane Benlazar : défense de rire », causeur.fr.

La gauche, c’était mieux avant

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L'écrivain franco-israélien Marco Koskas. DR.

Groupuscule, de Marco Koskas, retrace la vie heureuse et mouvementée d’une bande de copains dans les années 1970. Un groupe de gentils gauchos comme on n’en fait plus.  


Marco Koskas nous avait habitués à son tropisme israélien, voilà qu’il en s’éloigne et revient en France sur les pas d’une jeunesse romancée des années 70. Un peu hippie et un peu anar, un peu mao-spontex et un peu guévariste, fumeur de chichon le samedi soir et souvent squatteur, tel est le personnage principal de l’histoire, un groupuscule de la banlieue ouest de Paris,

Dans ce groupuscule, on fait aussi du cinéma quand on a de la pellicule, ou quand on est inspiré. Mais comme dans le gauchisme de l’époque, où chacun apportait son trauma personnel, le film sans queue ni tête qu’ils fabriquent va devenir un manifeste de la culture underground et diviser les rêveurs et les opportunistes. 

Entretemps, mille histoires d’amour éclosent de page en page, comme devaient s’épanouir mille roses dans la Chine de Mao.

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Guytou aime Inès qui lui préfère à la fois Jean-Mi et Ben Loulou, lequel raffole de Sophie qui opte d’abord pour Portas puis pour Paco. Jalousie bannie, ils passent outre les chagrins d’amour car ils ne veulent former qu’un être collectif. La liberté sexuelle qui court dans ce roman déclencherait les foudres de MeToo aujourd’hui. Mais chez Koskas elle n’est que tendresse, innocence et bonheur de vivre. 

Dans ce récit drôle et rondement mené, le plus surprenant est l’aspect documentaire inattendu. L’auteur nous montre sans avoir l’air d’y toucher, ce que fut cette extrême gauche-là, loin des horreurs de la mélenchonie actuelle. Ce livre nous raconte une époque joyeuse où les organisations gauchistes étaient peuplées de militants juifs, ashkenazes en majorité qui n’oubliaient pas leur humour. Preuve en est la blague qui courait alors : À La ligue Communiste, on ne parlait pas yiddish parce que Bensaïd, sépharade n’aurait pas compris. Comme tout cela est loin ! Pour ce beau roman, Marco Koskas devrait recevoir le prix de la consolation… 

Groupuscule, Marco Koskas, Éditions Galligrasud, 2026. 212 pages