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Trente musiciens de haute voltige

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Je revenais de Lille ; j’allais être en retard. Ma Sauvageonne prit donc sa voiture pour se rendre au cirque Jules-Verne d’Amiens où était proposé le spectacle Circus Variations. Elle m’avait donné rendez-vous dans le hall, « sur la droite », avait-elle précisé de sa voix de jeune fille bien élevée mais sensuelle comme celle de notre regrettée Brigitte Bardot. Embouteillages, devant moi des conducteurs à la lenteur de gastéropodes à coquille, stationnement difficile, et j’en passe. Effectivement, je fus en retard. Quand j’arrivai, essoufflé, dans le hall du cirque, mon ébouriffée ne se trouvait plus sur la droite, comme prévu. Elle était déjà montée à l’étage pour y trouver une place. Je montais à mon tour l’escalier ; elle m’aperçut, me héla. Mon cœur se mit à battre quand je la vis. Je la rejoignis, joyeux comme un vieux poulain dans une tendre et verte prairie de Thiérache (Aisne). Une fois de plus, c’était elle qui avait choisi notre sortie ; une fois de plus, elle fut bien inspirée. Grâce à Circus Variations, mis en scène par Maroussia Diaz Verbèke, nous passâmes une heure et quinze minutes de plaisir. Au programme : la trentaine de musiciens de l’Orchestre de Picardie, sous la direction de Dylan Corlay, accompagna les numéros des artistes circassiens Vassiliki Rossillion, Maël Commard, Johan Stockmar, Virginia Danh, Alvin Nislsen Nyygaard, Jérémy Mutin et Marisol Lucht. Équilibristes, voltigeurs, acrobates, clown, etc., il y en avait pour tous les goûts. Tous dialoguaient avec les musiciens. Les notes virevoltaient dans les airs comme les artistes. Un vrai bonheur. Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’écrivain-journaliste Laure Adler en Madame Loyale ! J’eusse voulu la rencontrer à la fin du spectacle pour lui demander ce qu’elle faisait là, en habit de lumière. Passion pour le cirque ? Connivence amicale avec les créateurs de Circus Variations ? Je ne le saurai jamais car je ne la vis point. En revanche, au bar (encore au bar, toujours au bar ; je suis incorrigible!), je fis la connaissance des charmants Marisol Lucht et Maël Commard, ravis de faire partie de cette belle aventure circassienne. Je les pris en photo avant de repartir dans la nuit en compagnie de la Sauvageonne dont les yeux brillaient comme une piste aux étoiles. A ses côtés, j’avais l’étrange impression d’être un très vieux Roger Lanzac. Mais qui, aujourd’hui, se souvient encore de Roger Lanzac ?

Exit la notion de devoir conjugal!

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L’Assemblée nationale a enterré à l’unanimité le « devoir conjugal » cette semaine. Enfin ! s’est extasiée la presse progressiste, ravie de voir disparaître une notion juridique jugée archaïque. Reste une question, pourtant: un mariage sans relations sexuelles, qu’est-ce que c’est au juste? Une colocation ?


Nos députés ont-ils été touchés par les bonnes grâces des fées wokistes ?

En effet, détruire l’image du mâle dominant en l’assimilant à un violeur conjugal en série est un pas très important que nos députés viennent de franchir sans trembler (même ceux « d’extrême droite ») !

Droit de cuissage

Car ce texte fondamental vient d’être adopté à l’unanimité. Présenté de façon transpartisane par une députée écologiste, Mme Garin qui l’a ainsi soutenu : « En laissant subsister, dans notre droit, un tel devoir, nous avons collectivement cautionné un système de domination, un système de prédation du mari envers son épouse. »[1] 

Néanmoins, je me méfie des belles intentions qui ne sont jamais suivies d’effet. En votant un tel texte, nos élus ont certes fait preuve d’une immense sagesse.

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Mais dans les faits, comment la loi sera-t-elle respectée s’il n’y a aucune preuve matérialisée du consentement ?

Dès lors, il devient indispensable de remplir un formulaire Cerfa préalablement à tout acte sexuel[2].

Sens des priorités

Enfin, je crois qu’il convient de saluer l’action de nos députés. Dans un pays à la dérive où tout fout le camp, où l’on n’a pas de budget, où l’agriculture, l’industrie, le commerce extérieur, l’armée, l’éducation, la santé et les autres services publics sont à la ramasse, il faut avoir du courage pour user du temps parlementaire à traiter ces problèmes en urgence.

Par ailleurs, ans vouloir remettre en cause cette immense avancée sociétale, je voudrais cependant souligner que nos députés n’ont probablement pas pris pleinement la mesure des dégâts collatéraux qu’ils vont provoquer au niveau de l’emploi dans l’industrie pharmaceutique.

En effet, les ventes d’antalgiques risquent de chuter drastiquement.

Les études de marché réalisées par le SNIP[3] révèlent que 39,5 % des ventes d’antalgique sont consécutives à la déclaration « Pas ce soir chéri, j’ai mal à la tête ! ».

Dans de telles conditions, la notion de consentement préalable menace la filière de production d’antalgiques, laquelle ne représente pas moins de 9583 emplois.

Par conséquent, je suggère qu’à titre compensatoire une taxe de 0,98 euros soit prélevée sur chaque formulaire Cerfa puis affectée à la reconversion du personnel concerné.

PJ :  Formulaire Cerfa


[1] Citée dans Le Monde du 26 janvier

[2] On pourra certes débattre de la notion d’acte sexuel. Un « regard insistant » est constitutif d’une violence sexiste, certes, mais s’assimile-t-il à un acte sexuel ? Le débat est effectivement ouvert si l’on en croit un avis du u Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) du 16 avril 2015 sur le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en commun. Dans cet avis, le harcèlement est défini comme incluant « le sifflement, des commentaires sur la tenue, des regards insistants jusqu’à l’agression sexuelle »

[3] Syndicat National de l’Industrie Pharmaceutique

Populiste, et alors?

Le populisme n’est pas une idéologie. C’est un cri et un retour du refoulé démocratique.


À Davos, lorsque Donald Trump est revenu parler de nations, d’usines, de frontières et de souveraineté dans ce grand monastère glacé de la gouvernance mondiale, ce n’est pas son mauvais goût supposé qui a scandalisé les consciences raffinées — c’est la vérité qu’il a laissée filtrer. Une vérité triviale, rugueuse : celle de la fracture désormais ouverte entre les élites et les peuples.

Comment naît le populisme

On a ri de l’homme, caricaturé sa vulgarité, psychiatrisé ses électeurs. On a fait ce que l’on fait toujours quand le réel insiste : on l’a recouvert de diagnostics. Mais on s’est bien gardé d’écouter ce qu’il révélait — ce grondement sourd venu d’en bas, cette fatigue immense des vies ordinaires.

Car le populisme ne naît pas d’un excès d’ignorance. Il naît d’un excès de dépossession. Il surgit lorsque la démocratie cesse d’être politique. Lorsque les décisions vitales se déplacent hors du champ populaire. Lorsque le langage de la vie est remplacé par la prose morte des experts. Lorsque le citoyen devient un administré, sommé de consentir à ce qu’il ne comprend plus. C’est à partir de cette rupture qu’il faut penser notre époque. Le populisme n’est pas une pathologie de masse. Il est le produit logique de nos démocraties épuisées. Il apparaît là où le peuple cesse d’être sujet pour devenir matériau, variable, population à gérer. Nous vivons la fin d’un cycle. Celui de la démocratie moderne, née dans la promesse tragique de la souveraineté populaire. Elle n’a pas disparu : elle s’est vidée. Les élections subsistent, les institutions tiennent debout comme des façades. Mais le cœur est parti. La souveraineté demeure comme mot, non comme puissance. Le citoyen vote encore ; il ne décide plus. Le basculement fut lent, presque invisible. Il s’est opéré par glissement, par technicisation, par dilution progressive du politique dans la gouvernance.

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Autrefois, gouverner signifiait trancher, assumer, répondre devant le peuple. Aujourd’hui, gouverner consiste à appliquer des normes venues d’ailleurs, à optimiser des indicateurs, à traduire en procédures ce qui relevait jadis du choix collectif. Les décisions s’élaborent dans des bureaux sans visage, dans des instances européennes ou internationales, dans des cercles d’expertise qui ne connaissent ni la fatigue des corps ni l’angoisse des fins de mois. La politique s’est réfugiée dans le vocabulaire neutre de la compétence. C’est là le cœur du problème : nous sommes entrés dans une démocratie post-politique. Un régime où les orientations majeures sont présentées comme naturelles, inéluctables. Où le débat ne porte plus sur le sens, mais sur la gestion. Où l’on ne choisit plus : on s’adapte.

Le climat impose. L’économie contraint. L’Europe exige. La science recommande. Face à cette litanie d’impératifs, la volonté populaire apparaît comme un archaïsme. On la soupçonne d’irrationalité, on la redoute comme une force primitive. Ce n’est plus le peuple qui fonde la décision. C’est la norme qui s’impose au peuple.

Neutralisation du politique

Une démocratie sans conflit n’est plus une démocratie. C’est un dispositif. À cette neutralisation du politique s’ajoute un autre mal, plus profond encore : sa moralisation. Le pouvoir ne veut plus assumer le tragique. Il préfère se draper dans le Bien. Il ne parle plus d’intérêts antagonistes, mais de valeurs. Il ne confronte plus des projets : il hiérarchise des souffrances. Il ne débat plus : il distribue des brevets de vertu. Celui qui s’oppose n’est pas un adversaire. Il est un coupable.

Le président Donald Trump après son discours devant le Forum économique mondial à Davos, Suisse, le 21 janvier 2026. Markus Schreiber/AP/SIPA

Ainsi naît une citoyenneté nouvelle, triste et docile : un individu sommé d’adhérer. Sa liberté est encadrée par des dispositifs. Sa parole filtrée. Son expérience recodée dans un langage qu’il n’a pas choisi. Le peuple disparaît comme sujet collectif. Il devient une population à accompagner. On le voit clairement dans les politiques de transition. Énergétique, écologique, sanitaire : autant de chantiers imposés sans véritable délibération, au nom d’urgences définies par des experts. On transforme radicalement les modes de vie, on interdit de circuler, on renchérit l’énergie, on bouleverse l’économie réelle — et l’on appelle cela pédagogie. Les ZFE excluent les classes populaires tandis que les centres-villes gentrifiés célèbrent la mobilité douce. Les choix énergétiques ruinent artisans et ménages modestes pendant que les décideurs parlent de résilience. Les sacrifices sont abstraits, mais leurs effets sont toujours concrets.

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Ce n’est pas seulement une injustice sociale. C’est une dépossession politique. Car ce qui est en jeu n’est pas le confort, mais le droit fondamental de décider des conditions de sa propre existence. C’est là que surgit le populisme. Non comme programme. Non comme idéologie. Mais comme cri. Un retour du refoulé démocratique. Une tentative brute, maladroite, parfois violente, de réintroduire le peuple dans un monde qui l’a effacé. Il dit : vous ne nous représentez plus. Vous parlez une langue étrangère. Vous gouvernez un monde abstrait pendant que nous habitons un monde de fatigue, de factures, de corps usés. On traite ce cri de simpliste. Mais il porte une vérité élémentaire : aucune société ne survit longtemps quand ceux d’en bas sentent que leur vie ne compte plus. L’erreur des élites est de croire que le peuple est un problème. Il est la condition même de la démocratie. Il ne s’agit pas de l’idéaliser. Il peut se tromper, céder aux passions, se laisser séduire par de mauvais prophètes. Mais il reste le seul lieu où le politique demeure relié à la chair du monde. Ce que j’appelle populisme, c’est cette fidélité. C’est refuser un univers gouverné par des experts sans corps, des algorithmes sans mémoire, des idéologues sans peuple. C’est rappeler que la démocratie n’est pas un mécanisme, mais une relation vivante entre gouvernants et gouvernés. Et si ce rappel vaut aujourd’hui ostracisme ou marginalisation, qu’il en soit ainsi. Car une société qui n’écoute plus ses peuples prépare des ruptures autrement plus violentes.

La société malade

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Climat: deux pas en arrière, trois pas en avant

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Si les formations sur le climat, concurrencées par celles sur l’IA, font traverser une crise inédite et regrettable aux « acteurs de la sensibilisation à la transition écologique », comme l’écrit élégamment Le Monde, les idéologues sont loin d’avoir dit leur dernier mot… Révélations.


Ceux qui en ont soupé des injonctions écologistes – et ils sont de plus en plus nombreux – ont dû rire dans leurs barbes à la lecture du Monde du 12 janvier.

En effet, le quotidien nous apprend que « les acteurs de la sensibilisation à la transition écologique traversent une crise ». Malheureusement, « 2025 fut une année catastrophique » pour Ecolearn, une société spécialisée dans la formation à la transition écologique, formation destinée aux employés des sociétés bernées par le concept fumeux de « responsabilité sociétale des entreprises ». Ce concept, élaboré par l’État afin que lesdites sociétés acquièrent « des pratiques plus éthiques et plus durables dans leur mode de fonctionnement », s’est avéré être un énième machin techno-bureaucratique favorisant, une fois de plus, la création d’associations et d’organismes privés profitant du système pour s’en mettre plein les poches. Mais toutes les bonnes choses ont une fin : Ecolearn « a vu fondre de 45% le nombre de participants à sa formation certifiante “Manager la durabilité en entreprise” ». De son côté, « l’atelier collaboratif » 2tonnes « accuse une diminution de 30% en deux ans du nombre des participants à son atelier grand public visant à construire une trajectoire de décarbonation de la France », se lamente Le Monde. Et ce n’est pas fini: l’association La Fresque du climat, dont nous allons reparler ci-après, ne compte plus que 18 salariés, contre 65 il y a encore deux ans. Quant au cabinet de conseil en stratégie sur le climat Blue Choice, il vient carrément de mettre la clé sous la porte.

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La raison de cette débâcle tient en une phrase : les entreprises ont décidé d’utiliser une bonne partie de leurs budgets de formation à un phénomène qu’elles considèrent être autrement plus important pour leur avenir : l’IA.

L’écologisme: une idéologie plus qu’une science

L’enthousiasme des climatosceptiques doit cependant être tempéré.

L’écologisme a infesté tous les lieux de pouvoir. La majorité des instances nationales, internationales, associatives, parlementaires, médiatiques et universitaires, en sont bien imbibées. Cette idéologie pernicieuse, à la manœuvre depuis quarante ans, a activement concouru à la ruine des politiques énergétiques et industrielles de nombreux pays, en particulier en Europe, aboutissant au désastre que nous savons. La France lui doit, pour une grande part, sa désindustrialisation, la perte de son indépendance énergétique, les insupportables hausses de prix de son électricité, la liquidation de son agriculture, la destruction de ses paysages, la décérébration de sa jeunesse, le tout sous la férule d’associations nocives et d’organismes d’État prenant les Français pour des demeurés – on se souviendra longtemps des recommandations de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) pour « adopter un mode de vie plus écologique et consommer plus responsable », entre autres celles encourageant le lavage modéré de nos pantalons, le reprisage de nos chaussettes, le ressemelage de nos chaussures et… la fermeture de nos volets la nuit lorsqu’il fait froid ! Pour rappel, le budget annuel de l’Ademe est de plus de 4 milliards d’euros…

Promotion de l’éco-anxiété

Cédric Ringenbach, le fondateur de feue la société Blue Choice, est également le créateur de la Fresque du climat et de l’association qui porte le même nom. Une récente brochure du CERU[1] rappelle que cet « outil pédagogique », créé par un militant fortement influencé par Jean-Marc Jancovici, fervent partisan de la sobriété et de la décroissance, repose sur un jeu de cartes basé sur les rapports du GIEC. Les formateurs à la transition écologique utilisant cette Fresque « revendiquent explicitement l’usage de l’éco-anxiété comme levier d’action et citent une étude selon laquelle 30% des participants modifient temporairement leurs comportements, principalement sous l’effet d’un choc émotionnel provoqué pendant la formation ». Or, l’utilisation de cette Fresque du climat, nous apprend le CERU, est obligatoire dans toutes les grandes écoles de commerce et les IEP, où l’écologie n’est enseignée que sous l’angle de la décroissance : « L’écologie enseignée est le plus souvent une écologie radicale. HEC, l’EM Lyon, l’ESCP, l’ESSEC et Sciences Po invitent des chercheurs qui considèrent que seule la baisse de la croissance peut sauver la Terre. » L’idéologie écologiste imprègne ces établissements, et la théorie de l’Anthropocène, pourtant réfutée par la Commission internationale de stratigraphie, la plus haute instance internationale de la géologie, est la seule qui y ait droit de cité. Depuis une vingtaine d’années, les indicateurs des classements de ces établissements prennent en compte le pourcentage de cours consacrés à l’écologie et à la contribution aux objectifs de développement durable de l’ONU, donc du GIEC.

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Par conséquent, tous les étudiants de 1ère année de Sciences-Po ont l’obligation de suivre un cours très orienté de « Culture écologique ». Après bourrage de crâne, les étudiants de l’ESSEC, de HEC, de l’EDHEC doivent, eux, passer un test certifiant de sensibilisation au développement durable. « Alors que les écoles de management d’autres régions du monde continuent de former des dirigeants obsédés par l’innovation, la productivité et la conquête de marchés, nous prenons le risque de fabriquer des cadres culpabilisés par la croissance, méfiants vis-à-vis du progrès technique et persuadés que la vertu principale d’une entreprise est de réduire son activité pour “sauver la planète” », avertit le CERU en attirant l’attention sur le fait que cet enseignement univoque, en interdisant la confrontation de points de vue différents, fabrique « une génération homogénéisée, passée par les mêmes rituels militants, parlant le même langage, partageant les mêmes indignations, sans véritable expérience du débat contradictoire[2] ».

Vive les diplômé.e.s !

Emblématique de cette génération idéologisée, l’activiste Camille Étienne a obtenu un master d’économie à Sciences-Po. Elle est aujourd’hui une des prêtresses écologistes les plus en vue.  Son discours formaté, radical et intersectionnel – c’est-à-dire mâtiné de néo-féminisme, de wokisme, de décolonialisme et de palestinisme – fait le bonheur des médias progressistes, de la gauche bobo et de l’extrême gauche, des écolos aux insoumis. Les propos préfabriqués et le débit logorrhéique de cette pythie moderne enthousiasment les dirigeants des écoles de commerce et des IEP qui l’invitent régulièrement dans leurs établissements. Les étudiants les moins doués se pâment devant cette rebouteuse idéologique maniant à la louche des « concepts scientifiques » inventés pour la cause. Certains, possédant une propension au rabâchage scolaire, au récitatif dogmatique, au « narratif » schématique, entrevoient à son écoute la possibilité d’une carrière de singe savant médiatique ! D’autres, qu’aucune médiocrité ne rebute, visent une carrière politique à la Sandrine Rousseau ou à la Marine Tondelier. Les plus paresseux imaginent une sinécure dans l’audiovisuel public. En attendant, tout ce petit monde manifeste aux côtés d’associations subventionnées prônant la décroissance en brandissant simultanément des drapeaux palestiniens et des banderoles en faveur du transgenrisme. Cherchez l’erreur ! Nos grandes écoles de commerce et nos IEP forment chaque année des centaines de jeunes gens dont beaucoup ne mettront jamais à profit leurs connaissances pour travailler, innover, créer de la richesse. Une partie de cet échec est due à l’écologisme. Une autre, au wokisme. Ces deux dogmatismes cohabitent très bien et s’entendent d’ailleurs à merveille quand il s’agit de « déconstruire » la France.

Cet endoctrinement écologique qui gangrène les grandes écoles de commerce et les universités n’est que le prolongement d’un processus commencé dès l’école. L’Éducation nationale se targue depuis des années « d’intégrer tout au long de la scolarité la notion de développement durable ». Elle a diminué les heures de cours de français et de mathématiques pour faire place au dogme écologique. De nombreuses académies incitent les établissements scolaires à utiliser la Fresque du climat. Sur son site, le ministère de la rue de Grenelle proclame que « l’enseignement sur le changement climatique doit viser à développer une conscience écologique et citoyenne chez les élèves », et ce dès la maternelle. Au collège, le programme d’histoire-géographie se doit de consacrer « un thème entier à la question environnementale » – la géographie n’est quasiment plus abordée que de ce point de vue-là. De la seconde à la première, « les élèves devront connaître les principales limites écologiques de la croissance » et « l’enseignement scientifique mettra en évidence le rôle de l’être humain dans la modification du climat ». En terminale, toutes les matières doivent impérativement comprendre des notions écologiques de développement durable et de transition écologique[3]. Ces directives reprennent à la lettre celles du Conseil de l’UE recommandant de « faire de l’apprentissage au service de la transition écologique et du développement durable une priorité des politiques et programmes d’éducation et de formation » et « d’offrir à tous les apprenants (sic) des possibilités d’acquérir des connaissances sur la crise climatique et le développement durable »[4]. L’école est devenue un centre d’ingénierie sociale, une couveuse idéologique formatant les futurs « citoyens européens » rêvés par les élites bruxelloises et mondialistes. L’État-monstre technocratique éduque ce futur citoyen, dès sa prime enfance, à « la vie affective et relationnelle, et à la sexualité », à « l’information et aux médias », à « l’écologie et au développement durable ». Plus tard, il l’instruit régulièrement des nouvelles et nombreuses normes qui régiront sa vie, lui explique comment se nourrir frugalement, s’habiller chichement, se chauffer parcimonieusement, et pourquoi il doit, s’il veut « sauver la planète », croupir dans des clapiers à lapins, se déplacer collectivement ou, mieux encore, pas du tout, etc. – bref, il administre et planifie entièrement son existence devenue pitoyable, matériellement de plus en plus inconfortable, spirituellement de plus en plus nulle, de sa naissance à sa « mort dans la dignité » programmée. Le pire du meilleur des mondes n’est plus une fiction. 

Duflot, vite !

L’écologisme est partie intégrante du pouvoir technocratique que cherchent à imposer Mme von der Leyen et ses laquais, commissaires, parlementaires et bureaucrates d’une UE qui a ruiné la France avec l’assentiment et la complicité de ses dirigeants. Emmanuel Macron ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Et les bonnes nouvelles se multiplient en réalité pour les « défenseurs du climat » : 1) La Planification pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) soumettant la France aux desiderata de l’UE en termes de mix énergétique et d’investissements pharaoniques en faveur des énergies intermittentes, au détriment de notre parc nucléaire, reste d’actualité. Emmanuel Macron fera tout pour que cette planification soit votée au parlement ou, si nécessaire, adoptée par décret avant la fin de son quinquennat – ce qui signifiera la fin définitive et irrémédiable de la souveraineté énergétique française. 2) Bernard Fontana, PDG d’EDF, a récemment confirmé que la parution d’un rapport prouvant que la « modulation nucléaire » – c’est-à-dire les variations de puissance imposées à nos centrales pour donner la priorité à l’électricité produite par les énergies intermittentes – accélère le vieillissement des centrales et met en danger toute la filière, a été repoussée sine die. Par qui ? Devinez. 3) Après l’incroyable nomination de Dominique Voynet au Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire, nous apprenons celle d’Anne Le Strat au poste de directrice générale déléguée de l’Office français de la biodiversité (OFB), en charge de la « mobilisation de la société » (sic) – cette dame est une écologiste politiquement très engagée qui soutient les actions les plus radicales de mouvements comme Extinction Rebellion et les Soulèvements de la Terre. 4) Nous pensions que, grâce à l’accord trouvé en commission parlementaire mixte, les ZFE étaient définitivement supprimées. Que nenni ! Le gouvernement vient d’annoncer le report du scrutin sur la loi de simplification de la vie économique qui devait entériner cette suppression. L’inénarrable députée macroniste Agnès Pannier-Runacher juge que ce report « permettra peut-être à la raison de revenir ». 5) L’association QuotaClimat, qui se targue de débusquer ce qu’elle appelle « la désinformation environnementale dans les médias » et saisit régulièrement l’Arcom pour dénoncer la « désinformation climatique » que pratiqueraient Sud Radio, CNews ou Europe 1, est en partie financée par… l’Arcom, l’Ademe et le groupe Valorem, premier exploitant éolien indépendant français. 6) Cécile Duflot, qui a très activement participé au démantèlement du nucléaire français avec ses amis socialistes, vient de donner un entretien au magazine Têtu dans lequel elle considère qu’elle a maintenant « les épaules » pour être candidate à la prochaine élection présidentielle. Le risque de voir Mme Duflot accéder au pouvoir suprême est minime mais son pouvoir de nuisance, son CV est là pour en témoigner, est en revanche bien réel, et son retour à la vie politique ne présage rien de bon. 7) Bien que remis en cause par de plus en plus d’entreprises, en particulier celles qui touchent à l’industrie automobile et à l’agriculture, le Pacte vert élaboré par la Commission européenne n’a été amendé qu’à la marge, pour amuser la galerie et calmer les récalcitrants. Directement inspirés d’une écologie politique coercitive, la politique climatique et le programme environnemental de l’UE entravent lourdement notre industrie et détruisent à petit feu notre agriculture. Rien ne semble pouvoir empêcher cette désintégration planifiée par les adeptes d’une idéologie qui hait l’humanité et donne souvent l’impression de n’avoir qu’un but : la réduire à néant.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Centre d’Études et de Recherches Universitaire, un think tank en pointe pour dénoncer les méthodes des activistes écologistes radicaux

[2] Morgane Daury-Fauveau, présidente du CERU, Grandes écoles de commerce : foyers du radicalisme écologique, décembre 2025.

[3] Site éducation.gouv.fr : L’éducation au développement durable.

[4] Commission européenne, Apprentissage au service de la transition et du développement durable. Recommandation du Conseil de l’UE du 16 juin 2022.          

Nicolas Conquer: Républicain de service

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« À quand un Trump français ? ». La question a déjà presque dix ans et date de la première élection du 45ème président des États-Unis. Elle a repris un coup de jeune, à l’automne 2024, quand, à la demi-surprise générale, POTUS (désormais 47) a fait son grand retour…

Vers un Trump français, paru chez Fayard, de Nicolas Conquer part précisément de cette question et rappelle combien elle est mal posée. Ancien porte-parole des Republicains Overseas (association d’expatriés américains membres du parti républicain), Nicolas Conquer s’est fait connaître comme le républicain de service (« dîner de con-quer » s’amuse-t-il) sur les plateaux télé avec son style de sergent-chef Yankee moustachu et ses punchlines façon Fox News.

L’ouvrage amuse par ses anecdotes médiatiques comme par son ironie pour les experts US qui, tous les quatre ans, annoncent la victoire de « l’Amérique qu’on aime » – de John Kerry à Kamala Harris – pour se planter presque systématiquement. Notez qu’ils font en général la même erreur de pronostic pour les élections israéliennes.

La France vit à bien des égards à l’heure américaine. La Cour suprême supprime l’arrêt jurisprudentiel qui légalise l’IVG ? Paris constitutionnalise, à la manière d’un DOM-TOM étasunien qui disposerait encore d’une petite marge de manœuvre sur les questions éthiques. La France beauf a troqué les PMU pour les soirées country chez Oncle Scott tandis que celle des petits profs et des universitaires ont remplacé depuis belle lurette Che Guevara par Judith Butler. Snif !

Pastorale trumpiste

Dans la collection des livres politiques proposées par Fayard, celui de Nicolas Conquer se situe entre les essais et confessions de Villiers et Bardella. L’ouvrage pose une question à la fois personnelle et politique : « Franco-américain », est-ce un état civil, ou un oxymore ? Binational, l’auteur déroule son roman familial : un Titanic mental où grandma rencontre grandpa sur un transatlantique. Il raconte aussi des moments de difficulté et de ballotement, comme lors de la guerre en Irak, lorsqu’il se retrouve coincé entre Dominique de Villepin et Donald Rumsfeld. Ce n’est pas inintéressant.

On devine chez ce Versaillais chouannant dans le maquis journalistique une soif très américaine de clash, de mise en scène, de storytelling et de coups médiatiques. Le lecteur sera servi : Conquer n’est pas un idéologue. Il raconte. Des plaines du Midwest dont il est issu au boccage cotentinais de la 4e circonscription de la Manche, où il fut candidat RN-UDR aux élections législatives de 2024, il dit avoir entendu la même complainte périphérique : celle de pays profonds abandonnés, méprisés, déclassés, promis au remplacement par le village global. Ça rappelle Guilluy, Buisson, Fourquet. En version anecdote musclée : « Fight, fight, fight ».

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Mais le côté français reprend le dessus quand il théorise. La fracture américaine n’est pas seulement sociale ou géographique comme l’expliquerait toute analyse électorale paresseuse ; elle est aussi symbolique et mentale. Trump cesse alors d’être seulement un programme pour devenir une scène. Ce show permanent n’est d’ailleurs pas une rupture ni la disparition de l’idéologie politique, insiste l’auteur. Il existait chez les pionniers du protestantisme qui épuraient la foi mais remplaçaient les icônes catholiques par les transes musicales, le chant et la vie intérieure. On le retrouve dans les réveils du biblisme américain comme chez Reagan dont une partie des services à la Maison-Blanche s’occupait moins de gouverner que de mettre en scène sa présidence.

Un chapitre démonte aussi la fable moralisante des « Deux Amériques » : l’une puritaine, rurale, conservatrice, raciste, archaïque ; l’autre forcément éclairée et éclairante ; miroir fidèle de la mythologie des deux France : « dès qu’on évoque le Parti républicain en France, les mêmes clichés surgissent : un mix de western spaghetti et de messe évangélique, un tableau de Norman Rockwell revisité par une télé-réalité fauchée. Une grande escroquerie planétaire – financée, bien sûr, par la NRA, ExxonMobil et Jésus himself – pour maintenir les « petits Blancs » obèses et ignares dans l’idée que ce sont les minorités, et non le capitalisme, qui ruinent leur vie. Des flingues, des larmes, et cette foi inébranlable selon laquelle tout problème se règle avec un cow-boy, une corde et une Bible. » 

Trump avant Trump

L’Amérique de Trump est donc tragiquement humaine, notamment lorsqu’elle vote pour un néo conservatisme prédateur façon Bush ou Reagan (qui finit toujours par l’envoyer au front, en Afghanistan ou en Irak). Et pourtant il ne faut pas la caricaturer. Dans son histoire et ses contradictions, Trump n’est pas un accident. L’auteur rappelle l’existence d’une autre droite américaine, longtemps marginalisée : anti-guerre, méfiante envers la Réserve fédérale, protectionniste, qui a pu inspirer Nixon et se retrouver dans certaines intuitions gaulliennes, comme la reconnaissance de la Chine de Mao. Trump ne surgit pas de nulle part. Ce nationalisme américain autorise alors des croisements improbables avec des droites nationalistes européennes historiquement anti-américaines : Marion Le Pen applaudie chez les conservateurs US pour un éloge du gaullisme en 2018 ; Steve Bannon acclamé, toujours en 2018, après un cours sur Hayek devant un RN dirigiste. Trump a brouillé toutes les cartes et pas seulement géopolitiques.

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Reste la question inaugurale. Un Trump français ? L’auteur surprend par sa lucidité. La France n’est pas l’Amérique et le président de la République n’est pas le calque ni la traduction du President of the Union. Là où le président des Etats-Unis a toujours été attendu comme défenseur bruyant de la plèbe face à l’Etat profond, le président français est l’héritier de Saint-Louis et est attendu pour ses vertus thaumaturgiques. Alors non, pas un Trump français. Mais une sorte d’outsider, pourquoi pas. Peut-être un haut fonctionnaire en rupture, un militaire lettré ou un auteur conscient qu’en France, toute aventure politique commence par l’écrit. Ou alors, la France a peut-être déjà eu son Trump, trente ans avant tout le monde. Chevelure pas moins blonde que son homologue américain, harangueur de foules et vedette de stades (il faisait remplir le Vélodrome en 1988), celui qu’on surnommait « le Reagan français » est peut-être ce qui a ressemblé le plus à l’OVNI Trump dans toute l’Europe occidentale depuis 1945. L’Amérique a adapté La Totale avec Thierry Lhermitte pour en faire True Lies avec Arnold Schwarzenegger ; elle a aussi importé le style Jean-Marie Le Pen pour inventer Donald Trump.

272 pages

L’Ukraine en mots et en sang

Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Dans Volia, elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir.


Écrire sur une guerre en cours sans être ni soldat ni correspondant de guerre : une tâche apparemment vaine, concurrencée par un flux d’images et d’analyses qui finit par effacer le conflit. Entre la propagande russe pour qui la guerre qu’elle mène en Ukraine vise à « dénazifier » ce territoire, et le désarroi d’une Europe sommée de revoir son irénique foi dans un droit international, l’Ukraine souffre d’être à la fois proche et lointaine, sans récit déployable dans l’imaginaire « occidental », beaucoup ayant découvert son existence géographique en mars 2022, le gauchisme culturel s’inquiétant alors qu’on parle beaucoup de ces réfugiés « blancs », au détriment de ceux du tiers-monde, notamment des Palestiniens. Le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël contre la triade Hamas-Hezbollah-Iran ont relancé les affaires du palestinisme qui a tout fait pour reléguer l’Ukraine au second plan médiatique.

Une guerre qui avait pourtant commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, sous les yeux impavides d’un Occident soudain réveillé par l’invasion massive du 22 février 2022. Mais le récit s’enlisait. Et le pire ennemi d’un pays agressé est aussi l’indifférence. Quel écrivain français sur le front ukrainien, à l’exception de Bernard-Henri Lévy qui en a tiré trois films ? On n’oubliera pas les témoignages d’humanitaires comme Damien Castera, La liberté ne meurt jamais (Gallimard, 2025), ni Tom Buron et son très bref Le Nom de la Bataille (49 Pages, 2026) ; mais on est loin de Malraux, Simone Weil, Orwell, Bernanos, Koestler, tous morts avec une Europe vouée au progrès social et au reniement de soi.

Restent des témoignages, comme celui, écrit en français, d’Anastasia Fomitchova, née à Kyiv, en 1993, et dont l’ascendance mi-russe, mi-ukrainienne s’inscrit entre l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932-1933 qui a tué plusieurs millions d’Ukrainiens, l’accident de Tchernobyl en 1986, et les difficultés des premières années de l’Ukraine indépendante (corruption et gangstérisme), qui ont abouti à la révolution de la place Maïdan, à Kyiv en 2013-2014, et poussé la mère de la narratrice à s’exiler en France, où cette dernière a grandi et fait des études de sciences politiques.

Volia (« volonté », en ukrainien) n’a rien d’un récit narcissique. Le souci de cette « volontaire de la diaspora » est double : témoigner de la guerre via son expérience de « paramédic », ou infirmière de combat sur le front, et dire ce que c’est qu’être ukrainien, aujourd’hui. On est loin des boboïques écrivains qui versent dans un keffieh des larmes pour Gaza, mais pas pour les victimes du 7-Octobre, ni pour les chrétiens d’Orient ou d’Afrique assassinés par les islamistes. Et puis critiquer la Russie, vieille terre sur laquelle l’aurore de l’humanité nouvelle était censée se lever, voilà qui reste difficile, quand, oubliant de quel néostalinisme Poutine est le nom, on en appelle à l’éternelle « âme russe » pour nous garder de la « décadence morale », considérant les Ukrainiens comme des concurrents meilleur marché du « plombier polonais », et les Ukrainiennes comme des femmes de ménage ou des filles de joie…

Ces clichés, Fomitchova ne perd pas de temps à les détruire. C’est de la guerre qu’elle parle, partie dès le lendemain du 24 février 2022, jour de l’« opération militaire spéciale » : étrange comme les guerres honteuses ne disent pas leur nom, mais s’appellent « maintien de l’ordre » ou « événements », dussent-elles faire des centaines de milliers de morts et de disparus. À Kyiv, elle loge dans un monastère. Les Russes sont dans la banlieue, notamment à Irpin, Hostomel, Boutcha, où ils commettent les massacres de civils que l’on sait, le nom de Boutcha s’ajoutant désormais à l’exécution de 33 771 juifs par les (vrais) nazis en 1941, à Babi Yar, toujours dans la banlieue de Kyiv. Les Russes rencontrent une résistance inattendue, se replient dans l’est de l’Ukraine, où Fomitchova est envoyée – dans le Donbass où elle avait déjà servi comme paramédicale, en 2017, et où elle retrouve le « carrousel de l’horreur » : métaphore qu’on aurait tort de juger banale ; pas de « littérature », ici, surtout quand on ouvre, à Bakhmout, les portes d’un véhicule militaire d’où extraire des hommes atrocement blessés : « Comment un être à qui il manque tellement de morceaux de corps peut-il encore être conscient ? Ou bien peut-être me regarde-t-il de l’au-delà, et c’est moi qui suis déjà morte ? […] Les patients les plus critiques sont envoyés directement sur la table d’opération, tandis que les autres sont allongés dans le couloir, piétinés par des chiens abandonnés par leurs anciens propriétaires. » Même vertige métaphysique lors de la capture d’un soldat russe : l’abattra-t-on sur-le-champ ou le fera-t-on prisonnier ?

Dire la guerre se heurte toujours à l’irreprésentable, malgré la multiplicité des témoignages, comme si, en effet, le regard des blessés sur nous renversait l’ordre des choses. C’est aussi pourquoi les romanciers qui ont vécu la guerre en parlent souvent le mieux : l’art est un témoignage différé, mais non moins véridique. Fabrice à Waterloo, chez Stendhal qui a connu la retraite de Russie, La Débâcle de Zola, Ceux de 14 de Genevoix, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Vie et Destin de Grossman, Putain de mort de Michael Herr… Même chose pour le cinéma, malgré l’artifice de la reconstitution. Les images de la guerre en Ukraine sont tout à la fois innombrables et non vues, sauf si l’on suit la guerre au jour le jour et visionne sur Telegram des images de l’armée ukrainienne. Le scrupuleux récit de Fomitchova rappelle que, quelle que soit l’issue de la guerre (sans doute une amputation considérable du territoire et une vassalisation accrue de l’Europe), Poutine aura fait surgir dans la conscience mondiale un pays, l’Ukraine, avec sa fragile histoire et sa langue, et sa jeunesse non idéologisée, dont Anastasia Fomitchova est exemplaire.

Volia, Anastasia Fomitchova, Grasset, 2025.

A l’assaut de Provins

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A Provins, en Seine-et-Marne, Julien Limongi (RN) sera l’un des 95 députés qui se présenteront aux prochaines élections municipales des 15 et 22 mars. Ce qui se joue dans la sublime cité médiévale dit tout de la porosité entre les électorats de la droite classique et ceux de Marine Le Pen.


A une heure vingt de Paris en roulant vers l’est direction la Champagne, le plateau briard est, avec ses champs de blé, ses serres, ses prairies, ses pépinières et ses bosquets, l’une des plus vastes circonscriptions de France. « Ici, on passe notre temps à conduire », glisse un collaborateur de Julien Limongi, le député RN local.

Son jeune patron, 29 ans, a ravi il y a deux ans ce fief gaulliste – qui fut pendant presque 40 ans la terre d’élection d’Alain Peyrefitte avant d’être pendant 25 ans celle de Christian Jacob  –  en obtenant 51,7 % des voix au second tour des législatives. CV impeccable : Sciences-Po Toulouse, expérience à l’étranger, costume bleu moyen, sourire de gendre idéal. Sur les marchés, les mamies s’extasient. « Il est beau, notre jeune député ! »

Notabilisation

Pas une semaine ne passe sans que Limongi se démène dans les foires et les kermesses de campagne, coupe ici un ruban, s’incline là devant un monument au mort. L’art de se notabiliser. Fin août, nous le croisons à l’occasion d’un festival folklorique à Jouy-sur-Morin. Trois cents badauds et estivants sont venus ce jour-là admirer une réplique de taxi de la Marne et un troupeau d’oies guidé par un chien de berger.

Soudain la fanfare municipale s’avance. Déguisé en édile de la Belle Epoque, avec son haut-de-forme façon Anatole France, le maire « sans étiquette » défile en tête avec à ses côtés Limongi, en écharpe tricolore. « On n’a pas les mêmes opinions, mais des relations cordiales et républicaines », nous confiera-t-il un peu plus tard à la buvette.

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Au contact des habitants, Limongi excelle. Atteint d’hypermnésie, il sait le prénom de chacun, se souvient d’une rencontre passée sur une brocante ou d’une communion sans qu’un assistant ne fasse le souffleur. Autour d’un verre, on discute avec quelques élus municipaux LR venus des patelins alentour. Ils avouent avoir reçu de leur parti la consigne de ne pas s’afficher avec le député RN. L’un d’eux rigole : « Ah mais je ne fais rien avec le député, mais on se voit très régulièrement, c’est vrai. On ne devrait pas mais on le fait. » Traduction : le RN, hier infréquentable, est devenu indispensable dans des communes qui l’ont placé en tête.

Quelques mois plus tard, rendez-vous à Provins, 12 000 âmes, principale ville de la circo et « baronnie » gaulliste s’il en est. Ici, les céréaliers, pour la plupart membres de la FNSEA, tiennent le haut du pavé. Comme le maire de La Soupe aux choux, ils sont pour l’« expansion économique ». « Cette droite est pire que la gauche » peste un collaborateur de Limongi. « C’est ici, à Provins, que se situent nos marges de progression », dit avec plus de diplomatie le député qui n’était pas majoritaire intramuros aux dernières législatives.

 Julien Limongi parmi les jeunes agriculteurs. Un contact fluide et cordial avec les syndicats paysans. 

A Provins, comme déjà au XIVe siècle, la gueuserie se masse dans la ville basse et vote RN, tandis que dans la ville haute, les bonnes familles vivent dans la pierre de taille classée au Patrimoine mondiale de l’humanité et votent Macron ou LR. Dans les rues, on s’adresse à Limongi comme s’il était le maire. Une vieille dame l’interpelle : pas pour parler de Marine ni de Jordan, mais de la Tour 18, une tourelle des anciens remparts qui a été détruite l’an dernier dans le cadre des travaux de la ceinture verte. Le député RN était monté au créneau, si l’on ose dire, contre sa démolition.

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Courtoisie républicaine

D’autres passants viennent à sa rencontre pour évoquer l’absence de crèche. Le député écoute attentivement, et promet des solutions. Il faut dire que, le 9 janvier, il a annoncé sa candidature aux municipales de la ville. La suite logique d’une stratégie briarde tous azimuts. Face à lui, le sortant, Olivier Lavenka, adoubé par Jacob, sait que la partie va être serrée. « Limongi sera-t-il le premier maire RN du département ? » s’interroge l’édition seine-et-marnaise du Parisien. La ville aura sans doute valeur de test national.

A Provins, Limongi fait campagne sur des thèmes parfaitement « droite locale » : renforcement de la police municipale, fluidification de la circulation, entretien des vieilles pierres… Le programme aurait pu être celui d’un candidat RPR ou UMP. Sur le marché, Christian Jacob passe justement, panier à la main. Limongi et lui se saluent. Courtoisie républicaine de rigueur. Il est loin le temps de la diabolisation. Dans cette cité médiévale, un jeune mariniste pratique un art ancien de la politique française : imiter les patriciens pour mieux les déloger.

Politesse du crime

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Un chef-d’œuvre de la froideur bourgeoise. Chez Chabrol, rien ne dépasse jamais… Arte nous propose actuellement de revoir La Femme infidèle.


C’est un très beau film cruel, cynique, terrible — et d’une beauté froide. Avec La Femme infidèle, Claude Chabrol signe en 1969 l’un de ses chefs-d’œuvre les plus rigoureux, un portrait sans concession de la bourgeoisie française des années soixante, disséqué avec une précision clinique. Tout ici relève d’un art du contrôle : du cadre au montage, du jeu des acteurs à la circulation feutrée de la violence. Rien ne déborde, et c’est précisément ce qui glace.

Le couple idéal ou l’asphyxie domestique

Charles et Hélène Desvallées forment en apparence un couple idéal. Ils vivent à la campagne, non loin de Paris, dans une vaste demeure bourgeoise entourée de verdure, cocon capitonné d’un bonheur anesthésié. Un fils unique, beau et brillant, complète le tableau. Le confort règne, l’harmonie aussi — du moins en surface. La chambre conjugale, écrin bleu oppressant, devient le théâtre quotidien d’une ritualisation du couple : Charles écoute de la musique classique, Hélène ouvre la fenêtre pour respirer. Déjà, tout est dit. L’air manque.

Hélène entretient une liaison avec Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly. L’adultère n’a ici rien de passionnel : il est méthodique et cynique. Chabrol filme les rendez-vous clandestins avec la même distance que les scènes familiales. Le cinq à sept n’est qu’une autre habitude, un autre rituel. L’ennui bourgeois, cette maladie sourde, est le véritable moteur du drame.

Un crime sans éclat : l’héritage hitchcockien et langien

La mise en scène, d’une rigueur implacable, convoque explicitement Hitchcock — dans cette séquence mémorable où le cadavre tarde à s’enfoncer dans l’eau — et Fritz Lang, par le déroulement lisse et glacial d’un récit où chaque geste semble dicté par une nécessité supérieure. Mais Chabrol ne cite jamais : il absorbe, il polit, il assèche. Le crime n’est ni un éclat ni une transgression, il est une opération.

Michel Bouquet ou la violence feutrée

Michel Bouquet est tout simplement prodigieux. Il compose un Charles Desvallées d’une politesse glaçante, obséquieux, feutré, toujours sur le fil de l’implosion. Jamais il ne hausse la voix, jamais il ne s’abandonne à la colère visible. Tout passe par le regard, par une posture légèrement raide, par une diction d’une douceur venimeuse. Bouquet joue la domination bourgeoise comme une seconde nature, faite de maîtrise absolue et de violence rentrée. Son Charles est un homme qui encaisse, observe, calcule — et frappe au moment où plus aucune autre issue sociale n’est possible. Le crime, chez lui, n’est pas un débordement, mais un acte de réajustement.

Stéphane Audran, puissance du silence

Face à lui, Stéphane Audran est souveraine. Sublime de retenue, elle incarne Hélène Desvallées comme une figure de maîtrise et de silence. Tout son art réside dans l’effacement apparent : un sourire, un geste tendre, une voix égale, jamais tremblante. Audran ne joue pas l’infidélité, elle joue le contrôle. Elle sait, elle devine, elle comprend — et n’en laisse rien paraître. Lorsqu’elle perçoit que quelque chose s’est irrémédiablement déplacé, elle absorbe le choc sans fissurer l’édifice conjugal. Elle est l’épouse parfaite parce qu’elle est aussi la grande stratège du non-dit. Chabrol trouve en elle son incarnation idéale de l’éternel féminin : non pas une victime, mais une puissance douce, silencieuse, organisatrice du drame.

Maurice Ronet, l’amant condamné

Maurice Ronet, enfin, apporte au film une note de séduction fatale et de mélancolie désabusée. Il est Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly, ni rival héroïque ni véritable prédateur. Ronet le joue avec une élégance nonchalante, presque lasse, comme un homme déjà condamné par son inutilité sociale. Il est l’amant de passage, le corps disponible.

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Les objets parlent : une société en vitrine

Chabrol filme aussi les objets avec une minutie presque fétichiste. Les voitures — toujours impeccables — disent la classe, la filiation, l’ordre social. Ici, tout est blanc, net, bourgeois : la Mercedes du mari répond à celle de la mère. Rien n’est laissé au hasard. Le décor pense à la place des personnages.

Le meurtre comme rétablissement de l’ordre

Le meurtre de l’amant n’est ni un accès de rage ni une vengeance. C’est un geste de survie. Charles règle seul l’affaire, dans le silence, puis revient jouer son rôle de père et de mari. Le crime le guérit. Le désordre est absorbé, recyclé, dissous dans la bienséance. La police rôde, mais la vérité importe peu : l’essentiel est ailleurs, dans le maintien des apparences.

La musique ou l’art de la rétention

La musique de Pierre Jansen accompagne ce ballet glacé avec une intelligence remarquable. Jamais illustrative, jamais envahissante, elle installe un climat de malaise feutré, de tension sourde. Les motifs musicaux semblent suspendus, comme retenus eux aussi par les conventions bourgeoises. La partition épouse la mise en scène : elle ne souligne pas l’émotion, elle la contient. Elle participe de cette atmosphère anesthésiée où le drame couve sous la surface, prêt à surgir sans éclat. La musique, comme le jeu des acteurs, est une musique du contrôle.

Une mécanique parfaite de l’irréparable

Ainsi orchestré — cadres, corps, voix, silences, musique — La Femme infidèle avance avec une implacable douceur vers l’irréparable. Rien ne dépasse, rien ne déborde. Et lorsque la violence survient enfin, elle apparaît non comme une rupture, mais comme l’aboutissement logique d’un ordre trop bien réglé.

Monstruosité tranquille de la bourgeoisie

La scène finale, d’une sobriété bouleversante, scelle à la fois la réconciliation et l’adieu. Lorsque Charles déclare à Hélène : « Je t’aime comme un fou », tout est déjà terminé. L’amour survit, mais sur un autre plan, débarrassé de l’illusion morale. Chabrol filme de loin, sans emphase, fidèle à son art du retrait.

Par sa rigueur formelle, par son refus du manichéisme, par sa manière unique de faire de la violence une politesse sociale, La Femme infidèle seconde œuvre de la période la plus accomplie de son auteur – appelé le cycle pompidolien par certains critiques – qui comporte Les Biches, Que la bête meure, Le Boucher, La Rupture, Juste avant la nuit, Les Noces rouges est un film parfait. Ici, la bourgeoisie ne s’effondre pas : elle s’adapte. Et c’est précisément ce qui la rend monstrueuse.


1h38

Cycle « Dans le cadre de l’humain avec Claude Chabrol » sur arte

Esclavage: quand la mémoire veut faire la leçon à l’Histoire

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L’année 2026 marquera les 25 ans de la loi 2001-434 du 21 mai 2001, dite « loi Taubira ». A cette occasion, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), en la personne de Jean-Marc Ayrault, son président, presse l’Éducation nationale de revoir en profondeur ses programmes…


Dans une lettre officielle adressée le 28 juillet 2025 à la ministre de l’Education nationale[1], l’ancien Premier ministre souhaite que « la révision des programmes en cours permette d’avancer plus loin encore dans la voie tracée par ce texte important, en donnant aux élèves de France les moyens de mieux connaître notre histoire commune, de mieux saisir les multiples liens qui relient la France au reste du monde. » Il réclame l’intégration systématique de l’esclavage, des résistances, de la colonisation et du racisme dans tous les cycles, à l’école primaire ainsi qu’au collège.

Cette loi, rappelons-le, faisait de la traite négrière transatlantique, de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes un crime contre l’humanité. Dès son article 2, elle disposait que les programmes scolaires accorderaient à la traite négrière et à l’esclavage « la place conséquente [sic] qu’ils méritent ». Dans la foulée, la Dgesco[2] donnait pour instruction que le programme de 4e y consacre un quart du temps d’enseignement de l’histoire ! La France rompait ainsi solennellement avec la tradition de l’héritage historique pour se soumettre à l’idéologie mémorielle et la faire entrer à l’école. Aujourd’hui, M. Ayrault et son équipe de commémorateurs professionnels veulent aller plus loin.

Si on ne peut que se féliciter que les concepteurs des programmes scolaires tendent vers l’objectivité et intègrent à l’enseignement les épisodes les moins glorieux de notre histoire, doit-on pour autant encourager les professeurs à remplacer une partie de leur enseignement historique par une démarche mémorielle ? En quoi celle-ci est-elle instructive ? Les programmes découlant de la loi Taubira sont-ils objectifs ?

Mémoire versus histoire

La mémoire est une aptitude psychique qui dépend des individus. Elle peut être collective mais elle est toujours subjective, liée à des expériences, un vécu. Son introduction dans les programmes donne fatalement lieu à des concurrences, d’abord parce que le temps imparti ne permet pas de faire mémoire de tout, ensuite parce que l’hypermnésie a naturellement pour corollaire l’amnésie : un génocide, une guerre, une persécution en chasse d’autres.

La prégnance de la mémoire d’un groupe dans une société dépend de son influence sur les responsables politiques, de son activisme. L’école ne doit pas refléter ces luttes politiques car elles sont à géométrie et à objectifs variables. Elle doit rester le lieu de transmission de savoirs moins transitoires. Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les commémorations : elles peuvent se tenir ailleurs, en présence de personnes ayant choisi de se recueillir et de communier dans le souvenir. Car oui : il y a une dimension religieuse dans la commémoration. On a violemment rejeté la religion chrétienne de l’école il y a un siècle : est-ce pour y faire entrer de nouvelles religions, parmi lesquelles la religion mémorielle ?

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Distinguer ce qui relève de l’histoire de ce qui n’en relève pas demande une grande subtilité, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire la capacité à analyser les sous-jacents d’un enseignement. Il faut pourtant s’atteler à cette tâche pour éviter d’un côté le tourisme pédagogique et sa frénésie ridicule de visites de lieux de mémoire par des élèves incultes mais baignés dans les eaux tièdes de la commémoration, de l’autre l’idéologisation des programmes.

Enseigner l’histoire de l’esclavage ? Oui, mais alors toute l’histoire

La loi Taubira proclame que la France, par le recours à l’esclavage, s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité. Mais elle ne mentionne jamais l’esclavage et la traite arabo-musulmans ni la traite pratiquée entre Africains. Les historiens estiment pourtant que la traite a concerné 42 millions d’esclaves en treize siècles: 17 millions pour la traite musulmane vers le Maghreb, 14 millions pour la traite intra-africaine et 11 millions pour la traite européenne transatlantique. Du reste, l’abolition de l’esclavage a été imposée de l’extérieur aux pays musulmans, notamment pendant la période coloniale. Cette loi et les programmes scolaires en découlant ne mentionnent pas non plus l’existence des ordres chrétiens rédempteurs, Trinitaires et Mercédaires, qui se consacraient à l’achat des chrétiens faits captifs et réduits en esclavage par les Maures.

Le site Eduscol[3] fait le point sur les ressources disponibles et se cantonne aux traites mentionnées par la loi : on y trouve de nombreux documents exposant longuement l’histoire de la traite négrière par les Européens. Il s’agit toujours de « déconstruire le regard occidental » en « donnant la parole à d’anciens esclaves » et de « rompre avec les sources traditionnellement utilisées » en faisant appel à l’expression artistique et à l’archéologie. La société européenne est pointée du doigt comme ayant « racialisé l’esclavage » et « profité de la colonisation pour le faire perdurer ». Sur le site du concours La flamme de l’égalité, organisé par la FME figure une chronologie mondiale de l’esclavage qui commence en 1441, par la première importation d’esclaves noirs au Portugal. Pire: une carte unique schématise le commerce triangulaire comme si elle était valable pour toutes les époques. Elle apparaît quelle que soit la date ou la période choisie[4].

Interrogée sur ce découpage historique partisan, Mme Taubira a donné en 2005 sur France Culture une réponse pour le moins surprenante : elle voulait que l’on « permette aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Il y a là une essentialisation et un mépris flagrants. Là où un élève d’origine occidentale serait capable d’assumer cet héritage, un élève d’origine arabe ne le serait pas…

Une demi-vérité est un mensonge

Si les traites musulmanes et intra-africaines sont systématiquement oubliées ce n’est donc pas par erreur. Les conseils « scientifiques » pullulent autour du Conseil supérieur des programmes et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ils ne peuvent ignorer leur existence mais décident de l’éluder.

Dans l’émission « C pas si loin » diffusée sur France TV le 20 octobre dernier, Monsieur Ayrault affirmait que ne pas connaître son histoire était une faute. Prenons-le au mot et saisissons l’occasion de rappeler que c’est en France, au début du XIVe siècle, que l’esclavage fut interdit pour la première fois. En effet, s’il a été aboli dans les colonies françaises en 1848, son interdiction sur le continent est bien plus ancienne : elle remonte à un édit de Louis X promulgué en 1315 — édit qui, lui-même, ne faisait qu’entériner une réalité vieille de plusieurs siècles, dans le royaume de France mais aussi chez ses voisins —. Bien avant Voltaire et la philosophie des Lumières, les sociétés occidentales ne toléraient plus cette pratique. L’esclavage en terre chrétienne a été en voie d’extinction… dès le VIIIe siècle.

A lire aussi, du même auteur: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Montembault, la seule religion ayant fait de l’esclavage un problème moral est le christianisme. Dans son livre Les Chrétiens et l’Esclavage[5], il montre comment l’Église catholique a permis, non sans mal, la disparition progressive de l’esclavage en terre chrétienne et la destruction de ses fondements idéologiques. L’abolition de l’esclavage ne doit pas être réduite à un triomphe des Lumières ou à une conséquence exclusive des révolutions modernes. Bien avant ces mouvements, un travail de longue haleine avait été mené par les institutions chrétiennes.

L’école n’a pas à imposer aux élèves ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur donner matière à penser, ce qui exige de ne pas leur mentir, de tendre vers la transparence et non vers l’idéologie, fût-elle parée du prestige mémoriel. Elle doit permettre à leur pensée, libre de toute manipulation, de s’appuyer sur la vérité dans son intégrité et sa complexité.

Les chrétiens et l'esclavage: Une histoire contrastée

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[1] Mme Borne, à l’époque.

[2] Dgesco : la direction générale de l’enseignement scolaire élabore la politique éducative et pédagogique et assure la mise en œuvre des programmes d’enseignement des écoles, des collèges, des lycées.

[3] Site de l’Education nationale consacré à la formation et à l’accompagnement des enseignants

[4] Chronologie de l’esclavage

[5] Artège, 2024.

La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.

Trente musiciens de haute voltige

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"Circus Variations", Amiens, 28 janvier 2026 © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Je revenais de Lille ; j’allais être en retard. Ma Sauvageonne prit donc sa voiture pour se rendre au cirque Jules-Verne d’Amiens où était proposé le spectacle Circus Variations. Elle m’avait donné rendez-vous dans le hall, « sur la droite », avait-elle précisé de sa voix de jeune fille bien élevée mais sensuelle comme celle de notre regrettée Brigitte Bardot. Embouteillages, devant moi des conducteurs à la lenteur de gastéropodes à coquille, stationnement difficile, et j’en passe. Effectivement, je fus en retard. Quand j’arrivai, essoufflé, dans le hall du cirque, mon ébouriffée ne se trouvait plus sur la droite, comme prévu. Elle était déjà montée à l’étage pour y trouver une place. Je montais à mon tour l’escalier ; elle m’aperçut, me héla. Mon cœur se mit à battre quand je la vis. Je la rejoignis, joyeux comme un vieux poulain dans une tendre et verte prairie de Thiérache (Aisne). Une fois de plus, c’était elle qui avait choisi notre sortie ; une fois de plus, elle fut bien inspirée. Grâce à Circus Variations, mis en scène par Maroussia Diaz Verbèke, nous passâmes une heure et quinze minutes de plaisir. Au programme : la trentaine de musiciens de l’Orchestre de Picardie, sous la direction de Dylan Corlay, accompagna les numéros des artistes circassiens Vassiliki Rossillion, Maël Commard, Johan Stockmar, Virginia Danh, Alvin Nislsen Nyygaard, Jérémy Mutin et Marisol Lucht. Équilibristes, voltigeurs, acrobates, clown, etc., il y en avait pour tous les goûts. Tous dialoguaient avec les musiciens. Les notes virevoltaient dans les airs comme les artistes. Un vrai bonheur. Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’écrivain-journaliste Laure Adler en Madame Loyale ! J’eusse voulu la rencontrer à la fin du spectacle pour lui demander ce qu’elle faisait là, en habit de lumière. Passion pour le cirque ? Connivence amicale avec les créateurs de Circus Variations ? Je ne le saurai jamais car je ne la vis point. En revanche, au bar (encore au bar, toujours au bar ; je suis incorrigible!), je fis la connaissance des charmants Marisol Lucht et Maël Commard, ravis de faire partie de cette belle aventure circassienne. Je les pris en photo avant de repartir dans la nuit en compagnie de la Sauvageonne dont les yeux brillaient comme une piste aux étoiles. A ses côtés, j’avais l’étrange impression d’être un très vieux Roger Lanzac. Mais qui, aujourd’hui, se souvient encore de Roger Lanzac ?

Exit la notion de devoir conjugal!

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Les députées écologistes Marie-Charlotte GARIN et Sandrine ROUSSEAU à l'Assemblée nationale, 12 janvier 2023 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

L’Assemblée nationale a enterré à l’unanimité le « devoir conjugal » cette semaine. Enfin ! s’est extasiée la presse progressiste, ravie de voir disparaître une notion juridique jugée archaïque. Reste une question, pourtant: un mariage sans relations sexuelles, qu’est-ce que c’est au juste? Une colocation ?


Nos députés ont-ils été touchés par les bonnes grâces des fées wokistes ?

En effet, détruire l’image du mâle dominant en l’assimilant à un violeur conjugal en série est un pas très important que nos députés viennent de franchir sans trembler (même ceux « d’extrême droite ») !

Droit de cuissage

Car ce texte fondamental vient d’être adopté à l’unanimité. Présenté de façon transpartisane par une députée écologiste, Mme Garin qui l’a ainsi soutenu : « En laissant subsister, dans notre droit, un tel devoir, nous avons collectivement cautionné un système de domination, un système de prédation du mari envers son épouse. »[1] 

Néanmoins, je me méfie des belles intentions qui ne sont jamais suivies d’effet. En votant un tel texte, nos élus ont certes fait preuve d’une immense sagesse.

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Mais dans les faits, comment la loi sera-t-elle respectée s’il n’y a aucune preuve matérialisée du consentement ?

Dès lors, il devient indispensable de remplir un formulaire Cerfa préalablement à tout acte sexuel[2].

Sens des priorités

Enfin, je crois qu’il convient de saluer l’action de nos députés. Dans un pays à la dérive où tout fout le camp, où l’on n’a pas de budget, où l’agriculture, l’industrie, le commerce extérieur, l’armée, l’éducation, la santé et les autres services publics sont à la ramasse, il faut avoir du courage pour user du temps parlementaire à traiter ces problèmes en urgence.

Par ailleurs, ans vouloir remettre en cause cette immense avancée sociétale, je voudrais cependant souligner que nos députés n’ont probablement pas pris pleinement la mesure des dégâts collatéraux qu’ils vont provoquer au niveau de l’emploi dans l’industrie pharmaceutique.

En effet, les ventes d’antalgiques risquent de chuter drastiquement.

Les études de marché réalisées par le SNIP[3] révèlent que 39,5 % des ventes d’antalgique sont consécutives à la déclaration « Pas ce soir chéri, j’ai mal à la tête ! ».

Dans de telles conditions, la notion de consentement préalable menace la filière de production d’antalgiques, laquelle ne représente pas moins de 9583 emplois.

Par conséquent, je suggère qu’à titre compensatoire une taxe de 0,98 euros soit prélevée sur chaque formulaire Cerfa puis affectée à la reconversion du personnel concerné.

PJ :  Formulaire Cerfa


[1] Citée dans Le Monde du 26 janvier

[2] On pourra certes débattre de la notion d’acte sexuel. Un « regard insistant » est constitutif d’une violence sexiste, certes, mais s’assimile-t-il à un acte sexuel ? Le débat est effectivement ouvert si l’on en croit un avis du u Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) du 16 avril 2015 sur le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en commun. Dans cet avis, le harcèlement est défini comme incluant « le sifflement, des commentaires sur la tenue, des regards insistants jusqu’à l’agression sexuelle »

[3] Syndicat National de l’Industrie Pharmaceutique

Populiste, et alors?

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Le populisme n’est pas une idéologie. C’est un cri et un retour du refoulé démocratique.


À Davos, lorsque Donald Trump est revenu parler de nations, d’usines, de frontières et de souveraineté dans ce grand monastère glacé de la gouvernance mondiale, ce n’est pas son mauvais goût supposé qui a scandalisé les consciences raffinées — c’est la vérité qu’il a laissée filtrer. Une vérité triviale, rugueuse : celle de la fracture désormais ouverte entre les élites et les peuples.

Comment naît le populisme

On a ri de l’homme, caricaturé sa vulgarité, psychiatrisé ses électeurs. On a fait ce que l’on fait toujours quand le réel insiste : on l’a recouvert de diagnostics. Mais on s’est bien gardé d’écouter ce qu’il révélait — ce grondement sourd venu d’en bas, cette fatigue immense des vies ordinaires.

Car le populisme ne naît pas d’un excès d’ignorance. Il naît d’un excès de dépossession. Il surgit lorsque la démocratie cesse d’être politique. Lorsque les décisions vitales se déplacent hors du champ populaire. Lorsque le langage de la vie est remplacé par la prose morte des experts. Lorsque le citoyen devient un administré, sommé de consentir à ce qu’il ne comprend plus. C’est à partir de cette rupture qu’il faut penser notre époque. Le populisme n’est pas une pathologie de masse. Il est le produit logique de nos démocraties épuisées. Il apparaît là où le peuple cesse d’être sujet pour devenir matériau, variable, population à gérer. Nous vivons la fin d’un cycle. Celui de la démocratie moderne, née dans la promesse tragique de la souveraineté populaire. Elle n’a pas disparu : elle s’est vidée. Les élections subsistent, les institutions tiennent debout comme des façades. Mais le cœur est parti. La souveraineté demeure comme mot, non comme puissance. Le citoyen vote encore ; il ne décide plus. Le basculement fut lent, presque invisible. Il s’est opéré par glissement, par technicisation, par dilution progressive du politique dans la gouvernance.

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Autrefois, gouverner signifiait trancher, assumer, répondre devant le peuple. Aujourd’hui, gouverner consiste à appliquer des normes venues d’ailleurs, à optimiser des indicateurs, à traduire en procédures ce qui relevait jadis du choix collectif. Les décisions s’élaborent dans des bureaux sans visage, dans des instances européennes ou internationales, dans des cercles d’expertise qui ne connaissent ni la fatigue des corps ni l’angoisse des fins de mois. La politique s’est réfugiée dans le vocabulaire neutre de la compétence. C’est là le cœur du problème : nous sommes entrés dans une démocratie post-politique. Un régime où les orientations majeures sont présentées comme naturelles, inéluctables. Où le débat ne porte plus sur le sens, mais sur la gestion. Où l’on ne choisit plus : on s’adapte.

Le climat impose. L’économie contraint. L’Europe exige. La science recommande. Face à cette litanie d’impératifs, la volonté populaire apparaît comme un archaïsme. On la soupçonne d’irrationalité, on la redoute comme une force primitive. Ce n’est plus le peuple qui fonde la décision. C’est la norme qui s’impose au peuple.

Neutralisation du politique

Une démocratie sans conflit n’est plus une démocratie. C’est un dispositif. À cette neutralisation du politique s’ajoute un autre mal, plus profond encore : sa moralisation. Le pouvoir ne veut plus assumer le tragique. Il préfère se draper dans le Bien. Il ne parle plus d’intérêts antagonistes, mais de valeurs. Il ne confronte plus des projets : il hiérarchise des souffrances. Il ne débat plus : il distribue des brevets de vertu. Celui qui s’oppose n’est pas un adversaire. Il est un coupable.

Le président Donald Trump après son discours devant le Forum économique mondial à Davos, Suisse, le 21 janvier 2026. Markus Schreiber/AP/SIPA

Ainsi naît une citoyenneté nouvelle, triste et docile : un individu sommé d’adhérer. Sa liberté est encadrée par des dispositifs. Sa parole filtrée. Son expérience recodée dans un langage qu’il n’a pas choisi. Le peuple disparaît comme sujet collectif. Il devient une population à accompagner. On le voit clairement dans les politiques de transition. Énergétique, écologique, sanitaire : autant de chantiers imposés sans véritable délibération, au nom d’urgences définies par des experts. On transforme radicalement les modes de vie, on interdit de circuler, on renchérit l’énergie, on bouleverse l’économie réelle — et l’on appelle cela pédagogie. Les ZFE excluent les classes populaires tandis que les centres-villes gentrifiés célèbrent la mobilité douce. Les choix énergétiques ruinent artisans et ménages modestes pendant que les décideurs parlent de résilience. Les sacrifices sont abstraits, mais leurs effets sont toujours concrets.

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Ce n’est pas seulement une injustice sociale. C’est une dépossession politique. Car ce qui est en jeu n’est pas le confort, mais le droit fondamental de décider des conditions de sa propre existence. C’est là que surgit le populisme. Non comme programme. Non comme idéologie. Mais comme cri. Un retour du refoulé démocratique. Une tentative brute, maladroite, parfois violente, de réintroduire le peuple dans un monde qui l’a effacé. Il dit : vous ne nous représentez plus. Vous parlez une langue étrangère. Vous gouvernez un monde abstrait pendant que nous habitons un monde de fatigue, de factures, de corps usés. On traite ce cri de simpliste. Mais il porte une vérité élémentaire : aucune société ne survit longtemps quand ceux d’en bas sentent que leur vie ne compte plus. L’erreur des élites est de croire que le peuple est un problème. Il est la condition même de la démocratie. Il ne s’agit pas de l’idéaliser. Il peut se tromper, céder aux passions, se laisser séduire par de mauvais prophètes. Mais il reste le seul lieu où le politique demeure relié à la chair du monde. Ce que j’appelle populisme, c’est cette fidélité. C’est refuser un univers gouverné par des experts sans corps, des algorithmes sans mémoire, des idéologues sans peuple. C’est rappeler que la démocratie n’est pas un mécanisme, mais une relation vivante entre gouvernants et gouvernés. Et si ce rappel vaut aujourd’hui ostracisme ou marginalisation, qu’il en soit ainsi. Car une société qui n’écoute plus ses peuples prépare des ruptures autrement plus violentes.

La société malade

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Climat: deux pas en arrière, trois pas en avant

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Paris, quais de Seine, septembre 2019 © BALEYDIER/SIPA

Si les formations sur le climat, concurrencées par celles sur l’IA, font traverser une crise inédite et regrettable aux « acteurs de la sensibilisation à la transition écologique », comme l’écrit élégamment Le Monde, les idéologues sont loin d’avoir dit leur dernier mot… Révélations.


Ceux qui en ont soupé des injonctions écologistes – et ils sont de plus en plus nombreux – ont dû rire dans leurs barbes à la lecture du Monde du 12 janvier.

En effet, le quotidien nous apprend que « les acteurs de la sensibilisation à la transition écologique traversent une crise ». Malheureusement, « 2025 fut une année catastrophique » pour Ecolearn, une société spécialisée dans la formation à la transition écologique, formation destinée aux employés des sociétés bernées par le concept fumeux de « responsabilité sociétale des entreprises ». Ce concept, élaboré par l’État afin que lesdites sociétés acquièrent « des pratiques plus éthiques et plus durables dans leur mode de fonctionnement », s’est avéré être un énième machin techno-bureaucratique favorisant, une fois de plus, la création d’associations et d’organismes privés profitant du système pour s’en mettre plein les poches. Mais toutes les bonnes choses ont une fin : Ecolearn « a vu fondre de 45% le nombre de participants à sa formation certifiante “Manager la durabilité en entreprise” ». De son côté, « l’atelier collaboratif » 2tonnes « accuse une diminution de 30% en deux ans du nombre des participants à son atelier grand public visant à construire une trajectoire de décarbonation de la France », se lamente Le Monde. Et ce n’est pas fini: l’association La Fresque du climat, dont nous allons reparler ci-après, ne compte plus que 18 salariés, contre 65 il y a encore deux ans. Quant au cabinet de conseil en stratégie sur le climat Blue Choice, il vient carrément de mettre la clé sous la porte.

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La raison de cette débâcle tient en une phrase : les entreprises ont décidé d’utiliser une bonne partie de leurs budgets de formation à un phénomène qu’elles considèrent être autrement plus important pour leur avenir : l’IA.

L’écologisme: une idéologie plus qu’une science

L’enthousiasme des climatosceptiques doit cependant être tempéré.

L’écologisme a infesté tous les lieux de pouvoir. La majorité des instances nationales, internationales, associatives, parlementaires, médiatiques et universitaires, en sont bien imbibées. Cette idéologie pernicieuse, à la manœuvre depuis quarante ans, a activement concouru à la ruine des politiques énergétiques et industrielles de nombreux pays, en particulier en Europe, aboutissant au désastre que nous savons. La France lui doit, pour une grande part, sa désindustrialisation, la perte de son indépendance énergétique, les insupportables hausses de prix de son électricité, la liquidation de son agriculture, la destruction de ses paysages, la décérébration de sa jeunesse, le tout sous la férule d’associations nocives et d’organismes d’État prenant les Français pour des demeurés – on se souviendra longtemps des recommandations de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) pour « adopter un mode de vie plus écologique et consommer plus responsable », entre autres celles encourageant le lavage modéré de nos pantalons, le reprisage de nos chaussettes, le ressemelage de nos chaussures et… la fermeture de nos volets la nuit lorsqu’il fait froid ! Pour rappel, le budget annuel de l’Ademe est de plus de 4 milliards d’euros…

Promotion de l’éco-anxiété

Cédric Ringenbach, le fondateur de feue la société Blue Choice, est également le créateur de la Fresque du climat et de l’association qui porte le même nom. Une récente brochure du CERU[1] rappelle que cet « outil pédagogique », créé par un militant fortement influencé par Jean-Marc Jancovici, fervent partisan de la sobriété et de la décroissance, repose sur un jeu de cartes basé sur les rapports du GIEC. Les formateurs à la transition écologique utilisant cette Fresque « revendiquent explicitement l’usage de l’éco-anxiété comme levier d’action et citent une étude selon laquelle 30% des participants modifient temporairement leurs comportements, principalement sous l’effet d’un choc émotionnel provoqué pendant la formation ». Or, l’utilisation de cette Fresque du climat, nous apprend le CERU, est obligatoire dans toutes les grandes écoles de commerce et les IEP, où l’écologie n’est enseignée que sous l’angle de la décroissance : « L’écologie enseignée est le plus souvent une écologie radicale. HEC, l’EM Lyon, l’ESCP, l’ESSEC et Sciences Po invitent des chercheurs qui considèrent que seule la baisse de la croissance peut sauver la Terre. » L’idéologie écologiste imprègne ces établissements, et la théorie de l’Anthropocène, pourtant réfutée par la Commission internationale de stratigraphie, la plus haute instance internationale de la géologie, est la seule qui y ait droit de cité. Depuis une vingtaine d’années, les indicateurs des classements de ces établissements prennent en compte le pourcentage de cours consacrés à l’écologie et à la contribution aux objectifs de développement durable de l’ONU, donc du GIEC.

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Par conséquent, tous les étudiants de 1ère année de Sciences-Po ont l’obligation de suivre un cours très orienté de « Culture écologique ». Après bourrage de crâne, les étudiants de l’ESSEC, de HEC, de l’EDHEC doivent, eux, passer un test certifiant de sensibilisation au développement durable. « Alors que les écoles de management d’autres régions du monde continuent de former des dirigeants obsédés par l’innovation, la productivité et la conquête de marchés, nous prenons le risque de fabriquer des cadres culpabilisés par la croissance, méfiants vis-à-vis du progrès technique et persuadés que la vertu principale d’une entreprise est de réduire son activité pour “sauver la planète” », avertit le CERU en attirant l’attention sur le fait que cet enseignement univoque, en interdisant la confrontation de points de vue différents, fabrique « une génération homogénéisée, passée par les mêmes rituels militants, parlant le même langage, partageant les mêmes indignations, sans véritable expérience du débat contradictoire[2] ».

Vive les diplômé.e.s !

Emblématique de cette génération idéologisée, l’activiste Camille Étienne a obtenu un master d’économie à Sciences-Po. Elle est aujourd’hui une des prêtresses écologistes les plus en vue.  Son discours formaté, radical et intersectionnel – c’est-à-dire mâtiné de néo-féminisme, de wokisme, de décolonialisme et de palestinisme – fait le bonheur des médias progressistes, de la gauche bobo et de l’extrême gauche, des écolos aux insoumis. Les propos préfabriqués et le débit logorrhéique de cette pythie moderne enthousiasment les dirigeants des écoles de commerce et des IEP qui l’invitent régulièrement dans leurs établissements. Les étudiants les moins doués se pâment devant cette rebouteuse idéologique maniant à la louche des « concepts scientifiques » inventés pour la cause. Certains, possédant une propension au rabâchage scolaire, au récitatif dogmatique, au « narratif » schématique, entrevoient à son écoute la possibilité d’une carrière de singe savant médiatique ! D’autres, qu’aucune médiocrité ne rebute, visent une carrière politique à la Sandrine Rousseau ou à la Marine Tondelier. Les plus paresseux imaginent une sinécure dans l’audiovisuel public. En attendant, tout ce petit monde manifeste aux côtés d’associations subventionnées prônant la décroissance en brandissant simultanément des drapeaux palestiniens et des banderoles en faveur du transgenrisme. Cherchez l’erreur ! Nos grandes écoles de commerce et nos IEP forment chaque année des centaines de jeunes gens dont beaucoup ne mettront jamais à profit leurs connaissances pour travailler, innover, créer de la richesse. Une partie de cet échec est due à l’écologisme. Une autre, au wokisme. Ces deux dogmatismes cohabitent très bien et s’entendent d’ailleurs à merveille quand il s’agit de « déconstruire » la France.

Cet endoctrinement écologique qui gangrène les grandes écoles de commerce et les universités n’est que le prolongement d’un processus commencé dès l’école. L’Éducation nationale se targue depuis des années « d’intégrer tout au long de la scolarité la notion de développement durable ». Elle a diminué les heures de cours de français et de mathématiques pour faire place au dogme écologique. De nombreuses académies incitent les établissements scolaires à utiliser la Fresque du climat. Sur son site, le ministère de la rue de Grenelle proclame que « l’enseignement sur le changement climatique doit viser à développer une conscience écologique et citoyenne chez les élèves », et ce dès la maternelle. Au collège, le programme d’histoire-géographie se doit de consacrer « un thème entier à la question environnementale » – la géographie n’est quasiment plus abordée que de ce point de vue-là. De la seconde à la première, « les élèves devront connaître les principales limites écologiques de la croissance » et « l’enseignement scientifique mettra en évidence le rôle de l’être humain dans la modification du climat ». En terminale, toutes les matières doivent impérativement comprendre des notions écologiques de développement durable et de transition écologique[3]. Ces directives reprennent à la lettre celles du Conseil de l’UE recommandant de « faire de l’apprentissage au service de la transition écologique et du développement durable une priorité des politiques et programmes d’éducation et de formation » et « d’offrir à tous les apprenants (sic) des possibilités d’acquérir des connaissances sur la crise climatique et le développement durable »[4]. L’école est devenue un centre d’ingénierie sociale, une couveuse idéologique formatant les futurs « citoyens européens » rêvés par les élites bruxelloises et mondialistes. L’État-monstre technocratique éduque ce futur citoyen, dès sa prime enfance, à « la vie affective et relationnelle, et à la sexualité », à « l’information et aux médias », à « l’écologie et au développement durable ». Plus tard, il l’instruit régulièrement des nouvelles et nombreuses normes qui régiront sa vie, lui explique comment se nourrir frugalement, s’habiller chichement, se chauffer parcimonieusement, et pourquoi il doit, s’il veut « sauver la planète », croupir dans des clapiers à lapins, se déplacer collectivement ou, mieux encore, pas du tout, etc. – bref, il administre et planifie entièrement son existence devenue pitoyable, matériellement de plus en plus inconfortable, spirituellement de plus en plus nulle, de sa naissance à sa « mort dans la dignité » programmée. Le pire du meilleur des mondes n’est plus une fiction. 

Duflot, vite !

L’écologisme est partie intégrante du pouvoir technocratique que cherchent à imposer Mme von der Leyen et ses laquais, commissaires, parlementaires et bureaucrates d’une UE qui a ruiné la France avec l’assentiment et la complicité de ses dirigeants. Emmanuel Macron ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Et les bonnes nouvelles se multiplient en réalité pour les « défenseurs du climat » : 1) La Planification pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) soumettant la France aux desiderata de l’UE en termes de mix énergétique et d’investissements pharaoniques en faveur des énergies intermittentes, au détriment de notre parc nucléaire, reste d’actualité. Emmanuel Macron fera tout pour que cette planification soit votée au parlement ou, si nécessaire, adoptée par décret avant la fin de son quinquennat – ce qui signifiera la fin définitive et irrémédiable de la souveraineté énergétique française. 2) Bernard Fontana, PDG d’EDF, a récemment confirmé que la parution d’un rapport prouvant que la « modulation nucléaire » – c’est-à-dire les variations de puissance imposées à nos centrales pour donner la priorité à l’électricité produite par les énergies intermittentes – accélère le vieillissement des centrales et met en danger toute la filière, a été repoussée sine die. Par qui ? Devinez. 3) Après l’incroyable nomination de Dominique Voynet au Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire, nous apprenons celle d’Anne Le Strat au poste de directrice générale déléguée de l’Office français de la biodiversité (OFB), en charge de la « mobilisation de la société » (sic) – cette dame est une écologiste politiquement très engagée qui soutient les actions les plus radicales de mouvements comme Extinction Rebellion et les Soulèvements de la Terre. 4) Nous pensions que, grâce à l’accord trouvé en commission parlementaire mixte, les ZFE étaient définitivement supprimées. Que nenni ! Le gouvernement vient d’annoncer le report du scrutin sur la loi de simplification de la vie économique qui devait entériner cette suppression. L’inénarrable députée macroniste Agnès Pannier-Runacher juge que ce report « permettra peut-être à la raison de revenir ». 5) L’association QuotaClimat, qui se targue de débusquer ce qu’elle appelle « la désinformation environnementale dans les médias » et saisit régulièrement l’Arcom pour dénoncer la « désinformation climatique » que pratiqueraient Sud Radio, CNews ou Europe 1, est en partie financée par… l’Arcom, l’Ademe et le groupe Valorem, premier exploitant éolien indépendant français. 6) Cécile Duflot, qui a très activement participé au démantèlement du nucléaire français avec ses amis socialistes, vient de donner un entretien au magazine Têtu dans lequel elle considère qu’elle a maintenant « les épaules » pour être candidate à la prochaine élection présidentielle. Le risque de voir Mme Duflot accéder au pouvoir suprême est minime mais son pouvoir de nuisance, son CV est là pour en témoigner, est en revanche bien réel, et son retour à la vie politique ne présage rien de bon. 7) Bien que remis en cause par de plus en plus d’entreprises, en particulier celles qui touchent à l’industrie automobile et à l’agriculture, le Pacte vert élaboré par la Commission européenne n’a été amendé qu’à la marge, pour amuser la galerie et calmer les récalcitrants. Directement inspirés d’une écologie politique coercitive, la politique climatique et le programme environnemental de l’UE entravent lourdement notre industrie et détruisent à petit feu notre agriculture. Rien ne semble pouvoir empêcher cette désintégration planifiée par les adeptes d’une idéologie qui hait l’humanité et donne souvent l’impression de n’avoir qu’un but : la réduire à néant.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Centre d’Études et de Recherches Universitaire, un think tank en pointe pour dénoncer les méthodes des activistes écologistes radicaux

[2] Morgane Daury-Fauveau, présidente du CERU, Grandes écoles de commerce : foyers du radicalisme écologique, décembre 2025.

[3] Site éducation.gouv.fr : L’éducation au développement durable.

[4] Commission européenne, Apprentissage au service de la transition et du développement durable. Recommandation du Conseil de l’UE du 16 juin 2022.          

Nicolas Conquer: Républicain de service

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Nicolas Conquer, Washington. DR.

« À quand un Trump français ? ». La question a déjà presque dix ans et date de la première élection du 45ème président des États-Unis. Elle a repris un coup de jeune, à l’automne 2024, quand, à la demi-surprise générale, POTUS (désormais 47) a fait son grand retour…

Vers un Trump français, paru chez Fayard, de Nicolas Conquer part précisément de cette question et rappelle combien elle est mal posée. Ancien porte-parole des Republicains Overseas (association d’expatriés américains membres du parti républicain), Nicolas Conquer s’est fait connaître comme le républicain de service (« dîner de con-quer » s’amuse-t-il) sur les plateaux télé avec son style de sergent-chef Yankee moustachu et ses punchlines façon Fox News.

L’ouvrage amuse par ses anecdotes médiatiques comme par son ironie pour les experts US qui, tous les quatre ans, annoncent la victoire de « l’Amérique qu’on aime » – de John Kerry à Kamala Harris – pour se planter presque systématiquement. Notez qu’ils font en général la même erreur de pronostic pour les élections israéliennes.

La France vit à bien des égards à l’heure américaine. La Cour suprême supprime l’arrêt jurisprudentiel qui légalise l’IVG ? Paris constitutionnalise, à la manière d’un DOM-TOM étasunien qui disposerait encore d’une petite marge de manœuvre sur les questions éthiques. La France beauf a troqué les PMU pour les soirées country chez Oncle Scott tandis que celle des petits profs et des universitaires ont remplacé depuis belle lurette Che Guevara par Judith Butler. Snif !

Pastorale trumpiste

Dans la collection des livres politiques proposées par Fayard, celui de Nicolas Conquer se situe entre les essais et confessions de Villiers et Bardella. L’ouvrage pose une question à la fois personnelle et politique : « Franco-américain », est-ce un état civil, ou un oxymore ? Binational, l’auteur déroule son roman familial : un Titanic mental où grandma rencontre grandpa sur un transatlantique. Il raconte aussi des moments de difficulté et de ballotement, comme lors de la guerre en Irak, lorsqu’il se retrouve coincé entre Dominique de Villepin et Donald Rumsfeld. Ce n’est pas inintéressant.

On devine chez ce Versaillais chouannant dans le maquis journalistique une soif très américaine de clash, de mise en scène, de storytelling et de coups médiatiques. Le lecteur sera servi : Conquer n’est pas un idéologue. Il raconte. Des plaines du Midwest dont il est issu au boccage cotentinais de la 4e circonscription de la Manche, où il fut candidat RN-UDR aux élections législatives de 2024, il dit avoir entendu la même complainte périphérique : celle de pays profonds abandonnés, méprisés, déclassés, promis au remplacement par le village global. Ça rappelle Guilluy, Buisson, Fourquet. En version anecdote musclée : « Fight, fight, fight ».

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Mais le côté français reprend le dessus quand il théorise. La fracture américaine n’est pas seulement sociale ou géographique comme l’expliquerait toute analyse électorale paresseuse ; elle est aussi symbolique et mentale. Trump cesse alors d’être seulement un programme pour devenir une scène. Ce show permanent n’est d’ailleurs pas une rupture ni la disparition de l’idéologie politique, insiste l’auteur. Il existait chez les pionniers du protestantisme qui épuraient la foi mais remplaçaient les icônes catholiques par les transes musicales, le chant et la vie intérieure. On le retrouve dans les réveils du biblisme américain comme chez Reagan dont une partie des services à la Maison-Blanche s’occupait moins de gouverner que de mettre en scène sa présidence.

Un chapitre démonte aussi la fable moralisante des « Deux Amériques » : l’une puritaine, rurale, conservatrice, raciste, archaïque ; l’autre forcément éclairée et éclairante ; miroir fidèle de la mythologie des deux France : « dès qu’on évoque le Parti républicain en France, les mêmes clichés surgissent : un mix de western spaghetti et de messe évangélique, un tableau de Norman Rockwell revisité par une télé-réalité fauchée. Une grande escroquerie planétaire – financée, bien sûr, par la NRA, ExxonMobil et Jésus himself – pour maintenir les « petits Blancs » obèses et ignares dans l’idée que ce sont les minorités, et non le capitalisme, qui ruinent leur vie. Des flingues, des larmes, et cette foi inébranlable selon laquelle tout problème se règle avec un cow-boy, une corde et une Bible. » 

Trump avant Trump

L’Amérique de Trump est donc tragiquement humaine, notamment lorsqu’elle vote pour un néo conservatisme prédateur façon Bush ou Reagan (qui finit toujours par l’envoyer au front, en Afghanistan ou en Irak). Et pourtant il ne faut pas la caricaturer. Dans son histoire et ses contradictions, Trump n’est pas un accident. L’auteur rappelle l’existence d’une autre droite américaine, longtemps marginalisée : anti-guerre, méfiante envers la Réserve fédérale, protectionniste, qui a pu inspirer Nixon et se retrouver dans certaines intuitions gaulliennes, comme la reconnaissance de la Chine de Mao. Trump ne surgit pas de nulle part. Ce nationalisme américain autorise alors des croisements improbables avec des droites nationalistes européennes historiquement anti-américaines : Marion Le Pen applaudie chez les conservateurs US pour un éloge du gaullisme en 2018 ; Steve Bannon acclamé, toujours en 2018, après un cours sur Hayek devant un RN dirigiste. Trump a brouillé toutes les cartes et pas seulement géopolitiques.

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Reste la question inaugurale. Un Trump français ? L’auteur surprend par sa lucidité. La France n’est pas l’Amérique et le président de la République n’est pas le calque ni la traduction du President of the Union. Là où le président des Etats-Unis a toujours été attendu comme défenseur bruyant de la plèbe face à l’Etat profond, le président français est l’héritier de Saint-Louis et est attendu pour ses vertus thaumaturgiques. Alors non, pas un Trump français. Mais une sorte d’outsider, pourquoi pas. Peut-être un haut fonctionnaire en rupture, un militaire lettré ou un auteur conscient qu’en France, toute aventure politique commence par l’écrit. Ou alors, la France a peut-être déjà eu son Trump, trente ans avant tout le monde. Chevelure pas moins blonde que son homologue américain, harangueur de foules et vedette de stades (il faisait remplir le Vélodrome en 1988), celui qu’on surnommait « le Reagan français » est peut-être ce qui a ressemblé le plus à l’OVNI Trump dans toute l’Europe occidentale depuis 1945. L’Amérique a adapté La Totale avec Thierry Lhermitte pour en faire True Lies avec Arnold Schwarzenegger ; elle a aussi importé le style Jean-Marie Le Pen pour inventer Donald Trump.

272 pages

L’Ukraine en mots et en sang

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Anastasia Fomitchova © Jean-Francois Paga/opale.photo

Exilée en France où elle a grandi, Anastasia Fomitchova s’est engagée auprès des troupes ukrainiennes comme infirmière sur le front. Dans Volia, elle témoigne des atrocités de la guerre, du vertige métaphysique face à la mort, et de la détermination d’un peuple à défendre sa langue, son histoire et son avenir.


Écrire sur une guerre en cours sans être ni soldat ni correspondant de guerre : une tâche apparemment vaine, concurrencée par un flux d’images et d’analyses qui finit par effacer le conflit. Entre la propagande russe pour qui la guerre qu’elle mène en Ukraine vise à « dénazifier » ce territoire, et le désarroi d’une Europe sommée de revoir son irénique foi dans un droit international, l’Ukraine souffre d’être à la fois proche et lointaine, sans récit déployable dans l’imaginaire « occidental », beaucoup ayant découvert son existence géographique en mars 2022, le gauchisme culturel s’inquiétant alors qu’on parle beaucoup de ces réfugiés « blancs », au détriment de ceux du tiers-monde, notamment des Palestiniens. Le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël contre la triade Hamas-Hezbollah-Iran ont relancé les affaires du palestinisme qui a tout fait pour reléguer l’Ukraine au second plan médiatique.

Une guerre qui avait pourtant commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, sous les yeux impavides d’un Occident soudain réveillé par l’invasion massive du 22 février 2022. Mais le récit s’enlisait. Et le pire ennemi d’un pays agressé est aussi l’indifférence. Quel écrivain français sur le front ukrainien, à l’exception de Bernard-Henri Lévy qui en a tiré trois films ? On n’oubliera pas les témoignages d’humanitaires comme Damien Castera, La liberté ne meurt jamais (Gallimard, 2025), ni Tom Buron et son très bref Le Nom de la Bataille (49 Pages, 2026) ; mais on est loin de Malraux, Simone Weil, Orwell, Bernanos, Koestler, tous morts avec une Europe vouée au progrès social et au reniement de soi.

Restent des témoignages, comme celui, écrit en français, d’Anastasia Fomitchova, née à Kyiv, en 1993, et dont l’ascendance mi-russe, mi-ukrainienne s’inscrit entre l’Holodomor, cette famine organisée par Staline en 1932-1933 qui a tué plusieurs millions d’Ukrainiens, l’accident de Tchernobyl en 1986, et les difficultés des premières années de l’Ukraine indépendante (corruption et gangstérisme), qui ont abouti à la révolution de la place Maïdan, à Kyiv en 2013-2014, et poussé la mère de la narratrice à s’exiler en France, où cette dernière a grandi et fait des études de sciences politiques.

Volia (« volonté », en ukrainien) n’a rien d’un récit narcissique. Le souci de cette « volontaire de la diaspora » est double : témoigner de la guerre via son expérience de « paramédic », ou infirmière de combat sur le front, et dire ce que c’est qu’être ukrainien, aujourd’hui. On est loin des boboïques écrivains qui versent dans un keffieh des larmes pour Gaza, mais pas pour les victimes du 7-Octobre, ni pour les chrétiens d’Orient ou d’Afrique assassinés par les islamistes. Et puis critiquer la Russie, vieille terre sur laquelle l’aurore de l’humanité nouvelle était censée se lever, voilà qui reste difficile, quand, oubliant de quel néostalinisme Poutine est le nom, on en appelle à l’éternelle « âme russe » pour nous garder de la « décadence morale », considérant les Ukrainiens comme des concurrents meilleur marché du « plombier polonais », et les Ukrainiennes comme des femmes de ménage ou des filles de joie…

Ces clichés, Fomitchova ne perd pas de temps à les détruire. C’est de la guerre qu’elle parle, partie dès le lendemain du 24 février 2022, jour de l’« opération militaire spéciale » : étrange comme les guerres honteuses ne disent pas leur nom, mais s’appellent « maintien de l’ordre » ou « événements », dussent-elles faire des centaines de milliers de morts et de disparus. À Kyiv, elle loge dans un monastère. Les Russes sont dans la banlieue, notamment à Irpin, Hostomel, Boutcha, où ils commettent les massacres de civils que l’on sait, le nom de Boutcha s’ajoutant désormais à l’exécution de 33 771 juifs par les (vrais) nazis en 1941, à Babi Yar, toujours dans la banlieue de Kyiv. Les Russes rencontrent une résistance inattendue, se replient dans l’est de l’Ukraine, où Fomitchova est envoyée – dans le Donbass où elle avait déjà servi comme paramédicale, en 2017, et où elle retrouve le « carrousel de l’horreur » : métaphore qu’on aurait tort de juger banale ; pas de « littérature », ici, surtout quand on ouvre, à Bakhmout, les portes d’un véhicule militaire d’où extraire des hommes atrocement blessés : « Comment un être à qui il manque tellement de morceaux de corps peut-il encore être conscient ? Ou bien peut-être me regarde-t-il de l’au-delà, et c’est moi qui suis déjà morte ? […] Les patients les plus critiques sont envoyés directement sur la table d’opération, tandis que les autres sont allongés dans le couloir, piétinés par des chiens abandonnés par leurs anciens propriétaires. » Même vertige métaphysique lors de la capture d’un soldat russe : l’abattra-t-on sur-le-champ ou le fera-t-on prisonnier ?

Dire la guerre se heurte toujours à l’irreprésentable, malgré la multiplicité des témoignages, comme si, en effet, le regard des blessés sur nous renversait l’ordre des choses. C’est aussi pourquoi les romanciers qui ont vécu la guerre en parlent souvent le mieux : l’art est un témoignage différé, mais non moins véridique. Fabrice à Waterloo, chez Stendhal qui a connu la retraite de Russie, La Débâcle de Zola, Ceux de 14 de Genevoix, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, Vie et Destin de Grossman, Putain de mort de Michael Herr… Même chose pour le cinéma, malgré l’artifice de la reconstitution. Les images de la guerre en Ukraine sont tout à la fois innombrables et non vues, sauf si l’on suit la guerre au jour le jour et visionne sur Telegram des images de l’armée ukrainienne. Le scrupuleux récit de Fomitchova rappelle que, quelle que soit l’issue de la guerre (sans doute une amputation considérable du territoire et une vassalisation accrue de l’Europe), Poutine aura fait surgir dans la conscience mondiale un pays, l’Ukraine, avec sa fragile histoire et sa langue, et sa jeunesse non idéologisée, dont Anastasia Fomitchova est exemplaire.

Volia, Anastasia Fomitchova, Grasset, 2025.

A l’assaut de Provins

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Le député Julien Limongi pédale au milieu de son équipe pour la fête des moissons de Provins, dimanche 24 août 2025. Lucien Rabouille.

A Provins, en Seine-et-Marne, Julien Limongi (RN) sera l’un des 95 députés qui se présenteront aux prochaines élections municipales des 15 et 22 mars. Ce qui se joue dans la sublime cité médiévale dit tout de la porosité entre les électorats de la droite classique et ceux de Marine Le Pen.


A une heure vingt de Paris en roulant vers l’est direction la Champagne, le plateau briard est, avec ses champs de blé, ses serres, ses prairies, ses pépinières et ses bosquets, l’une des plus vastes circonscriptions de France. « Ici, on passe notre temps à conduire », glisse un collaborateur de Julien Limongi, le député RN local.

Son jeune patron, 29 ans, a ravi il y a deux ans ce fief gaulliste – qui fut pendant presque 40 ans la terre d’élection d’Alain Peyrefitte avant d’être pendant 25 ans celle de Christian Jacob  –  en obtenant 51,7 % des voix au second tour des législatives. CV impeccable : Sciences-Po Toulouse, expérience à l’étranger, costume bleu moyen, sourire de gendre idéal. Sur les marchés, les mamies s’extasient. « Il est beau, notre jeune député ! »

Notabilisation

Pas une semaine ne passe sans que Limongi se démène dans les foires et les kermesses de campagne, coupe ici un ruban, s’incline là devant un monument au mort. L’art de se notabiliser. Fin août, nous le croisons à l’occasion d’un festival folklorique à Jouy-sur-Morin. Trois cents badauds et estivants sont venus ce jour-là admirer une réplique de taxi de la Marne et un troupeau d’oies guidé par un chien de berger.

Soudain la fanfare municipale s’avance. Déguisé en édile de la Belle Epoque, avec son haut-de-forme façon Anatole France, le maire « sans étiquette » défile en tête avec à ses côtés Limongi, en écharpe tricolore. « On n’a pas les mêmes opinions, mais des relations cordiales et républicaines », nous confiera-t-il un peu plus tard à la buvette.

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Au contact des habitants, Limongi excelle. Atteint d’hypermnésie, il sait le prénom de chacun, se souvient d’une rencontre passée sur une brocante ou d’une communion sans qu’un assistant ne fasse le souffleur. Autour d’un verre, on discute avec quelques élus municipaux LR venus des patelins alentour. Ils avouent avoir reçu de leur parti la consigne de ne pas s’afficher avec le député RN. L’un d’eux rigole : « Ah mais je ne fais rien avec le député, mais on se voit très régulièrement, c’est vrai. On ne devrait pas mais on le fait. » Traduction : le RN, hier infréquentable, est devenu indispensable dans des communes qui l’ont placé en tête.

Quelques mois plus tard, rendez-vous à Provins, 12 000 âmes, principale ville de la circo et « baronnie » gaulliste s’il en est. Ici, les céréaliers, pour la plupart membres de la FNSEA, tiennent le haut du pavé. Comme le maire de La Soupe aux choux, ils sont pour l’« expansion économique ». « Cette droite est pire que la gauche » peste un collaborateur de Limongi. « C’est ici, à Provins, que se situent nos marges de progression », dit avec plus de diplomatie le député qui n’était pas majoritaire intramuros aux dernières législatives.

 Julien Limongi parmi les jeunes agriculteurs. Un contact fluide et cordial avec les syndicats paysans. 

A Provins, comme déjà au XIVe siècle, la gueuserie se masse dans la ville basse et vote RN, tandis que dans la ville haute, les bonnes familles vivent dans la pierre de taille classée au Patrimoine mondiale de l’humanité et votent Macron ou LR. Dans les rues, on s’adresse à Limongi comme s’il était le maire. Une vieille dame l’interpelle : pas pour parler de Marine ni de Jordan, mais de la Tour 18, une tourelle des anciens remparts qui a été détruite l’an dernier dans le cadre des travaux de la ceinture verte. Le député RN était monté au créneau, si l’on ose dire, contre sa démolition.

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Courtoisie républicaine

D’autres passants viennent à sa rencontre pour évoquer l’absence de crèche. Le député écoute attentivement, et promet des solutions. Il faut dire que, le 9 janvier, il a annoncé sa candidature aux municipales de la ville. La suite logique d’une stratégie briarde tous azimuts. Face à lui, le sortant, Olivier Lavenka, adoubé par Jacob, sait que la partie va être serrée. « Limongi sera-t-il le premier maire RN du département ? » s’interroge l’édition seine-et-marnaise du Parisien. La ville aura sans doute valeur de test national.

A Provins, Limongi fait campagne sur des thèmes parfaitement « droite locale » : renforcement de la police municipale, fluidification de la circulation, entretien des vieilles pierres… Le programme aurait pu être celui d’un candidat RPR ou UMP. Sur le marché, Christian Jacob passe justement, panier à la main. Limongi et lui se saluent. Courtoisie républicaine de rigueur. Il est loin le temps de la diabolisation. Dans cette cité médiévale, un jeune mariniste pratique un art ancien de la politique française : imiter les patriciens pour mieux les déloger.

Politesse du crime

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Arte

Un chef-d’œuvre de la froideur bourgeoise. Chez Chabrol, rien ne dépasse jamais… Arte nous propose actuellement de revoir La Femme infidèle.


C’est un très beau film cruel, cynique, terrible — et d’une beauté froide. Avec La Femme infidèle, Claude Chabrol signe en 1969 l’un de ses chefs-d’œuvre les plus rigoureux, un portrait sans concession de la bourgeoisie française des années soixante, disséqué avec une précision clinique. Tout ici relève d’un art du contrôle : du cadre au montage, du jeu des acteurs à la circulation feutrée de la violence. Rien ne déborde, et c’est précisément ce qui glace.

Le couple idéal ou l’asphyxie domestique

Charles et Hélène Desvallées forment en apparence un couple idéal. Ils vivent à la campagne, non loin de Paris, dans une vaste demeure bourgeoise entourée de verdure, cocon capitonné d’un bonheur anesthésié. Un fils unique, beau et brillant, complète le tableau. Le confort règne, l’harmonie aussi — du moins en surface. La chambre conjugale, écrin bleu oppressant, devient le théâtre quotidien d’une ritualisation du couple : Charles écoute de la musique classique, Hélène ouvre la fenêtre pour respirer. Déjà, tout est dit. L’air manque.

Hélène entretient une liaison avec Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly. L’adultère n’a ici rien de passionnel : il est méthodique et cynique. Chabrol filme les rendez-vous clandestins avec la même distance que les scènes familiales. Le cinq à sept n’est qu’une autre habitude, un autre rituel. L’ennui bourgeois, cette maladie sourde, est le véritable moteur du drame.

Un crime sans éclat : l’héritage hitchcockien et langien

La mise en scène, d’une rigueur implacable, convoque explicitement Hitchcock — dans cette séquence mémorable où le cadavre tarde à s’enfoncer dans l’eau — et Fritz Lang, par le déroulement lisse et glacial d’un récit où chaque geste semble dicté par une nécessité supérieure. Mais Chabrol ne cite jamais : il absorbe, il polit, il assèche. Le crime n’est ni un éclat ni une transgression, il est une opération.

Michel Bouquet ou la violence feutrée

Michel Bouquet est tout simplement prodigieux. Il compose un Charles Desvallées d’une politesse glaçante, obséquieux, feutré, toujours sur le fil de l’implosion. Jamais il ne hausse la voix, jamais il ne s’abandonne à la colère visible. Tout passe par le regard, par une posture légèrement raide, par une diction d’une douceur venimeuse. Bouquet joue la domination bourgeoise comme une seconde nature, faite de maîtrise absolue et de violence rentrée. Son Charles est un homme qui encaisse, observe, calcule — et frappe au moment où plus aucune autre issue sociale n’est possible. Le crime, chez lui, n’est pas un débordement, mais un acte de réajustement.

Stéphane Audran, puissance du silence

Face à lui, Stéphane Audran est souveraine. Sublime de retenue, elle incarne Hélène Desvallées comme une figure de maîtrise et de silence. Tout son art réside dans l’effacement apparent : un sourire, un geste tendre, une voix égale, jamais tremblante. Audran ne joue pas l’infidélité, elle joue le contrôle. Elle sait, elle devine, elle comprend — et n’en laisse rien paraître. Lorsqu’elle perçoit que quelque chose s’est irrémédiablement déplacé, elle absorbe le choc sans fissurer l’édifice conjugal. Elle est l’épouse parfaite parce qu’elle est aussi la grande stratège du non-dit. Chabrol trouve en elle son incarnation idéale de l’éternel féminin : non pas une victime, mais une puissance douce, silencieuse, organisatrice du drame.

Maurice Ronet, l’amant condamné

Maurice Ronet, enfin, apporte au film une note de séduction fatale et de mélancolie désabusée. Il est Victor Pegala, dandy oisif de Neuilly, ni rival héroïque ni véritable prédateur. Ronet le joue avec une élégance nonchalante, presque lasse, comme un homme déjà condamné par son inutilité sociale. Il est l’amant de passage, le corps disponible.

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Les objets parlent : une société en vitrine

Chabrol filme aussi les objets avec une minutie presque fétichiste. Les voitures — toujours impeccables — disent la classe, la filiation, l’ordre social. Ici, tout est blanc, net, bourgeois : la Mercedes du mari répond à celle de la mère. Rien n’est laissé au hasard. Le décor pense à la place des personnages.

Le meurtre comme rétablissement de l’ordre

Le meurtre de l’amant n’est ni un accès de rage ni une vengeance. C’est un geste de survie. Charles règle seul l’affaire, dans le silence, puis revient jouer son rôle de père et de mari. Le crime le guérit. Le désordre est absorbé, recyclé, dissous dans la bienséance. La police rôde, mais la vérité importe peu : l’essentiel est ailleurs, dans le maintien des apparences.

La musique ou l’art de la rétention

La musique de Pierre Jansen accompagne ce ballet glacé avec une intelligence remarquable. Jamais illustrative, jamais envahissante, elle installe un climat de malaise feutré, de tension sourde. Les motifs musicaux semblent suspendus, comme retenus eux aussi par les conventions bourgeoises. La partition épouse la mise en scène : elle ne souligne pas l’émotion, elle la contient. Elle participe de cette atmosphère anesthésiée où le drame couve sous la surface, prêt à surgir sans éclat. La musique, comme le jeu des acteurs, est une musique du contrôle.

Une mécanique parfaite de l’irréparable

Ainsi orchestré — cadres, corps, voix, silences, musique — La Femme infidèle avance avec une implacable douceur vers l’irréparable. Rien ne dépasse, rien ne déborde. Et lorsque la violence survient enfin, elle apparaît non comme une rupture, mais comme l’aboutissement logique d’un ordre trop bien réglé.

Monstruosité tranquille de la bourgeoisie

La scène finale, d’une sobriété bouleversante, scelle à la fois la réconciliation et l’adieu. Lorsque Charles déclare à Hélène : « Je t’aime comme un fou », tout est déjà terminé. L’amour survit, mais sur un autre plan, débarrassé de l’illusion morale. Chabrol filme de loin, sans emphase, fidèle à son art du retrait.

Par sa rigueur formelle, par son refus du manichéisme, par sa manière unique de faire de la violence une politesse sociale, La Femme infidèle seconde œuvre de la période la plus accomplie de son auteur – appelé le cycle pompidolien par certains critiques – qui comporte Les Biches, Que la bête meure, Le Boucher, La Rupture, Juste avant la nuit, Les Noces rouges est un film parfait. Ici, la bourgeoisie ne s’effondre pas : elle s’adapte. Et c’est précisément ce qui la rend monstrueuse.


1h38

Cycle « Dans le cadre de l’humain avec Claude Chabrol » sur arte

Esclavage: quand la mémoire veut faire la leçon à l’Histoire

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Jet de fleurs dans la Loire pour commemorer la traite des Noirs, Nantes, 9 mai 2011 © SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

L’année 2026 marquera les 25 ans de la loi 2001-434 du 21 mai 2001, dite « loi Taubira ». A cette occasion, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), en la personne de Jean-Marc Ayrault, son président, presse l’Éducation nationale de revoir en profondeur ses programmes…


Dans une lettre officielle adressée le 28 juillet 2025 à la ministre de l’Education nationale[1], l’ancien Premier ministre souhaite que « la révision des programmes en cours permette d’avancer plus loin encore dans la voie tracée par ce texte important, en donnant aux élèves de France les moyens de mieux connaître notre histoire commune, de mieux saisir les multiples liens qui relient la France au reste du monde. » Il réclame l’intégration systématique de l’esclavage, des résistances, de la colonisation et du racisme dans tous les cycles, à l’école primaire ainsi qu’au collège.

Cette loi, rappelons-le, faisait de la traite négrière transatlantique, de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes un crime contre l’humanité. Dès son article 2, elle disposait que les programmes scolaires accorderaient à la traite négrière et à l’esclavage « la place conséquente [sic] qu’ils méritent ». Dans la foulée, la Dgesco[2] donnait pour instruction que le programme de 4e y consacre un quart du temps d’enseignement de l’histoire ! La France rompait ainsi solennellement avec la tradition de l’héritage historique pour se soumettre à l’idéologie mémorielle et la faire entrer à l’école. Aujourd’hui, M. Ayrault et son équipe de commémorateurs professionnels veulent aller plus loin.

Si on ne peut que se féliciter que les concepteurs des programmes scolaires tendent vers l’objectivité et intègrent à l’enseignement les épisodes les moins glorieux de notre histoire, doit-on pour autant encourager les professeurs à remplacer une partie de leur enseignement historique par une démarche mémorielle ? En quoi celle-ci est-elle instructive ? Les programmes découlant de la loi Taubira sont-ils objectifs ?

Mémoire versus histoire

La mémoire est une aptitude psychique qui dépend des individus. Elle peut être collective mais elle est toujours subjective, liée à des expériences, un vécu. Son introduction dans les programmes donne fatalement lieu à des concurrences, d’abord parce que le temps imparti ne permet pas de faire mémoire de tout, ensuite parce que l’hypermnésie a naturellement pour corollaire l’amnésie : un génocide, une guerre, une persécution en chasse d’autres.

La prégnance de la mémoire d’un groupe dans une société dépend de son influence sur les responsables politiques, de son activisme. L’école ne doit pas refléter ces luttes politiques car elles sont à géométrie et à objectifs variables. Elle doit rester le lieu de transmission de savoirs moins transitoires. Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les commémorations : elles peuvent se tenir ailleurs, en présence de personnes ayant choisi de se recueillir et de communier dans le souvenir. Car oui : il y a une dimension religieuse dans la commémoration. On a violemment rejeté la religion chrétienne de l’école il y a un siècle : est-ce pour y faire entrer de nouvelles religions, parmi lesquelles la religion mémorielle ?

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Distinguer ce qui relève de l’histoire de ce qui n’en relève pas demande une grande subtilité, au sens étymologique du mot, c’est-à-dire la capacité à analyser les sous-jacents d’un enseignement. Il faut pourtant s’atteler à cette tâche pour éviter d’un côté le tourisme pédagogique et sa frénésie ridicule de visites de lieux de mémoire par des élèves incultes mais baignés dans les eaux tièdes de la commémoration, de l’autre l’idéologisation des programmes.

Enseigner l’histoire de l’esclavage ? Oui, mais alors toute l’histoire

La loi Taubira proclame que la France, par le recours à l’esclavage, s’est rendue coupable d’un crime contre l’humanité. Mais elle ne mentionne jamais l’esclavage et la traite arabo-musulmans ni la traite pratiquée entre Africains. Les historiens estiment pourtant que la traite a concerné 42 millions d’esclaves en treize siècles: 17 millions pour la traite musulmane vers le Maghreb, 14 millions pour la traite intra-africaine et 11 millions pour la traite européenne transatlantique. Du reste, l’abolition de l’esclavage a été imposée de l’extérieur aux pays musulmans, notamment pendant la période coloniale. Cette loi et les programmes scolaires en découlant ne mentionnent pas non plus l’existence des ordres chrétiens rédempteurs, Trinitaires et Mercédaires, qui se consacraient à l’achat des chrétiens faits captifs et réduits en esclavage par les Maures.

Le site Eduscol[3] fait le point sur les ressources disponibles et se cantonne aux traites mentionnées par la loi : on y trouve de nombreux documents exposant longuement l’histoire de la traite négrière par les Européens. Il s’agit toujours de « déconstruire le regard occidental » en « donnant la parole à d’anciens esclaves » et de « rompre avec les sources traditionnellement utilisées » en faisant appel à l’expression artistique et à l’archéologie. La société européenne est pointée du doigt comme ayant « racialisé l’esclavage » et « profité de la colonisation pour le faire perdurer ». Sur le site du concours La flamme de l’égalité, organisé par la FME figure une chronologie mondiale de l’esclavage qui commence en 1441, par la première importation d’esclaves noirs au Portugal. Pire: une carte unique schématise le commerce triangulaire comme si elle était valable pour toutes les époques. Elle apparaît quelle que soit la date ou la période choisie[4].

Interrogée sur ce découpage historique partisan, Mme Taubira a donné en 2005 sur France Culture une réponse pour le moins surprenante : elle voulait que l’on « permette aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Il y a là une essentialisation et un mépris flagrants. Là où un élève d’origine occidentale serait capable d’assumer cet héritage, un élève d’origine arabe ne le serait pas…

Une demi-vérité est un mensonge

Si les traites musulmanes et intra-africaines sont systématiquement oubliées ce n’est donc pas par erreur. Les conseils « scientifiques » pullulent autour du Conseil supérieur des programmes et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ils ne peuvent ignorer leur existence mais décident de l’éluder.

Dans l’émission « C pas si loin » diffusée sur France TV le 20 octobre dernier, Monsieur Ayrault affirmait que ne pas connaître son histoire était une faute. Prenons-le au mot et saisissons l’occasion de rappeler que c’est en France, au début du XIVe siècle, que l’esclavage fut interdit pour la première fois. En effet, s’il a été aboli dans les colonies françaises en 1848, son interdiction sur le continent est bien plus ancienne : elle remonte à un édit de Louis X promulgué en 1315 — édit qui, lui-même, ne faisait qu’entériner une réalité vieille de plusieurs siècles, dans le royaume de France mais aussi chez ses voisins —. Bien avant Voltaire et la philosophie des Lumières, les sociétés occidentales ne toléraient plus cette pratique. L’esclavage en terre chrétienne a été en voie d’extinction… dès le VIIIe siècle.

A lire aussi, du même auteur: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Montembault, la seule religion ayant fait de l’esclavage un problème moral est le christianisme. Dans son livre Les Chrétiens et l’Esclavage[5], il montre comment l’Église catholique a permis, non sans mal, la disparition progressive de l’esclavage en terre chrétienne et la destruction de ses fondements idéologiques. L’abolition de l’esclavage ne doit pas être réduite à un triomphe des Lumières ou à une conséquence exclusive des révolutions modernes. Bien avant ces mouvements, un travail de longue haleine avait été mené par les institutions chrétiennes.

L’école n’a pas à imposer aux élèves ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur donner matière à penser, ce qui exige de ne pas leur mentir, de tendre vers la transparence et non vers l’idéologie, fût-elle parée du prestige mémoriel. Elle doit permettre à leur pensée, libre de toute manipulation, de s’appuyer sur la vérité dans son intégrité et sa complexité.

Les chrétiens et l'esclavage: Une histoire contrastée

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[1] Mme Borne, à l’époque.

[2] Dgesco : la direction générale de l’enseignement scolaire élabore la politique éducative et pédagogique et assure la mise en œuvre des programmes d’enseignement des écoles, des collèges, des lycées.

[3] Site de l’Education nationale consacré à la formation et à l’accompagnement des enseignants

[4] Chronologie de l’esclavage

[5] Artège, 2024.

La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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Rassemblement lors d’une procession commémorative à Crans-Montana, dans les Alpes suisses, en Suisse, le dimanche 4 janvier 2026, après qu’un incendie dévastateur dans le bar Le Constellation a fait 40 morts et 116 blessés pendant les célébrations du Nouvel An © Antonio Calanni/AP/SIPA

L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.